« Germot ! »
Ce nom propre m’échappa, en me trouvant subitement nez à nez, à l’Exposition des Farouches, avec mon ancien camarade Joseph Germot, deuxième second grand prix de sculpture, que je n’avais pas revu depuis de longues années :
« Germot ! »
Germot me reconnut, parut un peu embarrassé, me dit « chut ! » et m’entraîna d’autorité dans l’ombre d’un palmier artificiel exposé par un décorateur en vogue, palmier dont l’originalité consistait dans ce fait que les feuilles, peintes en noir et nervurées d’argent, étaient fixées à leurs tiges par l’autre bout.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je, en baissant d’instinct le diapason de ma voix.
– Je t’expliquerai… je te supplie seulement de ne pas m’appeler Germot.
– Tu es recherché par la police sous ce nom-là ?
– Je te dis que je t’expliquerai… Qu’il te suffise pour l’instant de savoir que je m’appelle Jean Gorline.
– Gorline ? Mais je connais ça !… Gorline… Il y a un sculpteur d’avant-garde qui s’appelle comme ça…
– Ce Gorline et ton vieux Germot, c’est la même personne.
– Non ?
– Si… Viens voir mon navet, et je te dirai tout ensuite. »
Apprenons aux non-initiés que, dans le langage des ateliers, un navet, c’est un morceau de sculpture. Cette dénomination légumière donnée par un artiste à la production d’un confrère a toujours un sens d’ironie et de dénigrement ; mais appliquée par lui à une de ses propres œuvres, elle n’implique rien, vous vous en doutez, de défavorable.
J’avais suivi Germot-Gorline parmi les stèles. Il s’arrêta devant l’une d’elles, et me dit :
« Voici la chose. »
La « chose » était un moulage en plâtre assez volumineux, dont il était difficile de saisir la signification… Comme j’en faisais le tour avec une curiosité méfiante :
« Prends ton temps, » me suggéra l’ancien deuxième second grand prix.
Je finis par découvrir que ce bloc enfariné était la représentation d’un être assez étrange… Imaginez une grosse larve qui, au moment d’opter pour une branche de la zoologie, se serait demandé : « Serai-je homme, singe, betterave géométriquement cristallisée, ou métis d’otarie et de kangourou ?… » Et qui, finalement, se serait décidée à être un peu tout cela à la fois.
Je demeurai interloqué, non que je fusse choqué par l’étrangeté du morceau (lequel avait presque l’air d’un antique grec à côté des invraisemblables fantasmagories voisines), mais parce qu’il était la négation absolue de tous les principes artistiques dont Germot faisait jadis profession – et avec quelle intransigeante ardeur !… Je ne trouvai à dire que ceci :
« Et tu appelles… ça ?
– Aristothygène.
– Tu m’en diras tant ! »
*
Un quart d’heure après, j’étais installé, sur un grand divan, dans l’atelier de Germot, qui dévida incontinent l’extraordinaire documentation biographique et esthétique que voici :
« Tu te demandes comment le Joseph Germot que tu as connu, le brillant élève de l’École des Beaux-Arts, le partisan passionné de la statuaire construite et étudiée, interprétation lucide de la nature dans sa splendeur, dans sa force ou dans sa grâce, a pu devenir ce Jean Gorline, modeleur d’inquiétantes apparences polymorphes ?… Oh ! c’est bien simple… Lapidé de grossièretés méprisantes et d’invectives par des critiques à cause de mes tendances classiques, j’ai été mis à l’index par les marchands et par les amateurs panurgiens. J’ai compris à temps que si je persistais dans la voie funeste que mon éducation et mes goûts imposaient à ma sincérité, j’étais voué à la solitude, à l’obscurité, à la misère… Alors, j’ai pris un parti catégorique : j’ai disparu cinq ans, pendant lesquels je suis allé vivoter en Italie, comme praticien chez un fournisseur de Campo-Santo ; et puis, un matin, je suis revenu à Paris, la barbe et la moustache rasées, ayant changé mon nom de Joseph Germot en celui de Jean Gorline, lequel me permettait de faire peau neuve artistique, sans changer les initiales de mes malles et de mon cachet… Trois années après, j’étais un « espoir » de la tendance moderne, et bientôt un des piliers de l’Exposition des Farouches ; encensé à tour de bras par les spécialistes de la compréhensibilité exclusive, les amateurs se disputèrent bientôt mes blocs bourrés d’intentions en germes et de magnificences géniales en semence…
– Quel supplice cela a dû être pour toi de renoncer à la « manière » de voir, de sentir, d’interpréter, d’assimiler la forme, qui constituait ta jouissance intime de toutes les secondes !
– Mais je n’ai renoncé à rien du tout ! s’écria le pseudo-rénégat… Tu vas voir. »
Il m’emmena, par un petit escalier, sur la galerie de bois qui faisait le tour de l’atelier, et nous pénétrâmes dans une grande pièce encombrée de morceaux de sculptures, nerveux ou tendres, vigoureux ou délicats, tous inspirés par l’étude saine de la nature :
« Ces morceaux d’aspect classique traditionnel, déclara Germot-Gorline, sont les premières réalisations de toutes mes inspirations. Quand, avec une sorte de pastiline de ma composition, j’ai, dans le secret de l’atelier, exécuté mon idée, précise, fouillée, pour ma satisfaction intime, je fais mouler le morceau par un ami sûr et je conserve ici l’épreuve… Puis je prends le bloc original et je le glisse dans un véritable four de verrier, que j’ai en bas, chauffé à point… Là-dedans, le bloc commence à fondre doucement, et c’est la chaleur qui opère la désagrégation, le truquage, auxquels ma conscience ne pourrait se résoudre… Par un judas en mica, je surveille la déformation, et quand les contours me semblent suffisamment dénaturés, quand mon ouvrage est devenu un je ne sais quoi bizarre et imprécis, une manière de rébus de la forme, propre à intriguer et à « épater, » quand enfin le Germot s’est transformé en Gorline, je sors la pièce, je la fais mouler à nouveau, et je sers, tout chaud pourrais-je dire, à mes admirateurs et à mes clients, avec adjonction d’un titre impressionnant.
– Je comprends… Et je voulais précisément te demander ce que veut dire le titre dont tu décores ta dernière création sensationnelle : Aristothygène ?
– Je n’en sais rien… C’est un mot que j’ai forgé au petit bonheur, et sous lequel, depuis trois mois, est porté aux nues par les connaisseurs de l’extrême pointe artistique le mystère plastique que tu as vu tout à l’heure… J’ajoute que personne avant toi n’a été assez indiscret pour me demander ce que ce mot signifie, ni ce que la chose représente ! »

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(Miguel Zamacoïs, « Contes et récits, » in L’Écho de France, nouvelles du monde entier, trente-quatrième année, n° 11830, vendredi 5 janvier 1917 ; « Les Contes du Radical, » in Le Radical du Vaucluse, grand quotidien d’informations, vingtième année, n° 285, samedi 13 octobre 1934 ; sous le titre : « Germot-Gorline, » avec quelques modifications, « Notre Récit du dimanche, » in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ripagérienne, quatorzième année, n° 572, dimanche 23 février 1936. « Genialt, » illustration de Theodor Kittelsen, extraite de Im Thierstaate. 20 farbige Humoresken, Berlin und Leipzig : M. Bauer, c. 1895)

































































































































































