Cette année-là, j’étais resté plus qu’il n’est mondain d’y demeurer sur la côte d’Azur, flânant sur l’Esterel, mangeant en compagnie des pêcheurs d’adorables bouillabaisses cuites sur les pierres des plages, menant la vie de rêve d’un monsieur sans attaches nulle part, le bâton du touriste à la main, la culotte de velours usé aux jambes, les yeux sans cesse saturés de belles visions, d’un homme libre, en un mot. Mais enfin, lorsque mon gousset fut à peu près dégarni, il fallut bien aviser à le remplir et, tout de même, je ne pouvais pas songer, avec ma maladresse et mon inexpérience de citadin, à rentrer dans la grande corporation des pêcheurs de rascasses ou dans celle, non moins sérieuse, des cultivateurs d’oliviers, et je repris le rapide.
Je pensais fermement être tout à fait seul dans mon compartiment, et quelle ne fut pas ma contrariété d’y voir entrer, une seconde avant le départ du train, un monsieur qui, d’un air affairé, déposa dans le filet une boîte, sur laquelle il plaça, en guise d’enveloppe, une couverture de voyage. Puis il s’assit, étendit les jambes, secoua la tête avec énervement, fronça les sourcils, réprima un sursaut à l’instant où le convoi s’ébranla, enfin posa son front dans sa main et parut s’absorber dans une méditation compliquée.
Je l’aurais envoyé à tous les diables, ce monsieur, avec sa boîte et sa couverture, non pas qu’il me gênât beaucoup, mais enfin, je trouvais outrecuidant que, de tous les compartiments du wagon qui étaient absolument vides, il eût choisi le mien. Et je me dis : « Ce personnage me paraît faire partie de la nombreuse famille de ces gens qui ne peuvent supporter la solitude ; il va me raconter, d’ici un quart d’heure, les petites aventures de sa certainement stupide existence. Tenons-le à distance. »
Et, affectant une apparence des plus rogues, je collai obstinément mon front à la vitre, pour regarder le paysage, qui était divin, et dont la magie colorée me fit peu à peu oublier tout le reste. Si bien que je me retournai sans plus penser à l’importun et m’aperçus alors qu’il s’était endormi.
Enchanté de ce répit, je conçus le dessein de fumer une cigarette, mais le bruit que fit mon allumette contre le papier de verre réveilla mon compagnon qui, s’étant frotté les yeux comme quelqu’un qui cherche à reprendre conscience de soi-même, bondit tout à coup comme malgré lui, et retomba sur les coussins, blêmi, épuisé, en poussant un long et très pénible soupir.
« Oh ! mon Dieu ! me dis-je, ça y est. Il attire mon attention. Il se prépare… Sûrement, je vais apprendre que son fils a triché au baccara ou que sa femme a été enlevée par un chauffeur. »
*
Cependant, mon compagnon soupirait toujours. Et ces soupirs étaient accompagnés d’une mimique singulière : il se soulevait, se rasseyait, semblait résister à la pressante sollicitation d’une pensée impérieuse qui le torturait et qui – à la fin – le fit se lever complètement, soulever la couverture dont il avait enveloppé la boîte, dans le filet, en entrouvrir le couvercle d’une façon précautionneuse, regarder là-dedans avec une sorte d’intensité désespérée.
À peine eut-il vu, d’ailleurs, qu’un soulagement indicible parut lui être procuré. Sa figure s’éclaira ; il respira profondément, comme un homme qui étouffe et qu’on ramène à l’air libre ; un sourire de béatitude distendit ses lèvres. Il se rassit et se mit à me contempler avec une bienveillance extraordinaire.
C’était mon tour d’être inquiet. À n’en pas douter, j’étais en présence d’un fou, et on ne sait jamais ce qu’on risque avec les fous. Outre que celui-ci était d’une corpulence énorme et d’une force qu’eût certainement décuplée la colère. Je délibérai un instant si je devais ou non chercher un autre compartiment. Mais, j’eus honte devant moi-même, me traitai d’imbécile et restai là, ma cigarette éteinte aux lèvres, les yeux stupidement rivés au personnage, dont le sourire, d’ailleurs, disparaissait peu à peu, mais très, très lentement.
Cependant, lorsque le contrôleur vint perforer mon billet, je lui demandai brusquement pourquoi il n’y avait pas de sonnette d’alarme dans le compartiment.
À peine avais-je fini ma phrase que le monsieur se leva et dit, d’une voix saccadée :
« Mais enfin, – oui, monsieur, – pourquoi n’y a-t-il pas de sonnette d’alarme ? Si jamais j’étais att… enfin… en cas de danger, je n’aurais jamais le temps d’aller dans le couloir… »
Le contrôleur haussa doucement les épaules et les sourcils comme quelqu’un que ces éventualités laissent froid et disparut après avoir taillé ses petits confetti dans nos billets.
« Du reste, continua mon compagnon, comme pour lui-même, à quoi me servirait une sonnette ? J’ai mieux que cela… »
Il souleva de nouveau la couverture, le couvercle de la boîte et, comme tout à l’heure, parut entièrement soulagé.
Je me demandai à quel bizarre maniaque j’avais affaire et quelle chose singulière il pouvait bien regarder dans cette boîte, et pourquoi… Mais, malgré ma curiosité, ma crainte des confidences suffisait à tenir ma bouche close et je me contentai de regarder sans rien dire.
Il refit trois fois son manège jusqu’à Aubagne. Trois fois, il passa du sourire de la délivrance aux affres de la plus intense terreur. Ses yeux fixes contemplaient en face de lui un spectacle sans doute horrible. Et trois fois, un coup d’œil à la boîte mystérieuse suffit à le rassurer.
À la fin, trop intrigué et pensant d’ailleurs qu’il n’aurait pas le temps de m’en trop dire jusqu’à Marseille, je l’interrogeai.
*
Il me regarda longuement, d’un air profondément reconnaissant, et me dit enfin :
« Ah ! monsieur ! si vous saviez !… Ma vie est un enfer !… Sans cette cage, je crois que je deviendrais fou… Imaginez-vous, monsieur, que, depuis trois mois, et je ne sais absolument pas à la suite de quoi, j’ai des hallucinations, des hallucinations de l’espèce la plus épouvantable. Je vois des serpents… oui, monsieur, d’horribles serpents qui rampent vers moi, leurs dards dressés. Il y en a d’abord un, puis deux, puis dix, puis un fourmillement affreux. Ils s’approchent, ils me menacent. Je sais qu’ils n’existent pas mais, peu à peu, l’obsession devient si souveraine, si affolante, si précise, que cette certitude faiblit et je ne distingue plus rien que ce danger répugnant. J’ai peur, aussi peur de la démence que du péril… Alors, je n’ai trouvé qu’un remède… Vous savez que la mangouste mange les serpents, qu’elle est leur ennemie naturelle et leur fait la chasse. Là où une mangouste habite, il ne peut pas y avoir de serpents. J’ai une mangouste dans cette cage, et je ne m’en sépare pas, je voyage avec elle… Lorsque l’hallucination devient trop forte, je regarde dans cette cage et je suis rassuré, car je sais que là où est la mangouste, il ne peut pas exister de serpents. »
Il y eut un long silence. Je réfléchissais aux paroles du pauvre malade. Elles me paraissaient d’une étrangeté déconcertante. Quelque chose surtout m’en inquiétait ; je le lui dis :
« Les serpents sont imaginaires, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur, répondit-il.
– Alors, puisque vous le savez, qu’avez-vous besoin d’une mangouste vivante pour les détruire ? Elle ne saurait chasser des fantômes…
– Monsieur, répliqua-t-il, avec une hautaine logique, les serpents sont imaginaires, c’est vrai, mais ma mangouste, elle aussi, est imaginaire. »
Puis il prit la cage et la couverture, salua et sortit, car nous étions arrivés.
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(Francis de Miomandre, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 11890, mercredi 19 mai 1909 ; « Rikki-tikki-tavi et le cobra, » illustration de Maurice de Becque pour Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling, 1924)
















