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(G. Petit, in La Terre et la vie, sixième année, n° 1, janvier-février 1936)
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(G. Petit, in La Terre et la vie, sixième année, n° 1, janvier-février 1936)
Cette histoire nous a été contée par le géologue Volokhov, l’explorateur bien connu qui a atteint les endroits les plus inaccessibles de la Sibérie. Ce solide gaillard, à large face mongole, nous déclara qu’il allait nous raconter une histoire remarquable dont le mérite essentiel était dû à la raison et à une savante analyse.
« Je ne saurais, dit-il, rendre complètement l’impression produite par cette aventure sur moi, qui en fus le héros. J’espère, néanmoins, que mon histoire vous paraîtra intéressante.
Il y a quelques années, j’explorais une certaine partie de l’Altaï Central : la chaîne de la Listviaga, qui se trouve sur la rive gauche du pays d’amont de la Katoun. J’étais alors à la recherche de terrains aurifères. Et bien que cet été-là je ne découvris rien qui valût la peine d’être mentionné, je n’en demeurais pas moins ravi de la nature pittoresque de l’Altaï et de sa très intéressante géologie. Là où je travaillais, il n’y avait rien de remarquable. La Listviaga est une chaîne relativement peu élevée, sans cimes neigeuses. Donc ici, – pas de glaciers éblouissants, pas de lacs alpestres ni de pics menaçants, – bref, aucun des attributs ordinaires de la beauté des montagnes. Cependant, l’attrait austère des rochers qui hérissent leurs crêtes au-dessus de la luxuriante taïga dont sont couvertes les montagnes qui ondulent au-dessous de ces rochers, me dédommageait d’une existence suffisamment ennuyeuse dans les vallées larges et marécageuses de petites rivières, où s’effectuait principalement mon travail.
En plus de ce travail, on m’avait encore chargé d’inspecter des gisements d’un excellent asbeste, situés dans le cours moyen de la Katoun, à proximité du grand village de Tchémal. Pour l’atteindre, le plus court est de remonter la vallée de la Katoun en suivant la chaîne du même nom qui est la plus élevée de l’Altaï. C’est seulement ici, pendant ce trajet, que je compris tout le charme ensorcelant de l’Altaï. Je me souviens très bien du moment où, après une longue route à travers une épaisse forêt d’épicéas, de cèdres et de mélèzes, ma petite caravane de chevaux descendit dans la vallée de la Katoun. À cet endroit, le terrain marécageux nous causa beaucoup d’ennuis. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au poitrail dans la bourbe brune et glougloutante qui se dissimulait sous une couche de végétation. Chaque dizaine de mètres nous coûtait de grands efforts. Mais comme j’avais décidé d’arriver ce jour-là jusqu’à la rive droite de la Katoun, il n’y eut pas de halte pour la nuit. La lune, qui était à son croissant, éclairait notre route, et il nous fut facile d’avancer…
Le bruit cadencé d’un courant rapide salua notre arrivée sur les bords de la Katoun. Sous les rayons de la lune, la rivière paraissait large. Cependant, lorsque le conducteur de notre caravane pénétra, sur son intrépide cheval pie, dans l’eau tumultueuse et trouble, et que nous le suivîmes, elle nous arriva à peine aux genoux. Nous atteignîmes facilement la rive opposée. Ayant évité un pré submergé couvert d’arbustes, nous rencontrâmes de nouveau un marais. Sur un mœlleux tapis de mousse se dressaient çà et là quelques grêles sapins, et partout on apercevait de petits tertres sur lesquels s’élevaient en bruissant des laiches aux rudes feuilles. Dans un tel lieu, nos chevaux seraient restés sans manger pour la nuit ; aussi décidai-je de continuer notre route. Une côte donnait lieu d’espérer que nous atteindrions bientôt un endroit sec. Le sentier se perdait dans la noirceur lugubre d’une sapinière, et les sabots des chevaux s’enfonçaient dans le mœlleux tapis de mousse.
Nous avançâmes ainsi pendant une heure et demie, jusqu’à ce que la forêt devînt moins épaisse. À présent, on rencontrait des épicéas et des cèdres, la mousse avait presque complètement disparu, mais la montée ne touchait pas encore à sa fin, au contraire – elle devenait plus raide. Malgré nos efforts pour n’en laisser rien paraître, la fatigue de la journée se faisait sentir, et ces deux heures de montée nous furent particulièrement pénibles. C’est pourquoi nous éprouvâmes tous un joyeux soulagement quand nous entendîmes les fers de nos chevaux résonner sur du granit dont jaillissaient des étincelles, et que se montra le sommet presque plat du contrefort. Là, il y avait de l’herbe pour les chevaux et un endroit sec pour dresser nos tentes. En un clin d’œil, les chevaux furent dessellés, les tentes dressées sous un énorme cèdre et, après la procédure habituelle qui consistait à vider tout un seau de thé et à fumer nos pipes autour d’un feu de bivouac, nous nous endormîmes profondément.
Le lendemain, personne ne se réveilla à temps ; la faute en était à certaine liqueur absorbée la veille. Lorsque j’ouvris les yeux, il faisait grand jour et je sortis rapidement de ma tente. Une brise fraîche agitait les branches vert foncé des cèdres. À gauche, entre deux arbres, comme dans un cadre sombre, se dessinaient dans l’air rose et pur les contours délicats de quatre cimes blanches. L’air était étonnamment transparent. Le long des pentes abruptes de ces cimes ruisselaient toutes les combinaisons imaginables de nuances rouge vif. Un peu plus loin, sur la surface bombée d’un glacier bleu pâle, reposaient obliquement les énormes raies bleu foncé des ombres. Ce fondement bleu renforçait encore la légèreté éthérée des colosses blancs qui semblaient répandre leur propre lumière, tandis que le ciel, visible entre eux, paraissait une mer d’or pur. Je ne pouvais détacher mes regards des cimes blanches qui venaient de surgir si inopinément. Quelques minutes s’écoulèrent ; le soleil était encore plus haut, l’or prit une teinte pourpre ; de roses, les cimes devinrent bleues, tandis que le glacier se parait de reflets d’argent. Des sonnailles tintèrent ; j’entendis les voix des ouvriers qui faisaient nos paquets et s’apprêtaient à seller les chevaux, et moi je demeurais en extase devant le triomphe de cette magie lumineuse sur la matière lourde et inerte.
Vous voyez que mon premier amour pour les beautés alpestres de l’Altaï est né inopinément, mais avec force. Par la suite, cet amour me procura bien des sensations nouvelles.
Des hautes montagnes, je descendis de nouveau dans la vallée de la Katoun et ensuite dans la steppe d’Ouimon, une vallée encaissée et plane où il y avait de l’excellent fourrage pour les chevaux, et pour nous aussi… chez les habitants hospitaliers des hameaux éparpillés par toute la vallée. La géologie des sommets de la chaîne de Térektine, que je visitai ensuite, n’offrait rien d’intéressant. Sur la crête large et plane de cette chaîne, on ne voyait que des granits uniformes. De la vallée d’Ouimon, l’ascension était extrêmement ardue. Beaucoup de sueur humaine et chevaline coula dès que nous eûmes quitté la zone forestière. Quant à notre vocabulaire – il aurait été capable d’empêcher l’herbe de pousser tout le long de la route suivie par ma caravane. La forêt – un mélange de cèdres, de sapins, de trembles et d’herbe qui arrivait jusqu’aux épaules des cavaliers – livrait difficilement passage à mon pesant équipement composé de selles d’artillerie et de grandes caisses. Aussi comprendrez-vous ma joie quand j‘atteignis la surface plane de la ligne de partage des eaux de la chaîne qui se trouvait-au-dessus de la zone forestière. Mais même ici, près de la limite des neiges éternelles, nous tombâmes sur de vastes terrains marécageux qui nous causèrent pas mal d’ennuis jusqu’à ce que l’idée nous vînt de les traverser de biais sur le bord des champs de neige. La descente jusqu’à l’Ongoudaï fut plus facile, mais longue et monotone.
Une fois arrivé à Ongoudaï, j’envoyai mon assistant avec les collections et l’équipement à Biisk via Altaïskoïé. Pour visiter les gisements d’asbeste de Tchémal, je n’avais pas besoin de bagages. Accompagné d’un seul guide, sur des chevaux frais, je parvins rapidement jusqu’à la Katoun et je fis halte dans le village de Kaïantcha.
Le thé avec du miel odorant que nous offrit notre hôte, le jeune maître d’école du village, était particulièrement succulent, et nous restâmes longtemps assis à la table de bois blanc dans un jardinet. Mon guide, un Oïrote morose et taciturne, fumait avec insouciance sa pipe à monture de cuivre. Quant à moi, je questionnais notre aimable hôte sur les curiosités qui m’attendaient au cours du trajet jusqu’à Tchémal. Il subissait avec bonne grâce cet interrogatoire.
« Encore une chose, camarade ingénieur, me dit-il. Non loin de Tchémal, vous traverserez un petit village. C’est là qu’habite notre célèbre peintre, Tchorossov. Vous avez sûrement entendu parler de lui. Il n’est pas commode, le vieux, mais si vous avez la chance de lui plaire, il vous montrera tout, et il a une quantité de beaux tableaux. »
Je me souvins des tableaux de Tchorossov que j’avais vus à Tomsk et à Biisk, surtout de sa « Couronne de la Katoun » et de son « Khan-Altaï, » et je pris la résolution d’aller à tout prix saluer cet artiste. Après ce que j’avais vu de mes propres yeux, je trouvais ses œuvres d’une vérité saisissante. Ce qui, dans les salles du musée, me semblait artificiel et exagéré, était, au naturel, d’une beauté fascinante.
Connaissant parfaitement le chemin qu’il me fallait suivre le long de la Katoun, je congédiai mon guide ici-même, à Kaïantcha. Le lendemain, vers le milieu de la journée, mon cheval escaladait déjà une pente rocailleuse peu élevée, mais raide. Arrivé au sommet, je vis la surface plane et ensoleillée de l’entrée d’une gorge où chatoyait l’or d’un champ de blé. Sur la lisière d’un bois, quelques maisons neuves jetaient la note éclatante de leurs poutres jaunes. Là où les troncs élancés des mélèzes en saillie entouraient une clairière verte où des pivoines aux riches couleurs faisaient des taches claires, se dressait un grand bâtiment. Tout était exactement comme me l’avait décrit l’instituteur de Kaïantcha, et, sans la moindre hésitation, je dirigeai ma monture vers la maison du peintre Tchorossov.
Je m’attendais à trouver un vieillard grincheux et je fus étonné lorsque, sur le seuil de la porte, je vis un homme rasé de près, sec et agile, aux mouvements vifs et précis. Seulement, en regardant très attentivement son visage mongol, je vis les rides qui sillonnaient ses joues creuses, son front haut et bombé, ainsi que sa moustache raide et ses cheveux taillés en brosse, fortement grisonnants. Il me reçut aimablement, sinon avec cordialité.
En absorbant l’inévitable thé, j’épanchai, comme on dit, mon cœur devant l’artiste ou, plus exactement, je lui fis part de la profonde impression qu’avait produite sur moi ma récente excursion alpestre. Selon toute évidence, Tchorossov ajouta foi à la sincérité de mon enthousiasme. Il devint plus accueillant, sa taciturnité oïrote fit place à une causerie amicale.
Après le thé, il m’emmena dans son atelier. Cette grande pièce nue, aux larges fenêtres, occupait la moitié de la maison. Parmi une quantité d’études et de petits tableaux, un m’attira à première vue.
Tchorossov me dit que c’était une variante de son tableau « Dény-Der » – le Lac des Génies de la montagne, qui se trouve dans un des musées sibériens. J’avais entendu parler de ce tableau, mais je n’avais pas eu l’occasion de le voir jusqu’à présent.
Je tâcherai de décrire par le menu ce tableau parce qu’il servira de clé aux événements que je raconterai plus loin. La petite toile, pas plus d’un mètre de large, dans un modeste cadre noir, était éclairée par les rayons du couchant et charmait la vue par la pureté de ses couleurs. La surface unie gris bleuâtre du lac qui occupait tout le milieu du tableau respirait le froid et un repos silencieux. Au premier plan, près des pierres sur la rive plane, là où le tapis vert de l’herbe était entrecoupé de taches d’une neige immaculée, se voyait le tronc d’un cèdre abattu. Un bloc de glace bleue était appuyé contre la rive, tout près des racines de ce cèdre ; des glaçons et de grandes pierres grises projetaient sur la surface du lac des ombres tantôt verdâtres, tantôt gris bleuâtre. Deux cèdres nains, tourmentés par le vent, dressaient leurs branches touffues comme des bras au ciel. Dans le fond, des cimes neigeuses dentelées, aux arêtes rocheuses violettes ou jaune paille, se précipitaient à pic dans le lac. Au centre du tableau – un glacier couvert d’une neige aveuglante barrait le lac d’un rempart de névé bleu, et au-dessus de ce glacier s’élevait une pyramide triangulaire qu’on aurait dite en diamant, où flottait une écharpe de nuages roses. À gauche, la vallée du glacier était limitée par une montagne en forme de cône, aussi presque entièrement couverte d’un manteau de neige. Cette montagne reposait sur un large fondement, dont les marches de pierre descendaient, gigantesque escalier, vers l’extrémité du lac…
J’oubliai tous les autres tableaux et je restai longtemps en contemplation devant celui-ci qui me révélait la véritable force des cimes de l’Altaï. J’admirais l’esprit d’observation subtil du peuple qui avait appelé ce lac Dény-Der – le Lac des Génies de la montagne.
Tchorossov m’observait en clignant les yeux, content de l’effet produit.
« Où avez-vous trouvé un pareil lac, Grigori Ivanovitch ? lui demandai-je, et se peut-il qu’il existe réellement ?
– Le lac existe. Et je dois vous dire qu’il est bien plus beau que sur cette toile. Quant à le trouver, cela n’est pas facile… »
Le peintre me lança un regard scrutateur et poursuivit :
« Il est probable que vous ne savez pas quelles légendes les Oïrotes rattachent à ce lac.
– Oh, elles doivent être sûrement très intéressantes, puisqu’ils lui ont donné un nom si poétique ! »
Les yeux de Tchorossov se fixèrent sur son tableau.
« N’avez-vous rien remarqué de particulier dans ce tableau ? demanda-t-il. Ordinairement, on ne remarque rien…
– Ici, dans le coin gauche où se trouve la montagne en forme de cône, dis-je. Excusez-moi, Grigori Ivanovitch, mais là les couleurs m’ont paru simplement impossibles.
– Regardez donc encore plus attentivement… »
Je me mis à examiner le point qui m’avait surpris. Au pied de la montagne en forme de cône s‘élevait un nuage blanc verdâtre qui répandait une faible lumière.
La réverbération entrecroisée de cette lumière et l’éclat des neiges scintillantes traçaient sur l’eau de longs sillons d’ombres, qui, pour une raison incompréhensible, étaient de nuance rouge. Un rouge encore plus foncé se voyait dans les fissures des rochers abrupts. Et aux endroits où, au-delà de la blanche muraille de la chaîne, pénétraient les rayons droits du soleil, au-dessus des glaces et des pierres, montaient de hautes colonnes de fumée ou de vapeur vert bleuâtre qui ressemblaient à d’énormes figures humaines. Ces couleurs singulières et invraisemblables donnaient à cette partie du paysage un aspect sinistre et fantastique…
« Voilà ce que je ne comprends pas. » – Je désignai les colonnes vert bleuâtre.
« Et n’essayez pas de comprendre, me dit Tchorossov en souriant. Vous connaissez bien la nature, vous l’aimez, mais vous n’avez pas foi en elle.
– Et vous-même, Grigori Ivanovitch, comment expliquez-vous ces flammes rouges sur les rochers, ces colonnes vert bleu, ces nuages lumineux ?
– L’explication est simple : ce sont les génies de la montagne, » répondit tranquillement Tchorossov.
Je me tournai rapidement vers lui, mais je ne vis pas l’ombre d’un sourire sur son visage fermé.
« Je ne plaisante pas. Vous pensez que le lac a reçu son nom pour sa beauté divine ? Eh bien, non ! Pour beau, il l’est, mais il est mal famé. Ainsi, moi – j’ai peint ce tableau et j’y ai presque laissé ma peau. Je suis allé là-bas en 1909 et j’en suis resté malade jusqu’en 1913… »
Je priai l’artiste de me raconter les légendes du lac Dény-Der.
« Bien, accéda Tchorossov, allons nous asseoir. »
Nous nous installâmes sur un large divan recouvert d’un grossier tapis mongol aux tons jaunes et bleus.
« De temps immémorable, commença Tchorossov, la beauté de ce lieu attirait les hommes, mais des forces incompréhensibles anéantissaient souvent ceux qui s’y rendaient. Moi aussi, j’ai subi l’influence fatale de ce lac, mais de cela nous parlerons plus tard. Il est intéressant que la beauté souveraine du lac se révèle surtout pendant de chaudes journées d’été, et que c’est justement alors que se manifeste le plus sa puissance néfaste. Aussitôt que les gens, qui s’approchaient du lac, apercevaient sur les rochers des flammes d’un rouge sang de bœuf et voyaient le scintillement des fantastiques colonnes vert bleu, ils commençaient à éprouver d’étranges sensations… Les pics neigeux environnants semblaient se poser en couronne sur leur tête, exerçant une pression monstrueuse, et, devant leurs yeux, commençait une danse effrénée de rayons lumineux. Ils se sentaient attirés vers la montagne en forme de cône, où ils croyaient voir les ombres de ses génies. Mais dès qu’ils atteignaient cet endroit, – tout disparaissait et il ne restait plus que des rochers nus… À moitié suffoqués, pris d’une faiblesse soudaine qui les empêchait d’avancer, en proie à un profond abattement, les malheureux quittaient le lieu fatal. Mais ordinairement ils mouraient en route. Seuls, une fois, quelques vigoureux chasseurs que leur fougue avait entraînés jusqu’au bord du lac, parvinrent, au prix d’efforts inouïs, à atteindre la yourte la plus proche. Plusieurs d’entre eux moururent ; les autres furent longtemps malades et ne recouvrèrent jamais ni leur force ni leur courage.
Depuis lors, le Dény-Der est mal famé. Les hommes l’évitent. Sur les bords, il n’y a ni bêtes, ni oiseaux, et sur la rive gauche, où se rassemblent les génies, rien ne croît – pas même les herbes…
Déjà dans mon enfance, j‘avais entendu raconter cette légende, et depuis longtemps l’envie me tenaillait de visiter les domaines des génies de la montagne. Il y a vingt ans, j’y suis allé et j’y ai passé deux jours tout seul. Le premier jour je ne remarquai rien d’extraordinaire et je travaillai longtemps, peignant une étude après l’autre. Mais ce jour-là le ciel était couvert de gros nuages qui se déplaçaient rapidement, les effets de lumière changeaient souvent, et je ne parvenais pas à saisir la transparence de l’atmosphère alpestre. Je pris la décision de rester encore un jour et de passer la nuit dans un petit bois qui se trouvait à cinq cents mètres du lac. Vers le soir, je ressentis une légère nausée et une étrange cuisson dans la bouche, qui m’obligeait tout le temps à cracher…
L’admirable et radieuse matinée du lendemain promettait une belle journée. La tête lourde, luttant contre un accès de faiblesse, je me traînai jusqu’au lac, et bientôt mon travail passionnant me fit oublier mon malaise. Le soleil était déjà très chaud, lorsque, ayant achevé mon étude, je reculai le chevalet pour jeter un dernier regard sur tout le lac. Je me sentais très fatigué ; mes mains tremblaient ; par moments, la tête me tournait et j’étais près de défaillir.
C’est alors que je vis les génies du lac. Sur la surface unie et transparente de l’eau glissa l’ombre d’un nuage. Les rayons du soleil, qui traversaient obliquement le lac, parurent encore plus éclatants après cet obscurcissement momentané. Sur la limite, déjà lointaine, de la lumière et de l’ombre, je remarquai soudain quelques colonnes d’un fantastique ton vert bleu, qui ressemblaient à d’énormes figures humaines drapées dans des manteaux. Tantôt elles restaient immobiles, tantôt se déplaçaient rapidement et tantôt s’évanouissaient dans l’azur. Je demeurai cloué d’étonnement, les regardant avec une épouvante indicible. Le mouvement silencieux des fantômes se prolongea encore quelques minutes, puis, sur les rochers, commencèrent à scintiller des lueurs et des étincelles couleur sang. Et au-dessus de tout cela planait un nuage qui avait la forme d’un champignon et répandait une faible lumière verte… Je me sentis soudain plein de force, ma vue devint plus perçante ; des rochers éloignés semblaient se rapprocher de moi et je distinguais chaque détail de leurs pentes escarpées. Ayant saisi mon pinceau, je choisissais avec une sauvage énergie des couleurs, me hâtant de fixer sur la toile ce spectacle extraordinaire. Une brise légère passa sur le lac, et, instantanément, tout disparut : le nuage et les fantômes – seuls les charbons rouges sur les rochers continuaient à luire lugubrement.

L’excitation qui s’était emparée de moi, faiblit soudain, mon malaise s’accrut brusquement – comme si ma force vitale s’échappait par le bout de mes doigts qui tenaient la palette et le pinceau. Le pressentiment de quelque chose de funeste me forçait à me hâter. Je fermai rapidement mon album et rassemblai mes effets. J’avais la sensation qu’un poids terrible m’écrasait la tête et la poitrine… Le vent devenait plus fort. Des nuages voilaient maintenant les sommets des montagnes, et les pures couleurs du paysage ternissaient à vue d’œil. Un souffle haletant sortait de ma poitrine, lorsque, luttant contre la faiblesse et le poids qui m’oppressait, je tournai le dos au lac. Les montagnes vacillaient devant moi ; d’horribles vomissements m’épuisèrent complètement. Il m’arrivait de tomber, et alors je restais longtemps sans pouvoir me relever. Je ne me souviens pas comment je parvins jusqu’au lieu où m’attendaient mes guides (qui n’avaient pas voulu aller plus loin), et, d’ailleurs, cela n’importe guère, – l’important est que la boîte qui contenait mes études et que j’avais attachée à mon dos, était restée intacte.
« Tu as ton compte, Tchoross, me dit du ton d’un observateur impartial l’aîné des guides en voyant mon état ; tu baves… »
Je ne suis pas mort, comme vous voyez, mais, longtemps, je me suis senti très mal. Une apathie singulière et un affaiblissement de la vue m’empêchaient de vivre et de travailler. Mon grand tableau du Dény-Der n’a été peint qu’au bout d’un an. Quant à celui-ci, je l’ai achevé peu à peu, pendant ma convalescence. »
Tchorossov se tut et frotta ses mains ridées. Très intrigué par son récit sur les génies du lac Dény-Der, je n’avais aucune raison de douter des paroles de l’artiste, mais je n’arrivais pas à m’expliquer les phénomènes merveilleux que son pinceau avait fixés sur la toile.
Nous passâmes dans la salle à manger. La vive lumière d’une lampe à pétrole, suspendue au-dessus de la table, chassa les ombres surnaturelles qu’avait évoquées le récit du peintre. Mais je ne pus m’empêcher de lui demander comment, au cas où l’occasion s’en présenterait, je pourrais trouver le Lac des Génies de la montagne.
« Ah, ah ! me dit en souriant Tchorossov, vous voilà emballé ! »
Je sortis un carnet et un crayon de ma musette et m’apprêtai à inscrire les indications de Tchorossov.
Le lendemain matin, je retournai encore une fois à l’atelier du peintre. Je me souviens de quelques charmantes études, mais aucune d’elles ne pouvait être comparée à celle du Dény-Der. Vu la maigreur de ma bourse, je n’osai même pas donner à entendre que j‘aurais voulu acquérir ce tableau. J’achetai deux croquis de cimes neigeuses – à l’aube et sous les rayons du couchant – et je reçus encore comme cadeau un petit dessin à la plume, qui représentait un groupe de mélèzes avec une profonde connaissance du caractère de cet arbre que j’aime entre tous.
Lorsque je pris congé de lui, Tchorossov me dit :
« Je vois avec quelle attention vous regardez l’étude de Dény-Der. Mais je ne puis vous l’offrir. Je vous ferai cadeau de cette étude. Seulement, – il se tut quelques instants, – ce sera après ma mort ; maintenant, je suis incapable de m’en séparer… Ne vous affligez pas, ce sera bientôt… On vous l’enverra, » ajouta-t-il sérieusement, avec son impassibilité déconcertante.
Après avoir souhaité à Tchorossov une longue vie et, à moi-même, de le revoir bientôt, je remontai à cheval. Il se trouva que le sort nous sépara à jamais…
Je ne revins pas de sitôt dans l’Altaï. Quatre ans durant, je travaillai intensivement et, au début de la cinquième année, je dus sortir du jeu. Un rhumatisme aigu – la maladie professionnelle des travailleurs de la taïga – me cloua pendant six mois à ma couche, et, ensuite, j’eus à soigner mon cœur affaibli.
D’une ville d’eau du Midi, où je mourais d’ennui et de désœuvrement, je me réfugiai dans mon brumeux mais cher Léningrad. On me proposa d’explorer les mines de mercure de Séfidkan, en Asie Centrale. J’espérais que le climat sec et chaud de la Turkménie m’aiderait à me défaire de mon mal si ennuyeux, et qu’alors je pourrais retourner dans le Nord sauvage qui avait à jamais captivé mon âme.
Mon amour pour le Nord était exclusif et, privé de la possibilité de le revoir bientôt, j’avais la nostalgie en songeant à la Sibérie.
Par une soirée de printemps, quand j’étais assis chez moi devant mon microscope, on m’apporta un colis qui me causa plus de chagrin que de joie. Dans une caisse plate en bois de cèdre reposait l’étude du Dény-Der : le peintre Tchorossov avait achevé son existence laborieuse. Il me suffit de revoir le Lac des Génies de la montagne, pour me souvenir, jusque dans les moindres détails, du récit de Tchorossov. La beauté lointaine et inaccessible du Dény-Der m’emplit d’une tristesse inquiète. Pour me distraire, je mis sous le microscope une nouvelle lamette du minerai de Séfidkan. D’un mouvement qui m’était familier, j’abaissai le tube au moyen de la vis de la crémaillère, mis au point le foyer, en me servant du micromètre, et m’absorbai dans l’étude de la cristallisation consécutive du minerai de mercure. La lamette polie, qui était du cinabre presque pur, se montrait rebelle à l’étude. La lumière électrique m’empêchait de distinguer les nuances subtiles des couleurs que réfléchissait cette lamette. Je remplaçai l’illuminateur opaque par celui de Silverman pour éclairage oblique et allumai la lampe de la lumière du jour – excellente invention qui, dans l’étroit monde du microscope, remplace le soleil…
L’image du Lac des Génies de la montagne continuait à m’obséder ; aussi d’abord ne fus-je même pas surpris de voir, dans le microscope, les reflets rouge sang sur un fond d’acier bleuâtre qui, en leur temps, m’avaient tellement étonné dans le tableau de Tchorossov. L’instant suivant, je compris que je ne contemplais pas ce tableau, mais que j’étais en train d’observer les réflexes internes du minerai de mercure. Je fis virer la table du microscope, et les lueurs rouges se mirent à scintiller avant de s’éteindre, ou changèrent de ton, devenant d’un rouge plus sombre qui tirait sur le brun ; tandis que la majeure partie de la surface du minerai conservait la teinte froide de l’acier.
Ému par le pressentiment d’une solution possible de l’énigme, je dirigeai les rayons de la lampe à lumière du jour sur l’étude de Tchorossov et vis dans les fissures des roches, au pied de la montagne en forme de cône, des nuances de couleurs absolument pareilles à celles que je venais de voir dans le microscope. En toute hâte, je saisis le lourd volume des tables de Schneiderchen, et là il se trouva que les couleurs aux formules… il est d’ailleurs inutile de citer ici des formules. Je dirai seulement que, pour la science qui étudie les minerais des divers métaux et ces métaux, – la minéralographie, – on a créé des tables coloriées qui contiennent les plus subtiles nuances de toutes les couleurs imaginables, – en tout, près de sept cents nuances. Chacune de ces nuances a sa désignation, la combinaison des nuances constitue la formule du minerai. Et voilà que, selon les tables de Schneiderchen, les couleurs choisies par Tchorossov pour représenter la demeure des génies de la montagne, étaient, en tout point, conformes aux nuances du cinabre dans diverses conditions : dans celles de la lumière, de l’angle d’incidence et de tout le reste de ce jeu compliqué que la science appelle l’interférence des ondes lumineuses. Je compris soudain le mystère du lac hanté. Et je fus étonné de ne pas l’avoir deviné autrefois, quand je me trouvai dans l’Altaï.
Je fis venir une auto qui me déposa, peu de temps après, devant l’enceinte d’une maison dont les larges fenêtres étaient brillamment éclairées. C’était un laboratoire de chimie. Mon ami, un chimiste et métallurgiste, était encore là.
« Ah ! Ours sibérien ! fut son salut. Que vous faut-il ? De nouveau, quelque analyse pressée ?
– Non, Dmitri Mikhaïlovitch, je viens vous demander un renseignement. Que pouvez-vous me dire d’intéressant sur le mercure ?
– Oh ! Le mercure est un métal tellement intéressant qu’on pourrait écrire sur lui tout un livre !
– Le mercure bout à trois cent soixante-dix degrés, et à combien de degrés s’évapore-t-il ?
– À n’importe quel degré, mon cher ingénieur, à l’exception des grands froids.
– Donc, il est volatil ?
– Extraordinairement volatil, si on considère son poids spécifique.
– Une dernière question : les vapeurs du mercure sont-elles lumineuses d’elles-mêmes ou non, et quelle en est la couleur ?
– Elles ne sont pas lumineuses d’elles-mêmes, mais, parfois, quand leur concentration dans la lumière passagère est très forte, elles émettent une lumière vert bleu. Quand il y a des décharges électriques dans une atmosphère raréfiée, la lumière qu’elles répandent est d’un bleu verdâtre…
– Tout est clair ! Je vous suis infiniment reconnaissant, mon cher !
– Attendez, où allez-vous ? Expliquez-moi de quoi il s’agit, » essaya-t-il de me retenir ; mais je ne lui répondis rien.
Au bout de cinq minutes, l’auto stoppait devant la maison de mon médecin. Ayant reconnu ma voix, ce bon vieillard me reçut dans l’antichambre et me demanda avec inquiétude :
« Qu’y a-t-il ? de nouveau, le cœur qui fait des siennes ?
– Non, tout va bien ! Je ne vous retiendrai qu’un instant. Dites, quels sont les principaux symptômes d’une intoxication causée par les vapeurs du mercure ?
– Hum ! Par le mercure en général – salivation, diarrhée, vomissements. Quant aux vapeurs… attendez que je regarde… Mais entrez donc !
– Non, non, je ne resterai qu’un moment ; regardez vite, cher Pavel Nikolaïevitch. »
Le vieillard se retira dans son bureau et revint presque aussitôt, tenant un livre ouvert en main.
« Voilà ; voyons un peu. Les vapeurs du mercure : affaiblissement de la tension artérielle, forte excitation psychique, respiration saccadée et accélérée, ensuite – mort par suite d’apoplexie foudroyante…
– Voilà qui est parfait ! m’écriai-je involontairement.
– Qu’est-ce qui est parfait ? s’étonna le docteur, une telle mort ?… »
Maintenant, j’étais sûr de mon fait. Dès que je revins à la maison, je téléphonai à mon chef et lui dit que, dans l’intérêt de nos travaux, je devais immédiatement partir pour l’Altaï. Je le priai de me donner comme aide Krassouline – un jeune ingénieur vigoureux et intelligent qui, vu mon état encore maladif, pouvait m’être utile.
Vers la fin de mai, on parvient déjà sans difficultés jusqu’au lac. C’est juste à ce moment-là qu’en compagnie de Krassouline et de deux ouvriers expérimentés, je sortis du village d’Inia, situé sur la route qui mène à la chaîne du Tchou.
Je me souvenais de toutes les recommandations de Tchorossov, concernant le chemin qu’il fallait prendre, et, outre cela, dans la poche de ma veste se trouvait le vieux carnet où était inscrit l’itinéraire qu’il m’avait tracé autrefois.
Lorsque, ce soir-là, mon petit groupe dressa sa tente à l’entrée de la vallée, vis-à-vis d’un mélèze desséché qui ressemblait à une fourche, je sentis avec émotion que le lendemain se déciderait le sort de mon entreprise. Mon anxiété se communiqua à Krassouline, et il vint s’asseoir auprès de moi sur le petit tertre, du haut duquel je contemplais pensivement le mélèze fourchu.
« Vladimir Evguéniévitch, commença-t-il à voix basse, vous souvenez-vous que vous m’avez promis de me raconter le but de notre voyage, quand nous aurions atteint les montagnes ?…
– J’espère, Boria, pas plus tard que demain, découvrir une importante mine de mercure, – il se peut, partiellement natif, lui dis-je. Demain, nous verrons si j’ai ou si je n’ai pas raison. Vous savez qu’ordinairement les mines de mercure ne contiennent que de très petites quantités de ce métal. Il n’est qu’un seul endroit au monde qui possède des mines de mercure vraiment riches – c’est…
– Almaden, en Espagne, dit Krassouline.
– Justement. Depuis bien des siècles, Almaden approvisionne de mercure la moitié du monde. Une fois, on y a même trouvé un minuscule lac de mercure natif, et jusqu’à présent des gouttes de mercure suintent dans les mines d’Almaden. Eh bien ! je compte trouver ici quelque chose de semblable… Qu’il y a là-bas des roches, presque entièrement en cinabre, c’est hors de doute pour moi, si seulement…
– Mais, Vladimir Evguéniévitch, si nous découvrions une telle mine, cela bouleversera toute l’économie du mercure !
– Certainement, mon cher ! Le mercure est un des principaux agents de la médecine et de la guerre. Et maintenant, allons dormir ! Demain, nous devrons nous lever avant l’aube. Il me semble que le temps sera couvert, et c’est ce qu’il nous faut.
– Pourquoi faut-il que le temps soit couvert ? demanda Krassouline.
– Parce que je n’ai pas envie de vous empoisonner tous les trois, ni d’être empoisonné moi-même. Les vapeurs du mercure ne plaisantent pas. Il est certain que ces mines auraient été découvertes depuis des siècles sans l’action néfaste des vapeurs du mercure. Demain, nous allons combattre les génies de la montagne et ensuite nous verrons… »
La route indiquée par Tchorossov longeait le fond d’une large vallée où se trouvaient cinq lacs : le cinquième était le Dény-Der.
Je ne saurais dire exactement tout ce qui se passa le lendemain ; je n’ai conservé que des lambeaux de souvenirs.
Je me souviens distinctement du fond ample et plane de la vallée entre le troisième et le quatrième lac. On voyait là le tapis de mousse velouté et vert d’un marais, sans un seul arbre, et seulement le long des bords de la vallée s’élevaient de grands cèdres ; complètement privés de branches d’un côté, ils tendaient vers le Lac des Génies de la montagne de puissantes branches qui ressemblaient à d’énormes drapeaux attachés à de grands poteaux. Des nuages bas et sombres passaient rapidement au-dessus de ces cèdres. Le quatrième lac n’était pas grand et tout rond. Sur l’eau gris bleuâtre, couverte de rides, un groupe de pierres pointues faisait saillie. Les ayant escaladées, nous tombâmes sur d’épaisses broussailles de cèdres nains et, au bout de dix minutes, j’étais au bord du Lac des Génies de la montagne.
Une morne tristesse teintait de gris l’eau et les versants neigeux de la chaîne. Néanmoins, je reconnus tout de suite le temple des génies de la montagne qui, quelques années plus tôt, avait frappé mon imagination dans l’atelier de Tchorossov. Or, parvenir jusqu’aux roches gris bleu comme l’acier, que nous apercevions au pied de la montagne en forme de cône, n’était pas une affaire facile. Toutefois, dès que le marteau géologique eut détaché, en résonnant, le premier morceau pesant de cinabre du sommet d’une roche, nous oubliâmes toutes nos peines. Plus loin, les rochers formaient des marches qui descendaient obliquement jusqu’à une petite cavité d’où montait une fumée légère. Cette cavité était remplie d’eau chaude et trouble. Tout autour, de crevasses profondes, jaillissaient des sources chaudes, qui couvraient les bords de la caverne d’un voile vaporeux.
Je chargeai Krassouline de faire un levé à vue d’œil du terrain minier et je me dirigeai avec l’un des ouvriers, à travers le voile de brume, vers le pied de la montagne.
« Qu’est-ce que c’est que ça, camarade ingénieur ? » demanda soudain l’ouvrier.
Je regardai du côté qu’il indiquait. Là, à moitié dissimulé derrière un groupe de pierres, brillait d’un éclat terne et sinistre un petit lac de mercure – l’incarnation de ma fantaisie. La surface du lac faisait l’effet d’être bombée. Avec une émotion indicible, je me penchai sur lui et, plongeant mes mains dans le liquide récalcitrant qui se dérobait, je songeai, le cœur battant, aux quelques milliers de tonnes de mercure vierge dont j’allais faire présent à ma Patrie. Krassouline, qui était accouru à mon appel, resta cloué sur place, muet d’admiration.
Il fallut, cependant, remettre les épanchements à plus tard, et nous hâter d’accomplir les travaux indispensables. L’intoxication commençait à se faire sentir. Déjà nous avions la tête lourde et éprouvions dans la bouche la cuisson dont m’avait parlé Tchorossov. Je pris quelques photos ; l’un des ouvriers remplit nos fioles de mercure vierge puisé dans le lac, tandis que Krassouline et le deuxième ouvrier terminaient le levé.
On aurait dit que tout s’était passé avec une rapidité vertigineuse ; néanmoins, au retour, nous marchions lentement, apathiquement, luttant contre un vague sentiment d’abattement et de terreur. Tandis que nous contournions le lac sur la rive gauche, les nuages se dissipèrent et devant nos yeux apparut le pic en diamant. Les rayons obliques du soleil se frayèrent un passage par l’entrée d’une gorge lointaine et toute la vallée du lac s’emplit de lumière transparente et étincelante. M’étant retourné, je vis sur le lieu que nous venions de quitter les fantômes vert bleu, et j’ordonnai de courir. Heureusement, la rive devenait plus unie, et nous atteignîmes bientôt l’endroit où nous avions laissé nos chevaux.
« En vitesse, les gars ! » m’écriai-je.
Avant de tourner bride, je jetai un dernier regard sur le lac Dény-Der, fixant dans ma mémoire la danse des génies autour d’un nuage vert…
Le même jour, nous descendîmes la vallée jusqu’au deuxième lac. Le malaise que nous éprouvions durait toujours. La nuit, nous fûmes tous indisposés ; pourtant, tout se termina sans grave accident.
J’ai conservé à jamais un souvenir reconnaissant au peintre Tchorossov, explorateur intrépide et sincère de l’âme des montagnes, dont les observations subtiles et fidèles m’ont révélé dans les couleurs de son tableau les richesses du lac Dény-Der.

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(I. Efremov, traduit du russe par L. Nakhimson, in La Littérature internationale, n° 3, 1945 ; repris partiellement dans Femmes françaises, hebdomadaire publié par l’union des femmes françaises, n° 487, samedi 3 avril 1954 [voir ci-dessous]. Cette nouvelle a fait l’objet d’une adaptation écourtée par H. Lusternik, illustrée par G. Pétrov, dans le recueil Récits, contes scientifiques, Moscou : Éditions en langues étrangères, « Littérature soviétique pour la jeunesse, » 1964. Les illustrations reproduites sont celles de cette publication)
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(René Thévenin, in Sciences et Voyages, revue hebdomadaire illustrée, treizième année, n° 649, 650, 651, 652, 654, 657, 658, 662 et 663, jeudis 4, 11, 18 et 25 février, 10 et 31 mars, 7 avril, 5 et 12 mai 1932. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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☞ Maurice Szpiro [1926-2008], journaliste et écrivain, est plus connu sous le pseudonyme d’Alain Spiraux.

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CHANSON DU FLEUVE, POÈME TAPUSCRIT INÉDIT
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Un an s’en va, un an s’en vient ; et dans moins de sept mois, vingt ans se seront écoulés depuis le début de la guerre. Il me semble pourtant que c’était hier. Quand arriva cet événement fatal, je n’avais pas encore trente-huit ans. Ardent et plein de jeunesse, et même réputé boute-en-train parmi des compagnons d’armes dont beaucoup n’avaient pas plus de cinq lustres et montraient plus d’âge et de gravité que moi, je croyais la jeunesse et la vie infinies. Ces trente-huit ans-là, si pleins, passés à tant explorer le jardin des Sciences, le jardin des Lettres, le jardin d’Amour, avaient été très longs, délicieusement longs. Dans la jeunesse, le temps musarde, et même, dans l’enfance, il est interminable. Et maintenant, je suis effrayé de l’accélération que sa course a prise depuis la guerre. C’est fou ! Au secours ! On me vole des jours ! Cela n’est pas de jeu !
Voyons… en 1914, mon fils aîné était un petit garçon de neuf ans, je le vois encore comme il était ; et ses frères étaient garçonnets ou poupons. J’ai encore ces petites voix dans mes oreilles et je suis deux fois grand-père déjà !
C’est trop court. On n’a le temps de rien faire. Si vingt années ne sont que cela, et si ça va de plus en plus vite, pauvre de moi ! Dans vingt ans, c’est-à-dire demain, j’aurai 77 ans… ou plus rien du tout.
J’ai souvent entendu dire que les hommes, au moment où ils vont mourir, repassent en une minute tous les événements de leur vie. C’est comme un film, qui se débobine, une rapide série d’images. Ceux qui nous ont révélé cela, ce sont des noyés qui n’ont pas été tout à fait noyés mais qui ont eu l’âme au bord des lèvres et que l’on a rappelés à la vie alors qu’ils avaient déjà débobiné le film. Eh bien, en y réfléchissant, cela ne me surprend pas. La vie est une pauvre petit bobine de rien du tout. Il nous semble que le cinéma dure et, en effet, pour les plus chanceux, il dure des quatre-vingts ans et même plus ; mais c’est parce qu’il est tourné au ralenti. En vérité, il y a si peu de chose là-dedans, qu’on peut tout voir en quelques secondes. Quand on se résume, – même si l’on a été un homme abondant en œuvres, – comme le total se réduit ! Tenez, depuis que je sais tenir une plume, je n’ai guère passé de jours sans noircir du papier ; quand je regarde la collection, le volume m’en paraît gros ; mais quand je la relis, je m’aperçois avec une grande humilité que j’ai fait foisonner, en somme, un bien petit nombre d’idées, toujours les mêmes. Je n’étais sur terre que pour dire cela, cette poignée de pensées-là… Vraiment, il n’y a pas de quoi se gonfler !
Et puis, comme le temps n’est rien par lui-même, comme il n’est qu’un rapport de succession entre des faits, si une seconde contient cent faits et si une année n’en contient pas plus, la seconde et l’année s’équivalent ; l’une n’est pas plus longue que l’autre. J’ai lu dans les « Mille et une Nuits, » de mon cher et célèbre ami J.-C. Mardrus, le conte d’un certain homme à qui un magicien ordonne de se plonger la tête dans un bassin plein d’eau. Aussitôt que cet homme eut la tête dans l’eau, il se vit transporté dans un lieu lointain, où il s’établit marchand, se maria, eut des enfants. Si je me souviens bien (car je n’ai pas relu ce conte depuis longtemps), il devint roi de ce pays, fut envahi par une armée ennemie, livra des batailles et… brusquement se retrouva la tête sortie du bassin d’eau à côté du magicien souriant. Toute cette longue et trouble existence, il l’avait vécue, ou plutôt rêvée, dans le temps à peine appréciable de mettre sa tête dans l’eau et de la retirer.
À quel pauvre leurre nous laissons-nous prendre ! À notre dernier jour, nous nous apercevrons que nous avons à peine vécu, que cela ne fut pas plus long qu’une purge à prendre ou qu’un dimanche à passer à la campagne. Et pourtant, nous en serons-nous fait des cheveux pour organiser ce bout de vie-là ! Que d’efforts perdus pour nous y installer ! Que d’importance donnée au pauvre personnage que nous jouons dans la pièce ! Et que de souffrances, que de larmes pour des malheurs qui ne sont, en somme, même les pires, que des embêtements très passagers, puisque tout finit demain ! Oh ! vous qui êtes tristes ou désespérés, prenez un peu de patience, allez, ce ne sera pas long. On ne sait pas assez ça. Je commence à avoir l’âge où on le comprend ; mais je n’espère pas le faire entendre à ceux qui ont encore de la jeunesse et des illusions. Que ce soit tant pis ou tant mieux, – et quand ce sera fait, il n’y aura ni tant pis ni tant mieux, – dans vingt ans d’ici, c’est-à-dire dans quelques jours, dans quelques heures, le roi, l’âne ou moi, nous mourrons.
Le roi, l’âne ou moi ? Il serait plus exact de dire : le roi, l’âne et moi…
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(Octave Béliard, in Annales africaines, quarante-sixième année, n° 2, lundi 15 janvier 1934. Līvijas Endzelīnas, « Pulksteņi, » huile sur toile, 1979)
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(Jean Gallotti, in Vu, journal de la semaine, n° 26, mercredi 12 septembre 1928. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
C’était aux environs de l’an 845. Beier, le fils du roi de Danemark, venait d’être banni et allait chercher, à travers les mers, les biens qui lui étaient refusés dans son pays. Poussé par son gouverneur Hasting, qui lui vantait les plantureuses vallées de France, il débarquait soudain dans le Ponthieu, ravageait l’Amiénois, le Vermandois, pillait l’abbaye de Fécamp, celle de Jumièges, saccageait Rouen et s’élançait sur Paris.
À l’arrivée des pirates, une tempête d’une violence inouïe éclata sur la Manche, poussant les eaux jusque dans les prairies, arrachant les barques à leurs amarres, creusant les falaises qui s’écroulaient dans un bruit de tonnerre.
Trois jours durant, les pêcheurs restèrent terrés dans leurs chaumières, tandis que les femmes priaient saint Prétextat et saint Ouen d’apaiser la fureur des flots. Le quatrième jour, ils sortirent de leurs demeures et coururent sur la côte, anxieux de juger des dégâts. C’est alors que vers la Roche au Coucou, à l’endroit où la falaise de Flamanville s’abaisse vers les dunes de Sciotot, un vieux bonhomme, du nom de Kerbiguet, aperçut sur la grève un paquet informe, au milieu d’algues amoncelées par la tempête. Il s’approcha et vit, avec surprise, une fillette enveloppée d’un manteau de cuir. C’était un être étrange, à la tête énorme, percée de deux gros yeux noirs. Ses bras et ses jambes s’agitaient furieusement et sa bouche hurlait des mots inconnus.
Kerbiguet, pris de pitié, enveloppa la petite dans son roque (1) et la porta à sa femme, qui lui fit boire un peu de cidre pour lui fouetter le sang, et la réchauffa devant un grand feu d’ajoncs morts. Comme ils n’avaient pas d’enfants, les Kerbiguet l’adoptèrent et la choyèrent. Cette mignonne ne leur était-elle pas envoyée du ciel pour égayer leur solitude ?
La fillette grandit rapidement. Elle était robuste, intelligente, mais laide, et bientôt se révéla violente et cruelle. Sa méchanceté, hélas ! devait se développer avec les années. Il n’était pas de jour qu’elle ne se querellât avec les petits de son âge. Elle les frappait brutalement et avec joie. Son jeu favori était de courir sur la falaise, pour dénicher les jeunes mouettes et les martyriser. Seule la souffrance semblait la satisfaire et illuminait son visage d’un sourire sauvage.
Dans le village, beaucoup de femmes voyaient en elle une envoyée du diable. On l’accusait de jeter des sorts, d’attirer les orages, de faire périr le bétail… De quoi ne l’accusait-on pas ? Les Kerbiguet eux-mêmes commençaient à être inquiets. La vieille, désolée, menait la petite vers les saintes reliques et demandait à Dieu de chasser les mauvais génies qui s’étaient emparés de son corps et de son âme. Mais tous les saints du paradis semblaient se désintéresser d’elle. Sa laideur physique et sa laideur morale ne cessaient de croître. Ses parents adoptifs étaient au désespoir, quand, un soir, elle disparut.
Sa fuite aurait dû calmer les esprits. Il n’en fut rien. Dès ce jour, au contraire, la crainte redoubla. Les uns prétendaient l’avoir vue sur la côte, guidant les drakars (2) des Normands, d’autres l’avaient aperçue au fond d’une grotte, fascinant les hommes de ses yeux d’oiseau de proie. Bientôt, on l’accusa de provoquer des naufrages, en faisant lever sous les flots des récifs où se brisaient les barques. Du cap de la Hague à Barneville, une terreur inconsciente s’empara de la côte. Dans tous les malheurs, on crut découvrir celle qu’on avait appelée Évenuk (3) (du premier mot qu’elle avait prononcé, quand on l’avait trouvée sur la grève).
L’automne venu, les sinistres se multiplièrent. Les naufrages devinrent si nombreux que les marins, eux-mêmes, furent effrayés et donnèrent au passage compris entre la côte ouest du Cotentin et les îles anglo-normandes le nom de : « la Déroute. » Les barques ne sortaient plus, le poisson devenait rare et, sur terre, une épidémie inconnue ravagea la contrée. Le doute, maintenant, n’était plus possible : c’était Odin, lui-même, qui avait envoyé en France cette fille de la mer, pour semer la terreur et faciliter les incursions des barbares.
Tout ceci n’était évidemment que légendes engendrées par la peur. Pourtant, une étrange coïncidence vint bientôt frapper les esprits et accroître encore l’épouvante : un jour, au lever du soleil, les fleuves se couvrirent de petites barques qui descendaient vers la mer. Aux Schans (4) qui les surmontaient et se silhouettaient sur le ciel, on reconnut de très loin les Danois. Bientôt, du reste, les détails se précisèrent ; on vit nettement les casques coniques, les cottes de mailles, les arcs, les carquois, les arbalètes, les épées et les haches des combattants. Les Vikings refluaient, emportant un énorme butin. Ils rejoignirent leurs drakars, chargèrent jusqu’au soir des caisses et des sacs pesants, puis, à la nuit tombante, à l’heure de la marée, ils prirent le large et disparurent. Or, dès le lendemain, nul ne revit Évenuk sur la côte.
Les jours passèrent ; la paix, de nouveau, régnait dans les villages ; le travail reprenait gaiement. On commençait même à oublier la mauvaise fée, quand des marchands venus d’Orient apportèrent des nouvelles bien étranges : Beier et Hasting, au lieu de regagner les provinces nordiques, à leur départ de France, étaient descendus vers le sud, avaient contourné l’Espagne, traversé la Méditerranée et, conduits, disait-on, par un mauvais génie, avaient fait route vers l’Italie. Ils rêvaient, paraît-il, d’aller jusqu’à Rome, mais, éblouis par les splendeurs de la ville de Lune, trompés peut-être aussi par leur ignorance, ils s’arrêtèrent en Toscane. Les richesses de la cité étaient bien faites pour exciter leurs convoitises ; malheureusement, des fortifications importantes en défendaient l’accès. Il fallut renoncer à pénétrer par la force. Hasting, connu de tous pour sa ruse, usa donc, auprès du gouverneur, d’un subterfuge habile. Il se présenta très humblement, raconta que le mauvais temps l’avait poussé sur la côte et obligé à relâcher. Échappé par miracle à la tempête, il avait promis au Dieu des chrétiens de recevoir le baptême et venait demander le pardon de ses fautes.
Le gouverneur accueillit Hasting avec bienveillance et le baptême fut célébré, au milieu d’une énorme affluence de curieux. Beier et les siens visitèrent alors la ville en toute liberté, reconnurent avec soin, pendant plus d’une semaine, les rues et les édifices où s’étalaient des richesses insoupçonnées, puis, un soir, annoncèrent aux quatre coins de la ville, avec des cris affreux et des larmes feintes, que Hasting venait de mourir subitement. Le gouverneur fit préparer de somptueuses funérailles à son hôte et, deux jours plus tard, seigneurs et bourgeois s’assemblaient dans l’église, parés de leurs plus beaux atours. Le cercueil du héros de la mer pénétra dans la nef, suivi de tous les compagnons du grand chef, et l’office commença dans le plus grand recueillement ; mais, au moment où le prêtre entonnait le chant des morts, une immense clameur retentit. Subitement, les gens fuyaient, s’écrasaient aux portes, des femmes s’évanouissaient, d’autres hurlaient de terreur. Hasting venait de bondir de son cercueil ; ses hommes tiraient de leurs cottes des armes dissimulées et se jetaient sur les assistants. En quelques minutes, le comte de Lune, l’évêque, les prêtres et les seigneurs étaient égorgés, l’église mise au pillage. Alors, sans plus attendre, profitant de la surprise et du désarroi qu’ils avaient semés, les soldats se répandirent dans la ville, fouillèrent, volèrent, massacrèrent, égorgeant les hommes, étranglant les femmes et les enfants. Pendant douze heures, ce fut un horrible carnage, puis, le soir venu, l’incendie détruisit ce qui ne pouvait être emporté. Toute la nuit, des flammes immenses s’élevèrent vers le ciel, des cris effroyables de mourants retentirent. Le lendemain, quand le soleil parut, seuls des monceaux de cendres rappelaient la riche cité.
Ces nouvelles colportées, déformées et amplifiées par les marchands de l’Orient, créèrent en France une légende effrayante autour de Beier, de Hasting, et aussi… de la fée Évenuk.
Beier, maintenant, était réputé invulnérable. Son regard faisait se détourner les épées et les flèches. Les traits qui l’atteignaient par derrière se brisaient ou revenaient sur l’assaillant. Le drakar d’Hasting était, paraît-il, enchanté. « Lorsqu’il s’élançait sur les flots, il rivalisait avec la tempête mugissante, il triomphait de l’essor de l’aigle. Quand il était plein de guerriers, vous eussiez dit une ville royale flottante, un fort d’armes en mer. » (5) Quant à Évenuk, elle était le mauvais génie, l’esprit malfaisant qui guidait les pirates à travers le monde et les faisait triompher dans leurs attaques les plus téméraires.
Aussi, quand, des côtes d’Aquitaine, le bruit parvint que les barques aux deux voiles blanches et aux proues monstrueuses venaient d’être signalées remontant vers le nord, la terreur fut-elle à son comble. Et sept jours après, la terrible fée était aperçue, de nouveau, sur la grève du Cotentin. Alors, dans toute la région, ce fut du délire. On signala, le même jour, Évenuk à Barneville, à Jobourg, à Dielette et même dans l’île de Sercq. On prétendait, maintenant, qu’elle changeait de forme, pour échapper à la vengeance. Elle se faisait serpent pour traverser les landes ; elle se muait en chauve-souris pour pénétrer dans les chaumières et sucer le sang des enfants.
Les vieux s’enfermèrent, en tremblant, dans leurs demeures, les femmes envahirent les églises, multiplièrent leurs prières et leurs offrandes aux grands saints. Pourtant, le premier moment d’effroi passé, quelques hommes jeunes, hardis et vigoureux, se ressaisirent. Ils se groupèrent et jurèrent de délivrer le pays de la mauvaise fée. Ils s’armèrent, se munirent de reliques pour se protéger, puis, par petits détachements de dix ou douze éclaireurs, ils fouillèrent, pendant plus d’une semaine, la côte et la campagne. Hélas ! toutes leurs recherches restèrent vaines. Et de nouveau, les récoltes se desséchaient, le bétail périssait et les épidémies décimaient la jeunesse.
On pensa, avec juste raison, qu’Évenuk, comme tous les monstres, ne devait sortir qu’au crépuscule. Les fouilles de jour furent donc abandonnées, mais les hommes poursuivirent la lutte. Ils firent désormais leurs reconnaissances dans l’obscurité et explorèrent, avec soin, les grottes si nombreuses de notre côte de la Hague. Pendant six nuits, ils parcoururent inutilement la région, mais la septième, l’un d’eux, qui était jeune et brave et que l’on appelait Kermanach, aperçut, au bord de la falaise, non loin de la Percaillerie, deux yeux étincelants qui jetaient des feux verdâtres sur la mer. C’étaient les deux yeux d’Évenuk, ces yeux qui fascinaient les marins ou changeaient les hommes en rochers. Kermanach ne trembla pas ; il fit coucher ses compagnons, les disposa en demi-cercle, puis, après s’être signé trois fois, s’avança vers le monstre.
Évenuk, immobile, observait obstinément la mer. Une barque se balançait sur les flots et venait directement vers la falaise, attirée par une force surnaturelle. Kermanach et ses compagnons rampaient sans bruit, au milieu des bruyères en fleurs. Au ciel, la lune montait et commençait à dorer les blanches crêtes des vagues. Tout était silencieux. Les hommes avançaient doucement ; ils étaient maintenant à cent pas à peine. Ils progressèrent encore, puis s’arrêtèrent. Évenuk semblait toujours hypnotisée par sa proie qui bondissait sur les flots.
Kermanach s’accroupit, saisit une flèche, banda son arc… Un sifflement strident retentit dans la nuit. Le trait fendait l’air et traversait le monstre qui se tordait de douleur. Les hommes bondirent, mais déjà, Évenuk glissait, rampait, roulait au bord de la falaise… Elle disparut à leurs yeux. Ils entendirent seulement un bruit affreux, le bruit d’un corps qui s’écrase sur des roches et, penchés sur la mer, ils virent au clair de lune, à cent mètres au-dessous d’eux, un être visqueux, inerte, aplati sur la grève. Alors, un cri de triomphe jaillit de leurs poitrines et se répercuta au loin… mais ils n’eurent pas le temps de l’achever. Le reflux entraînait le monstre et, soudain, les flots devenaient plus noirs que les schistes de la grève. Huit tentacules émergeaient, se tordaient comme des serpents, autour d’une tête hideuse où deux yeux étincelaient. Évenuk s’en allait lentement vers le large, en fixant son regard sur les hommes muets de peur, et ces hommes sentaient en eux un fluide étrange les pénétrer, les étourdir.
*
C’est depuis ce jour-là que, sur toute la partie occidentale du Cotentin, des pieuvres ont envahi la côte. Vous les trouverez partout, dans les rochers, sur les sables humides et dans les algues vertes. Elles se replient en boule, se dissimulent, mais elles surveillent les eaux et guettent leurs proies. Depuis plus de dix siècles, elles ravagent la côte et ruinent les pêcheurs. Les plus fortes ne craignent pas de s’attaquer aux jeunes enfants aventurés sur la grève. Quelques-unes même, d’après ce qu’on m’a dit, vont au loin attendre les marins. Elles se laissent flotter mollement, entre deux eaux, transparentes, invisibles, puis, quand elles aperçoivent une barque, elles s’élancent, la chavirent, saisissent les hommes dans leurs tentacules géants et les entraînent au fond des mers, dans un empire inconnu des vivants… où la fée Évenuk les dévore.
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(1) Gilet de fourrure.
(2) Bateaux de mer des Normands.
(3) En français : Évenou.
(4) Plate-forme surélevée et permettant de dominer l’adversaire dans les combats.
(5) Tegner.
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(H. de Versonnex [pseudonyme d’Henri de Rolland], in Le Lisez-moi Bleu, magazine littéraire bi-mensuel des jeunes filles, nouvelle série, tome XL, n° 344, 15 mars 1938. Ce conte a été repris dans le recueil Les Rois de la mer (Vikings et Normands), illustré par Jean Picpus, Paris : Nouvelles Éditions Latines, collection « Aventures & Voyages, » 1948. Du même auteur, voir « Le Baligan, » déjà publié sur ce site)
« Au début du mois de novembre de l’année 19…, nous conta le vieux savant, je séjournais, en compagnie de nombreux invités, dans un fort beau manoir du comté de Buckingham appartenant à la famille Bainbridge, avec laquelle j’étais ami depuis longtemps. Charmants l’un et l’autre, et excessivement riches, mon hôte et mon hôtesse occupaient la majeure partie de leurs loisirs à collectionner de vieux meubles et d’anciens objets d’art à l’aide desquels ils avaient petit à petit converti leur seigneuriale demeure en un véritable musée. Ils nous firent un récit enchanteur de leur récent voyage en Italie en nous décrivant avec amour les précieuses acquisitions qu’ils y avaient effectuées et qui, soigneusement empaquetées, s’acheminaient actuellement par bateau vers l’Angleterre. Le plus remarquable de ces trésors était, nous expliquèrent-ils, un ravissant fauteuil sculpté qu’ils avaient eu le rare bonheur de rencontrer chez un antiquaire de Vérone. Ce fauteuil avait, paraît-il, appartenu jadis au cardinal Rimpolli, l’un des ennemis les plus acharnés des Médicis. On assurait même que l’éminent prélat y avait paisiblement expiré, dans son propre palais, au cours de sa dernière entrevue avec ses puissants rivaux. Depuis sa mort, le vénérable meuble avait toujours dormi sous un linceul de poussière et de toiles d’araignées dans une aile inoccupée du palais jusqu’au jour où, en procédant à des restaurations de l’édifice, on l’avait découvert, en même temps que beaucoup d’autres vieilleries devenues inutiles, et vendu en bloc avec elles à un gros marchand d’antiquités qui en connaissait l’origine et en pouvait démontrer l’authenticité avec pièces à l’appui.
Le plus curieux de l’histoire, conclut notre hôte, c’est que, par suite de diverses alliances successives, nous nous trouvons précisément être, mon frère et moi, les derniers descendants vivants des Médicis, comme le prouvent les archives qui reposent, là-haut, sous les combles de notre maison. Il me semble même bien me rappeler qu’il y est fait mention de ce cardinal Rimpolli, bien que nous n’y ayions sans doute pas pris garde, puisque seule, jusqu’ici, la généalogie des Médicis nous intéressait. »
Trois jours après cette conversation, les trois énormes caisses attendues arrivèrent enfin, et ce ne fut ni sans émotion ni sans inquiétude, qu’on les ouvrit tant l’on redoutait que les pièces uniques qu’elles renfermaient eussent souffert pendant le voyage, émotion et inquiétude bien justifiées en somme, car les joyaux qui furent successivement déballés sous nos yeux éblouis surpassaient encore en beauté tout ce que nos hôtes nous avaient laissé présager. Néanmoins, je m’abstiendrai de vous les dépeindre, car en dépit de sa splendeur, le reste n’avait absolument aucun rapport avec l’histoire du fauteuil du cardinal que j’ai entrepris de vous conter.
Admirable chef-d’œuvre de sculpture vénitienne, ce fauteuil ressemblait aux magnifiques stalles de nos anciennes cathédrales auxquelles la patine du temps donne cette incomparable teinte noire rehaussée de reflets de bronze presque dorés. À vrai dire, j’aurais été assez embarrassé, pour ma part, s’il m’avait fallu dire de quel bois il était fait, car j’avais tout de suite remarqué à divers indices que ce n’était certainement pas du chêne. Mais, lorsque je fis part de cette impression à mon hôtesse, elle se contenta d’en rire en me disant que je n’était qu’un vandale, et, tout de suite, l’on procéda à l’installation du précieux meuble auprès de la haute cheminée de la bibliothèque.
C’est seulement vers la fin de la soirée, alors que l’on avait ramené la conversation sur ce sujet, que Mme Bainbridge s’avisa pour la première fois et nous fit observer que, préoccupés par la contemplation où il nous avait plongés, nous n’avions ni les uns, ni les autres, seulement songé à lui faire l’honneur de nous y asseoir. Aussitôt, nous nous levâmes tous en riant pour remédier au plus vite à cet oubli, mais il était déjà trop tard, car lorsque nous pénétrâmes à nouveau dans la bibliothèque, nous eûmes la surprise de constater que nous étions devancés. Ruggles, le grand chien de berger à poil rude de notre hôte, se l’était immédiatement approprié et, couché en rond sur le siège, y dormait comme un bienheureux.
« Voyez un peu quel respect a Ruggles pour le cardinal Rimpolli ! s’écria Mme Bainbridge en contrefaisant l’indignation. Pauvre chien ! il dort si bien, ajouta-t-elle en riant ; ce serait vraiment dommage de le réveiller, mais il faudra tout de même que nous lui inculquions de meilleurs principes ; il est inadmissible qu’un chien aussi intelligent manifeste autant d’ignorance à l’égard des belles choses ! »
Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction à tous lorsque, le lendemain, au petit déjeuner, l’une des femmes de chambre vint annoncer que l’on venait de trouver Ruggles mort devant la cheminée de la bibliothèque.
Cette nouvelle inattendue nous jeta tous dans la plus vive consternation, car ce chien était l’enfant gâté de tout le monde et chacun se leva de table incontinent pour courir à la bibliothèque.
Ce que nous avait appris la femme de chambre n’était malheureusement que trop vrai. Le corps de l’infortuné « berger, » déjà raidi, gisait en travers du tapis étendu devant la haute cheminée. En l’examinant, je n’eus aucune peine à constater qu’il avait été empoisonné, et nous finîmes tous par conclure qu’il avait sans doute mangé quelque chose de malsain au cours de la promenade qu’il avait faite avec nous la veille.
Le trépas intempestif de Ruggles nous aurait à coup sûr laissé une impression plus vive et plus durable, si notre attention n’avait été détournée le lendemain par un événement plus tragique encore qui devait se produire le soir même.
Nous avions tous passé une journée délicieuse et, après avoir fait une partie de bridge acharnée, nous nous souhaitâmes tous le bonsoir, laissant le frère de notre hôte, Ernest Bainbridge, paisiblement installé dans le fauteuil du cardinal avec un whisky soda et sa pipe.
Nous ne devions jamais plus le revoir en vie.
Le lendemain, on le découvrit mort dans le fauteuil qu’il occupait quand nous l’avions quitté.
Je renonce à vous dire l’horreur qui s’empara de nous et la morne tristesse qui succéda brusquement à nos rires naguère si joyeux.
Deux docteurs furent appelés en toute hâte, mais leurs soins étaient désormais inutiles. Ils ne tombèrent pas tout à fait d’accord sur la cause à laquelle était imputable la mort d’Ernest Bainbridge, mais ils se déclarèrent d’avis qu’il avait succombé à une rupture d’anévrisme, et personne ne s’en étonna, sachant qu’Ernest Bainbridge n’avait pas le cœur très solide.
Ce deuil eut naturellement pour effet de mettre un terme immédiat au séjour des invités. Toutefois, en ma qualité de très vieil ami de la famille, on me supplia de rester. Je vous laisse à penser dans quel état de dépression finit par me mettre l’ambiance mélancolique de cette vieille demeure aux rideaux tirés où l’on ne se parlait plus qu’à voix basse, et je vous jure bien que, si j’avais pu prévoir la cruelle épreuve qui nous attendait encore, je n’y serais pas resté un quart d’heure de plus.
L’horrifiante constatation que j’étais sur le point de faire me causa une émotion si violente et me laissa un souvenir si tenace que, malgré l’éducation essentiellement scientifique que j’ai reçue, je ne puis, aujourd’hui encore, m’empêcher de frissonner d’effroi quand je songe à quel point je fus près d’être frappé moi-même par l’inexorable destin qui semblait s’acharner sur cette maison.
Le soir qui précéda les obsèques d’Ernest Bainbridge, j’étais resté fort tard auprès de mon hôte dans la bibliothèque afin d’essayer de mon mieux, sans aucun succès d’ailleurs, de lui apporter un peu de consolation.
La soudaineté avec laquelle était survenue la mort de son frère l’avait épouvantablement ébranlé, et, comme il me faisait plutôt l’effet d’un homme qui cherche à s’étourdir en causant, dans l’espoir d’oublier son chagrin, je m’évertuai à prolonger la conversation aussi tard que possible.
Je me souviens même que l’une des dernières réflexions formulées par mon malheureux ami me suggéra des idées qui ne m’étaient pas encore venues à l’esprit.
« C’est stupide de ma part, me dit-il, mais je ne puis me défendre d’une sorte d’appréhension superstitieuse à me voir à mon tour assis dans ce fauteuil où, par une singulière coïncidence, mon chien préféré et mon frère se sont reposés si peu de temps avant de mourir. Je serais presque tenté de croire qu’une fatalité inéluctable s’attache à cet ancien meuble, et pourtant je sais que c’est impossible, et que mon imagination seule est responsable de la sotte idée qui me vient. Une telle hypothèse ne serait admissible qu’autant que l’on supposerait cette fatalité associée à quelque sinistre dessein. »
« Dessein. » Le mot me donna à réfléchir, et vous ne sauriez imaginer quelle singulière orientation prirent alors mes pensées… Hélas ! combien j’étais loin de supposer, pourtant, que je touchais presque du doigt la vérité !
À la fin, n’y tenant plus, je me décidai à parler, prêt à me couvrir de ridicule au besoin, plutôt que de ressasser plus longtemps en silence l’idée extraordinaire qui me hantait.
« Dites donc, Bainbridge, murmurai-je d’une voix mal assurée, c’est invraisemblable, évidemment ; mais, enfin, supposons pour un instant que ce fauteuil ait été… »
Je n’achevais pas ma phrase, car, arrivé à cet endroit, je m’aperçus que je parlais tout seul : épuisé par la fatigue et l’émotion, mon hôte s’était doucement assoupi.
Soudain, une angoisse atroce et insurmontable s’empara de moi : était-ce bien vrai qu’il dormait ?
D’un bond, je m’élançai vers lui et, presque avec brutalité, le secouai par le bras. Miséricorde ! Jamais, jusqu’à mon dernier jour, je ne pourrai oublier l’horreur qui envahit tout mon être durant cette minute. Je ne pouvais l’éveiller : il était mort, mort, là, sous mes propres yeux, sans que je m’en fusse seulement aperçu, mort lui aussi dans ce fauteuil maudit !
Je crus que mon cerveau allait éclater. Mes jambes se dérobèrent sous moi ; toute la bibliothèque se mit à vaciller devant mes yeux, et, pour la première fois de ma vie, – je le dis sans rougir, car plus d’un autre, à coup sûr, aurait senti sa raison sombrer en pareil cas, – je me comportai comme un véritable dément.
Les yeux hagards, les tempes étreintes par mes deux poings crispés, je m’enfuis éperdu à travers les couloirs en poussant des cris incohérents qui ameutèrent la maison.
On accourut vers moi, on m’entoura, on me pressa de questions.
Mais, agité d’un tremblement nerveux qui s’était emparé de tous mes membres, je continuais à bégayer des mots inintelligibles et sans suite, et ce n’est qu’au bout d’un long moment que je parvins enfin à reconquérir suffisamment d’empire sur moi-même pour expliquer l’épouvantable chose, rendue mille fois plus épouvantable encore par les soupçons qui avaient pris naissance dans mon cerveau et que je n’hésitais plus à proclamer à haute voix, maintenant que cette nouvelle calamité survenait si inopinément pour les confirmer.
Ce fut une véritable scène de cauchemar que celle qui se déroula ensuite, lorsque nous nous groupâmes tous, atterrés, hallucinés, fous d’horreur, autour du sinistre fauteuil. Pour moi, je n’en conserve qu’une seule vision, mais intense et indélébile : celle du beau visage de Mme Bainbridge, ravagé de douleur et d’effroi, dont les yeux exorbités ne pouvait plus se détacher du corps inerte de son mari.
« Mais c’est inadmissible, s’écria-t-elle enfin au milieu de ses sanglots. Comment croire à la sorcellerie ?
– Il n’est pas question de sorcellerie, répliquai-je d’une voix que je ne reconnaissais plus moi-même, mais il y a certainement là- dessous quelque diabolique et ingénieuse machination dont je ne parviens pas à déterminer la nature. Peut-être en connaîtrons- nous l’explication plus tard, mais pour le moment, ce qui importe avant tout, c’est de mettre à jamais cet abominable engin hors d’état de nuire.
– Comment ? demanda-t-elle dans un souffle.
– En le brûlant, » répondis-je d’un ton sans réplique. Et, sans même attendre son approbation, je donnai rapidement des ordres aux domestiques médusés.
Conformément à mes instructions, un grand bûcher fut construit, dans un champ situé derrière le manoir, avec le bois des trois caisses expédiées d’Italie que l’on arrosa copieusement à l’aide de plusieurs bidons d’essence. Le fatal fauteuil, que j’avais eu la précaution de faire envelopper de couvertures, fut ensuite porté sur le bûcher.
Laissant le corps de notre malheureux hôte sur le divan où nous l’avions déposé, nous sortîmes tous ensemble dans la nuit.
Pouvez-vous concevoir plus étrange spectacle que celui de ces gens réunis autour de ce bûcher à trois heures du matin par une sombre nuit d’hiver, au milieu d’un champ couvert de gelée blanche, et prêts à anéantir une chose inanimée et pourtant combien redoutable, à laquelle ils ne comprenaient rien ? Il aurait sans doute fallu remonter jusqu’au moyen âge pour retrouver en Angleterre l’équivalent de la scène invraisemblable dont nous étions les acteurs en plein vingtième siècle !
Ce fut moi-même qui mis le feu à cet autodafé, et lorsque les flammes jaillirent vers le ciel froid et constellé, le tableau devint, je vous le certifie, tout à fait fantastique, et cependant quelque chose de bien plus fantastique et de bien plus singulier allait se produire sur ce bûcher, car, à notre profonde stupéfaction, voici que le fauteuil, au lieu de se consumer, se mit à fondre sous nos yeux !
De la cire ? Oui, c’était de la cire et non du bois, mais alliée à quelle infernale mixture ? Dieu seul… et le cardinal Rimpolli qui l’avait fait préparer, auraient pu nous l’apprendre.
Au début, nous vîmes cette bizarre matière se ramollir, se liquéfier, et bouillonner comme de l’or en fusion, puis elle gicla de tous côtés en décrivant en l’air des arabesques folles et brillantes, et il ne tarda pas à s’en dégager des volutes de fumée âcre qui faillirent bien me vouer au même sort que ses deux précédentes victimes.
En effet, j’étais si occupé à surveiller l’embrasement du bûcher, si étourdi par la sarabande de pensées folles qui tournaient dans mon cerveau enfiévré que je ne m’étais pas rendu compte que je me tenais beaucoup trop près des flammes pour ne pas être en danger.
Heureusement pour moi, Mme Bainbridge, en me voyant subitement chanceler, avait compris mon péril et m’avait éloigné de force en me tirant par un bras, et c’est à sa perspicacité et à sa prompte intervention seules que je dus mon salut, car, à ce moment, j’étais déjà de toutes parts environné par les nauséabondes et mortelles fumées.
Que renfermaient-elles de si pernicieux, me demanderez-vous ? Ma foi, je l’ignore et nul ne pourra sans doute l’expliquer jamais. À quoi bon, d’ailleurs ? N’est-il pas infiniment préférable que cette criminelle invention soit pour toujours tombée dans l’oubli comme le misérable par qui elle fut jadis conçue ?
La seule explication que j’ai trouvée, c’est que, par la chaleur de son propre corps, celui qui avait le malheur de s’asseoir sur ce fauteuil maudit faisait se dégager de cette matière inconnue les propriétés nocives dont le cardinal Rimpolli l’avait imprégné.
Évidemment, c’est là pure hypothèse, et je la donne pour ce qu’elle vaut. Mais, en compulsant les archives des Bainbridge relatives aux Médicis, j’ai retrouvé certains documents qui, une fois traduits, me firent l’effet d’avoir une haute importance par rapport aux tragiques événements dont j’avais été témoin.
Le cardinal Rimpolli, d’après les documents en question, avait deux mortels ennemis, appartenant l’un et l’autre à la famille des Médicis, et il savait que s’il ne se débarrassait pas promptement de ses deux ennemis, il courrait lui-même inévitablement à sa perte ; mais il lui fallait, pour s’en débarrasser, résoudre au préalable un problème difficile, autrement dit, imaginer un moyen de les faire mourir sans éveiller de soupçons. Conviés par lui dans son palais, les Médicis, toujours d’après la relation que j’avais traduite, furent donc introduits dans la salle d’audience du palais où ils demeurèrent seuls tête-à-tête avec le cardinal. Le cardinal se leva pour leur faire accueil, et, de ses propres mains, leur avança devant le feu deux fauteuils finement sculptés. Mais il faut croire que les Médicis étaient pleinement avertis des subterfuges si communément employés de leur temps, car le narrateur concluait par cette simple, mais significative réflexion :
« Nous refusâmes cet honneur ; nous contraignîmes Son Éminence à s’asseoir elle- même dans l’un des fauteuils ; nous étions, mon frère et moi, solidement armés. C’était la mort inévitable pour le cardinal ; il le savait ; nous le regardâmes s’éteindre paisiblement petit à petit sous nos yeux. »
*
« Ici se termine mon récit, conclut le vieux savant. Toutefois, il est une chose que je désirerais vivement savoir. C’est en possession de qui se trouve l’autre fauteuil. Mais, pour ma part, je ne souhaite nullement le voir, car, s’il me fallait me retrouver un jour en présence de l’un de ces fauteuils du cardinal Rimpolli, je crois que, d’un seul coup, tout mon sang se figerait dans mes veines. »

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(Stephen Bond, traduit de l’anglais par René Lécuyer, « Nos Contes d’action, » in Dimanche-Illustré, douzième année, n° 585, dimanche 13 mai 1934 ; « Notre Conte quotidien, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2639, lundi 30 mai 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)
La nuit allait finir. Les rayons pâlissants de la lune jetaient leurs derniers regards à travers les vitraux de la vieille église et s’accrochaient dans le bas-côté de droite, au magnifique tombeau de marbre noir et blanc où reposait noble homme et révérend sire Monseigneur Antoine-Hercule-Marie-Claude-Nicolas, baron de Saint-Aldegise, décédé au retour de la croisade en l’an… La date était effacée par le temps ou la malice des hommes.
Monseigneur le baron était allongé tout de son long sur son sarcophage, et, les mains jointes sur la poitrine, dormait. Il dormait depuis plusieurs siècles ; il dormait d’un sommeil que ne réveillaient pas les cloches des grandes fêtes, ni les voix horriblement fausses des chantres et des fidèles chantant les offices. Car il était en belle pierre de Bourgogne, habilement sculptée par un maître imagier. Celui-ci l’avait représenté tout armé, revêtu, par-dessus son haubert de mailles, de la cotte d’armes en forte soie portant dans son tissu toutes les armoiries des Saint-Aldegise. Il était nu-tête : son chef s’appuyait à un coussin que soutenait un bel ange en marbre blanc, dont les ailes mi-reployées semblaient abriter des courants d’air l’auguste défunt. Les pieds de mondit seigneur, chaussés de bas de mailles garnis de solerets articulés, s’appuyaient sur l’échine d’un grand lévrier de marbre noir, profondément endormi, lui aussi. À droite, était déposée la pansière ou cuirasse, à gauche l’écu ou bouclier.
Au loin, un coq chanta.
Soudain, comme répondant à un signal, la cuirasse tomba sur les dalles, avec grand fracas et tintamarre de ferraille, ce qui est bien surprenant de la part d’une cuirasse en marbre. Du même coup, le noble seigneur se souleva sur un coude et se mit sur son séant, cependant que le lévrier, comme mû par un ressort, d’un bond sautait à terre. L’ange battit deux ou trois fois des ailes et tendit la main au baron pour l’aider à descendre de son lit funéraire.
Or, bourgeois qui lisez ceci en grand émerveillement et vous ébahissez, si vous vous étiez donné la peine de lire l’épitaphe gravée en belles lettres gothiques tout autour du sarcophage, point ne seriez ébahis. Il y est dit qu’en récompense des hautes vertus du sire de Saint-Aldegise, Notre-Dame la Vierge a permis qu’après six cents ans de séjour en l’autre monde, il revienne en celui-ci, à l’âge qu’il avait lors de sa mort, – trente ans à peine, – et que si bon lui semblait, il pourrait revivre jusqu’à l’ultime vieillesse et ne mourir définitivement que lorsque les cheveux blancs, les infirmités et l’impatience de ses hoirs lui en feraient un devoir.
L’heure de la résurrection avait sonné.
« J’éprouve, dit le baron en s’étirant, le besoin de prendre l’air.
– Votre destrier est à la porte, messire, répondit l’ange ; s’il vous plaît faire une promenade ?
– Je crois bien, palsambleu ! qu’il me plaît, » répondit le défunt.
Et vitement il enfourcha le cheval qui frémissait d’impatience, et fut tout aise de se retrouver en selle. L’ange tint la bride et marcha à gauche de la bête, ainsi que le doit faire tout bon écuyer.
*
Il ne faisait pas encore jour, nous l’avons dit. Le ressuscité aspirait à pleins poumons l’air frais et pur de la nuit expirante, et cherchait à s’orienter dans ce pays des vivants qu’il avait quitté depuis si longtemps.
Tout à coup, un monstre effroyable surgit devant lui. De ses deux yeux énormes jaillissaient des éclairs. Avec une vitesse vertigineuse, il grossit, grossit, et passa comme une flèche en poussant un cri effroyable, laissant derrière lui une atroce puanteur et un nuage épais. Le cheval du baron fit un bond formidable et, si l’ange ne l’eût retenu, avec cette vigueur que possèdent seuls les anges, le baron, tout bon cavalier qu’il fût, eût mordu la poussière.
« Par Notre-Dame, fit-il, blême de terreur, j’ai vu le diable. »
Et en grand’hâte, par trois fois il se signa.
« Non, dit l’ange en souriant. C’est simplement une sorte de voiture, qu’on appelle automobile.
– Ah ! » fit le baron encore tout ému.
Après avoir chevauché quelques instants, le sire de Saint-Aldegise demanda à son guide de lui indiquer où se trouvait son castel. L’ange le lui désigna du doigt. Le seigneur éclata de rire.
« C’est là mon château ! Allons donc ! Mais qu’est-il arrivé au donjon ! Il est quatre fois au moins plus haut qu’autrefois, et en grandissant il s’est aminci, au point qu’à peine un homme d’armes y pourrait-il tenir avec son harnois. Il a donc monté en graine ? Et puis, qu’est-ce ? Y a-t-on bouté le feu ? Voyez ces épais tourbillons de fumée qui sortent du faîte ! Courons l’éteindre ! »
L’ange sourit de nouveau et essaya d’expliquer qu’à la place du château s’élevait maintenant une usine dont on voyait la grande cheminée.
« Ah ! fit le baron, qui n’avait pas compris un traître mot de l’explication, sinon qu’il n’avait plus de château. Et comment se défend-on contre les ennemis ? Fait-on encore des forts, forteresses et autres ouvrages militaires ?
– Oui certes. Voyez, sur votre droite, vous avez un fort considérable ! »
Antoine-Hercule écarquilla vainement les yeux.
« Je ne vois rien.
– Pardon ; ces buttes gazonnées, là-bas.
– Allons donc ! Ces taupinières sur la colline, c’est un fort ?
– C’est une redoutable forteresse. Tout est sous terre, aujourd’hui. On se tue sans se voir, de loin, très loin.
– Ah ! dit le seigneur, de plus en plus surpris. Nos forteresses avec leurs tours et leurs créneaux, leurs mâchicoulis et leurs pont-levis avaient une autre allure. Nous ne nous battions pas comme des lapins au terrier ou lièvres au gîte. »
Et il poussa sa monture, d’assez méchante humeur.
*
Sur la route, à l’entrée d’un petit bois, un jeune gars, bien découplé, l’œil vif et le teint bruni par le hâle, se promenait de long en large, en sifflant un petit air. Il semblait attendre quelqu’un ou quelque chose.
Il regarda avec étonnement les deux compagnons, et, amusé par leur insolite accoutrement, il rit de bon cœur à leur aspect. Le sang monta aux joues du baron.
« Voyez donc le manant ! s’écria-t-il. Pourquoi ne s’est-il pas prosterné dans la poussière à la vue de son seigneur ? Et il se permet de rire, encore. Qu’on lui donne sans tarder les étrivières !
– Il n’y a plus de manant, répondit l’ange, doucement. Il n’y a plus d’étrivières. Aucun homme ne se prosterne plus devant son semblable. Tous les hommes sont égaux ! »
Le baron regarda du coin de l’œil son guide céleste.
« Il est fol, pensa-t-il, ou bien il se moque de moi. »
« C’est bon. Alors, je vais me plaindre au roy ! Qu’on me mène à la Cour ; les Saint-Aldegise y sont toujours noblement reçus !
– On y reçoit aujourd’hui de bien plus petites gens. Le sort, du reste, nous favorise. Voici dans la plaine, non pas le roi, il n’y en a plus…
– Il n’y a plus de roi ?
– … Non. Mais voici celui qui le remplace et qui se livre en ce moment au plaisir de la chasse. »
Le baron regardait de tous côtés, cherchant à apercevoir cette chevauchée magnifique qu’on appelle la Chasse du Roy ; haquenées portant sur leurs housses brodées d’or les belles dames aux pourpoints de velours ; fauconniers avec l’oiseau sur le poing ; hallebardiers formant la garde d’honneur ; chevaliers aux armures lamées d’or et d’argent, tenant épieu au lieu de lances ! Un tourbillon de richesse et de noblesse que dominait, de toute la hauteur de son droit divin, le Roy !
Il y avait, au bout d’un champ, une demi-douzaine d’individus misérablement vêtus de gris ou de bure brune, à pied dans le labour, s’empêtrant aux mottes de terre. Que chassaient-ils en ce piètre équipage ? Pas le cerf, assurément, ni l’ours, ni le sanglier. Peut-être étaient-ils tout bonnement chasseurs de casquettes. Celui que l’ange désigna au baron comme étant le roi était d’ailleurs aussi mal en point que les autres.
Le baron était suffoqué.
« Çà, dit-il, j’en ai assez. Tournons bride au plus tôt, et revenons, revenons à l’église où si bien je dormais, rêvant de mon castel et de mes belles chasses. Ce que j’ai vu du monde me suffit : il a trop changé depuis ma mort. Je n’y prendrais aucun plaisir. On ne fait plus rien comme au vieux temps. Je vais m’allonger sur ma couche de pierre et y dormir du sommeil éternel.
– Qu’il soit fait, dit l’ange, selon votre désir. »
Et, tournant bride, ils revinrent sur leurs pas, mornes et muets.
*
Le jeune garçon attendait toujours à l’orée du bois.
Tout à coup, il fit un geste de joie. Une fillette venait de paraître à la sortie d’un petit sentier qui prenait à travers champs.
Une charmante fillette, blonde de cheveux, rose de joues, toute jeune, seize ans, peut-être. Le soleil levant, illuminant ses cheveux d’or, lui faisait comme une auréole. Sa bouche fraîche comme cerises en été découvrait dans un sourire des dents éblouissantes.
Le jeune homme s’avança vivement vers elle. Ils se prirent les mains. Il se pencha tout près, tout près de son joli visage, comme pour lui parler à l’oreille. Mais je crois qu’il ne lui parla point. La fillette rougit beaucoup, fit mine de se fâcher. Mais lui, passant ses bras autour de sa taille, lui dit une foule de choses qui parurent calmer sa grande colère. Et tous deux, amoureusement enlacés, disparurent dans le petit bois…
Le baron avait arrêté son cheval à quelque distance du groupe. Il semblait plongé dans de profondes réflexions. Il venait de s’apercevoir que s’il avait, il est vrai, six cent trente ans, il y avait six cents ans qui ne comptaient pas.
« Par le sang du Christ ! s’écria-t-il enfin d’une voix forte et allègre. Tout n’est donc pas dégénéré en ce bas monde ! Il y a donc des choses qui se font encore comme au vieux temps ! Ah ! puisqu’il en est ainsi, seigneur ange, je change d’avis ! Point ne veux retourner au tombeau, sinon dans quelque cinquante ou soixante ans. Rentrez seul au saint lieu et m’attendez. Je crois qu’il vaut encore la peine de vivre ! »
Et, adressant de la tête et de la main un beau salut à l’ange consterné, il fit volte-face et piqua des deux, du côté de l’aurore.
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(Jean Bertot, in Le Progrès, journal républicain quotidien, quarante-huitième année, n° 17096, mardi 19 février 1907 ; « Contes du lundi, » in Le Petit Troyen, journal quotidien de la Démocratie de l’Est, vingt-septième année, n° 9725, lundi 18 mars 1907. Illustration de Gustave Doré pour L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes, 1863)