POÈME

 

À Victoria Ocampo.

 
 

Amérique amérique message de boue et de sang

j’ai suivi dans ta main les fleuves violents

j’ai gravi les degrés de ton sommeil

j’ai vu tes soleils mûrs rouillés comme de vieilles roues

l’œil ouvert sur l’écorce

tes fleuves m’ont porté longuement comme un gosse

l’univers ne cessait de ne pas finir

terre ma main était pleine de ta rumeur

elle remplissait mes oreilles

amérique jetée là comme un paquet d’entrailles

j’aime tes plaines pacifiques

tes grands ports où l’on dort le regard sous l’eau

tes plantations où l’homme s’enfonce jusqu’aux reins

tes révolutions

tes grands serpents mûris par les venins de mort

dans tes ports j’ai flâné longtemps le rêve au ventre

marchand marchand qui n’avait rien à vendre

je trafiquais la destruction

je te voyais de loin le visage tranquille

tes jeunes seins de vieille fille

amérique du sud entourée de mers

continent sans mémoire

ouvrage improvisé par des capitaines au long-cours

l’œil fier sur un cheval de pierre dans tes villes

je suis descendu dans tes ruelles

j’ai foulé tes pavés de viande j’ai marché

tes hommes longuement m’émeuvent

leur sang battait la haute marée dans mes tempes

leur regard se coulait dans mon regard j’ai vu

leur angoisse terrible

cette angoisse qui fait sangloter Dieu l’été

je me baignais dans ces hommes terribles

– que ne puis-je rester un instant sur ces rives

enfoncer mes racines dans une terre neuve

multiplier la race

défricher chaque jour un mètre d’inconnu

me lier d’amitié avec ta terre épaisse

couvert de tes moutons qui ont la laine lasse

amérique ta terre est vaste

nous pourrions partager la guigne et le salaire

que t’importe la vie vaste

je te tairai ma misère

je suis un étranger je le sais

je n’ai pas de patrie attachée à mes pieds

plus rien qui me retienne à quelque quai du vide

puisses-tu me mener en laisse par la main

puisses-tu émouvoir mon pauvre cœur d’Asie

n’es-tu pas une terre absurde, une oasis

un pays de chevaux libres de toute bride ?
 

oubli de tout, de rien, nuages d’amérique –
 
 

–––––

 
 

(Benjamin Fondane, in La Revue argentine, première année, n° 2, août-septembre 1934. Collage de Max Bucaille, in Cahiers G. L. M., septième cahier consacré au rêve, mars 1938)

 
 

 

 

 

–––––

 
 

POÈME

 
 

… et l’Argentine. La pampa était à gauche

cela faisait de la poussière sur les hommes

chaque jour je prenais une rue inconnue avec l’espoir d’y arriver

une chose brûlante seule pourrait calmer ma soif

j’avais besoin de sable et de sable et de sable

j’avais un grand besoin d’étouffer

de changer de température

donnez-moi des tortures nouvelles, des morsures

pampa pampa où mon désir rampa

je rêvais de nager dans ton regard immense

toucher l’infini des deux coudes

pourquoi

                tant de sable multiplié par tant de sable

que te voulais-je solitude

puisses-tu ne pas t’arrêter

mon cœur était plus vide que toi et plus brûlant

des chardons y poussaient, plantes de sécheresse

les oiseaux étaient pleins de sommeil

ils me touchaient les mains de leurs ailes lasses

un nuage touchait ma tête

l’amour l’amour était aussi vaste, aussi bête

il fallait s’y livrer à plein corps

il fallait s’y livrer jusqu’à en perdre haleine

le feu seul comblait cette soif

la bouche avait besoin de mordre jusqu’au sang

je voulais un amour plus grand que la pampa

amour irrespirable

il fallait deviner mes facultés solaires

je tourne ma peau vers le soleil de la peau

claquer de soleil, vivre vivre

pourquoi n’étais-tu pas moins chaste et bien plus libre

l’amour le voulais-tu au lasso

un mot de toi un seul j’aurais tourné comme le lait à l’orage

ou l’ombre de l’ombou à midi

avais-tu ignoré ma faiblesse profonde

je suis tout en sables mouvants

on s’y enfonce à plein cheval la bouche crie

on jette quelques mots dans l’air intelligible

– ça renforce un peu plus le silence.
 
 

–––––

 
 

(Benjamin Fondane, in La Revue argentine, première année, n° 4, décembre 1934)