L'Araignée et la mouche1
 

Depuis une époque très reculée, on constatait dans le quartier de la Tombe-Issoire la disparition périodique de quelque habitant du XIIIème ou du XIVème arrondissement.

Les recherches les plus minutieuses avaient été faites ; des enquêtes, conduites avec une habileté sans pareille, avaient eu lieu ; les plus fins agents de la police de sûreté n’avaient rien découvert.

Ainsi, en 1843, un perruquier avait disparu ; on attribua sa mort à un membre des banquets réformistes, mais ce n’était qu’une simple présomption ; en 1849, un bombeur de verres ne donna plus de ses nouvelles, on accusa Barbès de l’avoir mis à mort ; en 1852, un journaliste républicain ayant cessé de voir ses parents et ses amis, on le supposa expédié et mort à Lambessa ; en 1855, ce fut le tour d’une polisseuse ; en 1858, d’un aplatisseur de cornes ; en 1861, d’un médecin homéopathe. Un soldat du 76ème de ligne manqua à l’appel en 1864 ; trois ans plus tard, après la guerre du Danemark, un artilleur de la 43ème batterie du 4ème régiment disparut également au moment où il allait partir pour le polygone de Vincennes.

Successivement, et toujours dans les trois ans, un habitant de ce quartier, qu’il appartînt à l’un ou l’autre sexe, disparaissait en laissant sa famille plongée dans l’anxiété, le mystère et le deuil !

On avait simplement constaté que c’était dans les premiers jours du printemps, du 20 au 30 mars, qu’avaient lieu ces faits aussi étranges qu’inexpliqués.

Enfin, le préfet de police, s’étant ému de cet état de choses, organisa une surveillance active, dont la direction fut confiée à M. L…, l’un des plus fins limiers de son administration.

Les efforts combinés de plusieurs agents zélés furent bientôt couronnés de succès.

Il faut dire aussi qu’une certaine perturbation était survenue dans la périodicité de ces faits sinistres pendant ces dernières années.

Un très grand nombre d’individus, dont on n’avait pu constater l’identité, avaient complètement disparu pendant l’année précédente, et, depuis ce temps, c’était à intervalles irréguliers que l’on constatait de nouvelles absences.

Un jour, – on peut vérifier le fait dans les bureaux de la Préfecture, – un des agents de la sûreté entendit, à trois heures et dix-neuf minutes du matin, un chant lointain et mélodieux qui semblait sortir des entrailles de la terre ou d’une bouche d’égout.

Il prêta l’oreille et s’aperçut que c’était par une ouverture à peu près circulaire de trente-quatre centimètres de diamètre que ces sons s’échappaient.

Cette ouverture se trouvait juste au-dessus de la rue et n’avait pas encore été signalée.

Du témoignage des habitants du quartier, elle n’existait pas la veille.

Surpris par ce fait, l’agent s’embusqua au coin d’une porte et attendit.

Bientôt arriva, du côté de Montsouris, un jeune homme qu’à son allure et à son costume il reconnut pour un de ces laborieux enfants du Limousin qui, chaque année, désertent les chaumières de leur pays natal pour venir construire les palais de la grande ville.

Le jeune maçon marchait lentement, quand il commença à entendre les chants souterrains.

Au fur et à mesure qu’il approchait, sa course devenait plus rapide, et il arriva avec une telle vélocité que, malgré les cris de l’agent, il s’engloutit dans la funèbre ouverture.

N’écoutant que sa bravoure, l’agent le suivit en tirant en l’air un coup de revolver et poussant en même temps un vigoureux coup de sifflet.

Au signal, six de ses camarades arrivèrent et n’hésitèrent pas à pénétrer à sa suite dans l’excavation mystérieuse.

Les chants avaient cessé, mais l’on entendait, à une grande profondeur, les bruits sourds d’une lutte acharnée.

La rapidité vertigineuse qui entraînait les braves agents, sur une pente presque à pic, ne les empêcha pas de mettre en incandescence des lampes Edison dont ils étaient munis.

À cette clarté, rivale de celle du gaz de la Compagnie Parisienne, ils découvrirent un spectacle horrible.

Le jeune et brave enfant de la Creuse, terrassé et étendu sur le dos, râlait sous les étreintes d’un monstre, dont l’aspect inconnu glaça les agents de terreur.

C’était une masse vivante, de forme à peu près sphérique, hérissée d’aspérités couvertes de poils d’un fauve tirant sur le noir.

Elle était de la taille d’un chien terrier de première force.

Huit bras articulés et terminés par une griffe formidable étaient enfoncés dans le corps de la malheureuse victime d’un dilettantisme outré.

On ne voyait que le dessus de la tête, dans laquelle disparaissait le visage du pauvre Limousin.

La bête était occupée à lui manger le nez.

Le premier agent gisait dans un coin de la cavité, ou plutôt de la caverne qu’habitait le monstre sanguinaire.

Bientôt remis de leur surprise, les agents firent feu de leurs revolvers, et trente-six balles traversèrent le corps de cet animal meurtrier.

Frappé à mort, il se releva, et se tenant avec peine sur cinq de ses pattes, il croisa les trois autres sur sa poitrine ensanglantée d’un liquide verdâtre, poussa des cris sonores et inarticulés ; enfin, il expira.

Deux agents entreprirent alors de le remonter vers la terre ; mais, malgré leurs efforts, ils n’y parvinrent qu’au bout de quatre heures vingt-sept minutes, ainsi qu’ils l’ont consigné dans leur rapport.

Le trou subsistait encore, heureusement.

À l’aide d’un système de câbles et d’échelles, mesurant une longueur de 82 m. 75, ils parvinrent à redescendre au lieu du crime.

Le Limousin était mort, mais le premier agent était revenu à la vie.

Les sept agents montèrent à grand’peine en emportant les deux cadavres.

Un commissaire de police et un médecin arrivèrent en toute hâte.

Le premier constata l’identité de la victime ; le médecin reconnut que l’animal étendu devant lui était une araignée de la plus grande espèce (Arachnis gigans) ; on croyait la race de cet animal disparue depuis la période quaternaire.

Il est évident que quelques individus se sont perpétués dans les galeries inférieures des catacombes.

Une première perquisition opérée au domicile de cet insecte formidable a amené la découverte de cinq cent quatre-vingt-sept squelettes, ce qui, approximativement, fait remonter sa naissance à l’an 51 de l’ère chrétienne.

Le cadavre de l’araignée a été transporté au Muséum d’Histoire naturelle, où il est maintenant installé, après avoir subi un empaillement très soigné.
 

Eugène GAILLET.

 
 

P.-S. — Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le nom donné à ce quartier de la Tombe-Issoire vient d’un géant, mesurant deux mètres trente centimètres, qui y avait été enterré.
 
 

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(Eugène Gaillet, in L’Intransigeant illustré, cinquième année, n° 178, jeudi 8 février 1894 ; in La France, supplément littéraire illustré, troisième année, n° 110, le même jour ; illustration d’Ernest Griset pour « The Spider and the fly, » in J. W. Elliott, National Nursery Rhymes and Nursery Songs, London : George Routledge & Sons, [1870])