Je vous recommande ce petit détail donné récemment, dans les journaux, d’après une statistique officielle : Le nombre des suicides a doublé depuis 1914. Tout simplement. Jamais, depuis qu’il existe une France, on n’a été aussi heureux d’être Français. Cet excès de félicité dépasse les forces humaines et il y a des tas de gens qui en meurent.
Ce sont généralement des vieillards, dont la tête a blanchi, dont les yeux sont éteints. Ils résistent moins à leurs émotions. On a prétendu que ce qui les oblige à se tuer, eux qui étaient si près de la mort, c’est la réduction de leurs rentes et la cherté de la vie. N’en croyez rien. Comment supposer un seul instant, je vous le demande, qu’on puisse ne pas se trouver le mieux du monde dans un pays qui a fait de la paresse une institution nationale et qui a donné la plus large satisfaction au besoin le plus répandu peut-être de l’âme humaine, le besoin de voler ?
Et quand même ils se tueraient, dans certains cas, par excès de misère et non de bonheur, que nous importe ?
Étaient-ils capables de se mettre en grève, de lancer une bombe, de faire dérailler un train ? Avaient-ils formé des syndicats réclamant, exigeant une augmentation de salaires ou de traitements et une diminution d’heures de travail ? Ils ne savaient ni mendier, ni menacer, ni tendre la main, ni tendre le poing. Pourquoi se serait-on intéressé à eux ?
Ces gens-là qui affectent de crever de faim, au milieu de l’universelle prospérité, qu’ils continuent de vieillir ou qu’ils se décident à disparaître, moi, je suis comme le gouvernement, je m’en f… (Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.)
Nous sommes un peuple joyeux, et si nous faisons faillite, ce sera une faillite joyeuse, avec le sourire. Nous en avons assez, des pauvres et des vieux pauvres. À quoi servent-ils ? Ils tiennent trop de place et ils ne rapportent rien. Nous ne voulons plus que des voleurs aimables et gais, qui dépensent beaucoup et remplissent les théâtres, les palaces. Les voleurs, c’est la richesse d’un pays. Ce sont les seuls qui se laissent voler avec exagération par les commerçants, leurs confrères. La France, pour payer ses impôts et faire aller son commerce, a besoin de voleurs. Heureusement, elle n’en manque pas. Elle n’en a jamais eu autant. La Providence la comble.
Que le diable emporte les pauvres ! J’aime à croire qu’il aura quelques égards pour les riches. Joyeux et pratiques, l’un et l’autre, l’un à l’aide de l’autre. Ainsi, pour en revenir à ces vieux idiots qui, n’ayant pas su s’enrichir et n’ayant plus rien à se mettre sous la dent, hésitent entre une corde et un réchaud, je verrais très bien, non pas qu’on leur accordât quelque secours, puisqu’ils ne sont au fond que de méprisables petits rentiers, mais qu’on mît un peu plus à leur portée et qu’on leur facilitât le suicide auquel ils se résignent. N’avez-vous pas remarqué combien il est malaisé et compliqué de s’envoyer dans l’autre monde ? Simplifions, c’est le progrès. Aidons-les à mourir, ceux que nous ne voulons pas aider à vivre.
Pourquoi le gouvernement, ce gouvernement bienfaisant et tutélaire, devant lequel je m’incline avec respect, ne créerait-il pas (et je sais qu’il s’y prépare) de petits établissements de suicides, vingt ou trente à Paris et une centaine en province, dans lesquels on pourrait choisir son genre de mort et disparaître proprement, par des moyens perfectionnés, et avec un minimum de souffrance ?
Ce serait, direz-vous peut-être, de l’humanité. Moi, je suis comme le gouvernement. L’humanité, je m’en fous. (Je ne sais si je me fais bien comprendre.)
Ce serait de la spéculation. Un pays qui a beaucoup de suicides doit songer à en tirer profit – et je sais, de source certaine, qu’on y songe.
Prenons un exemple. Supposons deux vieillards qui ne sont pas des fonctionnaires, qui n’exercent pas l’enviable profession de prolétaires et dont personne, par conséquent, ne s’occupe. C’est un ménage, un vieux ménage. Le mari a soixante-douze ans, la femme soixante-huit. Après avoir beaucoup travaillé l’un et l’autre, pour gagner peu, – c’est le contraire, aujourd’hui, – ils se sont retirés, en 1912, avec cinq mille francs de rente, et ils faisaient des économies. La guerre est venue, ruineuse de pauvres, et l’accroissement formidable du prix de la vie. Les cinq mille francs de rente sont devenus quinze cents francs. Travailler, c’est impossible. Économiser davantage, c’est impossible. Aucun secours à espérer. Ces deux vieux sont des isolés, des oubliés. Quelle ressource leur reste-t-il ? Mourir. Ce sont des vieillards français.
C’est ici que j’interviens avec mon système. D’abord, je rends le suicide engageant. Je donne envie d’y goûter. Je le dépouille de tout appareil funèbre.
Mes établissements de suicides (je m’exprime comme si j’étais le gouvernement), mes établissements de suicides n’éveillent aucune idée de mort. Elle n’y figure que sous-entendue.
Des locaux agréables à regarder, peints de couleurs claires, décorés d’affiches évoquant un au-delà à la fois confortable et agréable et comme une sorte de villégiature-terminus, dans quelque ville d’os. À la porte de chacun de ces établissements, un aboyeur distingué, chargé d’attirer ou de renseigner les clients, capable de s’adapter, dans ses boniments, à tous les goûts, à toutes les croyances, et de célébrer tour à tour la suprême tranquillité du néant ou les délices imprévues de la résurrection. Nous aurions, bien entendu, des boniments spéciaux par spirites, proférés par des aboyeurs très maigres, des désincarnés.
Vous êtes trop perspicace, mon cher lecteur, pour ne pas deviner où je veux en venir. Notre principale clientèle sera formée par les vieux et, pour la période de début, à part quelques désespoirs d’amour, de plus en plus rares, nous ne comptons que sur eux. Mais, à mesure qu’augmenteront les difficultés de la vie et qu’apparaîtront davantage les supériorités destructives du régime, nous aurons aussi une clientèle de jeunes. La France se doit à elle-même de la rechercher et de la conquérir. Nous espérons bien qu’en 1930 les suicides auront quadruplé et se seront, si j’ose m’exprimer ainsi, rajeunis.
Essayez de voir par vous-même à quel point notre système est pratique et avantageux. Vous entrez. Vous vous trouvez, peut-être pour la première fois dans votre vie, en face d’un fonctionnaire poli. Nous exigeons de notre personnel non pas seulement de la politesse, mais de l’amabilité. Vous dites : « Je désirerais être pendu… noyé… asphyxié… électrocuté… » Nous n’avons aucun parti pris et nous n’imposons aucun procédé. Nous sommes simplement à la disposition des clients qui veulent nous honorer de leur confiance.
Mais quand les établissements de suicides seront complètement organisés et commenceront à avoir, avec le concours de l’État, une clientèle abondante et sûre, nous exigerons rigoureusement de toute personne qui s’adressera à nous qu’elle nous abandonne son cadavre. Qu’en ferait-elle ? Je me le demande, je vous le demande !
Généralement, un homme qui se tue ne se préoccupe guère de ce que deviendra son corps, après son trépas. C’est bien là-dessus que nous comptons.
Nos établissements de suicides (je parle toujours au nom du gouvernement) seront complétés par des usines d’exploitation de cadavres. La voilà, la grande idée, et, j’ose le dire, la plus grande idée du siècle ! Utiliser les cadavres ! Rendre utiles, après leur mort, des gens qui ne l’ont pas été pendant leur vie ! Nous sommes dans une période de gaspillage civique, bureaucratique et électoral, où il faut faire argent de tout, où rien ne doit sembler négligeable pour y arriver. Chacun doit payer à la collectivité sa quote-part, et cet homme que le société a condamné à crever de faim, je trouve admirable qu’elle l’exploite et en tire profit après sa mort.
Je n’entre pas dans les détails. Je me borne à quelques aperçus.
Il ne faut pas songer, évidemment, du moins dans les débuts et d’une manière générale, à employer les corps des suicidés pour l’alimentation. Quand je regarde autour de moi, quand je vois les sentiments des Français à l’égard les uns des autres, j’ai l’impression que nous allons vers l’anthropophagie. (1) Les Russes nous ont ouvert la voie, et, déjà, nous-mêmes, à diverses époques de notre histoire, pendant les guerres religieuses et sous la Révolution, nous avons fait, dans ce retour vers d’anciennes traditions et habitudes, quelques tentatives intéressantes quoique trop isolées. Mais pour créer, à l’aide de nos établissements de suicides, des boucheries humaines ou quelque chose d’approchant, il y aura de sérieux obstacles. Notre clientèle, au moins dans les premières années, sera composée presque uniquement de sexagénaires, septuagénaires, octogénaires. Or, les vieillards, très coriaces, sont difficilement comestibles. En essayant de les débiter par tranches, nous risquerions de ne pas avoir beaucoup d’amateurs.
Mais les os, les dents, pourront être utilisés pour fabriquer du noir animal, des manches de couteaux, etc., et la peau également. J’insiste sur ce dernier point qui intéressera particulièrement les bibliophiles, Le cuir est devenu très cher et les reliures sont hors de prix. Voyez quels avantages il y aurait à augmenter la production et presque sans frais. Il y a déjà eu quelques reliures en peau humaine et même, à ce que l’on assure, mais ce n’est pas absolument prouvé, des tanneries de peau humaine, sous la Révolution. Il faudra généraliser ces procédés et en mettre les produits à la portée de toutes les bourses. Et quels résultats on obtiendrait ! Je me représente très bien, par exemple, une partie de la peau d’un pauvre bougre mort de misère servant à relier un ouvrage sur l’extinction du paupérisme.
Voilà où nous en sommes. Notre système d’organisation du suicide national va entrer dans la voie des réalisations. Français que l’accroissement du prix de la vie, et l’augmentation des loyers, et l’effroyable cupidité des mercantis, et les menaces de faillites inquiètent, ne vous laissez pas aller au découragement. Le gouvernement est enfin décidé à s’occuper de vous, quand vous serez morts.
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(1) Ne nous en plaignons pas trop. Dans ce pays où les bouchers sont plus puissants que les ministres, ce serait le seul moyen d’abaisser le prix de la viande.
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(Henri d’Alméras, in Vendémiaire, cinquième année, nouvelle série, n° 6, avril 1922 ; « Les Frileux, » lithographie de Tyra Kleen, 1902)





























