« Puisque vous partez pour le Chili, je vous conseille de prendre garde aux « lamparagua, » si vous en rencontrez, et je vous souhaite de ne pas avoir d’aventure semblable à la rencontre que je fis d’un de ces terribles monstres.

– Lamparagua ? lui dis-je. Qu’est-ce donc là ?

– Une « chose » épouvantable, je ne saurais l’appeler autrement, car c’est à la fois un arbre et un être vivant.

– Vous m’intriguez.

– Écoutez le récit de ce qui m’est arrivé ; je ne puis vous dire que cela, car je n’ai jamais pu moi-même expliquer l’étrangeté de ce phénomène de la nature.

J’avais été engagé, il y a quelques années, par une compagnie financière pour faire un rapport sur la valeur de certains terrains aurifères au Chili, et je m’y rendis.

Ils se trouvaient situés dans une région rocheuse, à peu de distance de la Cordillère des Andes, et, ne connaissant pas le pays, je pris un guide avec moi.

Manuelo était un brave garçon très aguerri et n’ayant pas peur de grand-chose. Je dois vous dire aussi que les régions que nous avions à parcourir sont très désolées ; les villages y sont rares ; à peine y rencontre-t-on, de loin en loin, quelque « hacienda » hospitalière.

Nous étions en route depuis deux jours déjà et nous ne devions pas être rendus avant deux autres longues étapes, quand je fus pris des fièvres.

Le mal me faisait beaucoup souffrir et je dus m’arrêter. J’avertis Manuelo qu’il m’était impossible d’aller plus loin jusqu’à ce que l’accès dont je me sentais pris fût passé. Mon guide ne dit rien, mais je remarquai qu’en attachant nos chevaux à deux arbres rabougris et en préparant un abri pour nous, il avait un air effrayé que je ne lui avais pas connu jusque-là.

« Qu’y a-t-il donc, Manuelo ? lui demandai-je en m’asseyant sur un gros quartier de roc.

– Il y a que nous sommes à proximité de marais, et qu’ici nous pourrions bien trouver un « lamparagua. »

Des yeux, il scrutait l’horizon, et ne semblait pas du tout rassuré.

J’allais lui demander quelques mots d’explication, quand il me dit : « Regardez. »

Et, de la main, il me désignait un rocher, formant plateforme, situé à peu de distance de l’endroit où nous nous trouvions, et sur lequel nous pouvions voir une renarde en train de jouer avec ses petits. La bête venait de se relever brusquement, le poil hérissé, et je pus entendre distinctement un sifflement aigu qui semblait provenir d’un arbre desséché qui croissait tout auprès.

Le spectacle que j’eus alors devant moi fut des plus curieux.

La renarde, qui montrait ses dents, comme en fureur, semblait être invisiblement entraînée vers cet arbre. Elle chercha à lutter, mais une force inconnue l’attirait, force qu’elle ne pouvait arriver à combattre.

Ses petits s’étaient enfuis épouvantés, mais elle demeurait là, marchant à reculons. Elle se rapprochait graduellement de l’arbre et n’en fut bientôt qu’à deux mètres à peine. Il se produisit alors quelque chose d’invraisemblable. L’arbre parut avancer un peu, puis ses branches s’abaissèrent lentement, le tronc s’entrouvrit, et la bête fut happée, engloutie, pour ainsi dire, dans ce trou béant qui se referma aussitôt sur sa proie, sans qu’elle pût pousser un cri.

Je crus avoir été le jouet d’une hallucination, et je me retournai pour parler à Manuelo, qui n’avait pas perdu un seul détail de cette scène.

Le malheureux faisait peine à voir. Agenouillé sur le sol, les mains croisées, il murmurait des prières à voix basse, invoquant tous les saints du Paradis.

Il se calma un peu, cependant, et s’écria :

« Lamparagua ! L’arbre maudit ! Je vous en supplie, señor, fuyons tandis qu’il en est temps encore ! »

Nos chevaux étaient sellés, et il voulut m’aider à reprendre ma monture. Peine inutile, car la fièvre m’avait trop abattu et j’étais dans l’impossibilité de me remettre en route.

« Eh bien, attendez alors, me fit-il ; restez ici, tandis que je vais aller à l’hacienda la plus proche et revenir avec du secours. Autrement, c’est la mort ! »

Il partit aussitôt, et je demeurai allongé sous le petit abri qu’il avait construit.

J’étais là depuis une heure environ quand j’entendis mon cheval hennir et chercher à briser les liens par lesquels il était retenu. Je tentai de me relever, mais en vain. Puis, en tournant la tête pour me rendre compte de ce qui pouvait effrayer la pauvre bête, je m’aperçus avec horreur que l’arbre qui avait englouti la renarde, peu de temps auparavant, n’était plus à l’endroit où je l’avais vu.

Certainement il avait avancé de plusieurs mètres, et ses racines couraient dans les fissures des rochers.

Je tentai de me raisonner et de me convaincre que ce spectacle n’était que le résultat de mon accès de fièvre, mais il me fallut bien me rendre à l’évidence.

Le lamparagua marchait, avançait, menaçant, vers ma monture !

Dans un suprême effort, la pauvre bête parvint à briser ses liens et s’enfuit, emportée, galopant, affolée. Elle disparut, et je me trouvai seul dans ce désert rocheux, incapable d’un mouvement.

L’arbre s’était arrêté dans sa marche maintenant, mais, avant peu, le cauchemar recommença de plus belle, car le lamparagua, changeant de direction, s’avança sur moi.

Une vingtaine de mètres à peine nous séparaient.

Allait-il donc s’attaquer à moi ? Mais oui ! Il allait en se rapprochant, et j’eus une vision insensée.

Il me sembla que cet arbre se transformait. Ses branchages inférieurs desséchés devenaient autant de tentacules, tandis que ceux du haut s’élargissaient, pointant vers le ciel comme les cornes d’une bête de l’Apocalypse. Un trou s’ouvrait béant dans le tronc, comme une gueule énorme, prête à tout avaler.

C’était fou.

Invinciblement, à mon tour, je me sentais attiré vers l’arbre par une force invisible. On eût dit l’action hypnotique du serpent sur un oiseau.

Tous mes efforts pour chercher à combattre ce pouvoir mystérieux étaient vains ; j’avais beau lutter, la distance qui se trouvait entre le lamparagua et moi diminuait graduellement.

Surmontant enfin la fatigue qui m’épuisait, je parvins à me soulever, et me laissai rouler au bas de quelques rochers.

C’était un moment de répit, au moins, car j’avais accru la distance entre nous.

Je me trouvais alors auprès de quelques buissons desséchés par le soleil, et, me souvenant que j’avais sur moi des allumettes, j’arrachai ces branchages, les amoncelai et y mis le feu.

J’entendis alors un sifflement aigu, semblable à celui qui avait précédé la disparition de la renarde, et jugez de ma stupéfaction quand je vis le lamparagua qui s’éloignait de ce foyer ardent, avec rapidité.

Il descendait les rochers maintenant, cherchant à gagner un ruisseau qui coulait au bas, comme s’il voulait fuir devant le feu envahissant.

Tous les buissons environnants, que le soleil avait desséchés dans cette contrée aride, flambaient, et je risquais d’être suffoqué par la fumée.

Je me traînai du mieux que je pus vers un endroit qui n’était pas encore attaqué par les flammes, et tombai sur le sol, évanoui.

Je ne saurais vous dire combien de temps je demeurai ainsi, mais, quand je revins à moi, je me trouvai allongé sur une couche, dans une « hacienda, » soigneusement veillé par mon guide Manuelo.

Il m’apprit qu’en compagnie de quelques vaqueros chiliens qu’il avait été assez heureux de rencontrer, il était venu à mon secours assez à temps pour me sauver d’une mort certaine. J’allais être grillé, rôti, dans cette épouvantable fournaise.

« Et le lamparagua ? demandai-je, quand tout ce qui s’était passé me revint en mémoire.

– Il a disparu : le feu l’a épouvanté et il a gagné le ruisseau, dont le courant l’a emporté vers d’autres régions. »

Ici se termine mon récit, ajouta l’ingénieur. J’ai cherché à savoir ce qu’étaient ces arbres. Je pus seulement apprendre qu’ils sont rares, mais existent dans certaines parties marécageuses du Chili, et que les habitants, très superstitieux, leur attribuent des qualités magiques et démoniaques. Peu d’entre eux en ont vu, mais tous en ont une peur atroce. Je vous souhaite de n’en jamais rencontrer sur votre chemin. »
 
 

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(Georges Rouvray, in Mon Bonheur, variétés curiosités, nouvelles, contes et romans pour tous, troisième année, n° 50, 1907. Ce texte a été repris dans Le Boudoir des Gorgones n° 3, « Les Aventuriers de l’Art perdu, » juin 2002)