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III
J’ai passé alors quelques jours des plus doux et des plus paisibles, dans ce petit pays perdu. Je travaillais du matin au soir, et, quand je voulais causer, je trouvais toujours le curé ou le professeur.
Ah ! les braves gens, auxquels je ne peux penser sans émotion, si naïfs, si fervents, si pleins de bienveillance tous les deux ! Ils se chamaillaient sans cesse et ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autre. Et, d’ailleurs, tout le monde les aimait : Don Trifonio, pour son zèle sincère et pour son inépuisable charité ; le petit professeur, pour son cœur d’or et sa gaieté continuelle. Sior Paolo était en outre un vrai savant, dont je constatai maintes fois la solide érudition.
Et puis, il y avait Amorosa…
Peu à peu, elle s’était apprivoisée ; elle venait me voir travailler, faire un bout de causette. De caractère facile, mais fort timide, craintive presque, elle parlait peu et semblait, en général, – on me l’affirma et je le crus sans peine, – éviter toute nouvelle connaissance : j’étais donc doublement flatté de l’intérêt qu’elle me témoignait. Je ne me faisais pourtant aucune illusion à ce propos ; dans sa manière d’être avec moi, il n’y avait absolument rien qu’une franche sympathie. Et cela, j’en rageais, parfois ! Mais je n’osais montrer le moindre dépit : cette fillette, l’enfant d’une simple aubergiste de village, m’imposait comme une princesse de contes de fées. Où donc avait-elle pris sa beauté délicate, sa grâce un peu fière et ses façons exquises ? On m’avait bien raconté qu’elle avait passé deux ou trois années dans un bon pensionnat de Trieste, car Siora Cattina n’avait rien épargné pour son éducation ; mais je croyais volontiers que cette distinction lui était naturelle et qu’elle lui venait de son père, dont le goût, singulièrement raffiné pour sa condition, avait choisi ce nom bizarre et joli d’Amorosa, – au grand scandale de sa raisonnable épouse et du bon curé, – ce nom qui lui allait, à cette charmante fille, comme s’il avait été inventé pour elle !
Remarqua-t-elle jamais combien je la trouvais délicieuse ? Je n’en sais rien ; le fait est que le cœur me battait un peu plus vite quand je voyais de loin les étincelles dont le soleil pailletait ses admirables cheveux d’or… Une chose me tourmentait : pourquoi était-elle toujours si pâle et souvent si triste ? Car, enfin, tout le monde la comblait de soins et de tendresse, – à commencer par Siora Cattina, qui ne pensait qu’à elle et ne vivait que pour elle. Quant à Don Trifonio et à Sior Paolo, c’était une adoration : ils ne savaient qu’imaginer pour la gâter à qui mieux mieux. Amorosa les aimait beaucoup aussi ; elle semblait avoir une petite préférence pour le professeur, qui en était fier ; elle allait lui faire de courtes visites au Musée, ce que du reste le curé n’approuvait pas – car toutes ces statues, toutes ces « idoles, » comme il s’entêtait à les nommer, ce n’était pas une société convenable pour une jeune fille. Aussi la grondait-il parfois, moitié riant, moitié fâché ; alors, le professeur entrait dans une fureur comique, s’embarquait dans des discussions interminables et finissait par apostropher le curé, lui reprochait d’être un vieux jaloux, qui ne pouvait supporter qu’Amorosa préférât sa compagnie, à lui, Sior Paolo, et la compagnie de ses belles statues, à celle de Don Trifonio et de tous les Patriarches d’Aquilée !.. Amorosa, là-dessus, avec un sourire, passait un brin de réséda dans la boutonnière du savant ; puis, afin de consoler Don Trifonio, elle lui promettait ses plus gros œillets, ses plus fraîches roses pour l’autel de la Madone.
Un soir, comme elle entrait dans la salle basse, je rassemblai tout mon courage :
« Vous avez été bien gentille pour le professeur et pour le curé, Amorosa, lui dis-je ; il n’y a que moi qui n’ai rien eu…
– Oh ! vous, monsieur Claude, répondit l’enfant avec son petit air de reine, vous n’avez besoin de rien. Vous partirez bientôt et vous nous oublierez tous. »
Un peu d’émotion fit trembler ma voix :
« Vous vous trompez, Amorosa, vous vous trompez… Vous n’êtes pas de celles qu’on oublie… »
Elle leva ses grands yeux vers moi, avec une expression ardente et singulière.
« Je sais que vous êtes un ami, monsieur Claude, un vrai, un bon ami ! » dit-elle lentement.
Et puis, par un geste charmant de confiance, elle me tendit ses deux petites mains blanches : je les pris et les baisai avec le plus tendre respect ; elle les retira doucement et sortit de la salle.
Ce fut la seule fois que mes lèvres effleurèrent les doigts fins d’Amorosa…
Cependant, mon tableau du Satyre avançait. – Je n’en avais parlé à personne, car c’était un sujet scabreux, qui avait le don de mettre tout le monde de mauvaise humeur. – Et je n’avais plus trouvé d’œillet rouge sur les marches disjointes.
Un beau soir, en rangeant ma boîte et mes pinceaux, je m’aperçus que plusieurs couleurs indispensables me manquaient. Comme j’étais allé, le matin même, travailler dans la forêt, je ne doutai pas de les avoir laissées dans l’herbe. J’en avais absolument besoin pour un autre ouvrage que je voulais entreprendre le lendemain, de très bonne heure ; aussi, je résolus d’aller les chercher tout de suite.
À peine arrivé sous les ilex, je sentis avec étonnement qu’un malaise pareil m’envahissait encore. C’était la première fois que je retournais le soir dans ce maudit bois : comme il était obscur et solitaire !
Je me secouai, me disant que cela devenait vraiment trop ridicule ; que je devais avoir l’esprit frappé par les insinuations de tous ces villageois superstitieux… Mais pourquoi ces arbres noirs bruissaient-ils si étrangement ? Car enfin, de jour, je n’avais jamais remarqué cette plainte sourde, continue, qui passait dans les branches… Halte ! est-ce que je n’entendais pas un bruit de pas traînant sur les feuilles mortes ?… Non… je m’étais trompé… tout était rentré dans le silence. Je continuai ma route, ne voulant pas céder à cette faiblesse inexplicable ; mais, tout à coup, je bondis et je m’arrêtai court.
Un éclat de rire, un éclat de rire sinistre, qui semblait finir en un long sanglot, tintait encore à mes oreilles : il venait de la clairière devant moi…
J’avoue que je fus sur le point de faire volte-face : une terreur irraisonnée m’avait saisi. Je me maîtrisai par un violent effort. Tout était redevenu silencieux, et je touchais presque au but. Sans lever la tête, – je l’avoue à ma honte, l’idée de voir la face ricanante du Satyre m’était insupportable, – je courus à la place où je devais avoir laissé mes couleurs : elles y étaient, en effet ; vite, je les ramassai, et, jetant un coup d’œil hâtif autour de moi, je m’assurai que la clairière était parfaitement déserte.
Pourtant, je ne m’étais pas trompé tout à l’heure… De nouveau, ce bruit de pas sur la gauche… et puis d’autres, à peine perceptibles ceux-là, qui s’en allaient vers le fond… Oui, j’en étais bien sûr maintenant, de deux côtés différents, des pas légers s’éloignaient rapidement de la clairière.
Je m’élançai vers le seul chemin praticable, et je regardai autour de moi et sous les taillis, sans rien découvrir de suspect ; d’ailleurs, il faisait déjà sombre, et les doubles pas furtifs se perdaient dans le lointain…
Avant de me renfoncer moi-même sous les arbres, une sorte d’instinct irrésistible me fit tourner la tête en arrière : le Satyre riait, d’un rire tellement hideux à la clarté des étoiles que je n’hésitai pas une seconde de plus… Je ne repris haleine qu’en me retrouvant sain et sauf sur la route d’Aquilée…
Le jour suivant, j’eus honte et je me jurai de dompter mes nerfs, qui décidément devaient être dans un état pitoyable. Aussi bien, ce que j’avais entendu m’intriguait fort et je voulais en avoir le cœur net.
Donc, le crépuscule venu, je repartis, – sans faire part de mon projet à personne, – et la nuit tombait quand je m’engageai sous les ilex.
Cette fois, je me sentais plus calme, et je cheminai sans encombre jusqu’au fameux carrefour. Mais là, nouveau saisissement : qu’y avait-il donc qui se blottissait aux pieds du monument solitaire ? Dans l’obscurité croissante, je distinguais vaguement une forme blanche, immobile… Oui, c’était une femme, assise sur les marches de pierre, adossée au piédestal. Très étonné, très agité, je m’avançai rapidement. La mousse amortissait le bruit de mes pas, et, quand je fus tout près, je retins une exclamation effrayée, – car il n’y avait plus de doute : c’était bien les cheveux d’or d’Amorosa que je voyais briller dans l’ombre. Son petit visage était caché dans ses mains fines ; elle pleurait tant qu’elle ne m’avait pas entendu venir.
« Amorosa ! m’écriai-je, douloureusement surpris ; Amorosa ! »
D’un bond, elle fut debout, les yeux dilatés, la bouche ouverte, tous les traits éclairés soudain par une indescriptible expression d’attente et de joie… Mais cela ne dura qu’une seconde et, dans le regard éteint subitement, passa une angoisse navrante.
« Ah ! c’est vous, monsieur Claude, dit-elle enfin d’une voix qui tremblait ; Dieu ! quelle peur vous m’avez faite !
– Amorosa, répétai-je, vous, ici !… dans cette obscurité… Vous savez comme votre mère craint les fièvres pour vous… Et puis, je croyais… »
Involontairement, avec une répugnance inexplicable, je regardai le Satyre.
« Est-ce que vous croyez, vous aussi, que cette pauvre statue est un portrait du diable ? répliqua la jeune fille, essayant de sourire. Oui, je sais… tout le monde le dit dans le pays, et Don Trifonio en est persuadé… Mais moi, non ! Je n’en ai jamais eu peur… Je viens quelquefois ici… Je l’aime… et il le sait bien, et, quand je suis triste, il me console… »
Et l’enfant appuya sa joue pâle, encore toute baignée de larmes, sur les pieds de bouc de l’affreux Satyre… Ah ! je ne l’avais jamais trouvé si affreux, et je ne pouvais supporter de voir cet adorable visage en contact avec ce sabot de brute obscène.
« Venez, venez, Amorosa ! dis-je un peu brusquement ; il ne fait pas bon pour vous ici ; il fait trop froid sous les ilex… vous tomberez malade… Venez, rentrons !
– Je veux bien, » murmura docilement la jeune fille.
Elle hésita cependant : sa main se posa, comme pour une caresse lente, sur les genoux du Satyre ; elle leva ses grands yeux clairs vers la face bestiale aux yeux d’ombre… Enfin, courbant la tête, elle descendit les marches et, ensemble, nous reprîmes le chemin d’Aquilée.
Le vent du soir gémissait de nouveau dans les branches ; mais, préoccupé, très inquiet, je n’y faisais pas attention. Nous nous taisions tous deux. Amorosa, les yeux à terre, frissonnait parfois. Quand nous arrivâmes au portail et sortîmes du parc, elle se retourna soudainement, et, pour un instant, son regard se fixa sur le blason de pierre. Puis elle se remit en route, sans mot dire. Nous approchions d’Aquilée quand elle parla pour la première fois :
« Monsieur Claude, dit-elle d’une voix timide, maman se figure que je suis allée chez tante Anzoletta…
– C’est bien, Amorosa, soyez tranquille, » répondis-je brièvement, froissé un peu.
Elle me regarda tristement, comme si elle avait voulu ajouter quelque chose ; puis elle soupira… Nous rentrâmes en silence au Buon Pastore.
Cette nuit-là, j’eus un rêve horrible : je voyais le Satyre qui emportait Amorosa… Seulement, il pleurait, lui aussi ; de grosses larmes scintillantes roulaient sur ses joues et dans sa barbe pointue…
Le lendemain, Siora Cattina, très pâle, me dit qu’Amorosa était souffrante et devait garder le lit. Le médecin fut appelé, resta longtemps chez l’enfant, et repartit, hochant la tête. Il revint le soir ; je l’attendais dans la rue et lui demandai anxieusement des nouvelles.
« Que voulez-vous ? fit-il en haussant les épaules ; la petite est délicate ; elle était souffrante, ces derniers temps. Elle doit avoir pris froid, et nos fièvres sont bien dangereuses, surtout à cet âge-là… Enfin, il ne faut jamais désespérer ! »
Je ne fermai pas l’œil de la nuit. Deux jours s’écoulèrent ; je ne touchais plus mes pinceaux. Je ne voyais plus Siora Cattina, enfermée là-haut. Le professeur et Don Trifonio arrivaient de grand matin ; ils passaient presque toute la journée dans la salle basse ; leurs bonnes figures désolées faisaient peine à voir.
Le troisième jour, me réveillant d’un sommeil plein de cauchemars, j’entendis des cris qui me glacèrent le sang dans les veines ; je m’élançai hors de ma chambre… Siora Cattina descendait en courant l’escalier étroit ; elle semblait hors d’elle-même. Accablée de fatigue, elle s’était endormie au chevet de la malade ; quand elle se réveilla, le petit lit était vide…
Mon Dieu ! où pouvait-elle être allée ? Dans la maison, on ne la trouvait nulle part… Sortir de nuit avec cette fièvre effroyable, avec le délire probablement, c’était se tuer… Où la chercher, mon Dieu ! où la chercher ?…
J’eus comme une illumination :
« Je le sais, moi, où elle est allée ! m’écriai-je ; à la forêt des ilex, au carrefour du Satyre !…
– Pour l’amour de la Madone, fit Siora Cattina, les deux mains aux tempes, par un geste de désespoir indicible, pour l’amour de la Madone, est-ce qu’elle est donc retournée là-bas ?… »
Il n’y avait plus à hésiter ; je lui dis rapidement notre rencontre au pied de la statue en ruine. Sans répondre une parole, Siora Cattina se précipita hors de la maison. Nos deux amis arrivaient à l’instant ; quelques mots brefs, balbutiés à voix basse par la pauvre femme, et Don Trifonio leva les yeux au ciel, tandis que le professeur gémissait tout haut.
Tous ensemble, nous courions aussi vite que possible à la forêt maudite ; si vite qu’en moins d’une demi-heure, nous étions au carrefour.
Hélas ! elle était bien là, couchée sur les marches, ses petits bras d’enfant repliés sous sa tête blonde ; ses longs cheveux d’or dénoués la noyaient tout entière… Un regard du professeur me suffit… Nos pleurs tombaient sur l’adorable visage, sur la petite bouche entrouverte, sur les grands cils sombres, qui voilaient à tout jamais les doux yeux d’aigue-marine…
Nous l’enveloppâmes dans le châle de Siora Cattina, que le désespoir semblait avoir changée en pierre ; – puis je la pris dans mes bras.
Comme nous rentrions sous les ilex, Don Trifonio se retourna ; ses yeux gris lançaient des éclairs, son poing fermé se tendit, menaçant, vers la statue, vers l’horrible Satyre aux yeux d’ombre ; les miens, remplis de larmes, ne virent plus si la bouche cruelle riait encore.
Le professeur baissa la tête…
Je quittai Aquilée quelques jours plus tard. Dans le petit cimetière voisin de la basilique, on voit une tombe couverte de fleurs, la seconde qui porte le nom d’Amorosa.

FIN
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(Princesse Alexandre de la Tour et Taxis, in La Revue de Paris, sixième volume, 15 novembre 1903 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil Grisailles, Paris : Librairie Henri Leclerc, 1907. Les illustrations sont extraites de la publication en volume.)
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