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(Jean Le Hallier, illustré par Marilac [Mario Laboccetta], in Séduction, quatrième année, n° 129, samedi 18 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Jean Le Hallier, illustré par Marilac [Mario Laboccetta], in Séduction, quatrième année, n° 129, samedi 18 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
LE VILLAGE DISPARU (GERMELSHAUSEN)
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(Frédéric Gerstaecker, traduit de l’allemand par F. Bernard, Saumur : L’École émancipée, « Éditions de la jeunesse » n° 1, octobre 1923. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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☞ « Germelshausen » a fait très tôt l’objet de nombreuses traductions en langue étrangère ; nous profitons de l’occasion pour mettre en ligne trois de ses premières adaptations anglaises, ainsi qu’une traduction islandaise.
Signalons qu’une traduction espagnole de la nouvelle de Gerstäcker par M. Aguabella, illustrée par Ramirez, est parue en quatre livraisons dans la revue hebdomadaire Cuba y América, Revista Ilustrada, sous le titre : « La Aldea Muerta, » huitième année, volume XII, n° 10, 11, 12 et 13, les dimanches 5, 12, 19 et 26 juillet 1903.
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GERMELSHAUSEN: OR, A STRANGE VILLAGE
[The Month, janvier et février 1870]
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(Gerstaecker, traduction anonyme, in The Month: a Magazine and Review, New Series, vol. I [XII], n° 1 et 2, janvier et février 1870)
GERMELSHAUSEN
[Harper’s New Monthly Magazine, septembre 1876]
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(Gerstäcker, traduction anonyme, in Harper’s New Monthly Magazine, vol. LIII, n° CCCXVI, septembre 1876)
GERMELSHAUSEN
[The Ladies’ Treasury for 1877]
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(Gerstacker, traduction reprise du Harper’s New Monthly Magazine sous la signature de Charles Carrol, in The Ladies’ Treasury for 1877, a Household Magazine, London: Bemrose and Sons, 1877)
GERMELSHAUSEN
[Short Stories, juin 1894]
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(Friedrich Gerstäcker, traduit par Fidelia F. Putnam et Annie M. Wadsworth, illustré par Charles Lederer, in Short Stories: A Magazine of Select Fiction, vol. XVI, n° 2, juin 1894)
GERMELSHAUSEN
[Rökkur, 1946]
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(Frederich Gerstäcker, in Rökkur [Reykjavík], vingt-troisième année, n° 4, décembre 1946)
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(Maurice Coriem, in Séduction, deuxième année, n° 44, samedi 1er septembre 1934. Cliquez sur l’image pour l’agrandir)
Le même fait eut lieu à huit, neuf et dix heures. Quand Arnold en demanda la raison à Gertrude, elle mit son doigt sur ses lèvres et parut si triste, si désolée, que pour rien au monde il n’aurait voulu lui adresser encore une question qui lui faisait tant de peine.
À dix heures, le bal s’interrompit et les musiciens passèrent les premiers dans la salle où le souper était servi.
Là, tout se passa gaiement ; le vin coula en abondance ; Arnold, qui n’osait guère se montrer plus sage que les autres, pensa un instant au vide que cette soirée ferait dans sa petite bourse. Mais Gertrude était à côté de lui et il lui semblait n’avoir pas eu un moment d’inquiétude.
Le premier coup de onze heures sonna, cependant, et aussitôt la bruyante gaieté des buveurs cessa ; consternés, ils entendirent encore le son si triste et si lent de la cloche. Arnold fut saisi d’une étrange frayeur, quoiqu’il ne pût s’en rendre bien compte, et la pensée de sa mère lui vint au cœur. Il prit son verre lentement et le but à la santé de tous ceux qu’il aimait.
Au onzième coup, on quitta la table pour la danse ; on courut à la salle de bal.
« À la santé de qui avez-vous bu la dernière fois ? » dit Gertrude à Arnold, en lui mettant la main sur le bras.
Arnold hésita avant de répondre. Peut-être Gertrude se moquerait-elle de lui s’il était sincère. Mais non : elle avait prié avec ferveur sur la tombe de sa mère, et il répondit à voix basse :
« J’ai bu à la santé de ma mère. »
Gertrude ne dit pas un mot et monta avec lui en silence, mais elle ne riait plus, et, avant de commencer une nouvelle danse, elle lui dit :
« Aimez-vous votre mère si tendrement ?
– Plus que ma vie.
– Et vous aime-t-elle ?
– Est-ce qu’une mère n’aime pas son enfant ?
– Et que ferait-elle, si elle ne vous voyait pas revenir ?
– Pauvre mère ! s’écria Arnold, son cœur se briserait.
– Le bal recommence, s’écria Gertrude ; venez, nous n’avons pas un instant à perdre. »
Et la danse, en effet, passionnait plus que jamais toute cette jeunesse. Le vin lui était monté à la tête ; elle riait, criait même, jusqu’à ce que le bruit fût si grand qu’il l’empêcha d’entendre la musique.
Arnold ne prenait aucun plaisir à ce tapage et Gertrude aussi, toute sérieuse, gardait le silence. Quant aux autres, ils semblaient s’amuser de plus en plus ; un moment même où la danse avait cessé, le juge alla droit à Arnold, lui donna une tape sur le dos et lui dit en riant :
« C’est bien, monsieur l’artiste, exercez vos jambes ; ce soir, nous aurons le temps de nous reposer.
Eh bien, petite fille, dit-il à Gertrude, pourquoi faites-vous une si longue figure ? Est-ce, dans un bal, une figure de circonstance ? Allons, en place, la musique vous appelle ; » et, tout joyeux en apparence, il traversa la foule des danseurs.
Arnold avait passé son bras autour de la taille de Gertrude pour la danse qui allait commencer, quand, tout à coup, elle se détourna, saisit le bras d’Arnold et lui dit doucement à l’oreille :
« Venez ! »
Arnold n’eut pas le temps de demander où, tant elle le pressait mystérieusement de sortir.
« Où allez-vous ? dirent à Gertrude deux jeunes filles de ses amies.
– Oh ! je vais revenir, » répondit-elle très vite ; et, bientôt sortie avec Arnold, elle respira l’air frais du soir.
« Où allez-vous, Gertrude ? dit Arnold.
– Venez, » dit-elle encore une fois. Et lui saisissant encore le bras, elle le ramena, en lui faisant traverser le bourg, à la maison de son père, où elle entra pour revenir bientôt avec un paquet.
« Qu’allez-vous faire ? lui dit Arnold étonné.
– Venez ! » fut toute sa réponse, et, suivant la grande rue du bourg, ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils se trouvassent en dehors des murs mêmes de Germelshausen.
Alors Gertrude, se tournant vers la gauche, monta sur une petite colline, d’où il était facile d’apercevoir les fenêtres éclairées de la taverne.
Elle se tint là immobile, tendit la main à Arnold et lui dit avec émotion :
« Saluez pour moi votre mère, et adieu !
– Gertrude ! s’écria Arnold très ému, perplexe ; allez-vous ainsi me congédier, et au milieu de la nuit ? Ai-je dit un mot pour vous offenser ?
– Non, Arnold, dit la jeune fille, l’appelant pour la première fois par son nom ; mais, parce que je vous aime, il faut que vous partiez !
– Mais je ne vous laisserai point retourner seule au bourg dans l’obscurité de la nuit. Vous ne savez pas combien vous m’êtes chère, combien, en de si courts instants, je vous ai donné mon cœur. Vous ne savez pas combien…
– Taisez-vous, n’en dites pas davantage, dit Gertrude, l’interrompant. Nous ne dirons pas adieu. Quand vous entendrez l’horloge sonner minuit, il ne s’en faut maintenant que de quelques minutes, revenez à la porte de la taverne, j’y serai.
– Et en attendant ?
– Restez ici. Promettez-moi de ne pas faire un pas à droite ou à gauche, que vous n’ayiez entendu sonner minuit !
– Je le promets. Mais, Gertrude… » s’écria-t-il d’un ton suppliant.
Elle hésita un instant, puis, tout à coup, elle lui tendit la main. Arnold y posa ses lèvres, comme sur celle d’une morte, et puis elle disparut. Arnold, sous cette dernière impression, resta immobile là où il lui avait promis de rester.
Il s’aperçut alors que le temps avait beaucoup changé depuis sa sortie du bal. Le vent sifflait à travers les arbres ; le ciel s’était couvert de nuages et quelques grosses gouttes de pluie annonçaient un orage prochain…
Tout à coup, un spectacle extraordinaire vint encore surprendre Arnold, qui n’avait pas quitté l’endroit où l’avait laissé Gertrude : c’était un retour de chasse, mais quel retour, à près de minuit, au milieu des torches qui sortaient du bois, portées par des piqueurs et jetant une vive lumière, qui éclairait le corps tout sanglant du cerf que le hardi baron venait de tuer en s’écriant : « Ma dernière chasse, cette année ! » Les aboiements des chiens étaient de plus en plus lugubres ; quand ils passèrent près d’Arnold, à la lueur des torches, on eût dit que les yeux de ces énormes chiens jetaient des flammes ; d’où sortait cette race de dogues qui firent un peu reculer Arnold, quoique chasseur, comme s’il y avait eu quelque chose de surnaturel et presque d’infernal dans cette chasse qui venait d’avoir lieu ? Pourquoi le Sire de Germelshausen, comme l’avait appelé Gertrude, le hardi baron, n’avait-il pas même paru à la fête du bourg où était le juge ? n’était-ce pas qu’il avait tenu avant tout, chasseur fanatique, à cette chasse extraordinaire ?… Cependant, les lumières de la taverne brillaient encore au milieu de la nuit sombre, et comme le vent soufflait de ce côté, il apportait à l’artiste le son des instruments ; mais bientôt l’horloge de la vieille église sonna minuit, et, en cet instant, la musique s’arrêta devant l’orage, qui éclata avec tant de violence sur la colline où se trouvait Arnold, qu’il dut se baisser pour ne pas être lui-même renversé par le vent.
Au dernier son de la cloche s’était mêlé le dernier son du cor ; les aboiements des chiens avaient cessé, les torches s’étaient éteintes ; chasseur et sa suite, cerf, trophée de la chasse, tout avait disparu en un instant !
Sous le coup d’émotions non moins subites qu’extraordinaires et profondes où il était plongé, Arnold se baissa, car il s’était aperçu qu’il y avait quelque chose à ses pieds, et il trouva près de lui, à terre, un paquet apporté par Gertrude.
C était son sac de voyage, son portefeuille, et dans sa surprise, il se redressa.
L’heure avait sonné, l’orage se calmait ; mais, nulle part dans le bourg, il n’apercevait plus une lumière, et une vapeur épaisse sortait de la terre.
« Le moment est venu, murmura doucement Arnold, en jetant son sac de voyage sur son épaule, et il faut que je revoie Gertrude une fois encore. Le bal a cessé, les danseurs rentrent chez eux, et si le juge ne veut pas me recevoir pour la nuit, je resterai à la taverne. D’ailleurs, je ne trouverai jamais mon chemin dans le bois, à l’heure qu’il est. »
Il descendit avec précaution de la petite colline où il était monté avec Gertrude, s’attendant à pouvoir suivre la route large et bien tracée qui menait au bourg ; mais il ne trouva que des buissons, pas même un sentier.
La terre était molle et humide. Avec ses bottes minces, il s’y enfonça jusqu’aux chevilles. Où il croyait trouver la route, il ne rencontra toujours que des buissons épais.
Il ne doutait pas, cependant, qu’il réussît, malgré l’obscurité, à découvrir le mur extérieur qui se trouvait à l’entrée du bourg ; mais il n’y parvint pas, malgré tous ses efforts. La terre devenait de plus en plus molle et marécageuse. Plus il avançait, plus les buissons lui barraient le chemin ; il était piqué par les épines, ses habits se déchiraient et ses mains saignaient.
Avait-on trop appuyé sur la droite ou sur la gauche, et manqué ainsi le chemin du bourg ? Il craignit de se perdre encore plus et il s’arrêta dans un endroit un peu sec, attendant que l’horloge de la vieille église sonnât une heure ; mais elle ne sonna plus ; pas un chien n’aboya, pas un son de voix humaine n’arriva jusqu’à lui.
Plein d’anxiété, mouillé jusqu’aux os, tremblant de froid, il parvint à retourner sur la colline où Gertrude l’avait laissé. Là il tenta encore deux fois de traverser les buissons, mais en vain. Mourant de fatigue, atteint aussi d’une vague terreur, il quitta enfin la sombre vallée et il passa la nuit à l’abri d’un arbre.
Et qu’il trouva longues ces tristes heures de la nuit ! À la fin, une faible lumière parut à l’Est ; les nuages s’étaient dissipés ; le ciel était clair et étoilé, les oiseaux qui s’éveillaient gazouillaient doucement dans le feuillage.
La lumière aussi grandissait à l’Est et devenait plus brillante. Arnold put apercevoir la cime des arbres, mais il chercha en vain la tour de la vieille église, le château du moyen-âge et les vieux toits du bourg ; il n’aperçut que des buissons d’aulnes et de saules, dans la solitude où il se trouvait.
Enfin, il arriva à la pierre où il avait esquissé le portrait de Gertrude. Cet endroit, il l’aurait reconnu entre mille. Il savait maintenant par quel chemin il était venu et où devait se trouver le bourg de Germelshausen ; il put suivre ainsi la vallée où, la veille, il était avec Gertrude.
Épuisé de fatigue, il s’étendit sous un arbre. Il tira de son portefeuille le portrait de Gertrude et contempla tristement les traits charmants de la jeune fille, qui avait fait sur son cœur une si vive impression.
Tout à coup, il entendit derrière lui un bruit dans le feuillage ; un chien aboya et, comme Arnold s’était levé aussitôt, il vit un vieux garde-forestier qui le regardait avec une certaine curiosité, surpris de voir un homme aussi bien mis qui semblait égaré dans cette solitude.
« Dieu merci ! s’écria Arnold, heureux de rencontrer un être humain, je vous trouve, monsieur le garde, car je crains de m’être égaré.
– Hum, dit le vieillard, en effet, si vous avez passé la nuit au milieu des buissons, à un mille à peine de Dillstedt !… Quelle mine vous avez !
– Comment dites-vous qu’on appelle le prochain village ?
– Dillstedt. Là, tout droit devant vous, vous n’avez qu’à monter sur cette petite élévation de terrain et vous l’apercevrez.
– Et à quelle distance est-il de Germelshausen ?
– Miséricorde ! s’écria le vieillard en jetant un regard effrayé autour de lui ; je connais bien ces bois, mais à quelle profondeur se trouve dans la terre le village enchanté, Dieu seul le sait, et d’ailleurs, cela ne nous regarde pas !
– Le village enchanté ! s’écria Arnold.
– Germelshausen ! sans doute, dit le garde. Il était là au milieu des marais, où l’on voit maintenant les vieux aulnes et les vieux saules, mais il a été englouti, personne ne sait comment ni pourquoi, et seulement la légende dit que, tous les cent ans, il reparaît pour un jour. Puisse aucun bon chrétien ne le jamais voir ! Mais la nuit que vous avez passée ne semble pas vous avoir réussi ! vous êtes blanc comme un linge. Prenez ma gourde et buvez… encore… à la bonne heure… voilà ce qu’il vous faut ! Maintenant, rendez-vous à la taverne, qui est là-bas, et mettez-vous dans un lit bien chaud.
– Dillstedt ?
– Oui, sans doute ; il n’y a pas de village plus près d’ici.
– Mais Germelshausen ?
– Fais-moi la grâce de ne plus me parler de cet endroit-là, surtout où nous sommes. Que les morts reposent en paix, surtout ceux qui n’ont pas de repos, et qui peuvent, tout d’un coup, apparaître au milieu de nous !
– Mais hier le bourg était encore là, debout, dit Arnold avec insistance ; j’y étais, j’y ai mangé, bu et dansé ! »
Le vieux garde regarda le jeune homme de la tête aux pieds, puis dit en souriant :
« Êtes-vous sûr qu’il n’avait pas quelque autre nom ? Vous me semblez être venu en droite ligne de Dillstedt ; il y avait là hier soir une danse, et la bière que l’on sert à la taverne est forte ; elle est montée à plus d’un cerveau !… »
Pour toute réponse, Arnold ouvrit son portefeuille et il en tira l’esquisse qu’il avait faite lorsqu’il était au cimetière.
« Connaissez-vous ce village ? dit-il.
– Non, répondit le garde ; il n’y a pas, dans tous les environs, une tour aussi basse que celle-ci.
– C’est Germelshausen, reprit Arnold, et les paysannes des environs se mettent-elles comme cette jeune fille, dont voici le portrait ?
– Hum, non. Qu’est-ce que c’est donc que cet enterrement bizarre ? »
Arnold ne répondit pas. Triste, bien triste, il remit le portrait de Gertrude dans son portefeuille.
« Vous ne pouvez manquer de trouver votre chemin en allant à Dillstedt, reprit le garde avec bonhomie, car il ne pouvait s’empêcher de croire que l’étranger n’avait pas toute sa tête. Si vous voulez, je vous guiderai, jusqu’à ce que vous vous trouviez en vue de l’endroit ; cela ne me dérangera pas beaucoup de mon chemin.
– Merci, dit Arnold, en refusant l’offre du garde. Je suis bien sûr de ne pas me tromper de route. Alors donc, ajouta-t-il, le bourg ne reparaît qu’une fois tous les cent ans ?
– C’est ce qu’on dit, répliqua le garde, mais qui peut assurer que ce soit vrai ? »
Arnold avait repris son sac de voyage.
« Que Dieu vous soit en aide, » dit-il au garde, et il lui tendit la main.
« Merci de tout cœur, répondit celui-ci ; où allez-vous maintenant ?
– À Dillstedt.
– À la bonne heure. De l’autre côté de la colline, vous trouverez la grande route. »
Arnold se retourna et suivit doucement cette route ; mais quand il arriva au point d’où il pouvait apercevoir toute la vallée, il s’arrêta et regarda en arrière.
« Adieu, Gertrude, » murmura-t-il à voix basse, et, quand il se remit en route, il avait les larmes aux yeux.
FIN
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 102, lundi 14 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
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☞ Dans notre dernière livraison, nous mettrons en ligne la traduction de F. Bernard (1923), parue sous le titre : « Le Village disparu, » suivie de quelques adaptations en langue étrangère.

Arnold secoua la tête et se pencha sur la pierre pour examiner l’inscription de plus près. Il voulait voir si le premier 2 de la date, qui se trouvait dans cette vieille inscription, n’était pas un 8, ce qui aurait fait 1824, et ce qui était possible ; mais non, et le second 2 était exactement semblable au premier.
Peut-être le tailleur de pierres avait-il commis une erreur ? La jeune fille était si absorbée dans la pensée de sa mère, qu’il ne voulut pas lui adresser d’autres questions ; il la laissa donc près de la tombe où elle était agenouillée, où elle priait, et il examina d’autres tombeaux. Tous, sans exception, dataient de plusieurs siècles ; on y remarquait même les dates de 930 et 950 ! Il ne trouva pas de tombes plus nouvelles que celle de la mère de Gertrude, et, cependant, on enterrait encore dans le cimetière du bourg, comme le montrait le dernier enterrement qui venait d’avoir lieu.
Du mur très bas de ce cimetière, on apercevait le bourg tout entier. Arnold saisit aussitôt l’occasion de faire là une esquisse.
Au-dessus du cimetière, on remarquait, d’ailleurs, le même brouillard ou la même fumée qui s’étendait sur le bourg et, cependant, plus loin, du côté du bois, d’où l’on entendait les sons lointains du cor, on voyait le soleil, clair et brillant, rayonner au bas de la montagne.
La cloche fêlée du bourg venait de sonner encore ; Gertrude, aussitôt debout, s’essuya les yeux et fit un signe gracieux au jeune homme pour l’engager à la suivre.
Arnold, en un instant, fut à ses côtés.
« Il ne faut pas, dit-elle, nous livrer plus longtemps à la tristesse ; la cloche vient de sonner à l’église et la danse va commencer. Vous avez dû trouver les gens de Germelshausen bien tristes, bien stupides ; ce soir, vous penserez tout le contraire.
– Oui ; mais voici la porte de l’église, dit Arnold, et je ne vois personne en sortir.
– C’est probable, répondit la jeune fille en riant, parce que personne n’y va, pas même le prêtre ; mais le vieux sacristain ne se donne pas de repos et sonne les offices.
– Et aucun de vous ne va à l’église ?
– Non ; ni à la messe, ni à confesse, répondit-elle avec calme.
– Mais, jamais de ma vie, je n’ai rien entendu dire de pareil !
– Vraiment ! Il y a longtemps que cela est arrivé, dit la jeune fille, avec une certaine insouciance. Tenez, voilà le vieux sacristain qui sort de l’église, tout seul, et qui en ferme la porte ; il va chez lui, puis à la taverne.
– Et le curé paraît-il à la taverne ?
– Quelquefois : il ne le prend pas à cœur.
– Qu’est-ce qu’il ne prend pas à cœur ? dit Arnold, moins surpris encore de cet étrange récit que de la naïveté avec laquelle la jeune fille faisait allusion à des faits, sans doute, très extraordinaires.
– C’est une longue histoire, répondit Gertrude, et le curé de Germelshausen l’a écrite tout entière dans un gros livre ; cela vous intéresserait, et, si vous savez le latin, vous pourrez la lire ; mais, ajouta-t-elle, voilà des jeunes gens et des jeunes filles, qui sortent déjà des maisons ; il faut que je me hâte de rentrer pour faire ma toilette, car je ne voudrais pas être la dernière au bal.
– Et la première danse, Gertrude ?
– Je la danserai avec vous ; vous avez ma promesse. »
Ils retournèrent vite au bourg, où tout avait changé depuis le matin. On ne voyait que des groupes de jeunes gens, pleins de gaieté ; les jeunes filles étaient toutes endimanchées et les garçons portaient leurs plus beaux habits.
La taverne était tapissée au-dehors de guirlandes de fleurs et de feuillage qui, de fenêtre en fenêtre, formaient comme un arc de triomphe au-dessus de la porte.
Quand Arnold vit que chacun s’était paré, il ne voulut point paraître, lui-même, avec son costume de voyage ; il ouvrit donc son sac, chez le juge, et il prit aussi ses plus beaux habits. Il venait de terminer sa toilette, quand Gertrude frappa à la porte de la chambre où il se trouvait, et l’appela.
Que la jeune fille lui parut belle dans son riche mais simple costume ! et qu’elle mit de grâce à lui dire de venir avec elle, car son père et sa belle-mère ne devaient se rendre que plus tard au bal.
« Il ne faut pas qu’elle pense beaucoup à Heinrich, » se dit le jeune homme avec satisfaction, tandis qu’il donnait le bras à Gertrude pour la conduire à la fête.
Il eut soin de ne lui rien dire, d’abord ; il éprouvait cependant une bien vive émotion, et quand le cœur de la jeune fille battit contre son bras, il sentit le sien qui ne battait pas moins.
« Et demain, il faut que demain je parte, » murmura-t-il tout bas avec un soupir.
Il savait à peine ce qu’il venait de dire, quand sa compagne répondit en souriant :
« Ne vous inquiétez pas de cela ; nous serons ensemble plus longtemps, plus longtemps, peut-être, que vous ne le désirez…
– Et aimeriez-vous que je restasse avec vous, Gertrude ? dit vivement Arnold.
– Certainement, répliqua-t-elle avec naïveté. Vous êtes bon, gracieux, et je sais que mon père vous aime. En outre, Heinrich n’est pas venu, ajouta-t-elle, non sans une certaine rancune.
– Et s’il venait demain ?
– Demain ? reprit Gertrude ; et elle le regarda avec ses grands yeux noirs, dont l’expression était toute particulière ; une longue nuit nous sépare de demain. Demain ! Vous comprendrez, demain, ce que ce mot signifie ! Mais aujourd’hui, n’en parlons pas, dit-elle en s’interrompant tout à coup ; aujourd’hui est une fête, que nous avons si longtemps, si longtemps désirée, et tant qu’elle durera, ne la gâtons point par de tristes pensées !… »
II
Arnold voulut répondre à Gertrude, mais ils venaient d’entrer dans la salle du bal et une musique bruyante couvrit sa voix, dès qu’il commença à parler. Les musiciens jouaient les airs les plus étranges, les plus nouveaux pour lui, qui le surprenaient autant que les sons du cor qu’il avait d’abord entendus, et, en même temps, il était ébloui par l’éclat des lumières.
Cependant, Gertrude le conduisit au milieu du bal où une foule de jeunes paysannes causaient entre elles. Elle l’y laissa jusqu’à ce que le bal commençât, pour causer elle-même avec les autres jeunes gens.
Arnold se trouva d’abord gêné, dans un monde si extraordinaire, dont les costumes bizarres et l’accent l’étonnaient.
Cet accent, qui lui avait paru doux sur les lèvres de Gertrude, lui semblait dur maintenant. Cependant, les jeunes gens se montraient tous aimables à son égard ; l’un d’eux, même, vint lui prendre la main et lui dit :
« Vous avez raison, monsieur, de rester avec nous. Nous menons la vie gaiement, et l’intervalle se passe assez vite.
– Quel intervalle ? dit Arnold, surpris du mot et surtout de la pensée qu’il serait, lui, Arnold, disposé à rester dans ce bourg. Vous croyez, ajouta-t-il, que je reviendrai ici ?
– Avez-vous donc l’intention de partir ? reprit aussitôt le jeune paysan.
– Oui, demain ou après-demain ; mais je serai bientôt de retour.
– Demain ! dit son interlocuteur. Vraiment ! oh ! à la bonne heure. Demain, nous en causerons. Mais que je vous montre la fête, car, si vous partez demain, vous ne la verrez plus. »
Les autres paysans rirent entre eux avec malice, mais le jeune homme prit Arnold par la main et le conduisit dans toute la taverne, où il y avait une grande foule.
Ils traversèrent d’abord des salles pleines de joueurs de cartes, qui avaient des tas d’or devant eux, sans parler des autres divertissements auxquels on se livrait ; les jeunes filles allaient et venaient, riaient avec les jeunes gens, lorsque les musiciens donnèrent tout à coup, par quelques accords, le signal du bal ; Gertrude fut aussitôt à côté d’Arnold et prit son bras.
« Allons, dit la charmante jeune fille, il ne faut pas que nous soyons les derniers ; comme la fille du juge, j’ai le droit d’ouvrir le bal.
– Mais quel air étrange ! dit Arnold ; je ne sais comment j’en suivrai la mesure !
– Vous vous y mettrez bientôt, reprit Gertrude en souriant ; dans cinq minutes, je vous aurai mis au fait. »
Les villageois se hâtèrent tous d’entrer dans la salle de bal, gais, bruyants, et Arnold n’eut plus qu’une pensée, c’est qu’il était le danseur préféré de Gertrude.
Il dansa plusieurs fois avec elle, et personne ne parut lui disputer sa conquête, quoique les jeunes filles, qui passaient à côté d’eux en dansant, lui fissent quelques plaisanteries sur son dévouement pour Gertrude.
Cependant, il éprouvait une inquiétude indéfinissable, lorsque, de la salle de bal, on entendit distinctement les sons durs et discordant de la cloche fêlée, qui se croisaient avec ceux du violon.
On eût dit qu’un sort avait été jeté sur les danseurs. La musique cessa tout à coup au milieu d’une mesure ; cette foule si animée, si gaie, resta immobile, sembla compter avec anxiété, dans un silence de mort, chaque coup de la lugubre cloche qui s’était mise à tinter ; mais à peine le dernier son s’en faisait-il entendre, que le bruit, la gaieté éclatèrent encore dans la salle.
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 100, samedi 12 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
Cependant, le juge n’était pas homme à gâter un dîner par de lugubres pensées ; il frappa sur la table, et la servante apporta des bouteilles et des verres ; le bon vieux vin qu’il versa fit circuler bientôt autour de cette table un peu de vie, presque de gaieté. Ce vin, d’un goût rare, fit sur Arnold l’effet d’une liqueur de feu ; jamais il n’avait rien bu de pareil.
Gertrude en but, ainsi que la vieille femme qui chantait à voix basse une petite chanson sur le bonheur dont on jouissait à Germelshausen. Le juge lui-même parut moins triste. Autant il avait été silencieux et morose, autant il semblait gai. Arnold aussi subit l’influence de ce vin.
C’est à peine s’il se rendit compte de ce qui se passait, lorsqu’il vit le juge prendre un violon et jouer un air de danse, tandis qu’Arnold, qui tenait la charmante Gertrude dans ses bras, tournait si follement autour de la salle, qu’il renversa les chaises et alla se heurter contre la servante, qui était en train de desservir, au point que les assistants en rirent aux éclats.
Tout à coup, chacun se tut dans la salle et lorsque, surpris, Arnold regarda le juge, celui-ci montrait avec son archet la fenêtre ouverte et quittait son violon. Arnold vit alors que dans la rue six hommes, revêtus de robes blanches, portaient un cercueil sur leurs épaules et que derrière cet enterrement marchait un vieillard qui donnait la main à une petite fille blonde. Le vieillard semblait courbé sous le poids des années ; mais la petite fille, qui avait à peine quatre ans, sans rien comprendre à cette triste cérémonie, souriait à tous ceux qu’elle pouvait connaître et se mettait à rire de bon cœur à la vue de deux chiens dont l’un, poursuivant l’autre, alla tomber sur les marches de l’école du bourg.
Le silence dura tant qu’on put apercevoir le cercueil. Dès qu’il eut disparu, Gertrude avança vers le jeune homme et lui dit :
« Maintenant, reposez-vous un peu. Vous vous êtes assez amusé, et le vin vous monte de plus en plus à la tête. Mettez votre chapeau, et nous ferons ensemble une petite promenade. Quand nous rentrerons, il sera temps d’aller à la taverne où il y a danse aujourd’hui.
– Danse ? à la bonne heure ! s’écria-t-il charmé. Je suis venu à propos, et vous m’accorderez la première danse, Gertrude ?
– Certainement, si vous le désirez. »
Arnold prit son chapeau, son portefeuille, et le juge lui dit :
« Pourquoi emportez-vous ce portefeuille ?
– Il dessine, père, dit Gertrude, et il a fait mon portrait. Regardez-le. »
Arnold ouvrit le portefeuille et montra le petit portrait.
Le campagnard le contempla quelque temps en silence.
« Vous voulez l’emporter, dit-il enfin, et peut-être le suspendre dans un cadre ?
– Oui, pourquoi pas ?
– Le peut-il, père ? dit Gertrude.
– S’il ne reste pas avec nous, je ne vois pas pourquoi il ne le ferait pas ; mais il manque quelque chose dans le fond du tableau.
– Quoi donc ?
– L’enterrement. Dessinez cela sur le même papier, et vous pourrez emporter le dessin.
– L’enterrement avec Gertrude ?
– Il y a assez de place, dit encore le juge. Il faut que l’enterrement y soit, ou je ne vous permettrai pas d’emporter le portrait de ma fille. Dans une aussi sérieuse compagnie, personne ne pourra avoir mauvaise opinion d’elle. »
Arnold secoua la tête et ne put s’empêcher de rire de cette étrange idée de donner à la charmante jeune fille un cortège funèbre comme garde d’honneur.
Cependant, il dut se soumettre à ce qui semblait une idée fixe chez le vieillard, et il eut bientôt esquissé, de mémoire, la triste scène qu’il venait d’avoir sous les yeux, tandis que les assistants contemplaient cette nouvelle esquisse qu’Arnold se promettait bien d’effacer.
« Qu’en pensez-vous ? dit-il en tendant le dessin au juge.
– Parfait ! reprit ce dernier. – Qui eût cru que vous l’auriez si vite terminé ? Et maintenant, allez avec Gertrude voir le bourg. Vous pourrez ne plus le revoir. Mais soyez de retour à cinq heures. C’est un jour de fête, et il ne faut pas le manquer. »
Arnold, après les libations du dîner, sentait le besoin de respirer l’air frais du dehors, et bientôt il fut dans la grande rue du bourg, à côté de l’aimable Gertrude.
Cette rue n’était plus aussi tranquille ; des enfants y jouaient ; des vieillards, assis devant les portes, les surveillaient, et l’endroit tout entier, avec ses vieilles et curieuses maisons, aurait offert un agréable aspect, si le soleil avait pu percer l’épaisse et sombre fumée qui s’étendait toujours comme un nuage sur les toits du bourg.
« Y a-t-il, dans le voisinage, un marais ou un bois qui brûle ? dit Arnold à Gertrude ; cette fumée ne couvre aucun autre village et ne peut venir des cheminées.
– Elle vient de la terre, reprit Gertrude avec calme. Mais n’avez-vous jamais entendu parler de Germelshausen ?
– Jamais.
– C’est étrange ; l’endroit est si vieux, si vieux !
– Les maisons, en effet, ont quelque chose d’antique, et les habitants du bourg des manières qui sont à eux ; votre langage, en outre, n’est pas le même que celui des villages voisins. Vous sortez rarement du bourg, je suppose ?
– Rarement, dit Gertrude.
– On n’y voit pas d’oiseaux. Se sont-ils donc envolés ?
– Il y a longtemps, répondit la jeune fille d’un ton bas et monotone, qu’ils ne font plus leurs nids à Germelshausen. Sans doute ils ne peuvent en supporter l’air.
– Et cette chasse du baron ?
– Il court le cerf dans le bois voisin, mais il ne le chassera pas longtemps, ajouta-t-elle, et…
– Vous ne voudriez pas, dit le jeune peintre, qui avait remarqué l’émotion de Gertrude à la vue du baron, le rencontrer encore ?
– Le baron est un homme hardi, que mon père m’a toujours dit d’éviter, reprit Gertrude, quoique… » mais elle n’acheva pas.
« Vous n’avez pas toujours ce brouillard ? poursuivit Arnold.
– Toujours.
– Voilà pourquoi vos arbres fruitiers ne produisent rien. À Marisfeld, on est forcé d’émonder les arbres, tant il y a de fruits, cette année. »
Gertrude ne répondit plus, mais elle marcha en silence à côté d’Arnold, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’extrême limite du bourg.
En chemin, elle sourit plus d’une fois aux enfants qu’elle rencontrait ou échangea quelques mots avec des jeunes filles, sur le bal et sur la toilette qu’on y porterait.
Gertrude jetait aussi de gracieux regards sur le jeune peintre, et lui-même, presque involontairement, se sentait ému près d’elle sans oser en rien dire à Gertrude.
Ils arrivèrent enfin aux dernières maisons du bourg, où tout était muet comme la mort, quoique le bourg lui-même parût plein de vie. Là, cependant, on eût dit que depuis des années la trace d’un pied n’était pas restée dans un jardin ; l’herbe très haute croissait dans les sentiers : tous les arbres fruitiers étaient frappés, en effet, de stérilité, comme Arnold l’avait remarqué.
Ils rencontrèrent alors des gens qui venaient au-devant d’eux ; Arnold reconnut le cortège funèbre du matin. Il traversait encore le village, où il retournait. Involontairement, Gertrude et Arnold tournèrent leurs pas vers le cimetière, qui était voisin.
En vain Arnold s’était-il efforcé de distraire sa compagne, qui était fort triste. Il lui avait parlé d’autres endroits qu’il venait de visiter et qui différaient tant de Germelshausen. Gertrude n’avait jamais vu un chemin de fer et elle écoutait attentive, étonnée, la description que lui en faisait Arnold. Elle n’avait aussi aucune idée du télégraphe, ni d’aucune des nouvelles découvertes, et l’artiste ne pouvait comprendre qu’il existât en Allemagne une population, même peu nombreuse, aussi étrangère au reste du monde.
Ils se trouvèrent bientôt dans le cimetière et le jeune peintre fut frappé de l’antiquité des pierres tombales, qui étaient toutes fort simples.
« Voilà une très vieille pierre, » dit-il en se penchant sur la première tombe qu’il rencontrait, où il déchiffra, non sans peine, l’épitaphe suivante, qui se trouvait presque effacée :
ANNA-MARIA BERTHOLD
NÉE STIEGLITZ
NÉE LE 1er DÉCEMBRE 1188
MORTE LE 2 DÉCEMBRE 1224
« C’est ma mère ! » dit Gertrude sérieusement, et deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
« Votre mère ! ma chère enfant ? s’écria Arnold dans un étonnement profond ; sans doute une de vos arrière, très arrière grand-mères !
– Non, reprit Gertrude, ma propre mère ; mon père s’est remarié et celle qui est à la maison est ma belle-mère !
– Mais la date de sa mort n’est-elle pas 1224 ?
– La date n’est rien pour moi, dit tristement Gertrude. Il est dur d’être séparé de sa mère, et cependant, ajouta-t-elle d’un ton triste et doux, peut-être est-il heureux qu’elle soit allée auprès de Dieu, avant que ce ne fût arrivé ! »
(À suivre)
–––––
(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 96, mardi 8 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
Arnold avait fini sa petite esquisse, et, d’un ou de deux coups de crayon, ayant indiqué le costume villageois de Gertrude, il lui montra son portrait en disant :
« Ai-je bien attrapé la ressemblance ?
– Est-ce moi ? s’écria Gertrude émue.
– Qui serait-ce donc ? dit Arnold en riant.
– Et désirez-vous conserver le portrait, l’emporter ? ajouta-t-elle avec une timide anxiété.
– Certainement, dit le jeune homme, et quand je serai loin, loin d’ici, je penserai très souvent à vous !
– Mais mon père le permettra-t-il ?
– De penser à vous ? Comment pourrait-il m’en empêcher, ma chère ? dit Arnold ; mais vous serait-il désagréable de savoir que je le possède ?
– Moi ? Non, répondit la jeune fille, après avoir réfléchi un instant. Mais il faut que je le demande à mon père.
– Vous êtes une enfant, dit le peintre ; une princesse permettrait à un peintre d’avoir son portrait. Quel mal peut-il en résulter ? Ne vous enfuyez donc pas, petite folle ; je vais avec vous. Ou bien voulez-vous que je reste ici et que je me passe de dîner ? Avez-vous oublié les tableaux de l’église ?
– De l’église, oh ! oui, les tableaux, » dit-elle, et elle s’arrêta pour l’attendre.
Arnold, qui s’était hâté de fermer son portefeuille, fut à ses côtés en un instant, et, marchant d’un pas plus rapide, ils se dirigèrent vers le bourg. Ce bourg était, d’ailleurs, beaucoup moins loin qu’Arnold ne l’avait cru d’après le son de la cloche fêlée, et bientôt il aperçut la tour de son église et ses toits enfumés.
Ils se trouvèrent alors sur une route bien pavée, entre deux rangées d’arbres fruitiers.
Un brouillard épais était comme suspendu au-dessus du vieux bourg, et semblait envelopper l’atmosphère, quoique les rayons du soleil jetassent encore un peu de lumière, une triste lumière, sur les antiques maisons du bourg.
Cependant, Arnold n’avait encore rien observé, car Gertrude, qui marchait à ses côtés, avait pris doucement son bras, dès qu’ils s’étaient approchés du vieux château et des premières maisons de Germelshausen. Ce château du moyen âge, avec ses noires tourelles, ressemblait assez à un vaste monument funéraire, tant il apparaissait lugubre et sombre, au bout d’une avenue d’arbres séculaires, où retentirent tout à coup des aboiements.
« C’est la meute du baron, dit Gertrude.
– Quel baron ? reprit Arnold.
– Le sire de Germelshausen, répondit simplement Gertrude.
– Le sire ! » répéta le jeune peintre étonné…
Mais, en ce moment, le son du cor vint frapper ses oreilles ; l’air qui tout à coup se faisait entendre était inconnu de l’artiste et lui parut presque aussi triste que les aboiements de la meute du baron ; c’était lui-même qui, accompagné de quelques piqueurs à cheval, sonnait du cor ; tout son équipage avait quelque chose de si antique, son costume même faisait tellement penser au moyen âge, qu’Arnold allait demander à Gertrude quelques explications sur la rencontre qu’ils venaient de faire lorsqu’elle l’entraîna presque dans la grande rue du bourg, comme si elle eût voulu éviter les regards du baron, et, les yeux modestement baissés, elle conduisit son hôte à la maison de son père.
L’attention d’Arnold se fixa bientôt sur les villageois qu’ils rencontrait et qui passaient tranquillement sans le saluer. Cela d’abord l’étonna, car, dans les villages voisins, on eût regardé comme une insulte de ne pas dire au moins bonjour à un étranger. Ici, personne semblait y songer et, comme dans une grande ville, chacun passait indifférent, silencieux, ou bien s’arrêtait pour les regarder, mais personne ne les accostait ; la jeune fille elle-même ne recevait pas un salut.
Et que les maisons du bourg avaient quelque chose de bizarre, avec leurs pignons, leurs toits de chaume si gris, si vieux ! Quoique ce fût un dimanche, pas un des carreaux de fenêtre ne semblait avoir été lavé ; tristes et ternes, ils reflétaient à peine un faible rayon de soleil. Quelques fenêtres s’ouvrirent cependant sur leur passage ; des figures de jeunes filles et de matrones s’y montrèrent.
Arnold fut surpris du costume extraordinaire des habitants du bourg, qui semblait appartenir à un autre siècle ; il différait beaucoup en effet de celui des villages voisins. Partout aussi régnait un silence absolu que rien ne venait interrompre : il en reçut une si pénible impression, qu’il dit à son guide :
« Observez-vous donc ici le dimanche avec tant de rigueur, que les gens qui se rencontrent ne se saluent même pas ? Si l’on n’entendait pas quelquefois l’aboiement d’un chien ou le chant d’un coq, on pourrait croire que tout ici est mort et enterré…
– C’est l’après-midi, répondit Gertrude avec calme, et les gens n’aiment point à parler. Ce soir, vous ne les trouverez que plus bruyants.
– Dieu merci ! s’écria Arnold, il y a au moins quelques enfants qui jouent dans la rue…
– Voici la maison de mon père, dit doucement Gertrude.
– Mais, repartit Arnold, il ne faudrait pas que je vinsse le surprendre ; j’aime à me trouver en face de visages amis. Vous feriez mieux de m’indiquer l’auberge du bourg, mon enfant, ou de me la laisser trouver ; car, si Germelshausen est comme les autres bourgs, l’auberge est près de l’église et, en se dirigeant vers la tour de cette église, on ne peut se tromper.
– En cela vous avez raison, dit Gertude, toujours avec le même calme ; mais on nous attend à la maison, et vous n’avez pas à craindre de n’être pas bien reçu.
– On nous attend ? Vous voulez dire, vous et votre Heinrich. Si vous voulez que je le remplace, je resterai ici aussi longtemps que… que vous ne me direz pas de m’en aller ! »
Il dit ces mots avec une ardeur involontaire et pressa doucement la main de Gertrude. Elle resta immobile et le regarda fixement.
« Vraiment ? lui dit-elle.
– De tout mon cœur, » reprit le jeune peintre, sur qui la beauté de la jeune fille produisait la plus vive impression.
Gertrude, cependant, ne fit pas d’autre réponse, mais continua à marcher comme si elle réfléchissait aux paroles de l’artiste. Enfin, elle s’arrêta devant une haute maison dont le perron était formé de larges pierres et, du même ton embarrassé, timide, qu’elle avait eu d’abord, elle dit à l’artiste :
« C’est ici que je demeure, monsieur, et si vous voulez que je vous présente à mon père, il sera fier de vous voir à sa table. »
Avant qu’Arnold eût pu répondre, le juge lui-même se trouva sur le perron et une fenêtre s’ouvrit, où apparut la figure amicale d’une vieille émue, tandis que le père disait :
« Eh bien, Gertrude, vous avez été longtemps dehors aujourd’hui… mais quel beau compagnon nous amenez-vous ?
– Mon cher monsieur… dit Arnold.
– Ne parlons pas sur les marches du perron, interrompit le juge ; entrez, le dîner est prêt ; il ne peut que se refroidir.
– Mais ce n’est point là Heinrich, s’écria la vieille femme de la fenêtre où elle était montée ; n’avais-je point toujours dit qu’il ne reviendrait pas ?
– Allons, allons, c’est bien, mère, dit le juge en s’avançant pour tendre la main à l’étranger. Soyez le bienvenu à Germelshausen, jeune homme, où que ma fille vous ait rencontré. Maintenant, venez dîner, et ensuite nous causerons. »
Le jeune peintre n’avait plus rien à dire, car le juge, lui secouant la main, le prit par le bras et le conduisit dans la salle où la famille se réunissait.
L’air, dans cette maison, était humide. Quoique Arnold connût bien l’habitude qu’ont les campagnards, en Allemagne, de fermer hermétiquement les fenêtres, de faire du feu même en été, cette température lui sembla étrange. L’étroite entrée n’avait aussi rien de charmant. Le plâtre était tombé des murs de la salle où il se trouvait et semblait avoir été balayé. L’unique fenêtre qui était au fond de cette chambre, ne laissait voir qu’un faible rayon de lumière ; l’escalier qui menait à l’étage supérieur semblait vieux et en ruines.
Arnold eut d’ailleurs peu de temps pour observer tout cela, car son hôte ouvrit aussitôt la porte de la salle à manger.
Le plafond n’en était pas élevé, quoiqu’elle fût spacieuse et bien aérée ; la table, qui se trouvait au milieu, était couverte d’une nappe blanche comme la neige, qui faisait contraste avec le délabrement de la maison.
Outre la vieille femme, qui venait de fermer la fenêtre et de se mettre à table, il y avait près d’elle deux enfants aux joues roses, et aussi une robuste paysanne portant comme les autres un costume très différent de celui des villages voisins. Ce fut elle qui ouvrit la porte à la servante ; celle-ci apportait un grand plat tout fumant qu’elle mit sur la table.
Personne cependant ne s’était assis et les enfants jetaient des regards inquiets sur leur père qui, debout, semblait frappé d’une tristesse profonde, la tête baissée, muet, immobile. – Priait-il ?
Arnold observa que ses lèvres étaient serrées et que sa main droite, qu’il tenait fermée, semblait pendre à son côté. Ses traits n’avaient rien, certes, de l’expression que donne la prière ; on y remarquait plutôt un air de défi orgueilleux mais impuissant.
À la fin, Gertrude s’avança doucement et mit la main sur son épaule, tandis que la vieille femme, qui était en face du juge, levait sur lui des regards suppliants.
« Mangeons, dit-il d’un ton sec, soit !… »
Et, approchant sa chaise de la table, tandis qu’il faisait signe à son hôte de s’asseoir, il prit une grande cuillère et servit tout le monde.
Arnold était sous une pénible impression ; il y avait aussi, dans les manières de tous ceux qui l’entouraient, quelque chose de contraint qui ne le mettait pas à son aise.
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 94, dimanche 6 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
La Porte ouverte est particulièrement heureuse de mettre aujourd’hui en ligne la première traduction française de Germelshausen (1862) de Friedrich Gerstäcker, un classique de la littérature fantastique allemande. Nous ne connaissions jusqu’à présent que la traduction de F. Bernard, publiée en octobre 1923 sous le titre : Le Village disparu, et que nous publierons à la suite de ce feuilleton.
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I
Par une matinée de l’automne de 1854, un beau jeune homme, le sac sur le dos, le fusil sous le bras, suivait lentement la grande route qui va de Marisfeld à Wichtelhausen. Ce n’était pas un de ces ouvriers nomades qui cherchent du travail de ville en ville : on ne pouvait s’y méprendre, quand même le petit portefeuille de cuir attaché à son sac de voyage n’eût pas été celui d’un artiste ; son chapeau noir à larges bords, mis un peu de côté, ses longs cheveux blonds frisés, sa jeune et jolie barbe qu’il portait entière, tout en lui indiquait sa profession, pour ne rien dire de sa veste de velours noir usée, ouverte à cause de la chaleur.
De temps en temps, Arnold, c’était le nom de l’artiste, s’arrêtait ; c’est qu’une volée d’oiseaux venait de passer au-dessus de sa tête comme pour défier son fusil, et il s’apprêtait à tirer avant même d’avoir pu se rendre compte de l’espèce de ces voyageurs aériens, hirondelles ou perdrix : c’est que l’artiste était chasseur. L’art n’est-il pas une chasse aussi, dont le beau, le parfait est le but, et à travers combien de fatigues, d’efforts arrive-t-on à viser juste, chasseur ou artiste ?
Près de Marisfeld, Arnold entendit sonner les cloches de l’église et il s’arrêta encore pour écouter les sons qui lui arrivaient faibles, mais harmonieux… Longtemps après que les cloches eurent cessé de se faire entendre, il était encore là rêveur, les yeux fixés sur la montagne qui se trouvait en face de lui. C’était aux siens qu’il pensait, au joli village où il les avait laissés, près des monts Faunus, à sa mère, à ses sœurs, et une larme lui vint presque aux yeux. Mais son cœur était gai et léger, étranger à la mélancolie. Il ôta seulement son chapeau, pour saluer de loin ceux qu’il aimait, et puis, serrant son fusil d’une plus forte étreinte, il continua à marcher.
Cependant, le soleil dardait ses rayons sur la grande route monotone et poudreuse, et il y avait déjà longtemps que notre voyageur cherchait, de droite et de gauche, un autre chemin. Il y en avait un, il est vrai, à droite ; mais comme il aurait pu le mener trop loin, Arnold suivit encore la grande route, jusqu’à ce qu’il se trouvât devant un clair ruisseau, au pied de la montagne, qu’il avait aperçue de loin, près des ruines d’un vieux pont de pierre.
De l’autre côté de ce ruisseau, un sentier verdoyant s’inclinait vers la vallée ; mais comme l’artiste n’allait dans cette jolie vallée de la Nerra que pour faire des études, il traversa à pied sec les grandes pierres, qui formaient comme un pont, sur le cours d’eau, et il se trouva bientôt dans la prairie voisine, heureux d’y marcher à l’ombre épaisse d’une avenue de beaux aulnes.
« Maintenant, se dit-il en souriant, j’ai l’avantage de continuer ma route sans avoir la moindre idée de l’endroit où je vais. Je n’ai pas emporté un de ces absurdes guides, qui vous indiquent, à des lieues de distance, le nom de chaque endroit et qui se trompent toujours. Qu’elle est paisible, cette vallée ! C’est que, le dimanche, les paysans n’ont rien à faire : le matin à l’église, le soir à la brasserie ! La brasserie ! Hum ! un verre de bière ne me déplairait pas avec cette chaleur ; mais, en attendant, l’onde claire le remplacera. »
Jetant alors son chapeau et son sac sur l’herbe, déposant avec précaution son fusil contre un arbre, il descendit au bord du cours d’eau et s’y désaltéra. – Puis ses yeux tombèrent sur un vieux saule bizarre, qu’il se mit aussitôt à esquisser d’un crayon sûr et habile, et, après s’être ainsi reposé, il reprit son sac, son fusil, soucieux de la route qu’il suivait.
Il avait fait ainsi une lieue, esquissant là un bout de rocher, ici un buisson, puis un vieux chêne, et comme le soleil de plus en plus ardent brillait à l’horizon, il voulut hâter le pas pour arriver, à l’heure du dîner, au plus prochain village ; mais, alors, un peu plus loin, dans la vallée, il aperçoit une jeune villageoise, assise près d’une petite rivière ; il n’est pas plutôt sorti de l’avenue où il se trouve, qu’elle se lève, en poussant un cri de joie, et qu’elle s’élance vers lui.
Arnold s’arrête, surpris. L’étrangère était une charmante jeune fille de dix-sept ans à peine ; son costume villageois, fort nouveau pour Arnold, avait beaucoup de fraîcheur ; elle se précipita vers lui les bras ouverts. Il voyait bien qu’elle le prenait pour un autre, et que ce n’était pas à lui qu’elle faisait ce joyeux accueil. En effet, à peine la jeune fille l’eut-elle regardé, qu’elle s’arrêta effrayée, pâlit, rougit, et, timide, embarrassée, elle balbutia :
« Pardonnez-moi, monsieur, je croyais…
– Que j’étais votre amoureux, n’est-ce pas, ma chère ? dit le jeune homme en souriant, et maintenant, vous regrettez d’en rencontrer un autre, un étranger qui ne vous intéresse pas… Ne vous fâchez point contre moi, parce que je ne suis pas celui que vous attendiez.
– Oh ! comment pouvez-vous parler ainsi ? dit la jeune fille à voix basse, comment pourrais-je vous en vouloir ?… Mais si vous saviez combien je désirais le voir !…
– Alors, il ne mérite pas que vous l’attendiez une minute de plus, reprit Arnold, frappé de la grâce extraordinaire de la jeune villageoise. Si j’avais été à sa place, vous ne m’auriez pas attendu en vain une seconde !
– Oh ! dit la jeune fille très intimidée, s’il avait pu venir, il serait venu, j’en suis sûre. Peut-être est-il malade, peut-être est-il mort ! ajouta-t-elle lentement et avec un profond soupir.
– Et y a-t-il longtemps que vous n’avez eu de ses nouvelles ?
– Très longtemps.
– Alors, sans doute, il demeure loin d’ici ?
– Loin ? Oui, assez loin, à Bischofsroda.
– Bischofsroda ! Je viens d’y passer quatre semaines et je connais tous les habitants du village. Comment s’appelle-t-il ?
– Heinrich… Heinrich Vollgut, répondit la jeune fille timidement ; le fils du juge de Bischofsroda.
– Hum ! dit Arnold, j’ai souvent rendu visite au juge ; il s’appelle Bœrling, j’en suis sûr ; et jamais, dans tout le village, je n’ai entendu prononcer le nom de Vollgut !
– Vous ne pouvez connaître tout le monde de l’endroit, » répliqua la jeune fille ; et, malgré la mélancolie profonde empreinte sur ses traits si doux, un petit sourire malicieux qui lui seyait aussi bien, mieux peut-être, vint s’y mêler.
« Cependant, reprit l’artiste, on peut, en deux heures, en trois au moins, traverser les montagnes qui nous séparent de Bischofsroda.
– Pourtant, il n’est pas ici ! répondit la jeune fille avec un profond soupir, quoiqu’il m’ait promis de venir.
– Alors, certes, il viendra, reprit Arnold, car il faudrait, pour ne pas vous tenir parole, qu’il eût un cœur de pierre, et ce n’est pas le fait d’Heinrich.
– Non, en vérité, repartit la jeune fille ; mais, maintenant, je ne puis l’attendre davantage. Il faut qu’après midi je sois à la maison, car autrement mon père me gronderait.
– Et où est votre maison ?
– Là, dans la vallée… N’entendez-vous pas la cloche de l’église ? On sonne en ce moment la fin de l’office. »
Arnold écouta, et il entendit les sons lents de la cloche. Ils n’avaient rien de plein ni d’harmonieux ; ils étaient plutôt aigus et discordants, et, comme il jetait les yeux sur l’horizon, un brouillard jaune, épais, lui parut s’étendre sur toute la vallée.
« La cloche est fêlée, dit-il ; elle sonne faux.
– Oui, sans doute, reprit la jeune fille tranquillement, elle n’a pas un joli son. Elle aurait besoin d’être refondue, seulement l’argent manque toujours ; et puis il n’y a pas ici de fondeur de cloches ; mais qu’importe ? Nous la connaissons et, quand elle sonne, nous savons ce que cela veut dire ; nous n’avons donc pas besoin d’en avoir une autre.
– Quel est le nom du bourg ?
– Germelshausen.
– Et, de là, puis-je me rendre à Wichtelhausen ?
– Très facilement. Il n’y a qu’une heure de chemin, peut-être moins, si vous marchez vite.
– Eh ! bien, je me rendrai avec vous dans votre village, mon enfant, et, si l’on y trouve une bonne brasserie, j’y dînerai.
– L’auberge n’est que trop bonne, dit la jeune fille en soupirant, et elle jeta un regard en arrière, pour voir encore si son Heinrich ne venait pas.
– Une auberge, reprit Arnold, peut-elle être trop bonne ?
– Pour des paysans, dit-elle sérieusement, tandis qu’elle marchait à côté de lui dans la vallée. Le soir, après le travail de la journée, les paysans ont encore beaucoup à faire dans la maison, et ils négligent leur ouvrage en restant à la taverne.
– Mais je n’ai plus rien à faire aujourd’hui.
– Ah ! pour des hommes comme vous, c’est bien différent. Vous ne travaillez pas, et vous n’avez rien à négliger ; mais les paysans ont à gagner leur pain.
– Ceci n’est pas tout à fait exact, dit Arnold ; ils ont à faire pousser le blé, sans doute, mais nous avons, nous, à gagner notre pain, et nous n’en avons pas toujours assez. Puis le travail des paysans est bien payé.
– Mais vous ne faites aucun ouvrage ?
– Vraiment ?…
– Vos mains ne font pas celles d’un travailleur.
– Je vous montrerai mon genre de travail ; asseyez-vous sur cette pierre, sous ce vieil aulne.
– Que ferai-je là ?
– Asseyez-vous un instant, » dit le jeune artiste, et jetant son sac de voyage sur le gazon, il prit son portefeuille et son crayon.
« Il faut que je retourne à la maison, reprit la jeune fille.
– En cinq minutes, ce sera fait. Je voudrais conserver de vous un souvenir, dont votre Heinrich lui-même ne serait pas jaloux.
– Un souvenir de moi ? vous plaisantez ?
– J’aurai votre portrait.
– Vous êtes peintre ?
– Oui.
– C’est bien. Alors, vous pourrez repeindre les tableaux de notre église, qui sont tout abîmés.
– Quel est votre nom ? dit Arnold, qui venait d’ouvrir son portefeuille et esquissait rapidement les traits charmants de la jeune fille.
– Gertrude.
– Et qu’est votre père ?
– Le juge du bourg. Puisque vous êtes peintre, vous n’irez pas à l’auberge, mais je vous mènerai à la maison, et, après dîner, vous causerez de tout avec mon père.
– Des tableaux de l’église ?
– Sans doute, répondit la jeune fille ; et il faut que vous restiez avec nous, longtemps, longtemps, pour qu’on vous montre tous les tableaux.
– Nous parlerons de cela plus tard, Gertrude ! dit le peintre qui ne cessait pas de dessiner. Mais votre Heinrich ne se fâchera-t-il pas si je me trouve souvent chez vous, et si je vous parle beaucoup ?
– Heinrich ? dit la jeune fille, il ne reviendra plus !
– Pas aujourd’hui, mais demain, peut-être ?
– Non ! dit tranquillement Gertrude. À onze heures, il n’était pas ici ; il ne reparaîtra donc plus, jusqu’à ce que vienne encore, pour nous, une autre journée !
– Une autre journée ? Qu’entendez-vous par là ? »
La jeune fige le regarda avec de grands yeux et de l’air le plus grave, mais elle ne répondit point à sa question ; et, tandis qu’elle contemplait les nuages qui passaient au-dessus de leurs têtes, une expression toute particulière de chagrin et de douleur se peignit sur ses traits.
À ce moment, Gertrude était vraiment belle comme un ange, et Arnold terminait le portrait de la jeune fille con amore. Il ne lui restait que peu de temps, car Gertrude se leva tout à coup, et, jetant un mouchoir sur sa tête, pour se garantir du soleil : « Il faut que je m’en aille, dit-elle ; la journée est si courte, et l’on m’attend à la maison. »
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 93, samedi 5 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
Par un beau soir d’été, le sire de Gollerus, beau domaine d’Irlande, se promenait au bord de la mer. Il suivait un sentier, le long d’une petite baie de sable. La lune venait de se lever, et, à sa lumière, le gentilhomme aperçut sur la plage des formes légères qui dansaient. Dans un coin de la grève, près des rochers, des peaux de phoques gisaient à terre. Le sire de Gollerus s’approcha tout doucement pour mieux observer les danseurs. Il vit alors que c’étaient de belles jeunes femmes aux longues chevelures qui dansaient ainsi au clair de lune, en compagnie de jeunes hommes. S’approchant plus encore, il s’aperçut qu’une des peaux de phoques était tout près de lui, à terre. S’en emparant, il s’éloigna et la dissimula dans un creux de rocher. Comme il revenait sur ses pas, les danseurs l’entendirent. Alors, rapides comme l’éclair, chacun s’empara d’une peau de phoque et, s’en revêtant, ils plongèrent dans la mer, sous l’apparence de phoques. Seule, une belle jeune fille demeura en arrière, cherchant, sans la trouver, sa vêture marine.
Comme elle pleurait et se tordait les mains, le sire de Gollerus, ému de sa beauté et de sa douleur, s’approcha d’elle, s’efforçant de la consoler. Mais il ne put y parvenir ; dans une langue incompréhensible, elle lui expliquait en pleurant tout ce qu’elle avait perdu : non seulement sa fourrure marine, mais la possibilité de retourner dans son élément, parmi les siens. Elle finit cependant par se laisser emmener par le gentilhomme… Il la conduisit à son château, la confia à ses femmes de chambre pour qu’elles en prennent soin. Il la fit baptiser, lui apprit sa langue et, ne refusant rien à cette beauté touchante et mélancolique, lui donna des maîtres à chanter, à danser, à dessiner… La jeune femme se montra élève docile. Cependant, le sire de Gollerus dut renoncer à l’entendre chanter. Elle avait pourtant la voix la plus belle du monde. Mais elle était d’une si bouleversante nostalgie que tous ceux qui l’entendaient, comme sous un charme, ne pouvaient plus bouger, à peine respirer, immobiles et comme frappés de stupeur, jusqu’à la dernière note. La plus bouleversée d’ailleurs par son chant, c’était la jeune femme elle-même. Elle demeurait ensuite de longues heures, silencieuse, accoudée à sa fenêtre, regardant les flots de la mer qui venaient se briser sans trêve au pied du château. Cependant, le sire de Gollerus ne pouvait plus vivre sans son inconnue. Il lui demanda d’être sa femme, et elle y consentit. Le mariage eut lieu en grande pompe, et, pendant quelque temps tout au moins, la jeune châtelaine parut plus heureuse.
De beaux enfants naquirent. Étrange particularité : ils eurent tous entre les doigts une membrane légère… Leur mère se montrait pour eux attentive et tendre ; son humeur était toujours douce et un peu triste. Mais elle prit l’habitude de mener ses enfants se baigner encore tout jeunes, les faisant nager et plonger pendant des heures. Le sire de Gollerus n’osait rien dire, mais il haïssait cette distraction… Tout ce qui était pour lui évocateur de la mer lui faisait peur. Il portait à sa femme un violent amour, et la crainte de la perdre vivait toujours en son âme.
Cependant, les enfants grandissaient, mais la châtelaine semblait de plus en plus mélancolique. Elle faisait de longues promenades sur la côte, toujours seule. Un jour, le sire de Gollerus la suivit. Elle se rendit à la plage même où il l’avait vue pour la première fois, et, arrivée là, poussa un long cri d’appel. Bientôt, un grand phoque parut hors de l’eau. Il s’approcha tout près du rivage et s’entretint avec la jeune femme dans une langue étrange, qui était celle qu’elle avait parlée jadis. Le sire de Gollerus, après avoir assisté à cet entretien, se hâta de rentrer avant sa femme au château. Maintes fois les mêmes faits se répétèrent, et, chaque fois, c’est plus triste, plus accablée, que la dame de Gollerus rentrait chez son mari.
Pourtant, elle lui montrait de la tendresse et de la reconnaissance pour les soins dont il l’entourait. Mais il savait bien qu’elle n’était pas heureuse, que ni lui, ni son amour, ni même ses enfants ne pourraient arriver à effacer en elle les souvenirs de sa libre vie d’autrefois… Il l’aimait cependant trop pour se résoudre à la perdre…
Un jour que son mari était absent, la Dame de Gollerus était assise près de sa fenêtre, absorbée dans une broderie précieuse… Soudain courut à elle sa petite fille, son aînée, grande personne âgée de six ans. Elle avait trouvé, dans un recoin obscur des combles du château, un objet étrange qu’elle apportait à sa mère. Celle-ci s’en saisit et reconnut, avec quel battement de cœur, sa peau de phoque, rapportée et cachée là depuis des années par le sire de Gollerus.
Alors, la tentation fut la plus forte. Quelque amour qu’elle eût pour ses enfants, la mer l’appelait depuis tant d’années, et cet appel était irrésistible. Prenant ses enfants dans ses bras, elle les embrassa en pleurant, peignant une dernière fois leurs beaux cheveux. Enfin, s’arrachant à eux, elle prit le chemin de la mer.
Elle était partie depuis quelques minutes à peine quand le sire de Gollerus rentra. Sa fille courut à lui et lui raconta ce qui était arrivé, car l’enfant était encore toute bouleversée des baisers et des pleurs maternels. Fou d’inquiétude et de crainte, le gentilhomme s’empressa de courir jusqu’à la baie où sa femme avait l’habitude de se rendre. Il l’aperçut en arrivant. Debout, sur un rocher escarpé, la peau de phoque à ses pieds, elle s’apprêtait à la revêtir et à plonger. N’osant s’approcher de peur de la faire fuir plus vite, il la supplia de revenir à lui. Mais, tournant vers lui des yeux pleins de douleur et de reproche :
« Les enfants que je laisse te parleront de moi. En vérité, je t’ai bien aimé, et tu m’as montré un grand amour. Mais, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu oublier les miens, la libre vie au gré des vagues, la splendeur des terres sous-marines, et par-dessus tout l’amour que je portais à mon premier mari, dont tu m’as involontairement, mais cruellement séparée pendant de longues années. Adieu donc. Oublie-moi. Aime les enfants. Et songe, quand tu verras des formes danser sur le rivage au clair de lune, que je ne saurai, moi, jamais t’oublier tout à fait. Tu m’as fait don d’une chose que nous ignorons presque totalement, nous qui vivons de longues, longues années sans aucune mésaventure. Sois heureux, car tu m’as tout de même rendue humaine, puisque tu m’as appris la douleur. »
Sur ces derniers mots, elle revêtit la peau de phoque et, légère, plongea du haut du rocher. Alors surgit des vagues la tête du grand phoque avec qui elle avait si souvent conversé. Et, tandis que le sire de Gollerus restait seul avec son chagrin, il pouvait voir s’éloigner de compagnie les deux époux retrouvés, nageant tous deux côte à côte dans le sillage argenté du clair de lune sur les flots.

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(Lucienne Escoube, Contes du pays d’Eire, Paris : La Nouvelle Édition, 1945 ; repris sous le titre : Contes irlandais aux éditions Terre de Brume, « Bibliothèque celte, » en 2008. En dépit de son titre emprunté à Thomas Crofton Croker, ce conte est plutôt une adaptation de la version de Thomas Keightley. Voir « La Sirène aux deux maris » et « La Mermaid » dans l’appendice de La Fiancée aux cheveux d’or, déjà publiés sur ce site. Nous reproduisons ci-dessous le texte de Croker)
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THOMAS CROFTON CROKER : THE LADY OF GOLLERUS
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(Thomas Crofton Croker, Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, London : John Murray, 1828. Gravure illustrant « The Lady of Gollerus, » in Gems from the Best Authors, grave and gay, New York, London, Paris and Melbourne: Cassel & Company Ltd, 1887)
Le chemin sablonneux que nous suivions, mon ami Mège et moi, fit brusquement un coude. Nous étions arrivés. À nos pieds, sous la lueur rouge d’un soleil couchant d’octobre, qui incendiait la crête des vagues, nous aperçûmes les quelques cabanes de pêcheurs qui forment le hameau de Saint-Jean-de-la-Mer. Nous n’avions plus qu’à descendre parmi les ajoncs. Un vent frais, chargé de sel, nous soufflait au visage.
Le jour baissait quand nous arrivâmes chez le vieux père Guédric, qui devait nous loger. Avant d’entrer, je jetai un dernier regard sur la haute falaise qui domine le petit port. Les rayons pourpres remontaient lentement le long des grandes roches de granit : ils étaient arrivés au sommet, et j’aperçus tout à coup, dans cette clarté d’un rose farouche, une villa, de style oriental, avec un parc ; sur une terrasse dominant l’Océan, il me sembla voir une femme accoudée, vêtue de rouge…
Tout à coup, le rayon s’éteignit ; je ne distinguai plus que des formes indécises.
« Viens-tu manger la soupe, rêveur ? » me cria Mège.
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Dans cette saison déjà froide et pluvieuse, j’étais venu à Saint-Jean-de-la-Mer pour y trouver le repos et la solitude. Cette vision passagère, cette image de femme un instant entrevue dans cette lueur d’apothéose, suffirent, le soir même, pour bouleverser tous mes projets. Je questionnai le vieux Guédric. Peu curieux et peu bavard, il ne savait pas grand-chose. La villa, longtemps déserte, était habitée, depuis une quinzaine de jours, par une dame qui vivait seule, avec deux vieilles servantes. Elle ne sortait jamais ; ni elle ni ses domestiques n’étaient encore descendus à Saint-Jean-de-la-Mer. On l’appelait la Dame Rouge, à cause de la couleur favorite de ses vêtements.
Je ne demandai pas si elle était belle. À quoi bon ? J’en étais sûr. À travers la distance de cinq cents mètres qui nous séparait, ne pouvant même distinguer ses traits, je l’avais devinée admirable et étrange, et je subissais déjà, comme par un effet magnétique, son charme impérieux et souverain.
Pendant toute la journée du lendemain, cette idée fixe m’obséda : la voir de près, lui parler.
Au soleil tombant, j’étais caché derrière une roche, à quelques pas de la terrasse, espérant qu’elle viendrait encore s’accouder à la balustrade pour regarder la mer. Mon attente ne fut pas trompée. Elle vint, éclairée par un soleil couchant plus sinistre et plus sanglant encore. Elle était vêtue d’un peignoir cachemire, couleur de sang. C’était une créole, une brune splendide, dans tout le merveilleux éclat de la maturité, le teint très pâle et très mat, la lèvre supérieure légèrement ombrée, les narines palpitantes, le regard de feu. En une seconde, j’étais ivre de passion, de folie : j’éprouvais la sensation poignante du vertige.
Derrière elle, dans les arbustes de la terrasse, j’entendis un pas qui faisait craquer les feuilles sèches. À ce moment, la dame m’aperçut :
« Bug ! » cria-t-elle en se retournant.
Les pas se rapprochèrent ; mais elle disparut aussitôt sous les branches, entraînant avec elle l’inconnu, sans lui laisser le temps de se montrer.
Je n’avais encore rien dit à Mège. Le soir, après notre souper frugal, je lui racontai tout. En savait-il plus long que le vieux pêcheur ? Était-ce un simple pressentiment ? ou plutôt l’effet de sa nature prudente et paisible ? Il chercha, mais bien inutilement, à me détourner de suivre cette aventure.
Bug ! quel était ce Bug ? Ce nom bizarre me hantait la cervelle. Jamais ce n’a été un nom de femme. Et si c’est un homme, c’est son amant, c’est mon rival, car je défie un homme, fût-ce mon ami Mège, de vivre un jour près de cette créature capiteuse sans lui appartenir tout entier.
Ce rival, je veux le connaître. Je veux le tuer en duel ou autrement, peu importe. Je le hais.
*
La terrasse dominait de tous côtés les rochers et la mer. Elle paraissait défier l’escalade. Le lendemain pourtant, au risque de me briser vingt fois les os, j’enjambai la balustrade et je me cachai dans un massif. Elle n’était pas venue au soleil couchant, et je ne pouvais pas supporter cette idée de rentrer sans l’avoir vue. J’attendis deux heures, avec un douloureux battement des tempes. La lune, toute rouge, montait derrière un sapin. Elle parut enfin, et passa lentement près de taillis où j’étais agenouillé. Elle était plus pâle encore que la veille, les yeux cernés d’un grand cercle bleuâtre ; comme brisée par la volupté.
Je m’élançai et lui barrai le chemin. Je voulus parler, mais les mots restèrent dans ma gorge. Je tendis les bras vers elle.
Elle me regarda en face. Ses yeux étincelaient, non pas de mépris, mais d’un profond, d’un amer dégoût. Elle me saisit le bras, et me fit marcher inerte, stupéfait, jusqu’à dix pas d’une petite porte, à l’angle d’un des murs du jardin. J’entendis alors sa voix chaude, un peu rauque :
« Sortez ! dit-elle, et si vous revenez jamais, il y va de votre vie. »
Son geste d’impératrice me désignait la porte. J’obéis et fis quelque pas, chancelant.
À côté de la petite porte, il y avait un pavillon, avec une fenêtre au rez-de-chaussée. Comme je passais sous cette fenêtre, je sentis brusquement une main s’abattre sur ma tête, et m’arracher mon chapeau avec une poignée de cheveux. Le volet se referma brusquement, et derrière retentit un rire satanique, bizarre, un rire qui me parut n’avoir rien d’humain.
« Bug ! » cria la Dame Rouge. Le rieur se tut.
Elle avait toujours son bras tendu vers la porte, avec une autorité contre laquelle je me sentais impuissant.
Cette étrange et mauvaise plaisanterie m’avait épouvanté. La clef était dans la serrure. J’ouvris, et me trouvai dans la campagne. La porte se referma derrière moi et j’entendis crier des verrous.
*
La nuit suivante, vous pensez bien que j’étais dans le parc. On m’avait menacé de mort. Qu’est-ce qu’une pareille menace quand on est sous l’obsession d’une idée fixe ? Toute la journée, j’avais eu la fièvre.
Il tombait un brouillard glacial, pénétrant. Le parc était désert. J’avançais à tâtons, me heurtant aux arbres, quand j’aperçus de la lumière à la fenêtre du petit pavillon. Deux ombres se dessinaient sur un rideau. Malgré leurs contours un peu confus, elles me parurent n’avoir aucun vêtement. L’une d’elles était évidemment la Dame Rouge ; l’autre, c’était ce mystérieux rival. Leur pantomime était malheureusement trop claire. Mais une lourde draperie tomba derrière les vitres. Je ne distinguai plus rien.
J’avançai et gravis le petit perron, marchant sur la pointe des pieds. Je me trouvais dans un vestibule dallé de noir. Une lampe, dans la chambre voisine, projetait sa lueur à travers une portière couleur de sang. Je n’avais qu’à soulever cette portière. J’allais donc savoir enfin ! Des paroles entrecoupées arrivaient jusqu’à moi. « Bug !… Bug !… » répétait la femme avec des inflexions caressantes. Je ne distinguais pas bien la voix de l’homme : je n’entendais que des exclamations confuses.
Tout à coup éclata dans la nuit ce rire strident, terrible, qui m’avait déjà glacé. J’étais à deux pas de la portière rouge. Elle se souleva brusquement. Je n’eus pas le temps d’apercevoir mon agresseur. Deux mains vigoureuses me saisirent à la gorge, et je tombai à la renverse, la tête sur les dalles.
*
Il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux. Je me trouvais dans mon lit, chez le père Guédric. Mège était à mon chevet.
« Que s’est-il passé ? » dis-je d’une voix éteinte.
J’éprouvais encore une douloureuse sensation d’étranglement.
« Il est sauvé ! s’écria Mège. Ah ! mon pauvre ami, tu l’as échappé belle. »
Mes souvenirs se reformaient peu à peu.
« Eh bien, tu sais maintenant quel était ce mystérieux inconnu ?
– Non. Je ne l’ai pas vu. Je sais seulement qu’il a une poigne solide.
– Je l’ai tué, dit Mège. J’étais inquiet. Je t’avais suivi, avec un pistolet chargé. Je n’ai eu que le temps de casser la tête à ton assassin. La Dame Rouge a quitté le pays cette nuit même. »
Et comme j’ouvrais des yeux égarés :
« Tu veux absolument connaître ton rival ? J’ai là son portrait. »
Il ouvrit un livre d’histoire naturelle et, sous une hideuse figure qu’il me désignait, je lus avec horreur :
GORILLE DU GABON
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(Carnioli, « Histoires étranges, » in Gil Blas, deuxième année, n° 260, mercredi 4 août 1880. Félix Vallotton, « Femme drapée de rouge tenant une cigarette, » huile sur toile, 1922)