À Mlle Louise Read.
Je suivis la rue à pic qui montait de la gare. Je n’étais pas arrivé au tiers que mes yeux qui cherchaient, à droite et à gauche, aperçurent, se balançant au vent, un écriteau où une belle main avait tracé en bâtarde : Maison à louer.
Je ne connaissais aucunement M…, cette bourgade où j’arrivais par un clair matin de mai. Je l’avais choisie au hasard, sur la carte. Ce qui motivait mon choix, c’est qu’elle était à deux lieues de la grande ligne de l’ouest, et à quatre heures de la capitale. Trop loin pour que des fâcheux songeassent à m’y relancer, assez près pour, un soir d’ennui trop violent, pouvoir accourir à Paris.
J’avais résolu de passer là trois mois au moins, peut-être six, dans un isolement absolu, en dépit du vœ soli de l’Écriture. Trois mois à mélancoliser à mon aise, par les chemins creux et les routes blanches. Je n’avais pas, exprès, emporté un seul livre, et j’espérais que le « buraliste » de la localité n’aurait que des « journaux du pays » à m’offrir.
Je préfère presque, suivant les circonstances, le « vin de pays » aux « grands crus. » Et, pour les feuilles, c’est la même chose. Les commérages du Bonhomme normand me ravissent. Cela change des chroniques sceptiques de Scholl et des causettes fumistes de Caliban.
Je soulevai, au long de la montée, un vif émoi. Le maréchal du bas de la rue s’arrêta de ferrer un gris pommelé qui se mit à hennir bruyamment en tournant vers moi les deux cornets de ses courtes oreilles. Le « gniaff » releva sur son front, pour mieux me voir, ses bésicles rondes, à monture d’acier, et le bourrelier, qui cirait un harnais, resta une seconde la main en l’air, à me dévisager.
Sur les portes, les ménagères étaient accourues, les bras nus, tout rouges et luisants d’eau de vaisselle, la jupe relevée et attachée, en un gros paquet, par derrière, les pattes de la « gouline » flottant sur les épaules.
La maison qui avait attiré mon attention ne présentait rien que de très ordinaire. Je m’étais arrêté devant elle, parce que c’était la première qui s’annonçait comme à louer, et que, pour moi, celle-ci valait celle-là.
Au moment où j’allais sonner, afin de savoir à qui m’adresser, le voisin, un petit ferblantier à la mine matoise qui tapait sur un chaudron, se leva de son escabeau et vint à moi, un peu courbé, en serrant son chaudron, un petit chaudron en cuivre rouge, dans sa serpillère.
« Vous voudriez voir la maison, Monsieur ? me dit-il.
– En effet. »
Le petit ferblantier appela :
« Hé ! Florine !
La Florine va venir, Monsieur. C’est elle qui a la clef. C’était leur bonne. Alors, ils lui ont laissé une petite rente que lui sert M. André, le légataire universel. Il n’habite pas ici ; alors, il a chargé la Florine de louer la maison. »
La Florine arriva, une grosse commère très fraîche encore, malgré ses quarante-cinq bien sonnés.
« C’est-y pour louer ? me demanda-t-elle de suite.
– Dame, ripostai-je en souriant, approuvé par un petit rire clair du ferblantier, attendez au moins que j’aie visité la maison. »
La bonne me précéda, tout en cherchant la clef dans sa poche.
Dès mon premier pas dans le corridor, un corridor étroit, tendu d’un papier à raies, dont le bleu vous restait aux coudes quand on le frôlait, je fus saisi, suffoqué presque, par l’humidité moisie de sépulcre qu’on respirait là.
Le corridor n’avait de jour qu’à l’autre bout, de côté, par une petite imposte cintrée, vitrée de carreaux glauques, guère plus grands que ceux d’un damier.
« Voici le salon, me dit la Florine, en poussant une porte vers le milieu du corridor.
– Mais les meubles y sont encore, m’exclamai-je.
– Ah ! rien n’a été changé depuis leur mort. Monsieur avait si peur qu’on vende ses pauvres affaires. Tenez, je me souviens qu’un cousin de Madame était venu dîner quelques mois avant la mort de Monsieur. Il raconta bêtement pendant le repas qu’il revenait de l’enterrement d’une vieille parente, et que, comme elle possédait très peu d’argent, ses héritiers avaient tout fait vendre chez elle, ses meubles, son linge dont elle était si fière, ses robes, ses pauvres robes de l’ancien temps qui n’avaient guère de valeur. Et l’imbécile racontait que, comme la vente ne marchait pas, il avait fait le loustic pour décider les paysans. Il s’était affublé à un certain moment d’une robe de la vieille et il avait mis sur sa tête un vieux chapeau à elle. Et, ainsi accoutré, il avait « gueulé » un boniment à tout casser, pour faire monter les hardes de la tante.
Comme il était sorti dans le jardin un instant, après le café, Monsieur dit à Madame, bien tristement :
« Eh ben, ma femme, qu’est-ce que t’en dis ? V’là c’ qu’on fera d’ nos pauv’es affaires, quand nous ne serons plus là. »
C’est pour ça que Madame, qui s’en est allée la dernière, a laissé, par testament, sa maison avec tout ce qu’il y a dedans à M. André, un neveu de son mari qui habite Paris, et qui ne fera jamais de ces choses-là, lui.
Il est bien trop gentil pour ça, » ajouta la Florine, comme en aparté.
C’est dans le salon qu’elle me racontait tout cela. Un vieux salon bien bourgeois, bien province, trop long pour la largeur, tendu de papier sombre à reflets de velours et d’or, et meublé d’un canapé en reps grenat, de trois ou quatre fauteuils inamovibles au pied de qui une roulette manquait, et de deux douzaines au moins de chaises qui s’alignaient, symétriques et compassées, le long du mur où appendaient quelques portraits photographiques, éclaboussés des macules blanches de la vétusté. Au milieu, un petit guéridon laqué étalait un tohu-bohu de bibelots insignifiants. Dans le fond, une glace immense tenant presque la moitié du panneau, reflétait le profil d’une cheminée en marbre blanc où, entre deux chandeliers d’argent, sous globe, une haute pendule empire indiquait une heure immobile.
Au bout du corridor, on montait deux marches. Sur le palier, juste en face, donnait la salle à manger ; à gauche, sous le cintre de l’imposte, une petite porte s’ouvrait sur la basse-cour ; à droite, l’escalier allait aux chambres, un escalier aux marches hautes, cirées à l’encaustique jaune, incurvées et usées au milieu par le passage de combien de pieds ?
La Florine me précéda dans la salle à manger dont elle alla pousser les volets.
C’était une pièce grande, très claire, assez gaie, tapissée d’un papier cuir, jaune safran. À droite, le panneau était occupé d’un bout à l’autre par un placard qui tenait lieu de buffet et par une alcôve.
« C’était là où ils couchaient, » me dit-elle, en ouvrant les deux vastes portes.
Son mouvement avait, en effet, mis à découvert un lit, très haut, comme on les affectionne en province.
« Monsieur pourra en faire aussi sa chambre à coucher ; c’est plus commode. »
Détail singulier, sous la porte fermée passait la musique ronronnante et mélancolique du vent qui gémissait, avec des renforzando absolument imprévus par ce mois de juin, particulièrement calme. Comme j’avais entrouvert le battant et le rapprochais du chambranle, tout près, le vent éleva la voix, montant et descendant la gamme de sa plainte suivant que j’ouvrais ou fermais la porte.
« Ça « jonfle » toujours comme ça, me dit la Florine, même quand il ne fait pas de vent dehors. C’est drôle. Mais ça ne fait ça qu’ici, » ajouta-t-elle, comme pour me rassurer.
En me retournant, j’aperçus tout à coup, assis sous la table, un chien que je n’avais pas vu entrer avec Florine, un chien de chasse, assurément, de cette variété de braque particulièrement fine, svelte et intelligente qu’on appelle le pointer. Ce que je vis tout d’abord et je ne vis même que ça, ce fut ses yeux qui ne me quittaient pas. Des yeux bruns très grands, très profonds, d’une fixité de regard, d’une expression de douleur si vive, si frappante, si extra-humaine qu’elle me troubla. Toute la tête, d’ailleurs, et je dirai même tout le visage, portait l’empreinte d’un accablement morne, avec ses sourcils foncés, ses lèvres pendantes, son museau bas et ses oreilles qui tombaient, ses longues oreilles de velours noir qui le coiffaient si bien. Il n’avait pas fait un mouvement. Il avait attaché sur moi son regard, voilà tout.
« C’est leur chien, expliqua la Florine. Ah ! c’est ben lui qui a eu le plus de peine, la pauvre bête. Il aimait tant son maître ! Il n’y a pas eu moyen de le faire sortir d’ici depuis leur mort. Madame me l’a donné, pour que j’en prenne soin, le pauvre vieux, mais il s’obstine à ne pas venir chez moi. Je suis forcée de lui apporter sa soupe ici. Encore, il ne la mange que du bout des dents. On dirait que le pauvre animal veut se laisser périr. Il a tant eu de chagrin. Tenez, monsieur, on ne croira peut-être pas à ça, à Paris, mais le jour de l’enterrement de monsieur (tout le monde ici vous confirmera le fait), on avait enfermé le chien dans le bûcher, par mesure de précaution. Et voilà qu’au moment où on enlevait la bière, Tom, qui avait réussi à ouvrir la porte du bûcher, je ne sais comment, se précipite comme un fou au travers des gens qui étaient là, en aboyant avec fureur après les croque-morts, après M. le curé, après tous ceux qui approchaient du cercueil. Certainement, si je n’avais pas réussi à le calmer et à l’emmener par son collier, il serait devenu enragé à force de fureur. Ah ! il oublie moins vite que le monde, allez, c’te bête-là. Voilà quelques jours, dans un lot de vieux vêtements que madame m’avait donnés, j’ai retrouvé un pantalon à monsieur. Eh bien, Tom l’a bien reconnu, allez. Il l’a flairé dans le tas, et s’est mis tout à coup à hurler, si tristement que ça m’a fait pleurer. Car voyez-vous, monsieur, dit Florine en s’essuyant les yeux du dos de la main, je les aimais bien, moi aussi. C’étaient de si braves gens !… Ah ! pourquoi faut-il qu’on s’en aille ? »
Je songeais, moi qui ai le culte pieux du passé et la religion des souvenirs, la seule, hélas ! je songeais que si j’avais été ce neveu de Paris, je n’aurais jamais pensé à louer ou à vendre cette maison de paix où aurait gambadé mon enfance. J’aurais laissé ces choses en l’état, les meubles en leur place, tels qu’ils étaient aujourd’hui. Je n’aurais permis qu’aucun étranger ne vînt troubler le silence de ce mausolée des souvenirs, où, parfois, à certaines heures de mélancolie, alors que la vie semble lourde et que l’inconnu de la mort, le mystère de l’au-delà vous attire dans une espèce de vertige, mon cœur serait venu en pèlerinage déposer le masque vain de l’impassibilité d’attitude et pleurer à son aise, et s’avouer à lui-même ses rancœurs, ses faiblesses, ses amertumes et ses douleurs.
Tout comme si elle avait répondu à ma pensée secrète, Florine me dit tout à coup :
« M. André ne peut pas habiter la maison. Il est retenu à Paris pour ses affaires. Et comme il n’est pas riche, le pauvre garçon, il a bien été obligé de louer. Mais comme il loue en garni et qu’il tient à tout ce qu’il y a ici, il m’a bien recommandé de ne louer qu’à des personnes « convenables. » Si monsieur veut voir le jardin…
– Et le chien ? N’est-ce pas Tom que vous l’avez appelé ?
– Parfaitement. Tom, viens ici, mon vieux chien. »
Et elle lui fit un appel de la main sur le genou. Mais Tom, conservant son attitude figée, se contenta de battre le parquet de deux coups discrets de sa queue, cependant qu’une lueur s’allumait dans son regard morne.
« Il me fait peur avec son œil fixe, me dit Florine, et je ne coucherais pas ici maintenant pour un empire. Entre nous, monsieur, je ne devrais pas vous dire ça, parce que c’est dans le cas d’ vous empêcher de louer, mais, voyez-vous, y a des moments où je m’imagine qu’il revient ici… Vous voyez ben c’ fauteuil, là, au coin de la cheminée, c’était le fauteuil de monsieur. Ah ! on n’y a pas touché. Il est resté là, d’ la veille de sa mort. Il aimait à tisonner, monsieur ; c’était sa grande occupation. Eh ben, un soir… Ah ! allons dans le jardin, je ne pourrais pas vous raconter ça ici. Ça m’a tellement tourné les sangs que j’en ai été malade pendant quinze jours. »
Le jardin, un parterre minuscule, aux carrés enfantinement dessinés et séparés par des allées microscopiques, où deux enfants de trois ans n’auraient pas pu se promener de front, était prolongé du côté de la maison par une petite basse-cour où, du « temps des vieux, » quatre ou cinq poules s’engraissaient, très familières, accroupies à journée entière sur l’appui de la fenêtre de la salle à manger, s’y faufilant même parfois, sans façon, pour y picorer les miettes de pain tombées de la table. À l’autre extrémité, il était borné par une petite terrasse plantée de quatre grands sapins mélancoliques, laquelle s’appuyait à une petite colline abrupte bouchant brusquement l’horizon.
La frondaison noire des sapins et leurs rameaux dégringolés étendaient sur tout le jardin une ombre épaisse et qui, le soir, quand s’était caché le soleil, derrière les futaies de la colline, devenait lugubre et frissonnante.
« Mais votre histoire ? fis-je à Florine.
– Je vous ai dit, monsieur, que j’apporte deux fois par jour ici la soupe à mon chien, puisqu’il ne veut pas abandonner son ancienne maison. Un soir, j’avais été retardée plus que d’habitude, il était entre neuf et dix heures, j’ouvre la porte de la salle à manger. Ah ! monsieur, je jure sur ma part de paradis que c’est vrai… Le chien était assis à côté du fauteuil de son maître, le cou tendu et le museau allongé comme quand monsieur vivait et que Tom posait sa tête sur le genou de monsieur pour se faire caresser. Sa queue battait le parquet à petits coups et il couchait les oreilles comme quand monsieur lui passait la main sur la tête…
Prise d’une peur folle, je m’enfuis.
Quand j’arrivai chez moi, j’étais en nage… j’ai été quinze jours à me remettre de cette émotion-là. Maintenant, on ne me ferait pas entrer ici, ni pour or, ni pour argent, quand la nuit est venue.
– Eh bien, mademoiselle Florine, c’est entendu, je « loue. » Il me semble que je me plairai ici. Mais à une condition… C’est que les habitudes de Tom ne seront pas changées.
– Oh ! monsieur, je n’aurais jamais osé vous le demander. Le pauvre chien aurait été si malheureux que vous le mettiez à la porte.
– Je compte sur vous, n’est-ce pas, pour faire mon ménage ? Ce ne sera pas grand-chose, du reste. Je serai toujours seul et n’occuperai que la salle à manger.
– Comment ? monsieur, vous allez coucher… dans la salle à manger ?…
– Mais Florine, vous me le conseilliez vous-même, tout à l’heure… Cela me serait plus commode, disiez-vous.
– Oui, mais… après ce que je vous ai dit.
– Florine, je ne crains pas les revenants. »
Je rentrai le soir d’assez bonne heure, après dîner. J’avoue que j’étais curieux de voir le phénomène. Non pas que je doutasse un seul instant du fait affirmé si positivement par la brave fille, mais ne pouvait-il avoir été mal vu par elle ? En principe, je crois à la possibilité de tout. Et c’est surtout dans cet ordre de choses que le mot impossible n’est pas français…
Lorsque je pénétrai dans la salle à manger, Tom était accroupi sous la table, à sa place habituelle, le museau allongé sur les deux pattes de devant. Il m’accueillit par un grognement sourd qui s’éteignit presque aussitôt, mais son regard, un regard coulant qui remontait le long de ses sourcils froncés, s’attacha sur moi avec une expression singulière d’inquiétude et d’interrogation. Je me penchai vers lui et le caressai doucement, mais, malgré mes caresses et mes appels, il persista à rester dans son coin.
De mon lit, l’alcôve toute grande ouverte, le chien et le fauteuil se trouvant dans le rayon éclairé par ma lampe, j’attendis paisiblement la scène mystérieuse, l’oreille amusée des vououou… que le vent gémissait sous la porte. Vers neuf heures, ma lampe se mit à pétiller tout à coup, éclaboussant le verre de petites taches rousses, qui finirent par faire comme un tamis au travers duquel filtrait une lumière tremblotante. Le chien, jusqu’alors silencieux, se dressa soudain sur ses pattes, le museau haut, et se mit à jeter, les reins cambrés et les pattes raidies, dans une attitude crispée, un ululement étrange, assez semblable à cette note aiguë, chromatique et prolongée, que poussent les chiens qui, suivant l’expression populaire, hurlent à la mort. Brusquement, son hurlement se changea en petits jappements attendris, sourds, étranglés, gloussés, en quelque sorte. Et il marcha doucement dans la direction du fauteuil. Puis, il s’assit, le cou tendu, le museau comme posé sur un genou imaginaire, ses yeux de flamme levés vers l’être qui était là pour lui. Car, évidemment, le chien voyait. Son regard l’attestait, comme les battements de sa queue, comme aussi les frissonnements de son poil, chaque fois que l’apparition passait la main sur le velours fin de sa tête.
J’appelai, à plusieurs reprises :
« Tom ! Tom ! Tom, viens ici ! »
Mais rien ne put l’arracher à sa contemplation hypnotisée.
Je restai à M… près de six mois. Je vis l’automne jaunir et détacher une à une les feuilles des poiriers tordus et des pêchers rabougris du petit jardin ; je vis l’hiver habiller de blanc les futaies dénudées de la Butte, et je goûtai une joie amère à ouïr les rafales nocturnes pincer la harpe des grands pins qui secouaient lamentablement leurs rameaux échevelés couverts de neige. Et pendant ces six mois, tous les soirs, à la même heure, la même scène se renouvela, incompréhensible et troublante.
Peu à peu, je m’étais fait, à force de diplomatie, l’ami de Tom, qui me rendait mes caresses et m’accueillait, le soir, presque avec joie. Mais jamais, malgré tout, je ne pus le distraire, le moment venu, de la préoccupation de ce qu’il voyait.
Je suis repassé quelques années plus tard à M… Je voulais revoir ma maison et son mystère.
Hélas ! c’est à peine si je la reconnus.
M. André, le neveu, revenu de Paris, marié et médecin, a mis les maçons, les menuisiers et les serruriers dans la vieille demeure.
Et ils ont tout transformé.
Le corridor, élargi, pavé de mosaïque parisienne, n’est plus humide. Un large vitrage laisse entrer à flots le soleil, au-dessus de la porte d’entrée, une massive porte en chêne ciré, agrémentée de moulures, d’un goût très moderne. André a acheté la maison du petit ferblantier et de sa boutique a fait son salon, un grand salon clair qui ouvre une fenêtre sur la rue et une porte-fenêtre sur le jardin.
Disparue, la basse-cour, mangées les poules, ravagé le petit parterre, bouleversée, la terrasse. À la place de tout ça, des pelouses, des corbeilles de rosiers, des fusains, des arbustes de toute sorte.
Une allée contourne en pente douce la Butte, transformée, elle aussi, en parc anglais, et va dégringoler, bifurquée et trifurquée, sur le versant de la colline anglaisée comme le reste.
Disparus aussi, les deux « pas » du corridor qui va de plain-pied dans la salle à manger, meublée à neuf (qu’est devenu le fauteuil de monsieur ?) – et dont la vieille cheminée en marbre noir, où tic-taquait l’antique pendule de famille, a été remplacée par un classique poêle en faïence, vert japonais, qui fait l’ébaudissement de tout le pays.
La joie bruit, là où régnait le silence. Des enfants courent et gambadent, là où les deux vieux devisaient placidement au soleil, assis sur leur vieux banc moisi par les années.
Dérangé par les maçons, désorienté par cette implantation des nouveaux venus à la place des anciens, Tom qui a vu tous ses souvenirs émiettés un à un par le pic des démolisseurs, Tom, qui connaissait les « êtres » de la maison, et qui a vu comme une rafale les emporter dans son tourbillon, Tom, qui a vu reléguer au grenier le vieux fauteuil où l’apparition venait s’asseoir, Tom a senti que le passé était mort, et qu’on lui avait enlevé jusqu’à la possibilité de se souvenir, Tom a compris que l’apparition ne viendrait plus, Tom s’est exilé chez la Florine.

–––––
(Léo Trézenik, in La Revue générale, littéraire, politique et artistique, cinquième année, quatrième volume, n° 76, janvier 1887 ; cette nouvelle a été reprise, avec quelques modifications, dans le recueil de Léo Trézenik et Willy, Histoires normandes, Paris, Paul Ollendorff, 1891. Edwin Henry Landseer, « Sleeping Bloodhound » et « The Old Shepherd’s Chief Mourner, » huiles sur toile, c. 1835 et 1837)

