C’était une nature d’une délicatesse exquise. On raconte que, dans les régions tropicales, certaines plantes sont d’une telle sensibilité que l’effleurement d’une aile de papillon amène l’occlusion subite de leurs corolles troublées, et que des champs de sensitives se ferment au passage d’un nuage et frémissent en percevant au loin le galop d’un cheval. J’ai cultivé moi-même, sous des serres de couleur rouge, des sensitives qu’un souffle faisait tomber en pâmoison, et les visiteurs ne pouvaient réprimer un mouvement de surprise lorsqu’ils constataient que le plus léger toucher du bout du doigt amenait la chute instantanée des branches, se repliant mélancoliquement contre les tiges. À l’approche des tempêtes, les hirondelles se réunissent et tournoient en lançant de petits cris. Les abeilles, les fourmis, un grand nombre d’insectes, les oiseaux pressentent I’orage et se garantissent contre lui. On voit, aux premiers signes avant-coureurs des éruptions volcaniques et des tremblements de terre, les oiseaux sauvages, les serpents eux-mêmes quitter la place et s’enfuir au loin. Il semble que les êtres animés, à l’exception de l’homme, demeurent en rapport mystérieux avec les forces invisibles de l’univers, surtout avec les effluves électriques et magnétiques, et qu’ils soient plus sensibles que nous à leurs influences et à leurs variations. Ce sont, pour ainsi dire, des baromètres vivants, des hygromètres, des boussoles, des électroscopes, des appareils de physique en oscillation perpétuelle.
À l’exception de l’homme, disons-nous. Est-ce bien sûr ? La civilisation a éloigné l’homme de la nature. Notre oreille ne se dresse plus pour apprécier les moindres bruits lointains qui, aux temps paléolithiques des cavernes, étaient un utile avertissement de danger ; notre œil n’est plus accoutumé à saisir, à distance, les mouvements les plus légers ; notre odorat n’est plus affecté du fumet de l’animal courant au loin dans la plaine ou se blottissant dans sa tanière ; mais certains êtres sensitifs, privilégiés, – ou malheureux peut-être, – sont doués d’un système nerveux particulièrement affiné qui, dans son extrême impressionnabilité, subit les excitations les plus vives, jouissent et souffrent doublement, ressentent sous une piqure légère la blessure d’un dard acéré, se désespèrent et tombent en de noires tristesses, frissonnent à la moindre alerte, se ressaisissent rapidement au premier rayon du soleil, aspirent avec ivresse le souffle printanier qui passe, et vivent parfois en une telle intensité de sensations que l’univers entier disparaît dans l’égoïsme de leur bonheur. Il y a en eux comme une marée de passions, qui monte et descend tour à tour ; ils sentent ce que personne ne sent, boivent dans l’atmosphère une sorte de substance éthérée, subtile, inconnue aux respirations vulgaires, sont en relation, peut-être, avec cet éther universel qui transporte les ondulations lumineuses d’un astre à l’autre, et qui soutient les mondes dans les harmonies de la gravitation. Ces êtres, la race humaine, grossière, lourde, brutale, guerrière, ne les comprend pas ; et ils ne comprennent pas la race humaine.
La belle et gracieuse Electra était un de ces êtres, créature rare, exceptionnelle, céleste, ineffable. C’était une admirable fille, dont les formes à la fois juvéniles et pleines retenaient captif le regard enchanté, dont les yeux noirs semblaient couver une ardeur prête à s’embraser, mais qui, dans son maintien modeste et réservé, dans le noble port de sa taille, dans l’ovale pur de son visage, proclamait la supériorité idéale de son esprit, l’élévation de son cœur, l’isolement dominateur de tout son être au-dessus du niveau de l’humanité.
Elle me faisait souvent songer à une chose, à un objet, à un organisme, à un être, étudié depuis longtemps par la science, et qui ne nous a pas encore donné toutes ses révélations – à l’aiguille aimantée.
Librement suspendue sur son pivot, l’aiguille aimantée se montre nuit et jour en un état d’équilibre instable, agitée d’une oscillation perpétuelle, paraissant chercher continuellement le pôle chéri qui l’attire et subissant les diverses influences du ciel et de la terre. Tous les jours, après l’aurore, elle décline vers l’orient, puis elle revient, à gauche, dans la direction du nord magnétique, dépasse ce méridien pour obliquer vers l’ouest dans l’après-midi, et revenir vers l’est. S’arrêtant après le coucher du soleil, elle retourne de nouveau vers l’occident pendant la nuit, jusqu’à I’aurore. Cette oscillation diurne s’observe dans tous les pays du monde ; elle varie selon les latitudes, selon les saisons, selon les années, et son amplitude correspond à l’état d’activité du soleil. Les époques où cette activité est la plus intense sont celles où cette oscillation diurne est aussi la plus étendue. Il y a plus. Si l’astre du jour est le siège d’éruptions protubérantielles, si des taches considérables se produisent dans sa photosphère, si des facules lumineuses s’allument à la surface solaire, le magnétisme terrestre en subit le contre-coup, à 149 millions de kilomètres de distance, et l’aiguille aimantée nous en avertit par une agitation fiévreuse et un véritable affolement. Ces mystérieux courants magnétiques qui circulent dans l’organisme de notre planète sont l’indice encore insuffisamment interprété de la vie astrale dont elle est animée.
Qu’une aurore boréale s’allume en Suède, en Norvège ou en Laponie, la boussole enfermée au fond d’une cave de l’Observatoire de Paris s’agite et semble nous montrer de son doigt inquiet la perturbation magnétique qui vient enflammer silencieusement au loin le ciel glacé des régions scandinaves.
En général, l’organisation humaine reste étrangère à ces manifestations magnétiques, que certaines races d’oiseaux semblent ressentir. Mais il y a quelques exceptions. Lizzie en était une, et des plus rares. C’était une véritable aiguille aimantée, non plus de métal, mais de chair.
Le matin, à l’aurore, le soir, en s’endormant. l’après-midi, aux heures de sieste, certains jours du mois, vers la nouvelle lune, à certaines époques de l’année où les radiations invisibles du soleil, les rayons ultra-violets et les effluves électriques sont les plus fortes, au moment des perturbations magnétiques et des aurores boréales, elle se sentait intimement agitée, troublée d’une sorte de fièvre intérieure avec tendance à la somnolence, éprouvant dans cet état une sensation de bien-être incertain qui, pour un rien, se serait terminé par une crise de larmes. Les biographes de Bacon rapportent que le philosophe chancelier tombait en faiblesse au moment d’une éclipse de lune, qu’il connût on non l’événement, et que sa vie, suspendue pendant tout la durée du phénomène, reprenait aussitôt après, sans laisser de traces de la syncope. Bayle éprouvait des convulsions en entendant jaillir de l’eau. Marie de Médicis se trouvait mal à l’aspect des roses. Qui découvrira jamais les sources cachées des sympathies, des antipathies et des pressentiments ?
Il y avait dans ses yeux une sorte d’électricité latente. Certain soir, sa mère avait été effrayée en voyant dans l’obscurité ses prunelles briller d’une lueur fauve, comme celles d’un chat. Quelquefois, sa chevelure crépitait d’étincelles électriques. Elle sentait, elle annonçait les orages, les tempêtes, plus sûrement que le meilleur baromètre. C’est à cette impressionnabilité que Lizzie devait son surnom d’Electra. Elle habitait un château de Touraine, occupé depuis de longues années par sa famille, était presque toujours seule, son frère complétant alors ses études en Allemagne, et ses parents, qui l’adoraient, la laissaient libre en tous ses caprices. Le domaine était isolé à plusieurs kilomètres du village le plus proche, entièrement clos de murs, avec un grand bois au bout du parc, des prairies verdoyantes parsemées de fleurs champêtres, et un ruisseau qui, en certains points, était assez profond et se terminait par une pièce d’eau dont l’extrémité revenait dans le voisinage du château. Un petit port d’embarquement avait été ménagé au bout d’une allée, et dans les belles soirées d’été la jeune fille aimait souvent détacher sa barque, capitonnée à la façon des gondoles vénitiennes, et se laisser flotter sur le miroir de l’onde à la douce clarté de la lune versant du haut des cieux une blanche rosée de lumière.
Son père était un savant passionné pour la physique. Dans sa bibliothèque, ce qui dominait surtout, c’étaient les ouvrages des grands physiciens, des profonds chercheurs du dix-neuvième siècle, auxquels l’humanité est redevable de tant de découvertes utiles, et sans lesquels nous n’aurions eu ni chemins de fer, ni télégraphes, ni téléphones, ni photographie, ni presque aucune de ces inventions dont nous nous servons tous les jours avec l’ingratitude la plus injuste pour les travaux auxquels nous les devons. On y remarquait, sans distinctions de frontières, les noms des savants illustres appartenant à tous les pays. Cette bibliothèque était en même temps un cabinet de physique muni d’un grand nombre d’appareils, où il s’exerçait lui-même à certaines expériences intéressantes.
Il avait une préférence marquée pour le physicien Némo, depuis que celui-ci s’était rendu célèbre par ses recherches et ses découvertes sur l’électricité atmosphérique qu’il était allé étudier jusqu’à de grandes hauteurs au-dessus des nuages dans plusieurs ascensions aérostatiques faites en diverses saisons et à toutes les heures de la nuit et du jour. Il s’intéressait particulièrement à cette étude et partageait l’opinion originale et peut-être exagérée émise au dix-huitième siècle par l’abbé Poncelet dans son curieux ouvrage, portant pour titre assez bizarre “La Nature dans la formation du tonnerre et la reproduction des êtres vivants.” Il était entré en correspondance avec le savant et ne cachait à personne son admiration pour ses travaux personnels faits en dehors des cadres officiels et pour son caractère indépendant et désintéressé.
*
On était alors au milieu du mois d’août. La journée avait été chaude et l’air était électrisé. Tandis que son père s’émerveillait, dans son cabinet de physique, à la réussite d’expériences rendues faciles par l’état de l’atmosphère, Lizzie, singulièrement nerveuse, était sortie dans le parc ombragé par les cèdres et les marronniers aux branches épaisses et sombres. Puis elle était descendue lentement jusqu’au fond du parc, jusque vers une petite anse du ruisseau qu’elle affectionnait particulièrement pour sa solitude absolue, qui se trouvait doublement enfermée de toutes parts, à l’abri des vieux murs d’un moulin abandonné, et où quelquefois elle aimait à se baigner, aussi sûre d’être seule que dans la salle de bains la plus hermétiquement fermée.
Elle se plongea dans l’onde avec volupté.
L’eau, assez froide à cet endroit peu éloigné de la source, caressait sa chair délicate et impressionnable, et la belle adolescente était là depuis quelques minutes, s’amusant à se baisser et à se relever, à s’étendre, à se coucher, à créer des vagues en écartant les bras, à imiter des mouvements de natation difficiles à exécuter dans une eau peu profonde, lorsqu’un bruit léger vint frapper ses oreilles et jeter l’alarme dans son cœur. Elle s’arrêta soudain, et entendit comme une pluie fine tombant sur des feuilles. Cependant, le ciel était d’un bleu parfait, le soleil devait être éclatant derrière les arbres, et aucun nuage ne pouvait expliquer la pluie. Elle s’était relevée, toute droite, avait fait quelques pas vers la rive, et allait sortir de l’eau pour se précipiter dans la cabine du vieux moulin. Tout à coup, devant elle, au-dessus de la clairière, en plein ciel, elle vit arriver directement vers elle un ballon dont la nacelle portait un homme aux grands yeux émerveillés et stupéfaits.
Devant cette vision, elle s’était arrêtée un instant, comme hypnotisée, et en ce très fugitif instant, le voyageur aérien avait eu devant lui, dans son geste pudique, la gracieuse Vénus de Médicis.
Cette scène n’avait certainement pas duré une seconde.
D’ailleurs, le ballon avait continué sa route céleste en décrivant une courbe dans le même plan vertical. La pluie fine que Lizzie avait entendue, c’était la chute de quelques poignées de sable jeté par le voyageur aérien pour ralentir la descente de l’aérostat, lequel, arrivé à une cinquantaine de mètres du sol, et légèrement délesté, était remonté aussitôt à plus de cent mètres en continuant sa route. La petite baigneuse s’était cachée, rhabillée, dans le vieux moulin, et n’osait plus en sortir. Son cœur battait à se rompre. Ses joues et ses oreilles empourprées devaient ressembler à l’écarlate de la pomme d’api. Ses jambes ne la soutenaient plus. Lorsqu’elle se décida à partir, elle s’aperçut qu’elle ne pouvait plus marcher et, malgré tous ses efforts, elle dut s’arrêter et s’asseoir au bord de l’allée qui conduisait au château.
Elle était là depuis longtemps sans doute lorsque sa mère anxieuse arriva.
« Nous commencions à être inquiets de ta longue absence, s’écria-t-elle, en l’embrassant. Je t’ai cherchée partout. Mais qu’as-tu donc ? Es-tu souffrante ? »
Lizzie fit un effort pour se relever et s’appuyer au bras de sa mère.
« J’ai pris un bain, répondit-elle, et peut-être l’eau est-elle trop froide. Je me sens comme paralysée.
– Combien de temps es-tu restée dans l’eau ?
– Cinq minutes environ.
– Non. Ce n’est pas cela. C’est nerveux, ma chérie, encore, et toujours. Oh ! ces nerfs… Viens. Veux-tu que je te porte ? Et puis, tu ne sais pas ? Ton père a une visite, et je suis sûre qu’elle t’intéressera. »
Lizzie ne répondit pas, demeurant toute troublée.
« Devine qui c’est ? Inutile. Tu chercherais jusqu’à l’année prochaine. Eh bien, c’est M. Némo, oui, Némo lui-même, notre auteur favori. Et vois un peu le hasard ! Il nous tombe du ciel. Imagine-toi qu’il a fait aujourd’hui l’une de ses curieuses ascensions scientifiques dont tu as lu quelques relations. Il est parti ce matin de Paris, et son ballon s’est arrêté à deux cents mètres du château. Juge de la joie de ton père ! »
En arrivant a la maison, Lizzie se retira dans sa chambre et se mit au lit. Un violent mal de tête tenaillait son cerveau. Le savant voyageur, invité à rester jusqu’au lendemain par la plus généreuse hospitalité, avait accepté, avec un secret espoir peut-être d’être présenté à la jeune fille, mais aucune supplication ne réussit, le lendemain même, à la faire descendre au salon, et Némo dut prendre congé de “son cher collègue” sans l’avoir revue.

Il y avait un an que ces événements s’étaient passés lorsqu’à la suite d’un congrès scientifique où ils s’étaient rencontrés, les deux savants revinrent ensemble au château. La présentation fut faite très naturellement et suivant les usages habituels. Némo, dont la célebrité avait encore grandi, fut invité à rester quelques jours. Lizzie ne put jamais s’apercevoir s’il se souvenait de la vision fugitive, si elle avait été le jouet d’un rêve, s’il avait regardé sans voir, s’il doutait que ce fût elle, et c’est avec un plaisir sans ombre qu’elle écoutait à table ses conversations savantes et ses aperçus originaux sur les phénomènes de la nature, sur l’électricité, sur les bizarreries de la foudre, sur les facultés de l’organisme humain, sur les perceptions des oiseaux et des insectes, sur les sens que nous ne possédons qu’à l’état rudimentaire et qui sans doute sont complètement réalisés en d’autres mondes.
L’astronomie la séduisait au-delà de toutes les autres sciences, et elle aimait y ramener la conversation.
Un soir, les causeries prolongées après le dîner sur les distances inimaginables des étoiles, dont la lumière emploie des années et des années à nous arriver malgré sa vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde, avaient surexcité les imaginations, et c’est en vain que l’on s’était essayé, par des comparaisons, à concevoir, à suivre par la pensée, la marche du rayon de lumière de l’étoile Véga de la Lyre, volant avec cette vitesse pendant vingt-et-un ans et huit mois pour traverser la distance qui s’étend de cet astre à la Terre. On avait eu beau chercher, s’ingénier à voyager sur ce céleste rayon de lumière, on avait fini par avouer la faiblesse de notre compréhension humaine devant les grandeurs de l’infini.
*
La nuit était calme et silencieuse, le clair de lune était intense et faisait filtrer à travers les arbres de lumineuses traînées se terminant en larges taches blanches sur le sable des allées. Les petites étoiles étaient invisibles, effacées par la grande clarté du firmament, mais les plus brillantes étincelaient comme des diamants, surtout l’éclatante Véga, qui dans cette tiède soirée du mois d’août planait au zénith, semblable à une divinité protectrice souriant avec indulgence du haut des cieux aux rêves transitoires des habitants de la Terre. Lizzie s’était rapprochée de Némo, qui expliquait à sa mère l’alignement des étoiles du Cygne, de la Lyre, de l’Aigle et du Dauphin, si faciles à reconnaître dans cette charmante mythologie céleste des constellations d’été.
« Oh ! fit-elle, le rayon de lumière de cette Véga est parti de là avant ma naissance, car c’est justement demain que j’aurai mes vingt ans. Eh bien, tout à l’heure, je revoyais par la pensée, je parcourais en esprit ces vingt années de ma vie, depuis mon enfance, pendant les études du pensionnat et depuis ma sortie de pension, et je m’apercevais que j’ai déjà beaucoup vécu. Il m’a même semblé que je commençais à comprendre ainsi la durée du voyage du rayon de lumière. Maintenant, ajouta-t-elle, je vous demande la permission de vous laisser un instant. J’ai trop lu aujourd’hui, beaucoup trop. Ma tête est lourde. Je vais faire ma petite promenade sur notre petit lac.
– Seule ? répliqua Némo.
– Mais oui, à moins que mes parents m’accompagnent, ce qui est rare. Je détache ma barque, je quitte le rivage, je rame, je rêve aux étoiles, et je reviens. L’air du soir est délicieux par des nuits comme celle-ci.
– Est-ce que la présence d’un importun tel que moi vous gênerait ? Mais, au fait, ne pourrais-je pas ramer, et n’aimerez-vous pas à être, pour un soir, simple contemplatrice ?
– Pour cela non. J’adore l’exercice, et ce mouvement des bras m’amuse. Si pourtant cette promenade peut vous être agréable, ce serait à une condition : je ramerais, vous vous placeriez en face de moi, comme mon frère lorsqu’il m’accompagne, et puis, si je ne vous ennuie pas, je vous demanderai peut-être quelques explications sur Andromède. »
La barque flottait sur le miroir du lac depuis une demi-heure. Apres avoir longtemps ramé, Lizzie avait laissé retombé ses bras sur les avirons abandonnés ; tout corps svelte et élégant était enveloppé de lumière lunaire ; ses cheveux d’ébène s’étaient un peu détachés sur les épaules ; la blancheur de son cou, la coloration tendre de son visage, l’éclat de ses yeux, ressortaient comme une divine image de vie sur le fond vague de l’atmosphère indifférente. Apres avoir parlé des mondes inconnus, des astres lointains inaccessibles, des révélations enchanteresses de l’astronomie, ils se taisaient tous les deux, aussi silencieux que la nature. La jeune fille était belle. C’était une fleur exquise, exhalant un voluptueux parfum, plus doux que celui des lys et des roses. Le savant, le penseur, avait devant lui une vision à la fois céleste et terrestre. Attiré par un charme irrésistible, il avait glissé de son banc, s’était trouvé à genoux devant Lizzie, lui avait tendu les bras. Les étoiles de la Lyre planaient au zénith, la clarté de la Lune glissait sur l’onde, la nature était silencieuse.
« Vous êtes belle, fit-il. Je subis la loi de 1’attraction. J’ai un culte pour la beauté féminine. C’est ce qu’il y a de plus parfait dans la création. Et vous m’apparaissez comme une éclatante personnification de cette beauté. »
Se rapprochant plus encore en se relevant, son visage s’était trouvé à la hauteur de celui de Lizzie. Il passa doucement son bras derrière ses épaules et l’attira légèrement, et aussitôt leurs lèvres se rencontrèrent.
À ce moment inattendu, une commotion encore inconnue pour elle traversa tout son être frémissant, un trouble stupéfiant l’envahit, sa tête tomba en arrière tandis que ses yeux à demi voilés se fermaient en recevant le rayon lumineux de l’étoile zénithale. Son compagnon ressentit qu’elle buvait en quelque sorte son baiser, que ses lèvres, presque inertes pourtant, restaient délicieusement attachées aux siennes. Elle éprouvait la sensation d’un breuvage enivrant qui subtilement aurait coulé dans ses artères, ses veines et ses nerfs, et l’aurait pénétrée tout entière. Alors, elle prit entre ses mains la tête de celui qu’elle venait de charmer, l’embrassa elle-même d’un baiser plus tendre et plus enivrant encore que celui qu’elle avait reçu, et, dans l’extase de cette sensation, la vierge tremblante glissa évanouie au fond du bateau.
Némo la retint dans ses bras.
« Lizzie, s’écria-t-il, ne vous endormez pas, ouvrez vos yeux, regardez notre étoile. Véga ! Véga ! ne la reconnaissez-vous pas ?
– Oui, soupira-t-elle, en reprenant ses sens, je la vois ; nos regards se confondent avec le sien. Oh ! ajouta-t-elle, si j’étais morte tout à l’heure ! Quelles délices ! Mon ami, continua-t-elle, il serait doux de mourir en ce moment. Ce serait si facile. Un simple mouvement dans ce bateau, en nous enveloppant ensemble dans nos bras. Nous glisserions. Quelle volupté ! Qu’est-ce que la vie ? Rien, à côté de l’impression que je viens de ressentir… que… je n’avais jamais éprouvée…
– Mourir en de tels moments ! Belle et divine amie, ce serait doux, peut-être enchanteur. Mais non. Vous êtes à l’aurore. Il faut vivre, au contraire, pour retrouver ces instants exquis. Savons-nous ce que la mort nous donnerait ?
– Jamais, répliqua-t-elle, je n’éprouverai une seconde sensation pareille. »
Elle tremblait comme la feuille des peupliers agités par la brise au bord du lac, elle vibrait comme l’aiguille aimantée oscillant fiévreusement pendant les tempêtes magnétiques. Il voulut reprendre ses mains dans les siennes ; elles avaient la froideur du marbre. N’osant plus effleurer ses lèvres, il l’entoura de ses bras et lui plongea un baiser dans le cou. Mais elle frissonna subitement encore en un tel frémissement qu’il craignit un nouvel anéantissement. Alors, il prit ses deux mains, la contempla en silence, puis reprit la conversation interrompue ; il lui montra Andromède, Persée, qui à leur tour s’étaient élevés dans le ciel et qui symbolisaient dans leurs aspects l’un des plus gracieux épisodes de la mythologie grecque. Et, ayant pris les rames à son tour pour rentrer à la villa : « Jamais, se disait-il, je n’ai compris comme ce soir l’influence du premier baiser. »
Pendant toute la nuit, il n’eut qu’une vision, qu’une image, qu’une pensée, qu’un rêve… Lizzie !… Electra !… Vénus de Médicis…

Le lendemain matin, dès la première heure, Némo avait quitté le château, et lorsque Lizzie, rêveuse, descendit au salon, on lui apprit son départ.
Mais les deux existences s’étaient nouées. Elle l’avait aimé silencieusement pendant plus d’une année ; elle l’admirait, I’estimait plus que tous les autres hommes ensemble ; elle lui avait donné son âme en un inoubliable baiser d’amour ; elle s’était sentie envahie jusqu’aux mœlles par sa forte et pénétrante influence ; il l’avait vue, dans une chaste mais complète nudité, en une céleste rencontre que nul être humain n’aurait pu prévoir ni empêcher ; elle se sentait à lui, à lui tout entière, et elle vivait en lui pour toujours, sans jamais pouvoir songer à aucun autre homme. Et c’était un permanent bonheur pour elle de sentir qu’elle ne pouvait être qu’à lui, qu’elle n’aimerait jamais que lui.
*
Je ne connus toute cette histoire que quelques années après, lorsque, rendant visite à Némo en ce château de Touraine qu’il habitait, j’appris à la fois la mort prématurée des parents de Lizzie et l’union des deux amoureux. Sur la pelouse, dans le parc, en une sorte de bosquet un peu retiré, on admirait une belle statue de la Vénus de Médicis, et il y avait entre la jeune femme et cette beauté classique que tous les artistes ont admiré à la tribune de Florence ou dans les nombreuses reproductions qui en ont été faites, une sorte de ressemblance intime si transparente que je ne fus point surpris d’entendre souvent Némo appeler sa compagne “Mademoiselle de Médicis.”
Certain jour de confidence, je crus même comprendre qu’il s’était intéressé à vérifier l’absolue ressemblance, avait fait des comparaisons, pris des mesures, constaté la presque identité. Cette élégance et cette délicatesse exquise de toute cette suave organisation féminine me parurent à moi-même, d’ailleurs, singulièrement appropriées aux dons spéciaux de cette sensitive animée, qui vibrait si vivement sous toutes les influences physiques et psychiques. Ces bras, ces mains, ces doigts, ces lèvres, ces yeux, semblaient appartenir à un organisme électrique recueillant en les décuplant, en les centuplant, les ondulations éthérées qui lui arrivaient des âmes et des corps et les communiquant à son tour en manifestations ardentes et passionnées, éperdument et sans réserve.
Le grand artiste m’entretint plus d’une fois de ces facultés anormales et singulières, qu’il avait observées comme s’il se fût agi d’une étude d’histoire naturelle ou de physique vitale, et il en avait tiré une conclusion assez curieuse sur un aspect spécial de l’évolution de la race humaine. Pour lui, la femme était un être graduellement affiné par le désir, et qui, de siècle en siècle, avait acquis, supérieurement à l’homme, une sensibilité de plus en plus exquise de tout son système nerveux. Dégagée depuis longtemps, dans les familles aisées, des préoccupations de la vie matérielle, des serres de l’ambition, des conflits de l’intérêt, des luttes perpétuelles dont les hommes restent les esclaves, vivant en un rêve contemplatif depuis les jours disparus des nobles châtelaines reléguées au fond des castels, elle était devenue la sensitive dont il avait cueilli la fleur la plus suave, et il éprouvait pour elle une sorte de culte dans lequel le respect s’unissait à l’admiration et à l’amour.
Il y avait là un type de femme nous montrant un être sensible aux radiations connues et inconnues du cosmos, type d’une nervosité transcendante, dont jamais aucun homme n’approchera.

J’eus plusieurs fois l’occasion d’observer moi-même ces curieuses facultés. C’était un soir, et Lizzie, au piano, jouait une sonate de Beethoven. Les cordes de cet instrument banal semblaient être devenues celles d’une lyre ou d’une harpe enchantée, et nous croyions entendre un chant angélique nous arrivant des cieux. En un certain moment, les accords frémissants traduisirent avec un sentiment si intense la passionnée douleur dont l’auteur avait été ému en écrivant ces phrases musicales, que je vis les yeux de mon ami mouillés de pleurs et ses mains crispées sur les bras de son fauteuil. Tout à coup, l’artiste, plus émue encore, s’arrêta en déclarant qu’il lui était impossible de continuer.
« C’est trop beau, c’est trop immense, » fit-elle.
Et nous causâmes.
Elle nous dit alors : « Ce n’est pas ma faute. Je suis comme la lentille d’un microscope qui voit trop gros… ou d’un télescope qui traverserait les nuages… car, en vérité, la faute en est au Soleil… à ses taches. Oui, il y a en ce moment une tache géante sur notre éclatant foyer. »
Depuis plusieurs jours, le ciel était resté obstinément couvert, et il eût été difficile de constater le fait. Le lendemain, j’épiai toute la journée une éclaircie et, vers le soir, l’astre avant enfin brillé, je pus apercevoir, à l’œil nu, au soleil couchant, un point noir vers le centre du disque rouge. Les journaux nous apprirent, quelques jours après, qu’il y avait eu, précisément à cette date, une belle aurore boréale et une forte perturbation magnétique.
Une autre fois, nous étions à table, devisant tranquillement de choses et autres, lorsque Mme Némo porta soudain sa main sur ses yeux, les masquant comme s’ils eussent été éblouis par une trop vive lumière.
« Mon oncle ! s’écria-t-elle.
– Eh quoi ? Qu’y a-t-il ?
– Mon oncle vient de mourir noyé, » poursuivit-elle, en se levant de table en proie à la plus perplexe agitation. Et elle nous décrivit les angoisses d’une agonie dans les flots…
Quelques jours après, on apprenait cet accident, arrivé pendant une visite à une usine hydraulique, en Espagne.
Je me souviens aussi d’un rêve prémonitoire qu’elle nous avait raconté, également à table, par une radieuse matinée, et dans lequel elle avait assisté à une effroyable collision de chemin de fer. La catastrophe arriva quinze jours après, exactement sous la forme qui nous avait été décrite, à la sortie d’un tunnel et dans une tranchée sans issue immédiate.
Mais on pourrait écrire tout un livre sur les facultés étranges et anormales de la belle Electra. J’ai seulement voulu rapporter ici un épisode intéressant destiné à montrer que certains êtres nous font entrevoir des forces cosmiques inconnues, avec lesquelles leur organisation très affinée les entretient en un mystérieux rapport.
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(Camille Flammarion, in The New York Herald, European Edition, n° 24688, Easter Number, dimanche 27 mars 1904. À notre connaissance, cette nouvelle est restée inédite en volume)



































