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(Émile Sedeyn, in La Gerbe II, La vie, la carrière, les idées et quelques oeuvres d’artistes enseignants à l’École A. B. C. de dessin, 1927)
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(Émile Sedeyn, in La Gerbe II, La vie, la carrière, les idées et quelques oeuvres d’artistes enseignants à l’École A. B. C. de dessin, 1927)
Dans notre siècle tumultueux et affairé, – dont la devise est décidément le fameux Time is money des Anglais, – les innombrables individus qui s’adressent directement à la foule – commerçants, industriels, financiers, littérateurs et journalistes – ont hâte d’être connus, de se faire une place au grand jour, et finalement d’acquérir une honnête aisance. (Le mot honnête est employé ici uniquement comme synonyme de « considérable. ») Pour répondre à ce besoin général de publicité, les moyens de mettre sous les yeux de tous le nom d’un personnage quelconque, le récit d’une invention, l’annonce d’une découverte, l’exposé d’une combinaison financière, le titre d’un ouvrage politique, littéraire ou scientifique, ont pris aujourd’hui un incroyable développement, une extension presque inouïe. Il n’existe plus un pan de mur, un coin de journal, que la RÉCLAME n’envahisse. Elle se produit sous mille formes originales, sous mille déguisements imprévus. On ne peut faire un pas sans qu’elle se dresse devant vous, pour vous glisser dans la main des imprimés de formats divers et vous recommander quelqu’un ou quelque chose.
Néanmoins, il reste – ou plutôt il restait – bien des lacunes regrettables, qu’il semblait urgent de combler. Les affiches murales, par exemple, sont naturellement fixes. Elles ne se déplacent point. Elles demeurent où on les colle. Et, malgré la badauderie parisienne, il peut arriver que la même personne passe dix fois devant la même affiche sans y jeter les yeux, et, par conséquent, sans la lire.
Il est vrai que les Anglais ont inventé l’Homme-Affiche qui, lui, se promène. Mais ce personnage n’existe point chez nous. Puis ce métier est assez fatigant. De très misérables hères, seuls, le peuvent exercer. Enfin, si l’Homme-Affiche a sur l’affiche murale l’avantage du déplacement, il n’a rien d’extraordinaire qui tire davantage l’œil du passant.
Quant aux petits papiers distribués au coin des rues par de minables employés, aussi maigres que leur rétribution, chacun sait, par expérience, que les trois quarts du temps on froisse et on jette ces annonces sans même en prendre connaissance.
Il est inutile d’insister. Quelques minutes de réflexion suffiront pour convaincre le cerveau le plus routinier que tous les procédés de réclame usités jusqu’à ce jour présentent de graves inconvénients.
C’est à ces inconvénients graves qu’un ingénieux et délicat esprit propose de remédier par un mode nouveau de publicité, auquel nous croyons pouvoir – sans crainte d’être contredit – appliquer l’épithète de « piquant au suprême degré. »
L’inventeur de ce procédé a, pendant dix ans de la vie, exercé le métier honorable, mais peu lucratif (paraît-il), de fabricant de perruques et faux toupets. Pendant dix ans, il a eu des relations suivies avec une foule de crânes dénudés, luisants, gonyoïdes (eidos, ressemblance et gonu, genou). Mais la fabrication des perruques ne lui ayant point procuré la fortune qu’il espérait, il a fini par abandonner cette profession pleine de déboires et se lancer dans les spéculations hardies. Récemment, il a eu l’occasion de constater les défectuosités sans nombre de nos modes actuels d’affichage. Il a cherché un procédé nouveau. Il l’a trouvé. Où ? Dans les souvenirs de son ancienne profession.
La calvitie est – on le sait ! – une infirmité universellement répandue aujourd’hui. La perruque – il est vrai – parvient à déguiser ce qu’elle peut avoir de déplaisant et de contraire aux bonnes mœurs. Mais la perruque passe pour ridicule. D’autre part, combien de chauves – ceux-là sont les cyniques – ne portent point perruque ! Suffit-il, d’ailleurs, de voiler sous une chevelure pudique, mais artificielle, l’indécence des calvities précoces, si l’on peut en tirer un parti meilleur ? Non, sans doute ! Remédier à la chute de la végétation capillaire, – c’est bien. L’utiliser serait encore mieux. Or, cela est possible ! Comment ? En couvrant de réclames les fronts dégarnis, les occiputs déserts ; en peignant, sur le parchemin des crânes dépouillés, des affiches de toutes les couleurs !
Affecter à la publicité le frontal et les pariétaux des hommes chauves, telle est l’idée, féconde entre toutes, du penseur éminent dont nous sommes l’humble interprète.
Supposez – un quart de seconde – que cette idée ait passé des sphères nuageuses de la théorie sur le ferme terrain de la pratique. Immédiatement, une multitude de conséquence heureuses vous sauteront aux yeux.
Et d’abord – la réclame sur crâne n’est point immobile comme l’affiche murale. C’est une réclame ambulante, qui se promène avec le propriétaire du crâne. En une journée, elle peut être portée dans vingt ou trente endroits différents. Or, ces promenades du chauve porteur d’annonces sont beaucoup plus avantageuses que celles de l’Homme-Affiche anglais. Celui-ci – nous l’avons fait remarquer déjà – est un pauvre diable, qui n’a point d’autre métier. Le possesseur du « Crâne-Annonce » – au contraire – peut occuper les plus brillantes positions, et, par suite, porter la réclame dans une foule de lieux choisis, où l’Homme-Affiche n’aurait point accès. En outre, la réclame peinte sur une tête vénérable est beaucoup plus originale, et beaucoup plus propre à piquer la curiosité, qu’une pancarte pendue au coup d’un malheureux déguenillé. Le chauve peut avoir de hautes relations – interdites au pauvre Homme-Affiche. Or, qui résisterait à la tentation de savoir quelles annonces ornent le cuir – non chevelu – des chauves de sa connaissance ?
Donc, par la translation continuelle d’un lieu dans un autre, et par le cachet d’excentricité qui en assure la lecture, la réclame sur crâne se recommande à toutes les personnes avides de publicité. Nous pouvons le dire hardiment : ces deux qualités précieuses feront le succès de ce procédé nouveau auprès des hommes positifs, qui considèrent en toute chose le côté pratique et utilitaire.
Mais les amateurs du beau, les artistes, trouveront aussi dans cette admirable invention de quoi satisfaire leurs instincts. Les nouvelles affiches, en effet, jetteront sur les calvities le voile de leurs couleurs variées. Des crânes chauves, si laids à contempler, elles feront des objets séduisants, et qui flatteront l’œil. Dans les théâtres, par exemple, les personnes placées au balcon et aux étages supérieurs ne seront plus exposées au désagrément d’apercevoir au-dessous d’elles le répugnant ivoire des hommes déplumés. Leur vue sera réjouie par le pittoresque aspect des réclames multicolores peintes sur ces dômes, nus autrefois. Pendant les entractes, elles trouveraient là un divertissement instructif, et nullement dispendieux : celui de lire, sur les chefs branlants et dépourvus de gazon, les bienfaits de la Douce Revalescière, l’adresse précise de la Maison qui n’est pas au coin du Quai, voire la catégorie de malades à laquelle sont réservés exclusivement les soins du docteur Charles Albert.
Nous pourrions multiplier indéfiniment les exemples. Mais nous en avons assez dit – n’est-ce pas ? – pour montrer que l’idée en question satisfait à la fois les industriels et les poètes, les gens sérieux et les esprits fantaisistes.
Il ne reste plus qu’à mettre en pratique cette invention. Pour cela, que faut-il ? Fonder une Société, internationale – bien entendu, – sous le nom de Société du Crâne-Annonce. Tout individu jouissant d’une calvitie bien conditionnée en fera partie de droit, – moyennant une rétribution qui variera suivant la position sociale et le degré de calvitie de l’adhérent. Les trois plus fameux chauves de notre époque, MM. Théodore de Banville, Siraudin et Jules Sandeau, présideront à tour de rôle. Dès à présent, les financiers chauves sont autorisés à fournir les premiers fonds nécessaires à l’établissement de la Société Internationale du Crâne-Annonce.
Une fois cette Société constituée, rien de plus simple que son fonctionnement. Toute personne désireuse d’employer le nouveau mode de réclame s’adressera au siège de la Société, qui mettra un crâne à sa disposition. Les crânes se loueront au mois ou à l’année. Les prix varieront suivant le rang et la dévastation du front choisi. Moitié de la somme sera allouée au chauve, moitié versée dans la caisse sociale.
Comme on le voit, rien de plus pratique. Qui peut s’opposer à l’accomplissement d’un si beau projet ? Un seul obstacle se présente : les « annonces sur crâne » seront-elles, comme les affiches vulgaires, soumises au timbre ? Si oui, on comprend aisément tout ce qu’une semblable opération aurait de désagréable, – et même de désastreux, si elle se répétait souvent. Il y a là un sérieux impedimentum.
Il dépend de nos députés de lever l’obstacle. Dès que la Société du Crâne-Annonce se trouvera en voie de formation, une pétition, adressée à nos législateurs, leur demandera d’exempter du timbre les « affiches sur tête de chauve. » Répondront-ils favorablement ? Nous avons tout lieu de l’espérer. En effet, beaucoup d’honorables fatigués par de trop profondes méditations, ont vu leurs cheveux tomber un à un. Or, un jour viendra peut-être où, privés de toute ressource par un brusque retour de la fortune, ils seront trop heureux d’adhérer à la Société du Crâne-Annonce, et – c’est le cas de le dire – de gagner leur pain à la sueur de leur front. Nous pensons donc qu’ils y regarderont à deux fois avant d’exposer dans l’avenir à l’opération du timbre les crânes sous lesquels se sont élaborées nos lois.
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(L. de G. [Louis de Gramont], in Paris-théâtre, deuxième année, n° 78, jeudi 12 novembre 1874. « Tête d’homme chauve, » d’après Rembrandt, 1631 ; « Les Chauves, » caricature parue dans Le Rire, journal humoristique, cinquième année, n° 219, samedi 14 janvier 1899)
Tous ceux qui ont voyagé dans l’est de l’Angleterre connaissent les manoirs dont cette région est parsemée : petits châteaux humides habituellement de style italien qui s’élèvent dans des parcs de quarante à cinquante hectares. Ils ont toujours exercé sur moi un très puissant attrait avec leurs clôtures grises en pieux de chêne, leurs nobles arbres, leurs étangs entourés de roseaux et leur encadrement de bois lointains.
Je me plais à imaginer l’existence des châtelains à l’époque où ces manoirs étaient encore tout neufs (âge d’or des heureux possesseurs de grands domaines) et de nos jours aussi ; car si les grosses fortunes sont plus rares aujourd’hui, les horizons se sont élargis et la vie est toujours aussi passionnante. Je rêve d’avoir une de ces gracieuses demeures avec assez d’argent pour l’entretenir et recevoir sans faste mes amis.
Mais cela est une digression. Ce que je vais raconter est une étrange succession d’événements qui s’est déroulée dans un de ce manoirs.
Il s’agit du château de Castringham dans le Suffolk. Le manoir a subi sans doute bien des changements depuis l’époque lointaine où se situe mon récit ; mais il a gardé ses principales caractéristiques : c’est toujours un bâtiment blanc et carré, plus ancien à l’intérieur qu’à l’extérieur, orné d’un portique italien, avec un parc à la lisière de la forêt et un étang.
Le seul détail qui distinguait cette maison de vingt autres semblables a disparu. Quand on la regardait du parc, on apercevait à droite un vieux frêne géant qui s’élevait à peu près à six mètres du mur et effleurait presque les pierres de ses branches. Je suppose que cet arbre était là depuis que Castringham avait cessé d’être une place forte, et que, sur les douves comblées, un château de style élisabethain avait été construit. En tout cas, en l’an de grâce 1690, il avait atteint sa pleine croissance.
Cette année-là, la région de Castringham fut le théâtre de plusieurs procès de sorcellerie. Beaucoup d’eau passera sous le pont, j’en ai peur, avant que nous puissions apprécier à leur juste valeur les causes réelles, s’il en existait, de la terreur universelle qu’inspiraient les sorcières de ces temps lointains. Les malheureuses accusées du crime de sorcellerie se croyaient-elles vraiment pourvues de dons surnaturels ? Avaient-elles la volonté, sinon le pouvoir, de nuire à leurs voisins ? Ou bien les aveux qui furent si nombreux furent-ils arrachés par la cruauté des tortionnaires ? Ce sont des questions qui, je crois, n’ont pas encore reçu de réponse.
Le château de Castringham compta une victime. Mrs Mothersole, tel était son nom, ne se distinguait du commun des sorcières de village que par une plus large aisance et une meilleure situation sociale. Plusieurs honorables fermiers de la paroisse mirent tout en œuvre pour la sauver.
Mais la déposition du châtelain de Castringham fit pencher le plateau de la balance. Sir Matthew Fell déclara que, par trois fois, il avait vu de sa fenêtre Mrs Mothersole éclairée par la pleine lune, en train de couper des branches « du frêne qui est près de ma maison. » Vêtue de sa seule chemise, elle avait grimpé dans l’arbre et en avait détaché de petits rameaux avec un couteau recourbé de forme étrange ; tout en se livrant à cette besogne, elle marmottait quelque chose. Chaque fois, sir Matthew s’était efforcé de surprendre la femme sur le fait, mais toujours elle avait été alertée par un léger bruit et, lorsqu’il descendait dans le jardin, il ne voyait qu’un lièvre qui détalait dans l’allée en direction du village.
Le troisième soir, il prit la peine de le suivre de toute la vitesse de ses jambes et le lièvre le conduisit tout droit chez Mrs Mothersole ; il fit pleuvoir une grêle de coups sur la porte, mais pendant un quart d’heure personne ne répondit. Quand la femme ouvrit enfin, elle était de fort mauvaise humeur, apparemment à moitié endormie comme quelqu’un qui sort du lit, et il n’avait trouvé aucun prétexte plausible pour justifier sa visite.
Ce fut sur son témoignage, confirmé par les déclarations moins frappantes et moins singulières d’autres habitants du village, que Mrs Mothersole fut reconnue coupable et condamnée à mort. Elle fut pendue une semaine après le procès avec cinq ou six autres malheureuses consœurs à Bury St. Edmunds.
Sir Matthew Fell, alors suppléant du shériff, assistait à l’exécution. Les autres suppliciées se montraient apathiques ou accablées de douleur ; mais Mrs Mothersole, dans la mort comme dans la vie, était de trempe différente. Sa « rage venimeuse, » selon l’expression d’un journaliste du temps, « fit tant d’effet sur les spectateurs – oui, même sur le bourreau – que tous ceux qui l’ont vue ont déclaré qu’elle était l’incarnation même du diable. Cependant, elle n’offrit aucune résistance aux représentants de la loi ; elle se contenta de foudroyer ceux qui portaient la main sur elle d’un regard chargé de tant de méchanceté que – l’un d’eux me l’a affirmé plus tard – ce souvenir obséda leur esprit pendant au moins six mois. »
Cependant, au dire des témoins, elle ne prononça que ces mots apparemment dénués de sens : « Des invités se rendront au château. » Et elle les répéta maintes et maintes fois à voix basse.
L’attitude de cette femme ne fut pas sans faire impression sur sir Matthew Fell. Il s’en entretint avec le pasteur de sa paroisse, en compagnie duquel il accomplit le trajet de retour après le supplice. Il avait apporté sa déposition au procès sans grand enthousiasme. Mais il déclara sur le moment et répéta plus tard que son récit était l’expression de la vérité et qu’il pouvait se fier au témoignage de ses yeux. Toute cette histoire lui avait été très pénible, car il aimait vivre en bons termes avec tout le monde ; son devoir, à ce qu’il croyait, l’obligeait à parler, et il l’avait rempli. Tels étaient, en substance, ses sentiments et le pasteur l’approuva, comme l’aurait fait tout homme sensé.
Quelques semaines plus tard, pasteur et châtelain se rencontrèrent de nouveau dans le parc et se rendirent ensemble au château. Sir Matthew n’avait aucun hôte chez lui et le pasteur, Mr. Crome, se laissa sans peine persuader de partager son souper.
Vers neuf heures et demie, Mr. Crome parla de regagner le presbytère ; auparavant, il fit avec son amphitryon une petite promenade dans l’allée sablée de derrière la maison. Un seul incident frappa le pasteur : ils étaient à quelque distance du frêne qui, je l’ai déjà dit, touchait presque les fenêtres du château, lorsque sir Matthew s’arrêta et s’écria :
« Quelle est donc cette bête qui monte et descend le long du tronc du frêne ? Sûrement pas un écureuil ? Ils doivent être couchés à cette heure-ci. »
Le pasteur leva les yeux et vit en effet une bête qui allait et venait, mais au clair de lune il n’en put distinguer la couleur. La forme cependant, aperçue le temps d’un éclair, se grava dans son esprit et il aurait juré, dit-il, aussi stupide cela pût paraître, que, écureuil ou non, elle avait plus de quatre pattes.
Cependant, l’incident n’avait pas grande importance et les deux hommes se séparèrent.
Le lendemain matin à six heures, sir Matthew Fell ne descendit pas, ainsi qu’il en avait coutume ; il ne parut pas davantage à sept heures, ni à huit heures. Les domestiques frappèrent à sa chambre. Je n’ai pas besoin de décrire leur anxiété tandis qu’ils battaient les panneaux de leurs poings. La porte céda enfin ; à l’intérieur, ils trouvèrent leur maître mort, noir des pieds à la tête. Vous l’aviez déjà deviné. Sur le moment, on ne releva aucune marque de violence ou d’effraction ; mais la fenêtre était grande ouverte.
Un des hommes alla chercher le pasteur, puis, sur son conseil, il enfourcha un cheval et s’en fut avertir le juge. Mr. Crome lui-même courut au château et on le conduisit à la chambre où gisait le mort. Il a laissé dans ses papiers quelques notes qui témoignent du respect que lui inspirait sir Matthew et de la sincérité de sa douleur. On y trouve, entre autres réflexions, ce passage que je recopie, car il jette une vive lumière sur les croyances de l’époque :
« Aucun indice ne permettait de supposer que quelqu’un s’était introduit dans la chambre ; mais la fenêtre était ouverte, mon pauvre ami la laissait toujours ainsi en cette saison. Son breuvage du soir était là, une pinte de petite bière dans un hanap d’argent que, la veille, il n’avait pas entièrement vidé. Ce breuvage fut analysé par le médecin de Bury, un certain Mr. Hodgkins, qui cependant, comme il l’affirma plus tard sous serment, devant le juge, ne put découvrir dedans aucune substance empoisonnée. Car, ainsi qu’on pouvait s’y attendre, vu l’enflure et la noirceur du cadavre, tout le monde dans le voisinage parlait de poison. Le lit était dans un tel désordre et le corps gisait si contorsionné que l’hypothèse la plus vraisemblable était que mon digne ami et protecteur avait expiré au milieu d’atroces souffrances. Un fait, resté inexpliqué, est à mes yeux la preuve d’un horrible et ingénieux complot de la part des auteurs de ce crime barbare : les femmes à qui fut confié le soin de laver le corps et de l’ensevelir, toutes deux personnes très affligées et très respectées dans leur macabre profession, vinrent me trouver en proie à une grande détresse et douleur de corps et d’esprit ; elles déclarèrent, ce qui fut en effet confirmé dès le premier coup d’œil, que dès qu’elles eurent touché la poitrine du mort avec leurs mains nues, elles sentirent une brûlure extraordinaire et des élancements dans les paumes ; et leurs avant-bras, en quelques minutes, devinrent si enflés sans que cessât la douleur, que, on le sut plus tard, de plusieurs semaines elles ne purent exercer leur profession ; et cependant, aucune marque n’était visible sur la peau. »

Mis au courant de ces étranges phénomènes, j’envoyai chercher le médecin qui était encore dans la maison et nous fîmes un examen aussi attentif que nous le pûmes, à l’aide d’une loupe de cristal, de l’état de la peau sur la poitrine du défunt ; mais cet instrument ne nous permit de découvrir qu’un couple de minuscules trous ou piqûres. Nous en conclûmes que c’était par là que le poison avait sans doute été introduit, et nous pensâmes à la bague du pape Borgia et à d’autres exemples connus de l’art horrible des empoisonneurs italiens du siècle dernier.
Voilà tout ce que l’on peut dire des symptômes relevés sur le corps. Quant à ce que je vais ajouter, c’est simplement une expérience que j’ai tentée, et je laisse à la postérité le soin de juger de sa valeur. Sur la table de chevet reposait une Bible de petit format. Je la pris et j’eus l’idée, car dans de tels moments de découragement, on est attiré par la moindre promesse de lumière, d’avoir recours à la vieille manière superstitieuse d’interroger le destin que tous tiennent pour infaillible. Je dois reconnaître que la réponse ne me fut pas d’un grand secours ; pourtant, comme il se peut que la cause et l’origine de ces terribles événements soient recherchées plus tard, je mets par écrit les résultats, et peut-être une intelligence plus vive que la mienne saura y lire le nom de l’assassin.
Je fis donc trois tentatives, ouvrant la Bible et posant le doigt sur des mots au hasard. Premièrement, je tombai sur ces mots de l’Évangile d’après saint Luc XIII, 7 : Abattez-le ; deuxième Isaïe XIII, 20 : Il ne faut pas qu’elle soit jamais habitée, et enfin Job XXXIX, 30 : Les petits aussi sucent le sang.
Voilà tout ce qu’il convient de citer des notes de Mr. Crome. Sir Matthew Fell fut mis en bière et inhumé avec toutes les cérémonies d’usage et son oraison funèbre, prononcée par Mr. Crome le dimanche suivant, a été imprimée sous le titre : « L’Impénétrable Mystère ou le Fléau de l’Angleterre et les Criminelles Machinations de l’Antéchrist. » Car le pasteur, imité en cela par tous les gens du pays, était persuadé que le châtelain avait été la victime d’un nouveau complot papiste.
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Son fils sir Matthew, deuxième du nom, hérita du titre et du domaine. Et ainsi le rideau tomba sur le premier acte de la tragédie de Castringham. Il fut remarqué – et l’on ne saurait s’en étonner – que le nouveau baronnet n’occupa pas la chambre où son père était mort. Et, de son vivant, personne n’y coucha, si ce n’est de temps en temps un visiteur de passage. Il mourut en 1735, et je n’ai relevé aucun événement particulier pendant le temps qu’il fut à la tête du domaine, si ce n’est parmi ses troupeaux et son bétail une étrange mortalité qui ne faisait que s’accentuer à mesure que les années s’écoulaient.
Il y mit fin par un très simple expédient qui consistait à enfermer toutes ses bêtes dans les étables le soir et à ne garder aucun mouton dans son parc. Il avait remarqué en effet que les animaux qui passaient la nuit à l’intérieur demeuraient en excellente santé. Désormais, seuls les oiseaux et le gibier furent victimes de cette singulière épidémie.
Au second sir Matthew succéda son fils, sir Richard. Ce fut lui qui fit agrandir l’église paroissiale pour y ajouter une stalle à l’usage de sa famille. Ce châtelain voyait si grand qu’il fallut, pour satisfaire à ses exigences, déplacer plusieurs tombes dans la partie du cimetière où la terre n’était pas bénie. Parmi ces tombes se trouvait celle de Mrs Mothersole dont on connaissait l’emplacement exact.
Le village fut en émoi quand on apprit que la fameuse sorcière, dont quelques-uns gardaient encore le souvenir, allait être exhumée. À la surprise et à l’inquiétude de tous, on découvrit que, bien que le cercueil fût solide et intact, il ne contenait ni corps, ni ossements, pas même de poussière.
Cet incident remit à l’ordre du jour toutes les histoires de procès de sorcellerie et d’exploits de sorcières oubliées depuis quarante ans. Sir Richard fit brûler le cercueil ; cet ordre, que beaucoup jugèrent une provocation téméraire, n’en fut pas moins exécuté à la lettre.
Sir Richard avait la fâcheuse manie des innovations, c’est certain. Avant lui, le château offrait à la vue de belles briques rouges patinées par le temps ; mais le jeune châtelain, au cours d’un voyage en Italie, avait subi la contagion du goût italien ; plus riche que ses prédécesseurs, il décida de transformer en palais italien la maison anglaise qu’il avait reçue de ses ancêtres. Le stuc et la pierre de taille recouvrirent la brique ; des statues de marbre d’exécution médiocre ornèrent la grande salle et les jardins ; une reproduction du temple de la Sibylle à Tivoli fut érigée sur la rive opposée de l’étang ; Castringham prit un aspect tout à fait nouveau et, je suppose, beaucoup moins sympathique. Mais le château faisait l’admiration de tous et servit de modèle à la noblesse du pays au cours des années qui suivirent.
Un matin de 1754, sir Richard s’éveilla après une nuit agitée. Un vent violent soufflait, sa cheminée avait fumé avec persistance, et cependant le froid était si vif qu’il ne pouvait se passer de feu. Et sa fenêtre avait été si brusquement secouée sans qu’il pût en découvrir la cause qu’il n’avait pas goûté un moment de repos. De plus, on attendait au château dans la journée plusieurs invités de marque attirés par l’espoir de parties de chasse ; or la mystérieuse épidémie qui sévissait sur ses terres exerçait depuis quelque temps de tels ravages que sir Richard craignait de rougir devant ses hôtes de la pénurie de son gibier. Mais c’était son insomnie qui le tracassait le plus. Certainement, il ne coucherait pas une autre nuit dans cette chambre. Il entreprit un examen systématique de sa maison afin de choisir la chambre qui lui conviendrait le mieux. Aucune n’était à son goût : l’une était exposée à l’est, l’autre au nord ; cette porte servait de passage aux domestiques ; ce lit lui déplaisait. Non, il voulait une chambre à l’ouest, de manière à n’être pas réveillé trop tôt le matin par le soleil levant, et il exigeait qu’elle fût un peu à l’écart de l’activité de la maison. La femme de charge ne savait plus à quel saint se vouer.
« Eh bien, sir Richard, dit-elle, une seule chambre dans tout le château répond à cette description.
– Laquelle ? interrogea sir Richard.
– Celle de sir Matthew, la chambre de l’ouest.
– Très bien, mettez-y mes affaires ; j’y coucherai cette nuit, déclara son maître.
– Oh ! Sir Richard, voici quarante ans que personne n’y a dormi. L’air a été à peine renouvelé depuis la mort de sir Matthew.
– Allons, ouvrez la porte, Mrs. Chiddock. Que je voie au moins cette pièce. »
La chambre fut donc ouverte. Elle sentait le renfermé et l’humidité. Sir Richard, d’une enjambée, fut à la fenêtre et, avec l’impatience qui le caractérisait, ouvrit les vitres et poussa les volets. Cette aile du manoir avait été respectée par les architectes ; elle était contemporaine du grand frêne et elle était d’ailleurs dissimulée aux regards.
« Aérez-la toute la journée, Mrs. Chiddock, et cet après-midi, vous y porterez mes draps et mes couvertures. Mettez l’évêque de Kilmore dans mon ancienne chambre.
– Je vous en prie, sir Richard, dit une nouvelle voix qui se mêla soudain à la conversation. Puis-je avoir la faveur d’un moment d’entretien ? »
Sir Richard fit demi-tour et aperçut, sur le pas de la porte, un homme en noir respectueusement incliné.
« J’implore votre indulgence pour cette intrusion, sir Richard. Je ne crois pas que vous me reconnaissiez. Mon nom est William Crome, et mon grand- père était pasteur ici du vivant de sir Matthew.
– Eh bien, monsieur, s’écria sir Richard, le nom de Crome est un excellent mot de passe à Castringham. Je suis heureux de renouveler une amitié vieille de deux générations. En quoi puis-je vous servir ? car l’heure, et si je ne me trompe, votre attitude, indiquent qu’il ne s’agit pas d’une simple visite de politesse.
– C’est l’exacte vérité, monsieur. Je me rends à bride abattue de Norwich à Bury St. Edmunds, et je me suis arrêté au passage pour vous remettre des papiers que nous avons récemment découverts dans le secrétaire de feu mon grand-père. »
Sir Richard conduisit son visiteur dans son cabinet de travail. Les papiers apportés par le jeune Mr. Crome contenaient entre autres choses les notes que le vieux pasteur avait griffonnées à l’occasion de la mort de sir Matthew Fell. Et, pour la première fois, sir Richard eut devant les yeux les énigmatiques décrets de la Bible.
« Eh bien, dit-il, la Bible de mon grand-père a donné un conseil plein de sagesse : Abattez-le ! S’il s’agit du frêne, mon aïeul peut être sûr que je n’y manquerai pas. On n’a jamais vu un tel nid de catharres et de fièvres. »
Le cabinet de travail contenait les livres de la famille qui, en attendant l’arrivée d’une collection rassemblée par sir Richard en Italie, et l’aménagement d’une pièce pour la recevoir, n’étaient pas très nombreux. Sir Richard leva les yeux et consulta du regard sa bibliothèque.
« Je me demande, dit-il, si le vieux prophète est encore là ? Il me semble que je le vois »
Il traversa la salle, prit une Bible épaisse et de petit format. qui sur la feuille de garde portait cette dédicace :
« À Matthew Fell, avec l’affection de sa marraine, Anne Aldous, 2 septembre 1659. »
« Si nous la consultions de nouveau, Mr. Crome ? Ce ne serait pas une mauvaise idée. Je parie que nous allons tomber sur une énumération de noms dans les Chroniques. Hum ! Voyons un peu ? « Tu me chercheras le matin et je ne serai plus là. » Eh bien ! eh bien ! Votre grand-père en aurait tiré un bel oracle, hein, mon ami ? En voilà assez des prophètes ! Et maintenant, Mr. Crome, je vous suis très reconnaissant de m’avoir apporté ces papiers. Vous êtes, j’en ai peur, pressé de reprendre votre route. »
L’après-midi, les invités firent leur apparition. L’évêque de Kilmore, lady Mary Hervey, sir William Kentfield, etc. Dîner à cinq heures, vins, cartes, souper, puis tous se dispersèrent pour s’aller coucher.
Le lendemain matin, sir Richard n’eut pas envie de prendre son fusil comme les autres. Il préférait s’entretenir avec l’évêque de Kilmore. Ce prélat, contrairement à la plupart des évêques irlandais de son époque, avait visité son diocèse et y avait fait un long séjour. Tous deux se promenaient sur la terrasse et passaient en revue les transformations et les embellissements apportés au manoir, quand soudain l’évêque indiqua la fenêtre de la chambre de l’ouest et s’écria :
« Ni pour or ni pour argent une de mes ouailles irlandaises ne consentiraient à dormir dans cette chambre, sir Richard !
– Et pourquoi, Monseigneur ? En réalité, c’est la mienne.
– Eh bien, nos paysans irlandais prétendent que le voisinage d’un frêne durant le sommeil porte malheur. Or vous avez là un magnifique frêne, à deux mètres à peine de votre fenêtre. Peut-être, continua l’évêque avec un sourire, vous a-t-il déjà donné un échantillon de son pouvoir maléfique, car, si j’ose dire, le repos de la nuit ne vous a pas donné le teint fleuri que vous souhaiteraient vos amis.
– Tout à fait vrai ! le frêne, à moins que ce ne soit autre chose, m’a empêché de dormir de minuit à quatre heures, Monseigneur. Mais cet arbre sera abattu dès demain et je n’entendrai plus parler de lui.
– Je ne puis qu’approuver votre décision. Il n’est guère sain de respirer un air tamisé, pour ainsi dire, par ce feuillage épais.
– Vous avez raison, je crois, Monseigneur. Mais ma fenêtre n’était pas ouverte la nuit dernière. C’est plutôt le bruit – sans doute les branches qui tapaient contre la vitre – qui m’a empêché de fermer l’œil.
– Impossible, sir Richard ! Regardez bien d’ici. Il faudrait un ouragan pour que les branches les plus proches puissent effleurer votre fenêtre, et le vent ne soufflait pas la nuit dernière. Voyez, elles sont bien à trente centimètres des vitres.
– C’est vrai. Alors, d’où venaient ces frottements et ces grincements ? Je me le demande. Et pourquoi la poussière sur le rebord de la fenêtre était-elle sillonnée de raies et d’empreintes ? »
Ils finirent par conclure que des rats étaient montés dans le lierre. Ce fut l’évêque qui eut cette idée et sir Richard s’y rallia avec empressement.
La journée s’écoula sans incidents ; la nuit vint, et les invités se séparèrent en souhaitant à sir Richard une meilleure nuit.
*
Nous voilà maintenant dans sa chambre ; la lampe est éteinte et le châtelain est au lit. La pièce est au-dessus de la cuisine, et la nuit calme et chaude ; aussi la fenêtre est-elle ouverte.
Le lit est dans l’ombre, et pourtant on y peut distinguer une étrange agitation. On dirait que sir Richard remue la tête rapidement de droite à gauche, de gauche à droite, avec un bruit presque imperceptible. Et maintenant, on pourrait croire, tant la vague clarté est trompeuse, qu’il y a plusieurs têtes rondes et brunes, qui oscillent et parfois viennent presque toucher sa poitrine. Horrible illusion d’optique ! N’est-ce que cela ? Ah ! une forme sombre saute du lit avec un léger plouf comme un petit chat et, en un éclair, a gagné la fenêtre ; en voilà une autre… une autre encore… une quatrième ; puis tout rentre dans le silence.
« Tu me chercheras le matin et je ne serai plus là. »
Et comme sir Mathew, sir Richard gît dans son lit : mort ; et noir de la tête aux pieds.
La nouvelle connue, pâles et silencieux, les invités et les domestiques se rassemblèrent sous la fenêtre. Empoisonneurs italiens, émissaires papistes, air vicié : toutes ces hypothèses, et d’autres encore furent hasardées. L’évêque de Kilmore contemplait l’arbre : dans la fourche formée par les branches inférieures, un matou blanc pelotonné regardait le trou que les années avaient creusé dans le tronc. Il guettait quelque chose à l’intérieur de l’arbre avec un grand intérêt.
Soudain, il se souleva et allongea le cou. Alors, l’extrémité de la branche céda et le chat glissa dans l’ouverture béante. Le bruit de sa chute fit lever toutes les têtes.
La plupart d’entre nous connaissent les sons discordants qui peuvent sortir du gosier d’un chat ; mais peu, je l’espère, ont entendu une clameur aussi sauvage que celle qui monta du tronc du grand frêne. Deux ou trois hurlements se succédèrent ; les témoins n’en purent préciser le nombre, puis un son léger et assourdi de remue-ménage ou de lutte leur parvint. Lady Mary Hervey s’évanouit et la femme de charge, les mains sur les oreilles, s’enfuit sur la terrasse où elle s’effondra.
L’évêque de Kilmore et sir William Kentfield demeurèrent tous deux consternés, bien qu’ils n’eussent entendu, après tout, que le miaulement d’un chat ; sir William, la gorge serrée, put à peine murmurer :
« Cet arbre recèle un mystère, Monseigneur. Je conseille qu nous procédions immédiatement à des recherches. »
Une échelle fut apportée ; un jardinier y monta, se pencha sur le creux, et ne discerna qu’un vague grouillement. Ils prirent une lanterne et l’attachèrent au bout d’une corde.
« Il faut en avoir le cœur net. Sur ma vie, Monseigneur, le secret de ces morts tragiques est là. »
Le jardinier remonta, la lanterne à la main, et la fit glisser avec précaution. Puis il se pencha et, dans la clarté jaune, on vit son visage de crisper de terreur, d’incrédulité et de dégoût ; avec un cri terrible, il tomba de l’échelle ; par bonheur, il fut retenu par deux hommes, pendant que la lanterne dégringolait à l’intérieur de l’arbre.
Il avait perdu connaissance et, de quelques instants, fut incapable de prononcer un mot.

Mais les témoins de cette scène avaient un autre spectacle à contempler. La lanterne s’était cassée sans doute en touchant le fond, la chandelle allumée avait été en contact avec les feuilles sèches et les détritus qui tapissaient le creux ; quelques minutes plus tard, une épaisse fumée s’éleva, puis le feu jaillit ; l’arbre était en flammes.
Les spectateurs reculèrent et formèrent un cercle ; sir William et l’évêque ordonnèrent aux hommes de se munir d’armes et d’outils, car l’hôte de ce sombre repaire, quel qu’il fût, en serait chassé par l’incendie.
Ils ne s’étaient pas trompés. Entre les branches, au milieu des flammes surgit un corps rond – de la taille d’une tête d’homme – qui soudain s’aplatit et retomba. Cinq ou six fois, une forme semblable bondit dans les airs et roula sur l’herbe où elle s’immobilisa. L’évêque s’en approcha autant que la prudence le lui permettait et ne vit que le cadavre d’une énorme araignée à demi carbonisée.
Et tandis que le feu s’apaisait, d’autres corps aussi hideux s’échappèrent du tronc.
Jusqu’au soir, le frêne brûla et, jusqu’au moment où il ne fut plus que cendres, les hommes l’entourèrent et tuèrent les monstres à mesure qu’ils paraissaient. Enfin, le sinistre cortège cessa et, après un long intervalle, tous s’approchèrent prudemment et examinèrent les racines du frêne.
« Ils trouvèrent dans la terre, dit l’évêque de Kilmore, une sorte d’antre rond où deux ou trois de ces bêtes avaient été asphyxiées par la fumée ; mais, chose plus curieuse, dans un coin de la caverne près de la paroi, gisait le squelette d’un être humain, la peau séchée sur les os, avec un reste de cheveux noirs. Et les médecins qui l’examinèrent affirmèrent que c’était le corps d’une femme morte il y avait cinquante ans ! »
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(Montague Rhodes James, traduit par Andrée Salomon-Lefèvre [« The Ash-tree, » in Ghost Stories of an Antiquary, London: Edward Arnold, 1904], illustrations de Gauthier, in Le Hérisson, n° 479, jeudi 16 juin 1955. Ce texte, passé inaperçu des bibliographes, constitue la première traduction française de la nouvelle de M R. James. Il a été retraduit par Odette Ferry dans l’anthologie d’Alfred Hitchcock, Histoires à ne pas lire la nuit, Paris : Robert Laffont, [juillet] 1963)
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« Par sainte Marie ! si belle créature ne vis
oncques en ma vie ! Je crois que c’est un ange
du ciel ou une sirène de mer. »
LA FLEUR DES BATAILLES.
Prologue
Nous nous trouvions, le 25 septembre dernier, dans la chapelle de S. Exc. l’ambassadeur d’Angleterre, où se célébrait un mariage mixte selon le rite anglican. – Cette chapelle n’offre aux regards aucun symbole du culte chrétien, aucune de ces images pieuses qui, dans un temple catholique, imposent aux assistants le recueillement et le silence, sinon la prière. L’assemblée était trop choisie pour ne pas être convenable ; je veux dire seulement qu’en attendant la cérémonie on causait de choses et d’autres, les hommes du moins, qui, ayant naturellement abandonné aux dames les fauteuils et les chaises, se tenaient debout au fond de la chapelle. J’avais rencontré là un jeune artiste, Théodore D***, dont je n’ai pas été le seul à remarquer, à nos deux dernières expositions, les figures chinoises si bien réussies ; je lui renouvelais mes compliments sincères, lorsque les deux familles des fiancés, introduites dans la chapelle, prirent place sur les sièges réservés et les plus rapprochés de la table de communion, seul meuble qui pouvait indiquer que nous étions dans une chapelle. Une fois assises, les dames et les demoiselles, les ladies et les misses ne livraient à notre curiosité que le derrière de leurs têtes ; et, quoique certainement il y eût là plus d’un charmant visage, elles nous excuseront de n’en point parler, comme aussi, la plupart étant coiffées selon la mode et portant leurs cheveux repliés en cadogan ou enfermés dans une résille aux mailles plus ou moins serrées, elles ne s’étonneront pas que l’admiration des gentlemen et des messieurs fût presque exclusivement monopolisée par une des bridemaids (sœur, je crois, de la mariée), âgée de sept ou huit ans au plus, dont la chevelure descendait à longs flots légèrement ondulés jusqu’à la ceinture de sa taille, chevelure du plus beau blond, qu’un rayon de soleil caressait avec amour et qu’il imprégnait de la flamme de ses reflets.
« Avouez, dis-je à mon voisin l’artiste, que voilà de quoi rendre votre pinceau infidèle à la longue queue effilée de vos têtes chinoises, d’ailleurs si originales.
– Il me faudrait, répondit-il modestement, changer de palette avec fra Angelico.
– Moi ! dit mon voisin de gauche, que je soupçonnais à tort d’américanisme, moi, je trouve cette chevelure si belle, que je voudrais être un des Mohicans du romancier Fenimore Cooper, enlever cette jeune fille et la scalper impitoyablement.
– Ce que vous dites là, monsieur, remarquai-je, est l’expression d’une admiration un peu sauvage ! Seriez-vous Américain ?
– Non, monsieur, je suis Irlandais.
– Avez-vous jamais vu en Irlande même, où j’ai en effet admiré, moi aussi, des blondes ravissantes ; avez-vous jamais vu, lui demandai-je, une chevelure comparable à celle de cette petite fée, qui doit descendre en droite ligne de la blonde Iseult, la femme du roi Marc ?
– Monsieur, j’en ai vu une plus belle encore ; mais c’est parce que celle-ci me la rappelle que j’ai exprimé mon admiration par un vœu qui vous a paru féroce.
– La lady ou miss qui porte des cheveux plus beaux et plus dorés que ceux de cette jeune tête, vous a peut-être traité un peu cruellement ?
– Non pas moi, mais un de mes cousins… William Saint- John… Eh ! tenez, vous avez peut-être lu sa fatale aventure dans une des dernières livraisons de notre University Magazine ?
– En effet, ce William Saint-John est le principal personnage d’une nouvelle intitulée The Woman of the Yellow Hair [sic] ; mais ce n’est qu’une nouvelle, une histoire purement imaginaire ?
– Pas du tout ; et je puis vous l’attester, moi qui en suis l’auteur, quoique le directeur du Magazine ait si étrangement défiguré mon texte, que, lorsqu’il m’en a envoyé le prix, je lui ai écrit, comme feu Thackeray écrivit au directeur de la Revue d’Édimbourg, qui avait pris les mêmes libertés avec un de ses articles : « Je vous renvoie vos vingt livres sterling ; je suis sorti de vos mains tellement mutilé, que, si vous fondez jamais un hospice des invalides de la presse, je vous prie de vous souvenir que j’aurais, grâce à vous, tous les droits possibles d’y être admis. »
– Vous ne serez donc pas surpris ni fâché, monsieur, repris-je, si je vous apprends que la traduction de cette nouvelle historique ou romanesque dort depuis deux mois dans les cartons de notre Revue, parce qu’il y aurait trop de lacunes à remplir pour qu’elle fût comprise de nos lecteurs.
– La rencontre m’est heureuse, monsieur, car je me suis traduit moi-même en français, et je vous offre de substituer cette version plus exacte à celle qui vous paraît incomplète à vous-même…
– Pardon, monsieur, lui dis-je ; mais, comme le directeur de la Revue d’Édimbourg, je fais quelquefois des amputations à mes collaborateurs… quand ils y consentent, néanmoins. Voulez-vous une seconde fois vous exposer à la mutilation ?
– Eh bien ! monsieur, volontiers ; une première opération a aguerri le patient à qui on en propose une seconde. Je vous donne carte blanche. »
L’auteur irlandais nous a livré son manuscrit et nous avons profité de la permission si largement, qu’il nous excusera d’attendre qu’il vienne lui-même réclamer son droit d’auteur. Nous tenons à sa disposition la somme entière, déduction faite de quelques pages qui reviendraient à son collaborateur de l’University Magazine.
(Le directeur de la Revue.)
I
L’Exposition
Le château où se passe la scène de notre récit, situé dans le Donegal, un des comtés les plus sauvages de l’Irlande, n’est pas un de ces manoirs traditionnels qu’il est aisé de construire dans les premières pages d’un roman avec des pignons sculptés, des fenêtres encadrées par des baies profondes ou saillantes ; manoirs à beffrois bizarres, à cheminées fantastiques, revêtus au-dehors d’une robe de mousse ou d’un manteau de lierre, doublés à l’intérieur de sombres panneaux de chêne. On n’arrive pas à ce château par une avenue d’ifs taillés et alignés comme des soldats au port d’armes ; on n’y entend croasser ni corbeaux ni corneilles ; il n’y a pas de jardins en labyrinthe avec de vieux cadrans solaires et des haies peignées aussi régulièrement que la moustache d’un grenadier ; on n’y trouve pas même une allée qui porte le nom d’Allée du fantôme, où quelque Dame Blanche apparaît tous les ans dans des circonstances effrayantes. Non, rien dans ce séjour ne ressemble aux décors d’un mélodrame, et cependant il a été le théâtre d’événements extraordinaires et d’une mort lugubre ; les châteaux à tourelles et à boiseries de chêne, les escaliers en spirale et les salons à tentures de tapisserie n’ont pas le monopole absolu des étranges perfidies, des catastrophes inattendues, des morts inexplicables, ni de ces aventures dont le souvenir glace le sang. L’antique manoir connu sous le nom de la Grange-Rouge était un bâtiment de forme carrée, vulgaire, et qui semblait écraser le terrain sous sa lourde masse. L’architecture n’avait aucune élégance, et la brique, qui brilla jadis d’un rouge vif, s’était, par l’effet du temps, transformée en brique couleur de rouille. Deux rangs de fenêtres étroites trouaient assez régulièrement la façade ; mais le toit s’appesantissait sur les murailles, entrecoupé par des mansardes incommodes dont les lucarnes ne donnaient passage qu’à la tête et aux épaules de ceux de leurs hôtes qui voulaient regarder le paysage.
À tout prendre, si c’était là un château, c’était un château prosaïquement triste. On l’avait placé entre une noire tourbière et une espèce de lande stérile, qui s’était montrée rebelle à tous les essais d’embellissement et de plantation. Quelques grands ifs avaient seuls réussi à végéter autour de la maison même, et, si nous voulions faire une description plus pittoresque que vraie, nous dirions que, de loin, ces ifs semblaient l’envelopper des plis d’un pall mortuaire. Cet aspect n’inspirait nullement l’idée de la joie et du bien-être, mais on pouvait espérer trouver là un bon et solide abri contre la rigueur des hivers, car la pierre et la brique des murs avaient en quelques endroits jusqu’à dix pieds d’épaisseur. Remarquez aussi que la ville la plus voisine était située à dix milles (seize kilomètres) de là. Quelques cabanes groupées autour de l’église formaient cependant une paroisse desservie par un curé.
Nous avons contemplé cette demeure aux clartés incertaines de la lune par une nuit où les nuages voilaient fréquemment son pâle flambeau, tandis que le sifflement mélancolique du vent d’automne se faisait entendre dans le feuillage jauni des arbres à droite et à gauche de la porte d’entrée. La lande d’un côté, et la tourbière de l’autre, n’étaient bornées au loin que par des haies basses et mal tenues. Tout avait un air de solitude et d’abandon. Derrière l’habitation, ce qu’on avait autrefois appelé les jardins n’était plus, comme celui du Giaour de lord Byron, qu’un mélange désordonné de végétation, un enchevêtrement d’arbres, dont le lierre avait remplacé le feuillage, d’arbustes et de buissons qui s’étouffaient les uns les autres, après avoir étouffé les fleurs des anciennes platebandes et fait disparaître la trace des allées. Depuis longtemps, aucun jardinier n’avait manié la serpe et le râteau le long d’un sentier qui aboutissait autrefois à un porche de verdure : c’était l’entrée de l’ancien boulingrin, devenu un champ de mauvaises herbes, au-delà duquel une ancienne pièce d’eau était devenue un fossé fangeux. Aux abords de cette onde bourbeuse étaient des ruines décrépites, sans être antiques. Il y avait eu là des arcades et un temple où le plâtre simulait le stuc et le marbre ; mais le temps avait fait tomber ces ornements factices qui laissaient voir leur charpente déjetée et rongée par l’humidité. À une autre époque et aux jours de fête, c’était là sans doute que la société du château venait passer les soirées, s’accoudait sur la balustrade et contemplait l’astre de Diane se mirant dans les eaux, ou regardait voguer une gondole peinte et dorée. Un reste de planches à demi pourries indiquait encore ce qui avait jadis été le bateau de plaisance. Il ne manquait qu’un cimetière placé sous les fenêtres de ce manoir pour en faire le domaine des apparitions et des fantômes, selon la formule des vieux romans qui effrayaient nos grands-mères.
Cette description suffit pour faire comprendre ce qu’était la Grange-Rouge avec ses appartenances et dépendances.
Voici maintenant le secret de toute cette tristesse et de tout ce délaissement. Il y a environ vingt-cinq ans, le chef de la famille O’Flaherty, ayant fait un mariage d’amour, fut, le lendemain même de ses noces, trouvé pendu à l’un des hauts piliers sculptés du lit de parade dans la chambre nuptiale. Cette mort, attribuée à un accès de démence, était toujours restée un mystère inexplicable, sans qu’on pût dire si le bonheur même n’avait pas fait perdre la tête au nouvel époux ou si c’était une de ces révélations imprévues qui troublent quelquefois les heureux d’un monde où la félicité la plus enivrante se décompose en déceptions successives depuis l’âge mûr jusqu’à la vieillesse.
La veuve de Daniel O’Flaherty, le suicidé, plus cruellement surprise sans doute que personne d’une catastrophe qui transformait du jour au lendemain son voile de fiancée en voile de deuil, devint mère au bout de neuf mois d’une fille qu’elle allaita elle-même et qu’elle éleva avec un soin jaloux, déclarant vouloir rester fidèle à la mémoire de son mari, quoique trop jeune encore pour ne pas être forcée de renouveler plus d’une fois cette déclaration, jusqu’à l’âge où ce fut le tour de sa fille de recevoir les hommages de nombreux adorateurs.
Immédiatement après les funérailles de D. O’Flaherty, le séjour de la Grange-Rouge avait été abandonné pour un hôtel à Dublin, et, pendant vingt-deux ans, aucun membre de la famille n’avait paru dans cette résidence, considérée comme une demeure maudite, et qui, sans cet abandon, n’aurait paru guère plus triste que mainte autre appelée aussi château dans cette partie reculée de l’Irlande.
Vingt-cinq ans sont une longue période, – c’est tout un quart de siècle ! Il ne faut pas un quart de siècle pour que le temps efface tout, même l’image d’une scène tragique où nous avons joué un des rôles saillants, même le souvenir d’un mari pendu, celle qui lui a survécu serait-elle une Clitemnestre au lieu d’une Artémise… Au bout de vingt-cinq ans, les veuves ont séché leurs larmes, les enfants, s’ils étaient nés, ont à peine l’idée du deuil qui couvrit de ses crêpes leur robe d’innocence. Nul ne songeait donc à s’étonner que, même avant ce laps de vingt-cinq ans, la veuve de Daniel O’Flaherty eût banni loin d’elle le cauchemar de l’affreux trépas qui l’avait rendue veuve. Avant ce laps de vingt-cinq ans, elle avait reparu dans les salons de Dublin ; belle encore, aimable, elle aurait pu y trouver un second mari, comme nous l’avons dit ; mais elle était restée fidèle au nom du premier. Mère désintéressée, ce n’était que pour sa fille qu’elle cherchait encore à plaire aux jeunes gens et que, chaque hiver, au bruit des orchestres de bal, sous le feu des lustres et des candélabres, elle recommençait les manœuvres de cette stratégie matrimoniale dans laquelle certaines mères sont des conquérantes qui rivaliseraient avec Alexandre, César et Napoléon. Oui, c’était une mère désintéressée que Mrs. O’Flaherty, mère d’une fille de vingt-et-un ans, dont elle aurait pu se dire la sœur aînée. Hélène O’Flaherty (elle se nommait Hélène) ressemblait à sa mère ; elle avait comme elle des yeux bleus, un teint de lis et des cheveux d’un blond doré, qui n’était pas le seul de ses attributs qui l’avaient fait surnommer la SIRÈNE. Elle avait la voix douce, quoique parfaitement accentuée : quelques leçons avaient suffi pour lui donner le talent d’une cantatrice. Sa physionomie piquante contribuait plus encore à son surnom, car la médisance l’accusait d’une coquetterie qui aurait pu se passer de tous les artifices de sa mère pour la faire valoir ; tour à tour d’une gaieté vive, réfléchie et rêveuse, sa conversation exprimait admirablement cette inconstance d’humeur qui, par un mélange agréable d’esprit et de sentiment, de raison et de caprice, entretenait autour d’elle une cour d’adorateurs, malgré ceux qui l’accusaient d’en avoir désespéré quelques-uns par de fausses espérances.
Hélène O’Flaherty était vraiment une séduisante créature, mais il y avait dans l’attrait même de sa personne quelque chose de plus que l’indéfinissable je ne sais quoi de la beauté, un charme mystérieux que les mères prudentes redoutaient instinctivement pour leurs fils. À ces sirènes de salon, dont la renommée se fonde en partie sur des duels, des exils volontaires, des actes de démence et autres épisodes, les mères prudentes préfèrent une de ces demoiselles ni belles ni laides, ni sottes ni spirituelles, simplement rieuses ou raisonnables, avec une dot sans doute, mais même avec une dot inférieure à celle de miss Hélène, – qui ne cachait pas qu’elle ne serait pas fâchée de la tripler par la légitime de quelque noble héritier.
Au nombre de ceux qui n’auraient fait que rire de la prudence maternelle, s’ils avaient eu encore leur mère, se fit remarquer Henri Saint-John Smith, issu d’une branche cadette des Brolingbroke, excellent jeune homme et excellent parti, qui, avec la perspective d’être un jour le plus riche gentilhomme de l’Irlande, ne fut cependant pas préféré le jour même où il demanda la main de miss Hélène. Une coquette ne se décide pas ainsi du jour au lendemain ; mais enfin la fille fut décidée par la mère. Henri Saint-John put se dire agréé, et les mères prudentes de ses rivaux se félicitèrent plus sincèrement que ces mères de certaines filles à marier de Dublin, qui disaient avec un peu de dépit : « M. Saint-John s’est laissé ensorceler par la Sirène ; il ignore ou il oublie que la mort et le mariage se donnent la main dans la famille où il désire entrer. »
Quoique le château de la Grange-Rouge ne fût guère la résidence où l’on pût célébrer volontiers un joyeux mariage et encore moins passer une lune de miel, la famille depuis si longtemps absente était revenue à son ancienne résidence d’été, pour obéir à une coutume traditionnelle des O’Flaherty, qui voulait que tous ceux de ses membres qui se rangeaient sous la loi du mariage le fissent dans le château héréditaire. C’était par une conséquence de cet heureux événement que les murailles massives de la Grange-Rouge avaient été reblanchies tant bien que mal et les allées du jardin ratissées. Le croissant des jardiniers avait à la hâte corrigé partiellement le désordre des bosquets, et l’étang, débarrassé d’une partie de ses roseaux, avait été fouillé et nettoyé à l’aide d’une de ces gigantesques cuillers que les ingénieurs nomment une drague. La gondole envasée aurait pu recommencer ses évolutions aquatiques, et à force de replâtrer et de badigeonner l’ex-temple rustique, on l’avait presque rajeuni. Bref, tout était disposé pour recevoir le fiancé, qui devait pendant huit jours encore faire la cour à sa future avant la cérémonie finale.
Miss Hélène O’Flaherty était fille unique : Henri Saint-John Smith n’avait qu’un frère, son cadet, un cadet comme il n’y en a peut-être plus un dans les Trois-Royaumes, un cadet dévoué à son aîné et trouvant tout naturel que tous les privilèges du rang et de la fortune, attributs de la primogéniture, eussent désigné Henri dès le berceau pour être un des plus riches seigneurs de l’Irlande. En possession déjà de trois premiers héritages par le décès de ses grands-parents, ce mortel privilégié était encore deux fois plus riche en expectative tant que survivait un dernier oncle célibataire, à la mort duquel il jouirait de cinq à six domaines de plus avec le titre de baronnet à lui assuré par substitution. William Saint-John, frère cadet de Henri, était heureusement né avec un caractère fait pour dédaigner les avantages de la richesse et les privilèges du rang. C’était un philosophe, un savant et un homme d’imagination tout à la fois. Lieutenant de frégate, il avait, à vingt-cinq ans, fait le tour du monde. Ayant orné son esprit par les voyages en même temps que par les livres, astronome, géologue, naturaliste et marin, aucun des mystères du ciel, de la terre, des airs et des mers ne lui semblait inconnu ; mais, en embrassant tant de sciences à la fois, il est à supposer qu’il ne les avait pas toutes approfondies. Avec une grande curiosité scientifique, ce jeune érudit avait conservé la candide crédulité de sa première jeunesse ; il acceptait modestement tout système professé par ces maîtres qui se proclament des oracles dans leur chaire et dans leurs livres. C’est une belle vertu que la candeur chez les néophytes de la science ; mais William la pratiquait avec trop d’abnégation peut-être, quand, observateur exact lui-même des phénomènes de la nature, il s’en référait à la tradition ou à l’autorité pour en définir les causes premières. Les sceptiques, qui doutent de tout, le traitaient de superstitieux, tandis que William, se défiant des sceptiques, les accusait de vouloir conduire le monde au néant par une suite de négations.
Mais il ne s’agit ici que des rapports de William Saint-John et de son frère, auquel, disions-nous, il était dévoué avec la partialité désintéressée de l’esprit de famille. À la nouvelle du prochain mariage de son aîné, notre lieutenant quitta donc sa frégate avec d’autant plus d’empressement que, sans connaître la future autrement que par les confidences épistolaires de l’amoureux futur, il s’était laissé aller à une espèce de pressentiment sinistre qu’il se proposait de traduire par des objections très franchement formulées. Au grand étonnement de Henri Saint-John, les charmes mêmes qui avaient décidé son choix et qu’il avait vantés dans toutes ses lettres, ne trouvèrent pas grâce auprès de son frère.
« Je n’ai jamais vu la jolie miss Hélène, disait William ; mais la peinture que vous m’en faites me reproduit, trait pour trait, une beauté de l’île de Ceylan, qu’on appelait aussi la Sirène, qui fut fatale à l’un de mes camarades et faillit m’entraîner avec lui dans la même catastrophe. Voilà pour cette beauté physique qui vous a séduit par les yeux ; mais ce sont surtout les grâces piquantes de cette enchanteresse qui me font douter que vous soyez heureux avec elle, quand vous convenez vous-même, cher Henri, que ses caprices ont déjà coûté la raison ou la vie à quelques-uns de vos rivaux.
– Quoi donc, mon cher William, répondait Henri, parce que votre sirène de Ceylan aurait eu réellement la voix douce, les yeux bleus, le teint de lis et les cheveux dorés d’Hélène, vous concluriez de cette ressemblance physique qu’il doit y avoir une ressemblance morale entre une odalisque asiatique et une jeune Irlandaise qui a été un peu coquette, je vous l’accorde, mais qui n’a jamais fait douter de sa vertu ? Vous m’interdiriez alors de choisir jamais une femme parmi les blondes ?
– Ne croyez pas me réfuter en exagérant vous-même mes objections, répliquait William. Je ne les fonde pas sur des généralités, mais sur ces traits caractéristiques de physionomie et de conformation organique qui expriment les instincts, les sympathies ou antipathies originelles et héréditaires.
– Comme voilà bien, cher William, votre esprit de système, disait Henri. Il vient à propos au secours de ce qui n’est réellement qu’une opinion préconçue, un pressentiment vague que vous ne sauriez défendre avec votre raison de philosophe ! Le savant chez vous est ici le compère du rêveur et du poète. Vous avez besoin, je parie, d’un individu pour compléter un groupe, un genre, une famille, une classe, – la classe des sirènes, n’est-ce pas ? Hélène est condamnée à en faire partie par sa physionomie séduisante et ses cheveux d’or, son origine et ses instincts, sans que vous vouliez, monsieur le naturaliste, lui tenir compte des différences de climat, d’éducation, etc. Nous ne sommes pas toujours du même avis, ce qui ne nous empêche pas de nous aimer. Aujourd’hui faisons-nous, en bons frères, des concessions réciproques, provisoirement du moins. Je ne nie pas qu’outre ses beaux cheveux, Hélène ait encore de la sirène le regard féerique, la voix mélodieuse et toutes sortes d’autres enchantements. Elle aime beaucoup les bains de mer aussi et elle nage comme un dauphin dans la baie de Kingston pendant la belle saison ; si ce sont là tous les attributs qui restent dans l’île de Ceylan à ces créatures antédiluviennes qu’on nomme des sirènes, mon Hélène est digne d’aller rejoindre ses sœurs en Asie ; mais en Asie même y a-t-il jamais eu réellement des sirènes, de vraies sirènes ? y en a-t-il eu avant le déluge sur notre globe ? Mon savant frère, croyez-vous réellement à des hommes nés avec des nageoires aux aisselles, à des femmes-poissons, à des fées dont le corps se termine en queue de serpent comme Mélusine ? Et supposons qu’il ait existé jadis de ces créatures merveilleuses, supposons même qu’il en existe encore, – si elles sont assez transformées, dans le sens de l’espèce bipède à laquelle nous appartenons, pour n’avoir plus que des cheveux d’un blond d’or, comme Hélène, – pourquoi ne serais-je pas l’heureux époux d’une sirène ? »
William vit bien que son frère éludait la question essentielle en ayant l’air de la placer sur le terrain de la science, mais il accepta le défi.
« Pardon, cher Henri, si je fais avec vous le savant, répliqua-t-il ; ce n’est pas mon habitude, mais c’est vous qui me provoquez à cette leçon. Non seulement je crois aux sirènes passées, présentes et futures, mais encore je pourrais vous démontrer leur existence sous leur forme primitive et sous les diverses modifications qu’elles ont subies en se mêlant aux autres variétés humaines. Deux systèmes se partagent la création : il faut opter entre la variété des espèces ou l’unité primitive. Êtes-vous pour la variété ? Pensez-vous que le noir, le blanc, le Peau-Rouge, etc., aient eu chacun leur Adam et leur Ève ? Pourquoi n’y aurait-il pas eu un Adam et une Ève aquatiques, amphibies pour le moins ? La Bible ne parle que d’un Adam ; mais la Bible nous dit que Dieu l’avait créé d’abord « mâle et femelle » : les hermaphrodites n’ont rien de moins extraordinaire que les hommes marins, quoique les uns et les autres soient devenus de plus en plus rares sur le globe, s’ils existent encore non modifiés. Les modifications de l’organisme dépendent beaucoup du milieu ambiant dans lequel nous vivons. Je maintiens, moi, que non seulement il y a eu des hommes-poissons, c’est-à-dire avec des nageoires et des queues de phoque, mais encore que les descendants de l’Adam et de l’Ève terrestres auraient fini par modifier leurs formes jusqu’à avoir des extrémités analogues à celles des descendants de l’Adam et de l’Ève de l’eau douce ou de l’eau salée, si pendant un millier d’années de plus ils avaient continué à peupler ces habitations lacustres qui n’ont été découvertes que de nos jours en Danemark, en Suisse, en Irlande même. Malheureusement, l’homme fossile n’a pas plus été découvert sous l’eau que sous la terre, car un homme fossile aquatique eût apparu avec des avant-bras natatoires, l’épanouissement de ses dernières vertèbres en un appendice squameux ou écaillé, et les orteils reliés par une membrane, comme les palmipèdes. Mais il y a mieux. Si vous êtes pour le système d’un nombre restreint de types primitifs ou pour le système d’un type unique, pour un Adam qui aurait été le père commun des blancs, des noirs, des Peaux-Rouges, des Patagons, des Lapons, etc., etc., n’oubliez pas que la terre de la Genèse fut longtemps presque toute couverte d’eau. Quand le premier homme et la première femme se firent renvoyer du petit oasis insulaire d’Éden, s’ils n’avaient été au moins amphibies (homme marin et femme marine), autant aurait valu que l’ange expulseur leur dît d’aller se noyer. Après le déluge, les fils de Noé trouvèrent encore naturellement plus d’eau que de terre. Je vous citais tout à l’heure les habitations lacustres : elles marquent la transition entre les hommes pêcheurs des premiers âges à moitié poissons eux-mêmes, et les hommes chasseurs à moitié bêtes qui leur succédèrent. Je vous débiterais tout un volume là-dessus, mon cher frère. Contentez-vous de mon affirmation sur l’existence d’une race d’hommes et de femmes aquatiques devenue fort rare aujourd’hui, je le répète, comme mainte autre race disparue presque entièrement de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Océanie et à plus forte raison de l’Europe, où notre orgueil n’en veut reconnaître qu’une, la nôtre. Peut-être doit-on accorder à notre orgueil que nous formons en effet la variété d’hommes la plus parfaite, soit que nous soyons celle qui a le mieux conservé son type primordial, soit que nous soyons le produit du croisement successif de toutes les races ou variétés, ce qui nous en aurait donné les qualités les plus essentielles avec quelques-uns des vices de chacune, hélas ! Si cela était, nous aurions (ce dont je doute) réalisé ce que M. Darwin appelle le résultat d’une sélection naturelle. Malheureusement, cette perfection typique dont nous voudrions nous parer, les rares survivants des autres races ne nous la concèdent pas volontiers. Forcés d’avoir recours au croisement, sous peine de s’éteindre à jamais comme leurs ascendants, ils ne subissent ce croisement qu’avec une révolte de leurs instincts, et, soit dans l’un, soit dans l’autre sexe, la paternité et la maternité même ne sauraient étouffer un principe antagoniste auquel M. Darwin donne dans son système une place aussi importante qu’à la sélection naturelle. Ce principe est la concurrence vitale, principe en apparence contradictoire, à la fois destructeur et conservateur, qui exprime fatalement une haine aveugle aussi bien qu’un amour aveugle, principe qui ressemble quelquefois chez les animaux à une dépravation de l’instinct et engendre chez l’homme des crimes inexplicables pour le législateur qui n’est pas naturaliste. L’araignée qui tue son mâle après qu’elle a conçu, ne fait qu’obéir peut-être à la loi de la concurrence vitale. Je ne serai pas embarrassé pour vous citer dans l’histoire de grandes reines qui ont imité l’araignée, sur les bords de la Seine comme sur les bords de la Tamise, sur les bords du Volga comme sur les bords du Bosphore.
– Mon savant frère, dit ici Henri Saint-John, prétendriez-vous que ces reines étaient des sirènes, ou, pour vous ramener à la question, la sirène que vous avez connue à Ceylan sacrifia-t-elle votre ami et faillit-elle vous sacrifier vous-même au principe de la concurrence vitale ?
– Hélas ! oui, mon cher Henri ; elle avait donné rendez- vous à mon ami au bord de la mer ; elle l’y avait endormi, et pendant son sommeil, deux Thugs, dont elle était la pourvoyeuse, lui serrèrent tellement sa cravate, qu’il me fut impossible de le réveiller quand je survins une heure après. Moi-même, je sentais déjà à mon cou le lacet fatal, lorsque deux de mes matelots, qui m’avaient débarqué seul sur la plage, eurent l’heureuse indiscrétion de venir à mon secours, ayant reconnu un des étrangleurs, qui se glissait perfidement jusqu’au lieu de notre rendez-vous.
– Et la sirène se sauva à la nage ?
– Comme vous le dites, mon frère.
– Et dans sa précipitation à se jeter à la mer, vous laissa-t-elle voir l’épanouissement en éventail de sa dernière vertèbre caudale ?
– Mon cher Henri, si vous m’aviez laissé le champ libre pour ma thèse, je vous aurais dit que toutes les sirènes ne conservent pas cet appendice, modifié par le croisement des races, quoique le chirurgien de notre frégate, grand anatomiste, m’assure en avoir disséqué une à qui il en restait quelque chose à la chute des reins.
– Je vous fais mon compliment, mon sage frère, sur vos pêches dans les mers lointaines. Vous êtes, je le vois, un naturaliste universel, l’ichthyologie non exceptée, quoique vous ne vouliez pas convenir que vous ayez été attrapé vous-même par les amorces d’une vraie femme-poisson ; mais en supposant que la queue de nos modernes sirènes ne soit pas tout bonnement le coussinet que nos dames mettent sous leur crinoline, j’espère que la vue de ma chère Hélène dissipera les singuliers préjugés que vous avez conçus contre elle. Cependant, si par hasard vous découvrez réellement en elle d’autres indices de la race des sirènes que ses beaux cheveux d’or, sa voix mélodieuse et le charme de son regard, laissez-moi vous recommander de ne pas l’effaroucher jusqu’à la faire fuir à la nage. Tout bon nageur que vous êtes vous-même, monsieur l’homme de mer, je ne nie pas qu’Hélène passe à Dublin pour une nageuse sans rivale ; vous seriez distancé ! Non, je compte sur vous pour l’amadouer par votre conversation savante, vos récits de voyages, vos légendes et tout ce qui fait de vous le plus aimable des marins. Je ne suis pas assez fat pour croire que j’aie inspiré une très vive passion à ma fiancée ; je la soupçonne même d’avoir voulu me faire subir une dernière épreuve, pendant les huit jours que nous devons passer en petit comité dans un château solitaire. Si elle se croyait menacée d’ennui avec moi, ne trouverait-elle pas un prétexte pour dire non… au pied même de l’autel ?
– Je ferai de mon mieux pour l’amuser, dit William, puisque vous persistez, mon cher Henri ; mais vous avez beau rire de ma science et, par-dessus le marché, de mes pressentiments, je vous rappelle que je suis sous l’influence d’un pronostic funeste, et que mes pronostics, qu’on me reproche comme une superstition, ne m’ont jamais trompé.
– Eh bien, nous reprendrons cet entretien là-bas, quand vous aurez vu Hélène O’Flaherty ; car j’ai, moi, le pressentiment qu’elle saura vous plaire comme à moi. »
Les deux frères partirent donc et, pendant la route, William saisit encore tous les prétextes pour faire partager à l’heureux fiancé l’inquiétude bizarre dont il était préoccupé. Mais Henri était trop épris pour voir du même œil que William les circonstances dont celui-ci s’emparait pour retarder la rapidité du voyage et même pour lui conseiller de rebrousser chemin.
Aucune ligne de fer ne sillonne encore, aujourd’hui même, les comtés d’Irlande qu’ils traversèrent ; les chaises de poste étaient servies par de très pauvres bidets ; pendant plus d’une lieue, il fallait franchir des tourbières où les roues plongeaient jusqu’à l’essieu, et ils s’étaient égarés depuis le matin plus d’une fois, lorsqu’à l’entrée de la nuit ils tombèrent sur un dernier relai où il leur fut promis que, grâce à un détour, ils apercevraient avant une heure la plus haute tourelle de la Grange-Rouge. « Et la voilà ! » s’écria en effet le postillon au bout de cinquante-neuf minutes.
II
L’arrivée du fiancé
On voit scintiller des lumières à toutes les fenêtres de la Grange- Rouge ; la voiture s’approche sur ses ressorts fatigués en faisant entendre un son de ferraille ; la porte massive du manoir s’ouvre avec le grincement d’une porte de prison, et les voyageurs entrent… Heureusement, la scène, à l’intérieur, ne ressemble pas à celle qu’offre une prison : tout est resplendissant ; des vases remplis de fleurs ornent les cheminées, le sourire est sur tous les visages ; rien enfin de l’accueil funèbre auquel on pouvait s’attendre dans ce lieu qui fut le théâtre d’un événement tragique. Arrière donc, les pressentiments de mauvais augure !…. Le fiancé, qui avait refusé d’écouter ceux de son frère, regarda celui-ci et lui fit signe de vouloir bien ne pas faire le boudeur et le silencieux. William salua aussi gracieusement qu’il put la belle Hélène O’Flaherty, à côté de laquelle s’assit son futur maître et seigneur, comme disent les jeunes filles (sans doute par antiphrase). William, pendant qu’ils échangeaient leurs premiers compliments, l’observait à part, jouant avec les boucles de sa magnifique chevelure. Hélène le surprit qui attachait sur elle un œil soupçonneux ; mais elle n’en fut pas déconcertée et continua son manège d’enchanteresse avec l’époux en perspective, non sans adresser à William lui-même quelques phrases de courtoisie. Le souper, un souper de gourmet, servi sur une table décorée de porcelaines de Dresde et de cristaux de Bohême, termina la soirée. L’appétit des deux hôtes était aiguisé par une longue route : tous deux firent honneur au repas ; à mesure que le fiancé se sentit sous la douce influence du bien-être qui accompagne un festin, il devint communicatif et fit sur le ton plaisant le récit des aventures de la journée, récit auquel son cadet se décida à mêler quelques remarques, exprimées avec plus de réserve, pendant que la belle Hélène écoutait, accoudée sur la table d’un air rêveur. C’est là un genre de cérémonial obligé en pareille situation, et je ne sais pourquoi j’ai pris la peine d’en parler. Le frère accessoire, le marin, semblait prendre plus au sérieux ou plus prosaïquement que l’aîné son rôle de convive. Il remplissait et vidait son assiette en débitant à la mère de la fiancée les nouvelles de la ville, comme si c’eût été manquer à la discrétion de ne pas laisser les deux fiancés tout à eux-mêmes dans cette première réunion à table.
Le souper fini, quand on passa au salon, ce fut le fiancé qui, gai, content de lui, heureux et usant de ses privilèges, donna la main à miss Hélène. Puis on se sépara jusqu’au lendemain.
« Eh bien ! comment la trouvez-vous, mon frère ? demanda Henri à William dès qu’ils eurent souhaité le bonsoir aux dames, qui les laissèrent seuls quelques moments avant de les faire conduire chacun dans sa chambre.
– Deux fois plus belle que vous n’aviez pu me la décrire.
– Et vos inquiétudes ?…
– Deux fois plus vives…
– Oseriez-vous encore lui trouver la moindre ressemblance, au physique et au moral, avec votre sirène ?
– L’accent avec lequel vous me faites cette question, mon cher Henri, m’avertit que la réponse affirmative vous paraîtrait une injure.
– Je l’avoue ; mais je tiens à savoir vos impressions.
– Eh bien ! je ne vous ferai une réponse affirmative ou négative qu’après avoir étudié un jour ou deux de plus celle à qui vous voulez confier votre bonheur… le mien avec le vôtre ; car vous savez mon dévouement.
– Mon cher William, voyez un peu avec des yeux de frère celle à qui vous donnerez bientôt le nom de sœur, car je vous jure que je suis plus que jamais sous le charme. Bonne nuit ; à demain. »
III
Explication
Cette nuit-là, les deux frères ne firent pas les mêmes rêves. Le lendemain, dès le premier tête-à-tête des fiancés, Henri Saint- John ne put s’empêcher de raconter à miss Hélène les incroyables pressentiments de son frère et les conseils qu’il en avait reçus jusqu’au dernier relais.
Miss Hélène, après l’avoir écouté d’un air pensif, lui dit, avec une indifférence affectée :
« Nous ne sommes pas maîtres de nos premières impressions. Pourquoi vous cacherais-je que, malgré moi, j’ai éprouvé aussi pour celui que vous m’avez présenté comme votre frère un sentiment de crainte indéfinissable ? Ces savants sont des esprits supérieurs : ils lisent mieux que nous… mieux que nous, pauvres femmes, surtout… dans le mystère de nos âmes… Ils démêlent peut-être certaines pensées dont nous ne nous défions pas assez, parce que nous nous estimons incapables de les jamais changer en actes. Je regrette que cet étrange frère ne soit pas un prêtre, au lieu d’être un marin… Je me confesserais à lui. C’est un vrai sage, n’est-ce pas ? Ce n’est pas lui qui se laisserait séduire par une femme ?… Ce n’est pas moi seulement qui lui parais une créature imparfaite, mais toutes les personnes de mon sexe ?… Il a peut-être raison, pour ce qui me concerne… il vous donnait peut-être un conseil très sensé… vous auriez peut-être bien fait de le suivre !
– Quoi ! Hélène, vous voudriez que j’eusse suivi le conseil de ne plus vous revoir, de retourner sur mes pas, de renoncer à vous… à vous qui m’avez préféré à dix rivaux !
– Oui, reprit-elle d’un ton calme, pour ne pas dire froid ; oui, car ni vous ni moi, qui n’avons pas la prescience de votre frère, nous ne pouvons connaître l’avenir. Qui sait si nous nous conviendrons ? Le mariage en a transformé bien d’autres ; il y a peut-être en vous un homme affreux qui se développera plus tard, un mari féroce, un maître brutal, un de ces tyrans domestiques qui insultent, qui frappent leur femme. Il y a peut-être en moi un mauvais génie qui n’est qu’endormi ! Avant de nous unir pour la vie, quelle est notre garantie l’un contre l’autre ? Il se peut qu’un jour vous me maudissiez et que, moi, je m’arrache les cheveux de désespoir. »
En disant ces mots, sa main se jouait négligemment dans les longues boucles de sa chevelure aux reflets d’or.
« Ma chère Hélène, dit Henri Saint-John, quelles sombres idées vous avez là ! À votre tour, vous allez plus loin que mon frère. Je vois que j’ai eu tort, pour lui et pour moi, de vous faire cette confidence. Pour moi d’abord, puisque vous semblez prendre un cruel plaisir à lui donner raison, et pour lui ensuite, parce que vous lui en voudrez de sa sincérité fraternelle.
– Moi, lui en vouloir, monsieur Saint-John ! pas du tout : il m’aura rendu service à moi comme à vous, s’il nous a ouvert les yeux sur l’imprudence d’une union qui nous rendrait malheureux l’un et l’autre…
– Mais, Hélène, ses inquiétudes, ses pressentiments, ses objections n’ont rien de fondé, rien de sérieux. C’est une puérilité de sa part. Les savants ont leurs puérilités comme de simples mortels, ou plutôt, je dois vous dire toute ma pensée… mon frère a pour moi une tendresse un peu jalouse : je suis sa seule amitié, sa seule affection sur la terre ; s’il a peur que je ne l’aime moins quand je serai marié, faut-il lui en vouloir ? Lorsque nous ne serons plus qu’un à ses yeux, lorsque vous serez sa sœur comme moi son frère, il vous aimera comme il m’aime, j’en suis certain, Hélène.
– Moi, j’en doute.
– Décidément, Hélène, je lui ai fait tort auprès de vous, et je serais un ingrat si je ne vous ramenais à des sentiments plus sympathiques pour William… si je ne vous réconciliais avec cette même tendresse fraternelle dont la jalousie me flatte, jalousie que j’éprouverais peut-être moi-même le jour où je verrais mon frère aimer une seconde Hélène plus que son frère. Sachez donc, Hélène, que William a pour être jaloux des droits que je n’ai pas : je n’ai rien fait pour lui ; je me suis emparé sans façon de la première place dans la famille : enfant, dans le cœur de notre mère ; jeune homme, dans l’héritage de notre père, et il a trouvé tout cela naturel. J’ai été aussi son enfant gâté à lui ; il a toujours parlé et agi comme si Dieu l’avait mis au monde pour me servir et me défendre. Écolier, il faisait en classe mes thèmes avec les siens ; dans la récréation, quand un plus grand me menaçait, grâce à lui, j’égalisais les chances du combat en opposant quatre poings à deux. Un jour, un chien qu’on disait enragé allait fondre sur moi ; il fut prévenu par William, qui l’étrangla au risque d’être mordu lui-même.
– Mais ce chien était-il réellement enragé ? demanda miss Hélène.
– William ne fit pas cette question ! reprit vivement Henri Saint-John. Lorsque j’étais étudiant à l’Université, j’eus une dispute avec un condisciple rancuneux qui disait que je ne mourrais que de sa main. William, qui était enseigne à bord d’un vaisseau en rade de Portsmouth, apprit que mon adversaire prenait secrètement des leçons d’escrime ; il demanda un congé, vint à Dublin, et, avant de m’avoir vu, il chercha au bretailleur une mauvaise querelle, le força de la vider sur place, et comme il est très adroit, il le blessa au bras de manière à l’estropier pour toute sa vie, blessé d’ailleurs lui-même, car l’autre avait déjà profité des leçons de la salle d’armes.
– J’approuve votre reconnaissante affection, mon cher monsieur Saint-John, mais avouez qu’une femme pourrait justement craindre d’avoir à lutter auprès de son mari contre les droits légitimes d’un pareil frère.
– Rassurez-vous, Hélène, mon frère et moi nous nous aimons, nous nous estimons, nous sommes fiers l’un de l’autre, lui modestement par sa seule superstition pour mon droit d’aînesse, moi parce qu’il y a en lui la tête d’un homme de génie et le cœur d’un héros. Mais nous connaissons toutes les différences de caractères, de mœurs, d’opinions, etc., qui nous divisent ; ces différences sont nombreuses et nous interdisent de vivre sous le même toit, sous peine de nous contrarier sans cesse. William a toujours eu l’humeur errante, ce qui décida de bonne heure sa profession. Je doute qu’une femme le captive jamais, à moins qu’elle n’aime comme lui les voyages et la mer. À peine débarqué, il regrette son vaisseau, comme s’il était hors de son élément. J’espère bien qu’il sera de temps en temps notre hôte, mais jamais au-delà d’une semaine. Y aurait-il réellement une antipathie réelle entre vous et lui… ce que je nie pour vous comme pour lui, ce n’est pas avant une semaine passée ensemble que vous auriez assez l’un de l’autre. Enfin, quoique William n’ait jamais renoncé à son privilège de commencer par discuter et combattre toutes mes idées, quoique je sois forcé de convenir que c’est lui qui a raison dix fois contre une, son dévouement va jusqu’à finir toujours par me céder, comme à un enfant gâté ; et je ne puis trop le redire, j’ai été, je suis encore son enfant gâté, comme je le fus de mon père et de ma mère. J’ai payé cher dans le monde, ma chère Hélène, cette royauté de famille, quand j’ai appris qu’elle ne serait pas reconnue au-delà du cercle domestique ; mais c’est de grand cœur que je l’abdiquerai à vos pieds. Je vous réitère la déclaration que je vous fis le jour où vous m’accordâtes votre main ; vous serez la reine, et c’est la reine qui gouvernera désormais chez nous. »
Jamais Henri Saint-John Smith n’avait débité un si long discours ; mais il sentait la nécessité de réparer le tort qu’il croyait avoir fait à son frère dans l’esprit de sa fiancée, et en même temps de réfuter les objections que miss Hélène avait reprises en sous-œuvre pour son propre compte. Miss Hélène exerçait sur lui une véritable fascination ; il était de bonne foi en promettant de se laisser gouverner par elle, et quant à son frère, aurait-il dû convenir que celui-ci avait raison de combattre son mariage, toutes réserves faites en faveur de son affection, il était décidé à avoir tort jusqu’au bout.
IV
Une soirée
En s’accusant d’avoir trop parlé, H. Saint-John espérait bien que sa fiancée comprendrait qu’il désirait qu’elle fût plus discrète que lui sur le sujet de cette explication, dont il ne jugea pas à propos de rien dire à son frère. Le reste de la seconde journée se passa pour les habitants de la Grange-Rouge à s’observer réciproquement. Les deux frères eux-mêmes éludèrent tout entretien direct sur ce qui les préoccupait également ; le dîner et la soirée se passèrent de même. Henri fut content de William autant que de miss Hélène, qui n’échangèrent que des mots aimables, mais qui s’observaient et s’étudiaient attentivement jusque dans leur silence.
On avait invité quelques hobereaux du voisinage. Désireux de faire valoir son frère, Henri lui fit narrer quelques-unes de ses aventures, et décrire quelques-uns des pays lointains qu’il avait visités, ce dont William s’acquitta de manière à intéresser vivement ses auditeurs, les dames surtout ; si bien que miss Hélène, après un de ces épisodes d’une vie nomade, lui fit ce compliment :
« C’est une véritable Odyssée que votre vie de voyageur, monsieur William !
– Vous ne savez pas si bien dire, miss Hélène, remarqua Henri. Mon frère est un second Ulysse, qui, comme le premier, a vu des sirènes…
– Comme les sirènes d’Ulysse ? demanda miss Hélène malicieusement. Et, comme l’époux de la sage Pénélope, avait-il eu au moins la précaution de se boucher les oreilles avec de la cire et de se faire lier avec un câble au mât de son vaisseau ?
– Non, répondit William ; je n’avais pas eu cette prudence, et je faillis m’en repentir. Mon frère fait allusion à une séduisante créature de l’île de Ceylan, laquelle était la complice d’un pirate malais et lui livrait les adorateurs qui se laissaient endormir par elle.
– Mais était-ce une vraie sirène ou seulement une Dalilah comme celle qui livra Samson aux Philistins ? demanda le curé de la paroisse, qu’on avait invité à dîner ce soir-là. Les savants de nos jours, qui ne croient plus au diable, croient volontiers à des êtres bien autrement contre-nature.
– Il est vrai, monsieur le curé, dit William, si vous me permettez de défendre respectueusement la science, qu’il n’y a pas de sirènes dans la Bible ; mais il y a dans la Bible des géants, mais il y a des dragons, mais il y a des baleines qui avalent des prophètes et les gardent trois jours au fond de leur abdomen. Je laisse de côté le serpent qui parle dans la Genèse, ou plutôt je m’empresse de vous déclarer que je l’admets comme les géants, fils de Caïn, le dragon de Daniel, la baleine de Jonas et autres êtres extraordinaires, avec la conviction qu’il en reste quelques descendants plus ou moins solitaires pour attester aux incrédules que quelques types de la création primitive, vainement exclus de l’arche de Noé, échappèrent au déluge et ne se transformèrent que graduellement dans les conditions atmosphériques et alimentaires que le monde nouveau sorti des eaux offrit à ces naufragés du monde ancien. S’il y eut une des formes humaines de ce monde antédiluvien plus capable qu’une autre d’échapper au déluge, ce dut être celle de l’homme marin ou merman des régions du Nord.
– Le triton mythologique, les néréides et les naïades des Grecs et des Latins, n’est-ce pas ? dit le curé.
– Les mythologies, monsieur le curé, sont toutes fondées sur une tradition plus ou moins authentique, reprit William, moins que jamais disposé à renoncer à sa théorie favorite.
– Même les légendes bizarres de nos paysans irlandais, dit le curé avec un sourire.
– Oui, monsieur le curé ; y compris la légende de Saint-Patrice.
– Oh ! dit le curé (Irlandais pur sang), saint Patrice appartient à l’histoire.
– Eh bien ! monsieur le curé, vous savez que, lui aussi, il eut une aventure avec une sirène.
– Ah ! celle qui se maria sur la terre ferme, quoiqu’elle eût déjà un mari sous les eaux, qu’elle allait rejoindre toutes les nuits.
– Celle-là même. Eh bien, telle est la concordance de toutes les mythologies sur l’existence de certaines créatures que leur rareté nous fait croire apocryphes, qu’il faut bien que cette existence se fonde sur une origine commune. C’est là pour moi un texte sacré, monsieur le curé. Je me laisserais facilement entraîner dans une dissertation paléontologique, mais j’aime mieux rester dans le cercle de la mythologie plus ou moins fabuleuse, en me contentant de vous citer sommairement, comme des êtres analogues, les Tritons, les Naïades et les Néréides de l’antiquité, la Parthénope de Naples, les Dracs du Rhône, le Nickar du Rhin, l’Ondine du Danube, la Nixe de l’Elbe, la Kourashka du Dnieper, les Mermen et les Mermaids d’Angleterre, les Water-Kelpies des lacs d’Écosse et nos Moinadhs d’Irlande, dont nos légendaires et nos rimeurs ont tantôt poétisé et tantôt vulgarisé les charmes. Je parle devant des dames ; si la légende de la Dame de Golloris n’était pas trop connue, je raconterais volontiers l’histoire de cette sirène aristocratique. Je suppose que vous connaissez un peu moins celle que je vais essayer de me rappeler, et que je préfère, parce qu’elle nous révèle une espèce de talisman qui suffirait, sans une conformation spéciale, pour conférer à un homme ou à une femme terrestre les facultés ou attributs des êtres amphibies ou pouvant vivre tour à tour sur la terre ferme et sous l’eau. »
V
Une ou deux légendes
Notre marin commença sa légende en ces termes :
« Je ne crois pas devoir m’arrêter à l’étymologie du nom de Moinach ou Moinadh, que nous donnons en Irlande aux sirènes, et qui est le synonyme de Mairmaid, le nom anglais. Mais je suis trop bon Irlandais pour admettre que notre sirène d’Irlande ait, comme notre femme du peuple, un grossier penchant pour le whisky et l’eau-de-vie, qui la pousserait à se rendre la complice de la tempête uniquement afin de s’emparer des barriques de spiritueux d’un navire naufragé. Notre sirène est certainement une buveuse d’eau comme la sirène anglaise, et avec l’accusation d’ivrognerie doit tomber le portrait qu’en font ceux qui lui attribuent un nez rouge. Je ne crois pas davantage qu’elle ait les dents vertes, couleur faussement donnée aussi par quelques artistes et poètes à sa chevelure. La chevelure dorée de la sirène est un de ses attraits les plus constants ; la nature en a doué notre Moinadh aussi libéralement que la Mermaid d’Angleterre et d’Écosse. Un peigne de nacre est le bijou le plus précieux de son écrin, et dans sa garde-robe figure un petit bonnet, appelé cohulin-druith, qu’elle porte toujours, dit-on, dans son royaume aquatique. Ce bonnet, coiffe ou crépine, est à la fois une coiffure et un talisman, auquel est attachée non seulement la vertu de prolonger indéfiniment la jeunesse, mais encore la vertu du petit chapeau de Fortunatus, qui pouvait rendre invisible et transporter en tous lieux, à travers les airs ou les eaux, celui qui le mettait sur sa tête. Dans les histoires populaires qui nous racontent qu’une sirène a épousé un homme terrestre, celui-ci a bien le soin de cacher le cohulin-druith de sa femme, car si celle-ci le retrouvait, sa tendresse de mère et d’épouse ne l’empêcherait pas de s’en coiffer et de retourner auprès de sa famille primitive. Si la Moinadh avait des dents vertes et un nez rouge, je ne plaindrais pas l’époux ou l’amant ainsi abandonné ; mais comme je crois la Moinadh aussi belle qu’aimable, je comprends la douleur de l’homme qu’elle laisse veuf, et j’envie à Ossian la bonne fortune qui lui fit rencontrer la belle Nea, avec laquelle il alla dans une grotte de l’Atlantique jouir d’une lune de miel de cent cinquante ans.
– La Nea d’Ossian était-elle une sirène ? demanda Hélène O’Flaherty.
– Certainement, répondit William ; comme la Calypso d’Ulysse, la Morgana d’Arthur, et… j’en ai peur aussi… comme la Viviane de Merlin, Viviane la traîtresse ; mais sirène aussi était Cliona de la baie de Bantry, qui vécut pendant sept ans dans la maison d’un simple fermier et qui y prenait soin de toute la famille avec un dévouement exemplaire. Une seule fatalité attristait cette maison. Le berger qui y entrait n’y vivait pas plus d’une année, quelquefois moins, car, la veille de Noël, il se sentait soudain accablé de sommeil à l’heure où le fermier partait avec les autres domestiques pour la messe de minuit ; et quand il se réveillait le matin, c’était plus fatigué encore, si fatigué, qu’il mourait avant la fin de la journée. Six bergers étaient morts de cette manière, et personne ne se souciait de leur succéder, lorsqu’il s’en présenta un septième, un ancien pêcheur, décidé à braver la chance. L’année s’écoula pour celui-ci comme pour les autres, et, la nuit de Noël venue, il céda comme les autres à l’influence du sommeil sans avoir le temps de se déshabiller. Le lendemain matin, chacun s’empressa autour de son lit avec l’inquiétude de savoir comment il se réveillerait.
« Oh ! dit-il, j’ai fait un fameux voyage.
– En songe ? lui demanda-t-on.
– Non, en réalité ! Un voyage par terre et par mer !
– Allons, vous rêvez encore !
– Pas du tout, car je n’ai pas fermé l’œil de la nuit… ou plutôt j’ai seulement fermé l’œil quand j’ai cru utile d’avoir l’air de dormir ; et comme je m’étais abstenu de recevoir de la main de Mme Cliona toute boisson qui me semblait suspecte, j’ai eu assez de force pour résister à mon sommeil naturel. »
Cliona écoutait le berger avec plus d’anxiété qu’aucune autre des personnes groupées autour de lui ! Le berger s’adressa ici à elle plus directement.
« Vous m’avez fait voir de telles merveilles, lui dit-il, que je vous pardonnerais de me les avoir fait voir aux dépens de ma vie, comme aux autres bergers. Oui, je feignais de dormir lorsque vous vous êtes approchée de ma couchette pour me passer un mors entre les dents et me conduire hors de la maison, où vous êtes montée sur mon dos, comme si j’étais un cheval, – un cheval marin, car, arrivé sur la plage, vous m’avez fait entrer dans la mer, et je vous ai portée à travers les vagues jusqu’à la porte d’un beau palais à laquelle vous m’avez attaché par la bride pour entrer seule. Vous ignoriez que j’avais, moi aussi, mon talisman, une crépine magique semblable à la vôtre, que j’avais trouvée dans mon filet alors que j’étais pêcheur avant d’être berger. Je m’en suis coiffé, et j’ai pu vous suivre, confondu avec les autres hommes de la mer. J’ai été témoin du bon accueil que vous a fait votre royale famille, c’est-à-dire le roi votre mari et les princes vos enfants, tous enfin, excepté cette vieille sirène qui grognait dans un coin en vous regardant de travers, et que le roi votre mari est allé vainement supplier en votre faveur. En la voyant inflexible, j’ai deviné que vous ne tarderiez pas à avoir besoin de votre cheval marin pour revenir ici, et, après avoir admiré quelques-unes des belles choses de ce merveilleux séjour, pendant que vous preniez congé des vôtres, je suis allé vous attendre où vous pensiez m’avoir laissé, en replaçant moi-même cette fois le mors dans ma bouche et la bride sur mon cou. »
Au lieu d’être troublée de ce récit, Cliona se montra toute joyeuse, surtout lorsque, pour attester que ce n’était pas un rêve, le berger montra la crépine magique.
« Ce berger n’a rien raconté que de vrai, dit-elle. Je suis, en effet, l’épouse du roi des hommes de la mer, mais la reine douairière, n’approuvant pas le mariage de son fils avec une simple servante, et un peu jalouse peut-être d’une bru plus jeune qu’elle, qui n’a consenti à me voir qu’une fois par an, pendant la nuit de Noël, au moyen d’un talisman d’emprunt jusqu’à ce que je lui eusse rapporté sa propre crépine, qu’elle a perdue, ce qui vous l’a fait paraître si vieille. Cette crépine est sans doute celle dont vous vous êtes rendu possesseur n’importe comment. J’espère que vous ne refuserez pas de la restituer, ne serait-ce que pour m’ôter tout prétexte de faire mon voyage annuel aux dépens de quelque autre berger qui n’aurait pas, comme vous, le secret d’annuler les effets des talismans que mon mari peut me transmettre une fois tous les ans. En retour de cette restitution, je vous promets en son nom toutes sortes de prospérités. »
La restitution eut lieu : Cliona alla rejoindre sa famille sous-marine et ne reparut plus que pour apporter tous les ans au berger, avec les remerciements de sa belle-mère, des perles de prix, grâce auxquelles il devint riche comme un nabab.
– Si vous voulez bien me permettre une observation sur votre légende, dit le curé, j’approuve certainement que votre sirène aille tous les ans célébrer la Noël dans sa famille ; mais comment une aussi bonne chrétienne pouvait-elle sans remords sacrifier successivement sept bergers à son désir d’être reine une nuit tous les ans, ou même au bonheur de revoir son mari et ses enfants ?
– Ma légende n’est pas ma légende, répondit le conteur ; ma sirène n’est pas ma sirène ; je vous ai annoncé un conte, et rien de plus. Je ne me charge pas d’expliquer les contradictions de la mythologie populaire. Si Mme Cliona était une sirène selon la science et non selon la Fable, je citerais peut-être les sept bergers sacrifiés à l’appui du système de M. Darwin sur la concurrence vitale ; mais ce système n’a pas besoin de preuves mythologiques.
– Ce que j’envierais le plus à la sirène d’Irlande, dit miss Hélène, c’est ce petit bonnet qui rend invisible.
– Je vous l’accorderais volontiers, dit galamment William, mais à condition que vous ne le mettriez pas trop souvent. »
Ce gracieux compliment valut à William un sourire plus gracieux encore.
« Savez-vous, dit le curé, comment une légende irlandaise, moitié chrétienne et moitié païenne, explique le don d’invisibilité facultative accordé à certains êtres ? Ce don remonte aux premiers enfants de notre mère Ève. Sa petite famille était si nombreuse, qu’elle passait des heures entières à faire leur toilette du matin. Une fois que le Seigneur vint lui souhaiter le bonjour, elle ne lui présenta que ceux qui étaient appropriés. « Et les autres ? demanda le Seigneur. – Oh ! répondit notre mère Ève, ils ne sont pas visibles. – Eh bien, dit le Seigneur, que ceux qui ont pu se cacher devant Dieu, puissent se cacher aussi devant les hommes. » Ce sont les descendants de ces enfants d’Adam et d’Ève qui ont été doués de la faculté de disparaître aux yeux de leurs semblables, faculté dont ils ne se doutent pas quelquefois eux-mêmes, et qu’ils découvrent par hasard, sans avoir besoin de recourir à l’anneau de Gygès ou au petit bonnet des sirènes d’Irlande.
Mais j’ai aussi ma légende à vous raconter, continua le curé, une légende qui a sa morale celle-là. – Je ne sais pas si de beaux cheveux d’or, comme ceux de miss Hélène et de sa mère, indiquent que ces dames ont eu une sirène parmi leurs aïeules. Mais, au risque d’avoir l’air de faire mon prône hors de l’église, je dirai que cette belle chevelure est un des dons du Seigneur dont il n’est pas plus permis de tirer vanité que d’une jolie main ou d’un pied mignon. Avez-vous remarqué la chaire en basalte de notre modeste église ? Un de mes prédécesseurs a consigné dans le gros registre de la sacristie que ce fut l’ex-voto posthume d’une lady O’Flaherty qui avait aussi une chevelure dont elle était si fière et si jalouse que, se voyant, jeune encore, atteinte d’une maladie mortelle, au lieu de se préparer à paraître modestement devant Dieu, elle recommanda expressément qu’on la déposât dans son tombeau coiffée comme pour le bal. Cette recommandation avait été suivie à la lettre, lorsqu’une année après ses funérailles, elle apparut en songe à sa fille, et la supplia de délivrer son âme en consacrant à une œuvre pie cette chevelure qui l’avait trop préoccupée sur son lit de mort. On ouvrit la tombe : la défunte était devenue chauve ; mais, en passant par le creuset brûlant du purgatoire, ses beaux cheveux avaient été réellement convertis en un lingot d’or pur que mon prédécesseur employa à faire construire la chaire dans laquelle j’ai l’honneur de prêcher tous les dimanches.
– Avouez, monsieur le curé, dit miss Hélène, que vous avez cru punir les dames du château d’avoir manqué votre prône, dimanche dernier. Eh bien, non ! votre légende n’en est pas moins galante, malgré la leçon morale qu’elle contient à l’adresse des blondes. »
Mrs. O’Flaherty, la mère d’Hélène, qui jusqu’ici avait peu parlé, voulut sans doute montrer qu’elle n’était pas muette :
« Monsieur le curé, dit-elle à son tour, je souscris, comme ma fille, à votre moralité, avec d’autant moins de mérite, que bientôt l’âge, ce moraliste plus sévère encore que les prédicateurs, glissera quelques cheveux blancs dans ceux qui ont pu jadis me rendre un peu coquette ; mais l’exactitude historique m’oblige à rappeler que dans les archives du château se trouve une version moins miraculeuse de la tradition consignée dans les registres de l’église. La jeune châtelaine de notre légende de famille tenait, en effet, beaucoup à sa splendide chevelure, car, ayant refusé les plus riches partis de l’Irlande pour se consacrer à Dieu dans un couvent, et le jour de prendre le voile étant venu, elle n’eut jamais le courage de consommer le sacrifice, parce qu’il lui aurait fallu sacrifier aussi sur l’autel l’ornement de sa tête : elle mourut dans tout l’éclat de sa jeunesse et avec tous les rares dons de beauté que la nature lui avait prodigués. Un seigneur de la province de Donegal, le comte O’Neil de Carrickfergus, gagna le sacristain, viola la tombe et, armé de ciseaux sacrilèges, emporta comme trophée d’amour cette chevelure, qui de tous les attraits de la défunte était, à ce qu’il paraît, celui qui avait le plus fasciné ses adorateurs. Le comte avait déposé dans le cercueil une bourse pleine de guinées en guise d’offrande expiatoire, et c’est ainsi, monsieur le curé, selon nos archives profanes, que vos prédécesseurs ont pu vous léguer la belle chaire que vous remplissez si bien les jours de prône et de sermon.
– La vérité, monsieur le curé, remarqua ici William, la vérité m’oblige de mentionner à l’appui de la variante non miraculeuse de votre légende que, dans le château de Carrickfergus, on montre encore aux visiteurs, entre autres curiosités, une chevelure conservée sous verre, avec l’étiquette de Chevelure de la sirène irlandaise, ce qui n’empêche pas le vieux domestique qui vous accompagne, en qualité de cicérone, d’étaler un luxe d’érudition celtico-romaine pour paraphraser une troisième variante, d’après laquelle cette chevelure serait celle de l’impératrice Bérénice, la maîtresse de Titus, qui, après avoir été convertie en comète par une métamorphose astronomico-mythologique, retomba sur la terre sous sa première forme de chevelure de femme, lorsque l’apparition du Labarum dans le firmament y annula tous les miracles non-orthodoxes ou simplement païens.
– Toutes ces variantes, dit le curé avec bonne humeur, seront réfutées par moi, dimanche prochain, du haut de cette même chaire qui atteste l’authenticité de la mienne, et aux pieds de laquelle je convoque toutes les personnes ici présentes, sans vous excepter, monsieur le philosophe.
– Je ne manquerai pas au rendez-vous, monsieur le curé, répondit William, si je suis encore dimanche à Grange-Rouge ; mais pour terminer cette soirée, miss Hélène devrait se mettre au piano et nous faire entendre cette voix que mon frère m’a vantée, et il n’est pas le seul.
– Miss Hélène, dit Henri, pourrait fort à propos nous chanter un air de l’opéra français de Scribe et d’Auber.
– La Sirène ! répliqua miss Hélène. Ah ! monsieur Saint-John, c’est parce que vous l’avez entendu chanter par une ravissante cantatrice, Pauline Vaneri, accompagnée par sa charmante sœur Laura, et que vous voulez comparer. Moi, je me refuse modestement à cette comparaison. Mais puisqu’il vous faut absolument un chant de sirène française, je substituerai à celui de Scribe et d’Auber la ballade provençale de la Fée aux cheveux d’or, – quoiqu’elle semble faire de la sirène une fée plus redoutable par ses rancunes que séduisante par ses attraits. »
Miss Hélène se mit au piano et chanta cette ballade, dont nous ne citerons que deux stances :
De ces bords inhospitaliers
Où la fée aux cheveux d’or règne
Défiez-vous, preux chevaliers !
Malheur, malheur à qui dédaigne
Le don de ses rares faveurs !
Malheur à qui brave sa haine !
Ciel, Terre et Mer sont les vengeurs
Des affronts faits à la sirène !
C’est en vain qu’un traître la fuit :
Sur la lune jetant un voile,
Pour l’égarer pendant la nuit,
Elle allume une fausse étoile.
La tempête contre l’écueil
Brise l’esquif proscrit par elle !
Dans la lagune, sans cercueil,
Elle ensevelit l’infidèle.
On admira plus la voix de miss Hélène que le choix de sa ballade ; puis, comme il était près de minuit, on se sépara en se souhaitant réciproquement d’heureux songes.
VI
Promenade nocturne
Les châtelaines de la Grange-Rouge avaient naturellement, pour loger leurs hôtes, tenu compte de la différences des positions sociales et personnelles. En vertu de son droit de primogéniture et du rôle essentiel qu’il venait jouer dans la circonstance, Henri Saint-John Smith avait le grand appartement d’apparat au premier étage. Son frère cadet, personnage secondaire, occupait une seule chambre, beaucoup plus rapprochée de la toiture, avec une pièce contiguë qui avait servi plus souvent de grenier que de cabinet de toilette. Mais trop philosophe pour tenir à plus d’honneurs, William aurait dormi parfaitement dans un gîte plus humble encore, sans un inconvénient adhérent à l’étage où il était relégué.
Parmi tant de replâtrages et d’embellissements jugés nécessaires pour rajeunir un peu le manoir de Grange-Rouge, on avait oublié ou négligé de restaurer les rouages de l’antique horloge qui, perchée dans son clocheton, semblable à un bonnet de fou, rendait assez irrégulièrement le son des heures avec des grincements et des râlements incroyables : cette voix de bronze enrouée fit entendre à minuit un vrai charivari fantastique. Le bruit fut moindre une heure après, et peut-être n’eût-il plus réveillé notre marin, sans un coup de vent qui détacha une grosse ardoise et la fit rouler de mansarde en mansarde jusqu’à la fenêtre de sa chambre, si bien que William put croire qu’une main de géant était venue frapper aux vitres. Il se mit sur son séant, entendit l’horloge asthmatique sonner deux heures et, voyant qu’il faisait clair de lune, il lui prit envie d’aller faire une promenade nocturne. Il s’habilla, descendit d’un pas prudent jusqu’au rez-de-chaussée, et, au moment où il se demandait s’il saurait ouvrir la porte qui donnait sur le jardin, il vit qu’il était précédé par une autre personne, à laquelle une même intention sans doute faisait franchir le seuil. C’était une femme en peignoir blanc, avec un châle gris sur les épaules, mais la tête découverte, et dont la chevelure brilla de ses reflets les plus éblouissants quand, au-delà de la porte, elle fut éclairée par les rayons argentés de la lune. Impossible de ne pas reconnaître la belle Hélène O’Flaherty, impossible de résister à la tentation de suivre de loin la trace de ses pas ; mais, craignant d’être aperçu ou entendu lui-même, William se tint à une telle distance, qu’il la perdit bientôt de vue, et, qu’arrivé au boulingrin il s’assit, avec l’idée de rêver en attendant son retour, estimant que c’était concilier autant que possible sa curiosité avec la discrétion.
La promenade de miss Hélène dura plus d’une heure ; néanmoins, William n’avait pas perdu patience, et quand elle revint, il se trouva comme par hasard face à face avec elle.
Elle tressaillit, mais, quoique la surprise fût de son côté, ce fut elle la première qui prit la parole :
« Je ne m’étais pas trompée en croyant entendre un bruit de pas derrière moi quand je suis sortie de la maison ; c’était vous, et je vous félicite de ne pas m’avoir suivie au-delà de cette limite : il y aurait eu pour vous quelque danger si vous aviez cherché mes traces du côté de l’espèce d’étang salé qu’a laissé là-bas l’Océan quand il s’est retiré il y a un siècle. Je vous en préviens, n’y allez jamais seul, mais, si vous vouliez comme moi y prendre un bain par une de ces nuits orageuses de l’été, faites-vous enseigner le chemin, de peur de tomber dans une des tourbières marécageuses qui l’avoisinent. J’espère que je suis généreuse, monsieur William, de vous donner ce bon avis… à vous qui, avant de m’avoir vue, vous étiez déclaré mon ennemi… »
« Henri lui a parlé, » se dit à part William.
« Généreuse, j’en conviens, répondit-il, – très généreuse, puisque vous m’attribuez une inimitié qui heureusement n’existe pas, quoique je sois trop franc pour ne pas avouer que le mariage de mon frère m’avait inspiré des préventions… injustes, sans doute, et qui se dissiperont certainement.
– Ne cherchez pas à vous justifier ; vous m’avez rendu service : franchise pour franchise ! vous aviez raison, et je l’ai déjà dit moi-même à votre frère, ce mariage conclu légèrement risque de nous rendre malheureux l’un et l’autre. Je n’ai donné mon consentement que pour céder aux obsessions de notre parenté… je l’ai donné sans arrière-pensée, sans consulter assez mon propre cœur, qui, d’ailleurs, n’avait alors aucune préférence capable de faire naître un regret.
– Alors, dites-vous ? pardon, mais il s’agit du bonheur de mon frère, n’est-ce plus aujourd’hui comme alors ?
– Peut-être… peut-être ai-je rencontré, depuis mon consentement, l’homme qui l’aurait obtenu pour lui-même sans avoir besoin de me faire circonvenir par des parents plus éblouis que moi de ces dons prodigués à votre frère par la fortune. D’après cet aveu, pourrais-je vous en vouloir si vous parveniez à rompre le charme par lequel j’ai fasciné malgré moi, ou du moins sans le vouloir, M. Henri Saint-John ? Je dis fasciné, car il l’est.
– Mes pressentiments ne m’abusaient donc pas.
– Non.
– Et vous me pardonneriez de dissuader mon frère.
– Oui, d’autant plus que vous pouvez seul obtenir de lui ce qui lui paraîtrait sans vous un sacrifice impossible : ce sacrifice… vous seul au monde avez le droit de l’exiger de lui.
– Je ne me reconnais pas ce droit.
– N’avez-vous pas deux fois exposé votre vie pour la sienne ?
– Je n’ai jamais fait pour lui que ce qu’il eût probablement fait pour moi ; ce que tout frère doit à son frère.
– Votre frère a raison : il y a en vous le cœur d’un héros ! et si je devenais sa femme, j’aurais pour ennemi un frère tel que vous ! Non, non, monsieur William ! cette pensée seule suffirait pour me donner un remords. Jugez si je vous pardonne de m’avoir ouvert les yeux !… Mais, pour les ouvrir à votre frère, il est nécessaire que vous connaissiez le nom de celui en faveur de qui vous obtiendrez qu’il renonce à moi ; il est nécessaire que vous approuviez ce choix nouveau et que vous soyez doublement intéressé à me pardonner mon inconstance apparente. Je vous demande trois jours encore… nous sommes à mercredi, et si vous deviniez auparavant mon secret, vous allez me jurer de le garder jusqu’à samedi soir. Oui, samedi, je vous attendrai à une heure et à un lieu convenus pour vous rendre votre parole. Pendant ces trois jours, vous et moi, nous préparerons doucement votre frère à un sacrifice qui, peut-être même alors, n’en sera déjà plus un pour lui. Vous voyez que j’étais votre complice sans qu’il vous fût possible de vous en douter. Jurez-moi d’être le mien volontairement. »
William prononça le serment demandé, non sans comprendre vaguement qu’il subissait à son tour une fascination.
VII
Le rendez-vous
Le lendemain matin, on eût dit qu’Hélène avait passé la nuit au pays de féerie et en revenait ornée de nouveaux dons (par ses sœurs les fées) ; il y avait un accent plus mélodieux dans le son de sa voix, une agacerie pleine de séductions dans tous ses sourires, un charme même dans la petite moue qu’elle affectait parfois de faire à Henri en présence de William. Quant à celui-ci, une bonne partie de ce manège de coquetterie était à son adresse. Son frère ne put s’empêcher de le remarquer, reconnaissant d’abord envers la coquette, et en prenant sa part, parce qu’il y voyait le résultat de ses recommandations fraternelles, mais petit à petit il se surprit à en être presque jaloux, tandis que William, de son côté, habitué à s’analyser philosophiquement lui-même en même temps que les autres, se reprochait de trouver une douceur dangereuse dans cet échange de regards qui exprimaient une secrète intelligence.
« Certes, se disait-il, je n’ai pas tort de redouter pour mon frère l’ascendant d’une actrice si consommée, car je commence à le redouter pour moi-même : c’est une enchanteresse, qu’elle soit ou ne soit pas de cette race d’Orient qui soumit jadis l’Irlande aux séductions de ses femmes – fées ou sirènes : j’éprouve une espèce de remords à être si bien d’accord avec elle, comme si j’avais signé un pacte avec une magicienne. Il me tarde qu’elle m’apprenne le nom de celui que je finirais par haïr doublement comme le rival de mon frère et le mien. »
Le samedi amena le dénouement que William eût voulu reculer quelques jours encore, tant le jeu plaisait à son imagination, sinon à son cœur, quoique persuadé qu’il était tombé dans un piège, et n’estimant pas que quelques petites bouderies eussent suffisamment préparé son frère à se féliciter d’apprendre qu’Hélène désirait dégager sa parole de fiancée.
C’était après le souper ; le salon réunissait les châtelaines et leurs hôtes : William, qui avait raconté encore une de ses histoires mythologiques, feuilletait un volume dans lequel Hélène prétendait avoir lu une variante du même récit sous forme de fabliau, et ce fut entre deux feuillets de ce recueil de légendes gothiques qu’il trouva un billet à son adresse, délicatement glissé par une main mystérieuse, et qui contenait cette brève invitation :
« Cette nuit, à la même heure et au même lieu qu’il y a trois jours. »
« Enfin ! » se dit-il, et, malgré la satisfaction qu’il eût voulu exprimer par cet adverbe d’impatience, il se sentit rougir comme si à cette satisfaction se mêlait l’émotion que cause au plus sage un rendez-vous donné par une jeune beauté.

Chacun était dans sa chambre depuis une heure ou deux, lorsque William, toujours ému, descendit l’escalier, franchit le seuil de la porte du jardin et se rendit au boulingrin.
Il y avait été devancé.
Quoique la lune éclairât depuis six nuits cette partie de l’hémisphère, Hélène s’était munie d’une lanterne :
« Ce n’est point ici que je dois m’expliquer, dit-elle ; suivez-moi. »
Et sans attendre une réponse à ces paroles, prononcées d’une voix caressante, mais impérative jusque dans la douceur de son accent, elle le précéda d’un pas de sylphide à travers une espèce de labyrinthe, ne rompant plus le silence que de temps en temps pour répéter : « Par ici, » ou « par là, » « à droite, » ou « à gauche, » à chaque changement de direction. Après avoir marché ainsi pendant plus d’une heure, ils ne s’arrêtèrent que sur les bords du petit lac ou étang d’eau salée auquel Hélène avait fait allusion lors de leur première rencontre au boulingrin. Elle s’assit là sur un banc de gazon et invita William à s’asseoir à côté d’elle.
« Je dois vous dire d’abord où nous sommes, dit-elle. Ce petit lac a pour déversoir un canal qui porte ses eaux jusqu’à la baie solitaire de Gweedore. La lumière qui brille au rivage de la baie est le fanal d’un canot monté par trois rameurs à nos ordres, prêts à nous conduire à un bâtiment à l’ancre plus au large… Ceci vous rappellera peut-être votre aventure avec cette sirène de Ceylan, à laquelle vous m’avez assimilée lorsque vous nourrissiez contre moi des préventions que j’espère avoir dissipées… »
L’idée en était venue à William, mais il était trop absorbé par sa nouvelle aventure pour s’y arrêter et interrompre miss Hélène qui poursuivit :
« Seriez-vous armé par hasard ? Je ne vois pas votre épée. Rassurez-vous, elle vous serait inutile contre le danger que vous auriez à courir si vous deviez rentrer sans moi à la Grange-Rouge. Et d’abord, maintenant que vous savez où vous êtes, connaissez bien celle avec qui vous êtes et qui vous doit de se connaître elle-même, car ce sont vos préventions, vos défiances et vos théories qui lui ont ouvert les yeux sur son propre caractère, et l’ont forcée d’analyser ce qui n’était encore qu’une vague conscience. Je n’ai pas retenu toutes les locutions de votre philosophie, mais j’en ai compris le sens et, en m’interrogeant mentalement, j’ai été forcée de m’avouer que je réunissais ces deux natures antagonistes qui sont signalées par vous, tantôt dans deux races, tantôt dans deux familles, tantôt dans une famille seule, entre deux frères ou entre deux sœurs, au physique et au moral. Il dépendra de vous, monsieur William, de fortifier en moi celui de ces deux instincts qui peut le mieux faire mon bonheur avec le bonheur d’un autre. Si votre frère avait pu me captiver, lui homme aimable, mais superficiel, rendu tel du moins par son éducation d’enfant gâté et ses habitudes d’homme du monde, je me contenterais fort bien avec lui des jouissances du luxe, des vanités féminines, des frivoles distractions d’une reine de salon. Vous m’avez révélé que je pouvais aspirer à une vie plus énergique avec un compagnon plus sympathique à ma seconde ou à ma première nature, et qui donnerait par son exemple une direction plus héroïque à mes ambitieuses pensées. Je me sens digne d’être la femme d’un voyageur, d’un chasseur, d’un soldat, d’un marin enfin, ou même la Medora d’un autre Conrad, qui m’associerait à ses périls, à ses privations, à son existence nomade sur terre et sur mer. Ai-je besoin maintenant de vous nommer le rival de votre frère ? Ne l’avez-vous pas deviné dès notre premier tête-à-tête, tête-à-tête que j’aurais cherché, si le hasard, une divinité inconnue, un même rêve dans notre sommeil, ne me l’avait tout à coup offert ? Ne l’avez-vous pas deviné pendant les trois jours que je vous ai demandés avec l’espoir d’être dispensée par vous de cette déclaration… contre toutes les règles ? »
William était troublé, agité. Ici encore, il retrouvait le souvenir de la sirène de Ceylan ; il subissait une tentation analogue à celle des saints, des anachorètes, de saint Patrice, de saint Oran, de saint Antoine, et William n’était pas un saint ni un anachorète, mais simplement un officier de marine plus romanesque qu’érudit, souvent quelque peu paradoxal par-dessus le marché. Puisque son dévouement pour son frère vint à son secours pour résister à une tentation précédée de trois jours de séduction coquette, ce serait être bien rigoriste que de s’étonner s’il résista sans cette indignation qu’eût fait éclater saint Patrice ou saint Antoine.
« Vous me proposez une trahison contre mon frère, dit-il simplement.
– Je ne vous propose, dit la fiancée de Henri Saint-John, que le moyen le plus sûr d’empêcher votre frère d’épouser celle que vous avez été le premier à dénoncer comme incapable de le rendre heureux.
– Dites le seul moyen que je ne puisse accepter.
– Quoi ! s’il y consent ! Ne l’ai-je pas préparé, comme nous en étions convenus ? Ne lui ai-je pas fait me répéter à moi-même que vous étiez le seul être au monde à qui il pourrait sacrifier son mariage, si vous l’exigiez sérieusement, et par une raison personnelle, parce qu’il ne saurait rien refuser à la reconnaissance qu’il vous doit ?
– Et vous avez cru que je pourrais jamais l’exiger pour une pareille raison…
– Vous hésitez ! dit la sirène, en se redressant avec un mouvement de fierté blessée qui dénoua sa chevelure d’or. Hésiter c’est refuser ; refuser, c’est le pire des affronts pour une femme ; c’est une dénonciation de guerre ; c’est déclarer qu’il y a une vie de trop dans tous les lieux où nous serions ensemble, votre frère, vous et moi ! »
Malgré lui, William trouva ici que la sirène courroucée traduisait dans un langage cruel sa propre théorie sur la concurrence vitale.
« Séparons-nous ici à jamais, poursuivit miss Hélène ; nous ne pouvons rentrer sous le même toit. Deux routes vous sont ouvertes : la route de la mer, par ce canot, qui aurait pu nous conduire tous les deux jusqu’aux limites du globe, et la route par laquelle vous m’avez suivie il y a une heure, si vous désirez aller révéler à votre frère le nom de son rival et le ramener à Dublin avec vous.
– Ce serait encore trahir mon frère que de ne pas tout lui apprendre.
– Partez donc ! Allez, monsieur, je vous laisse le champ libre, reprit miss Hélène avec une amère ironie. Vous avez jusqu’au jour pour me devancer. »
Et à ces mots elle se dirigea vers la baie, avec le dépit d’une divinité dédaignée.
William, dans son trouble, oublia l’avis qu’il avait reçu d’elle trois jours auparavant, et brava le danger qu’il y avait à revenir seul par le chemin où elle venait de guider ses pas. Il faisait clair de lune, il est vrai ; mais tout à coup l’astre se couvrit d’un épais nuage, et il lui sembla entendre derrière lui une voix surnaturelle qui chantait avec un accent ironique la ballade de la Fée aux cheveux d’or :
De ces bords inhospitaliers
Où la fée aux cheveux d’or règne
Défiez-vous, preux chevaliers !
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Il n’est pas de marécage plus perfide que les tourbières de cette partie de l’Irlande. Malheur à qui s’aventure, même en plein jour, à travers cette suite de flaques d’eau bourbeuse, ces étroites langues de terre noirâtre qui relient deux mares remplies de ces plantes aquatiques dont les rameaux entremêlés forment d’inextricables filets, et ces faux tapis de mousse qui vous cachent un précipice où, si vous tombez, chacun de vos efforts vous enfonce plus profondément jusqu’à ce que vous restiez étouffé sous un linceul de glaise visqueuse.
–––––
Le matin qui suivit cette sombre nuit, Hélène seule était rentrée à la Grange-Rouge. Seule elle parut ne pas s’étonner de la disparition de William, et quand, le soir, Henri Saint-John en exprima son inquiétude : « Ne l’attendez plus, dit-elle, j’ai reçu ses derniers adieux pour vous et pour moi… J’avais peut-être obéi à votre recommandation trop à la lettre, mon cher fiancé : au lieu d’un ennemi pour moi, j’avais fait de votre frère un rival pour vous… et, à vous parler franchement, s’il ne s’était exilé avant que notre réconciliation allât plus loin, peut-être ne serait-il pas parti seul. Si vous tenez toujours à m’épouser, monsieur Saint-John, cet aveu vous consolera du nouveau sacrifice que vous a fait votre frère, en nous quittant avant le jour de notre union. »
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Le mariage de l’héritière du sombre manoir de la Grange-Rouge et de Henri Saint-John Smith, le baronnet en expectative, fut célébré à l’époque fixée. Aucune absence, aucune inquiétude, aucun deuil ne vinrent le suspendre. L’oncle du fiancé lui-même, qui était en même temps son parrain, sir Henri Saint-John, vint remplacer, comme premier garçon de noces, le neveu qui, pour les uns, avait été tout à coup rappelé à la mer par son amiral, qui, pour les autres, étant un savant bizarre, un marin excentrique, dépaysé hors de son vaisseau, avait éprouvé tout à coup le mal de terre, ou un de ces caprices dont il était coutumier, et n’avait pu attendre la cérémonie nuptiale qu’on avait refusé de hâter pour lui. Cette cérémonie fut splendide, car au dernier moment on se décida à multiplier les invitations, qui furent toutes acceptées. La fiancée n’avait jamais apparu plus ravissante ; chacun admirait ses yeux d’un vif azur, et surtout ses beaux cheveux, dont sa couronne de fleurs d’oranger relevait encore les reflets de flamme et d’or. Henri Saint-John, proclamé le plus heureux des époux, fut, au bout de neuf mois, proclamé aussi le plus heureux des pères, quand sa femme donna le jour à un enfant du même sexe qu’elle, et dont tout le monde dit : « Elle ressemblera à sa mère ! » Comme sa mère, cette fille qui grandit a des cheveux d’or… Est-ce le seul attribut qui attestera qu’elle est de la race des sirènes ?
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P. S. C’est près de six ans après le mariage de Henri Saint-John, devenu sir Henri Saint-John, qu’une opération de drainage sur le domaine de la Grange-Rouge a amené la découverte d’un corps mort parfaitement conservé dans la tourbe, et reconnu tout d’abord pour celui de William, le frère du baronnet, dont on avait presque oublié la disparition. – Une enquête provoquée par le coroner a été presque aussitôt abandonnée ; ce n’est donc que sur les suppositions des gens du voisinage qu’est fondée l’histoire qui précède. La noble lady qui en est l’héroïne, et aux vrais noms de laquelle sont nécessairement substitués des pseudonymes, est réellement appelée la Sirène dans les salons de Dublin ; une variante de la tradition, recueillie par l’University Magazine, prétend qu’elle se vengea en vraie sirène de l’opposition faite par son beau-frère à son mariage, non pas en le laissant s’égarer seul dans la tourbière, mais en l’y attirant par un chant qui semblait lui indiquer les lieux où il pouvait s’aventurer en toute sécurité. Nous n’avons tenu aucun compte de cette variante.
(Le Directeur de la Revue Britannique.)
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(« Miscellanées, » in Revue britannique, revue internationale, neuvième série, tome VI, novembre 1864. Maurice William Greiffenhagen, « The Mermaid, » huile sur toile, 1918)
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☞ « La Fiancée aux cheveux d’or » est une réécriture, ou à tout le moins une adaptation très libre, par Amédée Pichot d’une nouvelle de Percy Fitzgerald, « The Woman with the yellow Hair, » parue anonymement dans le Dublin University Magazine, en novembre 1861. Toutes les analogies de la figure de la femme fatale avec celle de la sirène, ainsi que les différentes légendes et considérations qui ne se trouvent pas dans l’original, sont l’œuvre du « traducteur » (sans doute, comme le souligne le prologue d’Amédée Pichot, serait-il plus judicieux de parler ici de collaborateur). La comparaison avec le texte original, que nous reproduisons à la suite, ne laisse aucun doute à ce sujet.
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PERCY H. FITZGERALD : THE WOMAN WITH THE YELLOW HAIR
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(Anonyme [Percy Hetherington Fitzgerald], in Dublin University Magazine, volume LVIII, n° 347, novembre 1861 ; repris dans Frank Leslie’s Monthly, volume X, n° 2, février 1862. Cette nouvelle a également été reprise dans l’anthologie The Woman with the yellow Hair and other modern Mysteries, London: Saunders, Otley, and Co., 1862, avant d’être reproduite par Everett F. Bleiler dans A Treasury of Victorian Detective Stories, New York: Charles Scribner’s Son’s, 1979)
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« Mon cher Gardères,
Le 7 août dernier, à l’issue d’un repas arrosé de vins passablement généreux, vous m’avez mis au défi de demeurer plus de huit jours dans une maison que vous possédez en Montagne Noire audoise, au lieudit Fabrègues, et que vous prétendiez hantée. J’ai accepté de tenter l’aventure et vous en apporte, comme convenu, le récit nu, objectif – précédé de l’aveu préalable et formel de mon échec.
Le 20 août, donc, je me suis abouché avec votre représentant à Cais, – commune dont dépend Fabrègues, – le secrétaire de mairie Rouquier. Cet homme m’a conduit à ce qu’il appelle votre « villa, » et qui n’est qu’un modeste mas bâti en position isolée sur les confins de l’énorme et séculaire forêt de la Loubatière. Rouquier m’a quitté assez précipitamment, non sans avoir réglé avec moi certains détails touchant mon ménage et mon ravitaillement. Sitôt installé, – et ce n’a pas été long, car je n’avais pris avec moi qu’une valise, – j’ai reconnu les aîtres : une immense cuisine au rez-de-chaussée, flanquée d’un réduit à usage de chai, que clôt une porte vitrée privée de volets. Au premier étage, deux chambres à coucher, dont une absolument vide. Derrière le bâtiment et sur l’un des côtés, envahissante à toucher les murs, la forêt…
Le 20, le 21 et le 22, rien. Si j’avais éprouvé au premier abord une appréhension, encore qu’assez vague, elle avait totalement disparu. Le 23 au soir, fatigué d’avoir cherché toute la journée des champignons dans les bois, je me suis retiré plus tôt que de coutume. J’étais dans ma chambre, occupé à lire les Mémoires de Grammont, dont vous savez que je ne me sépare jamais, lorsque, subitement, une inquiétude obscure m’a envahi, causée – selon toute vraisemblance – par une sorte de frémissement qui semblait venir de sous terre. Cela rappelait assez bien l’ébranlement produit par une troupe en marche dans le lointain. Mais je n’ai pas eu le loisir d’échafauder d’autres hypothèses, mon attention ayant été sollicitée dans l’instant par un phénomène nouveau, plus surprenant encore : une sorte de murmure musical, informe, étouffé, venait de s’élever, ou plutôt de sourdre mystérieusement des murs, du parquet, sous mes pieds, éveillant immédiatement en moi je ne sais quel écho secret, fraternel. C’était nostalgique et poignant, un peu comparable – si vous me permettez ce rapprochement saugrenu – à ce lamento qui s’exhale des fils télégraphiques malmenés par le vent. J’ai fermé mon livre, tous mes sens en éveil, inquiet (je l’ai dit), mais pas positivement effrayé.
C’est vers onze heures que le premier coup a retenti, porté avec une vigueur surhumaine sur le bois d’un des contrevents du rez-de-chaussée. D’autres ont suivi, espacés d’abord, puis de plus en plus nombreux. À chaque coup, la flamme de ma lampe sursautait légèrement. Entre temps, le frémissement venu du sol s’était amplifié, jusqu’à paraître un piétinement universel, mais alors d’êtres lourds dont le talon cognait comme un sabot. Investi, assiégé, voilà évidemment ce que j’étais, mais par qui ou par quoi ? L’unique fenêtre de ma chambre donne, vous le savez, sur la façade opposée aux bois ; je l’ai ouverte, précautionneusement… Rien ! Le pré en pente, vide, le ciel clair, la lune pleine contre quoi un jet d’aulne fourchu dessinait une double corne…
Je m’efforçais de garder mon sang-froid, de réfléchir. Mais l’étrange, l’incessante mélopée m’envahissait, m’imbibait ainsi qu’un poison paralysant. Et maintenant, il me semblait, oui, qu’elle rythmât, qu’elle accompagnât le puissant pilonnement extérieur !…
La porte vitrée du chai a craqué soudainement, ébranlée par une poussée formidable, puis, dans un vacarme de carreaux brisés, quelqu’un, un être, est entré, roulant et soufflant, et dont le pas sonnait bizarrement sur le pavé de briques.
Je m’étais dressé, roide, avec la sensation d’une poigne impitoyable agrippée à ma gorge… On marchait à présent en bas, sans précautions, bousculant les chaises et la table non desservie où s’entrechoquait la vaisselle du dîner. On marchait… puis, tout à coup, le silence. Ma canne a battu à petit bruit, que j’avais laissée suspendue à la rampe de l’escalier. Plus de doute ! L’Être, l’Inconnu m’avait flairé. Il allait…
Je n’ai pas voulu l’attendre. J’ai pris ma lampe d’une main, mon revolver de l’autre, préférant la réalité, quelle qu’elle pût être, aux mille formes qu’engendrait mon imagination en travail. Or, j’ai vu… dès les premières marches : une tache claire palpitait dans l’ombre, « venait » graduellement comme une image sur un cliché soumis au révélateur, une tache… une face – une effroyable face de crime, Gardères – lippue, velue, aux yeux ronds troués de pupilles affreusement dilatées, et qui montait vers moi, montait, d’un mouvement lent, inexorable.
Est-ce moi qui ai tiré ou le Double inconscient que chacun porte au-dedans de lui-même ?… Mon browning a craché ses sept balles, coup sur coup. Ensuite… ensuite, mon Dieu, je ne sais plus. L’odeur du frais matin mouillé, entrant par la porte fracassée, m’a arraché à mon long évanouissement. Je n’ai plus eu qu’une pensée : fuir, m’évader.
C’est de Paris que je vous écris, de Paris où je me suis réfugié pour, dans le tumulte incessant des rues, dans la succession frénétique des visages, oublier la rumeur venue de la forêt et cette face abominable que j’ai vue surgir certain soir hors de l’ombre. Parfois, je me dis que j’ai moi-même « réalisé » tout cela du murmure de mon sang dans mes artères, d’un peu de noir et de lueurs dansantes. Mais, hélas ! rien ne m’apporte – avec une explication convaincante, naturelle – l’apaisement souhaité, définitif. Vous, Gardères, vous peut-être !… »
*
« Mon cher Vernier,
Ce pari était stupide et je l’ai tenu pour tel aussitôt conclu. Mais que faire ? Vous paraissiez si sûr de vous, plein d’une confiance tellement agaçante !… Je crois sincèrement que votre aventure relève de l’hallucination pure et que vos ennemis, cette nuit-là, se nommaient la Solitude et le Silence. Quant à la porte détériorée, le vent du nord – le vieux « cers » – est sans doute le seul coupable. Quoi qu’il en soit, le mal étant le mal, même imaginaire, j’ai résolu d’en finir avec le mas de Fabrèges. Par mon ordre, Rouquier l’a fait jeter bas, bouleverser jusque dans ses fondations. Ainsi périra, je l’espère, l’esprit mauvais qui vous hante, si tant est que l’air de Paris ne l’ait pas tué déjà.
Ah ! j’oubliais… Un détail sans importance, mais pittoresque : figurez-vous que les démolisseurs ont découvert sous le dallage du rez-de-chaussée, une statue ancienne de Pan, haute d’environ un demi-mètre. C’est une œuvre charmante que j’aurai plaisir à vous montrer quand vous viendrez me visiter. Le dieu est représenté jouant d’une syrinx qu’il tient dans sa main gauche, cependant que de la droite, levée, il semble appeler à lui son peuple sylvestre et commander au chœur dansant universel des chèvre-pieds et des satyres. »

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(André Castaing, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-sixième année, n° 16429, mercredi 13 mars 1929. Pierre Paul Rubens, « Deux Satyres, » huile sur toile, 1618-1619. Du même auteur, voir « L’Oiseau de fer » et « Le Vœu de Gallus, » déjà publiés sur ce site)
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(Bertall, in L’Illustration, journal universel, vingt-quatrième année, tome XLVII, n° 1193, samedi 6 janvier 1866. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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Depuis trente ans, Grégoire acceptait les aumônes sous le porche nord de la cathédrale. Il était vieux, il était sale, très vieux, très sale. À sa face maigre pendait un crin grisâtre, son gros nez rouge bourgeonnait, des mèches blanches dépassaient le bord crasseux de son bonnet, des sourcils épais, presque noirs encore, se hérissaient au- dessus de ses yeux.
Chaque jour, à l’aube naissante, au premier coup de la première messe, il arrivait, traînant ses souliers éculés et crevés. On ne lui donnait jamais que des souliers déjà bien usés ! Il posait son bâton droit dans une encoignure, et puis, pliant les reins en gémissant, glissant du dos contre le mur, pliant les jambes, il s’asseyait sur le pavé.
Les fidèles entraient. Il secouait sa sébile, et bientôt quelques sous y tintaient.
Pendant que la messe se disait, il faisait un somme.
Les fidèles sortaient. Il attrapait encore deux ou trois sous. Quand toutes les messes étaient dites, il s’en allait.
Le lendemain, il revenait.
Les jours de fête, il restait là, sortait son pain de sa musette et déjeunait. Il tirerait bien quelque petite chose des dévotes qui viendraient aux offices de l’après-midi.
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Demain, c’était Noël. À l’entrée de la messe de minuit, Grégoire avait fait une belle recette. Il aurait pu quitter la place, poche bien pleine, mais il attendit la sortie, car il risquait, s’il s’en allait trop tôt, qu’un pécheur perdît l’occasion de racheter par l’aumône une partie au moins de son péché.
Sans doute espérait-il aussi gonfler un peu sa recette. Mais il se plaisait à oublier sa pauvreté et à découvrir un motif charitable qui aurait pu le déterminer, dans les circonstances où il n’était déterminé en vérité que par le besoin.
Assis depuis le matin sur le pavé, les genoux au menton, il se sentit fatigué, allongea les jambes, s’endormit. Et un pécheur aurait eu plus de mérite à laisser choir alors une offrande en la sébile, puisque Dieu seul l’y aurait vu choir.
La lune montait, brillante et nette, dans le ciel sans nuage. L’énorme cathédrale était comme une montagne, imprécise dans la clarté calme.
Grégoire dormait. Le dernier des fidèles était sorti depuis longtemps. La sébile était vide.
Grégoire dormait, rêvait. Il entendait crier un petit enfant. Il s’éveilla, ouvrit les yeux, écouta. Il entendait vraiment crier un enfant. Et il vit la Vierge de pierre remuer, sur le chapiteau de la colonne qui séparait les deux vantaux de la porte.
Au loin, des ivrognes braillaient.
La Vierge posa son enfant Jésus dans le feuillage d’une guirlande. Grégoire ne vit plus que deux grands yeux pleins de larmes et un petit nez entre les feuilles. L’enfant Jésus criait.
Avec des gestes un peu raides, la Vierge le reprit, le serra contre sa poitrine, le dorlota. Grégoire entendit le bruit de deux petits baisers. Quand l’enfant ne cria plus, elle le reposa dans la guirlande.
Il se remit à crier. Elle rabattit les feuilles devant lui, pour l’empêcher de tomber. Et, retroussant sa robe à deux mains, découvrant ses longues jambes minces, elle se baissa, sauta à terre. Ses pieds nus ne firent aucun bruit en touchant le pavé.
Elle s’éloigna, longeant l’église. L’enfant criait toujours.
Grégoire se leva, aussi vite qu’il put, suivit la Vierge. Elle tourna, au coin de la cathédrale, disparut.
Au même coin, Grégoire tourna. Il n’entendit plus crier l’enfant Jésus. Le grand portail, au milieu de la façade, était ouvert. L’intérieur de la cathédrale resplendissait de lumière.
La Vierge entra.
Et tandis qu’elle passait sous le porche, les Saints de pierre qui faisaient la haie, à hauteur d’appui, et ceux qui s’inclinaient à la voûte, à deux mains retroussèrent leurs robes et lentement se baissèrent, sautèrent sur le pavé. Et glissant, sans remuer les jambes sous leurs robes retombées, titubant sur les dalles usées, se penchant brusquement, se redressant, ils entrèrent derrière la Vierge.
Grégoire aussi entra. Il ôta son bonnet, se signa, s’agenouilla près de la porte.
Et tous les Saints, toutes les Saintes, nichés aux creux de la façade, aux creux des tours, et les Anges qui voltigeaient autour des fenêtres, ceux qui étaient perchés sur les clochers, et les Monstres assis sur les balustrades, et les Gargouilles accroupies au pied des arcs-boutants, même les Diables du jugement dernier qui ricanaient au tympan du portail central, et les Damnés tout nus, hommes et femmes, et les Élus, tombèrent comme les pierres d’une avalanche. Et le fracas débordait le parvis, s’engouffrait dans les nefs.
Les vitraux tremblèrent. Le cortège s’avança sous le porche.
La Vierge marchait en tête, grande, mince, couronne au front. Et puis venaient les Saintes et les Saints, énormes, solennels, et puis les Monstres qui soulevaient lourdement leurs gros pieds, roulant les yeux, balançant leur queue, dodelinant de la tête, et puis les Gargouilles qui sautillaient sur leurs longues pattes, ouvrant des gueules édentées qui n’avaient pas de fond.
Ensuite trottinaient, pas plus haut qu’une botte, tous les personnages de l’Ancien Testament et du Nouveau, tous les personnages des légendes de pierre que racontait la cathédrale, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des rois, des reines, des guerriers, des mendiants, des paysans, qui remuaient vite leurs courtes jambes, pour ne pas se laisser distancer.
Et, par-derrière, des Anges soufflaient, dans d’immenses trompettes toutes droites, une marche triomphale.
*
Au milieu de la grande nef, laissant passage pour le cortège, les Saints de l’intérieur faisaient la haie. Des Saints en bois, en pierre, en bronze. Quelques-uns, tout petits, en or, en argent, en ivoire, étaient juchés sur le jubé.
Et, au-dessus de chaque tête sainte, une lueur marquait sa sainteté : têtes mitrées d’évêques ou d’abbés, têtes casquées de soldats, têtes voilées de nonnes, têtes chauves de docteurs, têtes rasées de moines, têtes chevelues d’apôtres ou d’ermites, têtes portant tiare, portant couronne, portant bonnet, têtes de papes, de rois, de gueux, et la tête de saint Denis qu’il portait lui-même sur un plateau, avec un nid d’oiseau, comme une poignée de foin entre sa mitre et sa poitrine.
*
Les Saints descendus des vitraux timidement se tenaient à l’écart. La lumière leur passait à travers le corps et les vêtait de couleurs éclatantes. Quand un Saint de solide matière s’approchait d’eux, ils avaient peur, se reculaient. Et les verres grelottaient dans leur monture de plomb.
Cachés derrière les colonnes, d’affreux Saints de plâtre peint, un nimbe de carton doré accroché derrière l’occiput, se penchaient pour voir passer, magnifiques, les mêmes Saints qu’ils étaient eux-mêmes, en plâtre peint.
Les Diables venaient les regarder sous le nez, ricanaient, tiraient la langue, s’empoignaient la queue à pleine main, la relevaient et s’enfuyaient en gambadant, tournant la tête pour leur faire la grimace. Et ils allaient lancer quelques coups de fourche, au hasard, dans le troupeau des Damnés qu’ils avaient entassés derrière les fonds baptismaux, dans un coin sombre.
Quand la Vierge de Lourdes, pataude et fade sous son manteau bleu, se vit passer, élégante et légère, en pierre, elle baissa la tête, se cacha le visage dans les mains et désira qu’un Diable la bousculât, la fît tomber et la mît en morceaux, elle et son manteau bleu.
Mais pas un Diable n’aurait osé toucher, du bout de son doigt crochu, le bord de la robe d’une Vierge – fût- elle en plâtre peint.
La Vierge disparut et il fit tout à coup moins clair dans l’église.
De la lumière brilla aux fenêtres de l’escalier du jubé, s’allumant à une fenêtre quand la Vierge passait, pâlissant, s’éteignant quand elle avait passé, se rallumant plus haut à une autre fenêtre où elle allait passer.
Toutes les fenêtres s’éteignirent. La Vierge apparut sur le jubé, et la clarté de sa couronne resplendit jusqu’aux voûtes.
Les petits Saints d’or, d’argent, d’ivoire, rangés sur la balustrade, se tournèrent vers elle, plièrent le genou. Elle marcha jusqu’au pied de la croix plantée au milieu du jubé.
Le Christ descendit de la croix, s’inclina devant la Vierge. La Vierge s’inclina devant lui. Et les Anges soufflèrent plus fort leur marche triomphale. Brusquement, ils s’arrêtèrent et, haletants, s’appuyèrent sur leurs longues trompettes.
À son tour, par l’escalier, saint Pierre monta sur le jubé. Les petits Saints, sur la balustrade, s’inclinèrent quand il passa. Lui s’inclina, tout en marchant. Il s’arrêta devant le Christ et s’inclina, devant la Vierge et s’inclina. La Vierge, le Christ s’inclinèrent. Et puis, s’inclinant encore, il tendit au Christ la clef qu’il tenait dans sa main. Le Christ la prit, la leva et, au-dessus de la foule qui tomba à genoux, il traça le signe de la croix.
Soudain, les Diables hurlèrent, se jetèrent sur le troupeau des Réprouvés, à coups de fourche, de dents, de griffes, et les chassèrent de l’église. Diables et Réprouvés, hurlant, gémissant, sanglotant, disparurent dans la nuit, sur le parvis.
Alors, le Christ dit :
« Que la bénédiction de mon Père soit sur vous ! »
Il rendit la clef à Pierre, étendit les bras, pencha la tête et, lentement, remonta s’accrocher à la croix.
Les cierges de l’autel s’éteignirent, les lumières des nimbes s’éteignirent, et Grégoire vit, au clair de lune, repasser sous le porche, pas plus hauts qu’une botte, se dépêchant comme des enfants qui sortent de l’école, les personnages de l’Ancien Testament et du Nouveau, hommes, femmes, enfants, vieillards, rois, reines, gueux, mendiants, paysans, qui remuaient vite leurs courtes jambes pour être plus tôt dehors, et puis les Gargouilles, et puis les Monstres, et puis les Saints énormes et solennels qui glissaient sans remuer les jambes sous leurs robes, titubant sur les dalles usées.
Et chacun, dès qu’il avait franchi la porte, s’envolait à sa place.
La Vierge sortit la dernière. Elle tourna le coin de la façade et, dans la rue, le long de l’église, se mit à courir.
Elle courut jusqu’à son porche, écouta. L’enfant Jésus ne criait plus.
Elle leva la tête. Sa couronne tomba derrière elle. Elle n’y prit garde. Elle écoutait. L’enfant Jésus ne criait plus.
Tenant sa robe d’une main, s’aidant de l’autre, agile comme un lézard qui glisse sur un mur, elle grimpa sur son chapiteau.
Elle écarta les feuilles de la guirlande. L’enfant Jésus dormait, pelotonné au fond d’une niche de verdure. Elle l’embrassa, le serra contre sa poitrine. L’enfant ouvrit les yeux, sourit.
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Grégoire arrivait sous le porche, tout essoufflé. Il fit le signe de la croix, ramassa la couronne, une lourde couronne d’or, avec des diamants, des saphirs, des émeraudes et d’autres pierres plus précieuses encore, des pierres du Paradis que les hommes ne connaissent pas.
Il la mit au bout de son bâton et, se haussant sur la pointe des pieds, la tendit à la Vierge.
La Vierge se pencha, la saisit, s’en coiffa, éclata de rire et dit :
« Merci, Grégoire ! »
Elle ne bougea plus. La couronne sur sa tête n’était qu’une simple couronne de pierre sculptée.
Grégoire sentit tout à coup qu’il mourait. Il se coucha ; une colombe blanche sortit de sa bouche et s’envola vers le ciel.
Six Anges, avec un grand bruit d’ailes s’abattirent, soulevèrent le corps dont l’âme était partie, le mirent debout dans une niche qui se creusa, juste au-dessus de l’endroit où, pendant trente années, Grégoire s’était assis, acceptant les aumônes.
Et puis, avec un grand bruit d’ailes, ils s’envolèrent.
Le lendemain, il y avait sous le porche une statue que personne n’avait jamais vue.
Tout le monde reconnaissait Grégoire, son bâton, sa sébile, son bonnet, ses pauvres vieux souliers éculés, crevés.
Et comme on ne trouva nulle part autre trace de lui, il fut bien évident que Dieu l’avait pris pour le ranger au nombre de ses Saints.
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(Léopold Chauveau, in Vendredi, hebdomadaire littéraire, politique et satirique, troisième année, n° 112, vendredi 24 décembre 1937. Charles Bellay, « Mendiant à la porte d’une église à Rome, » huile sur toile, sd)
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(Charles-Henry Hirsch, illustré par J. Pérel, in Le Monde illustré, cinquante-deuxième année, n° 2689, samedi 10 octobre 1908 ; « Variété du Dimanche, » in L’Indochinois, journal quotidien, onzième année, n° 5110, dimanche 23 janvier 1910. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Sous l’effet de l’hypnose, je me trouvais transporté entre 1930 et 1940.
Depuis la grande guerre mondiale de 1914-1918, continuée un peu partout par de petites révolutions locales (un roi de moins de temps en temps et par-ci par-là), la situation alimentaire n’avait fait qu’empirer.
Une longue épidémie de grèves avait affecté les travailleurs des champs après les ouvriers des villes et le rendement de la terre s’en était vivement ressenti, car notre mère nourricière supporte moins bien que les machines des interruptions répétées dans les soins qu’elle réclame.
Le cheptel aussi diminuait à vue d’œil et certains esprits goguenards allaient jusqu’à prétendre que la doctrine néo-malthusienne faisait des progrès chez les animaux domestiques.
C’est dans ces conditions alarmantes qu’une réunion extraordinaire du Conseil international des Dictateurs aux vivres fut décidée pour le 15 août 1930.
Au palais du Trocadéro, M. Léon Bourgeois (toujours vert), président d’âge, ouvrit ce congrès mémorable à 2 heures de l’après-midi.
Après trois heures de palabres inutiles, M. Hymans, délégué belge, réclama la parole et dit :
« Messieurs, puisque les dernières découvertes d’Edison ont rendu possibles les communications avec l’Infini, puisque la question alimentaire ne peut être résolue par nos seules lumières, puisque la famine est à la porte du genre humain, il n’y a qu’un moyen de savoir à quoi s’en tenir. Adressons-nous à celui qui est, en somme, responsable de notre existence à tous ! Adressons-nous au Père Éternel, qui trône dans les cieux ! Lui seul peut nous sauver et c’est son devoir de nous tirer d’embarras ! »
Cette proposition fut adoptée par acclamations. M. Patrick O’Brien, délégué pour l’Irlande, qu’un atavisme profond avait doué d’une éloquence concise et pathétique dans les questions alimentaires, rédigea une supplique irrésistible qu’un secrétaire porta aussitôt au poste de T. S. F. interplanétaire de la tour Eiffel.
La réponse céleste arriva au Congrès à 6 heures moins cinq. Elle était d’un laconisme césarien et la solution qu’elle annonçait devait être bien extraordinaire ; car, après quelques minutes de stupeur, pendant lesquelles les congressistes se regardèrent la bouche ouverte, comme de parfaits abrutis, un formidable rire rabelaisien illumina leurs faces et secoua leurs bedaines au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
Un télégramme enthousiaste de félicitations et de remerciements fut aussitôt rédigé par les soins du délégué italien et le Congrès se sépara après avoir fait à la presse un communiqué énigmatique qui fut jugé sévèrement.
Et voici ce qu’il advint pendant la nuit du 15 au 16 août :
Toutes les femmes de la Terre furent prises d’étranges douleurs dans le bas-ventre. Elles ressentaient des tiraillement bizarres. Il leur semblait que leurs organes se déplaçaient et se transformaient. Ces douleurs durèrent toute la nuit et ce n’est qu’à l’aube que les pauvres compagnes des hommes purent goûter un sommeil réparateur.
Une surprise phénoménale les attendait à leur réveil.
Quand elles se levèrent, elles eurent la stupéfaction de trouver sous elles un œuf énorme encore tout chaud et pesant au moins un kilo.
Affolées, elles se précipitèrent dans les rues et se heurtèrent les unes aux autres, car toutes étaient dans le même cas. D’un commun accord, ces œufs furent portés aux laboratoires municipaux, examinés, analysés avec soin et reconnus parfaitement comestibles.
Les journaux des capitales donnèrent l’explication du miracle en publiant les proclamations identiques des gouvernements : Le Dieu tout-puissant, par la seule force de sa volonté, avait transformé les femmes vivipares en femmes ovipares. Le Créateur avait retouché sa créature pour la préserver de la famine.
Environ cinq cents millions d’œufs furent ainsi pondus ce jour-là. On en fit des omelettes délicieuses. Il y eut bien, par-ci par-là, quelques ricanements, quelques grimaces, quelques sourires jaunes, chez les femmes trop vieilles et chez les pimbêches. Mais le côté pratique de la transformation emporta l’approbation générale.
C’était d’ailleurs la première fois que, depuis la malheureuse affaire du Paradis terrestre, Dieu faisait quelque chose de bien en faveur de l’Humanité et il ne convenait pas de se montrer trop difficile.
Le miracle se reproduisit tous les jours suivants, chaque femme pondant sur son année environ deux cents œufs.
Clandestinement d’abord, ensuite par autorisation légale, ces œufs furent mis en vente et constituèrent à la longue une branche importante du commerce.
D’autre part, en moins d’une année, quatorze mille brevets de couveuses artificielles furent pris au ministère international des inventions. Comme ces couveuses libéraient les femmes d’une servitude ennuyeuse, elles furent bientôt d’un usage courant et l’amélioration de la race humaine y trouva largement son compte.
Tout souci d’alimentation fut ainsi épargné aux gouvernements et plus personne ne s’occupa de la soudure à faire entre deux récoltes. Les œufs de femmes suffisaient largement à combler tous les vides. Ce fut l’âge d’or de l’Humanité et de la Pâtisserie.
Hélas ! Toute médaille a son revers ! Il eût été trop beau de voir un progrès qui ne coûtât rien à personne. Et nous hésitons à en révéler les suites malheureuses. Enfin, tant pis si les femmes se désespèrent quinze ans plus tôt qu’il ne faudrait ! elles ont fait assez souffrir les hommes depuis vingt siècles (officiellement) et, pour une fois, nous allons leur rendre la monnaie de leur pièce.
Dès 1932, on s’aperçut que le volume moyen des seins chez les femmes avait considérablement diminué. En 1934, ils avaient complètement disparu. En 1936, la forme de leur buste était singulièrement transformée et le sternum saillait comme chez les oiseaux. Leur cou s’allongeait légèrement et leur crâne diminuait insensiblement de volume.
Enfin, en 1940, elles portaient toutes au bas du dos une touffe de plumes de la même couleur que leurs cheveux et cela leur donnait un petit air d’autruche qui n’était pas sans agrément.

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(L’Ermite des ruines de Boves, in Almanach picard du Hérisson pour 1921, Amiens : Librairie Edgar Malfère, 1920. « La Tragédienne-médium, » illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883)
I
Las du séjour de Londres, où trop longtemps sa dignité avait souffert des doutes qui s’étaient élevés sur son sexe, le chevalier d’Éon se dirigeait vers le port de Douvres, à dessein de s’embarquer pour la France. Il espérait qu’une absence de quelques mois parviendrait à étouffer le scandale dont il avait été victime et les spéculations odieuses et burlesques dont le rang d’ambassadeur n’avait pu le préserver.
Depuis plusieurs années, la pratique du pari mutuel avait pris à Londres une telle extension qu’elle était devenue une sorte de folie. Et lorsque les insinuations du comte de Guerchy commencèrent à partager les esprits sur la question de savoir à quel sexe appartenait le chevalier d’Éon, quelques hommes d’affaires, flattant la manie des Londoniens, n’avaient pas craint de se livrer à un agiotage unique dans l’histoire. Des polices d’assurances furent dressées et de véritables sociétés se créèrent, les unes en faveur de la thèse de ceux qui tenaient le chevalier pour mâle, les autres à l’intention de ceux qui voyaient en lui une femme.
Ce problème intime préoccupa les esprits à un tel point que le chevalier reçut des billets dans le goût de celui-ci, par lequel une petite fille de douze ans « priait M. le chevalier d’Éon de bien vouloir lui faire l’honneur d’accepter à dîner dans sa maison, parce que son papa aurait été bien aise de savoir si Son Excellence était un homme ou bien une femme, comme beaucoup l’en avaient assuré. »
L’attitude très digne dont le chevalier ne se départit jamais dans cette affaire ne parvint pas à désarmer la curiosité malsaine de ces fâcheux. Ce fut en vain qu’il pénétra un jour dans un café fort fréquenté à Londres et qu’après avoir brisé deux ou trois cannes sur l’épaule des agioteurs les plus remuants, il annonça avec beaucoup de hauteur à l’assistance que son épée se tenait à la disposition de ceux qui souhaitaient savoir s’il était véritablement un homme.
Il ne fallait pas qu’il songeât à fuir aux yeux de tous : son voyage eût été troublé par des entreprises d’enlèvement dont il avait eu plusieurs fois grand’peine à se défendre. C’est donc bien avant le jour qu’il avait quitté Londres, et, seul, son secrétaire particulier avait été instruit du lieu exact où il se rendait. Encore n’était-il pas tout à fait sûr que son départ fût demeuré inaperçu, tant était grande la curiosité qu’il suscitait.
Il roulait à présent parmi l’aube aigrelette, dans son carrosse bien clos. Il entendait tel qu’en songe les claquements du fouet et les cris dont le postillon encourageait la galopade passionnée des chevaux ; et il aurait voulu toujours demeurer ainsi, loin de l’inquiétude des villes, dans la précieuse contemplation des arbres du chemin qu’il voyait fuir et s’évanouir dans la brume comme des fantômes à l’aspect de l’aurore.
Ce fut vers midi que le chevalier aperçut les premières maisons de Douvres. Il fit arrêter devant une hôtellerie et s’y attabla pour un bref repas, après avoir envoyé au port son laquais s’enquérir de l’heure à laquelle devait partir le premier vaisseau à destination de Calais. Son impatience de quitter le sol anglais était extrême ; aussi l’indication qui lui fut rapportée qu’il ne pourrait s’embarquer avant le surlendemain ne laissa-t-elle pas de le jeter dans l’humeur la plus noire.
Comme il se promenait d’un air sombre par la ville, il se trouva soudain face à face avec M. de Beaumarchais qu’il n’avait pas revu depuis plusieurs années. Le chevalier admira fort le hasard de cette rencontre en pays étranger. Mais il s’en émerveilla plus encore lorsque M. de Beaumarchais lui apprit qu’il n’était en Angleterre que pour le voir, sur l’ordre du roi Louis XV, et dans le seul dessein de l’entretenir des volontés de ce monarque.
Le chevalier se déclara disposé à entendre immédiatement M. de Beaumarchais et le pria de bien vouloir le suivre à son hôtellerie, où il avait retenu deux ou trois chambres assez propres.
Il ne fut pas fâché en son cœur de cette rencontre, car il supposait que le roi s’était décidé enfin à lui faire rembourser les sommes considérables dépensées dans son ambassade et dont il avait sollicité en vain depuis de longs mois le recouvrement.
Mais M. de Beaumarchais, ne lui soufflant mot de cette créance, lui indiqua que le monarque l’avait envoyé auprès de son ambassadeur à Londres pour s’entendre avec lui sur les termes d’un contrat dont il lui lut sur-le-champ le projet :
« Que les parents de feu M. le comte de Guerchy rendaient M. le chevalier d’Éon responsable de la mort dudit comte et qu’ils avaient juré de faire assassiner ledit chevalier lorsqu’il se trouverait en France ;
Qu’en conséquence Sa Majesté, pleine de sollicitude pour son très cher et très aimé ambassadeur à Londres, lui conseillait de ne paraître en France que sous des habits de femme ; qu’en effet un très grand nombre de gens, tant en France qu’en Angleterre, restant persuadé que M. le chevalier d’Éon appartenait au sexe féminin, Sa Majesté voulait mettre à profit cette fable et soustraire son ambassadeur à la méchanceté de la famille de Guerchy, à qui l’honneur défendrait désormais de tirer vengeance d’une femme. »
Le récit ajoutait que le roi, « connaissant le mépris que le chevalier faisait du danger et craignant à juste titre qu’il ne tînt pas compte de sa suggestion, non seulement lui conseillait, mais lui ordonnait de signer le contrat que lui présenterait M. de Beaumarchais, par lequel il s’engagerait à ne paraître en France que sous des habits féminins, à peine, s’il ne se conformait à cet ordre, de se voir conduire hors des frontières dudit royaume. »
Quand M. de Beaumarchais eut achevé sa lecture, le chevalier se demanda s’il n’avait pas été en proie à quelque songe, et il demeura longtemps plongé dans l’accablement le plus profond.
Donc, il n’allait fuir l’Angleterre que pour retrouver en France le même doute injurieux qui pesait sur sa personne ? Et, pour comble de disgrâce, lui, chevalier de Saint-Louis, capitaine de dragons et ambassadeur, devrait consentir à ce déguisement indigne de son état ? Il ne fallait même pas qu’il songeât à renoncer à son voyage, jusqu’au moment où le roi, se rendant à ses prières, annulerait peut-être l’ordre détestable ; outre le désir ardent qu’il avait de quitter l’Angleterre, il était urgent qu’il se rendît à ses domaines de Bourgogne pour mettre en ordres ses affaires qui se trouvaient en fort mauvais état. Quel démon l’avait poussé, au début de sa carrière, à se rendre en Russie sous des habits de femme, avec le jeune chevalier Douglas, et à se faire agréer “lectrice” d’Élisabeth, afin de pouvoir soutenir auprès de cette impératrice les prétentions du prince de Conti à la couronne de Pologne ! Le déguisement auquel il s’était prêté jadis dans l’inconscience de sa jeunesse, pour favoriser l’ambition du prince, ne laissait que trop de crédit à l’équivoque ridicule dont sa vie, depuis un an, se trouvait importunée.
Ce fut en vain que pendant deux ou trois heures, avec l’esprit éclatant qu’on lui sait, M. de Beaumarchais essaya de persuader au chevalier que, bien loin de s’affliger, il devrait plutôt se réjouir de l’obligation où il se trouvait ; que ce déguisement serait pour lui une source merveilleuse de fantaisie et d’aventures paradoxales les plus plaisantes du monde ; et qu’au surplus, avec des joues imberbes où brillait la jeunesse, avec ses yeux pleins de feu, aux longs cils recourbés, sa taille parfaite, il ne laisserait pas de paraître fort avantageusement sous des habits féminins.
« Vous aurez l’honneur bien doux, lui dit M. de Beaumarchais, de recevoir les compliments des belles dames qui vous féliciteront d’être des leurs. Votre admirable carrière diplomatique leur semblera propre à démontrer, mieux que tous les grands discours, que sous leur apparence frivole se cache l’art de séduire et de persuader ; qu’elles pourraient faire des politiques aussi subtils que les hommes ; et que désormais ces derniers auraient mauvaise grâce à priver plus longtemps l’État des services précieux que les femmes pourraient lui rendre.
Quant à l’art de la guerre, vous diront-elles, dont les homme se montrent si vains, grâce à la vaillance que vous avez fait paraître dans maintes batailles, ces messieurs trouveront bientôt à qui parler. Mettons glaive aux poings et cocarde aux bonnets : vous serez notre général ! Point de quartier pour les faiseurs de faux serments, pour les amants sans délicatesse, pour les jaseurs, les fats, les sots, pour les maris trop exigeants qui voudraient que leurs femmes à vingt ans eussent les goûts de la vieillesse ! Puisqu’ils ne veulent point entendre la raison, nous donnerons du canon contre nos tyrans, jusqu’à ce qu’ils nous demandent grâce ! »
Il ne fallait rien moins que tout l’esprit de M. de Beaumarchais pour que le lendemain le chevalier se trouvât presque consolé. Et deux jours après, il débarquait à Calais dans le galant équipage d’une femme de qualité.
II
Il ne sera pas inutile de dire quelques mots sur feu le comte de Guerchy, auquel il a été fait allusion dans l’étrange contrat que nous avons vu tout à l’heure.
Le comte de Guerchy était un gros homme d’une sottise fort notoire et d’une présomption qui sentait assez la folie. Jaloux des bontés que Louis XV faisait paraître au chevalier d’Éon, il avait conçu une haine extraordinaire à l’égard de celui qui venait d’être fait ambassadeur à Londres, en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la France dans l’élaboration du traité de paix de la Guerre de Sept Ans.
Comme le comte se trouvait à Londres quelques mois après la nomination du nouvel ambassadeur, il appliqua tous ses soins à détruire celui-ci dans l’esprit de Louis XV. Il accusa le chevalier de voler son roi, en portant sur l’état des frais de l’ambassade des sommes bien supérieures à celles qui avaient été dépensées effectivement. Il glissa même des misérables parmi les gens du chevalier, afin de le faire espionner et de pouvoir noircir ses actions les plus innocentes. Le chevalier, instruit de ces agissements, chassa à coups de canne un des espions et inscrivit sur l’état des dépenses, objet du litige : “Pour remplacer une canne brisée sur le dos d’un domestique français chargé de contrôler mes actions : 2 livres, 10 sols.” Lorsque, pour établir son intégrité d’une façon éclatante, le chevalier publia le mémoire des frais de l’ambassade, personne ne se trompa sur la signification de cet article. C’est alors que le comte, voyant l’insuccès de son accusation, souleva, le premier, des doutes sur le sexe de notre ambassadeur et fomenta ce mouvement intense de curiosité et ces paris nouveaux dont le pauvre chevalier eut tant à souffrir. Mais, à son tour, d’Éon fit paraître un opuscule où les agissements de son ennemi étaient exposés et ses travers dépeints avec une telle verve que le comte ne pouvait paraître dans une assemblée qu’un murmure ironique n’accueillît sa présence. Le gros de Guerchy s’accommoda si peu d’un semblable ridicule qu’après en avoir langui pendant quelques mois, il en mourut enfin, justement puni de sa méchanceté et de son impertinence. Pour venger sa mort, ses héritiers avaient résolu de faire assassiner le chevalier quand il viendrait en France ; et c’était ainsi que Louis XV l’avait obligé à revêtir des habits féminins, afin qu’il ne tombât pas sous les coups de ses ennemis.
*
Le chevalier se trouvait dans une telle impatience de revoir sa chère maison de Bourgogne qu’il avait quitté Calais sans vouloir prendre une heure de repos. Il avait résolu d’adopter le surnom de Mme d’Érigny, en souvenir d’une maîtresse morte à vingt ans, la seule peut-être qu’il eût vraiment aimée. En portant ce nom tant de fois soupiré, il pensait faire revivre un peu la jeune morte. Il s’était même fardé à sa ressemblance ; et il essayait de se rappeler les gestes qu’elle avait coutume de faire et ses inflexions de voix, afin de les imiter. Il se pénétrait pendant des heures des pensées et des sensations qu’elle avait pu avoir ; et soudain, plongé dans une torpeur étrange et délicieuse, il crut que son âme était morte et qu’il était lui-même l’objet bien-aimé.
Le chevalier avait dessein de s’arrêter dans un village, où il comptait arriver dans le milieu de la nuit. Mais, vers dix heures du soir, un essieu de son carrosse se rompit, et ce fut miracle si le chevalier et ses gens sortirent indemnes de l’affaire. La situation ne s’en trouvait pas moins fâcheuse, et ce fut avec joie qu’il aperçut non loin de la route un château d’assez belle apparence, où il résolut de demander l’hospitalité en attendant le jour.
Il confia à l’un de ses deux laquais la garde du carrosse et, accompagné de l’autre, il se dirigea vers le château dont la haute grille laissait voir, sous la lune, le parc le plus merveilleux qui se pût rêver. Il sonne et, quelques minutes après, une sorte de jardinier, tenant en main une lanterne, apparut derrière la grille, tout tremblant de la peur que lui inspirait une visite aussi tardive. Mais en apercevant le chevalier sous l’apparence d’une dame richement vêtue et de l’air le plus noble, il se rassura bien vite et s’empressa d’ouvrir le portail.
La fausse Mme d’Érigny lui fit part du contre-temps dont elle avait été victime et lui expliqua qu’elle avait sonné à ce château dans l’espoir que ses maîtres voudraient lui donner l’hospitalité pour la nuit, en attendant que l’essieu de son carrosse pût être réparé. Le jardinier lui répondit qu’elle se trouvait dans un couvent de jeunes filles nobles, mais qu’il ne doutait pas que la supérieure se trouvât honorée d’accueillir une dame de sa qualité.
Ensuite, il pria le chevalier de le suivre, et ils s’engagèrent tous deux dans une allée grandiose qui conduisait au château.
Ce château avait appartenu jadis à un riche gentilhomme qui avait fait de son parc la plus belle chose du monde. Adorateur de l’antiquité, il y avait élevé la statue de tous les Dieux, avec des inscriptions tirées des poètes alexandrins. Mais un changement soudain de la fortune l’avait obligé à vendre ce domaine, qui fut transformé en un couvent de jeunes filles nobles.
Alors, on fit abattre les marbres divins qui dressaient leur haute nudité dans le soir et l’humide floraison des jets d’eau périt dans les vasques verdâtres. On fit effacer aussi les douces inscriptions païennes, et les socles muets qui s’élevaient maintenant le long des allées étaient comme les tombes de tant de divinités abattues. Mais autour d’eux les roses, déesses vivantes, avaient fleuri ; et par les après-midi lascives de l’été, elles disaient les choses de l’amour aux jeunes couventines errantes dans le parc.
*
Le chevalier s’approcha d’un socle désert éclairé par la lune et put y lire quelques mots échappés par miracle aux mains dévastatrices. C’était une épigramme de la poétesse Nossis :
Celle qui n’aime point Vénus sur toutes choses,
Elle ne peut savoir quelles fleurs sont les roses.
Comme il se penchait pour mieux lire, il aperçut un petit aileron sculpté qui gisait là, sous l’enchevêtrement des roses. Il considéra avec émotion ce pauvre objet couvert de mousse, seul vestige de tout un peuple de marbre ; et soudain, dans un éblouissement, il crut apercevoir le visage doré de l’Amour qui souriait divinement parmi les rameaux immobiles et sombres.
*
La supérieure avait déclaré, en s’excusant fort honnêtement, qu’il n’était pas une chambre dans ce couvent qui ne se trouvât occupée ; mais que Mme d’Érigny ne dérogerait pas en partageant le lit d’une de ses jeunes pensionnaires, puisque toutes appartenaient aux familles les plus nobles du royaume. Et c’était ainsi que le chevalier, couché dans le lit d’une vierge, au fond d’une chambre qui n’avait nullement l’apparence d’une chambre de couvent, feignait de dormir en songeant à la fortune étrange et merveilleuse dont il se trouvait favorisé.
*
Assise près d’une table, une jeune fille d’une grande beauté écrivait. Elle s’interrompait parfois et méditait dans une attitude pleine de grâce et de gravité. Lorsqu’elle eut achevé d’écrire, elle se leva et ouvrit la fenêtre : toute la nuit bleue pénétra dans la chambre ; et, dans le silence parfait, un rossignol chanta. Elle s’accouda quelques instants au balcon, puis commença de se déshabiller, livrant aux regards du chevalier presque mort de désir, le corps le plus piquant, le plus précieux, le plus ravissant du monde. Elle se glissa dans le lit nue à demi, et sa jambe adorable toucha la jambe du chevalier.
« Daignez me pardonner, Madame, lui dit-elle ; je vous ai réveillée.
– Non, mon enfant, je ne dormais pas encore, lui répondit le chevalier ; mais devant que le sommeil ne me prenne, je voudrais baiser votre jolie bouche : vous avez été si bonne de recueillir auprès de vous une pauvre voyageuse perdue dans la nuit.
– Madame, votre baiser me trouble et me rend toute songeuse : il ressemble tant à ceux que me donnait ma meilleure amie qui a quitté le couvent depuis un mois, pour se marier… Mais comme votre cœur bat avec force !
– C’est l’Amour qui s’agite dans mon cœur ; il y est enfermé et il essaye en vain de sortir de sa prison.
– Madame, votre main est brûlante : je crains qu’un mal soudain vous ait prise.
– Oui, je sens une fièvre ardente qui me consume. Votre jeune corps est si frais ! Pressez-vous contre moi : toute la fièvre de mon corps disparaîtra. »
Alors, leurs membres se mêlèrent étroitement et l’Amour au visage doré tint la promesse de son divin sourire. L’ombre entendit longtemps le bruit humide des baisers, les plaintes, le rythme des soupirs et les paroles douces comme les murmures d’un jeune enfant qui rêve. Puis, l’aurore qui ruisselait des hautes fenêtres les surprit sommeillant en des gestes d’amour commencés. Ils s’éveillèrent et se regardèrent sans honte.
« Pardonne-moi, cher amour, dit-il, ma tromperie. Le roi m’a contraint de revêtir des habits de femme pour déjouer la vengeance de la famille de Guerchy. Je suis le chevalier d’Éon. Je ne saurais désormais vivre sans toi, et je te supplie d’accepter mon nom.
– Je suis la fille du comte de Guerchy, mais je n’ai jamais partagé l’injuste esprit de vengeance qui anime mes frères contre toi. Tu es ravissant sous ton déguisement. Je te pardonne et je t’aime. Je dois quitter ce couvent dans peu de jours ; j’apaiserai mes frères : ils deviendront les tiens. »
Deux mois plus tard, le chevalier d’Éon épousait Mlle de Guerchy. Le maréchal de Noailles, le duc de Choiseul, le cardinal de Bernis, lord Ferrers, venu exprès de Londres, le duc de Richelieu, le comte de Lauraguais, étaient présents à la cérémonie du mariage qui fut la plus belle et la plus touchante du monde, et le roi lui-même daignait y assister.
FIN
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(Gilbert Lély, in La Griffe financière, politique, théâtrale & littéraire, septième année, jeudis 23 septembre, 7 et 24 octobre 1926. Thomas Hudson, « Portrait du chevalier d’Éon, » huile sur toile, c. 1770 ; gravure anonyme, « Portrait du chevalier d’Éon habillé en femme, avec les attributs de la franc-maçonnerie, » sd)