*** Nous avons reçu d’un inconnu le conte qu’on va lire. Jamais plus insolente collaboration n’a été offerte à une revue. L’envoi d’un manuscrit pareil, qu’aucune lettre n’accompagnait, témoigne, chez son auteur, d’une effronterie dont les Lettres offrent peu d’exemples. D’autant que le conte est parfaitement dément. Du moins, nous a-t-il semblé tel. Mais comme nul indice ne nous mettait sur la piste du mauvais plaisant, l’impossibilité où nous fûmes de lui frotter les oreilles nous a décidés à insérer le manuscrit tel que nous l’avons trouvé dans notre boîte. Le public appréciera. Et peut-être amènerons-nous ainsi le pince-sans-rire, auquel nous devons cette insanité, à se démasquer et à recevoir le juste salaire dû à son toupet :
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Histoire de l’Être qui était dans la chambre
(Allégorie dans le genre pesant)
Je vais vous raconter l’histoire de l’Être qui habitait la Chambre et qui ne voulut pas en sortir par la grande porte.
Car il y avait une fois la Chambre des Conventions Sociales, qui était une très jolie chambre sise au premier étage de la Maison Sociale, où logent les Puissances Sociales.
Et cette belle Chambre était encombrée d’un très grand nombre de meubles qui étaient les Meubles des Convenances. Tous meubles de style, fort lourds, fort massifs, fort luxueux, droit sortis du Faubourg Saint-Antoine – vrai Louis XIV solennel, vrai Louis XV mousseux, vrai Premier Empire maussade, vrai Louis-Philippe indigent.
Et ils étaient pleins de tiroirs où se trouvaient disséminées les Dignités Sociales, sous l’espèce de peaux d’ânes, de rubans colorés, de toques, de vesses de loup, de petits oriflammes grands comme des accessoires de cotillon, et pourtant susceptibles, par suite d’une magie étonnante, de servir sur les places publiques, pour les réceptions des Souverains – ou des Ministres.
Or, voici quelle était la Loi. Une de ces Dignités, pliée en six comme un proverbe rimé dans une sucrerie, contenait une lourde clé d’or travaillée d’une façon antique, qui ouvrait la grande porte de la Chambre ; les Puissances, qui épiaient l’habitant, savaient toujours s’arranger de manière qu’il ne la trouvât qu’après avoir, au cours de ses fouilles patientes au fond des tiroirs, accumulé un nombre raisonnable de ces Dignités. Le stage de fouille était, il est vrai, abrégé pour l’enfant, le neveu ou le gendre chéri d’une des Puissances. Mais cela va suffisamment de soi.
La grande porte que je vous ai dit s’appelait Porte des Hiérarchies et l’Être qui occupait la Chambre savait pertinemment qu’elle ouvrait sur une longue enfilade de pièces qui composaient le premier étage de la Maison Sociale.
Ces pièces allaient en diminuant de largeur et de hauteur ; dans la dernière, où l’on ne pouvait tenir à plus d’un, le plafond était tombé si bas, les murs s’étaient si étroitement joints que l’occupant devait rester accroupi sur lui-même, la respiration écrasée, et qu’il avait accoutumé de faire sous lui.
Et il était appelé le Maître des Puissances Sociales ; il possédait un grand pouvoir.
Or, il arrivait, à l’époque dont je vous parle, que l’habitant de la Chambre des Conventions Sociales était un Être agité qui se cognait au coin des meubles. Et il bâillait à mourir sur les secrétaires de bois de rose où, cependant, les Puissances Sociales, qui le guettaient par le trou de la serrure, les carreaux des fenêtres, les fentes du plafond et des parois, lui avaient enjoint de fouiller avec ardeur. (Car il faut vous dire que, sous ses dehors de grand luxe et de grand confortable, la Chambre était vraiment dans un triste état de vétusté).
L’Être s’étirait et se roulait de langueur sur le plancher. Et il se souvenait par instants que les Puissances, avant de l’introduire, l’avaient avisé qu’il existait dans le mur de la Chambre une porte interdite, étroitement dissimulée sous le papier de tenture et pratiquée à même les boiseries. Les plus violentes sanctions menaçaient ceux qui s’en seraient soucié.
Et l’Être restait souvent à rêver devant les fentes à peine perceptibles qui marquaient l’emplacement de la porte. Il découvrit, vers ce temps-là, en remuant un mouton de poussière endormi sous un bahut, une grossière petite clé de fer rouillée ; après l’avoir maniée, il eut l’inspiration de l’approcher de la serrure qu’une déchirure du papier faisait pressentir. – Elle entra en forçant.
À ce moment, les Puissances Sociales qui le surveillaient commencèrent à mener un bruit épouvantable pour le détourner, et elles lui criaient de toutes parts à qui mieux mieux : « N’ouvre pas, hé, l’Être ! C’est la Porte du Temps et de l’Espace ! Si tu l’ouvres, tu es foutu ! Va-t-en ton chemin par la Porte des Hiérarchies et laisse là ce petit trou ! L’Être, prends garde à ta vie, c’est la porte du Temps et de l’Espace. »
Et, parmi les voix, l’Être percevait curieusement celle de son Père et celle de son Maître, qui tous deux avaient désigné comme but suprême à son ambition de s’accroître dans l’Espace et de durer dans le Temps. (Mais ils entendaient, pour que vous ne vous y trompiez pas, le Temps chronologique et l’Espace cadastral).
Alors, il tourna la clé et ouvrit la petite porte, qui vint à lui. Et ce qu’il vit et sentit fut vraiment une étrange chose.
En deçà, c’était le petit clos encombré par les meubles. Au-delà, ce fut soudain, encadré dans le mince rectangle de l’ouverture, tout l’Infini sans lumière et rempli de grondement.
Il y avait là ensemble tout le Temps et tout l’Espace. Au seuil de la porte, le plancher manquait tout à coup et l’immensité prenait la place de la division. Il n’y avait plus ni ciel ni horizon, mais un reculement continu qui donnait le vertige. Les yeux, en passant d’une accommodation de courte distance à une accommodation sur l’Infini, exerçaient sur les tempes et sur le front une traction déchirante à laquelle l’Être manqua d’abord succomber. Le vertige venait du reste plutôt de la hauteur et de l’éloignement que de la profondeur.
L’Espace était sans lumière, mais l’ombre, étant originelle, n’était pas la Nuit. Le Temps seul mettait une sorte d’existence dans la perspective ainsi découverte par l’Être, puisqu’il est une immortalité composée de mortalités successives.
La sensation confuse que l’Être perçut d’abord était celle d’un tapage assourdissant, mais qu’il n’arrivait pas à saisir, quelqu’effort d’attention qu’il y mît ; un grondement qui occupait tout l’espace et qui reculait dès qu’on cherchait à l’isoler, au-dessous des frontières du son, comme le bruit continu d’une grande ville.
L’Être fut quelque temps avant de se rendre compte que cela provenait d’un gigantesque et solennel tournoiement de l’Espace, exécuté avec une lenteur incroyable autour d’un axe infini. Il tendit le visage ; l’extrémité de ce tourbillon vint lui lécher la joue droite d’un petit souffle glacé et nauséabond, comme l’haleine qui monte, la nuit, d’un étang séché ou d’un puits abandonné depuis des siècles.
Le vacarme des Puissances avait fui au loin en présence du grondement du Temps et de l’obscurité de l’Espace. Alors, l’Être se retourna, considéra le petit cube encombré de meubles qui était la Chambre des Conventions Sociales. La fatigue que lui causa le resserrement de cet horizon lui donna l’épouvante physique d’y rentrer. Il la voyait à présent comme un de ces décors de théâtre à petite échelle qu’on expose dans les salons d’art.
Il revint, soulagé, à sa vision, avança un pied, tâta le vide et le sentit si profond que l’idée de la chute s’abolit instantanément dans son esprit. Il envisagea une sorte de suspension perpétuelle où pourtant (il ne craignait plus les contradictions logiques), spontanément entraîné par la matière, il progresserait sans fin vers un but placé au-delà des horizons sociaux.
Il se mit en équilibre sur la tranche que faisait le bord du parquet, tira doucement la porte derrière lui, et, poussant un soupir qui fut le premier bruit mortel perçu par le Temps et l’Espace, il se laissa enlever dans l’Infini, parmi le manège solennel et glacial des Éléments.
Les Puissances Sociales perdirent à dater de cet instant-là leur pouvoir magique, les meubles massifs tombèrent en poudre, les murs s’anéantirent et le Maître des Puissances apparut, effaré, en pleine lumière, sous son véritable aspect, celui d’un vieux tousseux plein de goutte et de radotage, assis à cropetons sur un gros tas de merde.

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(Joseph Brigas [pseudonyme de Jean-Richard Bloch], in L’Effort [Poitiers], première année, n° 7, dimanche 25 décembre 1910. L’auteur réutilisera le patronyme de Joseph Brigas pour le personnage principal de son roman Europe du Milieu (Mitropa), publié dans Europe, du 15 décembre 1928 au 15 avril 1929. Illustration de Virgil Finlay)














































