DE LA LITTÉRATURE HORRIBLE
ET DES SONGES
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L’existence se compose de jours et de nuits, et pour l’homme qui rêve, les songes font partie de la vie sensitive. Or, il faut convenir que les pensées, les sensations et les images qui nous ont vivement impressionnés pendant la veille sont les éléments plus ou moins prochains, mais inévitables des songes. Demandons maintenant à la littérature si c’est bien mériter des mobiles humains, que de leur procurer des visions diaboliques, et de leur appliquer la nuit le cauchemar sur la poitrine, en indemnité des soucis, des lectures et des spectacles du jour ou du soir ?
« Nous ouvrons des théâtres et nous faisons des livres, direz-vous, apparemment pour avoir des spectateurs et des lecteurs : si la foule court aux enragés ; si les étouffeurs, les amphithéâtres de dissection, les scènes de meurtre et les convulsions au premier plan sont les seuls moyens de succès dramatique, pourquoi nous en faire faute ? Si les livres de cabinet littéraire rapportent plus d’argent que les livres de bibliothèque, pourquoi ne pas broyer du sang et de la boue, courir de morgue en grève et fouiller Lupanar, au profit d’un roman qui se vende comme horrible. »
Est-ce bien la question ? vaut-elle qu’on y réponde ? – Oui ; car, en ce monde raisonnant, qui se tait paraît avoir tort ; et il n’est si sotte théorie qui n’exige une réfutation. Cette réfutation, la voici : la littérature… chiourmique (pour lui donner un nom), calomnie le siècle : il n’est pas vrai que le genre névralgique, torturo-extravagant, soit la passion du public français. Tartuffe, le Misanthrope, l’École des vieillards, la Jeunesse de Henri V, ont rapporté plus d’argent aux caissiers de la comédie que vampire, hydrophobe, épileptique ou maniaque n’en mendieront jamais aux théâtres secondaires. Mais hâtons-nous de franchir, comme indigne et honteuse, la question d’argent : elle n’a rien de littéraire. Revenons à notre sujet.
Les songes font partie de la vie ; donner de beaux songes aux humains, c’est s’occuper de leur bonheur. Fuyons donc les cauchemars ; cherchons les doux aspects, les brillantes illusions, les nobles et gracieuses images. Grands enfants que nous sommes, les contes du matin font nos rêves de la nuit. Ne vaut-il pas mieux, par exemple, rêver les jardins de la fée Paribanou, le château de Lyrias, ou l’élysée de Fénélon, que le cabinet de Barbe-Bleue, les catégories-Bourdonnaye, l’huile bouillante et le plomb fondu de l’enfer-Guillon ou Chonchon ? Ne vaut-il pas mieux, quand la pensée repose, reposer ses regards sur une vierge de Raphaël, un marbre de Canova, un paysage de Lorrain, des fleurs de Spandouck ou de Redouté, que d’avoir sous les yeux dans son cabinet, un trio de sorcières, la hyène, le boa, le crocodile béant, ou la tête idéale de la lionne sanglante ?
Parlons physiologie : les pensées tristes, les passions sombres, la terreur et les mauvais songes usent la vie, creusent les rides et blanchissent les cheveux. Prenez garde, mesdames, à la littérature chiourmique, laissez ses plaisirs à Bronte le questionnaire ; n’allez pas aux enragés ni aux étouffeurs, ne lisez Han ni l’Âne mort ; Don Quichotte est plus gai, et Gil-Blas ne vous a pas tout dit.
Terminons par un fait, car les faits sont de mode : une jeune dame de ma connaissance se plaignait un jour de faire de vilains rêves ; je la priai de me montrer sa chambre à coucher….. Horresco referens ! Je vis sur sa cheminée de vilains magots de la Chine, une chimère du Japon avec des verrues sur le dos, et de la chicorée de bronze doré dans la gueule, autant qu’il en pouvait tenir ; je vis sur une console un singe de serpentin vert avec des yeux d’opale chatoyante, des monstres enfumés en racine de mandragore, une tête de Méduse d’albâtre jaune avec serpents de lave, un lézard de jaspe sanguin, un petit bronze indien à tête monstrueuse, à pattes d’écrevisse, etc., etc. ; et la jeune dame me dit qu’elle était amateur ! J’ordonnai la vente du cabinet : des vases de Sèvres avec des fleurs de Nottier, des oiseaux du Brésil et de la Nouvelle-Hollande, un petit marbre de Clodion, des aquarelles d’Enfantin, Bonnington, Hubert, Cicéri, Devéria, Alfred et Tony Johannot, décorent maintenant sa chambre à coucher ; on ne lit plus la Gazette des Tribunaux, on a renvoyé sans les lire la Caverne de la Mort et le Brigand des Apennins. Les songes sont redevenus couleur de rose, et la porte d’ivoire s’ouvre seule aujourd’hui.
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(in La Pandore, novembre 1829)

