Roselinde de Tranise perdit son reflet dans une glace, chez quelqu’un à qui elle voulait du bien. Elle s’était mirée un peu longtemps, tantôt en avançant la bouche, tantôt en penchant la tête. Elle avait assuré son chapeau, ramené un cheveu, lissé sa nuque, fixé une rose sur un revers. Puis, se rappelant brusquement l’heure, elle avait couru de toute la vitesse de ses petits pieds, et elle avait plongé dans l’escalier.
Le reflet qui suivait avec complaisance tous ses mouvements ne s’attendait pas à ce soudain changement. Il fut si surpris qu’il n’eut pas le temps d’enjamber le cadre de la glace, ni de reculer dans ces lointains où les reflets se retirent. Il resta attardé et un peu sot. Il se décida enfin à sortir de la glace. Mais Roselinde était déjà sortie de la pièce. Ne la trouvant plus, il s’assit, à la manière des chiens perdus ; et il prit le parti de mener une vie indépendante.
C’était le reflet d’une très jolie femme, dans un très joli jour, au moment qu’elle rattachait une rose. Ce reflet était encore plus joli qu’elle. Car la glace avait ombré le regard, uni la couleur, répandu une demi-teinte de perle et changé les contours en vapeur.
On peut penser que les amoureux ne manquèrent pas. Ce reflet s’en allait dans la vie en souriant toujours et en rattachant sa rose. On finit par lui trouver beaucoup d’esprit. Le bruit en vint jusqu’à Roselinde. Elle n’en fut point inquiète et même elle s’enorgueillit.
« C’est un reflet de moi, » disait-elle.
Puis, elle eut peur d’être compromise. Elle négocia.
« Reflet, dit-elle, voulez-vous venir habiter avec moi ? »
Elle lui promit des avantages matériels, invoqua sa délicatesse et fit enfin entendre la voix du devoir. Mais le reflet ne voulut rien entendre.
« J’ai perdu l’habitude de vivre en commun, dit-il, et je me trouve très bien comme je suis. Que la liberté est agréable ! Je me trouve bien de n’avoir pas de corps. Et quant à vos droits sur moi, vous les faites bien sonner. Mais j’appartiens à la glace autant qu’à vous. Je m’appartiens aussi. On m’a instruit de mes devoirs envers moi-même. Il faut vivre sa vie. J’ai pris parti pour le développement du moi, et je suis un reflet indépendant. »
Chacun vécut donc de son côté. Roselinde était répandue dans le monde le plus brillant. Elle allait à la messe à Saint-Pierre de Chaillot et elle avait une loge d’entre colonnes à l’Opéra. Elle oublia l’aventure. Le reflet se conduisit avec tact et ne se montra pas dans les mêmes lieux ; il s’habilla avec une élégance simple, de l’ombre des toilettes surprises dans les psychés des meilleurs couturiers ; le soir, il se retirait en quelque miroir connu de lui. La nuit est pour ces images légères une molle couverture. Enfouie et repliée dans un coin des espaces créés par le tain, la fausse Roselinde s’endormait sous le manteau tiède de l’ombre.
Les années passèrent. Il se fit deux opinions de Mme de Tranise. Ceux qui dînaient avec elle remarquaient des rides aux coins de ses yeux, un pli le long de sa bouche, un sillon sous le menton, un bourrelet derrière ce sillon.
« Elle vieillit, disaient-ils.
– Allons donc ! répondaient les autres. Nous l’avons rencontrée ce matin : elle est fraîche comme le jour de ses vingt ans. »
Bientôt, la divergence à son sujet fut extrême. Une moitié de Paris affirmait avoir rencontré Mme de Tranise : c’était une très jeune femme, svelte, blond cendré, nette et les yeux vifs. L’autre moitié de Paris avait pareillement rencontré Mme de Tranise : c’était une femme mûre, sans entrain, boursouflée, les cheveux oxygénés, la figure peinte dans ses flasques replis et les yeux déjà morts. M. de Tranise partageait cette seconde opinion. Mais ce galant homme mourut à quelque temps de là. Roselinde resta veuve, sans enfant et sans parenté proche. Très correct, le reflet alla « Aux Violettes Doubles » chercher un deuil et un bandeau, et parut plus jeune encore.
De cette énigme, Roselinde vieillissante avait seule le secret. Elle savait que la jeune femme qu’on prenait pour elle était le reflet détaché d’elle autrefois, le reflet qui ne vieillissait point. Et elle eut une envie démesurée de le revoir, de se revoir elle-même. Elle mit une petite robe bleue de l’an passé et elle alla se cacher dans un des endroits où on lui avait dit qu’elle venait. Elle se vit venir, en effet, fraîche comme une branche en fleurs. Alors, elle eut peur tout à coup d’être reconnue d’elle-même ; son cœur battit à grands coups. Elle était comblée de joie et d’un triste dégoût. Elle passa ainsi à côté d’elle, rentra, s’enferma, relut de vieilles lettres et pleura tout le jour.
Elle comprit, dès lors, que le seul moyen de se survivre était de laisser la place à cette autre immortellement jeune. Elle renonça à sa loge à l’Opéra ; elle alla à la messe à Saint-Médard ; elle refusa les invitations et elle vécut dans la ténèbre, sous prétexte de migraine. Cette vie ne fut point malheureuse. Dans l’ombre où elle était recluse, sa pensée, comme un fleuve enfin entré en plaine, prit un cours tranquille. Dans la pauvre église, entre les chaudronniers de la rue Mouffetard, elle pria d’un cœur plus pur. Quelquefois, elle sortait le matin, la bourguignote de la saison dernière enfoncée sur le nez ; et elle allait voir passer la jeune Roselinde de Tranise. Celle-ci aussi se montrait moins. Sa jeunesse inquiétait comme un miracle. De vieux membres du Jockey se souvenaient de l’avoir fait danser. Elle avait beau ne pas vieillir, les jeunes gens la regardaient comme d’une autre génération. On était las de l’aimer. Funeste présent que l’immortalité !
La gloire de ne pas donner prise aux saisons n’amusait pas le reflet, excédé de quarante ans de sourire, passés à rattacher l’ombre d’une rose. Seule en jouissait vraiment au fond de sa retraite la pauvre Roselinde. Murée dans la nuit, elle savait qu’elle courait pourtant le monde. Laide, elle se savait belle. Oubliée, elle se savait admirée. Mille miroirs pouvaient lui envoyer des reflets affligeants. Il suffisait qu’un seul eût survécu, du temps où elle était aimée.
Elle s’endormit dans la paix à soixante-deux ans, trois mois et cinq jours, et son reflet, toujours aussi joli, mais traité de vieille folle par tout le monde, son reflet sans support s’éteignit dans le même instant, tandis qu’il prenait le thé chez Pigeonneau et qu’il venait précisément de commander des petits choux à la crème.

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(Henry Bidou, « Le Miroir aux silhouettes, » in Les Annales politiques et littéraires, grande revue moderne de la vie littéraire, n° 2313, dimanche 1er juillet 1928 ; Paul Delvaux, « La Femme au miroir, » encre de Chine et aquarelle sur papier, 1948)























