RÉVÉLATIONS SUR L’HOMME QUI S’EST JETÉ
DU SOIXANTE-DEUXIÈME ÉTAGE DE KREE-KASTEL
À BROADWAY ET QUI S’APPELAIT BENSON
Il est mort de saisissement !
C’était un lâche. Au moment que déjà il tombait, c’est alors qu’il eut peur. Il vit l’énorme espace au-dessous de lui. Le corps seul tombe. Lui, Benson se retient, reste sur place à peu près à la hauteur du cinquante-neuvième étage ou entre le cinquante neuvième et le soixantième et regarde le corps qui descend, descend, est descendu et s’épanouit en morceaux. Alors, lentement, Benson (l’âme de Benson) commence à descendre, voit son corps de près et qu’il n’est plus habitable, et il se met à regarder l’attroupement d’un air gêné, le policeman qui écrit sur son calepin et les personnes qui s’en vont avec une histoire de plus à raconter chez eux ce soir-là.
Oui, Benson est un lâche. Mais il faut une incroyable force de volonté quand on tombe pour rester quand même dans son corps, malgré le prochain écrasement des tissus.
Oh ! oh ! une prodigieuse force de volonté…
Parfois aussi la chute s’est produite seulement du troisième étage et le corps est moins endommagé.
Le médecin procède à la respiration artificielle pendant une heure et il se dit « qu’il le raura à la vie, ce bougre de client ; qu’il le raura ! » Mais l’âme s’est déjà éloignée et c’est exactement comme s’il essayait de faire respirer une gabardine.
Il arrive aussi que l’âme regrette sa lâcheté. Elle est à rôder autour du corps, le juge en état encore satisfaisant, y glisse, essaye rapidement différentes positions de concordance, enfin se cale dans le corps qui respire aussitôt. Et le médecin sourit en s’épongeant.
ÉVASION
Vous savez qu’on rayonne, qu’on se jette hors de soi de tous côtés, ou seulement en ligne droite ; et loin de ses immobiles fémurs et de son immobile cage thoracique et de sa chambre à coucher immobile, on fait les plus longs voyages. C’est l’âme qui s’en va, seule, vite.
Il y a des transports de cent kilomètres et plus. Ceux qui habitent les colonies, il arrive qu’ils s’obstinent à se jeter outre-Atlantique et par-delà le désert, pour une femme et des parents qu’ils ont à Paris. Leur cuisinier les voit maigrir. Cela dure parfois deux ans, parfois cinq si l’homme est robuste. Les médecins appellent cela nostalgie. Ils conseillent le changement, mais l’homme meurt bientôt.
Semblablement le pêcheur breton qui, les bras ouverts, se noie au large ; il fait un grand et dernier effort pour atteindre ceux qu’il aime, et quoique près de l’Islande, 67° latitude Nord… 22° longitude… il s’oriente rapidement. Déjà il revoit Ploumanach et sa maison, il se met à caresser sa femme et sa mère, qui tout à coup s’effraient et apporteront désormais dans leur vie entière une grande poésie. Quant au noyé, il se désespère de n’avoir connu son pouvoir de translation qu’à l’article de la mort. Il voit passer dans sa mémoire ses croisières de deux ans, de six mois, de quatre mois, pendant lesquelles il demeurait stupidement les deux jambes écartées dans le roulis et l’odeur marine disant : « Chien de temps » ou ne disant rien et ne pensant rien non plus alors qu’étaient si possibles, si réalisables, des évasions vers où, et n’importe où son désir le dirigeait. Mais voilà, maintenant il est dans la mort, on ne tiendra plus guère compte de lui. Il tâchera de chuchoter seulement quelques bons conseils à sa femme.
LOI DES FANTÔMES
Quand vous sortez de votre corps et faites une sortie en astral, il faut… hum ! il peut arriver ceci. Un autre, pendant que vous êtes parti, peut se mettre à votre place dans votre corps et vous empêcher de rentrer. Souvent, le voleur se rend compte qu’il colle mal à votre corps ; les poignets sont trop étroits, il flotte dans le bassin, ou c’est la langue qui le gêne ou bien il est affligé de strabisme ou, habitué à son corps qui pesait 57 kilos, il se trouve dans vos 63 harassé de fatigue avant les cinq heures du soir. Enfin, se sentant ridicule ou à cause de vos dettes, il s’en va. Il peut aussi y rester quelque temps par dilettantisme pour s’en vanter dans la suite. Peu au courant de son nouvel état, au bout de ces huit jours, il vous aura brouillé avec tous vos amis et votre femme dira publiquement « goujat » en parlant de vous.
Lorsque j’étais enfant, on a dû me changer plusieurs fois. Je m’en apercevais du reste après peu de temps mais ils étaient de connivence, mes parents, et faisaient les gens qui ne savent pas de quoi il s’agit.
« Et vous, Monsieur Benoît, êtes-vous sûr de n’avoir pas été changé ? »
Vous vîntes un jour au bureau avec un si drôle d’accent dunkerquois, et que vous gardez encore, Monsieur Benoît.
LA DURÉE DE LA VIE
J’ai pris des notes, des documents. Je l’ai suivi à travers ses réincarnations depuis l’an 1670. Il avait 31 ans, mourait, puis se réincarnait, puis vivait de nouveau 31 ans, puis mourait, puis se réincarnait et ainsi de suite, et il doit mourir maintenant en 1929 si je l’ai bien reconnu. Tantôt homme, tantôt femme, religieuse, en 1714 était matelot, tomba à la mer qui était d’huile tandis qu’il peignait le grand mât.
Suicide, mort violente, assassinat, mort naturelle, noyade, toujours à 31 ans. Or, cet esprit, on le suit très aisément de réincarnation en réincarnation car il reste dans la région et, qu’il devienne homme ou femme dans sa nouvelle vie, il est reconnaissable à son tic qui est de crisper les doigts violemment comme s’il pinçait quelque chose nerveusement ou cassait des noix. Quand cette personne approchait de la trentaine, parents et amis rassemblaient autour de lui leurs sourires dans l’espoir d’hériter.
P. S. — Il arriva en 1845 qu’il y eut deux personnes atteintes du tic. On pariait sur l’une et l’autre. Elles moururent dans la même année.
LES CHUTES
Quand je mange peu, je sens en moi des chutes. Tout à l’heure, cette bouteille qui tombait, je crus tout d’abord que c’était moi. Ce n’était pas moi. Moi, je ne casse jamais. Je traverse le plancher sans résistance à une vitesse de pierre. Je me heurte ensuite à une couche de gneiss ou à quelque talus de pléistocène, et si c’est bien solide j’y reste. Oh ! je n’ai rien de l’explorateur, je me promène seulement, je tire des billes de ma poche et je joue.
Voilà toutefois au moins dix ans que je ne porte plus de billes sur moi. Peut-être je suce mon crayon. En tous cas, je ne suis pas curieux le moins du monde du pléistocène. Je sais bien qu’après quelques vertiges, je reviendrai bêtement à la surface auprès de mon lit, me remettant à parler français qui est ma langue maternelle et à fumer, ma foi oui, à fumer.
COMME JE MOURRAI
Depuis toujours, je cherche à remplir ma journée et aussi ma nuque à laquelle il manque tant de matière. Je l’avoue, je suis un creux fermé et quand je vois un précipice, attraction… hop !… mais mon père qui me connaît est déjà derrière moi et me tient solidement par le poignet, au-delà de mon gant. Car, il le sait, je m’incline sur le vide avec un naturel… avec un grand naturel. Toute ma vie, je serai ainsi, tombant ! Je tombe de la campagne dans la ville, je tombe du collège dans un bureau, d’un bureau sur un steamer qui va droit à Rio, je tombe d’un métier sur un autre et je tombe de mes dix-neuf ans sur mes vingt ans, et enfin, je suis toujours prêt à tomber du balcon. Cela est si naturel de tomber d’un balcon, il y a tant de maisons et de villas, tant de balcons, et mon père ne sera pas toujours là pour me retenir par la manche. Ce jour fatal, souvenez-vous que j’avais tout prédit.
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(Henry [sic] Michaux, in La Revue européenne, troisième année, n° 37, 1er mars 1926)








































