Le chemin sablonneux que nous suivions, mon ami Mège et moi, fit brusquement un coude. Nous étions arrivés. À nos pieds, sous la lueur rouge d’un soleil couchant d’octobre, qui incendiait la crête des vagues, nous aperçûmes les quelques cabanes de pêcheurs qui forment le hameau de Saint-Jean-de-la-Mer. Nous n’avions plus qu’à descendre parmi les ajoncs. Un vent frais, chargé de sel, nous soufflait au visage.
Le jour baissait quand nous arrivâmes chez le vieux père Guédric, qui devait nous loger. Avant d’entrer, je jetai un dernier regard sur la haute falaise qui domine le petit port. Les rayons pourpres remontaient lentement le long des grandes roches de granit : ils étaient arrivés au sommet, et j’aperçus tout à coup, dans cette clarté d’un rose farouche, une villa, de style oriental, avec un parc ; sur une terrasse dominant l’Océan, il me sembla voir une femme accoudée, vêtue de rouge…
Tout à coup, le rayon s’éteignit ; je ne distinguai plus que des formes indécises.
« Viens-tu manger la soupe, rêveur ? » me cria Mège.
*
Dans cette saison déjà froide et pluvieuse, j’étais venu à Saint-Jean-de-la-Mer pour y trouver le repos et la solitude. Cette vision passagère, cette image de femme un instant entrevue dans cette lueur d’apothéose, suffirent, le soir même, pour bouleverser tous mes projets. Je questionnai le vieux Guédric. Peu curieux et peu bavard, il ne savait pas grand-chose. La villa, longtemps déserte, était habitée, depuis une quinzaine de jours, par une dame qui vivait seule, avec deux vieilles servantes. Elle ne sortait jamais ; ni elle ni ses domestiques n’étaient encore descendus à Saint-Jean-de-la-Mer. On l’appelait la Dame Rouge, à cause de la couleur favorite de ses vêtements.
Je ne demandai pas si elle était belle. À quoi bon ? J’en étais sûr. À travers la distance de cinq cents mètres qui nous séparait, ne pouvant même distinguer ses traits, je l’avais devinée admirable et étrange, et je subissais déjà, comme par un effet magnétique, son charme impérieux et souverain.
Pendant toute la journée du lendemain, cette idée fixe m’obséda : la voir de près, lui parler.
Au soleil tombant, j’étais caché derrière une roche, à quelques pas de la terrasse, espérant qu’elle viendrait encore s’accouder à la balustrade pour regarder la mer. Mon attente ne fut pas trompée. Elle vint, éclairée par un soleil couchant plus sinistre et plus sanglant encore. Elle était vêtue d’un peignoir cachemire, couleur de sang. C’était une créole, une brune splendide, dans tout le merveilleux éclat de la maturité, le teint très pâle et très mat, la lèvre supérieure légèrement ombrée, les narines palpitantes, le regard de feu. En une seconde, j’étais ivre de passion, de folie : j’éprouvais la sensation poignante du vertige.
Derrière elle, dans les arbustes de la terrasse, j’entendis un pas qui faisait craquer les feuilles sèches. À ce moment, la dame m’aperçut :
« Bug ! » cria-t-elle en se retournant.
Les pas se rapprochèrent ; mais elle disparut aussitôt sous les branches, entraînant avec elle l’inconnu, sans lui laisser le temps de se montrer.
Je n’avais encore rien dit à Mège. Le soir, après notre souper frugal, je lui racontai tout. En savait-il plus long que le vieux pêcheur ? Était-ce un simple pressentiment ? ou plutôt l’effet de sa nature prudente et paisible ? Il chercha, mais bien inutilement, à me détourner de suivre cette aventure.
Bug ! quel était ce Bug ? Ce nom bizarre me hantait la cervelle. Jamais ce n’a été un nom de femme. Et si c’est un homme, c’est son amant, c’est mon rival, car je défie un homme, fût-ce mon ami Mège, de vivre un jour près de cette créature capiteuse sans lui appartenir tout entier.
Ce rival, je veux le connaître. Je veux le tuer en duel ou autrement, peu importe. Je le hais.
*
La terrasse dominait de tous côtés les rochers et la mer. Elle paraissait défier l’escalade. Le lendemain pourtant, au risque de me briser vingt fois les os, j’enjambai la balustrade et je me cachai dans un massif. Elle n’était pas venue au soleil couchant, et je ne pouvais pas supporter cette idée de rentrer sans l’avoir vue. J’attendis deux heures, avec un douloureux battement des tempes. La lune, toute rouge, montait derrière un sapin. Elle parut enfin, et passa lentement près de taillis où j’étais agenouillé. Elle était plus pâle encore que la veille, les yeux cernés d’un grand cercle bleuâtre ; comme brisée par la volupté.
Je m’élançai et lui barrai le chemin. Je voulus parler, mais les mots restèrent dans ma gorge. Je tendis les bras vers elle.
Elle me regarda en face. Ses yeux étincelaient, non pas de mépris, mais d’un profond, d’un amer dégoût. Elle me saisit le bras, et me fit marcher inerte, stupéfait, jusqu’à dix pas d’une petite porte, à l’angle d’un des murs du jardin. J’entendis alors sa voix chaude, un peu rauque :
« Sortez ! dit-elle, et si vous revenez jamais, il y va de votre vie. »
Son geste d’impératrice me désignait la porte. J’obéis et fis quelque pas, chancelant.
À côté de la petite porte, il y avait un pavillon, avec une fenêtre au rez-de-chaussée. Comme je passais sous cette fenêtre, je sentis brusquement une main s’abattre sur ma tête, et m’arracher mon chapeau avec une poignée de cheveux. Le volet se referma brusquement, et derrière retentit un rire satanique, bizarre, un rire qui me parut n’avoir rien d’humain.
« Bug ! » cria la Dame Rouge. Le rieur se tut.
Elle avait toujours son bras tendu vers la porte, avec une autorité contre laquelle je me sentais impuissant.
Cette étrange et mauvaise plaisanterie m’avait épouvanté. La clef était dans la serrure. J’ouvris, et me trouvai dans la campagne. La porte se referma derrière moi et j’entendis crier des verrous.
*
La nuit suivante, vous pensez bien que j’étais dans le parc. On m’avait menacé de mort. Qu’est-ce qu’une pareille menace quand on est sous l’obsession d’une idée fixe ? Toute la journée, j’avais eu la fièvre.
Il tombait un brouillard glacial, pénétrant. Le parc était désert. J’avançais à tâtons, me heurtant aux arbres, quand j’aperçus de la lumière à la fenêtre du petit pavillon. Deux ombres se dessinaient sur un rideau. Malgré leurs contours un peu confus, elles me parurent n’avoir aucun vêtement. L’une d’elles était évidemment la Dame Rouge ; l’autre, c’était ce mystérieux rival. Leur pantomime était malheureusement trop claire. Mais une lourde draperie tomba derrière les vitres. Je ne distinguai plus rien.
J’avançai et gravis le petit perron, marchant sur la pointe des pieds. Je me trouvais dans un vestibule dallé de noir. Une lampe, dans la chambre voisine, projetait sa lueur à travers une portière couleur de sang. Je n’avais qu’à soulever cette portière. J’allais donc savoir enfin ! Des paroles entrecoupées arrivaient jusqu’à moi. « Bug !… Bug !… » répétait la femme avec des inflexions caressantes. Je ne distinguais pas bien la voix de l’homme : je n’entendais que des exclamations confuses.
Tout à coup éclata dans la nuit ce rire strident, terrible, qui m’avait déjà glacé. J’étais à deux pas de la portière rouge. Elle se souleva brusquement. Je n’eus pas le temps d’apercevoir mon agresseur. Deux mains vigoureuses me saisirent à la gorge, et je tombai à la renverse, la tête sur les dalles.
*
Il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux. Je me trouvais dans mon lit, chez le père Guédric. Mège était à mon chevet.
« Que s’est-il passé ? » dis-je d’une voix éteinte.
J’éprouvais encore une douloureuse sensation d’étranglement.
« Il est sauvé ! s’écria Mège. Ah ! mon pauvre ami, tu l’as échappé belle. »
Mes souvenirs se reformaient peu à peu.
« Eh bien, tu sais maintenant quel était ce mystérieux inconnu ?
– Non. Je ne l’ai pas vu. Je sais seulement qu’il a une poigne solide.
– Je l’ai tué, dit Mège. J’étais inquiet. Je t’avais suivi, avec un pistolet chargé. Je n’ai eu que le temps de casser la tête à ton assassin. La Dame Rouge a quitté le pays cette nuit même. »
Et comme j’ouvrais des yeux égarés :
« Tu veux absolument connaître ton rival ? J’ai là son portrait. »
Il ouvrit un livre d’histoire naturelle et, sous une hideuse figure qu’il me désignait, je lus avec horreur :
GORILLE DU GABON
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(Carnioli, « Histoires étranges, » in Gil Blas, deuxième année, n° 260, mercredi 4 août 1880. Félix Vallotton, « Femme drapée de rouge tenant une cigarette, » huile sur toile, 1922)

























































