À Ferney, chez M. de Voltaire. – L’éternel malade, frileusement enveloppé, se plaignait fort, ce jour-là, et était de méchante humeur, se déclarant incapable de travail : il n’avait, en effet, écrit dans sa matinée que dix lettres, dont une en italien et une en latin, à des hommes illustres de tous les points de l’Europe, quinze pages d’une virulente apostrophe aux magistrats de Genève, qui interdisaient chez eux le théâtre, trois scènes de Nanine, un grand chapitre d’histoire et une épître en vers. Il pleuvait ; à travers les vitres brouillées, les arbres les plus proches du parc disparaissaient sous la brume.
L’Anglais Thomas Parnell, l’auteur de la Création de la femme et de la Veillée de Vénus qui, depuis une semaine, recevait l’hospitalité au château – une hospitalité quelquefois un peu tyrannique – se faisait tout petit dans son coin pour laisser le philosophe épancher librement sa bile, car il était le meilleur homme du monde.
« Monsieur l’archidiacre de Clogher, dit Voltaire, s’amusant à donner à son hôte un titre dont l’excellent Parnell ne se piquait guère, il paraît que vous avez beaucoup voyagé. Dites-nous quel est le pays dont vous avez rapporté les plus singuliers souvenirs.
– Monsieur de Voltaire, vous avez bien plus d’imagination que je n’ai de mémoire, et tout risquerait de vous paraître fade.
– Monsieur Parnell, ceci ressemble fort à une défaite, et je ne l’admets point. Vous êtes le citoyen du globe qui savez le plus de choses extraordinaires. C’est d’extraordinaire que j’ai besoin aujourd’hui. Il m’en faut. Donnez-m’en.
– Je serai véridique, au moins, je le promets, dit Parnell, et je ne me permettrai point, même si je semble verser dans la bizarrerie, la moindre inexactitude… »
Et, s’éloignant un peu du feu que Mme Denis avait fait allumer, bien que la température fût douce encore, installant sa robuste et bien portante personne dans un fauteuil d’où il dominait presque de la moitié du corps la grêle silhouette du grand homme, il commença :
« Oui, vraiment, le pays le plus étrange qu’il m’ait été donné de parcourir est précisément celui où je suis demeuré le plus longtemps de ma vie. Figurez-vous qu’il n’a ni terre, ni arbres, ni fleurs, ni ciel. Les habitants, qui n’ont que quelques pouces de hauteur, s’accommodent d’un sol, en manière de plancher, qui est soigneusement établi dans tout le royaume…
– Monsieur Parnell, s’écria Mme Denis, vous vous moquez !
– J’ai juré de ne pas mentir, madame.
– Laissez-le aller, » dit Voltaire.
Et Parnell continua :
« Ils ne grandissent pas. Ils restent tels qu’ils naissent. Bien que tout pygmées, ceux qui sont un peu plus hauts que les autres révèlent presque toujours ainsi leur professions : ils sont docteurs, juristes, théologiens.
Ils ont la peau de diverses couleurs, souvent d’après les castes qui se sont formées dans leurs États. Sauf leur poitrine, qui est blanche, on chercherait en vain parmi eux ce teint uniforme par lequel se distingue une race. Quelques-uns d’entre eux, par ostentation, se teignent en or une partie de leurs corps : ce n’est pas pourtant, dans le pays dont je parle, un vrai signe de richesse.
Ils s’habillent de peaux de bêtes, longuement et soigneusement travaillées ; mais, ce qui est piquant, c’est la façon dont ils prennent possession de leur vêtement, qu’ils gardent généralement jusqu’au terme de leur existence, ceux qui en changent étant extrêmement rares. Ailleurs, on ajuste les habits à celui qui doit les porter et on les recoupe s’ils ne sont pas bien. Là, ce sont les enfants que l’on coupe pour les amener à proportion des habits. Ils ne protestent pas contre ce système, si barbare semble-t-il, tant il est vrai que l’habitude est tout !
Les citoyens de cette contrée curieuse (du moins, peut-être, la trouvez-vous déjà telle) ne dépensent rien pour leur nourriture, par la raison qu’ils n’ont pas besoin de manger. Ils vivent vraiment de l’air et du temps qui, cependant, leur est parfois dangereux. Ils sont extrêmement casaniers : au demeurant, l’exemple de ceux qui, de gré ou de force, ont voyagé et se sont presque toujours perdus en route est là pour intimider les autres. Ils se plaisent en leurs maisons, qui sont élevées de plusieurs étages, et ils aiment fort à se recouvrir d’une sorte de poussière particulière à leur cité. On en voit qui prennent bien garde de ne pas la secouer, et vous croirez à peine que, dans ce pays, c’est un signe de noblesse, ne fût-elle pas de très bon aloi. Celui d’entre eux qui est resté immobile pendant des siècles a droit au titre de « très vénérable. »
Tous ne prétendent pas à cette dignité ; cependant, il en est de remuants, de fort ouverts, prêts à conter leur histoire au premier venu, à révéler même leurs secrets ou, fort précieusement pour l’étranger, à se rendre utiles. Ils offrent une variété infinie de caractères et de tempéraments, jusque dans la même famille.
Ils mentent parfois, d’ailleurs, malicieusement, et vous ne pouvez complètement vous fier à eux. C’est là une des difficultés du commerce que l’on entretient avec ce peuple. Ce sont, précisément, souvent ceux qui ont l’air le plus grave qui, par leur mine, inspireraient confiance, qui content les plus absurdes sornettes et s’entendent le mieux à surprendre votre religion.
On croirait, à les voir au premier aspect, qu’ils font entre eux bon ménage ; nulle part, cependant, il n’y a plus de divisions qui peuvent amener de longues calamités. Hélas ! combien sont rares, partout, ceux qui pratiquent cette belle vertu de la tolérance ! Ils prétendent, dans leur gouvernement, à une hiérarchie compliquée, sur laquelle ils ne s’entendent pas depuis qu’ils existent. Ils sont férus de gloire, fort vaniteux, et, ce qui semble une contradiction, il en est parmi eux qui n’ont pas de nom et cachent soigneusement leur origine.
Il n’y a pas de durée normale à assigner à leur existence. Certains vivent des siècles, d’autres meurent dès leur naissance. D’autres encore se reproduisent eux-mêmes sous des formes un peu différentes de la première, sans qu’ils aient eu besoin des mystères de l’amour.
– Oh ! monsieur Parnell, interrompit Mme Denis, vous abusez des hâbleries permises aux voyageurs !
– Point. Et je n’ai pas tout dit. Je citerai les habitants du très réel pays qui nous occupe comme offrant (car ils ont aussi des vertus) un beau modèle de solidarité. Ils ont quelquefois dix, douze ou vingt frères : si l’un d’eux vient à disparaître, ils se considèrent comme déshonorés ; c’est parfois fort injuste, mais à partir de ce moment, ils ne peuvent plus tenir aucun rang dans leur société.
« Vérité en deçà, erreur au-delà ! » La prison, chez nous, est un châtiment. Par un trait essentiellement contraire, elle est recherchée chez eux : il est vrai qu’elle est en verre. Ils l’ambitionnent comme un honneur. C’est une de leurs façons d’appeler sur eux l’admiration.
Je vous ai dit qu’ils étaient volontiers sociables : ils vivent en colonies, quelquefois très éloignées les unes des autres ; les unes très nombreuses, où les natures vulgaires se coudoient ; les autres composant une élite, habituée aux égards et les exigeant sous peine, dans sa délicatesse, de se miner, de se détruire, de tomber en poudre.
Nous n’avons qu’une façon de mourir ; ils en ont plusieurs. Les uns, renonçant à la vie, se couchent, résignés, en tas, attendant leur fin en commun ; les autres se divisent, se désagrègent, voient leurs éléments se dissoudre ; d’autres encore brusquent les choses, terminent leur existence dans le feu, et il s’exhale de leur être une fumée blanche. Cela est pour leur corps. Pour la partie spirituelle, tous ne sont pas doués d’une âme immortelle. Il en est de lourds et de grossiers, qui n’ont aucun principe supérieur ; il en est au contraire d’une essence indestructible et qui se communiquent victorieusement à leurs descendants : c’est là, en ce pays, la véritable aristocratie. Dans cette merveilleuse contrée…
– Monsieur Parnell, interrompit Voltaire, je ne l’ignore point, cette contrée…
– Comment ! s’écria Mme Denis, vous avez vécu parmi de tels monstres ?
– Et j’y vis tous les jours… Les habitants de cette nation, ce sont les livres de nos bibliothèques… Vous posez bien les énigmes, monsieur ; mais, je suis un vieux singe et je sais les résoudre ! »
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(Paul Ginisty, in Le Journal du dimanche, revue hebdomadaire illustrée, soixante-et-unième année, n° 3431, dimanche 10 mars 1907 ; in L’Actualité, supplément illustré du Bon Citoyen de Tarare et du Rhône, huitième année, n° 373, dimanche 10 mars 1907 ; in Havre-Éclair illustré, journal d’actualités hebdomadaire, n° 373, dimanche 10 mars 1907. « Dr. Syntax with a blue stocking beauty, » caricature de Thomas Rowlandson, 1821 ; « Voltaire et le prêtre, » gravure de Joseph Lante, 1764)

























































