Comme je passais devant la loge, avant de gravir l’escalier monumental et délabré, la concierge, qui me reconnut, m’arrêta.
« Monsieur va au second ?
– Oui, M. Duroc n’y est pas ?
– M. Duroc ?… je me disais bien : monsieur ne sait pas encore.
– Je ne sais rien ; j’ai été absent. Qu’y a-t-il ? Il est arrivé quelque chose à M. Duroc ?
– Il est mort voici huit jours. »
M. Duroc était un antiquaire de mes amis, qui avait entassé, dans son appartement, près de Saint-Louis-en-l’Île, une collection fort estimable de portraits, tous du dix-huitième siècle, de la fin préférablement. J’allais souvent le visiter. C’était un bonhomme érudit, maniaque, d’assez bizarre humeur, mais j’avais fait sa conquête. Je ne l’avais pas vu depuis trois mois.
La dernière fois que nous avions causé, il s’était montré ravi de sa plus récente acquisition : un pastel qui représentait la jeune marquise de Courances, celle qui fut guillotinée sous la Terreur pour avoir caché chez elle son frère, officier à l’armée de Condé. Pour moi, l’œuvre m’avait paru médiocre, mais elle avait aux yeux de l’amateur le mérite d’une incontestable authenticité, garantie par des papiers de famille dont il s’était rendu acquéreur en même temps.
Tel était le dernier souvenir de nos relations, et je l’évoquais naturellement, à la nouvelle de cette mort.
« Nous avons eu bien de la peine, reprit la concierge. M. Duroc était un bon locataire… Je ne parle pas seulement pour le terme… Mais si convenable !… jamais un mot. Un peu original, par exemple. Il ne sortait jamais : il paraît qu’il n’était pas allé seulement jusqu’à l’Opéra depuis cinq ans. C’étaient les marchands qui lui apportaient leurs tableaux. Des fois, mon mari se plaignait, à cause de l’escalier, parce qu’ils salissaient beaucoup. Mais je lui disais : « Laisse donc ; ça vaut mieux que s’il recevait des vilaines femmes. » Ses peintures, c’étaient ses maîtresse, à cet homme…
– Comment est-il mort ? interrompis-je.
– On n’en sait encore rien. Un matin, sa femme de ménage, à peine arrivée, est redescendue dans notre loge, comme une folle.
« Qu’est-ce que vous avez, madame Marie ? que je lui dis.
– Venez vite, qu’elle me répond ; je crois que M. Duroc vient de passer. »
J’étais tellement saisie que je ne pouvais pas parler ; mes jambes tremblaient. Je monte tout de suite derrière elle, j’entre dans le cabinet de M. Duroc… Ah ! monsieur, je le verrai toute ma vie, ce pauvre homme, assis dans son fauteuil, la tête renversée en arrière, les yeux ouverts tout grands, qui avaient l’air de regarder fixement le portrait en face de lui.
– Quel portrait ? demandai-je, avec une certaine angoisse que je ne m’expliquais pas moi-même.
– Eh bien ! celui qu’il avait acheté en dernier, pardi, le portrait de la dame guillotinée en quatre-vingt-treize. Il était si content de l’avoir qu’il n’avait pas pu s’empêcher de m’en parler, lui qui n’était pourtant guère causant d’habitude. Même, il y a en lui quelque chose qui nous a fait une grande peur à Mme Marie et à moi, et à mon mari aussi, quand je l’ai appelé pour lui faire voir.
– Quoi donc ? interrompis-je, haletant, malgré moi.
– Eh bien ! imaginez vous que ce pauvre M. Duroc… c’est-il des choses croyables, je vous le demande ?… On me la raconterait que je dirais, moi la première, que ce sont des menteries. N’empêche que nous sommes trois qui l’avons vu…
– Mais quoi, enfin ?
– Ce malheureux homme… figurez-vous, il avait comme ça… tout autour du cou, un cercle rouge. On aurait dit que le couperet de la guillotine l’avait touché, lui aussi. Oui, il avait l’air d’un guillotiné auquel on aurait recollé la tête.
– Allons, allons, ce n’est pas possible !
– Pas possible ? Tellement que le médecin des morts ne voulait pas donner le permis d’inhumer. Il croyait à un assassinat. Mais on a eu beau regarder ; on n’a pas vu de taches de sang ni de meurtrissures. Le pauvre défunt n’a été ni égorgé ni étranglé : il est mort de sa belle mort. C’est toujours une consolation. Vous savez qu’il avait une maladie de cœur ? »
En effet, M. Duroc était sujet à des palpitations qui s’aggravaient en raison des progrès que faisait son asthme. Pour les combattre, il se bourrait de digitaline. Sans doute, avait-il, ce jour-là, exagéré la dose. Quant au cercle rouge, son faux-col trop étroit suffisait à l’expliquer. Déjà mon scepticisme triomphait de cette interprétation si plausible en somme. Mais je me rappelai aussitôt que mon vieil ami, qui avait horreur de la moindre gêne, ne portait jamais que des chemises molles à l’encolure très lâche. Mon explication ne valait rien.
« Le portrait est toujours là ? » demandai-je à la concierge, au bout d’un instant.
Elle tressaillit avant de me répondre ; je vis qu’elle aussi, elle songeait avec angoisse au mystère de cette mort, au maléfice de ce portrait.
« Oui, monsieur, finit-elle par dire. L’héritier de M. Duroc n’est pas encore arrivé : c’est son neveu qui était en Amérique. Vous voudriez le revoir, ce portrait ?
– Oui, répondis-je.
– Je vais vous mener dans la chambre. Seule, je n’oserais pas y aller. Que voulez-vous, c’est plus fort que moi : j’ai peur. Mais avec vous !… »
Nous montâmes l’escalier antique à la grille ouvragée, aux marches branlantes. Nous entrâmes dans la chambre aux peintures. Non par bravade, mais par un irrésistible besoin de reconstituer la scène funèbre, je m’assis dans le fauteuil où l’antiquaire était mort et je regardai le portrait en face de moi.
Alors, je fus stupéfait et, malgré moi, épouvanté. De ce pastel qui m’avait paru insignifiant, se dégageait une force étrange, un fluide redoutable et mystérieux, qui sortait par les yeux peints et entrait dans les miens. L’image m’aspirait à elle pour ainsi dire. J’éprouvais comme un vertige de pitié et d’horreur ; il me semblait voir le couperet tout prêt à mordre ce cou blanc et suave, ce cou si peu fait pour la guillotine. Et, en même temps, je sentais sur ma propre nuque le froid de l’acier, comme si la suppliciée, s’imposant à moi, m’eût forcé à subir son supplice.
« Monsieur, qu’est-ce que vous avez ? me dit la femme. Vous êtes tout pâle… »
Son exclamation me rendit à moi-même. Je haussai les épaules.
« C’est le faux jour qui vient par cette fenêtre, » répondis-je.
Nous sortîmes de la chambre.
*
Je sais que le cas de mon malheureux ami, s’il est rare et singulier, n’est pas pour cela inexplicable, grâce aux lumières de la science contemporaine. Bizarre, concentré, maniaque, M. Duroc comptait parmi ces demi-fous qui nous offrent les plus beaux exemples de névrose, d’hypnose et d’autosuggestion. Il s’était plongé, sans doute, éperdument dans la lecture des papiers de famille qui relataient la fin tragique de la marquise de Courances ; au moment où une crise du coeur l’avait emporté, il était en train de se représenter le supplice de la malheureuse avec une telle force, que la vision avait laissé son stigmate sur sa propre chair. On observe, chez les fanatiques de toutes les religions, des phénomènes analogues qui passent pour miraculeux et ne sont que physiologiques.
N’importe, l’impression de mystère, d’au-delà, subsiste toujours en moi, ineffaçable. Et je revois souvent les paupières closes, comme sur une toile magique, tendue à l’intérieur de mon cerveau, le portrait avec ses yeux fascinateurs, attirant à lui la pensée, l’âme, la vie de quiconque le regarde, le portrait qui a tué quelqu’un…
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(Maxime Formont, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 12041, dimanche 17 octobre 1909 ; idem, n° 12043, mardi 19 octobre 1909 ; in Le Progrès, journal républicain quotidien, cinquante-deuxième année, n° 18805, mercredi 25 octobre 1911 ; in L’Écho du Nord politique, littéraire, industriel et commercial, quatre-vingt-treizième année, n° 351, dimanche 17 décembre 1911 ; in Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais, quatre-vingt-treizième année, n° 352, lundi 18 décembre 1911. Frans Floris l’Aîné, « Study Head of a Lying Woman, » huile sur bois, c. 1541-1570)



































