Quel émoi dans la paisible rue Beautreillis, lorsque l’on vit les quatre exempts accompagnés de douze soldats du guet sortir de la maison de M. de La Béjotière et jeter dans un fiacre, à grand renfort de bourrades, ce digne monsieur connu depuis vingt ans dans le quartier.
Les voisins s’attroupaient. Qu’est-ce qu’il y avait ? Pourquoi enlevait-on ainsi M. de la Béjotière ? Quel crime avait-il commis ? C’est ce que demandait aussi M. de La Béjotière en se débattant.
« C’est bon, dissimulez, misérable ! vous êtes dans votre rôle ; mais c’est peine inutile, vous êtes pris ! répondit un exempt ; et taisez-vous si vous ne voulez qu’on vous bâillonne.
– Serait-ce encore pour une conspiration comme au commencement de la Régence ? demanda tout bas un voisin à l’un des soldats qu’il connaissait.
– C’est ça et c’est pas ça… avec du pire, car il y a une femme assassinée, une très grande dame, m’a dit le sergent dans le tuyau de l’oreille ; elle descendait du coche de Lyon il y a une heure ; je l’ai vue, j’étais de garde…
– Et vous n’avez pas empêché le crime ?
– Elle était dans une grande caisse et c’est les commis des octrois qui ont découvert la chose… on dit que c’est horrible, voilà tout ce que je sais.
– Fouette, cocher, au grand Châtelet ! » cria l’exempt en chef.
Suivi au pas de course par l’escorte, le fiacre partit au trot ; les protestations du criminel se perdirent dans un grand bruit de ferraille. Les gens de la rue restèrent seuls à discuter sur cette mystérieuse affaire, épouvantés de la scélératesse de ce La Béjotière à la mine hypocrite de bon bourgeois rangé, qui préparait ainsi les plus noirs forfaits à l’abri d’une bonne réputation usurpée. En recueillant leurs souvenirs, quelques personnes de la rue cependant, plus perspicaces, déclaraient avoir déjà distingué un peu de louche dans ses allures, mais on a tant de choses en l’esprit à Paris, qu’elles n’avaient pas attaché assez d’importance à leurs observations.
Au Grand Châtelet, la noire et sinistre prison du bas de la rue Saint-Denis, tout était en remue-ménage ; on ne voyait que robes noires causant en groupes dans les couloirs tortueux et les salles de greffes, commissaires à l’air effaré, policiers et soldats du guet courant çà et là.
Justement M. le lieutenant de police était dans ses terres et remplacé pour quinze jours par M. le conseiller Pontillet que nous trouvons là occupé à entendre les rapports des exempts.
« Les commis des octrois, disait un exempt, étonnés de l’aspect d’une grande caisse arrivée par le coche d’eau à l’adresse d’un sieur La Béjotière, ouvrirent cette caisse et reculèrent épouvantés à la vue d’un cadavre soigneusement enveloppé. Prévenu, j’accourus en toute hâte et saisis la caisse. C’était en effet un cadavre, monsieur le conseiller, non le cadavre d’une personne du commun, mais celui d’une grande dame, d’un princesse encore inconnue ! Cela résultait d’un billet que je découvris épinglé aux toiles enveloppant la victime.
Monsieur le conseiller lut tout haut, fronçant si terriblement les sourcils à chaque ligne que sa perruque à la fin s’en hérissait sur sa tête.
« C’est fait, v. v. doutez de ce que v. allez trouver là-dessous ? je n’aurais osé esp. réussite si complète. J’espère serez satisf. Ce n’a pas été sans beauc. de peines et sans qq. dangers que je v. conterai une fois l’affaire faite ; il m’a fallu soudoyer de nombreux malandrins pour éviter d’être pris au port. Bien que je voie parfois dans mes rêves la princesse ci-incluse, telle qu’en ces beaux jours de jadis, ou bien dans l’état où je l’ai mise sous triple enveloppe, je n’ai aucun remords ! Point le temps de vous en dire davant. J’arrive dans huit ou dix jours par le prochain courrier ; au débarqué, je suis chez vous pour convenir des derniers arrangements. Précautions surtout, grandes précautions. »
– Le crime a été découvert il y a une heure, dit le commissaire, et l’homme est arrêté ; je viens de l’écrouer au Châtelet. Mes hommes, mis en campagne, m’ont apporté déjà ces premiers renseignements sur le sieur La Béjotière, je dois dire à monsieur le commissaire qu’ils ne sont guère bons ; voici :
La Béjotière, 50 à 55 ans, vit du revenu de fermes qu’il prétend avoir en Cotentin, célibataire, affecte des dehors simples et bonasses, habite depuis près de vingt ans le quartier, et cependant personne ne peut rien raconter de particulier sur lui, ce qui indique un homme très réservé et particulièrement fermé. On a remarqué seulement qu’il reçoit peu de monde et rien que des gens d’apparence discrète et réservée, comme pour ne pas se faire remarquer, ce qui est une indication mauvaise. Fait courir le bruit qu’il ne s’occupe que de sciences naturelles et de son petit cabinet de curiosités. Sort peu.
– Oh ! Oh ! dit le conseiller, voilà un homme inquiétant et dangereux… Monsieur le commissaire, il était de votre quartier ; comment n’aviez-vous pas l’œil sur lui ?
– Monsieur le conseiller, vous voyez, précisément. Les dehors tranquilles qu’il affectait…
– Devaient faire naître vos soupçons !… enfin, nous aurons la clef de cet épouvantable mystère. Allons interroger le criminel. »
M. le conseiller, suivi d’une noire troupe de commissaires et d’exempts, prit vivement le chemin de la geôle où l’on procédait aux premières formalités. Maintenu sur un banc par deux soldats, La Béjotière, rouge, effaré, la perruque en désordre, se leva vivement, avec un flot de protestations qu’un geste du conseiller arrêta dans sa gorge.
« Vous êtes pris ; avouez-vous votre crime ?
– Quel crime, monsieur… monseigneur ?… Quel crime ? Que me reproche-t-on ?
– Vous devez le savoir mieux que moi. Avouez, c’est le seul conseil que je puisse vous donner ; faites connaître le nom de votre victime et celui de vos complices, les motifs de votre crime infâme, et la clémence royale s’étendra sur vous ; j’obtiendrai que vous soyez seulement pendu !
– Pendu, moi, moi, moi… balbutia La Béjotière qui semblait prêt à s’évanouir.
– Ah ! ah ! il est lâche ; tous les criminels sont lâches quand ils se voient entre les mains de la justice. Avouez… quelle est cette malheureuse princesse assassinée par vos complices ?

– Une princesse… moi… je proteste !… Quelle princesse d’abord ?
– Le corps de votre victime est entre nos mains, avec une lettre de votre complice qui vous accable !
– Monseigneur, je ne connais pas de princesse…
– Vous persistez à nier ? Soit ; la question aura raison de votre obstination. Nous n’avons que l’embarras du choix, l’eau, les brodequins, etc., etc., l’ordinaire et l’extraordinaire pour les misérables endurcis de votre sorte.
– Grâce, Monseigneur ! je dirai tout. Je m’appelle La Béjotière, je ne connais pas de princesse, toute ma vie est vouée aux sciences, je suis à mon aise… quelques revenus… Qu’on fouille ma vie… je n’ai pas de vices… Jadis, dans ma jeunesse, les dominos, mais plus maintenant… et je n’ai jamais assassiné de princesse… ni même de simple bourgeoise… pas encore, je vous jure…
– Ce criminel me paraît le plus fort de ceux qui me sont passés par les mains de toute ma carrière, pensait le conseiller. Voilà une grosse affaire ! Il faut que je débrouille ce mystère avant le retour du lieutenant de police, cela ne peut manquer de me faire honneur ! »
Le plus noir cachot, au bas fond de la plus épaisse des tours du Châtelet, reçut le prisonnier soigneusement enchaîné à un anneau de la muraille. Un tas de paille pour tout mobilier, des bandes de rats pour compagnons, c’était assez bon pour un aussi sombre gredin que cet hypocrite bourgeois. La Béjotière passa naturellement une nuit affreuse en ce lieu d’infamie, où ses complices, il fallait l’espérer, devaient bientôt venir le rejoindre.

Pendant ce temps, la nouvelle du crime se répandait dans la grande ville, jetant l’effroi dans les cœurs. Le mystère affolait les imaginations ; la victime de ce crime abominable était une femme de qualité, une princesse égorgée sans doute en quelque cour étrangère, pour des motifs inconnus, quelque effroyable conspiration selon toutes probabilités. Aucune nouvelle de l’étranger ni des ambassades n’était encore arrivée ; on avait envoyé des courriers partout.
L’enquête, en attendant, se poursuivait à Paris avec la plus grande sévérité. M. le conseiller, dans l’intervalle des perquisitions chez La Béjotière et ailleurs, faisait tirer le criminel de sa basse fosse pour les interrogatoires. Le misérable s’obstinait en dénégations, malgré l’évidence ; il profitait de ce que M. le conseiller attendait, pour lui faire appliquer la question, le retour de M. le lieutenant de police, et l’instruction ne parvenait pas à percer les ombres mystérieuses enveloppant cette horrible affaire. Au grand émoi de la cour et de la ville, on ne découvrait rien, ni sur l’identité de la victime, ni sur les mobiles du crime. Du matin au soir, la foule assiégeait le Châtelet et défilait dans une pièce où le corps de la victime était exposé, la figure découverte, horrible à voir. Personne ne l’avait reconnue, ce qui n’avait rien de bien extraordinaire, puisque, d’après le billet du complice, c’était une princesse étrangère.

Exempts et commissaires étaient sur les dents. M. le conseiller seul restait calme ; le complice ne pouvait manquer de se faire prendre, et tout se découvrirait. Dix jours se passèrent ; le soir de ce dixième jour, M. le conseiller faisait subir à La Béjotière son vingtième interrogatoire, lorsque s’éleva tout à coup une rumeur dans les couloirs ; le commissaire chargé de surveiller la maison de La Bejotière accourait, suivi d’une troupe d’exempts et de gens portant une énorme caisse.
« Nous le tenons ! Monsieur le conseiller, nous tenons le complice, lié et bâillonné solidement, car il s’est défendu, le gredin ! Nous le tenons !… et aussi, je le crains bien, la preuve d’un nouveau forfait… Voyez ! holà ! vous autres, jetez le gredin dans ce coin et déposez cette boîte aux pieds de M. le conseiller !
– Horreur ! fit le conseiller, se levant tout pâle ; une seconde boîte, en tout semblable à la première ! Déficelez, dénouez, faites sauter le couvercle ! »

Ah ! ce ne fut pas long ; il ne fallut pas plus de deux minutes pour découvrir dans la seconde boîte le cadavre soigneusement enveloppé d’une seconde victime ! Un frisson courut ; le sang se glaça dans les veines de tous les assistants, bien habitués pourtant aux plus tristes spectacles.
« Procédons immédiatement à la confrontation de ces deux gredins. Amenez La Béjotière et le complice ! »
La Béjotière, tenu par deux soldats, poussa un cri lorsqu’il fut en présence du complice bâillonné.
« Ah ! Ah ! dit le conseiller, vous le connaissez !
– Je… je… oui, je le reconnais, balbutia La Béjotière, c’est mon… ami…
– Nous vous tenons ! Maintenant, débâillonnez cet homme. Parlez, ou la question tout de suite ! Le nom de cet homme ? Les noms de vos victimes ?
– Monseigneur, fit La Béjotière, c’est mon ami Trudon, homme d’étude comme moi, cousin de M. du Tremblay, consul de Sa Majesté à Alexandrie d’Égypte…
– Monsieur, cria le complice, la raison de ce traitement à d’honnêtes gens comme La Béjotière et moi ?
– D’honnêtes gens, misérables, quand les cadavres de vos victimes sont là ! La question vous fera dire le nom de la grande dame étrangère, une princesse assassinée par vous, mise en triple caisse et envoyée à votre infâme complice…
– La princesse ?… envoyée ?… Hein ? Quoi ? ce serait… mais, vous, La Béjotière vous ne l’avez donc pas vue ?
– On va vous traîner devant les tristes restes de votre première victime…
– La princesse ! ma première victime, mais, Monsieur, elle a quatre mille ans, ma princesse, peut-être davantage, comme celle-ci que je rapportais avec tant de soin et que vous venez d’abîmer ! Ce sont des momies d’Égypte, une grande rareté, – il n’y en a pas d’autres dans Paris, – que j’ai pu acquérir et rapporter grâce à mon ami le consul ! »

M. le conseiller devint soudain rouge d’émotion ; puis il pâlit en fronçant les sourcils. Commissaires et exempts se regardaient avec des airs d’incrédulité.
« Et celle-ci que vous avez là, poursuivait le complice, je voulais charger mon ami La Béjotière de l’offrir au cabinet de Sa Majesté avec quelques momies de chats et de lézards qui sont encore dans le fiacre où vous m’avez pris… Êtes-vous convaincu, Monsieur ? »
Le conseiller réfléchissait.
« Puisqu’ils entrent dans la voix des aveux, dit-il, qu’on leur donne un cachot convenable ; l’instruction éclaircira tout cela. »
Le pauvre La Béjotière poussa un soupir de soulagement. Il ne fallut pas plus de trois semaines, M. le conseiller y ayant mis beaucoup de bonne grâce, pour faire éclater son innocence. Son cabinet de curiosité eut sa perle rare, la momie de la princesse, et le Musée Royal eut les autres ! Mais La Béjotière dut changer de quartier, ses voisins s’obstinant à le tenir pour un criminel redoutable sauvé par de hautes protections.

FIN
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(A. Robida, in Le Grand Illustré, supplément d’actualités du Journal d’Indre-et-Loire, n° 9 et 10, dimanches 15 et 22 mai 1904)
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