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I

 
 

La mémoire de Sancho n’était pas, à coup sûr, mieux meublée de proverbes que celle de ma vieille bonne Renotte. La chère femme en avait pour toutes les occasions, et surtout quand il s’agissait de gronder (ce qui était presque toujours le cas lorsqu’elle s’adressait à ma sœur ou à moi), elle était vraiment inépuisable. À chaque fois, c’était une demi-douzaine de dictons tout nouveaux pour nous et toujours très peu flatteurs. Elle en avait cependant qu’elle affectionnait plus que les autres et qui revenaient inévitablement dans les mêmes occasions.

Par exemple, s’il s’élevait entre nous quelque légère discussion :

« Quoi ! s’écriait-elle aussitôt, le crapaud et le lézard de Saint-Omer auront pendant des années vécu en paix dans un même trou, et deux enfants, le frère et la sœur, ne pourront être un instant ensemble sans se quereller !

– Mais, ma bonne, disions-nous quelquefois, que faisaient-ils dans leur trou ce lézard et ce crapaud ?

– Ils s’y tenaient cois, et vous devriez faire de même. »

La réponse n’était pas des plus satisfaisantes ; mais, comme je n’en obtenais jamais que de semblables, j’en vins à soupçonner la vérité, à penser que ma bonne n’en savait pas plus long que moi sur l’histoire des deux animaux.

Un jour cependant que je répétais en présence du barbier de mon père cette question à laquelle je n’attendais plus de réponse :

« Ce n’est pas à Renotte qu’il faut faire de pareilles demandes, dit le petit homme, qui était très fier des connaissances qu’il avait acquises en faisant son tour de France, et s’estimait fort supérieur aux gens qui n’avaient pas voyagé ; que peut-on savoir quand on n’a jamais perdu de vue le clocher de sa paroisse ? Pour moi, j’ai vécu à Saint-Omer et j’ai vu cent fois le lézard et le crapaud dont vous parlez ; ils sont suspendus l’un et l’autre aux voûtes de la cathédrale.

– Vous les avez vus !

– Oui, et ce sont de furieux animaux, je vous en réponds ; le lézard a la tête plus longue que ma boîte à violon ; pour le crapaud, il tiendrait à peine sous un cuvier. Leur histoire est connue de tout le monde dans le pays, et je vous la conterai un jour que je serai moins pressé. »

Ce jour ne vint jamais ; le dimanche suivant, le pauvre barbier, revenant d’une guinguette hors barrière, la tête un peu troublée et les jambes chancelantes, se laissa choir dans un fossé et se noya.

Depuis ce temps, j’ai trouvé bien des gens qui faisaient usage du dicton de ma bonne Renotte, et, comme elle, sans rien connaître de l’histoire à laquelle il fait allusion.

Quelques-uns, il est vrai, lorsque je les interrogeai à ce sujet, au lieu de confesser simplement leur ignorance, affirmèrent sans hésiter que les deux animaux étaient les compagnons du bienheureux Omer, comme un cochon l’avait été de saint Antoine, et qu’ils habitaient avec lui le fond d’une affreuse caverne ; mais cette version ne s’accordait point avec ce que j’avais appris du barbier, et tout prouvait d’ailleurs que c’était une explication improvisée.

La légende du crapaud et du lézard de Saint-Omer avait cessé depuis longtemps d’exciter ma curiosité lorsqu’un double hasard me la vint fournir, et d’une manière beaucoup plus complète que je n’aurais jamais pu l’espérer.

Un de mes amis, qui faisait des recherches pour une histoire des sociétés secrètes au XVIIIe siècle, me fit voir un lot de papiers qu’il venait d’acheter, et où, parmi beaucoup de pièces relatives à la secte des illuminés, se trouvaient quelques lettres originales de Cagliostro.

La collection était nombreuse, soigneusement arrangée, et d’ailleurs formée des plus étranges matériaux. L’homme qui les avait réunis, et qui, presque toujours, y avait joint ses commentaires, était évidemment né dans une classe élevée de la société. Il avait dû recevoir ce qu’on appelait autrefois une bonne éducation, et il avait prodigieusement lu, mais sans choix, ou plutôt en choisissant fort mal le sujet de ses lectures. La plupart de ses citations étaient prises d’écrivains obscurs, justement laissés en oubli, et s’il lui arrivait de citer un auteur connu, c’était pour quelque fait au moins suspect, pour quelque opinion extravagante.

Ce n’était pas seulement le merveilleux qu’il aimait (je n’oserais lui en faire un reproche) ; mais tout ce qui était invraisemblable, contraire aux idées reçues, ou inconciliable avec les faits les mieux observés, avait pour lui un attrait particulier.

J’avais passé rapidement sur toute la partie de la collection relative aux rêveries des illuminés, sur les histoires des revenants, sur les signes annonçant la mort de grands personnages ; j’avais sauté à pieds joints sur les nombreux extraits concernant les dragons, les chimères, les basilics, pour arriver aux relations imprimées des ravages lamentables commis par la bête du Gévaudan, et, ne trouvant pas parmi toutes les différentes versions, la seule véritable, celle qui attribue ces désastres réellement effroyables, aux loups qu’un hiver prolongé chassait en grand nombre des montagnes, j’avais déjà commencé à replacer dans leur carton toutes les pièces relatives aux animaux, lorsqu’une des dernières attira mes yeux par son titre et me reporta aussitôt aux jours de mon enfance.

Ce n’était rien moins, en effet, que la fameuse légende qui, trente ans auparavant, m’avait été promise par le barbier. Je regrette encore aujourd’hui de ne l’avoir pas entendue de la bouche du vieil homme ; elle aurait été, j’en suis sûr, mieux contée. Telle qu’elle était cependant, je dus m’en contenter, et il faudra que le lecteur fasse de même, car je ne changerai rien au récit de l’auteur inconnu. La seule liberté que j’aie prise avec son manuscrit a été de supprimer un long préambule dans lequel il se propose d’établir qu’il faut, ou admettre la vérité de son histoire, ou rejeter la plupart de celles qu’on admet sur la foi de Pline et des naturalistes anciens. Il cite surtout, comme offrant une grande analogie avec l’événement qu’il va raconter, l’histoire du poulpe monstrueux dont Pline a parlé au chapitre XXX de son neuvième livre. On sait que ce poulpe, sortant chaque nuit de la mer, franchissait de hautes palissades pour aller dérober les salaisons des habitants de Carteia, et qu’enfin surpris un jour, lorsqu’il regagnait son gîte, il résista longtemps aux attaques des chiens qui l’avaient éventé et de plusieurs hommes armés de tridents. Les deux histoires peuvent-elles être, en effet, assimilées ? C’est ce dont le lecteur va juger.
 
 

II

 
 

« Il y avait autrefois dans la ville de Saint-Omer un couvent richement doté, mais dont les revenus s’écoulaient avec une rapidité effrayante, et par une voie si étrange, que les meilleures têtes de la communauté s’étaient presque détraquées à force d’y rêver.

Chaque matin, la dépense s’ouvrait pour recevoir d’abondantes provisions. On y voyait entrer d’énormes quartiers de bœuf, des moitiés de porc, des veaux et des moutons tout entiers ; car la règle voulait, et c’était un des articles auxquels on était le plus disposé à se conformer, que la maison fût toujours pourvue de vivres pour trois jours au moins. Mais, on avait beau faire, on se trouvait toujours en défaut ; tout ce qui n’avait pas été consommé dans la journée disparaissait pendant la nuit.

D’abord, on soupçonna quelque infidélité de la part des frères-lais, on changea les gardes des serrures, on plaça doubles et triples cadenas ; le désordre n’en continua pas moins. On en vint jusqu’à se méfier du père dépensier ; on mit des gens en embuscade ; ils ne virent personne s’approcher de la porte, et cependant le lendemain les provisions avaient été enlevées comme de coutume.

On se mit à examiner l’intérieur de la pièce, espérant y découvrir quelque secrète issue. Peine inutile ! en haut, une voûte de pierres bien cimentées ; sur les côtés, des murailles toutes nues et où l’examen le plus scrupuleux ne put faire apercevoir la moindre fente ; pour seules ouvertures, deux étroites lucarnes défendues par des barreaux de fer très rapprochés et garnies de toiles d’araignées qui évidemment n’avaient pas été dérangées depuis dix ans ; en bas enfin, au lieu de plancher, un pavé en dalles énormes et dont chacune, pour être remuée, eût exigé les efforts réunis de plusieurs hommes.

L’affaire s’était ébruitée malgré tous les soins qu’on avait pris pour la tenir secrète, et dans le public on croyait généralement qu’il s’y mêlait un peu de sorcellerie. Il fallait donc, pour l’honneur du couvent, plus encore que pour son intérêt, découvrir la cause cachée du mal.

Entre tous les moyens qui furent proposés pour arriver à ce but, le meilleur parut être celui que le prophète Daniel avait jadis employé dans un cas analogue. Un soir donc, on répandit sur le pavé de la dépense une couche épaisse de cendres, et le lendemain, de grand matin, on vint pour y chercher l’empreinte des pieds du voleur.

« On ne trouvera rien, disaient, en arrivant, ceux des moines qui avaient proposé quelque autre stratagème ; le voleur aura eu vent du piège, il ne sera pas venu cette nuit. »

Il était venu cependant, comme on le reconnut dès que le porte fut ouverte, et même il avait laissé de nombreuses traces de son passage. Mais ces traces, d’abord, ne firent que redoubler la perplexité. Confinées dans un petit espace et n’atteignant nulle part jusqu’aux murailles, elles ne pouvaient mettre sur la piste du ravisseur. Cependant, en les examinant de près, on y trouva quelque chose d’assez significatif. Le pied qui les avait laissées avait bien la forme d’un pied humain, mais il était évidemment terminé par des griffes aiguës ; en outre, on remarquait en plusieurs points une traînée ondoyante qui marquait sur le sol le passage d’une longue queue.

Tout cela semblait n’indiquer que trop clairement quel était le véritable auteur du désordre ; aussi, craignant de le voir soudainement apparaître au milieu d’eux, tous les moines s’esquivèrent successivement. L’abbé, retenu par le sentiment de sa dignité, ne fit retraite que le dernier ; mais, en quittant ce lieu, il était si peu disposé à en affronter de nouveau les terreurs, qu’il allait donner ordre de faire murer la porte lorsqu’on vint lui annoncer qu’un des frères demandait la permission de passer la nuit dans cet antre du démon.

Le moine qui s’offrait ainsi n’avait pas, dans tout le couvent, un seul homme qui prît intérêt à lui et cherchât à le détourner d’une aussi téméraire entreprise. Frère Anselme, c’est ainsi qu’on le nommait, était redouté des jeunes à cause de la sévérité de ses manières, haï des vieux à cause de l’indépendance de ses opinions et de l’inflexibilité de son caractère. Or, justement, un des points sur lesquels il se montrait le moins traitable était relatif à l’action de Satan sur les créatures, action qui, suivant lui, ne pouvait avoir rien de matériel, l’esprit malin ayant, disait-il, depuis le mort du Sauveur, perdu le pouvoir de revêtir un corps. Après force discussions dans lesquelles il avait eu souvent l’avantage, car il était subtil dialecticien, on avait été contraint de lui ordonner de se taire ; mais les rumeurs répandues dans la ville ayant de nouveau fait soulever la question, il n’avait pu se contenir, et en punition de quelques paroles indiscrètes l’abbé l’avait confiné pour un mois dans sa cellule.

Il n’avait pas encore accompli toute sa pénitence lorsqu’eut lieu la visite dont nous venons de parler, mais il ne tarda pas à être instruit de tout ce qui s’y était passé ; on mit d’autant plus d’empressement à venir le lui apprendre qu’on jouissait d’avance de sa confusion. On ne réussit pourtant qu’à exciter sa colère : il traita tous les moines de dupes et d’imbéciles, et finit par déclarer que, si on le lui permettait, il passerait la nuit entière dans ce lieu où, en plein jour, ils n’osaient demeurer.

Sa demande transmise à l’abbé, et accompagnée de commentaires charitables, fut accordée avec une facilité sur laquelle lui-même n’avait peut-être pas compté. Quoi qu’il en soit, il fit bonne contenance et quand, le soir, on l’alla chercher à sa cellule pour le conduire au lieu où il devait passer la nuit, on le trouva prêt à partir, son bréviaire sous le bras et sa lampe à la main. Plusieurs moines l’accompagnèrent jusqu’au seuil, dans l’espoir de surprendre sur son visage quelque signe de faiblesse ; mais ils n’y virent guère que la pâleur accoutumée.

L’abbé, qui arriva au moment où la porte allait se refermer, paraissait beaucoup plus ému ; il n’avait voulu qu’humilier un présomptueux, et non jeter dans la gueule du loup un des membres du troupeau confié à sa garde. Jusqu’au dernier moment, il avait espéré que frère Anselme demanderait à être relevé d’un engagement téméraire, et il fut aussi surpris qu’affligé de son obstination.

Que faire cependant ? Il était affreux sans doute de laisser un chrétien, un frère, ainsi exposé aux attaques d’un ennemi inconnu, de l’ennemi du genre humain peut-être. D’un autre côté, retirer la permission accordée, n’était-ce pas se faire soupçonner de caprice ou s’avouer coupable de précipitation ? Or, tout ce qui pouvait porter atteinte à la considération du chef ne devait-il pas tendre à relâcher les liens de la discipline et tourner en définitive au détriment de la communauté, dont les intérêts, cependant, devaient être préférés à ceux d’un seul homme ?

Après avoir bien pesé tous les inconvénients, l’abbé prit le parti de laisser frère Anselme dans sa prison volontaire, mais de se tenir prêt à lui porter secours au besoin.

Personne ne pouvait prévoir si ce serait aux armes spirituelles ou aux armes temporelles qu’il faudrait avoir recours ; aussi en même temps qu’on préparait la croix, l’eau bénite, le formulaire pour les exorcismes, on mettait en réquisition les fourches et les serpes du jardinier. Tout cela fut apporté dans la pièce la plus voisine de la dépense, où l’abbé vint s’installer bientôt avec deux des anciens du couvent et quatre vigoureux frères-lais. Pour surcroît de précautions, le maître des novices, homme que le sommeil n’avait jamais surpris, s’était chargé de faire le guet en dehors de la porte.

Plusieurs heures s’étaient écoulées et n’avaient amené rien d’extraordinaire ; l’abbé commençait à se rassurer, car, de son poste, grâce au silence de la nuit, il pouvait distinguer les pas d’Anselme qui se promenait en disant son bréviaire. Tout à coup, ces pas s’arrêtèrent, un cri se fit entendre, et les voûtes retentirent du bruit d’un corps qui tombait pesamment. Aussitôt on accourt, on entre… Anselme était debout et semblait plus confus qu’effrayé. En le voyant sain et sauf, l’abbé, qui l’avait cru mort, passa soudain de la crainte à la colère.

« Que signifient, dit-il, de pareils cris, et comment se fait-il qu’un si vaillant champion ait montré tant de peur quand nous ne lui trouvons aucun mal ? Parlez ; qu’y a-t-il ? qu’avez-vous vu ?

– Mon père, reprit le moine en inclinant la tête, je suis un homme faible et j’étais un présomptueux. Je voulais pénétrer les mystères de ce lieu, et quand l’occasion s’en offrait à moi, dans ma pusillanimité, je l’ai laissée échapper… Tout ce que je puis dire, c’est qu’il existe un chemin souterrain par lequel on pénètre ici. J’ai vu se soulever la pierre qui en couvre l’entrée ; seulement, il m’a semblé (et la peur sans doute fascinait alors mes yeux) voir sortir de ce caveau, non pas un homme, mais un monstre à tête difforme…. La lampe alors s’est échappée de ma main, et aussitôt j’ai entendu la pierre retomber avec un grand bruit. »

Ce bruit, tout le monde l’avait entendu, et, quant au monstre, nul n’avait envie de le voir. On ne songea pas, par conséquent, à remuer le pierre qui devait le couvrir ; mais un des frères-lais l’ayant frappée du manche de sa fourche, le son qu’elle rendit ne permit pas de douter qu’il n’existât au-dessous un grand vide.

Le lendemain matin, frère Anselme, interrogé de nouveau, ne fit que répéter ce qu’il avait déjà dit. Il était peut-être plus disposé encore que la veille à attribuer à sa frayeur tout ce qu’il semblait y avoir d’étrange dans l’aventure. – La faible lueur que répandait sa lampe ne lui permettait pas de bien distinguer les formes des objets… Vraisemblablement, le souterrain ne recelait qu’une bande de malfaiteurs, qui avaient trouvé commode de s’approvisionner de vivres aux dépens du couvent.

Du moment où il devenait probable que ce serait, non plus au démon, mais à des êtres mortels que l’on aurait à faire, il convenait d’invoquer le secours du bras séculier, Le prieur, en conséquence, se rendit près des magistrats, qui étaient en ce moment même réunis en conseil et tout aussi embarrassés de leur côté que lui l’était du sien. Mais, par le plus grand des hasards, il se trouva que les deux affaires pouvaient s’arranger mutuellement.

On avait jugé depuis quelque temps un gentilhomme, cadet de grande maison, dont l’industrie, pendant bien des années, avait consisté à rançonner les voyageurs et principalement les marchands de Saint-Omer. On ne pouvait lui reprocher aucun meurtre ; mais il était dangereux de lui résister, et plusieurs de ceux qui l’avaient tenté avaient été blessés grièvement.

La ville enfin s’était vue dans la nécessité de lever des troupes contre ce brigand, et on était parvenu à le prendre avec quelques-uns de ses compagnons. Les autres étaient morts en se défendant.

S’il avait lui-même succombé dans la bataille, tous ses parents en auraient été ravis ; mais ils ne pouvaient supporter l’idée de le voir périr sur un échafaud, en vertu d’un jugement rendu par de minces bourgeois, et ils le redemandèrent avec hauteur. Céder à une prière accompagnée de menaces, était chose honteuse pour la ville ; y résister, c’était prendre un parti hasardeux, car on avait affaire à une famille puissante, alliée à tout ce qu’il y avait de grandes maisons dans le pays.

C’était pour prendre une détermination à ce sujet que le conseil s’était assemblé. On était déjà à peu près convenu qu’on surseoirait à l’exécution du jugement, et qu’ensuite on ménagerait au coupable une occasion de s’échapper. Il fallait toutefois qu’il consentit à profiter de cette occasion ; car, sachant les démarches que faisait sa famille, il se regardait déjà comme sûr de la vie, et il était assez téméraire pour rester, afin de mettre les magistrats dans l’embarras.

« J’ai un parti qui sauve toutes les difficultés, dit en rentrant dans la salle du conseil un des échevins auquel l’abbé venait de conter les événements de la nuit. Il s’offre une expédition périlleuse ; confions-la au chevalier Wolfskruyt. S’il y succombe, nous serons délivrés de lui sans que ses parents nous puissent demander compte de sa mort ; s’il réussit, nous trouverons dans le service qu’il aura rendu un prétexte honnête pour l’acquitter. »

L’échevin entra alors dans les explications nécessaires, et il n’eut pas de peine à faire adopter son avis. Il ne fut pas aussi facile de déterminer le chevalier ; du moins, il fit mainte objection au greffier qui vint lui proposer ces conditions.

« Je ne puis que perdre à ce marché, disait-il. Si c’est à des diables que je dois avoir affaire, sans doute ils ne seront pas plus méchants que vos robins ; mais si c’est à des hommes, ils auront plus de cœur… Je pourrais accepter toutefois, tenté par la singularité de l’aventure, mais ce ne serait qu’autant que l’amnistie s’étendrait à tous mes gens, non seulement à ceux qui sont sous les verrous, mais encore à un autre, qui en ce moment court les champs, et que je voudrais avoir près de moi dans l’expédition, si je consens à m’en charger. »

Ces conditions furent acceptées sans hésitation par les magistrats, qui s’attendaient à en recevoir de plus exorbitantes encore. Le soir même, le fugitif se présenta sans qu’on pût savoir comment il avait été averti, et, dès le lendemain matin, toute la troupe se rendit au couvent, où on l’attendait avec impatience.

Avant de procéder à l’attaque, Wolfskruyt s’occupa, comme s’il se fût agi d’une de ses expéditions ordinaires, de réunir tous les renseignements qui pouvaient jeter quelque jour sur la force et sur les mouvements de l’ennemi. Il se fit décrire, par plusieurs des personnes qui avaient assisté au premier essai, les traces trouvées sur la cendre ; puis, pour le second, il interrogea Anselme sur diverses circonstances, en apparence peu importantes, mais qui lui permettaient de juger jusqu’à quel point le frère avait pu se faire illusion. Prenant ensuite ses gens à part :

« Ce grand flandrin de moine, leur dit-il, prétend avoir eu peur, et cependant il semble n’être rien moins qu’un poltron ; pour menteur, il ne l’est pas à coup sûr, mais il aura été pris pour dupe. Qui sait si d’honnêtes personnes, de celles qui, pour raisons particulières, n’aiment pas à travailler au grand jour, n’ont pas conçu l’idée de faire de cette partie du couvent leur quartier-général ? Dans ce cas, il est tout simple qu’ils aient cherché à en chasser les moines par quelque diablerie… Contre nous, il faudra qu’ils aient recours à d’autres armes. Eh bien ! en supposant que ce soient des faux-monnayeurs, nos corselets sont à l’épreuve de leurs marteaux, et leurs casaques seront une pauvre défense contre le tranchant de nos épées…. Comme il faut tout prévoir cependant, voyons ce que nous ferions si, comme ces papelards se l’imaginent, c’était quelque bête monstrueuse que nous eussions à combattre. J’avoue que je ne sais pas trop quelles sont les allures d’un monstre ; mais qu’importe ? pour terrible qu’il soit, il n’aura pas plus d’agilité que le cerf, plus de force que l’ours, plus d’impétuosité que le sanglier, plus de ruse que le renard, et nous pouvons réunir contre lui tous les moyens qu’on emploie pour forcer ces différents animaux. Viennent donc les épieux et les arbalètes, et n’oublions pas les fascines et le soufre, pour pouvoir, au besoin, enfumer la bête dans son trou. Avec cela et quelques limiers, la chasse ne sera pas longue, et il faut aussi songer à préparer la buvette. Holà ! père cellérier, faites mettre deux brocs de vin à rafraîchir ; nous serons de retour dans une heure. Monsieur l’abbé, faites-nous donner des pinces de fer pour soulever la pierre, quelques solives pour la soutenir, et une demi-douzaine de fagots. »

Tout était prêt depuis longtemps que Wolfskruyt n’avait point encore paru ; il vint enfin, jurant et pestant contre tous ceux qui l’avaient retardé. D’abord, il avait fallu batailler avec les échevins, pour obtenir la quantité d’armes nécessaires ; puis, le Mayeur, qui entretenait une meute, pour se donner des air de grand seigneur, avait voulu qu’on essayât ses limiers contre la bête inconnue, et près de deux heures s’étaient passées avant qu’on les eût amenés des champs. Pour comble de contrariété, le chevalier, en rentrant au couvent, trouva complètement ivres les trois hommes qu’il y avait laissés, et, comme le jour baissait déjà, il sentit qu’il était indispensable de remettre la partie au lendemain.

Il voulut cependant, avant la nuit, visiter encore une fois les lieux ; ce fut pour lui l’occasion d’un nouveau désappointement. Il vit qu’il n’y avait à attendre des chiens aucun secours. D’abord, pleins d’ardeur, ils l’avaient précédé ; bientôt ils ne firent plus que le suivre, la queue serrée et l’oreille basse ; enfin, arrivés sur le seuil, ils s’arrêtèrent tout court, hurlant piteusement, et il fallut que le valet de meute vînt les reprendre, car seuls ils n’osaient ni avancer, ni reculer.

Wolfskruyt n’était pas homme à se laisser effrayer par de mauvais présages, ni rebuter par des contre-temps imprévus ; il examina avec une attention minutieuse la voûte, les murailles, le carreau, et jusqu’au crochet où l’on suspendit les viandes. Ce crochet, qui se guindait au moyen d’un poulie, était élevé de dix pieds au moins au-dessus du sol. Comment le voleur, en supposant que ce fût un animal, pouvait-il atteindre à cette hauteur ? Cette réflexion, qui se présentait à notre homme pour la première fois, l’occupait encore lorsqu’il entendit quelqu’un approcher ; c’était Anselme qui venait le rejoindre. Le courage du bandit avait excité l’admiration du moine, éveillé ses sympathies et peut-être piqué son amour-propre ; son arrivée d’ailleurs ne contrariait nullement le chevalier, qui lui communiqua ses remarques, et alla jusqu’à lui demander des conseils. Bref, ces deux hommes, si différents de mœurs et de caractère, trouvèrent assez de plaisir à converser ensemble pour que la nuit les surprit en ce lieu. Avant d’en sortir, le chevalier, tournant les yeux vers la lucarne par laquelle arrivait encore un peu de jour :

« Je m’étonne, dit-il, qu’on n’ait pas songé à faire observer de là-haut ce qui peut se passer ici. Il est vrai que dans quelques minutes il y fera noir comme dans un four.

– Il y fera clair, repartit Anselme avec une vivacité qui fit sourire son compagnon ; il y fera clair, j’en réponds. Avant-hier, j’ai pu voir la lune, à travers le soupirail, une grande partie de la nuit ; elle avait à peine disparu quand la pierre se souleva, et aujourd’hui elle se couche une heure et demie plus tard. N’en doutez pas… nous verrons tout ce que nous voulons voir. »

Cela dit, et sans attendre de réponse, le moine entraîne son nouvel ami et le conduit, à travers maints détours, jusqu’à l’ouverture extérieure de la lucarne. Deux tonneaux sont dressés contre la muraille, et, au moyen de quelque planches placées en travers, on a bientôt construit une sorte d’échafaudage d’où l’on peut observer commodément tout se qui se passe dans l’intérieur. Wolfskruyt s’y poste aussitôt, et Anselme, après avoir obtenu l’agrément de l’abbé, vient bientôt lui tenir compagnie.

Les heures se passent ; la lune est arrivée à ce point de sa course où elle éclaire le mieux le fond du caveau, et rien n’a encore paru. Enfin, un léger bruissement se fait entendre, et Anselme voit, comme la première fois, la large dalle se soulever lentement ; son compagnon la voit comme lui, et, tous les deux, après avoir échangé un regard, se rangent de côté pour laisser libre accès aux rayons qui pénètrent par le soupirail. Un animal au corps allongé, ondoyant, sort par l’ouverture qui vient de se former ; il se dresse sur sa queue, saisit une des pièces de viande suspendues au plancher et la porte vers son repaire ; il répète plusieurs fois le même manège, et ce n’est qu’après avoir dégarni entièrement le crochet qu’il rentre dans son trou, dont l’ouverture, restée jusque-là béante, se referme bientôt sur lui.

« Çà ! que faisons-nous ici ? dit Wolfskruyt après quelques instants ; voilà le rideau tombé ; la première journée du mystère est jouée. Demain, je l’espère, nous aurons la seconde, et comme j’aurai à y jouer un rôle, il sera bien que j’aille réparer mes forces.

– Quoi ! s’écria Anselme tout alarmé, vous oseriez aller attaquer ce monstre ?

– J’oserais, dites-vous ? Il paraît, frère, que je ne suis pas si bien connu de vous que de vos échevins. C’est parce qu’ils me savent capable de tout oser qu’ils m’ont conduit ici, au lieu de me mener pendre, ce qui eût été une grande fête pour eux. S’il n’avait dû se trouver dans votre dépense que des rats, c’est un chat qu’ils vous eussent envoyé et non le chevalier de Wolfskruyt.

– Mais, chevalier…

– Mais, frère Anselme, sachez bien que ce n’est pas pour me divertir que j’ai passé, debout et perché sur un tonneau comme un ménétrier de village, la première nuit où j’aurais pu retrouver un bon lit. J’aime à dormir comme tout fils de bonne mère, et si quelquefois la lune me surprend en observation, c’est que le soleil doit bientôt me voir en action. Ma veille, au reste, n’a pas été sans fruit, puisque je connais votre voleur ; mais il y avait un receleur que j’aurais aimé à voir, le compagnon qui lui tenait la porte entrebâillée. Demain, il aura ma visite. »

Le lendemain, en effet, Wolfskruyt était armé dès l’aube, et il allait partir pour réveiller ses gens lorsqu’il vit entrer frère Anselme. Le moine venait, non plus pour essayer de le faire renoncer à sa périlleuse entreprise (il sentait que ce serait peine perdue), mais pour lui rappeler qu’il pouvait, dans quelques heures, être brusquement retiré du monde, et le préparer au compte qu’il aurait à rendre dans l’autre.

Il y avait longtemps que le chevalier n’avait reçu d’un homme de bien quelque marque d’intérêt, et il ne fut pas insensible à celle-ci ; d’ailleurs, il n’eut pas le temps de se fatiguer du sermon, qui fut promptement interrompu par l’arrivée de ses hommes. Après les avoir instruits, en peu de mots, des événements de la nuit, il les conduisit sur le lieu où devait s’engager l’action et leur distribua les rôles.

« Vous que j’ai vus manier si bien le levier, quand il fallait faire sauter une porte des gonds ou se frayer un passage au travers d’une muraille, vous ne serez pas embarrassés pour me soulever cette pierre ; toi, tu l’empêcheras de retomber, en poussant cette poutrelle ; pour nous, soyons prêts, dès que la brèche sera ouverte, à saluer d’une bonne volée les habitants du château noir. »

Ces ordres furent exécutés avec la précision qu’on eût pu attendre des soldats les mieux disciplinés. La pierre, ébranlée par les mouvements alternatifs de deux fortes pinces de fer, monta peu à peu, et enfin laissa voir une étroite ouverture à travers laquelle volèrent aussitôt trois carreaux d’arbalète. Au même instant, une sorte de ronflement, ou plutôt le bruit d’un souffle très fort, se fit entendre, et il sortit du trou une vapeur empestée.

On avait vu briller dans l’ombre quatre points enflammés, mais qui s’étaient sur-le-champ obscurcis.

La dalle écartée, on aperçut une sorte de chemin souterrain qui descendait par une pente peu rapide et semblait se prolonger fort loin ; d’ailleurs, il était trop tortueux pour que le regard ou le trait d’une arbalète en pût sonder la profondeur.

« Jusqu’où faudra-t-il aller chercher les coquins ? dit à demi-voix Wolfskruyt.

– Les chercher ! reprit brusquement l’homme qui portait d’ordinaire la parole, quand la bande avait quelque chose à objecter aux propositions du chevalier ; les chercher ! et par où, s’il vous plaît ? Certes, ce n’est pas là un chemin fait pour des chrétiens !

– Ni par des chrétiens, camarades ; aussi allons-nous les traiter en francs hérétiques, avec la poix et les fagots. »

Donné ainsi gaiement, l’ordre fut exécuté sans murmures, et l’orateur de la troupe fut tout le premier à lancer, au fond de l’antre, une bourrée enflammée. Bientôt il y eut un énorme brasier ; mais si les assiégés devaient souffrir du feu, les assiégeants, de leur côté commençaient à être fort incommodés de la fumée, et bientôt, pour n’être pas suffoqués, ils se virent contraints à faire leur retraite.

Cependant, le feu continuait, et, comme on en observait de loin les progrès, on vit tout à coup les charbons ardents s’agiter et sortir précipitamment un grand animal, le même que Wolfskruyt avait entrevu cette nuit, et qu’il reconnut maintenant pour un immense lézard. Ce n’est pas tout, derrière cette bête en venait une autre, non moins étrange par sa taille, car, pour les formes, elles étaient bien connues : c’étaient les yeux saillants, le large ventre, les pattes courtes d’un crapaud ; mais ce crapaud était large comme l’écu d’un homme d’armes, son dos était gonflé, et sa peau, noircie par le feu, fumait comme le fer rouge qu’un forgeron éteint dans l’eau.

« À ce traînard ! cria Wolfskruyt, et que tous les coups portent. »

Tous les coups portèrent, en effet ; mais, percé de six carreaux, l’animal ne s’arrêta pas, et il s’alla rencoigner dans l’angle le plus obscur de la salle. Les traits lancés par les arbalètes vinrent bientôt l’y frapper. Tourné vers les assaillants, il les regardait avec des yeux enflammés, il soufflait violemment, s’élevait sur ses pattes informes, et continuait encore à gonfler son corps qui paraissait près d’éclater. Une troisième volée cependant le fit retomber sur le ventre, et, après s’être débattu quelques instants, il resta pour toujours immobile.

Restait le lézard, qui ne promettait pas une victoire aussi aisée, car il était armé de pied en cap, et son harnais, comme on ne tarda pas à le connaître, était à l’épreuve du trait. Il occupait aussi un des angles du fond de la salle, et il s’y était tenu en repos tant que l’attaque n’avait été dirigée que contre son allié. Mais à peine eut-il senti le choc des premiers carreaux, qui tous d’ailleurs rebondirent sur ses écailles, qu’il commença à donner des signes de la plus violente colère. Il battait la terre de sa queue, soufflait avec violence, piétinait, se cabrait, et semblait à tout instant prêt à s’élancer sur ses agresseurs. Cependant, il n’avait pas encore quitté son fort, et déjà on parlait de l’y aller relancer, lorsqu’un trait venant à l’atteindre dans l’œil, la douleur acheva de le rendre furieux, et il se précipita vers ses ennemis.

Si Wolfskruyt avait senti à ses côtés un seul homme d’un courage égal au sien, il eût attendu le monstre de pied ferme ; mais tous ses gens avaient fui, et il entendait derrière lui le bruit confus de leurs pas qui retentissait comme le roulement d’un tonnerre dans les longs corridors.

« Où courez-vous, lâches ? » cria-t-il ; et cependant, il courait lui-même de manière à les avoir bientôt rejoints, lorsqu’il vit tomber devant lui, non un de ses compagnons, mais un moine, dont les pieds s’étaient embarrassés dans les plis de sa longue robe. Ce moine, c’était Anselme, qui, troublé de noirs pressentiments, avait voulu se tenir près du lieu du combat pour pouvoir, au besoin, assister le chevalier et l’aider à bien mourir.

Wolfskruyt avait passé outre ; un mouvement généreux le ramena. Il était temps ; le monstre arrivait, et il se rua en aveugle sur l’épieu que lui opposait le chevalier. L’épieu se rompit de la violence du choc ; mais l’animal fut arrêté tout court. Blessé au museau, il se dressa sur ses pieds comme un cheval qui se cabre, et il allait retomber de tout son poids sur son ennemi désarmé, quand l’intrépide Wolfskruyt s’élança vers lui, le saisit au corps et le serra étroitement dans ses bras.

Ils vinrent à terre en même temps sans se séparer, et sans pouvoir se nuire. Cette horrible lutte cependant ne fut pas de longue durée, car le chevalier, étant parvenu à saisir sa dague, en frappa le monstre sous l’aisselle ; la dague entra jusqu’à la garde.

Le coup était mortel, et le chevalier s’en aperçut bientôt, mais il se hâta trop de lâcher prise ; au moment où il se relevait, l’affreux lézard, qui se débattait dans les dernières convulsions, l’atteignit au cou de ses redoutables griffes, et le renversa près de lui.

Ce fut en vain qu’Anselme essaya d’arrêter le sang qui jaillissait de la blessure ; il reconnut bientôt qu’il ne restait à son généreux défenseur que quelques instants à vivre, et il ne songea plus qu’à l’aider à bien mourir. Le chevalier ne pouvait parler, mais il pressa la main du moine, qui prononçait pour lui son in manus, et celui-ci, en lui voyant fermer les yeux, eut du moins la consolation de penser qu’il mourait repentant et pardonné.

Ainsi finit le chevalier, qui aurait peut-être laissé la réputation d’un héros, si la fortune lui eût offert, dès sa jeunesse, l’occasion d’employer son courage dans de nobles entreprises. La ville lui fit de pompeuses obsèques ; mais Anselme fut le seul homme qui le pleura. Ses parents furent ravis de le voir finir par une action honorable. Quant aux lâches qui l’avaient abandonné, ils retombèrent tous successivement entre les mains de la justice et périrent par la corde.

Les deux animaux, dont le couvent s’empressa de faire enlever les cadavres, ont été cependant conservés comme un témoignage de cet étrange événement, et l’on peut encore aujourd’hui les voir l’un et l’autre suspendus à la voûte d’une des principales églises de Saint-Omer. Le lézard est long de dix brasses ; le crapaud est large comme le plus grand bouclier.

Les savants ont beaucoup raisonné sur les moyens qu’employaient les deux animaux pour remuer l’énorme dalle ; l’opinion la plus générale, c’est que le crapaud, se gonflant par l’effet de son propre poison, soulevait la pierre et ouvrait ainsi une sortie au lézard, lequel, grâce à la longueur de son corps, pouvait saisir les viandes, auxquelles l’autre n’aurait pu atteindre. Il n’y avait qu’un besoin réciproque qui pût maintenir l’alliance des deux voleurs ; une amitié désintéressée ne peut exister qu’entre des êtres vertueux. »
 
 

III

 
 

« La peste soit du conteur, s’écria mon ami lorsque j’eus achevé la lecture ; j’ai écouté jusqu’au bout son prolixe récit, et la seule circonstance que je voulusse connaître est justement celle dont il a oublié de parler.

– Et laquelle, s’il vous plaît ?

– Le nom de l’église où l’on voyait les deux animaux ; mon père, qui a été élevé à Saint-Omer, a vingt fois cherché à se le rappeler. J’espérais pouvoir lui donner cette petite satisfaction.

– Il y a donc quelque fait réel sur lequel on a bâti cette histoire ?

– Sans doute, comme il y en a au fond de presque tous les contes populaires ; mais venez, il va vous conter tout lui-même… »

Nous passâmes dans la chambre du vieillard, dont j’étais devenu le favori, parce que je pouvais au besoin lui fournir un couplet de quelque vieille chanson quand il ne la retrouvait pas tout entière dans sa mémoire.

« Mon père, n’est-il pas vrai que vous avez vu le crapaud et le lézard de Saint-Omer ?

– Oui, et bien plus souvent que je n’aurais voulu, car ils étaient dans l’église où, chaque dimanche, mes tantes me menaient entendre vêpres, pendant que mes camarades étaient aux champs à se divertir.

– Vous avez vu un lézard long de cinquante pieds et un crapaud large comme un bouclier ?

– Non, mais un crocodile de dix à douze pieds de longueur, et une tortue qui était, je crois, plus grande que vous ne le dites. Vous remarquerez, ajouta-t-il, qu’en Flandre, de même qu’en Allemagne, le nom par lequel on désigne la tortue signifie crapaud à plastron (Shild Pad, et Shild Krote) ; je ne doute pas que ce nom bizarre n’ait été, dans une foule de lieux, l’origine de contes tout aussi ridicules que celui qu’on fait à Saint-Omer… que celui qu’on y faisait jadis, dirais-je plutôt, car l’église est détruite depuis longtemps, et l’histoire est peut-être déjà oubliée. »
 
 

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(P. P. Lecacheux, in Revue des Deux-Mondes, quatrième série, tome douzième, 15 octobre 1837 ; repris dans Le Caméléon, ou recueil mensuel de morceaux de littérature, sciences, beaux-arts, histoire, géographie, voyages, etc., volume I, [Londres] 1837, et dans Le Journal de Toulouse politique et littéraire, trente-neuvième année, n° 37 et 38, dimanche 12 et lundi 13 février 1843)