–––––
(Alexeï Remizov, in Cahiers G. L. M., septième cahier consacré au rêve, mars 1938. Du même auteur, voir les « Rêves de Tourgueniev, » déjà publiés sur ce site)
–––––
(Alexeï Remizov, in Cahiers G. L. M., septième cahier consacré au rêve, mars 1938. Du même auteur, voir les « Rêves de Tourgueniev, » déjà publiés sur ce site)
« Mon cher ami, – disait le papier bleu, – tu serais bien aimable de venir tout de suite. Je serai mort quand tu arriveras ; je dois donc te prévenir que tu trouveras mon visage sans chair ni peau. Il ne te semblera peut-être pas très agréable à regarder ; à moi-même qui le vois dans la glace, il fait horreur. Mon crâne surtout, quand je me penche pour écrire, me paraît d’une matière dure et jaune qui est bien déplaisante, et ces deux trous de mes orbites ont une impersonnalité qui m’est tout à fait désagréable. Bonsoir, mon vieux. Crois-tu que le coup fera éclater la cervelle ? – JEAN CLERKE. »
Je crus faire un de ces mauvais rêves qui se forment des brumes du matin, et je me hâtai jusque chez Clerke. Je le savais bizarre. Comme disent les médecins, il faisait de l’excitation. C’était un grand garçon blond, avec des yeux bleus extrêmement pâles, perçants et fixes. Ses gestes étonnaient par leur déclenchement brusque ; il ne prenait pas, il happait ; il ne se levait pas, il était mis debout ; il avait des temps de réaction complètement anormaux. Son esprit, qui s’emparait des choses, les transformait aussitôt et leur donnait une grandeur poétique. Il avait vu chez un marchand du boulevard de Clichy une canne sculptée qui ornait la vitrine. Cette canne représentait un petit homme triste et bon, dont la figure toucha Clerke. Il lui prêta une âme, et il en fit une divinité. Il venait s’asseoir à la terrasse d’un petit café voisin. De là, il considérait la tête sculptée dans du bois de cornouiller ; il lui parlait, il l’interrogeait, il lui adressait des prières. Ce temps de carnaval le rendait fou. Que de fois, passant devant une boutique et des masques pendus, il s’était acharné à refaire l’histoire morale de chacun de ces masques, comme d’un être vivant. « Tiens, – disait-il, – celui-ci est un avare ; tu vois comme il a les yeux ronds et la bouche serrée ; celui-ci est poltron ; celui-là ira en prison ; celui-là sera trompé. »
*
Quand j’arrivai chez Clerke, le corps, dont la tempe était trouée, reposait déjà sur le lit. La figure était grave et beaucoup plus belle que nous ne l’avions jamais vue. Quelques amis étaient assemblés. On raisonnait sur ce suicide singulier. « Tenez, me dit quelqu’un, voici un paquet qu’il vous a laissé. »
C’était une enveloppe blanche, d’une dizaine de centimètres de côté, pareille à celles où on glisse les manuscrits. Elle contenait quelques pages, qui avaient été écrites cette nuit même. Voici ces tragiques feuillets :
« Ce qui m’arrive, – écrivait Clerke, – est tellement singulier qu’avant de quitter un monde où mon rôle, comme je viens de m’en rendre compte, est entièrement terminé, je veux laisser à ceux qui me survivront le récit des raisons qui m’en chassent.
Je suis rentré chez moi ce soir, jour du mardi gras 1910, à minuit et demi environ. J’ai toujours aimé à passer seul ces journées de fête, et y attendre de lieu en lieu un plaisir fait du spectacle des autres. J’ai donc changé cinq ou six fois de café. J’ai erré ensuite dans ce Montmartre tumultueux et bigarré, qui commence à la place Blanche et finit à la place Pigalle. Comme je redescendais vers ma maison, l’esprit très vif et bouillonnant d’idées, je rencontrai une bande de masques, où il y avait des magistrats, des maires de village, une Arlésienne, un Pierrot, un mousquetaire et une Folie qui se tenaient par le bras. « Bonsoir à tous les fous ! » me cria la Folie. Et ils disparurent.
Une fois chez moi, et debout devant ma glace, j’eus tout à coup le sentiment que mon visage n’était aussi qu’un masque, et que je l’enlèverais aisément. Comment la chose se fit-elle ? J’ai tout à coup senti mes doigts pincer, près de la tempe, une pellicule extrêmement mince que je déroulai sans peine, et qui couvrait toute ma figure. Mon visage n’était rien de plus ; et dès que je l’eus enlevé, une seconde face humaine apparut sous la première qui la comprimait ; elle se défripa, pour ainsi dire, s’épanouit, et je me vis avec stupeur un visage tout différent de celui que j’avais accoutumé de me connaître. C’était une figure à grands traits droits, rasée, sévère, et qui aurait été assez belle, si elle n’avait été gâtée par un long nez mou de proboscidien ; dans l’ensemble, elle eût convenu à un juge : c’était peut-être la figure de ma conscience.
Après un instant de stupeur, elle me parut si triste et si ridicule que j’essayai de savoir si je n’en avais pas une troisième, cachée sous les deux autres, et comme j’avais arraché mon premier et familier visage, je détachai le second. À mesure que je l’enlevais, je sentais un poil épais et rude, qui voyait le jour pour la première fois, se dérouler en tous sens, et j’apparus bientôt à mes propres yeux sous la face d’un faune hirsute et roux, dont la barbe de crin se développait en volutes. J’avais un nez camard, des lèvres ouvertes et riantes, des sourcils circonflexes et des yeux retroussés. J’eus honte de moi-même, et je tirai encore le coin de cette figure, qui n’était pas plus solide que les deux premières. Ô minute d’épouvante ! La face qui apparut cette fois n’appartenait plus à l’espèce des fils d’Adam : c’était le profil aplati d’un bouc. J’arrachai ce masque hideux. Mais le suivant était pis encore. Rétrogradant toujours dans la hiérarchie des êtres, je m’apparus cette fois sans front, les yeux saillants, la bouche immense et tombante, – pareil à un de ces crapauds dont la laideur lance dans la nuit un appel désespéré. J’arrachai, j’arrachai… Je me souviens à peine des figures de moi-même, de plus en plus hideuses, de plus en plus dégradées, que je n’apercevais que pour les tirer, violemment, et les jeter à terre. Et tout à coup, je m’arrêtai, stupide. Il n’y avait plus rien sur mon visage, rien sur le squelette nu, blanc et luisant, qui avait été l’armature de tous mes masques.
Je retrouvais enfin une forme connue. Je considérais avec horreur ce front bossué, les saillies rondes qui couronnent les orbites, le renflement des pariétaux, la grâce affreuse de l’arcade zygomatique, le nez triangulaire et béant, la concavité élégante du maxillaire supérieur. Je compris alors que j’avais épuisé tous les rôles qu’il m’avait été donné de jouer, et que je demeurais avec le squelette dur et déjà mort, seule forme que je dusse garder dans le tombeau. J’ai donc pris mon revolver. Mais avant d’arrêter d’un coup l’inutile mouvement de mon cœur, j’ai voulu dresser le procès-verbal de cette nuit pleine de révélations. Maintenant, je vais profiter de ce que la besogne des vers est faite d’avance, et entrer dans le sommeil. »
*
La lecture de ce manuscrit redoubla notre douleur. Ainsi, les fantaisies d’une nuit de mardi gras avaient suffi à détruire cette intelligence. Dans son désordre même, on trouvait une sorte de logique et de philosophie. Nous sûmes, depuis, que Clerke était sujet à des hallucinations. Un jour, après avoir pris du haschich, il avait voulu se passer à travers le bras un couteau qu’il prenait pour un fil de lumière. Un autre jour, il avait déclaré qu’il n’avait plus de poids, et, soustrait à la gravitation, il avait décidé de sortir par la fenêtre du premier étage. « Car chacun, ajouta le médecin qui nous confiait ces détails, a la folie qu’il mérite. Mais les plus raffinées sont précisément les plus dangereuses. »
–––––
(Henry Bidou, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-cinquième année, n° 12226, mercredi 20 avril 1910 ; « Penseur au masque, » lithographie de Jacques Poulain)
Ma première visite à Londres avait été pour ma vieille amie Louise Michel qui, contrainte par les intolérances ministérielles à transporter ses pénates dans la capitale de l’Angleterre, y cumulait l’enseignement gratuit, le culte de la philanthropie et celui de la révolution sociale.
« C’est à deux pas, m’avait expliqué un obligeant commerçant français ; tâchez seulement de ne pas vous embrouiller dans les noms des streets ; vous suivez Charlotte, vous traversez Francis et vous y êtes. »
Et, après avoir exécuté les opérations sus-indiquées, je me trouvai devant le numéro 35 de Huntley Street – une maison en briques noircies comme les autres, à trois étages comme les autres, et, comme les autres aussi, dépourvue de concierge. Par malheur, elle n’en possédait pas moins son cerbère, sous la forme d’une Anglaise hors d’âge, laide comme un cul de singe, hargneuse comme une vieille bourrique, et qui, embusquée dans son logement du rez-de-chaussée, s’élançait menaçante comme quelque monstrueuse araignée sur les visiteurs assez téméraires pour s’arrêter au seuil de cette porte.
À mon coup de marteau, elle sortit de son repaire, où feu Gambetta lui-même n’eût pas osé aller la dénicher, entrebâilla la porte et, au nom de « miss Michel, » me la referma brusquement au nez, en accompagnant cette invitation négative d’une grimace à la Paulus et de deux ou trois invectives furibondes.
« C’est peut-être la façon de dire : « Entrez ! » en Angleterre, » pensai-je après un court moment de stupeur.
Dans cette vilaine chose qu’est la vie, il est bon de refréner ses émotions.
Très heureusement, le choc du marteau sur l’huis sonore avait attiré à sa fenêtre une jeune femme qui me reconnut et courut m’ouvrir : c’était Charlotte Vauvelle, l’inséparable amie de Louise Michel.
« Montez vite, dit-elle, après un cordial shake-hands ; mistress Spider pourrait revenir à la charge.
– Qu’est-ce donc que cette mégère ? demandai-je.
– La femme d’un sergent recruteur. Elle n’est pas toujours très commode, mais Louise assure qu’elle a un bon fonds tout de même. Le malheur est que, lorsqu’elle a bu, on ne peut l’empêcher de se jeter sur les étrangers.
– Ah ! diable. Et boit-elle souvent ?
– Tous les jours.
– Tiens ! ce n’est donc pas un chameau ! Ça m’étonne. »
Comme ce dialogue prenait fin, je me trouvai au seuil du logement de Louise Michel : une grande pièce, meublée de la façon la plus modeste. Un large lit sur lequel ronronne un chat, une table ronde surchargée de journaux, un buffet, quelques chaises, et c’est tout. Pas de lambris, même en simili-or ; la route de la Révolution ne mène pas à la fortune, comme celle de la politique.
« Vive l’anarchie ! À bas Constant ! »
Tels furent les mots qui saluèrent notre entrée.
J’allais tendre la main au coreligionnaire, lorsqu’un coup d’œil, qui me le fit découvrir, m’arrêta. C’était un perroquet gris, mélancolique et déplumé, qui, converti au démagogisme le plus effréné, sous l’’irrésistible influence du milieu, avait jugé bon de transformer son perchoir en tribune.
Ce perroquet, qui a, du reste, conservé toutes mes sympathies, me rappela par ses allures certains orateurs de réunions publiques. J’allais, pour capter ses faveurs, lui donner des nouvelles du mouvement révolutionnaire, lorsqu’une énorme chienne, à poil noir, vint opérer, en grondant, une reconnaissance autour de moi. Sans doute, rendue méfiante par les vicissitudes, me prenait-elle pour un suspect.
« Allons, Fathma ! Ne faites pas attention, elle est presque aveugle. »
La plupart aiment à collectionner des pièces de cent sous ; Louise Michel, qui n’a guère de famille sur laquelle déverser ses sentiments affectifs, préfère s’entourer de bêtes qui ne le sont pas plus que certains individus et qui, sous le rapport de la sociabilité, valent infiniment mieux. Seulement, tandis que d’autres recherchent les superbes angoras, les élégantes levrettes ou les animaux de poche, peignés et bichonnés comme des petites maîtresses, la féroce anarchiste recueille les infortunés quadrupèdes galeux ou abandonnés. Pétroleuse, va !
Sur ces entrefaites, Louise Michel arrivait. Cordiale accolade, et nous causons.
Toujours vaillante et solide, un peu courbée, cependant, et la chevelure plus grisonnante qu’avant son exil, – ce qui n’a rien que d’assez naturel, – la proscrite a conservé la même foi en l’avenir, la même impassibilité sereine. Figure étrange, qui semble appartenir non à notre prosaïque époque, mais au passé ou à l’avenir.
Traversant la vie, – vie de luttes, de déportation, d’emprisonnement, de proscription et d’incessant apostolat, – enveloppée dans son éternelle robe noire comme dans un drapeau de désespoir et de révolte, Louise apparaît en quelque sorte une Velléda de la Sociale. Et chez cette ardente internationaliste, dont l’esprit plane trop haut pour s’attarder aux tristes et mesquines rivalités de peuples, le vieux sang gaulois fermente et bouillonne.
Telle je l’avais connue treize années auparavant, sous le tropique du Capricorne, telle je la revis le 4 avril 1892, par 0 degré de longitude (méridien de Greenwich) et cinquante-et-un degrés trente minutes latitude nord. Nouméa, Paris, Londres, peu importe au révolutionnaire, – à celui qui ne lutte pas pour se rallier un jour, dans des conditions avantageuses, – tous les chemins, pour lui, ne mènent-ils pas à Satory ?
Pendant que Charlotte, infiniment plus avisée qu’Hébé, prépare non une sirupeuse ambroisie, mais cette liqueur que Jupiter a été un serin de ne pas connaître, le café, la conversation se poursuit. Le perroquet y prend part et la ponctue de ses apostrophes véhémentes. Il était étonnant ce gallinacé, et M. Dayras qui devait, deux ans plus tard, présider, avec le tact et l’impartialité que l’on sait, le fameux procès des Trente, l’eût, à coup sûr, classé parmi les « intellectuels. »
Avec infiniment plus de sincérité que madame Prudence dans des fêtes foraines, nous examinons le présent, nous scrutons le passé et l’avenir.
Trois quarts de siècle de rêves, d’idées, de fermentations, de révoltes noyées dans le sang, de travail latent dans les profondeurs de la société, n’aboutiront-ils pas enfin à l’avènement de l’ordre nouveau ? Après Saint-Simon, Fourier, Gabet, Leroux, Proudhon, Marx, Bakounine, Kropotkine et Reclus, après l’Internationale, la Commune de Paris et l’éveil du prolétariat universel, après les espérances lumineuses suscitées au sein des masses, le dernier mot sera-t-il à Deibler ?
Allons donc ! Bien fous ou bien lâches nous serions de désespérer et de croire tout perdu parce que, molécules animées et souffrantes, nous apparaissons comme broyés dans la crise générale. Le progrès n’est-il pas, jusqu’à ce jour, fait de sang et de larmes ? Ne faut-il pas que ce soient les actifs et les chercheurs qui expient le privilège de penser et se mouvoir, en frayant de leurs corps un pont vivant à la masse pour passer vers « l’autre rive » ? Donc, à bas hier ! à bas aujourd’hui ! et vive demain ! Le beau mythe de Prométhée domine toujours la marche de l’humanité.
*
Comme nous discutons sur les raisons ou les déraisons de la nitroglycérine, employée en thérapeutique sociale, la porte s’ouvre et un grand jeune homme paraît.
Achille Vauvelle, frère de Charlotte, est parti de Paris parisien : en Angleterre, je le retrouve anglicisé, silencieux, réfléchi et fumant la pipe, seule volupté qu’il ne dédaigne pas. A-t-il voulu confirmer par l’exemple les théories de Darwin sur l’adaptation au milieu ? Au fond, je crois qu’il n’en a cure.
« Comment va la reine Victoria ? lui demandai-je, abusé par les apparences.
– Quite well (tout à fait bien), » répond-il.
Chose bizarre et qui pourra sembler un contraste, en même temps qu’Anglais, il est devenu artiste. Pour le moment, ce jeune homme, beaucoup plus grave que l’auteur de la Société mourante et l’anarchie, égaye cependant de ses fantaisies coloriées les murs du phalanstère ; sa profession, la lithographie, l’a mené insensiblement au dessin, celui-ci, à la peinture. Quelques mois plus tard, la photographie ne devait plus avoir de secrets pour lui, et un piano, venu compléter le mobilier, jusque-là rudimentaire, allait gémir sous son doigté impitoyable.
« Nous voilà tous au complet, mon cher Malato, me dit la bonne Louise ; deux femmes, deux hommes et trois bêtes. C’est le moment de se mettre à table les uns et les autres. »
Le perroquet approuva d’un : « Bon appétit ! » plein d’à-propos, et, faisant place à ces compagnons que le moyen-âge appelait nos « frères inférieurs, » – pourquoi inférieurs, alors qu’ils savent se passer de gendarmes ? – nous rompîmes sans trop de tristesse le pain amer de l’exil… en étendant un peu de beurre dessus.

–––––
☞ Extrait des Joyeusetés de l’exil, pour paraître prochainement chez Stock, éditeur.
–––––
(Ch. Malato, « Chronique, » in L’intransigeant, n° 5886, mardi 25 août 1896 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 103, lundi 7 août 1911 ; « Chez Louise Michel » constitue le chapitre III des Joyeusetés de l’exil, Paris : P.-V. Stock Éditeur, collection « Bibliothèque sociologique » n° 12, 1897)
(Côte neuvième de l’inventaire de mes Châteaux en Espagne.)
À M. AUGUSTE CH…, À CETTE.
Lille, 16 décembre 1850.
Cette fois, mon cher ami, vous ne vous plaindrez plus de mon écriture indéchiffrable. L’Artiste met à notre disposition ses plus beaux caractères et rien ne me serait plus agréable, si je n’éprouvais quelque timidité à entamer une conversation intime devant le monde de ses abonnés.
Prenons courage cependant.
Votre lettre m’a fait grand plaisir ; j’y ai trouvé de bons conseils et de douces consolations ; laissez-moi vous dire, en quelques mots et sous forme d’apologue, en quoi je me rapproche et en quoi je diffère de vous sur la manière d’envisager les choses de la vie.
Vous savez, mon ami, combien l’ennui a dans certains moments d’empire sur moi. Un jour que j’étais dans ces sombres dispositions et que j’errais cherchant à me distraire sur les boulevards de Paris, je rencontrai un jeune homme dont je vous ai plus d’une fois parlé, Jules H… Je vous ai souvent fait son portrait. Plus maigre et plus laid encore que moi, il avait dans l’extrême blancheur de son teint, dans son front si vaste et dans son regard animé d’un feu singulier, une distinction tellement frappante qu’il était l’objet de tous les regards. Inhabile aux choses de la vie, d’une ignorance grossière sur les notions les plus communes, il déployait tout à coup sur les sciences occultes un savoir si vaste, une intelligence si vive, une éloquence si entraînante qu’on passait des heures à l’écouter. Était-ce, comme le disait son médecin, une folie naissante ? était-ce, comme le voulait son maître, Dupotet, la communication d’un monde supérieur ? Je suis trop sceptique pour me poser l’une ou l’autre de ces affirmations.
Je le vois encore venir à moi, ce jour-là, tout vêtu de noir, tout voûté, ses longs cheveux pendant en désordre sur ses épaules, et fixant sur moi ses yeux affectueux et pénétrants.
« Qu’est-ce qui t’afflige ? me dit-il.
– Je ne suis pas affligé, répondis-je, mais ennuyé.
– Tu as le spleen ?
– Oh ! non ; le spleen est une affection anglaise qui ne peut pas atteindre un bon Français. C’est la maladie d’un peuple froid, impassible, qui ne trouve plus rien propre à le distraire. Notre ennui à nous, c’est le vide momentané qui suit de profondes impressions, de vives passions, de grands plaisirs. C’est la fatigue de l’âme. C’est ce lendemain d’orgie qui, suivant le proverbe, fait les hermites, c’est le silence après le bruit, les ténèbres de la nuit après le feu d’artifice. Une petite grande dame de Paris se meurt d’ennui parce qu’elle a passé une journée sans visites ; l’Anglais ne songe à la mort qu’après avoir promené son spleen dans toutes les contrées du monde. Pour moi, je suis sûr que demain une conversation agréable, une lecture nouvelle, un service à rendre, me feront immédiatement retrouver ma gaieté et mon énergie ; mais cette journée actuelle est bien dure à supporter. Rien ne me tente, rien ne me plaît, rien ne m’occupe. Je ne sais que faire de ma personne !
– Donne-la-moi.
– Et à quoi peut-elle être bonne ?
– N’ai-je pas toujours en vue mille expériences pour lesquelles un sujet doué comme toi d’un système nerveux facilement irritable est une bonne fortune ?
– Qu’il soit fait comme tu le désires. »
Et, prenant son bras, je le suivis chez lui. Là, je le vis qui découpait, tout en causant, des morceaux de taffetas couleur de chair. Puis il les prit et vint me les coller sur les yeux ; ensuite, je sentis qu’avec un pinceau, il les couvrait de teintes diverses.
« Te voilà privé d’un sens, me dit-il ; du plus précieux. Pour tous, tu es un aveugle. Pour toi, étudie avec soin tes impressions de façon à pouvoir demain m’en rendre compte. »
Il me laissa. La solitude, les ténèbres n’étaient guère faites pour dissiper mon ennui. Mais ma situation était si nouvelle que j’étais envieux d’en faire complètement l’expérience.
J’avais passé plusieurs heures dans mes réflexions, lorsque Jules, me frappant sur l’épaule, me dit en italien, langue qu’il affectionnait : « Andiamo. (1) – Dove ? Vi prego, (2) lui demandai-je. – Lasciate fare a me (3), » répondit-il.
Je le suivis. Bientôt, je me sentis sur les coussins d’une voiture. Puis, quand celle-ci s’arrêta, j’en descendis et j’entendis retentir sous mes pieds les dalles sonores d’un vaste corridor. Tout à coup, le bruit de mes pas s’amortit sur un tapis. Une bouffée d’air chaud m’arriva au visage, m’apportant avec elle les accents d’un chœur et d’un orchestre nombreux, sur lesquels se détachait la voix vibrante d’une femme. Alors, je montai des degrés, j’entendis grincer une porte ; à ce moment, les sons devinrent distincts, et je me reconnus. J’entrais dans une loge des Italiens, j’entendais le grand final d’Othello. Desdemona gémissait sous la malédiction paternelle, et le peuple de Venise compatissait à ses douleurs. Mon imagination fut frappée. Je me rappelai que, ce jour même, il y avait soirée chez le Préfet de la Seine, et que cette salle où j’étais se trouvait pleine des invités attendant l’heure du bal, dans leurs plus brillantes toilettes. Les parfums des bouquets les plus riches se répandaient autour de moi. J’entendais des voix harmonieuses faire l’éloge de Lablache, si admirable dans ce chœur. Là, sur la scène, Giulia Grisi tendait au ciel ses beaux bras que je ne pouvais voir et le vent qui soufflait par des portes laissées ouvertes faisait flotter sur mon visage les cheveux odorants d’une voisine, la même qui, me voyant entrer, avait dit d’une voix bien douce et pleine de pitié : « Ce pauvre jeune homme, il est aveugle ! »
Cependant, les voix s’étaient tues et les contrebasses exhalaient les derniers accords du final.
La conversation s’engagea vive et générale, comme c’est la coutume aux Italiens. On se communiquait les témoignages de son admiration.
« Vous arrivez bien tard, dit la voisine aux cheveux flottants ; vous avez perdu le duo de la trahison, dans lequel Rubini et Tamburini ont été plus beaux que jamais. Votre ami connaît-il Othello ?
– Oui , madame, répondit Jules ; son infirmité, en le privant d’un sens, lui a fait mieux sentir le prix des autres. C’est un fidèle habitué des Italiens.
– Je serais bien curieuse de savoir, dit la belle voisine (elle devait être belle), si les impressions musicales d’un aveugle sont plus vives que les nôtres ; si les sens, en se concentrant, acquièrent plus d’intensité de jouissance.
– Je me le demande aussi, dit tout près de nous la voix d’un vieillard ; l’ouïe est un sens à part chez l’homme et indépendant de tous les autres ; supérieur à tous, il ne communique ses impressions qu’à la partie de l’âme la plus dégagée des préoccupations sensibles et matérielles. Ne dit-on pas que la musique nous transporte dans un autre monde ? Ne parle-t-on pas des concerts des anges, des chœurs des bienheureux ?…
– Cela peut être vrai de la musique instrumentale, dit Jules, mais pas de la musique vocale, moins encore du théâtre. Quoi de plus matériel, de plus sensible, de plus brûlant que ce que nous venons d’entendre ? Ce père qui maudit sa fille parce qu’elle a donné son amour à un More, la passion éperdue de Desdemona et les accents contagieux qui l’expriment, la jalousie aveugle du noir, ce sont là, il me semble, toutes préoccupations bien terrestres.
– Cela ne tient-il pas, dit la voisine, au caractère brillant et léger de la musique italienne ?
– Non, non, reprit Jules, c’est le même fonds d’idées qui se développe dans la musique de l’Italie et dans celle de l’Allemagne ; seulement, dans chacune, il revêt une forme différente. L’Allemand s’isole dans sa passion malheureuse, la couvre des accords les plus sombres, la voile sous les harmonies les plus mystérieuses. L’Italien étale sa douleur au soleil ardent de son pays ; il tient à ce que l’expression en soit toujours gracieuse et délicate, il orne ses larmes de fioritures et d’agréments, comme va le dire tout à l’heure Desdemona dans sa romance du Saule ; ses soupirs rivalisent avec le doux murmure des plus limpides ruisseaux :
I ruscelletti limpidi
A’ caldi suoi sospiri
Il mormorio mesceano…
Non, non, les Huguenots comme Othello, Fidelio comme la Dona del Lago ne retentissent que des bruits du monde. Quant à la musique instrumentale, c’est différent.
– Et pourquoi serait-ce différent ? demandai-je ; pourquoi vous arrêter dans cette voie ? La symphonie pastorale n’est-elle pas une histoire champêtre si simple qu’elle semble passer sous vos yeux avec tous ses détails saisissants ? Les cuivres n’ont-ils pas de ces accents émouvants de la voix humaine ? Ne dit-on pas que les violons pleurent ? Ce sont bien là toutes affections de notre vie misérable, il me semble. Je ne vois là rien d’un autre monde.
– Mais le piano ? dit la voisine ; il ne vit pas, il ne pleure pas, cet instrument.
– C’est vrai, ajoutai-je, mais c’est encore bien notre ouvrage. Vraiment, quand je l’entends, dans un concerto, passer calme, froid, impassible mais égal et puissant, à travers toutes les émotions joyeuses, éplorées, terribles ou tendres des ensembles, je crois voir l’homme sage traverser, sans se laisser émouvoir, les orages de notre monde, calmer le trouble, encourager la faiblesse, corriger l’inexpérience, mais toujours est-ce bien le caractère humain et terrestre.
– Vos raisons me frappent, répondit le vieillard ; cependant, il y a dans l’homme un tel désir d’échapper à ce monde misérable qui l’entoure, qu’il s’ingénie à trouver mille moyens d’exalter son imagination. Celui qui est doué d’une sensibilité vive, cherche à y parvenir en idéalisant encore la musique, le plus idéal des arts. Comme Jules, homme de réflexion, croit y arriver en étudiant la partie la plus abstraite des sciences secrètes.
– Ah ! parlez-nous de cela, Monsieur Jules, dit la voisine avec curiosité, et puisque l’orchestre commence déjà l’introduction du troisième acte, retirons-nous au foyer pour y causer à l’aise. »
Je lui offris mon bras et elle me guida avec une douce sollicitude vers les divans où nous nous assîmes.
« Votre père a raison, mademoiselle, répondit Jules. Un grand nombre de cœurs, ne trouvant ici rien qui les satisfasse, cherchent à percevoir, dès cette vie, les domaines d’un autre monde. Un exemple célèbre nous en a été donné par un homme incomparable. Regardez autour de vous, en effet, vous n’y voyez guère que deux classes d’hommes : ceux qui cultivent leur esprit et ceux qui cultivent leur corps, tous deux exclusivement. Les premiers forment une race sans élégance, maussade, qui ne connaît ni les transports des plaisirs, ni les joies des sentiments. Les autres sont ineptes et grossiers, ils ignorent et les nobles plaisirs de l’esprit et les passions de l’intelligence ; je ne vois, en un mot, que des viveurs et des pédants, deux classes également ennuyeuses. Il y a cependant dans l’histoire un nom, un seul, qui soit sorti de ce milieu vulgaire, c’est celui de Salomon. Celui-là connaît les plaisirs ; nul ne s’y est jamais plongé avec tant d’entrain, avec tant d’ardeur. Fêtes splendides, éclat du luxe, triomphe de l’ambition, célébrité de la gloire, amour sous toutes ses formes, avec toutes ses séductions, il ne s’est rien refusé ; et en même temps, nul n’a possédé mieux que lui les études les plus approfondies, la science des temps et des lieux, des causes et des effets, des hommes et des choses, les méditations les plus vastes et les plus sérieuses, l’empire sur soi-même, la règle de ses passions, la sagesse en un mot. Jamais homme ne s’est élancé hors de lui, dans le tourbillon du monde, avec plus de vigueur et d’énergie ; jamais aussi homme ne s’est replié sur lui-même avec plus de sagacité et de profondeur. Eh bien ! Salomon, qui avait porté dans les plaisirs l’élévation de la raison et dans les études l’aisance des voluptés, Salomon a, dans le livre le plus curieux qu’on ait jamais écrit, examiné tous les détails du plaisir, toutes les ressources de l’étude, et a déclaré que tout cela n’était que vanité et ne pouvait satisfaire son cœur.
Alors, qu’a-t-il fait ? Il a cherché les voies de l’autre monde, il s’est livré aux études occultes. La cabale, la magie, le magnétisme, l’alchimie, la science hermétique, l’astrologie, lui sont devenues familières et toutes les sociétés secrètes datent de lui. C’est ainsi qu’il échappait à ce monde en se réfugiant dans l’autre.
– Illusion ! m’écriai-je ; il n’en fut point ainsi. Il est bien vrai que Salomon sût se repaître de tout ce qui peut satisfaire la personnalité, depuis les plaisirs des sens jusqu’aux enivrements de la gloire. Il est vrai aussi qu’il connût le bonheur qu’on éprouve hors de soi, dans la contemplation de la nature, l’amour des hommes, la réforme des abus ; il est encore certain que tout cela ne pût satisfaire son âme. Mais je ne vois pas que les connaissances occultes l’aient davantage satisfaite.
Notre imagination nous réserve, au-delà de nos sens et de notre raison, un domaine vague où nous nous plaisons à construire les monuments les plus féeriques, des Châteaux en Espagne cent fois plus riches que les palais des Mille et une nuits, mais ces vains fantômes ne peuvent nous intéresser sérieusement. La contemplation de ces merveilles imaginaires nous délasse un moment, nous fait parfois illusion, mais un souffle de peine ou de joie renverse, dans notre cœur, ces fragiles édifices. Aussi Salomon, même après ces études, conclut-il toujours : « J’ai préféré l’état des morts à celui des vivants ; j’ai estimé plus heureux que les uns et les autres celui qui n’est pas né, et qui n’a point vu les maux qui se font sous le soleil. »
Et pourquoi donc se donner tant de mal pour sortir de ce monde ? Avons-nous donc si longtemps à attendre pour en être délivré ? et même chaque jour, est-ce qu’une partie de nous ne le quitte pas ? Astolphe, si l’on en croit l’Arioste, trouva dans la lune de petites fioles où était contenue la majeure partie du bon sens des hommes. Il doit y avoir aussi, quelque part, une lune de nos sentiments éteints.
Là sont nos illusions d’abord, notre confiance dans la parole des hommes, dans le regard des femmes, lorsque nous prenions la coquetterie pour la tendresse, et l’austérité de langage pour la probité. Comme il nous semblait certain alors d’être aimé toujours ! Comme il nous paraissait facile de faire le bien ! Chacun ne se montrait-il pas à nous disposé aux sacrifices et au dévouement ? Pour retrouver ces sentiments aujourd’hui, il nous faut bien sortir de ce pauvre monde. Et cette vivacité d’impressions que nous donnait la jeunesse, nos premières amours, la lecture des chefs-d’œuvre inspirés, l’audition des grandes compositions harmoniques, l’ardeur des convictions naïves ! Où sont allées toutes ces richesses de notre âme ? Cet ordre d’idées que comprenait si bien un ami absent, comme vous, Ch…, ces émotions délicates dont une amie a emporté dans la tombe le secret et le bonheur, ces parents perdus, ces compagnons éloignés, ces affections trahies, ces liaisons oubliées, ces consciences vendues, ces croyances abandonnées, ces œuvres délaissées ne forment-elles pas, loin du monde où nous vivons, un autre monde, où nous nous habituons à nous réfugier avec plaisir ? Dans le charmant épisode d’Élisa et Widmer, l’auteur des Nouvelles genèvoises a tracé le portrait admirable d’un époux qui, ayant perdu sa jeune femme après quelques jours de mariage, se retire dans la solitude, s’abstrait entièrement de la vie commune, ne visite plus que la tombe de sa bien-aimée, et en attendant qu’il aille la rejoindre n’a plus d’autre société que celle de la mort.
N’en est-il pas ainsi de nous ? ne prenons-nous pas en dégoût chaque jour cette existence misérable ?
Mais à ces doux tableaux, mon âme indifférente
Ne goûte devant eux ni charme ni transport ;
Je contemple la terre, ainsi qu’une âme errante,
Le soleil des vivants n’éclaire plus les morts.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,
Je ne demande rien à l’immense univers.
Lamartine.
N’allons-nous pas comme Widmer vivre dans le cimetière de notre esprit, disant : Voici le mausolée de telle idée, la tombe de tel sentiment, la fosse de telle conviction, le cercueil de telle affection, visitant ainsi une à une ce que vous appelez si bien, mon cher Ch…, les ruines de notre cœur. Comme ces malades auxquels il ne reste plus que partie d’un organe dévoré par la cautérisation, nous continuons à exister avec une fraction seulement de notre cœur. Heureux quand il nous reste l’amour du bien pour nous sauver, comme demeurait l’espérance au fond de la boîte de Pandore !
– Mais c’est affreux ce que vous dites-là, s’écria la belle voisine ; nous cherchons dans l’imagination un monde où la vie soit plus lumineuse, plus intense, et vous nous offrez une mort anticipée, la tristesse du deuil et le froid de la tombe.
– Voyons, voyons, laissons cela, s’écria le vieillard ; j’entends la voix de Rubini et je veux jouir du dernier duo. »
Nous rentrâmes ; Desdemona protestait justement de son innocence, et défiait le fer du More jaloux.
Nous entendîmes ce terrible ingrato qui, dans la bouche de Malibran, glaçait d’effroi la salle entière. Puis nous nous retirâmes tout émus. Je remontai en voiture avec Jules. En chemin, il discuta avec moi les idées que j’avais émises au théâtre, me prêcha le sérieux de la vie, l’action, le devoir, mille autres choses que je trouvais justes mais qui ne pouvaient me persuader le cœur, et m’engager à renoncer à la vie contemplative.
Enfin, rentré chez lui, il accomplit quelques occupations et me dit que, dans un instant, il viendrait me magnétiser et me rendrait ensuite la vue.
Il me laissa seul et je restai ainsi quelque temps, méditant sur notre conversation, lorsque j’entendis un cri déchirant, un cri de femme ; une porte s’ouvrit avec fracas et un corps lourd vint tomber à mes côtés en poussant un soupir de douleur.
Effrayé, je portai la main à mes yeux et essayai avec mes ongles d’enlever le taffetas qui les couvrait. Mais il était trop bien collé ; la peau se souleva et la paupière déchirée me fit ressentir une douleur si vive, si pénétrante que je crus m’évanouir ; une sueur froide m’inonda le corps, mes jambes fléchirent et des lueurs éblouissantes me traversèrent le cerveau. Après quelques secondes, je me remis et, renonçant à recouvrer la vue, je marchai à tâtons vers l’endroit où le corps était tombé. Mon pied le heurta bientôt. Je me baissai et sentis sous ma main le doux contact de la soie, et le corps d’une femme qui en était vêtue. Je la pris dans mes bras et revins vers la chaise que je venais de quitter. Je la déposai là. Je soutins sur mon sein une tête languissante perdue dans de longs cheveux à demi-dénoués, et, saisissant un bras nu sur lequel je sentais les rugosités d’un bracelet ciselé, je cherchai, en lui frappant dans la main, à la rappeler à la vie.
Quelques longues aspirations m’indiquèrent que mon désir s’accomplissait. Elle revenait à elle.
« Qu’ai-je donc ? Qui êtes-vous ? » dit-elle. Je lui adressai quelques mots pour la tranquilliser.
« Ah ! c’est vous qui êtes aveugle, ajouta-t-elle, en reprenant tout à fait ses sens et la force de sa voix… aveugle ! continua-t-elle, je le croyais tout à l’heure quand je vous voyais au théâtre, mais je m’aperçois à présent qu’on vous a couvert les yeux, et que vous avez même cherché à vous débarrasser, car votre bandeau est soulevé et couvert de petites gouttes de sang. Ne souffrez-vous point ? Faites un signe de tête, car je ne vous entends pas. Je suis sourde comme vous êtes aveugle. Mon père en m’amenant ici au sortir du théâtre m’a priée de me laisser priver de l’ouïe pour quelques expériences magnétiques que M. Jules désirait faire. J’y ai consenti, mais bientôt j’ai ressenti de tels bourdonnements dans la tête que j’ai cherché comme vous à me débarrasser ; je n’ai pu y réussir et la douleur causée par mes efforts a été si grande, qu’éperdue je me suis précipitée vers cette porte pour demander du secours ; mais, après quelques pas, j’ai senti que je perdais connaissance et je suis tombée. Je souffre encore beaucoup. »
Étrange situation. Cette femme au parler doux et élégant était là, s’appuyant sur mes bras, peut-être belle, peut-être jeune, et je ne pouvais la reconnaître, car je ne la voyais pas ; je ne pouvais lui parler, car elle ne m’entendait pas.
J’appelai Jules plusieurs fois ; il ne répondit pas. Elle cria plusieurs fois : « Mon père ! » appelant sans doute le vieillard de notre loge aux Italiens. Aucune voix ne répondit.
Je me demandais où j’étais et je répétais en moi-même le : Dove ? que j’adressais tantôt à Jules.
Quant à ma compagne, elle paraissait inquiète.
« Qu’est-ce cela ? disait-elle, toute émue. Je ne comprends pas, j’ai peur. Mon père et Monsieur Jules m’ont quittée tout à l’heure en me disant qu’ils viendraient dans un moment me magnétiser. Seraient-ils sortis, me laissant seule ici ? Donnez-moi la main, Monsieur, ajouta-t-elle, je désire visiter la maison et je n’ose y aller seule. »
Je la suivis, la main dans la sienne. Quand il fallait passer une porte, elle me guidait en riant malgré son inquiétude. Et je ne sais pas si, dans ces moments-là, j’eusse mieux aimé la voir.
La maison était vide. Nous nous arrêtâmes tous deux embarrassés. Elle laissa aller ma main. Que de jolies choses j’avais à lui dire. Mais comment les lui faire entendre ?
Après un moment de silence, elle reprit avec enjouement :
« Je réfléchis que je suis bien folle de m’inquiéter. Mon père est allé avec Monsieur Jules chercher soit un ami, soit quelques objets nécessaires à leurs expériences. Ils n’ont pas prévu l’accident qui m’est arrivé, ni que nous pourrions nous rencontrer. Mais que celui qui nous verrait ainsi pourrait rire à nos dépens ! Une sourde et un aveugle en tête-à-tête ! Votre faconde empêchée par ma surdité ! »
J’aurais pu répondre : « Et votre grâce si distinguée, empêchée par ma cécité ! » si mon compliment avait pu être entendu.
Alors, elle ajouta :
« Tenez, on ouvre la porte ; voilà Monsieur Jules, avec Dupotet, et mon père avec des vases de cristal.
– Voyez donc, Messieurs, s’écria le vieillard avec dépit, voyez s’il n’y a pas un instinct magnétique qui avertit un jeune homme qu’une jeune fille est près de lui. Voilà un aveugle que nous laissons enfermé dans une chambre et ignorant que ma fille est dans la chambre voisine ; nous les retrouvons l’un près de l’autre, mais voici qui est bien pis ; ils ont fait tous deux des efforts pour délivrer leur sens gênés. Lui, a les yeux tout ensanglantés. Après cela, ils ne peuvent avoir le calme nécessaire pour servir à nos expériences. Ils mériteraient vraiment bien que nous les laissions jusqu’à demain matin dans cet état.
– Je te préviens, dis-je à Jules en entendant ces paroles, que je casse tout chez toi si tu ne me rends pas immédiatement la lumière.
– Allons, mon ami, dit Jules je vous laisse et emmène mon compagnon ; nous ne pourrions rien faire de bien aujourd’hui. Nous serons, il faut espérer, plus heureux quelqu’autre jour. »
Quelques instants après, nous étions chez Jules qui, avec une éponge tiède, me débarrassait les yeux de leur bandeau.
« Quel est, lui demandais-je, ce vieillard ?
– Que t’importe ? me dit-il.
– Je t’en prie, répliquai-je avec insistance, dis-le-moi.
– Ah ! ah ! s’écria-t-il, voilà bien les hommes. L’ennui les ronge, le dégoût des choses de la terre les tue ; ils ne vivent qu’avec les tombeaux et les ruines du cœur. Mais vienne une douce voix, quand même elle appartiendrait à un être invisible dont on n’a pu juger ni la beauté, ni la grâce, ni l’élégance ; quand même on n’aurait pu apprécier sur quelques lambeaux de conversation ni son esprit, ni son caractère, ni son cœur, voilà cette âme morte qui ressuscite.
On s’inquiète, on rêve, on fait des Châteaux en Espagne, on désire, on prend une voix suppliante pour interroger un ami ; on lui en voudra peut-être même s’il ne satisfait pas une vaine curiosité. Eh bien, ce sera ton châtiment pour m’avoir fait manquer mes expériences. Tu ne sauras pas quelle est cette femme. Tu me sais entêté. N’insiste pas. Ce serait inutile. »
Je me le tins pour bien dit et je me retirai sans plus insister.
Je n’ai donc jamais su quelle était cette compagne d’une soirée.
Un jour, je crus reconnaître le même organe dans une ingénue des Folies dramatiques. Mais c’était bien sûr une illusion.
Un autre jour, je fis la même remarque, dans un bal, en entendant parler la femme d’un conseiller à la cour de cassation. Je l’invitai à danser et amenai la conversation sur un sujet qui devait lui rappeler cette aventure, si elle en avait été le sujet. Mais c’était encore une erreur.
Je ne la retrouvai donc point. Peut-être a-t-elle été ensevelie sous les ruines du Château en Espagne où je l’avais logée.
*
C’est ainsi que nous vivons, mon cher Ch…, sur cette terre où la moindre chose nous jette dans l’ennui, le dégoût et le désespoir ; où la moindre chose aussi nous réveille, nous intrigue, nous fait tenir à l’existence. Nous l’avons reçue de ceux qui ont vécu, nous la transmettons à ceux qui vivront. Il en est d’elle comme de ces seaux qu’on se passe dans un incendie. C’est un fardeau, une fatigue pour les faibles ; c’est un exercice, une distraction pour les forts ; pour la masse, c’est une œuvre indifférente. Celui-là agit avec ardeur qui se préoccupe du but à atteindre, du fléau à combattre. Et dans cette chaîne de générations qui se transmettent la vie, celui-là de même est vertueux qui se préoccupe du but à atteindre en servant la cause du progrès.

–––––
(1) Allons. – (2) Où ? je vous prie. – (3) Laisse-moi faire, il n’importe.
–––––
(Albert Dupuis [alias Albert Lhermite], in L’Artiste, revue hebdomadaire du Nord de la France, première année, n° 29, dimanche 22 décembre 1850)
–––––
(Pierre Hérault, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 5, septembre 1948)
À PROPOS DU DERNIER ROMAN DE M. JULES VERNE :
“LES TRIBULATIONS D’UN CHINOIS EN CHINE.”
–––––
Le gros docteur Ludwig Feigenbaum débite, depuis vingt-cinq ans, de la petite science à bon marché. Le gros docteur Ludwig Feigenbaum explique la machine pneumatique aux demoiselles. Il lui arrive bien parfois de confondre une algue avec un coléoptère, mais toute la science vient à lui et sort de lui. Il est le père de la science, comme le vieux Poséidon est le père des eaux. Je me figure pieusement le gros docteur Feigenbaum ceint d’un diadème de petites machines à vapeur, assis sur une pile de Volta comme sur un trône, et tenant dans sa main droite, en guise de sceptre, un poteau télégraphique. Sa fonction terrestre, qu’il accomplit avec une sérénité divine, est d’enseigner la science à tous ceux qui ne sauront jamais rien.
Il sait qu’il sait tout ; il a réfuté Darwin avec une nuance de pitié et, grâce à lui, les gens du monde savent, désormais, que l’homme descend, non pas du singe qui est grimacier et malpropre, mais bien de l’éléphant qui débouche les bouteilles et enfile les aiguilles. Mais le docteur Ludwig Feigenbaum sort de sa béatitude, à la seule pensée que les petits garçons et les petites filles de France connaissent encore les contes des fées. Il a composé une préface tout exprès pour dire aux parents de retirer à leurs enfants les contes de Perrault et de les remplacer par les livres du docteur Ludovicus Ficus, son ami. « Fermez-moi ce livre, mademoiselle Louison, laissez là, s’il vous plaît, “l’oiseau bleu, couleur du temps”, que vous trouvez si beau et qui vous fait pleurer, et étudiez vite la fermentation ! Il serait beau qu’à sept ans vous n’eussiez pas encore une opinion faite sur la génération spontanée. » – Le docteur Ludwig Feigenbaum a découvert que les fées sont des êtres imaginaires. C’est pourquoi il ne peut souffrir qu’on parle d’elles aux enfants. Il leur parle du guano qui n’a rien d’imaginaire. – Eh bien, docteur, les fées existent, précisément parce qu’elles sont imaginaires.
Elles existent dans les imaginations naïves et fraîches, naturellement ouvertes à la poésie toujours jeune des légendes populaires. Le moindre petit livre qui inspire une idée poétique, qui suggère un beau sentiment, qui remue l’âme enfin, vaut infiniment mieux pour l’enfance et pour la jeunesse que tous vos bouquins bourrés de notions mécaniques.
Il faut des contes aux petits et aux grands enfants, de beaux contes en vers ou en prose, des récits qui nous donnent à rire ou à pleurer, et qui nous mettent dans l’enchantement.
Les contes refont le monde à leur manière et nous donnent l’occasion de le refaire à la nôtre. Aussi prennent-ils sur nous l’influence la plus irrésistible et la plus sympathique. Ils nous aident à imaginer. Et, réfléchissez-y : Qu’est-ce que lire un roman, sinon le refaire ? Qu’est-ce que comprendre une œuvre d’imagination, sinon l’imaginer de nouveau ? Les traités de vulgarisation scientifique, innombrables comme les lames de l’Océan, nous inondent et nous submergent, nous et nos enfants. Nous en sommes aveuglés, étouffés, noyés. Un peu de littérature nous ferait l’effet d’un peu d’air et de jour. Tous les docteurs Ludwig Feigenbaum du monde n’y feront rien. La jeunesse a besoin de livres d’imagination. Il lui faut des romans.
– Mais, direz-vous, notre époque est une époque de science. Elle a conçu les méthodes, poussé les expériences et hâté les découvertes avec un génie admirable. La pratique a suivi la théorie et trouvé des applications industrielles, avec une sagacité qu’on ne peut trop louer. N’est-ce pas là un spectacle aussi beau que nouveau sur lequel l’imagination peut s’exercer ? – Assurément, et la matière est riche pour le roman scientifique. Mais, de grâce, ne brouillons rien, et ne confondons pas l’art et la science.
Le roman scientifique doit, comme tout autre sorte de roman, peindre des états d’âme, des sentiments, des passions, des mœurs. Mais ce qui le caractérise est de peindre ces mœurs, ces passions, ces sentiments, ces états de l’âme dans des circonstances nécessairement dépendantes de la science, impossibles et inexplicables sans la science, nécessaires et intelligibles par la science seule. En un mot, le roman scientifique a pour sujet l’homme aux prises avec la société, et le roman de sentiment l’homme aux prises avec la passion.
Prenons le plus ancien, le plus célèbre, le plus beau des romans scientifiques, le “Robinson Crusoé”. Marine, procédés mécaniques, applications industrielles, mœurs sauvages, flore et faune exotiques, rien n’y manque de ce qui caractérise le genre. Mais le sujet n’est pas la représentation de ces choses si curieuses qu’elles soient ; le sujet, – un des plus beaux qu’on puisse inventer, – c’est la lutte de l’homme seul contre la nature, c’est l’œuvre gigantesque d’un solitaire qui reconstitue, pour son usage, les arts et la vie, refait au besoin, l’une après l’autre, les conquêtes séculaires des sociétés humaines, et, plus tard, fonde, sur des bases pratiques, pour l’éducation d’un sauvage, l’édifice de la morale chrétienne. Ce sujet sublime est traité par Daniel de Foë avec une netteté parfaite et une sorte d’énergie brutale particulière à la race anglo-saxonne. Le style du “Robinson” ne peut être comparé, pour la précision, qu’à celui d’un journal de bord. Voilà le parfait roman scientifique.
Je vous ferai remarquer, en passant, que “les Aventures de Robinson”, composées par l’auteur en vue du public adulte, se trouvèrent être un livre sympathique à la jeunesse et, moyennant quelques suppressions, extrêmement agréable à l’enfance. On en peut dire tout autant du “Don Quichotte”. Je ne crois pas, pour ma part, qu’il y ait une littérature juvénile d’un ordre particulier. Les livres qui conviennent à la jeunesse sont tout uniment les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Et sans parler de chefs-d’œuvre, tout livre largement conçu et simplement écrit satisfait les esprits adolescents, s’il n’a toutefois pour sujet ni les relations des sexes ni de honteuses misères sociales.
Pour revenir aux fictions du genre qui nous occupe, je citerai, comme les plus singulières merveilles obtenues en ce siècle par l’emploi littéraire de matériaux scientifiques, quelques nouvelles conçues avec une sagacité merveilleuse par l’Américain Edgar Poe. Doué du sens littéraire le plus fin, pourvu d’une vaste instruction et de plus atteint d’une curiosité aiguë et très irritable, Poe vivait dans une société sans souvenirs, sans traditions, mais capable des applications scientifiques les plus hardies et les plus efficaces. Il fut nécessairement amené à considérer la chose humaine dans ses rapports avec les machines et les appareils. C’était un idéaliste transcendant.
Quelques-unes de ses nouvelles, “Ligéia” par exemple, ont pour théâtre un monde imaginaire absolument indépendant des lois physiques qui régissent le nôtre. D’autres, en assez grand nombre, sont, comme disent les métaphysiciens, des “processus ” de psychologie pure. D’autres enfin, et c’est de ces dernières que je suis amené à parler, ont trait à la science. “L’aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall” est du nombre. Le sujet de cette nouvelle que M. Jules Verne a repris avec de nouveaux développements est un voyage à la Lune, accompli non dans un obus par un photographe parisien, comme l’a imaginé le conteur français, mais en ballon, par un raccommodeur de soufflets de Rotterdam, citoyen inventif et folâtre, qui trouva ce moyen bien simple d’échapper à ses créanciers.
Cette fantaisie, contée avec le flegme et l’humour d’un Américain, est grandement empreinte de satire ; c’est de la moquerie sans rire, à la Swift, mais elle rentre dans le genre scientifique par le soin minutieux avec lequel sont décrits les procédés de l’entreprise. “La vérité sur le cas de M. Waldemar” et la “Révélation magnétique” sont deux récits conçus sur des données fort analogues l’une à l’autre, et qui ne touchent aux sciences que si l’on veut que le magnétisme en soit une. Mais “Le Colloque entre Monos et Una” et “La Conversation d’Eros et de Charmion” roulent sur des phénomènes cosmiques. Ce sont deux nouvelles jumelles, nées de la même idée, comme on en rencontre assez souvent dans l’œuvre du conteur américain.
Dans ces deux dialogues, la fin du monde est supposée un fait accompli, sur lequel raisonnent les interlocuteurs. Leurs discours, tenu, l’un dans le monde des âmes, l’autre sur la terre régénérée et refleurie, se déroulent – tels du moins que Baudelaire les a traduits – dans un magnifique langage, d’une précision savante et d’une pureté séraphique. D’après le récit d’Eros, une comète a mêlé à l’atmosphère terrestre un gaz inflammable qui détermina une combustion immédiate et totale. La conflagration finale résulte, dans le récit de Monos, de causes très complexes, mais qui se rattachent toutes au développement excessif de l’industrie.
« Cependant, dit Monos, ressuscité, en rappelant les dernières années de la vieille Terre, cependant d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. » Les “Aventures d’Arthur Gordon Pym”, qui font tout un volume, contiennent le récit d’une tempête et celui d’une révolte à bord qui prouvent que l’auteur sentait, quand il voulait, comme un marin, tout en écrivant comme le conteur le plus expressif. Si ce livre finissait comme il commence, ce serait le plus beau des romans maritimes, mais il se termine brusquement par une idée absurde.
Il est évident qu’en France la fiction scientifique n’a atteint ni la simple grandeur du “Robinson”, ni la sagacité profonde des contes d’Edgar Poe. Si je pouvais faire entrer M. Henri Rivière dans le groupe des romanciers scientifiques, j’aurais du moins un nom à rapprocher de celui d’Edgar Poe. Il y a entre le conteur américain et M. Henri Rivière, qui est un de nos braves officiers de marine, certaines analogies de nature. Toutefois, l’originalité de l’auteur de “Caïn” est très nette. C’est ce “Caïn”, si puissamment conçu et conduit d’horreurs en horreurs avec une force croissante, que je voudrais rattacher à ma série, mais ce qu’on y trouve de pseudo-science à la Mesmer ou à la Lavater n’est qu’un genre de merveilleux choisi, avec raison, par l’auteur comme le plus acceptable pour les esprits de notre temps.
On m’accorderait peut être le “Pierrot” du même auteur. C’est une nouvelle de quelque étendue dont le sujet est la folie meurtrière. Je pourrais noter dans cette œuvre des observations quasi-médicales, mais ce serait trop subtiliser. Les fous, depuis l’Ajax de Sophocle et le vieux Lear, leur roi, relèvent, comme les sages, s’il en est, de la littérature générale. Je suis donc contraint d’abandonner M. Henri Rivière et de chercher un autre nom. Je me rappelle avoir lu, il y a une dizaine d’années, avec beaucoup de plaisir un petit livre qui s’appelle “Un Habitant de la planète Mars”. M. H. de Parville y suppose qu’un aérolithe énorme est tombé, en Amérique, dans une plaine de je ne sais quel état de l’Union. Les curieux accoururent en foule pour voir cet astre déchu, noir et calciné. Des industries s’exercent, une ville s’improvise ; un congrès international de savants s’assemble. Les géologues, les astronomes, les chimistes examinent l’aérolithe, pratiquent des sections dans sa masse, discourent et disputent. Ils constatent que le bolide a écorné en passant une montagne de la planète Mars et qu’il en a gardé la pointe, soudée à sa propre masse par l’action de la chaleur. Métaux, carbone, débris animaux, animalcule vivant, que ne trouve-t-on pas dans ce fragment de roche ? Ce petit volume, écrit dans un style très convenable de “reporter”, est, autant qu’il m’en souvient, plein d’esprit et très suggestif.
Il serait à souhaiter que M. de Parville donnât d’autres petits romans du même genre. Mais les “Voyages extraordinaires” de M. Jules Verne suffisent à la consommation et laissent peu de débit, me dit-on, aux produits similaires. M. Jules Verne n’entend pas le roman scientifique comme j’ai dit que je l’entendais, mais j’avoue tout bas que les siens m’amusent. M. Verne a l’esprit ouvert, franc, un peu gros, l’esprit à la Sarcey. Il est de bonne humeur ; il montre un entrain de troupier qui marche au clairon.
Tout cela est très français. Son langage l’est moins, mais je ne voudrais pas, pour tout au monde, chercher querelle à un homme qui raconte si rondement des histoires honnêtes et amusantes. D’ailleurs, je ne suis pas bien sûr que ces livres-là, si agréables qu’ils soient, relèvent de la littérature proprement dite. Lisez le nouveau roman de M. Verne. Il se nomme les “ Tribulations d’un Chinois en Chine”. Vous y verrez un négociant de l’empire du Milieu qui correspond avec sa fiancée par le téléphone perfectionné, et cela vous amusera.
–––––
(Anatole France, « Revue littéraire, » in Le Globe, huitième année, deuxième série, n° 109, jeudi 21 août 1879)
–––––
CHANSON DU FLEUVE, POÈME TAPUSCRIT INÉDIT
–––––
Voyez donc, au Café de la Marine, quand vous irez à Granville, mon vieil ami Célestin Baudu, capitaine en retraite de la flotte marchande et spécialiste en histoires de bord. Il en a tout un stock, fantastiques à souhait et dont il fournit au dénouement une explication de la plus rationnelle simplicité.
Hier, par exemple, comme on discutait devant le rapport de la commission d’enquête, sur le naufrage du Titanic, Célestin se recueillit un moment, poussa vers le plafond, à la manière d’une locomotive qui démarre, quatre ou cinq bouffées de fumée blonde, puis nous dit, en reposant sa pipe :
« Ce sénateur Smith ! Quel âne ! Il énumère complaisamment tous les dangers qui menacent la navigation transatlantique et n’oublie que le plus grave : les vaisseaux-fantômes.
– Ah bah ! Il y a donc encore des vaisseaux-fantômes, capitaine ?
– Oui ; seulement, ils sont à vapeur maintenant. C’est le progrès… Certains parages, comme le golfe du Mexique, en sont littéralement infestés. On en rencontre aussi dans le nord, mais plus rarement. C’est pourtant là, sur le Banc-à-Vert, quand je commandais la Mary-Gratis, que je fis pour la première fois connaissance avec leur face de vent-debout. J’étais jeune, vingt-six ans, des muscles, de l’entrain et toute la présomption de cet heureux âge. Il ne fallait pas m’en conter, à moi, des histoires d’apparitions ! J’aurais ri au nez des farceurs. Tout de même, depuis quinze jours que le brouillard nous tenait à la gorge sur ce maudit Banc-à-Vert, on n’avait guère le cœur à plaisanter. Quel brouillard, mes enfants ! Figurez-vous de l’étoupe. Il n’y avait plus de ciel, plus de mer, plus de vent, plus rien ! La brume avait tout avalé, même un bon morceau de nos enfléchures. Positivement, on avait l’air de fondre, de se diluer dans tout ce gris. Les hommes, là-dedans, ressemblaient à des personnages de cinéma, et pas bien nets encore : ils n’avaient plus de couleur ni de relief ; leur voix s’étouffait…
– Ça doit être comme ça dans le Purgatoire ! » dit mon second, un vieux pratique du Banc, Olivier Martret, de Trébeurden (Côtes-du-Nord), dont l’esprit était drôlement orienté depuis quelque temps. Mais il est vrai qu’il avait été séminariste dans son jeune âge (On trouve de tout, vous savez, chez les Jean Gouin) et il pouvait bien lui en être resté quelque chose – comme qui dirait une espèce de remords ou de vague crainte superstitieuse.
« Pour lors, répliquai-je, mon vieux Martret, on ne doit pas pêcher lourd de morues dans ton Purgatoire !… »
Ma réflexion ne le dérida pas. Mais le fait est que ça devenait enrageant : quinze jours passés, qu’on n’avait pu mettre une doris dehors ; chômage complet sur toute la ligne. La Mary-Gratis ne remuait pas plus qu’une roche, tant la mer était plate en dessous. Nous dérivions pourtant, mais d’une dérive si lente, si douce, qu’elle en était insensible. Et peu à peu le silence s’était établi autour de nous, un silence comme je n’aurais pas cru qu’il pouvait y avoir du silence, tellement profond qu’on y était comme englouti et qu’on avait peur du son de sa propre voix. Dans les premiers jours, on entendait encore assez distinctement les cornes de brume des autres goélettes mouillées sur le Banc ; leurs râles de bêtes blessées se répondaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Ça n’avait rien de gai, cette musique : c’était de la vie encore malgré tout. Mais les râles se firent d’heure en heure plus sourds et plus lointains ; ils cessèrent tout à fait le soir du treizième jour ; la mer elle-même se tut, devint une chose inerte, pareille à la brume, st ce fut comme si le cœur du monde s’était arrêté. Pour combien de temps et reverrait-on jamais le soleil ? On commençait à en douter. Le baromètre restait impénétrable comme l’horizon. L’équipage, gagné par l’engourdissement universel, se traînait sur le pont ou s’affalait dans le poste et il avait fallu que j’usasse d’autorité pour obtenir qu’on doublât les hommes de veille au bossoir et dans les hunes. Précaution élémentaire sur une mer fréquentée ! Il était même tout à fait étonnant qu’aucun paquebot n’eût encore traversé notre route…
« Voyez-vous, capitaine, continua Olivier, tout ça n’est pas naturel. J’ai vu pas mal de brouillards dans ma vie, mais pas des brouillards comme celui-ci… Il y a quelque chose sûrement dans l’air…
– Oui, dis-je, des molécules d’eau en suspension…
– Sans doute, mais ces molécules-là n’expliquent pas tout… Avec les pires brouillards, on entendait le chant de la houle, les sirènes des paquebots, les cornes de brume des goélettes. Ici, on n’entend rien… La vie est comme suspendue, paralysée… On dirait que nous ne sommes plus dans la vie…
– Par exemple ! Et où diable serions-nous, alors ?
– Je ne sais pas. Il y a des choses qu’on sent et qu’on ne peut pas définir. C’est comme les icebergs qu’on ne voit pas et qu’on devine à la température de l’eau…
– Va pour les icebergs ! Mais qui veux-tu qui rôde autour de nous, en plein mois de juin ? Des revenants ? Le Voltigeur hollandais ? Le grand baleinier de Sag-Harbour ?
– Peut-être.
– Sacré Breton ! ne pus-je m’empêcher de dire en riant, mais d’un rire qui, pour être franc, sonnait assez faux. Alors, tu crois que la mer est hantée ? Et c’est ça, d’après toi, qui fait qu’on a l’air de naviguer dans de la charpie ?
– Plus bas, capitaine, plus bas !… »
J’avais en effet un peu élevé la voix dans cette dernière partie de notre entretien et la figure de mon interlocuteur décelait une telle angoisse que j’allais peut-être m’en excuser, quand un cri tomba de la hune :
« Navire par tribord !
– Tonnerre de tonnerre ! Lofe en grand ! Toute la barre à toi ! » hurlai-je au timonier, sans plus songer aux recommandations de Martret.
Et je regardai. La grande masse sombre d’un cargo de fort tonnage s’estompait dams la brume à moins de vingt brasses de notre hanche de tribord. Comme sa direction était perpendiculaire à la nôtre, un abordage semblait inévitable. Nous cornions désespérément pour attirer l’attention du steamer, qui marchait heureusement à petite allure. Mais il semblait ne rien entendre, ne rien voir. Aveugle et sourd, il piquait droit devant lui sans même prendre la peine, comme l’exigent les règlements, de faire jouer sa sirène de brume. Et ses hélices battaient l’eau en silence…
« Le voilà ! geignait Olivier. C’est celui qui rôdait autour de nous ! C’est le vaisseau-fantôme !
– Fantôme toi-même ! » lançai-je au capon, qui s’était cramponné à la balançoire du gui…
Ce silence, pourtant ! Cette marche lente, mais inflexible, quand il eût été si facile au cargo, qui avait peut-être renversé sa vapeur, de donner un tour de roue pour nous éviter !…
Je ne sais comment nous n’y laissâmes pas notre peau, le Mary-Gratis n’ayant pu achever son virage avant la collision. Toujours est-il que nous en fûmes quittes avec quelques avaries dans notre gréement. Et c’est alors que se passa l’incident le plus dramatique et le plus énigmatique aussi de cette histoire. Car, penchés sur la lisse du cargo, qui se présentait maintenant par le travers, nous discernions confusément une grande forme blanche immobile et deux fois plus large qu’un être humain de taille moyenne. Au moment où les deux navires se frôlaient, le spectre se trouva en contact avec un de nos hommes, réfugié dans les haubans ; il détendit les bras, happa l’homme. Tous deux roulèrent sur le tillac. On perçut un bruit de lutte, des grognements, un râle. Et, avant que nous fussions revenus de notre stupeur, la brume s’était refermée ; le steamer fantôme avait disparu. Par une coïncidence singulière, la victime de cette mystérieuse agression était précisément mon second, Olivier Martret… »
Le capitaine Baudu reprit sa pipe, en secoua les cendres sur son pouce, la cura, puis la rebourra méthodiquement. C’est généralement après cette opération compliquée et avant de battre son briquet qu’il consent à donner la clef de ses petits rébus maritimes. Nous attendions avec une certaine curiosité l’explication de celui-ci.
« Présentement, nous dit le capitaine, on est assez bien renseigné sur les allées et venues des navires-fantômes. L’Army and Navy Register, qui en a fait une étude statistique, évalue leur nombre à huit cent vingt-cinq. On les appelle là-bas d’un nom mélancolique : les derelicts, les abandonnés. Il y a plusieurs manières, pour un navire, de devenir vaisseau-fantôme ou derelict : la fièvre jaune, la désertion, un incendie, un cyclone, que sais-je ? Le vaisseau-fantôme auquel j’avais eu affaire s’appelait le Wyer-G.-Macduff. Il coulait bas, sans qu’on sût comme, et son équipage s’était sauvé dans les chaloupes. Or, tout fait penser que c’est lui-même qui se coulait : quelque ivrogne avait tourné le robinet des prises d’eau qui servent à inonder les cales en cas d’incendie ; en quittant son poste, le mécanicien, par habitude professionnelle, referma les prises, et le navire cessa de s’enfoncer. Il rôdait depuis quinze ans dans l’Atlantique, broyant, éventrant tout sur son passage. Il y ferait peut-être encore des dégâts, la canaille, si le commandant de l’Alcæa, ne l’avait rencontré quelques jours après nous, par temps clair et mer calme, pas très loin d’Halifax, et n’avait réussi à l’amariner. J’ai su qu’il s’agissait bien de mon steamer-fantôme, parce qu’il y avait sur le tillac le cadavre d’un ours blanc de grande taille. Le Wyer-G.-Macduff avait dû toucher, peu avant notre rencontre, quelque iceberg où rôdait le terrible plantigrade. L’ours avait grimpé à bord, et c’est lui qui, affamé par plusieurs jours de jeûne, s’était jeté, en passant près de la Mary-Gratis, sur ce pauvre nigaud d’Olivier Martret…
Vous voyez comme tout cela est simple, au fond ! »
–––––
(Charles Le Goffic, « Contes des Mille et un matins, » in Le Matin, vingt-neuvième année, n° 10392, samedi 10 août 1912 ; in Le Journal du dimanche, nouvelle série, n° 196, dimanche 25 août 1912 ; « Contes et nouvelles, » in La Dépêche de Brest, quotidien républicain du matin, trente-cinquième année, n° 13572, mercredi 9 février 1921 ; « Les Contes français, » in L’Action française, organe du nationalisme intégral, quinzième année, n° 109, mercredi 19 avril 1922. François-Auguste Biard, « Embarcation attaquée par des ours blancs, » huile sur toile, 1839)
☞ Une traduction de la nouvelle de Charles Le Goffic a été publiée dans le Sonntagsblatt de Strasbourg, le 3 octobre 1926.
–––––
DAS GESPENSTERSCHIFF
–––––
–––––
(Charles Le Goffic, in Sonntagsblatt, Unterhaltungs-Beilage der Strassburger Neuesten Nachrichten, quarante-neuvième année, n° 40, dimanche 3 octobre 1926)
« Vous oubliez donc que, moi aussi, je suis lié, pieds et poings, à cette puissance mystérieuse qui a déjà fait sortir Marpha du pays de la mort. Ce que Chavarande m’a suggéré quand je dormais, que j’ignore et que je ne saurai que lorsque tout sera fini, j’en suis l’esclave éternel. La seule chose que je sache, c’est que je dois aller vers elle, la morte, cette pourriture que j’ai vue étreindre mon compagnon ; je suis soumis à ce cadavre qui repose, je ne sais pas en quel trou ; je dois aller vers lui, un jour, je ne sais pas quand, peut-être demain. Quel baiser hideux serais-je, moi aussi, obligé de subir ou de donner, quelle étreinte funèbre m’abattra sur le sol, foudroyé comme l’autre ? Je ne sais rien et je puis m’imaginer les pires détresses. Ma vie est corrompue par cette pensée ; j’ai fui Paris, j’ai délaissé tout, je me suis réfugié dans un trou, à la campagne où je mène une existence harcelée par le même coup de fouet. Je n’ai plus le droit de rêver, de travailler, de faire des projets, de vouloir être heureux, puisqu’un jour ou l’autre, je m’en irai, pèlerin hagard, vers la mort qui me retiendra. Et rien, rien, rien ne peut m’y soustraire, rien, rien ! Si je pouvais me tuer, si je pouvais, avant cette échéance imposée par la folie d’un autre, m’arracher à la vie ! Mais je n’ai jamais pu terminer le geste de la délivrance que je commençais. Est-ce la peur ? Est-ce une force inconnue qui me retient malgré moi, au bord du fossé ? Ce ne peut être que ceci, n’est-ce pas ? puisque je ne m’appartiens plus.
– Vous vous effrayez de chimères, dis-je, un peu ému de l’exaltation de Burgelin, par cela même que Marpha et Chavarande sont morts ; l’un la puissance, l’autre le but, vous êtes délivré.
– Vous croyez ? Vous êtes sûr ? haleta-t-il. Mais il me semble que cette suggestion est restée en moi, comme un germe en pleine terre, qui se développe sourdement pour éclater, tout d’un coup, à la lumière. Par moments, je sens que ça pousse dans mon cerveau et ça me fait mal ! »
Brusquement, se prenant la tête à deux mains, il s’enfuit et je ne pus le rejoindre.
« Il est vraiment fou, » pensais-je en m’en allant.
Je ne revis plus Burgelin, mais, deux mois plus tard, dans un journal, je lus ceci :
« Un terrible accident de montagne vient de se produire dans le massif de Blœtschberg. Un touriste se promenant, sans guide, dans la montagne, est tombé dans un précipice, à la suite d’un faux pas. Des témoins de la chute avertirent les gens d’un village voisin et l’on fit des recherches, très périlleuses à cause de la profondeur du gouffre. Enfin, après bien des efforts, on arriva jusqu’au cadavre. Mais, circonstance horrible, on le retrouva étendu complètement sur le corps d’une femme, dont il ne restait plus que d’informes débris ; la malheureuse devait se trouver depuis longtemps à cette place, disparue elle aussi dans un accident que personne n’avait connu. Des papiers trouvés sur le cadavre de l’homme ont permis d’établir son identité : c’est un Français, nommé Gaston Burgelin. Sur la femme, on n’a trouvé qu’un médaillon en or, sur lequel était gravé le nom de Marpha. Sans la chute de l’un, on n’aurait jamais retrouvé le corps de l’autre ; pourrait-on croire qu’ils s’attendaient ? »
Le rédacteur de cette phrase, d’un goût douteux, pouvait-il se douter qu’il disait vrai ? Burgelin, guidé par son implacable maître, n’avait-il pas été conduit jusque-là, vers Marpha qui l’attendait pour l’étreindre dans la mort ?
FIN
–––––
(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 947, mardi 27 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)
–––––
(René Char, in Cahiers d’art, XXVIIe année, n° 11, décembre 1952)