Et l’obscur ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie.
CHARLES BAUDELAIRE (Les Fleurs du Mal).
En contemplant mes traits dans un miroir, ce matin, j’ai été saisie d’une grande angoisse.
C’est donc vrai ce que disaient hier de moi des gens qui passaient ! Et, d’ailleurs, chacune de mes pensées, chacune de mes actions insensées, ne vient-elle pas corroborer mes soupçons depuis la mort de cet homme ? Sans vouloir me l’avouer, je luttais, je ne voulais m’apercevoir de rien, et maintenant, devant la preuve lue dans mes yeux, je me tords, pâmée dans l’horreur de moi-même.
Nul n’attribue le bizarre changement de mon expression à un chagrin que l’on sait n’avoir jamais existé. Dans les regards qui me fixent et me poursuivent pour déchiffrer l’énigme de mon pauvre visage, je lis surtout de la pitié. Ils me croient folle… S’ils savaient quel mal incomparablement horrible je nourris… Mais qui donc pourrait me croire, puisque nul cas semblable au mien n’a jamais été soumis à une analyse même rudimentaire ? Qui donc pourrait me comprendre puisque les sentiments que j’éprouve demeurent ténébreux pour ma propre intelligence ?
Je vais tout vous dire et vous saurez pourquoi mes doux yeux bleus d’autrefois qu’on admirait, pourquoi mes yeux rêveurs ont aujourd’hui cette fixité méchante et morbide.
Ce n’est pas lui qui est mort, comprenez-vous, c’est moi. C’est ma veulerie qui a sombré dans l’hypnose où me jetait son odieuse volonté, et mon agonie morale s’est consommée dans la plus effarante des sensations.
Vous avez vu son cadavre, vous persistez à me croire frappée d’aliénation mentale. Je m’explique mal, je voudrais parler clairement, simplement, et dans la lutte de deux personnalités, de deux âmes, je ne puis mettre ordre au chaos de mes idées.
Au temps où j’étais encore moi, on s’accordait à me trouver indécise, sans volonté. Je confesse d’autant mieux ce manque d’énergie que ma faiblesse eut toujours la bonté pour excuse. Je me sentais désignée d’avance à la domination de celui qui partagerait ma vie. Cette pensée m’était agréable. Je me croyais capable d’une grande tendresse pour l’homme qui soutiendrait, dirigerait mon caractère. Pouvais-je prévoir que cette domination se révélerait aussi violente, aussi odieuse !
Je ne saurais mieux comparer l’impression qu’il me causa, lors de notre première rencontre, qu’à la fascination exercée par certains serpents sur les oiseaux dont ils dominent le nid de leur tête menaçante. Il avait du reptile ce regard insoutenable et attirant que mon miroir me renvoie aujourd’hui. Je ne pouvais éprouver que du dégoût pour l’homme auquel j’allais me donner, et je suis allée vers lui.
Je savais pourtant qu’un secret terrible se cachait sous son front anormal et dénudé. Quelques années auparavant, les deux enfants qui lui restaient de son premier mariage ayant disparu en de mystérieuses circonstances, la rumeur publique l’accusa de les avoir assassinés par intérêt. Et si, faute de preuves, la justice ne l’inquiéta pas davantage, il n’en resta pas moins un meurtrier aux yeux de tous.
Je connaissais les détails de cette histoire ; mais quelles raisons, quelles forces m’eussent retenue ?…
Il devait m’endormir à mon insu. Comment eût-il pu, autrement, obtenir un tel ascendant sur moi ? Non seulement j’eus bientôt perdu toute initiative et toute volonté, mais chacune de mes pensées se conforma aux siennes : il était fourbe, vicieux, méchant ; je devins sournoise, perverse et cruelle.
Le bon vieux chien fidèle qui me rappelait ma douce existence de jeune fille, je l’ai un jour cravaché jusqu’au sang, et j’ai plumé vivants mes deux rossignols japonais qui chantaient si gaiement dans leur cage.
Peu à peu, je sentais s’atténuer en moi toute personnalité. Mes intentions se lisaient-elles dans mes yeux ?… Les siens fouillaient-ils jusqu’aux plus profonds replis de ma pensée ?… Je restais souvent stupéfaite d’avoir accompli des actes dont mon cerveau n’avait pas élaboré le projet. Et je ne sais vers quelle agonie morale je glissais lorsqu’il mourut.
Si cette mort avait terminé naturellement une longue existence, son âme usée comme son corps se fût peut-être trouvée hors d’état de nuire ; mais l’accident qui broya sa chair ne pouvait anéantir une volonté, un génie du mal parvenus à leur apogée, et voilà pourquoi son âme a pu prendre la place de la mienne.
Personne n’a su que, du lit où on l’avait étendu sanglant, à la dernière minute, il m’appela. J’allai vers lui machinalement et, fixant mes yeux, il planta son regard dans ma tête vide. Ce fut comme une trépanation de cauchemar. Je compris soudain que cette fixité se prolongerait parce qu’il était déjà mort, mort en me regardant, et je tombai, possédée d’un mal infâme.
Commencez-vous à comprendre ? Mais non, je perds mon temps à vous expliquer ma curieuse psychologie, d’autant plus qu’un travail très urgent me préoccupe depuis bien des jours.
Voyons, c’est bien au fond du parc, sous le plus haut marronnier. Oui, je me rappelle, et je sais aussi où est la pioche. C’est drôle, quelques années ont suffi pour brouiller ma mémoire au sujet de ce que j’ai caché là. Je vais bien rire de ma distraction tout à l’heure, quand je soulèverai le couvercle de la malle, car c’est une malle qui est là, sous terre, une malle de bois à couvercle bombé. Je ne la verrais pas mieux si le trou était déjà fait. Au moment de la fermer, je n’avais pas trouvé la clef. Je me souviens de tout cela avec beaucoup de précision. Il n’y a que le contenu de la malle qui reste noir dans mon souvenir. Il faut qu’il soit bien précieux pour que j’aie creusé autrefois une telle cachette dans le sol.
Je suis épuisée déjà et mes mains saignent, mais ma curiosité est trop attisée, et voici qu’apparaît le couvercle à demi pourri.
J’ai jeté la pioche. Soutenue par une fièvre ardente, j’écarte la terre avec mes mains. Allons, encore un effort. Qu’est-ce que j’ai enfoui là, mon Dieu !… Encore un effort… Est-ce de l’or, des joyaux ?…
Le couvercle a enfin cédé, élargissant dans le craquement de ses charnières une insoutenable puanteur.
Miséricorde !… Ce n’était pas moi, c’était l’autre…
Au fond de la malle gisent, desséchés, deux cadavres, deux petits cadavres d’enfants.

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(André Reuze, « Les Contes de l’Œuvre, » in L’Œuvre, n° 1568, vendredi 16 janvier 1920 ; Barry Windsor-Smith, « The Witch, » lithographie, 1978)































