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(René Char, in Cahiers d’art, XXVIIe année, n° 11, décembre 1952)
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(René Char, in Cahiers d’art, XXVIIe année, n° 11, décembre 1952)
Depuis la dynastie des Ming, l’Empire du Milieu n’avait pas admiré un poète qui sût, comme le faisait M. Ho, célébrer la beauté féminine. D’un pinceau minutieux et passionné, il décrivait l’envol parfait des sourcils plus effilés que la feuille du saule, l’attrait de la bouche semblable à une cerise blessée, la grâce pliante et fragile de la taille, souple comme un jonc, et il évoquait, avec une infinie délicatesse, le trouble enchantement qu’éveille, chez tout homme de goût, la vue des petits pieds pareils aux boutons des lotus.
Un jour, au cours d’une promenade dans la montagne, M. Ho s’égara sur la piste d’un rêve, et tandis qu’il cherchait à retrouver sa route, il découvrit, tapi dans des massifs de camélias et de rhododendrons, un petit temple de pierre grise. Un vieux prêtre parut au seuil et invita le poète à goûter, aux pieds des dieux, un instant de repos et le calme de la prière.
M. Ho brûla devant la statue de l’Ange gardien du District quelques bâtonnets de parfums et quelques lingots d’or en papier, et se reposa doucement dans la pénombre dorée. Il se disposait à partir lorsque son regard se fixa soudain sur une peinture qui ornait un des murs du petit temple.
Dans un jardin fleuri, au bord d’un étang couvert de nénuphars d’ivoire et de nacre, une jeune fille, debout, semblait attendre… Ses tresses noires pendaient sur ses épaules, en serpents d’ébène, et les étuis d’or de ses ongles étincelaient comme des rayons.
M. Ho, immobile, fasciné, resta figé dans une extase ; il perdit la notion de ce qui l’entourait, sa vue se troubla, tout son être se tendit vers cette beauté inaccessible qu’un génie seul avait pu créer et… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple ; il sentit que ses pieds quittaient le sol, son corps flotta un instant dans l’air chargé des fumées de l’encens, et il passa à travers le mur pour se trouver dans le jardin fleuri, au bord de l’étang couvert de nénuphars, la main dans celle de la merveilleuse jeune fille.
Et M. Ho oublia tout ! Sa bibliothèque, ses pinceaux, ses disciples.
Des jours, plus courts que des minutes, passèrent sans qu’une pensée du monde vint le distraire de son adoration.
L’été avait fui, l’automne fermait les coupes éblouissantes des nénuphars de l’étang, et les fruits courbaient les branches des arbres du jardin, quand, un soir, au moment où les amants improvisaient des vers sur l’éternité de leur amour, un terrible coup de tonnerre retentit. M. Ho quitta les bras qui l’enlaçaient, et sortit du pavillon qui abritait toutes ses joies, pour chercher dans le ciel les signes menaçants de l’orage ; il sentit autour de lui la pénombre dorée, et, à travers des temps et des espaces… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple et le vieux prêtre dit en s’inclinant :
« La nuit vient. Je crains que l’illustre seigneur ne retrouve pas facilement le chemin de son honorable demeure. Il vaudrait mieux qu’il daignât se remettre en route sans tarder. D’ailleurs, cette peinture est la seule que possède notre humble asile de piété… »
Les dernières lueurs du couchant entraient par la porte du temple. M. Ho regarda encore une fois le mur mystérieux sur lequel étaient peints le jardin, l’étang, la jeune fille…
Les arbres du jardin craquaient sous le givre, l’étang glacé était plus terne qu’une lame d’étain, la jeune fille pleurait, le visage caché par sa manche de soie, et ses belles tresses d’adolescente étaient relevées pour former maintenant le chignon des épouses…

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(Marguerite Moreno, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, trente-neuvième année, n° 14154, mercredi 20 décembre 1922. « Vue nocturne du Matsuchiyama et du canal de Sanya, » estampe de Hiroshige Utagawa, 1856-1859)
Un an s’en va, un an s’en vient ; et dans moins de sept mois, vingt ans se seront écoulés depuis le début de la guerre. Il me semble pourtant que c’était hier. Quand arriva cet événement fatal, je n’avais pas encore trente-huit ans. Ardent et plein de jeunesse, et même réputé boute-en-train parmi des compagnons d’armes dont beaucoup n’avaient pas plus de cinq lustres et montraient plus d’âge et de gravité que moi, je croyais la jeunesse et la vie infinies. Ces trente-huit ans-là, si pleins, passés à tant explorer le jardin des Sciences, le jardin des Lettres, le jardin d’Amour, avaient été très longs, délicieusement longs. Dans la jeunesse, le temps musarde, et même, dans l’enfance, il est interminable. Et maintenant, je suis effrayé de l’accélération que sa course a prise depuis la guerre. C’est fou ! Au secours ! On me vole des jours ! Cela n’est pas de jeu !
Voyons… en 1914, mon fils aîné était un petit garçon de neuf ans, je le vois encore comme il était ; et ses frères étaient garçonnets ou poupons. J’ai encore ces petites voix dans mes oreilles et je suis deux fois grand-père déjà !
C’est trop court. On n’a le temps de rien faire. Si vingt années ne sont que cela, et si ça va de plus en plus vite, pauvre de moi ! Dans vingt ans, c’est-à-dire demain, j’aurai 77 ans… ou plus rien du tout.
J’ai souvent entendu dire que les hommes, au moment où ils vont mourir, repassent en une minute tous les événements de leur vie. C’est comme un film, qui se débobine, une rapide série d’images. Ceux qui nous ont révélé cela, ce sont des noyés qui n’ont pas été tout à fait noyés mais qui ont eu l’âme au bord des lèvres et que l’on a rappelés à la vie alors qu’ils avaient déjà débobiné le film. Eh bien, en y réfléchissant, cela ne me surprend pas. La vie est une pauvre petit bobine de rien du tout. Il nous semble que le cinéma dure et, en effet, pour les plus chanceux, il dure des quatre-vingts ans et même plus ; mais c’est parce qu’il est tourné au ralenti. En vérité, il y a si peu de chose là-dedans, qu’on peut tout voir en quelques secondes. Quand on se résume, – même si l’on a été un homme abondant en œuvres, – comme le total se réduit ! Tenez, depuis que je sais tenir une plume, je n’ai guère passé de jours sans noircir du papier ; quand je regarde la collection, le volume m’en paraît gros ; mais quand je la relis, je m’aperçois avec une grande humilité que j’ai fait foisonner, en somme, un bien petit nombre d’idées, toujours les mêmes. Je n’étais sur terre que pour dire cela, cette poignée de pensées-là… Vraiment, il n’y a pas de quoi se gonfler !
Et puis, comme le temps n’est rien par lui-même, comme il n’est qu’un rapport de succession entre des faits, si une seconde contient cent faits et si une année n’en contient pas plus, la seconde et l’année s’équivalent ; l’une n’est pas plus longue que l’autre. J’ai lu dans les « Mille et une Nuits, » de mon cher et célèbre ami J.-C. Mardrus, le conte d’un certain homme à qui un magicien ordonne de se plonger la tête dans un bassin plein d’eau. Aussitôt que cet homme eut la tête dans l’eau, il se vit transporté dans un lieu lointain, où il s’établit marchand, se maria, eut des enfants. Si je me souviens bien (car je n’ai pas relu ce conte depuis longtemps), il devint roi de ce pays, fut envahi par une armée ennemie, livra des batailles et… brusquement se retrouva la tête sortie du bassin d’eau à côté du magicien souriant. Toute cette longue et trouble existence, il l’avait vécue, ou plutôt rêvée, dans le temps à peine appréciable de mettre sa tête dans l’eau et de la retirer.
À quel pauvre leurre nous laissons-nous prendre ! À notre dernier jour, nous nous apercevrons que nous avons à peine vécu, que cela ne fut pas plus long qu’une purge à prendre ou qu’un dimanche à passer à la campagne. Et pourtant, nous en serons-nous fait des cheveux pour organiser ce bout de vie-là ! Que d’efforts perdus pour nous y installer ! Que d’importance donnée au pauvre personnage que nous jouons dans la pièce ! Et que de souffrances, que de larmes pour des malheurs qui ne sont, en somme, même les pires, que des embêtements très passagers, puisque tout finit demain ! Oh ! vous qui êtes tristes ou désespérés, prenez un peu de patience, allez, ce ne sera pas long. On ne sait pas assez ça. Je commence à avoir l’âge où on le comprend ; mais je n’espère pas le faire entendre à ceux qui ont encore de la jeunesse et des illusions. Que ce soit tant pis ou tant mieux, – et quand ce sera fait, il n’y aura ni tant pis ni tant mieux, – dans vingt ans d’ici, c’est-à-dire dans quelques jours, dans quelques heures, le roi, l’âne ou moi, nous mourrons.
Le roi, l’âne ou moi ? Il serait plus exact de dire : le roi, l’âne et moi…
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(Octave Béliard, in Annales africaines, quarante-sixième année, n° 2, lundi 15 janvier 1934. Līvijas Endzelīnas, « Pulksteņi, » huile sur toile, 1979)
Ce récit fait partie d’une série de chroniques fabuleuses. J’espère que le ton et la féerie vous plairont, bien qu’ils soient différents de mes habituelles histoires.
A. D.
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J’étais installé dans un village avec Martinien. Un métier tranquille et de bonnes soirées que je passais à jouer aux cartes avec le maréchal-ferrant, tandis que Martinien flânait dans les rues. Je me demande quel plaisir il y trouvait. Deux lampes électriques éclairaient tout le village, un désert absolu empli du parfum des fumiers, des rosiers, des phlox et des terres immenses d’alentour.
Martinien ne songeait pas aux filles, mais il errait. Peut-être écoutait-il les conversations derrière les portes. Il me demanda un soir si je croyais que vingt ans (il avait vingt ans) ou même cinquante suffisaient pour connaître les choses essentielles du monde et que personne n’a jamais pu dire, étant donné la brièveté de chaque vie humaine. Malgré les traditions, on ne peut constater que des faits approximatifs ou à la rigueur, pour peu qu’on s’y intéresse, quelques faits scientifiques. Mais le vent du soir apporte des paroles inconnues, dont, après bien des années d’études, on parvient tout juste à saisir des bribes.
« Laisse-moi jouer aux cartes, ai-je dit à Martinien, et ne fais pas tant d’embarras.
– Mais il y a quelque chose de bizarre autour de ce village, » prétendait Martinien.
Soit ! Puisqu’il le désirait je ne demandais pas mieux que de chercher avec lui, et le dimanche suivant nous parcourûmes les rues silencieuses, et finalement nous sommes sortis du village par la route des Pleux. Partout des chaumes emplis de corbeaux qui se levaient lourdement et s’en allaient, loin de nous, poursuivre leurs occupations. Soudain, nous fûmes surpris par l’air sauvage de ce plateau qui cependant portait les traces honorables d’une civilisation que j’estime, malgré tout le mal qu’on en dit : la petite route parfaitement goudronnée, les poteaux télégraphiques ajourés en ciment, les bornes récemment peintes. Mais c’était comme s’il y avait eu un signal impossible à percevoir parce qu’il avait peut-être trop d’acuité. Donc, scrupuleusement, nous avons pris à tâche d’interroger les alentours et sans nous faire beaucoup d’illusions.
Là-haut, cette buse tendrement crucifiée montait contre le vent. Une lièvre regardait par-dessus les herbes d’un fossé lointain. Les alouettes immobiles dans le ciel chantaient comme si jamais elles ne devaient redescendre. Enfin, une fille que nous ne connaissions pas vint à passer sur la route et elle semblait beaucoup plus préoccupée qu’il n’est naturel par sa démarche et par sa beauté. Mais tu sais bien que de pareils incidents se remarquent tous les jours. Alors, mon fils, il faut bien avouer une fois de plus…
« Une grande friche entre deux champs de blé, » m’as-tu dit soudain.
Il existe sans doute des lieux privilégiés, où il faut absolument que l’on découvre quelque chose, et toi, Martinien, tu as découvert le chemin au milieu de la friche.
Ce chemin restait d’abord enfoui sous un gazon frais, où l’on aurait peut-être pu déceler la trace d’anciennes ornières. Un peu plus loin, il se dénudait ici et là, comme foulé par le passage de quelque troupeau très léger ou très ancien.
« Il ne vient pas de moutons par ici certainement, me dis-tu. Cette friche est inhospitalière et pleine de cailloux.
– Les moutons mangent des cailloux tout aussi bien, ai-je observé avec humeur.
– Ce sont des gens qui viennent là, reprit Martinien.
– Et où iraient-ils donc ? »
Je ne me lasserai jamais de me montrer désabusé en toutes circonstances. C’est mon rôle, et Martinien en fera son profit s’il lui semble bon. Mais je fus le premier à reconnaître combien il était étrange que ce chemin s’arrête comme par enchantement devant une petite barrière de graminées. J’entends bien que le chemin ne se perdait pas dans la broussaille : il se terminait avec netteté comme au pied d’un mur. Si des gens s’avisaient d’y venir, ils ne devaient jamais aller plus loin et se contenter de parcourir les cent pas du chemin en partant de la route.
Nous avons exploré en tous sens la friche, afin de chercher l’ombre de quelque piste qui eût prolongé notre chemin ou une bifurcation qui en fut issue. Nous avons essayé d’imaginer, grâce aux accidents du terrain, les courbes que naturellement aurait épousées toute allée commode. Enfin, Martinien eut l’idée de considérer l’horizon. Devant la forêt lointaine, on apercevait un champ d’osier qui paraissait divisé en deux bosquets. Nous traversâmes toute cette friche encombrée de chardons, puis un champ de betteraves, avant de parvenir à l’oseraie, mais arrivés là nous avons constaté que si les osiers formaient bien deux groupes distincts, c’étaient de multiples fondrières qui les séparaient, et non pas une voie tracée. Au-delà, on voyait encore une friche désolante, semée de laitues bleues et de chardons.
Nous sommes revenus au village dans la soirée, un peu dégoûtés de notre manie de trouver des signes dans la campagne, mais presque sûrs d’avoir tout au moins surpris l’indice d’une légende locale. Nous avons interrogé le maréchal et plusieurs personnes dignes d’estime. Tous nous ont répondu qu’ils ne connaissaient pas de chemin dans la friche, une terre impossible que personne n’avait jamais pu débarrasser de ses cailloux.
« Peut-être des gamins qui ont fait un jeu, prétendait quelqu’un. Par exemple, ils auront voulu fabriquer une sorte de terrain d’aviation pour leurs petites mécaniques ou leurs montgolfières. »
Un autre nous faisait observer que le fossé séparait la route de notre chemin et qu’aucune voiture ne s’y serait engagée sans difficultés.
Mais la présence de l’invisible est difficile à ignorer. Nous sentions les réticences de certaines gens, et même une vague inquiétude. En réalité, s’ils ne savaient rien sur l’origine de ce chemin (qui pouvait être malgré tout une très ancienne voie charretière), les uns et les autres avaient observé parfois que des animaux s’y donnaient rendez-vous (en petit nombre et selon les affinités normales) : des lièvres, des perdrix, des campagnols, et finalement des chiens qui flairaient seulement la trace du gibier. L’épicier finit par nous révéler ce fait, mais on n’était pas sûr, et l’on exagère toujours, ajoutait le maréchal. Et puis qu’est-ce que ça pouvait nous faire ?
Nous n’avons pas manqué, vers la fin de l’été et au cours de l’automne, de faire quelques promenades sur la route pour observer ce qui se passait sur notre chemin. Nous n’eûmes pas la chance de surprendre la plus modeste réunion d’alouettes. Tout juste deux corbeaux et un moineau certain soir. Les chasseurs parcouraient le terroir et bouleversaient toute la faune.
« Encore une fois bredouilles, me disait Martinien. Je ne me promènerai jamais plus sur cette route. »
Et, cependant, au lieu de te sermonner sur ta naïveté déçue, je t’ai fait observer au long des jours que plus la pluie, la boue et les brouillards pesaient sur ce terroir, mieux on éprouvait la certitude qu’un moment viendrait où nous verrions ce que peu de gens avaient su voir ou regarder. Le témoignage du chemin vide restait dans notre souvenir, et il fallait attendre quelque événement nouveau.
Cet événement survint, et nous ne l’avons pas compris tout aussitôt. Vers la fin du mois de décembre, il se mit à neiger. C’était de la poussière de neige que le vent balayait comme une fumée le long des toits et des fossés. Nous avons eu le désir de nous promener dans la campagne pour voir comme tout avait changé et nous sommes allés, sans nous concerter, sur la route des Pleux. Nous nous sommes arrêtés devant la friche, là où le chemin commençait, et nous examinâmes l’étendue blanche. Des centaines d’hectares jusqu’à la forêt, qui seule demeurait sombre à l’horizon. Alors, nous avons vu notre chemin nettement prolongé au loin, sous la neige qui avait soudain dessiné ses contours. Comment donc ? N’avions-nous pas cherché avec la plus grande attention les moindres traces ? Mais nous n’avions pas songé que la voie pouvait s’élargir considérablement, et la neige faisait paraître une vaste piste tout à fait plate au milieu de la friche, qui était encombrée sur toute son étendue de mottes de terre, de taupinières et de blocs de silex. Sur la piste, les silex semblaient enterrés ou ne formaient que de légères bosses. La végétation de l’été nous avait empêchés d’observer cela.
« Alors ? me dis-tu.
– Allons voir. »
La piste ne menait pas aussi loin que nous le supposions, mais dès l’entrée on apercevait une dizaine d’empreintes parallèles faites par des pattes d’oiseaux. À un certain endroit, la neige était demeurée intacte, car les oiseaux avaient dû s’envoler, mais nous avons retrouvé leurs empreintes (exactement le même nombre d’empreintes) à trois cents pas, et bientôt nous pouvions voir d’autres traces venues de toutes parts dans la plaine et qui confluaient en formant enfin un véritable sentier. Ainsi, cela n’avait pas d’importance que la vaste piste, dont nous avions soupçonné les prolongements, soit devenue invisible lorsque nous eûmes dépassé les champs d’osier. Il suffisait de chercher où se rendaient les animaux. Nous marchions à droite et à gauche de leurs pistes afin de ne rien effacer, et nous étions honteux de la grossièreté de nos foulées.
Nous dûmes cheminer pendant trois heures. Nous avions donc parcouru environ une douzaine de kilomètres, maintes fois perdu et retrouvé les traces, lorsque nous avons songé à nous orienter. Comme nous étions sûrs de nous être dirigés vers le sud, nous aurions dû, depuis longtemps, atteindre le bord de la vallée, c’est-à-dire la falaise de l’Île-de-France ( pour m’exprimer en termes nets). Nous avions traversé une grande coupe de forêt presque aussi dénudée qu’une clairière et nous avions retrouvé une plaine que nous ne connaissions pas, semée de bosquets, et qui nous semblait occupée par des prairies onduleuses aux contours très irréguliers (autant que la neige nous permettait d’en juger). Les empreintes des animaux devenaient plus nombreuses, quoique, malgré tout, on ne pût en compter qu’une trentaine peut-être, puis, soudain, elles se dispersèrent en tous sens.
« Nous voilà bien avancés, dit Martinien.
– Peut-être nous sommes arrivés, » lui ai-je répondu.
Devant nous se dressait un bosquet plus vaste dont la lisière était chargée de ronces et nous vîmes courir vers ce bosquet une perdrix dont une aile restait étendue et traînait dans la neige. Une aile magnifique dans son abandon et colorée de sang. Nous avons voulu poursuivre l’oiseau, afin de le saisir et de le réconforter si c’était possible, mais il disparut dans les ronces. Nous avons cherché à contourner le bosquet. Ses dimensions se révélaient de plus en plus grandes et nous sommes parvenus à une allée qui y pénétrait et où la neige était demeurée absolument intacte. Nous nous décidâmes à longer cette allée bordée d’abord de sapins, puis de hêtres très élevés. L’allée débouchait sur un espace dénudé d’une dizaine d’hectares avec de grands creux et des buttes. Une maisonnette s’élevait au flanc de la première de ces buttes. C’est avec une grande hâte que nous sommes allés jusque-là, et, pendant un moment, nous avons cru saisir un secret inouï.
Devant la maisonnette, il y avait une cour entourée d’un mur. Nous avons ouvert une porte basse et nous nous sommes trouvés, très fâchés de notre impolitesse, en présence d’un vieillard assis sur un billot et qui tenait entre ses mains une perdrix blessée. Il tamponnait l’aile avec un mouchoir imbibé d’alcool de menthe.
Le vieillard ne manifesta aucune surprise à nous voir et sourit malicieusement. Nous lui avons dit aussitôt, en nous excusant, que nous étions perdus et que nous désirions savoir le nom de ce lieu.
« Comment êtes-vous venus jusqu’ici ? » nous demanda l’homme.
Cela nous ennuyait de l’avouer, mais la perdrix blessée était un merveilleux témoignage en notre faveur. Nous avons expliqué que nous étions venus à travers champs et que nous avions suivi des pistes d’animaux.
« Beaucoup de petits animaux viennent par ici en automne et en hiver, dit le vieillard en berçant doucement sa perdrix.
– Mais comment ça s’appelle « par ici » ? » demanda Martinien.
Le vieillard leva une main :
« C’est un endroit comme beaucoup d’autres, répondit-il ; mais apprenez tout de même que vous êtes arrivés au bout du monde.
– Quel bout du monde ?
– Un lieu où aucun étranger ne vient jamais. À cent pas de la maison, il y a un hameau de dix feux, que vous ne pouvez apercevoir en venant chez moi, car il est masqué par une butte. Le chemin qui y conduit, et qui vient de la route nationale numéro cinq, s’arrête à l’extrémité du hameau contre la butte même. »
Le vieillard fit un geste pour signifier à Martinien qu’il était inutile d’objecter que c’était là un accident géologique assez commun. Jamais, nous confia-t-il aussitôt, ni représentant de commerce, ni médecin, ni vétérinaire, ni contrôleur ne venait ici, depuis de nombreux siècles sans doute. Les habitants allaient faire leurs provisions au bourg et ils ne se fiaient qu’à eux-mêmes et aux plantes pour soigner leurs maladies et celles des vaches et des moutons. Le hameau possédait une épicerie, une mairie. Tous les mariages se faisaient entre voisins, et, quand il y avait de l’excédent pour l’un des deux sexes, les laissés pour compte demeuraient célibataires ou attendaient patiemment le hasard de quelque veuvage.
Je voyais bien que Martinien brûlait de déclarer à l’homme qu’il se moquait de nous. Mais les gestes patients de notre faiseur de contes arrêtaient toute démonstration.
« Pas de chasseurs chez nous, ajouta-t-il, et le gens parlent si peu qu’on les prendrait pour des muets. Moi-même, je n’ai pas dit vingt mots depuis l’été. Alors… »
Il se tut et nous restions suspendus. Nous considérions la perdrix qui tentait avec confiance de battre des ailes, non pour s’envoler, mais pour caresser le visage de l’homme. C’est à ce moment que nous avons cru surprendre un très grand secret, parce que le moindre mot, le moindre objet, le moindre geste devenaient soudain très beaux et inexplicables. Cet envol simulé de la perdrix, la douceur de la neige et des yeux du vieillard nous récompensaient de notre course, même si rien de ce qu’on nous disait n’était vrai.
« Oui, des animaux viennent souvent par ici, nous dit l’homme ; du moins ceux qui savent que c’est le bout du monde. »
Il n’y avait pas de vent. Un beau soleil brillait sur la neige. Le vieillard se leva et nous demanda si nous voulions entrer chez lui. Nous nous sommes excusés et nous sommes partis.
Nous désirions visiter le hameau. Nous l’avons aperçu le long d’une butte, derrière les saules. Les maisons semblaient rafistolées et raccommodées par des bricoleurs. Nous sommes entrés à l’épicerie, où l’on pouvait trouver tout ce que l’on désirait. Nous avons demandé quelques biscuits et autres articles, et l’épicière nous servit sans nous dire un mot, et sans répondre à nos questions. Elle fit notre compte sur un papier qu’elle nous tendit. Une fois ressortis dans l’unique rue du hameau, nous avons rencontré deux petites filles qui se sont enfuies à toutes jambes et un jeune homme qui brouettait du foin. Nous l’avons interrogé sur le nombre d’habitants, nous lui avons demandé pourquoi il n’y avait pas d’église. Il ne fit pas attention à nos paroles et nous dit simplement :
« La chapelle est de ce côté. »
Puis il nous tourna le dos.
« Allons-nous-en, » dis-je à Martinien.
Nous sommes restés un quart d’heure dans la rue déserte. Personne ne se montra, mais, soudain, deux faisans dorés débouchèrent d’un porche et passèrent tout près de nous. Ils se dirigèrent du côté de la chapelle.
Ce n’était pas bien malin de retrouver la route nationale, puisqu’il n’y avait que ce chemin. Nous l’avons retrouvée non sans joie, avec ses autos crasseuses ou magnifiques. Nous nous taisions. Quoi qu’il en soit, même si le vieillard n’était qu’un fallacieux instituteur en retraite, nous avions visité le pays le plus ignoré de la terre.
Quand j’ai revu le maréchal-ferrant, je lui ai dit :
« Nous sommes allés, hier, au bout du monde, figurez-vous. »
Il nous considéra avec gravité.
« Ah ! vous savez maintenant, » me dit-il.
Quelques personnes dans ce village connaissaient l’existence du hameau du bout du monde, mais on se gardait d’en parler, et, seulement une fois ou deux par an, quelques gamins hardis se rendaient en secret là-bas pour regarder de loin le hameau et voir les bêtes apprivoisées.
Martinien, permets-moi de raconter l’histoire quand nous changerons de pays, au printemps (puisque nous ne restons jamais en place). Personne ne la croira et voilà encore une histoire perdue. Personne, sauf un ami ou une amie que nous ne connaissons pas encore, et ce sera justement le bonheur de notre prochain printemps.
FIN
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(André Dhôtel, in Istanbul, quotidien du soir politique et littéraire, soixante-dix-huitième année, n° 1206, 1207 et 1208, jeudi 22, vendredi 23 et samedi 24 décembre 1955 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil La Chronique fabuleuse, dans sa réédition augmentée au Mercure de France en 1960. Elle a également fait l’objet d’une édition séparée avec une pointe-sèche d’Edmond Rigal et un poème d’André Dhôtel, Arenella Édition, 1982. « Chemin de campagne, » gravure de Pierre Dubreuil, 1965)
D’où sortait-il ? De quelle gouttière était-il tombé ? Je n’osais pas le regarder, de peur de lui faire honte. Plusieurs fois j’avais détourné la tête, feignant une grande indifférence. Mon Dieu ! l’affreux animal ! J’étais mortifié rien qu’à le voir sur mes talons ; ce chat, si ce nom pouvait lui être donné, avait un aspect vraiment lugubre : il allait, semblable à un fantôme, laissant traîner sa queue dans la neige, le poil hérissé de glaçons, les flancs abattus comme ceux d’un ballon dégonflé. Il était maigre, maigre. On s’apercevait bien vite que sa peau avait été faite pour un autre ; elle flottait sur l’échine et formait un gros pli sous le ventre ; non seulement le vêtement était trop large, mais encore on y voyait des trous… et des plaies… à travers les trous ! Il n’avait qu’une oreille.
Cette oreille se dressait, raide de froid, sur son crâne. À la place de la seconde, la main du hasard avait jeté un emplâtre de boue. Puis, il était jaune, ce qui contribuait à le rendre laid. Avec son air tremblant, sa robe sale, on l’eût pris pour une grande feuille morte. Je l’avais rencontré en sortant de la maison paternelle. J’avais pris le trottoir ; lui avait pris le ruisseau. Il me regardait en clignant les yeux. « Tu vois, pensait-il, c’est là toute la différence qui existe entre nous. » Quelle humiliation !
Le trottoir était plein de neige. De temps en temps, on voyait une glissade sur le ruisseau, une glissade brillante, ainsi qu’une lame d’acier. Pour en profiter, il fallait me mettre au niveau du chat : consentir à tant de bassesse, jamais !… Quand venait la glissade, le pauvre diable, lui, crochetait ses pattes sur la glace, y incrustait ses griffes, flairait son chemin, poussait un miaulement triste et arrivait au but comme sur des roulettes. Il butait contre le moindre obstacle, se relevait en miaulant toujours tristement. Quelquefois, il fixait sur moi son œil jaune ; alors, un frémissement inquiet agitait sa queue, son oreille semblait faire des efforts inouïs pour se remuer.
« Pourvu qu’on n’aille pas croire, murmurai-je, que c’est le mien ; pourvu que je ne trouve pas Gustave, Alfred ou Léopold… Bien sûr, cette bête va me donner du ridicule ! »
J’entendais déjà les quolibets de mes camarades : « Où l’a-t-il déniché ? – Est-il fier de sa trouvaille ! – Ne l’approchez pas, son chat lui a donné la gale ! – Mettons-les en fourrière tous les deux. –Pst !… Pst !… » Ensuite la bande des grands : « Voilà Oreste et Pylade ! – À la porte, Oreste et Pylade ! » etc.
Je craignais particulièrement les railleries de Célestin, le premier de la division.
On disait tout bas qu’il avait une « bonne amie » ; la preuve, c’est qu’il avait dans sa case un cœur en massepain avec une flèche de papier doré collée dessus ; la preuve encore, c’est qu’un jour, le pion de troisième l’avait appelé « Adonis, » et que le surnom lui en était resté. En classe, aucun n’eût pu dire si Adonis était une injure ou un compliment du pion. Enfin, si je rencontre Célestin, il ne manquera pas de placer sa phrase habituelle : « C’est Daphnis et Chloé ! » On aimait tant à se moquer de ma pauvre personne ! Maudit chat !…
Heureusement que la rue était à peu près déserte. Les devantures des boutiques s’entrouvraient à peine. Les marchands soufflaient dans leurs doigts derrière les vitrines fardées. Une petite pauvresse, un gros balai à la main, écartait la neige à l’endroit où passent les voitures. Le ciel noir lui promettait beaucoup d’autres balayages, mais la petite fille promenait son instrument avec une lenteur désespérante. Les bras tendus n’étaient que la continuation du manche de son balai. En passant devant elle, je fis sauter mon paquet de livres sur mon dos, en criant d’un air dégagé : « C’est-y à toi, ce vilain chat ? » La petite leva la tête, et ne me vit point ; son regard était gelé. C’est égal, c’en était une qui savait maintenant qu’il ne m’appartenait pas.
Le chat tenait bon. Il continuait de rouler sur les glissades et de tomber sur les tas de neige. Je sifflais, je tapais du pied, je l’injuriais sournoisement. Ah oui ! il miaulait d’une voix chevrotante, il m’escortait toujours. Le sentier du devoir était tracé pour lui dans l’ornière de ma route. Misérable chat !… Je pensais à une gravure que j’avais vue dans un magnifique livre sur la table du salon. Cette gravure représentait une forêt verdoyante : au premier plan, un jeune homme, peu vêtu, tâchait d’éviter un monstre hideux qui le poursuivait et dont la mâchoire était armée de sabres-baïonnette. Au second plan, on voyait des êtres cornus regardant la scène sous des branches d’arbres. Je songeais que le jeune homme peu vêtu avait, sauf le costume, une grande analogie avec moi. J’étais poursuivi aussi par un monstre, et, malgré l’absence de sabres-baïonnette, je lui soupçonnais de mauvaises intentions.
Au bas de la gravure, il n’y avait point de légende ; seulement, papa, m’ayant trouvé, un jour, le livre sur les genoux, le prit, le remit vivement à sa place, en me disant : « Ça ne te regarde pas ! » Je n’étais pas plus obéissant qu’un autre, mais, en revanche, je n’avais aucune curiosité. Il y a des contes pour les enfants, il y en a pour les grandes personnes : chacun doit garder les siens. Ma réflexion me tint lieu de morale.
Cependant, en tournant les feuillets du livre mystérieux, j’aurais appris des choses intéressantes : j’aurais appris d’abord que le poursuivi de la gravure s’appelait Adonis, Adonis ! le modèle de Célestin ; que le poursuivant était un sanglier du nom de Mars, etc., etc. « Bast! pensai-je, le monsieur qui a perdu ses habits court après, et le monstre, c’est un fantassin qui s’est déguisé pour lui faire peur. » Dans mon esprit, je ne séparais pas le fantassin de ses armes.
Sapristi ! j’aurais donné dix billes, des grosses ! oui, pour que le chat eût tourné à gauche ; il tourna à droite en même temps que moi. Tous deux, nous rencontrâmes… devinez qui ? – La demoiselle de Célestin-Adonis ! J’en étais bien sûr. Elle allait en classe avec sa bonne ; elle avait une robe pareille… C’était bien celle-là. Célestin, un jour de promenade, l’avait montrée à un grand ; il avait dit : « Tu vois cette demoiselle… » puis il avait chuchoté un tas de sottises, qui lui valurent un pensum. Oh ! un fameux. Justement, il fallait que cette demoiselle… Le chat miaula en s’enfonçant dans un amas de neige sale. J’étais si troublé, que j’ôtai ma casquette. La demoiselle me rit au nez. C’était peut-être bien du chat qu’elle riait. N’importe, la fureur me prit ; j’avais autant de vanité qu’un homme raisonnable. Aussi bien qu’un homme, je sentais le ridicule. J’ôtai mes mitaines, je ramassai une poignée de neige et puis… vlan !… Ah ! la drôle de mine ; on aurait dit qu’il sortait d’un baquet d’écume de savon.
Nous étions au coin d’une rue sombre : au bout, était le collège ; au coin, il y avait une borne. Le chat se traîna jusqu’à la borne en se secouant. Ses flancs se gonflaient, se dégonflaient… Une vraie balle élastique qu’on viendrait de piétiner… V’lan !.. une deuxième boule de neige, pétrie dure, cette fois. Oh ! plus d’oreille, je lui ai cassé sa dernière ! Coquin, chenapan, ça t’apprendra à suivre un collégien… Une troisième boule… Pion de chat ! pensum de chat ! chat système métrique !… et toujours des boules !…
Quand je crus la correction suffisante, je vins examiner mon ennemi : il était étendu sur l’échine, ses deux pattes de devant toutes droites en l’air ; on aurait dit qu’il suppliait ! Son œil vitreux s’emplissait d’eau. Je posai machinalement mes livres sur la borne et je lui passai le bout de mon pied sur le ventre… Un son vague et doux monta jusqu’à moi : ce bruit monotone qu’on nomme vulgairement ron-ron : le merci du chat que l’on caresse.
Je me baissai, je remis mes mitaines, craignant les griffes ; je le touchai plus délicatement. Il ouvrit tout grands ses yeux jaunes : deux belles topazes qui luisaient, luisaient comme au doigt de maman. Puis il poussa un miaulement plus chevrotant que tous les autres, ronronna doucement et mourut !
À dix ans, on a une conscience. « Pourquoi l’as-tu tué ? me dit ma conscience ; était-il méchant ? – Non, il ne m’a pas fait de mal, mais c’était un bête ! – Ah ! c’est donc une preuve d’esprit que tu as donnée en le tuant ? Il était bête, ce chat, mais il ne t’aurait jamais lancé une boule de neige. – Il était si laid ! – Crois-tu être plus beau, maintenant qu’il est mort ? »
De grosses larmes roulèrent sur ma vareuse. Je me mis à genoux, je fis un trou au pied de la borne, j’y plaçai ma victime ; ensuite, reprenant mes livres, je m’enfuis à toutes jambes.
À la porte du collège, il y avait un mendiant. Que faisait-il là ? « Cet âge est sans pitié. » Un petit garçon, en entrant, lui mit un sou dans la main. Un sou : le prix des billes, et le petit garçon murmura : « Mon Dieu ! c’est pour le chat jaune ! »
Périgueux, le 29 novembre 1877.

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(Rachilde, « Variétés, » in L’Estafette, mercredi 12 juin 1878 ; in L’École des femmes, première année, n° 19, jeudi 6 novembre 1879. Cette nouvelle a été reprise aux Éditions du Fourneau, dans la collection « Juvenilia » [n° 3], en 1984, tirée à 150 exemplaires sur vergé Symphonie avoine. « Félin et fleurs, » estampe de Michel Jamar)
Nous nous regardâmes, lui et moi, et je répondis d’un ton assuré :
« Ne craignez rien, Marpha, et vivez en paix. Il n’y a que moi qui suis imprégné du fluide ordonnateur et j’attends avec confiance l’heure d’accomplir cette mystérieuse mission dont je suis investi. »
Rassurée, la blonde femme éclata de rire et elle eut pour moi ce regard que j’avais déjà remarqué.
Au bout de quelques mois, Marpha quitta Chavarande ; ils n’étaient pas engagés l’un à l’autre et cette rupture se fit sans heurts ni chagrins. Mon ami n’y pensa même plus au bout de quelque temps et les jours continuèrent à passer. »
Burgelin cessa de parler. En racontant cette histoire, il avait, peu à peu, repris une voix plus ferme, une démarche plus assurée ; ses yeux brillaient et, sauf la défroque lamentable, il avait retrouvé un pâle reflet de l’homme d’autrefois. Mais, en coupant son récit, il parut en proie à une émotion vertigineuse ; il me regarda avec stupeur, puis regarda autour de lui, fixant les gens qui nous croisaient avec une méfiance épouvantée ; ses joues reprirent leur teinte blafarde ; ce tremblement, que j’avais remarqué en lui, tout à l’heure, au nom du disparu, reprit sa course le long de ses nerfs, et je sentis, sous mon bras, son bras qui vibrait comme un carreau secoué par le vent.
« Alors, dis-je, impatienté de ce silence, vous ne continuez pas ? »
Il passa la main sur son front d’un geste inconscient.
« Si ! si ! mais je vous en prie, ne me prenez pas pour un fou. Je n’ai jamais raconté cela à personne ; on ne m’aurait jamais cru. Pourtant, voyez ce que je suis devenu. Ne pensez-vous pas que la cause doit en être terrible ? »
Il respira fortement, me regarda encore, puis continua :
« La veille de ce matin funèbre où vous découvrîtes le corps de ce pauvre Chavarande, j’étais à Brétigny, avec lui. Nous avions dîné tous deux dans le jardin, car il faisait beau et chaud ; paisiblement enfoncés dans nos fauteuils, au bout d’une pelouse fleurie, sous des arbres aux fraîcheurs tombantes, nous parlions en fumant. Je ne sais pourquoi, l’image de Marpha se présenta dans le miroir de mes souvenirs. J’en parlai à Chavarande, qui eut un geste insouciant :
« Ma foi, je ne sais pas trop ce qu’elle est devenue, dit-il. J’ai appris seulement qu’elle s’était entichée d’un original qui l’a emmenée en voyage. Depuis, je n’ai plus de ses nouvelles. Il y aura bientôt un an que je l’ai quittée ! »
Nous ne parlâmes pas d’elle davantage. La soirée se continua, tranquille et charmante ; le jardin était baigné d’une ombre veloutée, le parfum de fleurs enivrant. Le bruit faible d’un ruisseau accentuait la fraîcheur de sa sonorité limpide. Nous étions, tous deux, parfaitement heureux et calmes, et nous ne pensions sans doute à rien.
Soudain, le chien de Chavarande, qui sommeillait à nos pieds, se leva brusquement. Il flaira l’air avec inquiétude et grogna. À ce moment précis, la cloche de la porte du jardin sonna, avec un grand son clair dans le silence.
« Qui diable vient à cette heure ? murmura mon ami. Je croyais pourtant la porte fermée. »
Son chien semblait en proie à une terreur grandissante ; son poil se hérissait et son corps tremblait.
« Qu’a donc ce pauvre Stick ? » dit Chavarande, qui n’avait pas bougé.
Et, comme je faisais mine de me lever pour aller voir :
« Ne bouge donc pas, dit-il. Si c’est un fâcheux, nous le verrons d’ici avant qu’il nous voie et nous saurons comment le recevoir. Aurais-tu peur, par hasard ? »
Je tendis l’oreille : aucune rumeur suspecte, autour de nous, à part les mille bruits d’un jardin touché par le soir, fusion des feuilles, des insectes, de la sève ou de l’eau. Et ce glissement imperceptible que je remarquais ne pouvait être que l’hésitant passage du vent. Mais, dominant les odeurs captivantes des parterres, une senteur vive et violente s’élevait peu à peu, irritant nos narines.
Chavarande ne bougeait pas ; il fumait avec sérénité.
Enfin, au détour d’un buisson épais de lauriers, une forme humaine, une forme de femme apparut ; elle avançait vers nous avec hésitation. À la lueur faible de la lampe qui nous éclairait, je distinguai des vêtements qui flottaient autour de son corps, comme des voiles déchirés. En même temps, l’odeur violente progressait, me raclant la gorge. Quelle était cette bizarre visiteuse qui venait ainsi vers nous, en silence ?
Chavarande se souleva un peu et dit, d’une voix ferme : « Qui va là ? » Nul ne parla, mais la femme s’avança encore.
« Répondez ou je tire ! »
Et comme, à cet ultimatum, personne ne parlait davantage, mon hôte leva son bras armé d un revolver et fit feu. On marchait toujours. Posément, sans surprise, Chavarande tira les six coups de son arme, mais, à chaque détonation, l’ombre avançait d’un pas et, quand le barillet fut vide, elle était debout et près de nous.
Je ne bougeais plus ; j’avais peur ; j’étais prisonnier de cette terreur paralysante qui vous étouffe à la gorge, vous liquéfie la cervelle, vous attache là où vous êtes comme à un poteau de torture. Et je vis que Chavarande, toujours maître de lui, avait levé la lampe vers le visage de cette inconnue que les balles ne touchaient pas et il poussa un cri horrible. C’était Marpha ! Ce ne pouvait être qu’elle, n’est-ce pas ? car je me souvenais brusquement de ce qui s’était passé, il y a un an ! Mais une Marpha épouvantable, hideuse, une pourriture qui marchait. Son visage était noir et boursouflé, comme une figue rouge trop mûre ; la peau craquait, se fendait de toutes parts, laissant jaillir des purulences ; les yeux semblaient avoir coulé le long des joues, jusqu’au bout du nez sans forme, et pourtant, dans ce trou des prunelles, quelque chose brillait et remuait. Ses cheveux, si blonds et si beaux autrefois, étaient collés en longues mèches raides, souillées par place de taches rougeâtres ; pourtant, quelques-unes des tresses avaient conservé un peu de leur reflet doré. Sa bouche avait disparu, rongée, dévorée, et, à travers cette plaie aux bords émiettés, les dents intactes et blanches luisaient, donnaient un sourire sans nom à cette face de cauchemar.
À travers les vêtements en lambeaux, on voyait le corps gonflé par une sève, dont le travail féroce se devinait à cause de la peau tendue sous d’intérieures poussées ; à travers les déchirures de la chair, quelque chose de blanc et de symétrique apparaissait, ossements mis patiemment à nu. De cet amas inouï, une odeur infâme, corruptrice s’exhalait, souillant la nuit, étouffant les fleurs, tuant toute la vie autour de nous, et par instants on pouvait entendre le bruit indéfinissable fait par des millions de mâchoires invisibles qui déchiquetaient cette chair abandonnée aux obscurs ouvriers de la mort.
Chavarande restait immobile, le bras tendu avec la lampe qui éclairait ce spectre ; je voyais l’horreur grandir dans ses yeux. Comme moi, il avait dû se souvenir brusquement de l’ordre donné à Marpha, il y avait un an. Obéissante, la femme accourait vers son maître… mais la mort l’avait donc laissé sortir de son royaume ?
« Pas ça ! pas ça ! » balbutia mon ami, en voulant reculer.
Les dents du spectre s’ouvrirent, la langue s’agita dans la bouche. Mais aucun son ne vint à mes oreilles. Puis, lentement, poussée par une force supérieure, Marpha ouvrit les bras et toucha Chavarande. Celui-ci eut un râle, lâcha la lampe qui se brisa… je ne vis plus rien. »
Burgelin s’arrêta ; il suffoquait. Sans doute revoyait-il cette horrible scène, car ses mâchoires claquaient, ses yeux s’exorbitaient. Pourtant, qu’y avait-il de véridique dans cette histoire ? En vérité, je commençais à regarder mon compagnon avec cette idée, que son cerveau battait la chamade.
« Que se passa-t-il ensuite ? » demandai-je quand même.
Burgelin baissa la tête.
« Quand je revins à moi, il faisait à peine jour et, comme toujours, je crus avoir rêvé. Mais, à peine debout, je vis Chavarande étendu, au bout de la pelouse, mort, les bras chavirés, les yeux pleins de l’horreur éternelle ; autour de sa bouche, il y avait un cercle noirâtre, hideux, boursouflé. N’était-ce pas les stigmates du baiser de la morte obéissante ? Je me souvins de ce que j’avais vu et, cravaché par une peur sans merci, une peur qui ne m’a jamais quitté depuis, je me sauvai comme un misérable.
– Ah ! dis-je d’un ton apitoyé, je comprends enfin que vous ayez été ému, bouleversé. Pauvre ami, quels souvenirs terribles vous portez là !
– Mais non ! s’écria-t-il avec agitation ; vous ne comprenez rien ! Il y a autre chose qui me tue lentement, pire que ces souvenirs ; la peur qui me tenaille ne vient plus de ce qui s’est passé, mais de ce qui doit venir !
– Qui peut vous menacer encore ? »
(La fin au prochain numéro)
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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 946, lundi 26 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)
À Paul Arène.
Le bourdon de la cathédrale sonnait dans l’air du soir les coups d’une agonie, et la plainte des cloches vibrait, lente et sonore, par-dessus la petite ville apaisée.
. . . . . .
« C’est-il pour M. le chanoine, Madelon ?
– Oui, Mar-Josèphe, c’est pour M. Camus.
– Il va donc plus mal, Madelon, qu’on lui sonne les transes ?
– Il est fini ! Mar-Josèphe. »
Mar-Josèphe secoua la tête : « Pauvre monsieur Camus ! » dit-elle ; puis, se rapprochant, elle demanda à voix basse :
« Mais, dans le définitif, est-ce qu’il les avait les estigmates ?
– Ben ! Mar-Josèphe, il y en a qui disent, comme ça, qu’il les avait ; d’autres qui disent qu’il ne les avait point !… Le marguillier, lui, dit qu’il les avait. »
. . . . . .
En réalité, il ne les avait pas, et c’est de quoi mourait le saint homme.
*
Après avoir vendangé vaillamment dans les vignes de Dieu au sein d’un petit doyenné de 6,000 âmes, M. Camus s’était vu élever par Monseigneur à la dignité de chanoine du Saint Chapitre. Ce nouveau poste le débarrassait du tracas de la vie pastorale ; il allait goûter, enfin, dans le recueillement, le repos si doux et la paix ; il allait retrouver Jambonnet, un vieil ami de vingt ans, chanoine comme lui. Indépendamment de l’honneur qui lui était fait, M. Camus ressentit une joie profonde à la pensée de sa nouvelle fortune.
C’était alors un petit homme grassouillet, bedonnant et très haut en couleurs. Comme il avait toujours aimé l’arboriculture, il prit pour s’y loger, rue de l’Évêché, une maisonnette très proprette, attenant à un grand vieux jardin, tout plein de beaux arbres fruitiers, qu’on nommait le « Courtil des Moines. »
Il vécut là, heureux, prenant grand souci de son corps, jardinant, occupé de cuisine et d’œuvres pies, content, trouvant à l’œuvre de Dieu des perfections exquises.
Depuis trois ans, il vivait ainsi, quand, un jour, à la vente d’un saint prêtre espagnol, mort fou, il se rendit acquéreur, moyennant un écu, d’un gros lot de littérature mystique. C’étaient, en quinze volumes énormes, la vie et les œuvres des grands saints extatiques.
Le chanoine ne tarda pas à se passionner déraisonnablement à ces pieuses lectures ; son imagination s’exalta, et bientôt des envies le prirent d’être marqué, lui aussi, du « sceau de cette élection suprême de la grâce. »
Il disait à Jambonnet :
« Oui, je me sens pris, comme eux tous, de ce génie mélancolique des Thébaïdes, et, comme eux, je voudrais me consumer, au-dessus de toutes les affections terrestres, en effusions contemplatives… Les hallucinations même de ces solitaires ont une douceur qui enthousiasme et un éclat qui éblouit… »
Jambonnet branlait la tête :
« Il devient fou, mon pauvre Camus. »
Un matin, M. Camus congédia sa pieuse gouvernante, qui partit en pleurant, bannit son chien, son chat, et ferma sa porte à double tour.
*
MM. les chanoines apprirent, non sans surprise, la détermination de leur collègue ; mais cette nouvelle n’excita point leur jalousie. De tous les ordres ou congrégations religieuses, seuls, ils n’avaient point leur stigmatisé, et ce fut avec un intérêt bienveillant qu’ils virent l’un d’entre eux se consacrer entièrement à la dure et pénible conquête : ils comprenaient que l’honneur en devait rejaillir sur le corps tout entier. Aussi, presque tous vinrent le visiter, le félicitèrent et le mirent en garde contre les découragements probables.
Mais, Jambonnet, prévoyant les tortures qu’il allait en coûter à son pauvre Camus pour être l’élu de Dieu, blâmait ses collègues de leurs manœuvres égoïstes : « Vous l’excitez, disait-il ; vous avez tort ! Camus n’est pas un mystique ! » Et, s’élevant hardiment contre ces pieuses extravagances :
« Ce n’est, d’ailleurs, là, disait-il, – et il répétait à satiété cette redondance qu’il jugeait une heureuse trouvaille de mots, – ce n’est là, dans la voie du salut, que superfétation surérogatoire ! »
Sur quoi, M. Camus l’appelait : « Tentateur ! » et lui disait : « Va-t-en ! »
*
Et, seul maintenant, dégagé de tous les devoirs de toutes préoccupations de la vie pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de l’ascétisme le plus sévère et méditait incessamment en Dieu.
Durant les premiers temps, plus d’une fois, le corps cria, se tordait, pâmant d’être ravitaillé. L’ascète le traînait avec répugnance jusqu’à l’office ; là, lui jetant en pâture quelques maigres rogatons : « Tiens, disait-il, repais-toi, corps vil et méprisable ! » Mais le corps souffrait trop pour se montrer sensible à de pareilles injures, et, maintenant contre l’âme ses droits à la vie, il réparait, sans façon, ses longs jeûnes.
Ce n’était pas tout : quand le saint homme avait bien mangé, de lourds engourdissements le prenaient. « C’est peut-être un sommeil mystique qui me gagne, » disait-il, exprès s’abusant et prenant ce prétexte pour s’y abandonner : « Dormons en Dieu. » Il dormait, puis au réveil venaient les lourds regrets et les cuisants remords.
Et, de plus belle, il reprenait, humilié, sa lutte pour les stigmates. Il travaillait à évoquer en lui le crucifiement du divin Maître. Il en passait et repassait en esprit les phases douloureuses, tâchant de s’exalter davantage à toute contemplation nouvelle. Hélas ! malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à s’absorber au point de perdre conscience de lui-même, et, souvent, se jetant contre terre pour susciter en lui la vision de chutes douloureuses, il se prenait à faire d’horribles grimaces et, le lendemain, se trouvait des bleus aux genouillères.
Quand même, il bravait la faim, la soif, la privation de sommeil ; il appétait aux stigmates, il y tournait son âme, l’y bandait courageusement.
Mais il avait beau jeûner, ne plus dormir, se jeter en pâture aux plus terribles pénitences ! aucun des symptômes prévus n’apparaissait et nulle voix d’en haut ne lui criait : « Courage ! »
Jambonnet, de temps en temps, le venait visiter ; pour lui seul, la porte du reclus s’ouvrait encore.
« Eh ! bien, comment ça va, mon pauvre Camus ? demandait-il au saint amaigri.
– Je crois que ça vient, » répondait l’ascète.
Et, se mettant en posture de la croix, il disait, après s’être exalté quelques instants :
« Ne voyez-vous rien, Jambonnet ?… Non, mais ne voyez-vous point la paume des mains s’ensanglanter ?… les extrémités rougir, une sorte de stigmate passager et fugace ?…
– Oui, mon pauvre Camus… Mais bien fugace ! » répondait, sans y croire, le chanoine Jambonnet.
M. Camus eût tout donné pour un soupçon d’exsudation sanguine ! Deux ou trois fois, il fut même tenté de hâter par un peu de supercherie l’échéance de stigmates qui tardaient bien à venir.
Il essaya, puis fut pris de remords : sa bonne âme répugnait à de pareilles manœuvres : il aimait mieux attendre encore ; il attendit. – En vain !
*
Cependant, les pieux et violents exercices du saint chanoine duraient depuis un an, et toute son économie s’en était profondément troublée. Il semblait un échalas ; les roses des joues étaient flétries, l’œil éteint. On eût eu pitié vraiment de voir, dans ce corps autrefois si tranquille, le sang s’abandonner à des aberrations de circulation étranges, se jeter sans motif dans des affolements imprévus ou se glacer, sans raison, dans des marasmes mortels.
Et le corps, mis à cette rude discipline, s’exténuait de jour en jour, s’abîmait ; enfin, n’en pouvant plus, épuisé, – tant pis pour l’âme ! il aima mieux mourir. Et voilà que le gros bourdon lui sonnait l’agonie.
Près de la couche, un grabat, Jambonnet disait, séchant une larme :
« C’était bien mon idée, mon pauvre Camus, que vous n’y viendriez pas !
– Je crois que j’étais bien près, cependant ! » râlait l’ascète d’une voix dolente, en contemplant son corps si pitoyablement mis à mal.
Et il se raidissait, espérant encore ici-bas – au point de les atteindre là-haut – les ravissements célestes, couronnement de ses désirs.
« Oui, j’étais bien près !… »
Et comme Jambonnet branlait la tête :
« Je le sens bien, pardi ! » murmura-t-il d’une voix à peine entendue.
Ce furent ses dernières paroles.
Vers l’aube, il mourait.
Il mourut comme un saint.
*
Mais Jambonnet a toujours pensé que le Souverain Juge lui fut sévère pour avoir mis en pareille misère son petit corps grassouillet, avoir banni ses bêtes et ses gens, et laissé avorter en sauvageons pitoyables les beaux fruits du « Courtil des Moines. »

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(Frédéric Cousot, in L’Écho de France, journal du matin, littéraire & politique, sixième année, n° 2620, samedi 26 mars 1892 ; Pierre Paul Rubens, « Saint François d’Assise recevant les stigmates, » huile sur toile, c. 1633)
(Cote deuxième de l’inventaire de mes châteaux
en Espagne, comprenant la théorie philosophique
du roman.)
À M. BENJAMIN C.
Explique-moi, cher ami, quel désir immodéré pousse tous les hommes à écrire leurs mémoires ? Plaisir singulier que nous trouvons à dire comme le Pigeon de La Fontaine : « J’étais là, telle chose m’advint, » lorsque nous n’avons pas même pour nous écouter une chère colombe sensible et aimante, lorsque nous pouvons à peine espérer être lus de quelques désœuvrés. Car, où ai-je été, moi, par exemple ? Une chose m’est-elle advenue quelque peu digne d’intérêt ? Sans doute j’ai bien rencontré sur l’étroit et court chemin de ma vie quelques aventures simples et vulgaires comme celles de Graziella et de Raphaël. Mais qui songerait à de pareilles fadaises si le style de Lamartine n’en avait pas fait de merveilleuses œuvres d’art, comme ces terres grossières dont Bernard Palissy a fait d’inestimables curiosités ? Et moi qui n’ai, ni comme eux les secrets sublimes de l’art, ni comme le baron de Trenck, ou Latude, d’émouvantes aventures à raconter, que pourrai-je t’écrire pour satisfaire le caprice de mon esprit ?
Peu d’existences, cependant, ont été aussi remplies que la mienne. Des passions ardentes, des transports exaltés, des émotions poignantes ont brisé ma santé, usé ma mémoire, fatigué ma réflexion, épuisé ma sensibilité.
C’est que pour l’homme qui pense s’ouvre un monde nouveau, des régions inconnues : le mysticisme, cette théocratie peuplée de prodiges ; le scepticisme, cette démocratie aux mœurs indépendantes et curieuses ; l’idéalisme, ce royaume des abstractions ; le rationalisme, cette république aux habitudes sévères et studieuses ! Les mystères de la foi, les vérités de la raison ! Bientôt, l’esprit ne veut plus repasser cette porte dorée qui l’a conduit dans le pays des rêves. Il y fait sa vie, y évoque ses passions, y concentre ses affections. S’il daigne descendre sur la terre, c’est pour y habiter ces châteaux en Espagne, ravissantes demeures, si splendides, si riches, si séduisantes ! La réalité qu’il rencontre, il en fait, bon gré mal gré, l’élément de son idéal. La paysanne que voit Don Quichotte est sa Dulcinée, son âne est une haquenée, sa toile grossière une admirable étoffe de Perse, et le blé qu’elle crible des diamants qu’elle choisit pour sa broderie.
Don Quichotte ! caractère sublime, où se trouvent réunis la délicatesse de l’esprit, la grandeur de l’âme, la noblesse de la conduite, et ce culte divin de l’imagination qui peut seul nous élever au-dessus des petitesses de notre temps. Te rappelles-tu, cher Benjamin, le discours chez les chevriers ? te rappelles-tu ces mille passages où le chevalier de la Manche témoigne de son intelligence éclairée des arts, de son respect de la femme, de son courage, de son humanité, de son dévouement ? Et pourrais-tu voir avec les épiciers, dans ce livre, la critique de toutes ces vertus et l’exaltation des penchants sensuels et des préjugés vulgaires de Sancho Pança ? Ne penses-tu pas que Cervantes en a fait, au contraire, la plus sanglante satire de nos modernes sociétés ?
Ainsi donc, cher Benjamin, laisse-moi t’écrire les mémoires de mon imagination. Je veux t’introduire dans un de mes châteaux en Espagne favoris, et te présenter aux images dont mon cœur a conservé le plus doux souvenir, ou que mon esprit a parées des plus douces séductions.
Prologue dans le goût d’Anne Radcliffe.
Fatigué des pénibles études que mes derniers examens avaient exigées, j’allai me reposer dans une campagne des environs de Paris. Je ne te la décrirai point, mon ami, bien que ce soit l’une des plus belles qui se puissent voir, parce qu’un tableau digne et fidèle en a été tracé par De Latouche qui l’a prise pour titre d’un de ses meilleurs ouvrages : La Vallée aux Loups. La villa Cophte de Chateaubriand, la sombre forêt de pins qui y est jointe, le charmant bois d’Aulnay, l’étang de Plessis-Piquet, ce ravin si pittoresque et si vaste qu’on nomme la Fosse-Bazin, présentent une nature si riche, si variée, qu’on ne peut se croire à quelques lieues de Paris. Mais ce qui piquait bien plus ma curiosité que toutes ces beautés, c’était le voisinage d’une femme que sa grâce, son élégance et la singularité de ses habitudes faisaient citer dans tous les environs. Retirée dans le refuge d’une ancienne abbaye, habitation que le regard ne pouvait pénétrer, elle était accusée par les uns de magie, par les autres d’inconséquence. Celui-ci la taxait de folie, celui-là de superstition ; mais nul n’accusait ni les qualités de son cœur, ni les mérites de son esprit.
Je ne songeais qu’aux moyens romanesques de me présenter chez elle, lorsque je fus prévenu.
Un billet me fut apporté, par lequel une femme retenue captive dans l’Abbaye et sur le point d’être jugée réclamait le recours de mon ministère. J’ai assez de sang-froid pour braver les aventures, et assez de gaieté pour défier les mystifications. Je me mis en chemin. Après que je me fus fait reconnaître, la grille me fut ouverte ; je traversai de longues cours désertes environnées de ces bâtiments lourds et sévères des anciens refuges, puis un cloître ruiné, puis quelques grandes salles nues et voûtées, mornes et silencieuses ; enfin, un souterrain ; au centre s’ouvrait une trappe fermée d’une large pierre, qu’on souleva devant moi ; on appliqua dans l’ouverture béante une échelle mobile et je descendis au fond d’un véritable in pace. Là, à la lueur d’une lampe qu’on me laissa, je vis, sur de la paille qui jonchait un coin du sol, une femme étendue. Elle était charmante ! ses traits étaient pleins de douceur et d’agrément ; c’était évidemment une de ces bonnes natures qui ne manquent pas d’esprit, mais que l’extrême faiblesse de leur caractère livre en raillerie à ceux qui l’entourent. Un peignoir blanc enveloppait son corps et faisait ressortir l’éclat de ses longs cheveux noirs épars sur ses épaules. Ses beaux bras rougissaient sous l’étreinte d’énormes fers, et ses pieds nus étaient également enchaînés à des anneaux scellés dans le mur.
Je fus quelque temps à me remettre de l’émotion qu’un tel spectacle avait fait naître en moi. Enfin, je repris courage et lui dis qui j’étais, pourquoi je venais. Elle m’apprit en ces termes le sujet de son procès :
« Madame (elle désignait ainsi la maîtresse du château), Madame a pris depuis bien longtemps soin de moi, pauvre orpheline. J’allais me marier de son consentement, lorsqu’hier j’eus le malheur de dire que je préférais un bon petit mari comme le mien, à tous les héros de roman du monde. Vous savez sans doute comment pense Madame. Elle s’en offensa, car la nuit je vis entrer dans ma chambre des hommes masqués qui, après m’avoir mis ces vilaines chaînes, me descendirent dans ce caveau où j’ai eu bien peur, et où je n’ai encore vu qu’un affreux gardien qui m’a apporté ce pain et cette eau pour mon déjeuner.
– Votre crime, est bien grave, Mademoiselle ! lui répondis-je.
– Mais, Monsieur, que peut-on me faire ?
– Je ne sais ; je ne suis pas bien au courant des lois pénales du royaume des Romans. Mais d’après ce que j’en vois, je ne suis guère rassuré. Prenez courage, cependant, je vais voir Madame, et préparer votre défense. »
Elle me tendit à l’anglaise sa belle main enchaînée, j’y mis un baiser à la française, puis je frappai sur un timbre qu’on m’avait laissé à cet effet. On vint m’ouvrir et je demandai qu’on me conduisit à Madame. Ce qui fut fait.
J’avais vu jusqu’alors des cloîtres en ruines, des salles sombres et nues, des cours où poussait la ronce, un portier difforme, un geôlier d’une figure repoussante ; le domestique qui me conduisait ne valait guère mieux.
Mais voilà qu’arrivé devant une charmante maison rustique, avec une sorte de péristyle soutenu par des colonnes de bois de grume enveloppées de lierre, il appela. Une jeune fille accourut, vraie paysanne de Lignon, jupon rose relevé par des guirlandes de fleurs, corsage brodé, chapeau de paille fine décoré de rubans de soie, et si jolie ! si jolie !! si jolie !!!
D’autres également parées de costumes invraisemblables lui succédèrent et m’introduisirent dans les plus somptueux appartements près d’une Dame que ma main est indigne de décrire.
Grande, de taille élancée et souple à la fois, d’un maintien hautain, d’un regard fier et inflexible, elle semblait trouver d’instinct les poses les plus gracieuses de la statuaire des Girardon et des Coustou ; une robe de soie noire coupée par des brides de velours sur la poitrine, un ruban jaune vif autour du cou, formaient toute sa toilette et nul n’en pourrait rêver qui lui convint mieux.
Je dis à cette admirable personne que notre devoir nous prescrivant une visite au Président du tribunal devant lequel nous avions à plaider, je venais, chargé de la défense de M.elle L…, demander le nom du magistrat qui la devait juger.
Elle me répondit qu’elle comptait remplir elle-même cette fonction.
Je lui fis remarquer que c’était impossible, qu’elle ne pouvait être à la fois juge et partie ; qu’offensée, elle ne pouvait se faire justice elle-même. Je lui proposai de remettre le jugement de l’affaire à des arbitres. Elle accepta cette idée avec empressement. Elle désigna une dame qui m’était connue, et qui, mère de grands enfants, faisait pâlir les plus fraîches jeunesses par l’éclat de son teint, la vivacité brûlante de ses yeux noirs et la splendeur de sa beauté ! Avide de plaisirs, bien que sortie de la plus pieuse éducation, compatissante aux faiblesses qu’elle n’ignorait pas, esprit ardent, ingénieux et sans préjugé.
Je désignai pour ma partie une mère de famille des environs, femme singulière, se plaisant aux hommages comme à un témoignage dû à sa supériorité ; dominant par sa noblesse, sa richesse, la distinction exquise de sa toilette et de ses manières, l’éclat étincelant et solide à la fois de son esprit ; mais expiant le lendemain par les soins de la famille, par une dévotion fervente, ces joies du monde et glaçant par sa dignité les élans que ses charmes avaient excités.
En attendant que ces arbitres fussent réunies et en eussent nommé un tiers, Madame me conduisit à travers de magnifiques salons jusqu’à sa bibliothèque où elle me laissa à mes réflexions.
Le sujet n’en manquait certes pas. J’avais à défendre une femme bien digne d’intérêt et d’affection, réservée à des peines cruelles sans doute, car le roman est d’ordinaire bien féroce pour ces jeunes victimes innocentes, malheureuses et persécutées. J’avais à combattre un adversaire renommé pour son esprit et qui exerçait sur tout ce qui l’entourait le prestige de la séduction. Il fallait persuader trois juges, du sexe le plus difficile à convaincre. Et, pour préparer une telle entreprise, quelques instants seulement m’étaient donnés.
Je voulus travailler. Mais je défie un amateur de livres d’entrer dans une bibliothèque sans y jeter un coup d’œil. Sur de vastes rayons d’ébène s’étalait une merveilleuse collection de romans depuis l’Âne d’Or d’Apulée jusqu’à l’Inès de Nodier, depuis Longus jusqu’à George Sand. La bibliothèque bleue, elle-même, y était au complet. Les vieilles éditions de Troyes offraient leurs dates authentiques et leurs images monstrueuses. Plus loin se trouvaient tous les mystiques possibles, depuis les Pythagoriciens jusqu’à Coissin. Les livres de sorcellerie et de magie y fourraient leur latin grossier. Les alchimistes, les hermétiques, les magnétistes y comptaient leurs plus obscurs comme leurs plus fameux représentants ; et les manuscrits de l’Orient venaient compléter les richesses de cette bibliothèque précieuse.
Je feuilletais sans le savoir depuis plusieurs heures ces trésors, lorsqu’on vint m’appeler. Je fis une chaude prière au dieu des malheureux et je me rendis au tribunal.
C’était la crypte d’une ancienne chapelle. L’arbitre de Madame était assise à gauche dans une de ces demi-toilettes de soirée qui allient la recherche et le négligé. Une robe de taffetas gris-perle coupé de rayures d’un rouge brun, laissait voir ses blanches épaules et ses bras à demi-couverts de gants longs et glacés. Des barbes de dentelles blondes et des rubans de feu se mêlaient aux fortes tresses que formaient ses cheveux derrière de larges bandeaux. La nôtre était à droite en robe de laine noire, gants de filet noir, bracelets de jais, dentelles noires dans les cheveux, et sur la poitrine une croix de diamant qui semblait illuminer sa personne. Au centre présidait une religieuse, choisie par les deux autres juges. Une chape de bure grise cachait son corps, une guimpe de toile blanche couvrait son front et laissait seulement apercevoir un visage aussi doux qu’intelligent.
Madame, s’étant assise en face de moi, lut un réquisitoire que je copie ici :
Exposition philosophique.
« M.elle L…, que vous allez avoir à juger, a été amenée par moi devant vous sous une accusation très grave. Cette jeune personne qui ne manque ni d’esprit, ni d’instruction, a outrageusement insulté le roman. Ici même, dans ce lieu où l’imagination règne en souveraine, elle a osé mettre je ne sais quel marchand destiné à devenir son époux au-dessus des héros de roman. Le beau Roméo, le brillant Amadis, le tendre Paul, le mélancolique Werther, le chevaleresque Ivanhoé, sont ainsi relégués dans l’ombre et sacrifiés à un mortel obscur. Ce mépris des grands noms, ce dédain des créations de l’imagination m’ont paru des crimes irrémissibles et je vais vous en faire juges.
Voyons donc ce qu’est un héros de roman.
Au-dessus de ce monde où se meuvent nos bras et nos pieds, notre âme, quand elle s’élève, en reconnaît un autre, c’est le monde idéal, le monde de l’imagination. C’est par là que l’homme se distingue de la bête. L’œil de l’aigle, le flair du chien, la tendresse des colombes, la prudence du serpent, l’industrie des abeilles, l’art du rossignol, peuvent nous étonner, nous surpasser, nous être cités en modèle. Mais qui trouvera dans l’animal la trace de l’imagination ? À peine la verrez-vous dans l’homme occupé de la matière de l’employer, de la dominer, de l’étudier. Aussi l’antiquité lui est presque étrangère. Saturne, les Titans, les Cabires, Orphée, Prométhée, Jupiter, toute cette mythologie primitive eut trop à lutter contre les désordres du monde physique pour s’occuper beaucoup du monde de l’esprit ; et sitôt qu’elle eut quelque repos, elle se délassa de ses fatigues dans les voluptés sensuelles. Je me rappelle cependant quelques passages de Platon et notamment le début du Phèdre. On y sent non seulement l’instinct du développement le plus intime du cœur, mais aussi cette admiration morale de la nature qui devait un jour créer le style descriptif. Seulement, chez Platon comme chez ses successeurs, dans l’école d’Alexandrie surtout, le goût des abstractions domine trop pour que ses doctrines puissent être familières à d’autres qu’aux philosophes. Le christianisme, au contraire, en épurant les sentiments et les âmes, vulgarisa le goût pour la rêverie et la contemplation. Mais l’invasion des âmes jeunes des peuples barbares dans le vieux monde apporta un auxiliaire admirable à ces dispositions. Au milieu d’une population grossière et féroce, les esprits s’isolèrent et, des germes du passé plantés sur ces terres vierges encore, on vit surgir cette forêt ombreuse et touffue du Moyen-âge, la civilisation romane. Elle créa un genre qu’elle appela le roman, proprement dit, et où se trouve non seulement comme dans les poèmes anciens la fiction près de la réalité, mais une fiction neuve, distincte, élevée, originale et trop sûre pour n’être pas la peinture d’un monde entrevu. Dans Homère et dans Virgile, les dieux sont des hommes plus forts ; ils se jalousent, se querellent et se battent. Dans les romans de chevalerie, au contraire, la divinité n’apparaît que voilée et de loin, mais elle est partout, elle donne à toute chose une teinte sublime, un reflet du ciel. La nature a des voix immatérielles pour lesquelles l’âme se passionne. On ne met plus comme dans le poème homérique une épithète à la mer pour nous indiquer qu’elle est bleue, à l’arbre pour nous indiquer qu’il est haut. Mais on décrit le paysage par ces traits qui vous révèlent le sentiment de qui s’y trouve. Au lieu de ces passions brûlantes, sensuelles et furieuses, de Médée et de Didon, se développent de chastes, pudiques et constantes amours où le cœur semble se fondre. Vous n’aurez plus de ces Vénus aux formes si belles que nul ne peut en concevoir de plus accomplies, ni de ces Laocoon d’où semble sortir le cri de la douleur, ni de ces Jupiter si puissants dans leur calme ; mais des yeux d’une sainte sculptée ou peinte à cette époque sortira je ne sais quelle effluve magnétique qui vous touchera au fond même de votre être. Je ne chercherai pas non plus à décrire cette impression recueillie, profonde, étrange, indéfinissable que nous cause l’aspect d’une cathédrale gothique. Enfin, en musique, les chefs-d’œuvre sérieux des vieux maîtres d’Italie, ou des allemands modernes, n’ont-ils pas de ces effets magnétiques, de ces émotions plutôt enivrantes que puissantes où l’esprit, oubliant tout ce qui l’entoure, se croit élevé dans une sphère meilleure ?
Tel est le genre romantique. Le Moyen-âge en dessina l’ébauche ; il ne lui manquait que de réunir à son inspiration si délicate la perfection plastique et classique des anciens ; il l’atteignait déjà dans l’architecture, et semblait près d’y toucher aussi dans les autres arts avec Tasso et Pérugin, quand les esprits furent rappelés dans la vie active, par les vices du corps religieux où ils s’étaient réfugiés. À peine quelques peuples en retard, comme l’Angleterre, qui produisit Shakespeare au XVIIème siècle, quelques arts plus lents à se développer, comme la mimique et la musique, en conservèrent-ils la tradition. Bientôt tout s’effaça, jusqu’à ce que de nos jours on tentât de ressusciter plutôt le style que l’esprit du genre romantique. Au lieu de rechercher l’inspiration féconde de ces artistes primitifs, on ne reproduisit souvent que leur forme maladroite, comme ces hommes qui, dépourvus de la foi religieuse, croient pouvoir y suppléer avec des pratiques minutieuses et des apparences hypocrites.
Cependant, quelques âmes vouées à la retraite, dégagées des intérêts et des passions du monde, ont conservé le culte de l’imagination, et c’est de celles-là que je tiens à honneur de faire partie.
Il est même de ces âmes qui, simples et incultes, mais naturellement bonnes, délicates et solitaires, ont instinctivement la révélation du monde des esprits. On ne saurait croire combien il y a, parmi les ouvrières et les campagnardes, de caractères mystiques, de natures magnétiques, de tempéraments lucides, perles enfouies, richesses qu’une société ignorante en même temps que cupide laisse sans emploi et sans profit.
Quand le romantique eut disparu, le romanesque seul resta. On appelle ainsi l’application des caprices de l’imagination aux réalités de la vie, soit qu’elle les envahisse tout entières, leur prêtant de nouvelles conditions, de nouveaux personnages, sombre ou gaie comme dans Lewis ou Hoffmann, soit qu’elle ne fasse qu’en disposer les événements et les caractères, comme dans Richardson et l’abbé Prévost.
Ainsi, qui dit : Héros de roman, veut dire ou caractère romanesque, et alors le type est bien supérieur aux hommes que nous voyons puisque l’imagination l’a composé à plaisir de qualités prises sur divers sujets – ou caractère romantique, et alors ce type est bien plus élevé encore, puisque c’est l’assemblage des facultés les plus délicates de notre âme.
Je vous laisse donc à penser quelle peine mérite cette femme qui a outragé un tel idéal. D’après les traditions du roman, elle devrait être enchaînée nue sur un rocher pour y devenir la proie des monstres de la mer, ou bien, transportée dans un palais enchanté, elle devrait, soit y végéter dans une condition misérable, sous quelque métamorphose honteuse, soit y être constamment occupée à l’un de ces travaux difficiles que les fées inventent pour le supplice de leurs ennemis.
Mais nous ne serons point si sévères et nous nous bornerons à demander qu’elle fasse amende honorable aux héros qu’elle a outragés. »
La belle orateur ayant ainsi conclu, la présidente me donna alors la parole et j’improvisai quelque chose comme ce que je vais rapporter :
« Certes, Mesdames, vous venez d’entendre un pompeux panégyrique du roman ; jamais peut-être, il n’a été pareillement exalté ; jamais théorie philosophique n’en a été déduite avec tant d’appareil. Mais cela était-il bien nécessaire ? Qui vous a dit que nous contestions l’importance de l’esprit romantique ? le charme du caractère romanesque ? Nous a-t-on vu comme de sévères confesseurs défendre sous peine d’excommunication de semblables lectures ? Avons-nous été épier le livre qui se cache sous votre chevet ? Avons-nous surpris ce volume qu’à notre entrée vous dissimuliez sous votre ouvrage de broderie ? Avons-nous coupé ce bas de journal que convoitent des regards indiscrets ? Non. Notre estime est acquise au roman, et nous aimerions certainement mieux voir nos filles romanesques qu’insensibles.
Qu’avons-nous donc fait ? Nous avons dit que, pour nous, nous préférions tel homme qui devait être notre mari à tous les héros de roman. Qu’y a-t-il là de si condamnable ? J’aime Fénélon, mais je lui préfère ma mère ; j’aime Werther, mais je lui préfère mon mari.
Oui, M.elle L… préfère la réalité à la fiction. Et la réalité n’a-t-elle pas sa poésie ? L’amour des enfants, la passion des amants, les joies de l’amitié, l’enthousiasme des masses, le patriotisme, les merveilles des arts et des sciences, les beautés de la nature ont-elles besoin de fictions pour nous plaire ? Faut-il puérilement supposer derrière chaque objet qui nous séduit je ne sais quel génie, quel esprit qui l’anime de son souffle ? Si mon ami me convient, faut-il que je me creuse la tête à le parer de qualités imaginaires ?
Ne pourrait-on même pas regarder comme des aberrations ces élans vaporeux, vers un monde inconnu ? L’extase, la vision, la contemplation sont-elles physiologiquement bien loin de la fièvre et du délire ? Le magnétisme est une maladie nerveuse comme le somnambulisme et la catalepsie. La rêverie est l’affection désastreuse et funeste d’un esprit désœuvré ; elle ruine la santé et compromet la vie. La mélancolie, cet élément suprême du genre romantique, porte le caractère de la souffrance. Peut-on dire que ce soit un bien ? – Une fois je fus fortement repris par un de mes amis, chimiste poétique, fils du XVIIIe siècle, qui allie l’admiration de la nature à la haine des tyrans, et la sensibilité à l’observation, repris pour avoir fait l’éloge de la nature du soir. C’était sur un chemin découvert ; au loin, la vue était bornée par ces rideaux d’arbres dont l’ombre épaisse et les masses confuses ont un aspect si imposant ; sur les prairies qui nous environnaient courait un brouillard blanchâtre et léger ; une lune pâle répandait sur tous les objets ses tons tristes et indécis ; au-dessus de nous planait le vol lourd et silencieux des oiseaux de nuit, et le rossignol nous jetait ces notes voilées et tenues qui terminent ses chants. – J’admirais, je rêvais, mais lui me reprit. « Laisse, me dit-il, cette admiration aux esprits blasés, dont la sensibilité s’est épuisée et auxquels l’extraordinaire suffit à peine. La belle nature est celle du matin, où les fleurs s’ouvrent, où les hommes et les oiseaux chantent sous un chaud soleil, où tout est lumière, vie et chaleur. »
Disait-il vrai ? Mesdames les juges, je le laisse à votre appréciation. Voici seulement ce que je veux vous faire sentir.
Oui, j’ai aussi compris et aimé tout ce mode mineur de la vie de l’homme, si je puis me faire entendre par ces mots. J’ai cru toujours que, pour dégager nos esprits du fini connu, des faits observés jusqu’à nous, la Providence nous ouvrait dans des moments de sublime éblouissement, des jours nouveaux sur le champ de l’infini pur et de la masse indéfinie des faits à observer qui le composent encore. Mille fois dégoûté des petitesses du monde, j’ai trouvé dans la rêverie ma plus douce consolation. Là, je me suis persuadé que ce système nerveux, magnétique, nous fournirait quand il serait connu d’inappréciables trésors. Là, j’ai cru que la souffrance disparaîtrait de cette terre et que cette mélancolie douce et touchante la remplacerait dans les desseins de Dieu. La peine ne peut quitter la créature, mais ce ne sera plus la torture, ce sera comme Leibnitz et Saint-Augustin appellent le mal, un moins être, un mode mineur de sentiment. La maladie ne sera plus que cet accablement extatique où nous nous trouvons parfois. Les regrets amers deviendront de douces ressouvenances. Les larmes n’ont-elles pas aujourd’hui même leur charme ? Ne dit-on pas de douces larmes ?
« Les pleurs et la pitié,
Sorte d’amour ayant ses charmes,
Tout y fit ; une belle, alors qu’elle est en larmes,
En est plus belle de moitié. »
(LA FONTAINE, Contes)
Pour moi j’y ai toujours trouvé la consécration de mes sentiments. Je n’ai jamais aimé qu’après avoir pleuré. Un jour, elle – tu la connais, Benjamin, – elle venait de me jouer l’adagio si mélancolique de l’invitation à la valse. Ses doigts amaigris, affaiblis et agités par la maladie, se refusaient à enlever les traits brillants de l’allegro. Se voyant forcée de renoncer à cet art bien-aimé, elle fondit en pleurs, et les cacha dans mon sein. Je ne pus retenir les miens. Et jamais, jamais joie délirante, passion brûlante, bonheur accompli ne seront mis par moi près de la suave douleur que j’éprouvai en ce moment.
Lamartine s’est demandé pourquoi la tristesse venait ainsi se mêler à nos joies et en accroître le prix :
« Pourquoi gémit la tourterelle
Lorsque près du ramier fidèle
L’amour fait palpiter son aile,
Les baisers étouffent sa voix ? »
Et cela est vrai ! les plus fortes émotions de la passion offrent les traces de la peine, de la souffrance, je dirai même de la mort. Sainte Thérèse, dit-on, s’anéantissait dans ses extases. La langueur, l’accablement, l’abandon des forces, les sanglots, ne font-ils pas ressembler nos passions à une agonie ?
« Et toi dont le regard m’enivre,
Me fait mourir, me fait revivre,
De quoi te plains-tu sur mon cœur ? »
Non, le mode majeur ne serait rien si le mode mineur n’était auprès de lui pour lui prêter ses demi-teintes et ses ombres voluptueuses.
Vous voyez que je suis digne de goûter le roman. Mais ce que je ne saurais souffrir, c’est qu’on en fasse la loi de la société, qu’on oblige chacun à se courber devant cette idole. C’est la liberté de conscience que je réclame. Il ne peut être permis à nul d’insulter aux héros de romans, mais chacun doit pouvoir leur préférer tel ami réel que bon lui semble. Si l’imagination devait juger sa propre cause, elle pourrait sans doute victimer ceux qui refusent de se déclarer ses sujets, mais vous, juges impartiales, vous ne pouvez consacrer d’aussi ambitieuses et d’aussi exclusives prétentions. Aussi je crois que, loin de nous condamner, vous devez condamner Madame à payer à ma partie, à titre d’indemnité, une magnifique corbeille de mariage, parce qu’elle l’a sans droit, et de son autorité privée, enlevée, séquestrée, enchaînée, abusant ainsi sans pitié et de la faiblesse et de l’innocence. »
Épilogue dans le goût des Mille et une Nuits.
Le tribunal, après nous avoir entendus et après avoir délibéré, considérant les torts réciproques des parties, condamna : la mienne à faire amende honorable au parvis du temple de l’Imagination, et l’autre à fournir à titre d’indemnité une corbeille de noces à sa victime.
L’arrêt prononcé, nous nous rendîmes dans les cloîtres. Nous les vîmes traverser par la condamnée qui, confuse et tremblante, les pieds nus, la corde au cou, la poitrine couverte d’une chemise rouge, était conduite vers un large escalier terminé après bien des degrés par une porte de chêne. Là, elle s’agenouilla et fit ses excuses à tous les héros de roman passés, présents et futurs. Puis Madame l’embrassa, la revêtit d’une robe blanche, lui remit une corbeille somptueuse, que les cachemires, les bracelets, la soie et le velours encombraient, et lui ouvrit la porte du temple. J’y fus admis, quoique les hommes en fussent d’ordinaire exclus. Une longue file de colonnes de stuc en soutenait l’enceinte. Le centre était éclairé par sept cent soixante-dix-sept bougies, tandis que l’œil s’égarait dans les ténèbres mystérieuses des nefs latérales. Des fresques retraçaient l’histoire presque chevaleresque des demi-dieux de l’antiquité, le voyage de Jason notamment. Plus loin, on voyait les aventures de Charlemagne et des pairs de France. Puis, dans des sites d’Orient, flottait la bannière des chevaliers du Temple. Enfin, quelques scènes allégoriques des sociétés d’illuminés terminaient la série de ces tableaux. De nombreuses jeunes filles vêtues de blanc chantaient un chœur de Palestrina, qu’un orchestre plus nombreux encore soutenait d’un accompagnement où Mendelsohn avait semé le mystère et le caprice. D’un côté, des danseuses répétaient un de ces pas chastes et célestes que Taglioni composait pour le cercle de ses amis. De l’autre, un disciple de Wronsky expliquait en formules précises sur un vaste tableau les détails les plus fugitifs de la nature.
Pendant que j’examinais ces merveilles, j’avisai au fond du temple un grand voile rouge qui semblait cacher quelques secrets. Je demandai à Madame ce qu’il couvrait. « C’est, me dit-elle, ce qui faisait l’horreur des mystères de Trophonius. Vous savez sans doute que celui qui y avait été initié ne riait plus à l’avenir, tant certaines révélations étaient redoutables. Ce que couvre ce rideau ne l’est pas moins. Vous semblez heureux maintenant ; le luxe de ces lieux vous enchante, les arts et les sciences vous transportent, la beauté vous enthousiasme, l’imagination vous berce de ses plus douces rêveries. Mais, si vous regardiez là-derrière, votre joie s’évanouirait, l’horreur de ce spectacle vous ferait frémir et vous attirerait, cependant, de sorte qu’il vous serait désormais impossible de vous cacher dans la retraite, de vous plaire aux leçons de la science, aux délassements des arts, aux émotions de l’amour, aux rêves de l’esprit. Vous vous reprocheriez même le plaisir dont vous avez joui jusqu’ici. »
Je me levai résolument. Je soulevai le rideau. Et j’y vis…. ce que nous voyons tous les jours, cher Benjamin : des hommes tellement abrutis par un travail écrasant, coupés de distractions grossières, que l’intelligence semblait éteinte en eux ; de charmantes femmes flétries par des besognes grossières et fatigantes, perdues par des sociétés dépravées ; de beaux petits enfants usés par le travail, alourdis par l’ignorance ; de hautes intelligences déclassées et avortées. J’en reconnus quelques-uns sur le premier plan : Prométhée, Irus, Lazare, l’esclave du Menon et celui de l’Alceste, Spartacus et Vindex, les Jacques, l’homme de la forêt du Mans, les meurtriers de Macbeth (1), le mendiant de Don Juan, le neveu de Rameau, le jeune soldat des Paroles d’un Croyant, le compagnon du tour de France, Claude Gueux, le bijoutier Morel, le chiffonnier, le vieux vagabond, etc., etc.
Je restai immobile et transi devant ce spectacle. Je fus enfin tiré de ma rêverie par la religieuse qui s’approchait de moi. Elle avait conservé, tout en se prêtant avec indulgence à nos jeux, son air digne et grave. Aussi me dit-elle de sa voix la plus pénétrante :
« Vous avez sans doute déjà compris le sens de ce tableau. Quelque loin que vous avanciez dans le domaine de l’imagination, jamais vous ne pourrez vous soustraire à la réalité. Quelques beaux que soient vos rêves, le réveil n’en sera pas moins hideux. La Providence a pu nous donner, pour nous consoler, cette imagination, mère des plus douces jouissances ; mais avant tout, elle nous a destinés à vivre, à souffrir de nos misères et des misères des autres, à soulager les douleurs, à aider les bons, à combattre les méchants. Armez-vous donc de courage, quittez ce monde des rêveries et retournez agir et souffrir dans celui où le sort vous a placé. »
Ainsi se termine, cher Benjamin, ce récit où j’ai confondu des souvenirs bien aimés et de chétives inventions. J’ai cherché à y expliquer comment les arts et les sciences, les joies du cœur et de l’esprit ne peuvent suffire à notre âme ; comment, malgré nous, nous sommes sans cesse forcés de lutter, de nous apitoyer, de nous émouvoir, de souffrir pour les choses d’ici-bas, jusqu’au jour où l’on dira de nous ce que disait Luther en passant devant un cimetière : « Bienheureux ceux-là, puisqu’ils reposent ! »

–––––
(1) Il faut lire ces deux portraits dans Shakespeare ; jamais la misère n’a été peinte d’aussi chaudes couleurs.
– « I am one, my liege,
Whom the vile blows and buffets of the world
Have so incensed that I am reckless what
I do, to spite the world,
And I am another
So weary with disasters, tugged with fortune,
That I would set my life on any chance
To mend it, or be ride on’t. »
–––––
(Albert Dupuis [alias Albert Lhermite], in L’Artiste, revue hebdomadaire du Nord de la France, première année, n° 3, 4 et 5, dimanches 23, 30 juin et 7 juillet 1850. Illustration de Léon Benett pour Le Château des Carpathes de Jules Verne, Paris : J. Hetzel et Cie, 1892)
À M. Jules Claretie.
Un matin que je lisais des rapports dans mon bureau, mon secrétaire entra et m’avertit qu’un ouvrier voulait parler au commissaire de police en personne.
Cet homme fut introduit sur mon ordre et je l’invitai à s’expliquer.
Pour toute réponse, il tira de sa poche un paquet roulé sur lequel était inscrit d’une écriture féminine :
À Monsieur le commissaire de police.
« C’est vous qui avez trouvé cela ? demandai-je.
– Oui, monsieur le commissaire. »
Il me raconta alors qu’il travaillait à la réfection d’un mur, dans un pavillon situé au fond du quartier de Vaugirard, et que, la veille, ce paquet était tombé à côté de lui sans qu’il ait pu se rendre compte de quelle fenêtre on l’avait jeté. Et il était venu me remettre ce document comme au seul qui eût qualité pour l’ouvrir. Après l’avoir remercié et congédié, j’ouvris le cahier et je lus.
« 15 juin. – Lorsque j’étais au couvent et qu’on nous faisait faire une retraite, j’inscrivais chaque soir mes impressions de la journée. Je veux, pendant ces quelques jours de réclusion forcée auxquels je suis condamnée, confier à ce cahier les heures douloureuses que je vis.
Voilà trois jours déjà que je suis enfermée. Quand finira cette épreuve ? Je sais bien que j’ai mérité un châtiment, mais j’aurais préféré être rouée de coups plutôt que d’endurer cette atroce expiation.
Cependant, je me soumets. Je me soumets à cette fantaisie étrange qui est le plus raffiné des supplices. Il veut sans doute que chaque jour je sente plus cruellement la perte que j’ai faite. C’est justice. Ne suis-je pas responsable de la mort de mon enfant ? N’est-ce pas mon départ qui a causé indirectement la mort de ce petit être ? Quand je l’ai abandonné pour suivre un amour coupable, sa chère voix n’aurait-elle pas dû me retenir ? Et pourtant, de combien de misères, de honte, n’ai-je pas payé l’égarement d’une heure ! Je voudrais pouvoir oublier ce passé exécrable… Du moins ne permettrai-je pas à ma plume de le retracer…
18 juin. – Les heures s’écoulent lentement. L’horrible prison que ces quatre murs ! Par le ciel ouvert de l’atelier, je puis seulement distinguer les oiseaux qui volent et les nuages qui passent… La vieille servante m’a prise en aversion. Elle est toute dévouée à son maitre. Elle ne m’adresse pas la parole. Quant à lui, il ne me parle que de l’enfant.
8 juillet. – Voilà dix-sept jours que dure cette macabre comédie. Mon mari reste implacable. Hier, je l’ai prié, supplié de mettre un terme à sa vengeance, à ma punition. Il n’a pas paru touché de mes larmes. Il ne m’a reproché que plus durement d’être une mauvaise mère. Je ne peux pourtant pas, n’étant plus mère, vivre comme si je l’étais ! J’ai voulu me révolter, mais il y a eu dans ses yeux une expression si étrange que je n’ai osé lui désobéir… »
À partir de cet endroit, il n’y avait plus aucune date marquée.
« Je ne sais plus comment je vis… Mes forces s’épuisent. L’enfant dort à côté de moi, ou du moins c’est l’heure où il dormait autrefois, et il faut maintenant faire le simulacre de le coucher, de le border dans son lit, de le bercer de sa chanson favorite, de l’embrasser quand il a fermé les yeux… Ah ! ce baiser, quelle sensation lugubre et déchirante ! Pauvre petit, c’est dans le cimetière que tu dors pour toujours, loin de ta maman qui t’a abandonné et qui t’aimait bien pourtant !…
. . . . . .
Pourquoi suis-je revenue en secret ? Pourquoi n’ai-je fait savoir mon retour à personne ?… Mes parents, mes amis ignorent ce que je suis devenue… Je voulais que mon mari fût le premier à me revoir, à me pardonner… Et je me suis livrée moi-même à mon bourreau. Je suis murée ici vivante. Comment m’échapper, tromper sa surveillance, celle de la vieille ?…
. . . . . .
Mon Dieu ! j’ai peur. J’ai la certitude à présent que je suis au pouvoir d’un fou. Je ne puis plus en douter. Il est persuadé que son fils est encore vivant. J’avais cru jusqu’alors qu’il jouait cette affreuse comédie pour moi, mais je l’ai surpris, hier, comme il se croyait seul avec la vieille servante. Il avait pris son fils sur ses genoux et il lui parlait avec une gravité et un naturel effrayants. La vieille semblait par pitié favoriser l’égarement de son maître. Ainsi, lui-même s’est persuadé ce mensonge ! C’est lui qu’on devrait enfermer et je suis sa prisonnière. Je suis à la merci de son imagination ; il m’associe à son délire et me fait vivre ses hallucinations. Qui viendra à mon secours ? Je sens que je vais devenir folle comme lui. »
Ici, un temps assez long avait dû s’écouler, ainsi qu’il apparaissait à l’altération brusque de l’écriture.
« Il faut que cela finisse. Le cadavre de l’enfant répand maintenant une odeur fade et putride. Je ne peux plus l’approcher qu’avec des haut-le-cœur. Pourtant, il ne se décompose pas. Sans doute il a trouvé le secret de l’embaumer ! C’est horrible !… J’entends depuis hier un ouvrier travailler autour de la maison. Si je pouvais communiquer avec lui !… lui jeter ces papiers… Ah ! qu’on vienne me délivrer en toute hâte ; demain, il sera trop tard… »
Suivaient un nom et une adresse.
Le nom que je venais de lire me remplit de stupéfaction. C’était celui d’un sculpteur de grand talent, quelques-uns disaient de génie, mais dont la production depuis quelque temps déroutait le goût du public. Personne n’ignorait que sa femme, bien plus jeune que lui, l’avait quitté naguère avec éclat pour suivre un peintre italien.
Ce qui m’étonnait dans ce journal fragmentaire, c’était l’évidente contradiction qui régnait entre le milieu et la fin. La séquestrée s’adressait d’abord à un enfant dont le corps reposait au cimetière, et elle parlait ensuite d’un cadavre dont on lui imposait la promiscuité. Que s’était-il passé dans l’intervalle ? Le père avait-il obtenu à prix d’or une violation de sépulture ? Un fait restait certain : la séquestration de cette femme et mon devoir m’imposaient de répondre à son appel. Accompagné de deux agents, je me rendis à l’adresse indiquée. C’était en effet dans une rue déserte du quartier de Vaugirard. Par le judas d’une porte cochère, on apercevait un pavillon au milieu d’un petit jardin.
Une vieille bonne vint ouvrir avec précaution. Je demandai si Mme P. était là.
« La femme de Monsieur ? ricana-telle. Il y a longtemps qu’elle est partie.
– Pardon, fis-je observer, je croyais qu’elle était revenue. »
La vieille me toisa avec défiance. « Si elle revenait, Monsieur la chasserait. C’est une sans-cœur, qui a laissé mourir son petit. » Et elle allait repousser la porte. Mais, découvrant alors mon écharpe : « Au nom de la loi, prononçai-je, laissez-nous passer ! »
À ces mots, la vieille, effrayée, fit un mouvement comme pour courir vers la maison avertir son maître. Mes deux agents se jetèrent sur elle et l’immobilisèrent. J’entrai dans le pavillon ; le rez-de-chaussée était vide. Je montai au premier où se trouvait l’atelier. Des bruits de voix me conduisirent à une porte au fond d’un couloir. Je m’arrêtai et j’écoutai.
« Le petit a faim et tu as encore oublié de lui donner le sein !…
– Grâce, je t’en supplie… grâce…
– Comment, malheureuse, tu te refuses à nourrir ton enfant ?…
– Mais il est mort…
– Il est vivant… misérable ! Et tu vas faire ce que je te dis, sinon…
– Eh bien ! oui, suppliait la femme, j’obéis… »
Il y eut un silence. À ce moment, je frappai à la porte. Un homme d’une cinquantaine d’années, de haute stature, portant la rosette de la Légion d’honneur, vint m’ouvrir. Je reconnus le célèbre artiste dont j’avais vu souvent la photographie. Dans un coin, une femme à l’air égaré, d’une maigreur et d’une pâleur fantomatiques, gisait, anéantie, auprès d’un berceau.
Comme je déclinais mes titres et les motifs de mon intervention :
« Entrez, monsieur, me dit-il. Je suis ici chez moi. Cette femme est mon épouse sur qui j’exerce ma justice. C’est une mère indigne qui a abandonné son enfant et qui est responsable de sa mort. Je lui fais expier sa faute en la forçant à lui consacrer toute sa vie.
– Son enfant ? Mais vous disiez qu’il était mort.
– Il est mort, oui, mais je l’ai ressuscité, car je suis un grand artiste. »
Et il me conduisit près du berceau dont il souleva les rideaux. Un enfant de deux ans environ semblait y dormir.
« J’ai gardé ses cheveux, continua-t-il en s’exaltant ; j’ai gardé ses dents, ses ongles. J’ai gardé tout ce qui ne se décompose pas, tout ce qui, même après la mort, conserve un peu de vie incorruptible. Et je les ai enchâssés dans cette cire que j’ai pétrie à sa parfaite ressemblance. Maintenant, il vit. Il vit d’une existence amoindrie, atténuée, comme s’il était en léthargie, mais il vit et je suis sûr qu’il nous entend. Un jour, peut-être, il se réveillera ! »
La femme s’était levée et m’avait pris le bras.
« Ne l’écoutez pas, monsieur le commissaire. Vous savez bien qu’on ne ressuscite pas les morts. Il n’y a plus qu’à les enterrer, de peur qu’ils ne corrompent l’air que nous respirons. Délivrez-moi de ce cadavre en putréfaction.
– Vous entendez ? rugit son mari, elle veut qu’on l’enterre vivant. C’est une gueuse ! »
Je pris alors dans mes bras le petit corps de cire admirablement modelé, et je le brisai sur le sol. Elle jeta un cri d’épouvante et se cacha la figure dans ses mains.
L’homme avait poussé un hurlement de douleur et il marchait sur moi, en me menaçant d’un lourd marteau de sculpteur. « Assassin ! cria-t-il, tu as tué mon fils… tu vas mourir… »
Aidé d’un de mes agents, accouru aux cris, je me jetai sur lui et nous le désarmâmes.
Il est maintenant enfermé dans un cabanon à Sainte-Anne, où il continue à bercer et à caresser un enfant imaginaire, tandis que sa femme est en traitement à la Salpêtrière.
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(André de Lorde, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 11825, lundi 15 mars 1909 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, quarante-sixième année, n° 16339, lundi 24 avril 1922. Cette nouvelle a été reprise dans les Contes du Grand-Guignol, Fleuve noir, collection « Super poche » n° 7, 1993. Elle a fait l’objet d’une adaptation théâtrale en deux actes et trois tableaux, par André de Lorde et Eugène Morel, créée le 17 mars 1917 au Théâtre du Grand-Guignol. Sous sa forme imprimée, elle a été publiée à Sceaux : impr. de Charaire, supplément à Parisiana, 26 octobre 1919, avant d’être reprise dans Théâtre rouge, Paris : Eugène Figuière, [1922]. Otto Dix, « Mère avec enfant, » huile sur toile, 1921)
Dans la constellation d’Andromède gravitait, il y a deux ou trois millions de siècles, une planète ovoïde, qui eut, à un moment donné, le poids, les dimensions, la composition chimique et la vitesse de rotation qu’a, de nos jours, le globe ténébreux sur lequel nous avons l’honneur de vivre.
Cette planète, à peine plus vieille que la nôtre, était guidée dans l’espace par un soleil jaunâtre et maculé, identique à celui qui nous éclaire, et elle traînait à sa suite un satellite blafard qui se comportait exactement comme la lune de nos cieux.
Dans ces conditions, la planète d’Andromède devait fatalement évoluer comme la Terre que nous habitons, passer par les mêmes phases, subir les mêmes convulsions géologiques, procréer les mêmes organismes et voir fleurir des civilisations pareilles.
C’est pourquoi l’on ne sera pas étonné d’apprendre qu’il y eut là-haut, sur des continents découpés comme les nôtres, des bipèdes appelés hommes, s’agitant sous des chapeaux de soie ou des casquettes de coton et parlant, il y a quelques centaines d’années, le langage fin-de-siècle qui s’épanouit aujourd’hui sur nos propres lèvres. Tous nos événements historiques se produisirent donc là-haut en premier lieu et dans l’ordre où ils survinrent sur notre globe. Tous nos grands hommes y naquirent avec les mêmes mœurs et à des époques identiques. L’Yvette Guilbert d’Andromède, cependant, n’apparut que vers l’an 1899, léger retard qui s’explique peut-être par fait que la sphère en question était peu plus éloignée que la nôtre de la lune.
Quoi qu’il en soit, les habitants de cette planète-sœur furent bien surpris, un matin d’automne : ils virent se lever deux soleils à l’horizon.
Le jour suivant, ils constatèrent que l’un de ces astres, le nouveau, grossissait à vue d’œil, comme un ballon dans lequel on souffle.
Le troisième jour, ce globe insolite parut dix fois plus large que la lune.
Le quatrième, il se montra si grand que le tiers de la surface totale du ciel fut occupée par son disque.
Le cinquième, on ne vit que lui, ou plutôt on ne vit rien, car ce globe énorme, n’étant pas lumineux par lui-même, obstrua peu à peu toute la lumière du soleil et des astres. Alors la planète d’Andromède entra dans une nuit opaque, brûlante, empuantie de soufre. Cette nuit dura deux jours, d’après les indications des horloges pneumatiques.
Brusquement, les indigènes, anxieux, sentirent un choc d’une violence rare. Toutes les montagnes d’un continent furent aplaties, la plupart des monuments croulèrent, la tour Eiffel rentra sous terre comme un clou qu’on enfonce. Après quelques minutes de réflexion, les gens perspicaces comprirent qu’ils avaient été tamponnés par le globe mystérieux, et ils ne s’en émurent pas autrement.
Mais, quand la clarté fut revenue, quand la sphère agressive se fut éloignée dans le vide et eut disparu complètement, l’on ne fut pas étonné à moitié sur la planète d’Andromède : on constata que le soleil marchait à retours. Il se levait au couchant et se couchait au levant ! Et la lune faisait de même ! Les étoiles agissaient pareillement !
Alors, ce fut une profonde stupeur pour tous les êtres qui n’étaient pas aveugles. L’humanité resta pétrifiée une semaine. La vie sociale fut interrompue. Le M. Fouquier de là-haut demeura trois jours sans faire de chronique. On ne savait rien dire. Des gens furent tellement saisis qu’ils en devinrent muets. Par ailleurs, des muets parlèrent et dirent : « Étrange ! étrange ! » Des savants devinrent fous ; M. de Maupassant recouvra sa raison. Et toujours, dans la ville qui représentait le Paris de là-haut, le soleil se levait sur le bois de Boulogne pour aller se coucher sur le bois de Vincennes !
« J’ai trouvé ! s’écria un Flammarion, dès qu’il eut reconquis l’usage de la parole. Le globe qui nous a tamponnés roulait en sens inverse de notre planète. Et il l’a heurtée si violemment qu’il l’a fait tourner à rebours ! Voilà tout ! »
C’était fort simple en effet. Et les gens se calmèrent. Le 3 pour 100 revint au cours de 95 70.
Mais, deux mois après, tous les visages exprimèrent un certain ahurissement. Le choc s’était produit au mois de septembre ; or, à partir de cette époque, les jours, au lieu de diminuer, n’avaient fait que croître ! On était en novembre, et il y avait couramment trente degrés à l’ombre !
« C’est tout naturel ! déclara l’Observatoire. Comme le globe revient sur sa route par suite du choc qu’il a reçu, nous sommes au mois de juillet au lieu d’être à celui de novembre, et, dans six mois, nous serons tout juste au 1er de l’an dernier ! »
C’était logique, mais peu compréhensible. Le M. Sarcey de la constellation d’Andromède dut écrire une douzaine d’articles là-dessus, pour éclairer ses lecteurs.
Quand tout le monde eut compris, l’humanité se rassura de nouveau, et M. Carnot repartit en voyage.
Mais bientôt quelques docteurs pâlirent fort. Ils constataient des phénomènes embarrassants. Les vieillards qu’ils soignaient guérissaient tous ; les enfants, au contraire, dépérissaient, redevenaient petits, désapprenaient à marcher, puis mouraient subitement. Quelques minutes après le choc, tous les moribonds étaient revenus à la vie, tandis que tous les nouveau-nés avaient expiré.
Un Charcot, interviewé à ce propos, répondit sans le moindre trouble :
« De quoi vous étonnez-vous ? Notre planète marchant à rebours, nous repassons naturellement par les cycles déjà parcourus et nous rajeunissons au lieu de vieillir. Les nonagénaires auront quatre-vingts ans dans dix ans d’ici, et les enfants qui savent parler à présent auront besoin de retéter l’année prochaine ! C’est élémentaire !
– Alors, nous ne mourrons plus ?
– Mais si ! à notre naissance !
– C’est juste ! » murmura le reporter, confus.
Et, comme ce Chincholle n’avait qu’une vingtaine d’années, il rentra chez lui fort triste.
Alors, les vieillards se réjouirent et les adolescents se lamentèrent. Les choses allèrent comme les savants l’avaient dit. M. Gounod sentit pointer sur sa tête les premiers cheveux noirs. M. Sardou vit se combler ses rides. M. d’Ennery reprit goût à regarder les Orphelines. M. Brown-Séquard passa ses lapins aux élèves du Conservatoire.
« Ah ! vous avez l’avenir devant vous ! » disait le compositeur Pierné à M. Ambroise Thomas !
La petite Naudin fit son testament et légua tous ses biens à la Patti.
« Place aux jeunes ! » s’écria l’Académie française, comme un seul homme.
M. Pierre Loti en devint le président.
Tous les jouvenceaux se peignaient une patte d’oie par coquetterie.
Pour être galants, les mondains donnaient vingt ans de trop aux belles-madames avec lesquelles ils flirtaient.
On ne voyait plus de cheveux jaunes. Toutes les actrices se teignaient en blanc avec fureur. Des pianistes s’épilaient le crâne pour être chauves. Le grand chic était de paraître gâteux.
M. de Freycinet provoqua l’admiration de tous les saints-cyriens.
« C’est à merveille ! clama l’Académie des sciences. Mais, si nous continuons à tourner dans ce sens, que va devenir l’humanité ? Il n’y aura plus personne sur la planète dans cent ans d’ici. »
C’était non moins logique.
Alors, les philosophes s’alarmèrent. Mais ils n’y pouvaient rien, hélas !
Le globe poursuivit implacablement sa course rétrograde. Un volcan qui s’était ouvert en 1889 rentra brusquement dans la mer. On revit la comète de 1870. M. Capoul fut de nouveau la coqueluche de ses contemporaines. Mlle de Sombreuil redevint vierge. On reconnut l’hiver de 1830. Et les plus vieux habitants de la planète étaient successivement hommes mûrs, jeunes gens, gamins, bébés, puis succombaient, tour à tour, dans des maillots, à côté de leurs biberons.
Enfin, vers l’an 1820, il n’y avait plus guère que trois ou quatre douzaines de sénateurs jouant aux barres dans le jardin du Luxembourg et quelques invalides qui se suçaient le pouce autour du tombeau de Napoléon Ier. Le sexe aimable n’était plus représenté que par deux ou trois tantes de Louise Michel, qui sautaient à la corde aux Buttes-Chaumont. Mais le globe mystérieux, cause de tous ces bouleversements, reparut alors à l’horizon.
Comme la première fois, il grossit à vue d’œil, se rapprocha, devint énorme, boucha les cieux, refit la nuit sur la planète et la tamponna.
Quelques heures après, le maréchal de Mac-Mahon, qui survivait aussi, dit à Jules Simon, lequel refaisait ses dents de lait :
« Oh ! vois donc, Zuzules !… Le soleil qui fait demi-tour à gausse ! »
Effectivement, l’astre du jour rentrait dans la tradition classique, recommençait à se lever au levant pour aller se coucher au couchant !
À son retour, le globe tamponneur, d’un choc aussi violent que le premier, mais porté en sens contraire, avait rendu à la planète de la constellation d’Andromède la direction et le mouvement d’autrefois !
« Tout est bien qui finit bien ! » déclara le mioche Renan, qui survivait encore et qui n’avait pas perdu le goût des sentences profondes ni des aphorismes choisis.
Et la vie reprit son cours normal sur la planète retamponnée ; les saisons se représentèrent suivant la mode ancienne, les années y repassèrent correctement à la queue leu leu. On y revit des romantiques en 1830. Mais les décadents y refleurirent en 1870, légère avance qui s’explique peut-être par ce fait que la planète, sous ce dernier choc, s’était sensiblement éloignée de Pégase.
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(Jean Rameau, in L’Écho de France, journal du matin, littéraire & politique, sixième année, n° 2598, vendredi 4 mars 1892 ; repris, avec quelques modifications, dans Pau-Pyrénées, deuxième année, n° 58, samedi 26 novembre 1921. Gravure d’Otto Seitz)
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