LE FILS

 

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Le révérend Parish était rigide comme un mort. Il vivait pourtant : depuis le matin jusqu’au soir, il s’adonnait à toutes les occupations commandée par le ciel au pasteur et à l’honnête homme. Il assurait le service du culte, prêchait, priait, méditait, parlait – tantôt comme l’on prêche, tantôt comme l’on prie – à ses fils, et même s’aventurait dans son petit jardin que sa haute silhouette triste faisait alors ressembler à un cimetière.

Sa parole n’avait pas d’accent ; sa figure pâle, point d’expression : elle s’était pétrifiée, statufiée, et ses rides étaient devenues aussi invariables que les lettres de son nom.

Ce n’était pas seulement son sentiment de la vie sacerdotale, son respect sévère pour les principes, sa passion inconsolable de la perfection qui lui donnaient cette attitude glacée, faisaient mourir sur son passage les rites des enfants, décourageaient la joie fragile qu’on a parfois à vivre…

Il traînait une blessure intérieure : le remords démesuré d’un crime, celui qu’avait commis son père en désobéissant ouvertement à Dieu. Le révérend Abel Parish s’était, en effet, suicidé.

En raison de ce suicide, Abel Parish se débattait en enfer. Cette idée n’était pas agréable à son descendant, gêné aussi pour professer, à l’égard de celui qui lui avait donné le jour, le culte qu’il fallait.

Comment l’action avait-elle pu s’accomplir ? Le pasteur se le demandait éperdument – cessant parfois soudain de parler pour tomber dans une méditation impérieuse qu’on respectait – ou bien seul dans le jardin, noir et immobile comme un cyprès.

Une nuit d’orage, il s’était retiré dans la chambre verte, et on l’y avait trouvé, le lendemain, râlant derrière la porte, fermée à clef.

Déposé sur le lit, entre ses deux fils debout comme des cierges, il avait ouvert les yeux et balbutié : « Le spectre vert !… » Puis il avait défailli, en répétant cette expression qui sembla aux assistants n’être rien de bon dans la bouche d’un chrétien.

Le médecin arriva. Il était jeune et ému ; fraternellement, il annonça aux jeunes gens que leur père était mort. Quelque temps après, ils savaient, grâce à l’examen et aux constatations du médecin, que l’auteur de leurs jours avait succombé par suite de l’injection de la substance diabolique dénommée arsenic. Ils baissèrent la tête, prévoyant tous les châtiments futurs, et de ce jour-là une énorme tristesse s’abattit sur eux.

Le plus jeune était mort depuis et l’aîné portait seul toute la détresse familiale.

Souvent, ses pas le menaient à la chambre verte, dans le pavillon ; souvent il pénétrait dans le réduit, où rien n’avait été changé depuis l’événement maudit et dont le papier en lambeaux se veloutait par places de taches d’un vert intense…

Assis sur le vieil escabeau, – seul et informe témoin du drame impardonné, – le fils s’entêtait à chercher les raisons du suicide de son père…

Parfois, la ferveur de la méditation à laquelle il s’acharnait, à la fois pour savoir et pour se mortifier, lui broyait les tempes et lui donnait des visions. Un soir, il lui sembla apercevoir une chose verte debout auprès de lui. Le léger cri qu’il poussa l’exorcisa. Il était bien seul dans la chambre blanchâtre à la lucarne d’azur noir. Il n’y avait rien de nouveau : il n’y avait, entre le souvenir ineffaçable du crime et la grandeur de Dieu, qu’un inutile suppléant.

Cette année-là, lorsque le jour anniversaire de la faute arriva, il lui paraissait qu’on pourrait désormais lire sur sa figure, en passant, comme sur un écriteau, son malheur et son effroi.

Il avait l’âge qu’avait son père lorsqu’il détruisit une existence qui ne lui avait été que prêtée, et punit d’avance tous les siens. Et même, ce fut par un soir d’orage semblable à l’autre que le fils vieilli gravit l’escalier de pierre de l’aile désaffectée, et pénétra pesamment dans la chambre verte.

Un brusque coup de vent abattit la porte sur lui. Il voulut la rouvrir et ne put y parvenir. La poussée de l’ouragan avait été si violente que le battant aux ais disjoints avait forcé le vieux cadre irrégulier où il s’encastrait et que le pêne de la serrure s’était fixé en se faussant dans une anfractuosité du bois.

Quand il se sentit emprisonné là jusqu’au matin, il s’assit sur l’escabeau. Il n’avait pas peur de rester toute une nuit dans ce funèbre local. Il n’avait peur de rien, sinon des desseins que le Seigneur méditait à son endroit – et il se mit à penser à l’unique pensée.

Une lourde fatigue émietta vite, effaça ses idées. Il s’endormit. Il s’éveilla, se rappela qu’il venait de se débattre et de gémir. Il ouvrit les yeux, et il vit un être vert effrayant qui flottait en face de lui. Le fantôme se jeta sur l’homme, et lui planta son ongle dans la tempe. Le ministre voulut exhaler une plainte, et tomba comme une masse. À ce moment, l’ouragan s’étant précipité plus fort que jamais sur le vieux pavillon, une poutre vermoulue céda. Le toit creva, et l’air tumultueux et ruisselant de la nuit s’engouffra dans la chambre verte où le pasteur était étendu, pareil à ces figures sculptées qui ont commencé çà et là, au cours des âges, à s’endormir éternellement sur les tombeaux.

Quand, le matin, ses fils l’eurent retrouvé et transporté, inerte, sur son lit, il s’agita un peu, battit des paupières, et dit : « Le spectre vert ! »

Les deux fils, debout et rigides, eurent dans leurs yeux quelque chose qui tressaillit comme des flammes de cierge. Le docteur – c’était celui qui était venu là, il y avait une génération – se pencha sur le mourant. Il entendit ce qu’il murmurait, et fut, lui aussi, pris d’un frisson. Au bout d’un instant, il dit pourtant : « Il ne mourra pas, cette fois-ci. »

Le médecin se retira, songeur, questionna, chercha. À la tombée du jour, il vint s’asseoir près du lit où le révérend était étendu, paralysé de faiblesse, mais les yeux ouverts…

« C’est le vert, » dit le médecin.

Il expliqua que la chambre était empoisonnée à cause de la poussière verte qui s’accumulait sur la tenture en lambeaux. Cette poussière, résidu de la peinture antérieure, était un dépôt très divisé de vert de Scheele. Il est avéré que le séjour prolongé dans les locaux où de subtiles particules de ce corps peuvent se trouver en suspension provoque d’épouvantables hallucinations… Et il est admissible que ces hallucinations, chez des sujets très sensibles et affaiblis par l’âge ou toute autre cause, peuvent donner lieu à de terribles désordres organiques…

Il allait continuer… Un cri rauque lui coupa la parole… Soulevé à demi, le malade le dévisageait avec une expression indicible d’avidité et d’extase… Il bégaya :

« Alors, mon père ne s’est pas tué ?… »

Il éclata d’un rire au son étrange, d’un rire ressuscité après tant d’années, et cria :

« Il ne s’est pas tué ! Alors, je suis innocent ! Je suis innocent ! »
 
 

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(Henri Barbusse, « Contes des mille et un matins, » in Le Matin, vingt-huitième année, n° 9983, 28 juin 1911 ; ce texte a été repris dans le recueil Nous autres, Paris : « Bibliothèque-Charpentier, » Eugène Fasquelle, 1914. Illutration d’Arthur Rackham (1915), pour A Christmas Carol de Charles Dickens)

 
 

 
 

Ce récit d’empoisonnement par le vert de Scheele s’inspire d’un « fait divers » du XIXe siècle, dont nous avons pu identifier deux versions différentes dans la presse. La plus récente semble avoir été reprise d’un entrefilet du Temps, dont nous n’avons pas réussi à retrouver la trace. Elle met en scène un attaché d’ambassade, M. V…, pris de malaise après une nuit passée dans la chambre verte de sa propriété de la Sablière. Il faut néanmoins remonter dix ans plus tôt pour trouver la version originale de ce « canard, » attribuée à une source tantôt belge tantôt anglaise, et qui a cette fois pour cadre un manoir écossais.
 
 
 

DU DANGER QUI RÉSULTE DE l’HABITATION DE CHAMBRES

TAPISSÉES EN PAPIER VERT ARSENICAL

 

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Un attaché d’ambassade, M. V…, âgé de vingt-huit ans, demeurant rue Richelieu, avait hérité, il y a peu de temps, de plusieurs propriétés situées dans les environs de Paris, dont l’une au lieu dit la Sablière, près de Chevry.

Là se trouvait une chambre dite la chambre Verte, où l’on ne pénétrait jamais, parce que, d’après une croyance remontant fort loin, elle était hantée par les esprits.

Assez incrédule, M. V… voulut braver le préjugé et coucher dans cette chambre ; mais il fut en proie à un horrible cauchemar qui le rendit très malade.

Il attribua cette grave indisposition soit à l’humidité naturelle d’une pièce inhabitée depuis plus d’un demi-siècle, soit au voisinage d’un petit étang.

L’étang fut desséché, la chambre assainie au moyen d’un grand feu entretenu jour et nuit, et, deux mois après, le sieur V…, piqué au jeu, y coucha de nouveau.

Le lendemain, on l’y trouva mourant, presque sans vie.

Ce ne fut qu’en revenant à Paris qu’il parvint à se rétablir. Encore lui resta-t-il un mal d’yeux très douloureux.

M. V… crut d’abord à un empoisonnement, et des investigations furent faites.

Il en est résulté que le coupable était le papier de la chambre, préparé avec du vert de Scheele. Soumis au procédé de Reinsch, il a donné 450 grains (22 grammes) d’une matière qui contenait assez d’arsenic pour que 5 grains couvrissent une lame de cuivre de 30 centimètres carrés ; traitée ensuite par la chaleur, cette matière a formé des cristaux octaèdres d’arsenic.

En venant habiter la chambre Verte, dit le Temps, M. V… avait mis en mouvement la poussière empoisonnée qui, depuis longtemps, recouvrait les meubles, les livres, les tentures, les rideaux du lit. Elle avait pénétré jusque dans les voies pulmonaires du jeune homme et mis son existence en danger.
 
 

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(in Le Petit Journal, huitième année, n° 2567, dimanche 9 janvier 1870 ; article repris dans la Gazette du Village, septième année, n° 3, 16 janvier 1870, puis dans l’article « Toxicologie, » in Journal de chimie médicale, de pharmacie et de toxicologie, publié sous la direction de M. A. Chevallier, tome VI, cinquième série, n° 2, février 1870. Illustration d’Edwin Austin Abbey (1876), pour A Christmas Carol de Charles Dickens)

 
 

 

LA CHAMBRE VERTE

 

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L’année dernière, en 1858, un jeune lord hérita, en Écosse, au milieu des montagnes, d’un château fort ancien, et dans lequel se trouvait une chambre verte où personne n’osait passer la nuit. On racontait que deux ou trois audacieux qui avaient tenté d’y dormir n’en étaient sortis que morts ou dans un état à faire pitié ; il avait fallu au plus heureux plusieurs semaines pour se rétablir.

Le jour même où il prit possession de son château, lord Mac-M… ordonna qu’on lui préparât la chambre verte, et annonça l’intention de l’habiter pendant toute la durée de son séjour. En agissant ainsi, le nouvel héritier voulait montrer aux domestiques et aux tenanciers qu’il n’était point dupe de quelque grossier manège, inventé sans doute pour tenir éloigné de son domaine un maître dont on ne voulait point subir la surveillance.

Il s’endormit paisiblement d’abord dans la chambre verte, assez petite d’ailleurs, et où, comme l’indiquait son nom, tout était vert : tentures, rideaux, plafond, boiseries et tapis. Après quelques heures de sommeil, il éprouva des coliques violentes, des douleurs d’estomac intolérables, des vertiges et des hallucinations qui ne ne dissipèrent qu’au bout de plusieurs jours, et lorsqu’on l’eut transporté dans une autre chambre.

Il attribua cette grave indisposition, soit à l’humidité naturelle d’une chambre inhabitée depuis plus d’un demi-siècle, soit au voisinage d’un petit étang situé à peu de distance des fenêtres, et dont les eaux stagnantes pouvaient, par leurs miasmes pestilentiels, avoir produit les symptômes dont il avait tant souffert. L’étang fut desséché, la chambre assainie au moyen d’un grand feu de charbon de terre qu’on y entretenait jour et nuit ; et, deux mois après, le jeune lord, piqué au jeu, coucha de nouveau dans la chambre verte.

Il n’y dormait pas depuis une heure qu’on l’entendit pousser des gémissements ; personne n’osa entrer et lui porter des soins, car il s’était enfermé au verrou et avait défendu qu’aucun de ses gens pénétrât auprès de lui. Cependant, comme, le lendemain matin, il ne sortait point de cette fatale chambre verte, on enfonça les portes, et on trouva lord Mac-M… mourant sur son lit.

Par un heureux hasard, le docteur S. Taylor, professeur de médecine légale à l’Hôpital de Guy, se trouvait en Écosse et dans le voisinage du château. On courut en toute hâte le chercher, et il trouva le jeune lord assez malade pour inspirer de sérieuses inquiétudes.

Ce ne fut qu’en changeant de résidence et en revenant habiter une autre de ses propriétés près d’Édimbourg que lord Mac-M… parvint à se rétablir. Encore ne se guérit-il que d’une façon incomplète, et souffrit-il plusieurs mois d’une conjonctivité palpébrale, variété d’ophtalmie douloureuse et tenace.

Le propriétaire du manoir écossais raconta au docteur Taylor qu’après s’être endormi paisiblement, il avait vu tout à coup, soit en rêve, soit dans cet état étrange de torpeur qui n’est ni la veille ni le sommeil, se dresser devant lui un monstre vert qui le regarda d’un œil sinistre. Puis le fantôme se jeta brusquement sur le lit, enfonça ses ongles aigus jusqu’au fond de la poitrine du jeune homme, et y fouilla longtemps en lui causant d’intolérables douleurs. Enfin, il ne disparut qu’après avoir passé sur les yeux de sa victime la fourche de fer rougie à blanc qu’il tenait dans une de ses mains.

« Milord, dit M. Taylor, si vous le désirez, avant un mois j’aurai exorcisé le démon qui, deux fois, vous a si cruellement fait sentir son pouvoir.

– Docteur, je vais écrire à mon intendant d’exécuter à la lettre tous les ordres que vous lui donnerez.

– Ces ordres seront bien simples, reprit le docteur. Vous avez été empoisonné par de l’arséniate de cuivre.

– Qui donc a osé attenter à ma vie ? Dites-moi le nom de l’assassin, que je le livre à la justice.

– Le criminel ne relève point des cours d’assises. C’est tout bonnement le papier peint de votre chambre qui a été préparé avec du vert de Scheele. Avant de vous ramener à Édimbourg, j’ai secoué les livres qui, depuis bien des années, se trouvaient dans la chambre maudite, et j’ai recueilli la poussière qui les recouvrait ; enfin, j’ai arraché une partie du papier collé sur les murailles, et j’ai soumis poussière et papier au procédé de Reinsch.

Le papier seul m’a donné 450 grains d’une matière qui contenait assez d’arsenic pour que cinq grains couvrissent une lame de cuivre de dix pouces carrés ; traitée ensuite par la chaleur, cette matière a formé des cristaux octaédriques d’arsenic.

En venant habiter la chambre verte, vous avez mis en mouvement la poussière empoisonnée qui, depuis longtemps, recouvrait les meubles, les livres, les tentures, les parquets et les rideaux du lit. Elle a pénétré par le nez, par les yeux, par la gorge, jusque dans les voies pulmonaires, et elle a mis votre existence en danger.

Quant au démon, la suffocation de votre poitrine et votre cerveau en fièvre l’ont enfanté. Faites arracher et brûler tout ce qui est vert dans la chambre ensorcelée, et vous habiterez ensuite cette chambre aussi impunément que le beau salon blanc et or dans lequel nous devisons à l’heure qu’il est. »

La chambre verte devint en effet une chambre jaune, et dès lors on put y passer la nuit sans avoir à y subir ni cauchemar, ni empoisonnement, ni conjonctivité palpébrale.
 

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(C. Laurent, « Nouvelles diverses, » in Journal du Loiret, quarante-deuxième année, n° 54, samedi 5 mars 1859, attribue cette anecdote à un journal belge ; repris dans La Ruche Littéraire, n° 3, mai 1859 ; puis, sous la signature d’Emmanuel D***, dans le Musée littéraire et scientifique de l’école et de la famille, par Thomas Lefebvre et Ferdinand Piérot-Olry, tome IV, Paris : Larousse et Boyer, 1862 ; dans Les Promenades du jeudi, ou les visites à la ferme par la comtesse Drohojowska, Paris : E. Gauguet, 1865 ; dans l’article « Superstition », in Recueil alphabétique de citations morales des meilleurs écrivains, ou encyclopédie morale, Émile Loubens, Paris : Charles Delagrave, 1867 ; puis, sous le titre « Le Fantôme de la chambre verte », dans Le Courrier du Canada, journal des intérêts canadiens, vingt-et-unième année, n° 6, mercredi 14 février 1877, qui précise que ce fait divers est tiré d’un journal anglais ; et enfin dans La Première Année de lecture courante, par Jean-Marie Guyau, Librairie Armand Colin, 1906. On notera qu’une anecdote assez semblable, mettant en scène deux habitants de Birmingham, M. Hinds et sa femme, et leur perroquet, se trouve également dans Empoisonneurs-empoisonnés, Venins et poisons, par A. Coutance, Paris, J. Rothschild, 1888. Illustration de John Leech (1843), pour A Christmas Carol de Charles Dickens)