C’était un marin dont le front ridé témoignait de longues nuits passées sur le pont de son vaisseau à regarder les étoiles ; mais, à travers l’empreinte des fatigues, on remarquait les signes d’une profonde tristesse. Provenait-elle de la philosophie qu’apporte l’expérience des voyages autour du monde, ou de quelque chagrin vivant enseveli dans son sein comme un polype au fond de l’Océan ? Ses plus intimes connaissances n’en savaient rien. De même que le corsaire de Byron, le capitaine Roscoff, qui avait été corsaire lui aussi, ne trahissait pas ses mystères. Un soir néanmoins, la tête échauffée par le rhum, à table auprès d’amis d’enfance retrouvés après vingt ans, et dont les récits d’amour venaient d’animer la conversation, il se montra moins discret.
« Voyons, capitaine, dit l’un d’eux, as-tu aimé ? Conte-nous une de tes bonnes fortunes ; crois-tu à la constance, toi ?
– La constance, non, je n’y crois pas, et j’ai de bonnes raisons pour cela, répondit-il brusquement.
– Tu parles comme si tu avais enterré une de tes maîtresses et dansé, après, un pas de bourrée sur sa tombe.
– J’ai fait pis, repartit le capitaine, avec un air sombre.
– Comment ! pis ? que diable as-tu donc fait ? Dis-nous cette aventure ; allons, laisse briller quelques éclairs dans la nuit dont tu t’enveloppes ordinairement ; illumine ton Sinaï.
– Écoutez, reprit le capitaine, en avalant un nouveau verre de rhum qui sembla faciliter le passage au secret dont il paraissait oppressé. Il y a une fatale histoire d’amour dans mes souvenirs ; j’ai survécu, et de quelle façon, grand Dieu ! à la perte d’une femme que j’adorais. Je me suis plongé depuis dans les délices que m’ont offertes les aimées d’Égypte, les bayadères de l’Inde et les danseuses de l’Opéra de Paris ; mais je ne puis étourdir ma mémoire ; un affreux tableau revient se placer sous mes yeux dans les instants où je cherche l’oubli. Je le vois à présent… tenez… il est là… »
Les yeux du capitaine parurent égarés, comme dans une hallucination.
« Un jour, reprit-il en revenant à lui, je me promenais sur le marché de Constantinople ; on y amena une jeune Grecque d’une admirable beauté ; elle avait seize ans au plus. Figurez-vous la perfection de la Vénus de Praxitèle. Jamais les anciens sculpteurs de son pays n’ont créé de statue plus achevée. J’achetai cette enfant, et j’en devins bientôt éperdument amoureux. Zulmé, ayant perdu toute sa famille au milieu d’un massacre exécuté par les Turcs dans une petite ville des côtes, ne tarda pas, grâce à mes soins protecteurs, à reporter sur moi, non pas son maître mais son esclave, toutes les affections de son âme naïve. Je savais le grec, je lui parlai son langage. Elle m’aima bientôt autant que je l’aimais. Quel bonheur c’eût été pour moi d’habiter avec elle quelque île de la Méditerranée, et là de m’enivrer sans cesse de son amour ; mais je me trouvais forcé de suivre une autre destinée. Je commandais un bâtiment monté d’hommes appartenant à toutes les nations et faisant le métier de pirates. On me connaissait comme Surcouf dans les mers des Indes ; la gloire, dont quelques prises éclatantes avaient entouré mon nom, l’espoir d’un riche butin, le désir de prodiguer à Zulmé toutes les jouissances de la vie asiatique, me relancèrent sur l’immensité des eaux. Zulmé voulut m’accompagner, je cédai à ses désirs ; combien en effet il m’eût coûté de partir seul !
Nous fîmes voile vers Pondichéry. La traversée fut heureuse d’abord ; le vaisseau marchait bien. L’étoile des corsaires nous guidait ; nous nous emparâmes même d’un infâme négrier après quelques heures de combat ; nous revendîmes les nègres plus tard à un de ces négociants de Nantes qui font la traite en secret, les misérables ! Ce fut une bonne affaire. J’avais sauté le premier à l’abordage malgré les prières de Zulmé ; ma troupe me savait brave ; il fallait montrer que le mariage ne m’avait pas amolli. Je reçus une légère blessure au bras, que Zulmé guérit avec le baume de ses baisers. Elle m’assura qu’elle se serait jetée à la mer si j’avais été tué, et moi je lui dis que, si elle venait à mourir, je renoncerais aussi à l’existence. Zulmé, tourmentée par les chaleurs du tropique, était tombée malade ; je ne quittais pas son chevet. Le vaisseau courait sur la foi de mon lieutenant.
Il arriva que mon lieutenant, qui connaissait peu ces mers, nous laissa dériver dans un golfe de récifs. Une nuit, nous allâmes donner sur un banc de corail. Réveillé en sursaut par le choc (la fatigue des veilles m’avait endormi un moment), je m’élançai sur le pont et je vis toute l’imminence d’un naufrage. Les vagues en furie poussaient le vaisseau contre des rochers à fleur d’eau, et toute la nuit je crus qu’il se brisait en éclats à chaque minute.
Lorsque le jour fut venu, je compris l’horreur de notre position. Un rocher, dont la crête étendue et semée de quelques îlots boisés s’élevait un peu au-dessus du niveau des vagues, à quelque distance, me parut le seul refuge que nous eussions. Je fis détacher la chaloupe ; j’y mis des hommes que j’envoyai reconnaître cette île dangereuse. Ils revinrent nous apprendre que l’on y pouvait aborder avec la chaloupe ou à la nage, mais non pas au moyen du vaisseau. Je pris le parti d’y faire débarquer tour à tour mes hommes et mes provisions. Nous commençâmes par les provisions, que l’eau de mer envahissait. Ce débarquement nous occupa tout le jour. Zulmé était si souffrante que j’attendis l’heure où elle sommeillait pour la faire transporter au plateau ; mais au moment où je me disposais à partir avec elle, après être resté le dernier sur le vaisseau, selon le devoir d’un capitaine en ces occasions, une violente rafale éloigna la chaloupe ; la mer, sourdement agitée par une tempête, se gonfla et secoua sa crinière d’écumes en hurlant comme une lionne en fureur. Le vaisseau échoué, emporté tout d’un coup comme par enchantement, fila sur les flots orageux avec une incroyable vitesse, dans un sens opposé au rocher. En peu de temps, nous perdîmes nos compagnons de vue, et je demeurai seul près du lit de Zulmé, sur un vaisseau démâté, entrouvert, errant au gré des vagues et du vent.
Cette position affreuse, que je ne pus cacher à Zulmé, l’effraya moins que moi. Si malade qu’elle était, elle n’avait pas de forces contre la mort. Elle suspendit ses bras à mon cou en disant avec résignation :
« Notre heure est venue. »
Je tâchai de ranimer son espoir. Soudain, une affreuse pensée me saisit. J’avais fait décharger toutes les provisions ; il ne restait rien dans le vaisseau que quelques bouteilles de rhum et deux ou trois biscuits secs dans l’armoire de ma cabine. La faim, avec toutes ses angoisses, allait nous assaillir. Zulmé demanda à prendre son repas accoutumé ; je trempai dans un peu d’eau qui restait les biscuits oubliés, et je lui en portai un morceau imbibé ; elle s’aperçut de notre indigence ; et, soupirant, elle me proposa de s’attacher à moi avec toutes ses écharpes réunies, et, enlacés dans un pagne étroitement serré, de nous précipiter dans les flots. L’espérance qui n’abandonne jamais les marins me retenait encore ; je lui dis qu’il serait toujours temps de mourir. Une brise carabinée semblait nous pousser vers la terre.
Nous passâmes un jour encore dans ces cruelles transes. Le biscuit diminuait ; moi, je prenais du rhum ; je ne touchais pas à la nourriture de Zulmé. Le lendemain, le dernier morceau de biscuit se trouva consommé ; les tiraillements de la faim se firent bientôt sentir au faible estomac de cette pauvre femme ; elle expira dès les premières atteintes. Vous exprimer quelle fut ma douleur et combien de larmes je versai sur le corps de Zulmé serait au-delà de mon pouvoir. Il me parut odieux de la jeter à la mer pour qu’elle devînt sous mes yeux la proie des requins qui se jouaient dans le sillage du vaisseau. Je promis de la garder là, avec moi, jusqu’à ce que la mort vînt me glacer près d’elle, si aucun secours ne m’arrivait et ne me permettait de l’emporter pour la faire déposer en terre sainte. Vous savez que j’ai la dévotion des marins.
Ma robuste constitution et le rhum que j’avais pris en quantité me soutinrent encore jusqu’à la fin du jour, mais bientôt un horrible appétit s’empara de moi. Je fouillai encore une fois le vaisseau du haut en bas ; rien à manger, rien ; je ne rencontrai qu’un peu de beurre salé laissé dans quelques ustensiles de cuisine. Quels mets pouvais-je y apprêter ? Je vis qu’il fallait me résigner à mourir de faim, et je revins m’asseoir près de ma chère Zulmé. Je la regardais avec un œil d’envie.
« Heureuse Zulmé, m’écriai-je, tu ne souffres plus ; nous allons être réunis pour toujours. J’ai beau interroger l’espace, aucune voile ne paraît. J’aurais voulu conserver ton beau corps, selon l’usage égyptien, dans une caisse parfumée, et j’en aurais fait l’objet de ma constante adoration. Il vaut mieux après tout que nous reposions ensemble sous le vaste linceul de l’Océan. »
Dans ce moment, la faim cria plus fort du fond de mes entrailles ; une voix, une voix de démon sans doute mêlée à un ouragan qui passait, me jeta dans le cerveau une épouvantable idée. Ce corps si frais encore et si beau, cette chair ravissante colorée par les derniers reflets de la vie, comme la neige des montagnes au coucher du soleil… Vous comprenez, messieurs ; combien de récits de naufrages vous ont appris ces horribles expédients ! N’avez-vous pas lu dans le poème de don Juan de lord Byron, le récit d’une de ces effroyables aventures ? Je repoussai ces suggestions d’une puissance infernale ; je saisis un poignard indien que je portais toujours sur moi, décidé à me percer le cœur, plutôt que de céder à ces tentations ; mais il me restait encore une bouteille de rhum de vieux Jamaïque. Je ne jugeai pas à propos d’abandonner cette liqueur aux poissons, qui en connaissent peu l’usage ; donc, je la bus en fumant mes derniers cigares.
Que se passa-t-il ensuite ? comment osai-je assouvir ma faim ? Est-il bien vrai que Zulmé, dont le matin je n’avais pas voulu livrer le corps aux requins, trouva chez son avide amant lui-même un sépulcre monstrueux ?… À peine ce criminel festin était-il fini que la mer, irritée apparemment, acheva d’enfoncer le vaisseau. Fendu en deux, il s’affaissa, et je fus emporté par les vagues. Je nageai longtemps ; à l’instant où mes forces se perdaient, je mis la main sur un débris auquel je m’attachai. Je demeurai le reste de la nuit ballotté par les flots et luttant contre eux, cramponné à ma planche de salut. Quelle nuit ! Les requins m’effleuraient en passant et me menaçaient des triples rangées de dents de leurs mâchoires. Un d’eux avala quelque chose qui ressemblait à un corps humain et flottait près de moi. C’était Zulmé ! Morte, elle me sauva de nouveau la vie ; car j’étais dévoré si le requin ne s’était accommodé du reste de mon dîner. Des oiseaux voraces tournoyaient sur ma tête, et par leurs cris semblaient s’appeler afin de dérober une proie aux monstres de l’abîme. Je fus recueilli dans cet état, presque à demi mort, par des pêcheurs d’une petite île sur le bord de laquelle me portèrent les courants.
Voilà donc, mes amis, quelle est la lâcheté de l’existence ! moi qui, devant les autres hommes, me suis battu si vaillamment, qui ai affronté tant de coups de sabre et de fusil, animé par l’idée de la victoire, par le désir du pillage, par l’amour-propre de chef, moi, le capitaine Roscoff, dont le nom fait trembler la Compagnie des Indes, j’ai frissonné devant une mort solitaire, au milieu de l’Océan ; moi, le plus amoureux des mortels, je me suis nourri de ma maîtresse comme un ver de la tombe ; mes dents ont eu la barbarie de transpercer sa blanche peau, sa peau si tendre, dont mes lèvres caressantes redoutaient autrefois d’effleurer l’épiderme ! Telle est la vie, hélas ! »
Le capitaine Roscoff se tut et acheva de vider la bouteille de rhum placée à côté de lui.
« Terrible histoire en effet ! dit un des interlocuteurs ; manger sa maîtresse ! c’est bien fort.
– Ne pas lui garder fidélité après cela, voilà le mal surtout, poursuivit un second.
– Vous le voyez, ajouta un troisième, la constance est une chimère, messieurs. »
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(Hippolyte Lucas, in Paris-Londres, keepsake français, Paris : Delloye, Desmé et Cie, 1839 ; ce texte est en réalité un extrait du roman L’Inconstance, tome II [chapitre XXX : « Le Capitaine Roscoff » ; quatrième partie – Lydie], Paris : Werdet Éditeur, 1839. La gravure de John Cousen, d’après une aquarelle de Frederick Clarkson Stanfield, illustre la parution dans Paris-Londres ; il s’agit à l’origine d’une illustration pour le poème de la comtesse de Blessington, « The Storm, » dans The Keepsake for MDCCCXXXIV, London: Longman, 1834 ; on notera au passage que la même gravure servira également à illustrer « Georgina, épisode du naufrage de l’Amphitrite » de Sophie Gay, dans Le Diamant, souvenirs de littérature contemporaine, Paris : Louis Janet, 1844)
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☞ Cette nouvelle a fait l’objet d’une traduction en portugais dans le journal hebdomadaire O Mosaico [Lisbonne], le 13 janvier 1840.
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HIPPOLYTE LUCAS : O CAPITÃO ROSCOFF
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([Hippolyte Lucas], traduction anonyme, in O Mosaico, journal d’instrucção e recreio , n° 45, lundi 13 janvier 1840)




































































































































