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(Maurice Rostand, dessins de Georges Villa, in Séduction, deuxième année, n° 37, samedi 14 juillet 1934. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Maurice Rostand, dessins de Georges Villa, in Séduction, deuxième année, n° 37, samedi 14 juillet 1934. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
L’auteur raconte les difficultés qu’il a eues pour obtenir la permission de se rendre dans l’Empire des Gonfle-Aryens ; il nous décrit ensuite ce pays, – une île au centre de l’Europe, – ainsi que son système de classes, et les us et coutumes qu’il a observées chez les Gonfle-Aryens.
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Vous n’ignorez sans doute pas qu’il est extrêmement difficile de se faire une idée exacte des gens et de ce qui se passe dans l’Empire des Gonfle-Aryens. En l’an II de cette ère, les employés de l’Institut de la Race – qui est supérieur au gouvernement et même à la police politique – découvrirent que la grand-mère de l’inventeur de l’imprimerie, Johannes Gutenberg, de Mayence, – de son vrai nom Gænsfleisch, – était une Juive de Prague qui gagnait sa vie à la vente des oies qu’elle gavait. Aussitôt, l’imprimerie fut dénoncée comme une invention juive, et comme le ministère de la Propagande, ainsi que les professeurs et étudiants des universités de l’Empire, avaient déjà sérieusement travaillé à discréditer cet art, toutes les presses de l’Empire furent transformées pour la production d’armes de guerre ; les caractères d’imprimerie furent refondus en munitions et l’écriture runique fut déclarée obligatoire. Mais les caractères runiques ne peuvent être tracés que dans l’écorce des arbres de l’Empire. Si l’on veut avoir une description de l’île et de ses habitants, il n’y a donc qu’un moyen, c’est d’aller lire ces inscriptions sur place.
La Maison d’Éditions qui voulait m’envoyer là-bas avait fait de vains efforts auprès des « Osafs » (1) les plus haut placés de la Gonfle-Arye pour m’obtenir le visa d’entrée. En vain, elle avait juré sur la foi de l’honneur, que j’étais le premier et le plus vieux reporter de mon pays, que mes récits de voyage avaient une renommée mondiale et que ce ne pouvait être que dans l’intérêt de l’Empire que je puisse y pénétrer. Toutes ces tentatives se heurtèrent à un obstacle qu’il faut que je vous dévoile, car il caractérise fort bien, à mon avis, l’état d’âme des Gonfle-Aryens. Mon prénom, quelque peu étrange, je l’avoue, de Lemuel avait éveillé un grave soupçon : c’est qu’il pouvait être un amalgame de Lehmann et de Samuel. C’était là une charge accablante que je tentai de dissiper en me déclarant prêt à me soumettre, malgré mon grand âge, à toutes les formalités d’usage pour l’obtention d’un visa ! Vous n’ignorez sans doute pas que le Bureau des Passeports de Race de l’Empire exige l’envoi d’une prise de sang pour donner l’autorisation de visiter l’Empire. Et puisqu’il s’agissait là d’un voyage unique, qui jetterait dans l’ombre toutes mes aventures précédentes, je m’étais même déclaré prêt à me faire stériliser ; mais le Bureau en question me dispensa de cette opération inutile, dit-il, pour un homme de deux cents ans. Enfin, après une longue attente, je reçus mes papiers du Bureau des Passeports de Race avec la mention « accordé » ! Le sceau de l’Empire des Gonfle-Aryens, une immense croix gammée brune sur fond noir, occupait toute une page de mon passeport.
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Vous savez que tous les États civilisés voisins de l’Empire des Gonfle-Aryens ont creusé autour de cet Empire un fossé profond et large de plusieurs kilomètres, qu’ils ont rempli d’eau et pourvu de tout un système de protection et d’isolement du tout dernier cri, ce qui fait que l’Empire des Gonfle-Aryens semble être maintenant une île au cœur de l’Europe. Ceux qui connaissent mes œuvres se souviendront que tous mes voyages m’ont conduit sur des îles. L’île des Gonfle-Aryens m’attirait donc particulièrement ; surtout que tous les ponts étaient depuis longtemps rompus avec elle et qu’on ne pouvait s’y rendre que par la voie des airs. Un avion me déposa donc de l’autre côté d’un fossé nord-ouest séparant la Belgique de l’Empire.
La première impression que j’eus de cet Empire, c’étaient des champs tout verts s’étendant à l’infini et plantés de raves ; vous savez que, depuis l’avènement de l’Empire, la rave constitue le seul élément nutritif de 80 % de la population. Les garde-frontières portent, comme l’armée impériale, un uniforme brun avec une énorme croix gammée peinte en noir sur la poitrine et sur le dos et visible de très loin. Deux couleurs dominent dans ce pays : le brun et le « feldgrau. » La couleur rouge, qui était encore celle de la vieille bannière, est disparue. On ne la trouve plus que sur les cartes de l’Empire, où elle désigne les innombrables camps de concentration disséminés sur le territoire de la Gonfle-Arye. Les cartes ne comportent que deux autres couleurs : le vert pour les champs de raves et le brun pour les forêts. Les villes ont complètement disparu. À leur place, on a planté des bois de chênes qui forment une masse compacte allant de la forêt de Teutoburg, par la Forêt Noire, l’Odenwald et le Harz, jusqu’au centre même de l’Empire. Il n’est pas donné à tout le monde, surtout lorsqu’on vient des pays et des villes civilisées d’Europe, de s’habituer de suite à ces trois régions : les champs de raves, les camps de concentration et la forêt de l’Empire. Mais il le fallait pourtant, si je voulais remplir ma mission. J’ai d’ailleurs toujours eu pour ligne de conduite de m’efforcer de m’adapter aux conditions de vie des pays que j’ai découverts au cours de mes folles randonnées. Je n’ai pas dérogé non plus à ce principe au cours de cette dernière épreuve.
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Durant plusieurs semaines de pérégrinations à travers l’Empire des Gonfle-Aryens, j’ai pu distinguer trois classes. La classe dominante de l’Empire est constituée par les « Osafs » ; ce sont en somme les véritables Gonfle-Aryens, une petite élite d’hommes qui vivent sur les arbres dans les forêts. (J’essaierai de vous décrire plus loin l’aspect de cette aristocratie). La classe immédiatement inférieure sont les « Heilotes » ; ce mot doit être composé du vieux cri de fidélité à l’Empire « Heil » et du mot grec « heilotes » (esclave). En fait, les Heilotes sont constitués par l’ancienne petite bourgeoisie dégénérée qui, à force de crier « Heil, » s’est muée en classe des Heilotes. (Une classe qu’il ne faut surtout pas confondre avec le « prolétariat » !) Quant au « prolétariat, » il est formé par les habitants des territoires fermés et marqués de rouge sur la carte ; c’est là qu’ils sont logés, ou pour mieux dire enfermés, ou pour dire mieux encore : condamnés à la mort lente. On les appelle les « Concentreuropéens. » Ils sont soumis à la discipline la plus stricte. L’emploi de l’alphabet est puni de la peine de mort. L’écriture runique dont on trace les caractères avec un couteau à cran d’arrêt leur est interdite puisqu’ils sont sans armes. Le port d’armes constitue le privilège des deux classes supérieures qui ont le droit de porter ce couteau à cran d’arrêt pour se défendre les uns contre les autres, entailler les écorces d’arbres, couper leur viande et, de temps à autre, pour se curer les dents. La langue que parlent les Concentreuropéens en présence des Gonfle-Aryens est extrêmement pauvre. Les éléments principaux que j’en ai retenu sont : « couchés, » « debout, en avant marche » et « ferme ta gueule. » Mais je crois qu’entre eux ils emploient un langage secret qui rappelle celui des sourds-muets. Mais malheur à celui qui est pris en train de converser ainsi avec un de ses camarades ! C’est la bastonnade qui l’attend – la bastonnade à mort ! La plupart des Concentreuropéens que j’ai vus étaient hydrocéphales, avec un corps étiolé et un pelage très quelconque. Ils se glissaient près de moi d’un air sombre, comme des somnambules. Cela ne m’étonna plus lorsque j’appris qu’ils se nourrissent à grand-peine de trognons de raves, ainsi que de déchets et d’excréments d’animaux abattus qu’ils mélangent à de la paille hachée, des écorces d’arbre et des mottes de terre qu’on leur jette de temps à autre par-dessus les fils de fer barbelés de leur camp. Entre les exercices forcés, la leçon de « Heil » et le transport de pierres, j’aperçus des Concentreuropéens se pencher avidement sur les flaques d’eau et étancher leur soif avec cette eau de pluie stagnante. D’autres se tenaient à l’écart, les bras croisés, contemplant philosophiquement leurs camarades.
La classe immédiatement supérieure est, je l’ai déjà dit, la classe des Heilotes. Les hommes de cette classe sont blonds, aux yeux bleus, terriblement velus d’un poil roux avec de longs cheveux et de longues barbes incultes, et sont vêtus d’un tablier de toile brune. Si, au lieu de ce tablier, ils portaient des peaux de bêtes, on pourrait les prendre pour des Germains. (Mais le port des peaux de bêtes est le privilège de la classe dominante). Les Heilotinnes traînent de longues nattes derrière elles. En plus du tablier, elles portent un soutien-gorge de toile brune. Pour allaiter leurs enfants, elles remontent leur soutien-gorge jusqu’au cou, où elles portent pour toute parure une chaîne faite des dents enfilées de leurs ennemis. Par suite de leurs nombreuses maternités, elles ont des poitrines démesurément développées. Un dernier reste des anciennes coutumes, ce sont leurs ongles très longs, qu’elles peignent en rouge exactement du même goût que nos grandes dames d’Occident. Les hommes et les femmes de cette classe fournissent un travail productif sur les champs de raves, contrairement aux Contentreuropéens dont l’activité est considérée d’un autre point de vue.

Mais ce qui m’étonna le plus, surtout les premiers temps de mon séjour chez les Gonfle-Aryens, c’est de trouver parmi les Heilotes des types absolument non-aryens ! Mon guide, qui ne me quittait pas d’une semelle depuis mon atterrissage dans l’Empire, et qui – je le remarquai bientôt – portait dans la poche de son pourpoint à côté de mon passeport l’éprouvette contenant ma prise de sang, m’en donna l’explication suivante : les Heilotes ne sont pas des Aryens pur-sang, mais ils se sont assimilés d’une manière si complète et si soumise aux Gonfle-Aryens, que dans leur manière d’être et même dans leur constitution physique et dans les marques primaires et secondaires de leur individu, ils ont l’air bien plus aryen que beaucoup des seigneurs de l’élite aryenne des Osafs, habitant le cœur des forêts, des saintes forêts, des collines des druides et les « kabarésoutérains. »
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Après un long et interminable voyage, j’arrivai enfin chez les Seigneurs de la caste dirigeante des Gonfle-Aryens. Après mes nombreux voyages, je suis déjà préparé aux surprises que peuvent présenter différents types d’être humains, et même surhumains. On peut remarquer cela surtout dans la quatrième partie de mon livre : « Voyage au pays des Houyhnhums. » Et pourtant, je fus saisi d’un étonnement proche de l’indignation en me trouvant pour la première fois parmi ces êtres contemporains, les plus extraordinaires que porte notre globe. Si je n’étais pas le premier reporter du monde, je pourrais mettre ici un temps d’arrêt pour préparer mon effet. Mais je laisse ces trucs-là à mes successeurs et veux vous dire de suite la cause de mon indignation. Ce n’est qu’à grand-peine que je pus retenir une exclamation en apercevant les membres de l’aristocratie des Gonfle-Aryens – et pourtant, prononcée dans ma langue maternelle, personne ne l’aurait comprise : « By God, they are Jews ! »
Après m’être remis de ma frayeur en m’épanchant sur une roche mousseuse, mon guide, apparemment très amusé et riant à pleine gorge, me donna des explications. Voilà ce qui s’est passé :
Les Osafs de la Gonfle-Arye ont tellement bouffé de Juifs durant des années (ils présentent en cela une analogie avec les peuplades des îles du Sud qui mangent leurs ancêtres – on retrouve d’ailleurs cette analogie dans les œuvres de Sigmund Freud), que leur constitution physique s’est transformée au point de devenir presque identique à celle de leurs ennemis décimés. Je dis bien « physique » – au moral, il en est évidemment tout autrement. Car, en dévorant les Juifs exécrés, il était de coutume de laisser le cerveau de côté et de le jeter ensuite au fumier avec les boyaux et les excréments. Ce mélange était ensuite, je l’ai dit plus haut, jeté en pâture aux Concentreuropéens…
Les Gonfle-Aryens proprement dits, maîtres tout-puissants de l’Empire, ont donc l’extérieur absolument juif. On le remarque d’ailleurs déjà sur les tableaux d’où les fondateurs immortels de l’Empire, le Dr. Gœbbels, le Dr. Ley, et même le Grand Sauveur nous contemplent de leurs traits juifs ! Les Osafs ont le poil noir. La barbe et les cheveux qui sortent du casque à cornes sont noirs. Les boucles qu’ils laissent pousser de chaque côté du front et qu’ils aiment à rouler entre leurs doigts sont d’un noir d’ébène. Leurs pieds, forts, grands et plats, tournent à l’intérieur ; les paumes des mains vers l’extérieur. Ils ont la démarche lourde et vacillante. Dans leurs discussions passionnées, ils hochent sans cesse la tête, exhalant de leurs grosses lèvres rouges de longs soupirs. Et surtout, leur gros nez en bec d’aigle donne à l’observateur non averti l’impression qu’il se trouve devant un rameau égaré du peuple d’Israël.
Maintenant qu’ils ont avalé presque tous les Juifs de l’Empire, ils s’occupent de l’élevage du bétail. Pour tout habillement, ils portent des peau de bêtes et, pour qui n’est pas averti, c’est un spectacle étrange et amusant de voir des Juifs couverts de peaux de bêtes grimper dans les arbres. Il est permis de supposer que l’usage de la viande de bœuf (les Gonfle-Aryens dédaignent l’élevage du porc) se développant, le type actuel des aristocrates Osafs évoluera pour revenir à l’idéal de leurs ancêtres blonds de la Teutoburgerwald, dont les Heilotes sont actuellement les seuls représentants.
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Permettez-moi de faire encore quelques remarques qui, en ma qualité de médecin du bord, me semblent importantes. Chez les Gonfle-Aryens, certains organes sont développés d’une manière hypertrophique, pax exemple les glandes thyroïdes.
Dans certaines familles féodales des Gonfle-Aryens, elles se sont développées jusqu’au goître. Ces familles forment l’élite incontestée. Les Gonfle-Aryens ont de grandes dents plantées de travers. Chez certains, les canines semblent des défenses de sanglier. Comme ils mangent la viande crue, seulement tiédie par leurs femmes qui restent longtemps assises dessus, ils sont sanguins et ont besoin de consommer de grandes quantités d’hydromel qu’ils absorbent dans les « kabarésoutérains. » C’est dans une orgie de ce genre qu’a dû se produire la première scission fatale entre les Gonfle-Aryens. L’Osaf suprême du Bureau d’Empire de la Race n’a-t-il pas déclaré que Berthold Schwarz, l’inventeur de la poudre à canon, ne pouvait pas être de descendance purement aryenne, non seulement parce qu’il porte un nom et un prénom compromettants, mais surtout par le seul fait qu’il avait inventé la poudre à canon ? Et que, par conséquent, il fallait revenir à l’ancienne manière de faire la guerre avec des flèches et des arcs, avec des katapult et de la poix bouillante ! On raconte que la divulgation de ce point de controverse a provoqué une formidable hécatombe dans l’Empire des Gonfle-Aryens. Elle a coûté la vie à des centaines de milliers de Concentreuropéens et de Heilotes. Mais contrairement à ce qu’il advint des presses d’imprimerie, les moyens de guerre modernes ont tout de même gardé le dessus dans l’Empire des Gonfle-Aryens.

Permettez-moi, pour aujourd’hui, de conclure. Si vous désirez avoir des détails complémentaires, je vous prie de me le faire savoir par T. S. F. N’oubliez pas que je suis un homme de 200 ans et que cette aventure a été pour moi si effrayante et si fatigante que je ne puis absolument pas la comparer avec mes voyages précédents à Lilliput, Brobdingnag, Laputa, au pays des Houyhnhums. Et considérez aussi les circonstances : de tous mes précédents voyages, j’ai rapporté avec moi des expériences que je jugeais pouvoir servir au progrès de l’humanité. Mon voyage chez les Gonfle-Aryens ne m’a rien donné de tout cela.
LEMUEL GULLIVER
Communiqué par Arthur Holitscher.
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(1) Osaf semble être l’abrévialion de « Oberster S.-A. Führer, » c’est-à-dire « Chef Supérieur de Section d’Assaut. »
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(Arthur Holitscher, in Monde, hebdomadaire international, sixième année, n° 279, samedi 7 octobre 1933)
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J’avais sur ma table les dernières pages de mon livre. Il y en avait trois autres qui étaient finis, des romans, de terribles et pauvres choses de notre vie. J’avais espéré placer le dernier. Après deux mois d’attente, l’éditeur me rendit le manuscrit. « Vous avez beaucoup de talent, de l’originalité… Mais le public veut qu’on lui montre la vie en beau… » De l’originalité ! Parce qu’à chaque ligne, mes dents avaient claqué de fièvre, de faim, de maladie. Non, je ne me suis jamais trouvé dans les conditions voulues pour leur montrer la vie en beau.
C’était le troisième jour. Il y avait juste trois jours que je n’avais plus écrit une ligne. L’avant-veille, Maïa avait vendu ma redingote : tout le reste avait déjà pris le même chemin, chez le regrattier. C’était dans cette redingote, une pelure, mais pas de trous, que j’avais reçu le coup chez l’éditeur. Tout ce qui nous rappelait les hommes nous était devenu une exécration. Elle vendit donc cette pauvre loque à laquelle j’avais pu attacher une idée de décence, de dignité humaine. Et, à elle, il ne lui resta plus que sa robe, plus rien que sa robe : elle n’aurait pas aimé être trouvée morte dans sa chemise. Quelquefois, nous parlions de cela comme d’une éventualité consolante : nous endormir ensemble dans un grand soir sans fin, surtout ne plus voir revenir l’heure horrible du matin. Cependant, nous avions lutté, oui, jusqu’au bout. Et maintenant, nous étions sans force, tout nus devant la mort.
Ce fut ce troisième jour que nous commençâmes réellement à sentir la faim. Avec l’argent qu’elle avait rapporté, nous avions mangé un pain. Ensuite, le pain manqua ; je cessai d’écrire, et, ni elle, ni moi, ne voulions mendier. Depuis un peu de temps, quand nous allions chez des amis, il n’y avait personne à la maison. Les hommes ont un sens pour flairer le pauvre. Celui-ci est vraiment l’ennemi du genre humain. Et puis, notre orgueil nous étouffait quand nous ouvrions la bouche : il faut avoir commencé par mendier tout petit. Alors, il y a des aubaines, il y a la bonne aventure du passant sur les routes.
Maïa n’eut plus qu’une voix très faible comme la dernière eau d’une source qui s’égoutte. Elle ne se lamentait pas ; elle se tenait presque toujours sur mes genoux, ses deux petites mains bleues à mon cou. Elle me disait : « Demain ! » comme un grand bonheur, très doucement, toujours. Que voulait dire Maïa ? Ce mot affreusement déchirait quelque chose dans mon être.
« Tais-toi, tais-toi, criai-je. Demain… »
Je fis alors un rêve : nous vivions dans une petite maison sous les roses, à la limite des forêts. Je partais à l’aube, avec mon calepin ; je m’enfonçais dans la virginité fraîche de la forêt. Et ensuite, vers le soir, tout parfumé de sève, avec les mille vies de la nature bruissante en moi, je rentrais. Maïa avait mis des roses sur la table : il y avait du lait, du pain, des fruits. J’éprouvais une joie délicieuse à délirer ainsi, avec la tête de Maïa sur mon épaule.
Ce jour-là, elle devint tout à coup très pâle et porta ses doigts à sa poitrine. Elle me dit qu’une bête la mordait là où elle avait mis ses doigts.
« Maïa aimée, je t’ai prise pour femme et n’ai pu te nourrir ! Le charretier, le maçon t’eût nourrie. Oh ! quel homme lâche je suis ! »
Elle sourit, arrêta les paroles avec sa main sur ma bouche, et, de nouveau, elle me dit avec une joie infiniment triste : « Demain ! » comme on donne un jus d’orange à sucer à un malade.
« Non, non, hurlai-je, ne parle jamais plus de cela. Demain, c’est la vie. Il y a quelqu’un qui va venir. Est-ce que cet homme n’a pas dit que j’avais un talent original ? Original, Maïa ! »
Mais, soudain, le mot prit un sens si lugubre et si comique à la fois, que j’éclatai de rire ; je ne finissais plus de rire en me répétant l’épouvantable drôlerie de ce mot. Et ensuite, il me passa une grande faiblesse ; mon visage se couvrit d’une sueur glacée, comme si la mort arrivait. Je ne voyais plus, je n’entendais plus la petite voix de Maïa : le plancher était descendu à une grande profondeur dans le vide. Quand je revins à la vie, j’avais la tête dans les genoux de Maïa. Elle me dit :
« J’ai pensé que tu ne voulais pas m’attendre plus longtemps. »
Elle ne pleurait pas et ne souriait pas ; elle semblait n’avoir jamais été jeune ; et je ne sus pas tout de suite si elle vivait encore.
Deux jours passèrent encore. Un désir aigu me torturait de rafraîchir ma gorge avec la chair froide d’un fruit. Dehors, c’était l’été ; la chambre, sous les toits, brûlait comme une fournaise. Je me levai en chantant et allai sucer la clef de la porte. Mais, presque aussitôt, l’acier s’enflamma sous mes salives, et, encore une fois, la colère revint. J’arrachai la clef de la serrure, je la jetai dans la rue, je m’écriai avec une joie sauvage :
« Il ne faut plus que personne entre ici. Personne ne dépassera plus ce seuil… »
Et puis, je tombai aux genoux de Maïa ; je lui dis :
« Donne-moi tes petits seins à boire. Oh ! ils étaient si délicieux, l’autre jour encore… Donne-les-moi comme de petites fraises des bois. »
Elle les tira de son corsage et, alors, je la pris dans mes bras ; je portai à bout de bras son corps léger par la chambre, comme je le faisais autrefois quand nous avions du pain. Et puis, je lui dis en riant :
« Vois comme je suis fort. »
Mais mes mains tout à coup tremblèrent si violemment qu’elle m’échappa ; et, en silence, une dernière fois, nous allâmes vers le lit.
À la nuit, elle entra en défaillance. D’horribles nausées lui remontaient l’estomac ; elle n’avait plus sur les dents qu’une peau mince qui, à chaque effort, se tirait vers les joues. Je pouvais mettre les poings dans les creux de son flanc. J’allai à la fenêtre ; je voulus appeler ; mais, moi-même alors, je fus pris de nausées comme elle ; et, après beaucoup de temps, il ne me vint qu’un peu d’eau amère, corrompue. Maintenant, Maïa m’appelait d’une voix rauque. J’oubliai pourquoi j’étais allé à la fenêtre, et je m’étendis près d’elle sur le lit. Nous étions dans une plaine, sans arbres et sans toits. Nous marchions depuis des milliers d’années. Nous allions vers une ville que personne de nous ne connaissait ; et il y avait là, avec nous, une multitude de gens ; tous avaient faim : leurs mâchoires se disloquaient à hurler. Il en tombait des rangs entiers qui se tordaient à terre et qu’il fallait enjamber. Ceux qui allaient devant quelquefois s’arrêtaient et disaient : « À quoi bon nous obstiner à marcher dans ce désert ? Mieux vaut nous creuser ici des trous pour nous y coucher comme des chiens, puisqu’il n’y a rien là-bas que le vide ! » Mais Maïa et moi nous criions : « Il faut marcher, marcher toujours… L’odeur des vergers déjà vient à nous. Il y a là-bas des pommes sures, comme on n’en peut cueillir autre part. » J’éprouvai une douleur vive aux mains. Maïa, les yeux partis, avec les dents machinales de la faim, me mordait les doigts.
De sa petite voix d’autrefois, de sa voix d’enfant, elle disait toujours :
« Des pommes sures… »
Je vis qu’elle était dans les vergers.
Il m’était venu une acuité extraordinaire de l’ouïe ; les moindres bruits grandissaient, m’accablaient comme des coups de gong, de maillets et de cloches. Les cloches surtout, des écroulements de cloches dans les tours, des tonnerres de battants de cloches frappant à volées me cassaient le crâne. Et je me disais : « Celle-ci est notre église là-bas, où j’ai reçu le baptême ; celle-là, c’est les Saint-Jacques et Saint-Pierre du bout de la ville. Celle-ci, c’est la cathédrale. Et puis Saint-Jean-de-Dieu. Et puis… »
À la fin, le vacarme devint si terrible qu’il n’y eut plus qu’un énorme silence comme à travers le fracas d’un océan. Je crus que c’était la mort ; je ne pensais plus à Maïa ; je ne pensais plus qu’à ma propre mort. Je fermai les yeux, j’étendis les jambes, j’étais très calme, sans un battement de cœur. Je voulus qu’on me vît dans la mort avec la beauté sévère d’un visage de jeune phtisique que j’avais vu mourir dans une maison voisine de celle de mon père. Comme j’entrais dans la chambre où il reposait sur le lit, un merle avait chanté dans un arbre du jardin. Et je n’entendis plus le bruit monstrueux du silence ; je croyais entendre à présent le merle chanter sur le toit, près de la fenêtre.
Le sixième jour ainsi s’acheva ; Maïa parfois se tordait, les mains à son ventre, et puis se remettait à délirer, raide sur le lit. Elle ne m’appelait plus, elle appelait constamment sa mère ; elle parlait aussi d’une poupée qu’elle avait eue, enfant. Je lissai ses cheveux, je drapai les pauvres plis de sa robe. Ensuite, je l’embrassai longtemps avec des sanglots en lui demandant pardon, pardon. Et je croyais qu’une odeur déjà montait de sa bouche, une odeur étrange comme un fruit trop mûr. Elle finit par ne plus parler ; elle gémissait faiblement, d’une petite agonie puérile.
Quand il fut tout à fait nuit, quelqu’un frappa à la porte deux coups et puis frappa deux coups plus forts. Elle ouvrit la bouche, mais ne put crier. Moi, je lui dis :
« Taisons-nous… nous sommes si bien comme cela. »
Oui, c’était une grande paix en nous : je ne puis dire que nous étions malheureux.
Ce fut ensuite le sixième jour et puis le septième : ce fut le septième jour d’éternité. Et enfin quelqu’un, ayant fait sauter la perte, entra.
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(Camille Lemonnier, in Comœdia, cinquième année, n° 1245, dimanche 26 février 1911. Alexandre Jacques Chantron, « Feuilles mortes, » huile sur toile, 1902)
III
Le lendemain matin, il faisait beau et frais. Tout en poussant la tondeuse à gazon de long en large, au soleil, je me demandais comment je pouvais avoir été assez sot, le soir précédent, pour considérer sérieusement, même un instant, l’histoire de fou de ce bizarre M. Clarke.
Et soudain sa voix interrompit mes pensées :
« Euh… bonjour, monsieur Williams. »
Je me tournai et le vis debout, assez emprunté, devant la porte, tenant sa bicyclette.
« Ah ! bonjour, dis-je avec une cordialité qui n’était pas tout à fait sincère. Je pensais justement à vous.
– Euh… Je me demandais, reprit-il, un œil inquiet sur Peter, je me demandais si vous accepteriez de m’accompagner pour une promenade à bicyclette à travers la plaine, ce matin. J’aimerais discuter avec vous de quelques nouveaux détails. J’ai remarqué que vous aviez un vélo et j’ai pensé que peut-être…
– Mais, bien sûr… La matinée est idéale. Entrez donc un instant, voulez-vous, et prenez quelque chose… Le temps de me laver les mains et je suis à vous. »
Il entra en hésitant dans mon petit salon, faisant un grand détour pour éviter Peter. Il me donnait l’impression de quelqu’un qui a bien plus besoin d’un réconfortant que d’une promenade à vélo. Il était abattu, fripé, les yeux plus las que jamais. Je lui versai un whisky and soda, et le laissai pour me débarbouiller et me donner un coup de brosse.
Quand je revins de la cuisine, il était affalé dans un fauteuil, blême, le regard fixé sur le mur d’en face. Son veston portait des taches humides où il avait répandu un peu de son whisky. Je suivis son regard, et vis que son intérêt se concentrait sur une photo encadrée du Sphinx de Gizeh. C’était un souvenir que j’avais rapporté du Caire, où j’étais passé, en route pour participer à la guerre dans le désert. Seulement, à ce moment-là, le Sphinx avait le menton soutenu par des sacs de sable et était loin d’avoir l’air aussi romantique que sur la photo.
« Hello… Qu’est-ce qu’il y a ?
– Rien, rien, fit-il en détournant les yeux. Les coïncidences peuvent être parfois bien troublantes, c’est tout. »
Il vida son verre et se leva, mais il n’ajouta rien de plus jusqu’à ce que nous soyons à des kilomètres dans la plaine, pédalant côte à côte vers les monolithes de Stonehenge qui se découpaient à l’horizon.
« Savez-vous pourquoi cette photo m’a tellement impressionné ? » dit-il alors, soudain.
Je secouai la tête.
« Parce que le Sphinx est l’image de l’Esprit-Maître de la race féline. Le corps n’est pas celui d’un lion, mais d’un grand chat. »
Il retomba dans sa rêverie.
Stonehenge était désert. Ce n’était pas encore la saison touristique. Nous poussâmes nos bicyclettes entre les obélisques massifs et les appuyâmes contre l’Autel de Pierre. Je remarquai que la serviette marron de Clarke était toujours attachée sur son porte-bagages. Clarke s’assit sur la dalle plate, aussi sombre que Le Penseur, aussi muet que les pierres d’alentour.
Je décidai de ne pas poser de questions et d’attendre qu’il parle lui-même. Irrévérencieusement, je frottai une allumette sur l’Autel de Pierre, le lit de mort – dit-on – d’innombrables malheureux sacrifiés par les druides, et je m’accroupis près de lui, tirant patiemment sur ma pipe.
Elle prit juste au moment où Clarke rompit le silence.
« Je vous ai amené jusqu’ici afin que nous ne puissions pas être écoutés, dit-il. Votre chat… Je n’ai pas confiance en lui. »
Il s’interrompit de nouveau – c’était agaçant – et reprit :
« Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit au sujet de l’Esprit-Maître de la race féline ? Eh bien, il vit toujours, commande toujours leur activité, et c’est lui qui est derrière tous ces récents événements… et plus encore, il est quelque part très près de moi ! »
Sa voix tremblait un peu. Il sortit son mouchoir et essuya son crâne presque chauve.
« Je sais qu’il est très près de moi, aussi sûrement que je sais toutes les autres choses que je vous ai dites. Et aussi sûrement que je sais encore d’autres choses qui me sont devenues évidentes depuis. Je le sens tout le temps, qui me surveille, chez moi, dans la foule de la rue, dans les chemins solitaires, dans les champs, au cinéma – partout où je vais, je sens que l’Esprit-Maître est quelque part tout près… Même en ce moment… »
Il jeta un regard inquiet autour de lui sur l’ordre et le désordre des pierres géantes, et au-delà vers l’étendue de la plaine. Mais sauf un oiseau, volant au loin vers l’est, on ne voyait pas un être vivant.
« Je ne peux pas comprendre, dit-il sourdement… Il doit pourtant habiter quelque corps vivant… Même cet Esprit-là ne peut exister longtemps sans nourriture physique. Mais quoi… ou qui ? Je considère chaque animal que je vois avec une crainte soupçonneuse… Parfois, je pense même qu’il pourrait s’être emparé d’un corps humain !… Le laitier qui m’a parlé ce matin n’est peut-être qu’un imposteur, et derrière son sourire…
– Vous ne devriez pas, dis-je, faire attention à des idées pareilles. Cela deviendra une phobie ; vous aurez peur de tout le monde. Et votre infaillible savoir… quelles sont les autres choses que vous disiez vous avoir été révélées ?
– Je connais mieux l’histoire de la race féline. Elle est imprimée dans mon esprit aussi clairement que si j’en avais été témoin d’un bout à l’autre. Si vous consultez l’Encyclopedia britannica, – et en fait, si vous étudiez tout ce que l’on sait de l’origine des chats, – vous constaterez qu’ils apparaissent subitement dans un pays, un seul : l’Égypte. C’est là que le felis domestica vient pour la première fois à notre connaissance. Pourquoi ? Parce que c’est là que les astronefs félins arrivèrent de la Lune voici des milliers d’années.
– Je sais, fis-je, que les anciens Égyptiens considéraient les chats comme des êtres surnaturels. Ils les adoraient, les statufiaient. C’était un crime de tuer un chat, n’est-ce pas ?
– Oui, et le châtiment était très sévère. En fait, lorsque le roi de Perse envahit l’Égypte, l’avant-garde de son armée était un groupe de soldats portant des chats dans leurs bras. Les Égyptiens eurent tellement peur de faire du mal à ces animaux qu’ils préférèrent la défaite et se soumirent passivement.
– N’avaient-ils pas l’habitude d’embaumer les dépouilles des chats et de les enterrer dans la ville sainte de Bubastes ? demandai-je. On trouve encore des centaines de leurs corps momifiés. L’autre jour… »
Mais Clarke n’écoutait pas.
« Les vestiges de leurs astronefs sont toujours là, en Égypte, recouvert par les sables du désert, murmurait-il. Je pourrais vous y mener, vous les montrer.
– Voilà qui serait, enfin, une preuve tangible !
– Les races félines et égyptiennes s’adoptèrent plus ou moins l’une à l’autre. Les Égyptiens adorèrent ces étranges envahisseurs, comme des demi-dieux, et apprécièrent leur intelligence, même s’ils ne comprenaient pas grand-chose. Ils offrirent de la nourriture aux chats, les prirent dans leurs maisons et dans leurs temples. Naturellement, après toutes leurs épreuves sur la Lune, les chats trouvèrent cette vie belle. Enfin pouvaient-ils oublier le souci urgent de trouver à manger, et consacrer leur temps à la pensée.
– À propos de cette vie dans la pensée… » commençai-je.
Mais Clarke était lancé et continuait comme un phonographe, craignant peut-être de ne pouvoir repartir s’il s’arrêtait.
« Une raison accrut immensément la vénération des Égyptiens pour les chats : la découverte que ceux-ci étaient en réalité des esprits immortels habitant des corps passagers. Les Égyptiens basèrent bientôt toute leur religion là-dessus – c’est là qu’ils prirent leur fameuse idée de l’immortalité de l’esprit, de sa vie après la mort, et de sa réincarnation possible.
La momification rituelle des enveloppes usées des chats symbolisait la vie éternelle des esprits félins, et les Égyptiens l’étendirent à l’embaumement de leurs propres morts dans la même espérance. Ils prirent l’emblème de la race féline, la crux ansata et le considérèrent comme le symbole de la vie.
Longtemps, les deux races vécurent dans cette manière de convenance mutuelle. Les Égyptiens connaissaient l’existence d’un Esprit-Maître des chats, bien que son séjour et son apparence fussent un mystère pour eux. Mais ils édifièrent le Sphinx en son honneur et, pour représenter l’harmonie de deux races, donnèrent, à son corps de chat, la tête du Pharaon régnant.
Les Égyptiens empruntèrent quelques idées aux chats et à leur vieille civilisation lunaire, particulièrement des méthodes de construction, de métallurgie, de décoration, dont certaines que même nos savants modernes n’ont pu redécouvrir. Le verre malléable, les émaux indestructibles, les lampes à éclairage perpétuel sont souvent mentionnés dans les écrits du temps, et aussi un moyen miraculeux de réduire les pierres précieuses à l’état fluide et de les remouler.
Mais il n’y avait, en fait, que peu d’échanges intellectuels. Les Égyptiens n’étaient pas capables de saisir les conceptions les plus élémentaires de l’esprit félin, et les chats n’avaient aucune intention de tenter d’éduquer une race qu’ils considéraient à peine au-dessus des animaux inférieurs.
N’oubliez pas que les chats ne possèdent rien de la chaleur ni de la générosité humaines ; ils sont, et ont toujours été, froidement logiques et leur principal souci est leur propre conversation, quelle que soit l’apparence ou la ruse qu’ils adoptent dans ce but.
Par exemple, lorsque l’Égypte se trouva entraînée dans des guerres, une grande partie des chats émigrèrent vers d’autres pays et laissèrent la civilisation égyptienne tomber en décadence. Ils jugèrent sage aussi, avec le déclin des Égyptiens, de laisser leur existence s’effacer de l’esprit des hommes. Car ils prévoyaient que l’intelligence humaine grandirait de nouveau, et deviendrait un inquisiteur pénétrant et une gêne constante dans leur travail. Ce n’est que dans son ignorance qu’ils trouveraient la paix.
D’abord, ils supprimèrent toute allusion à eux. Le chat n’est pas mentionné une seule fois dans la Bible, bien que le chien le soit très souvent, et cela peut paraître étrange, car l’Égypte était la voisine de la Terre Sainte.
L’Angleterre fut l’un des pays où ils vinrent et où leur identité réelle était inconnue. Mais même ainsi, ils s’arrangèrent pour inciter les hommes et les femmes à les protéger. En l’an 900, – vous pouvez vérifier, – une loi fut promulguée interdisant le meurtre volontaire d’un chat. Et dans l’Ancren Riwle, la règle des moniales écrite au XIIIe siècle, se trouvait cette injonction : « Vous ne posséderez aucune bête, mes chères sœurs, excepté un chat seulement. »
Clarke se tut de nouveau.
« Vous parlez de leur travail, hasardai-je. Pouvez-vous dire en quoi consiste cette mystérieuse « vie de l’esprit » ?
– Eh bien, répondit-il, les esprits des chats sont comme une multitude de cellules qui… »
Son visage, tout d’un coup, devint d’une pâleur livide. Ses yeux s’emplirent d’horreur, sa bouche s’ouvrit et se ferma en silencieux soupirs.
« Qu’y a-t-il ? m’écriai-je.
– Je… je… Si je pensais que… » haleta-t-il, puis il ajouta dans un murmure tremblant : « Non, il ne faut pas que je me mette cette idée en tête ! »
Je considérai un instant cette énigme humaine avec une curiosité détachée. Je n’avais jamais rencontré un tel paquet de nerfs. Si je devais supporter plus…
BAOUM !… BAOUM !…. BAOUM !…
Nous tournâmes la tête d’un seul coup et vîmes trois champignons de fumée blanche s’élevant d’une colline basse au bout de la plaine. Lentement, leurs chapeaux se déroulèrent, se gonflèrent et se rejoignirent en un unique nuage informe.
BAOUM !… RRRRAOUM !…
De nouveau, toute une rangée de nouveaux champignons jaillit de terre presque en même temps, sur une ligne venant vers nous.
Nous nous levâmes d’un bond, alarmés, et, comme si notre mouvement l’avait déclenchée, une autre série d’explosions raya la plaine, et cette fois, nous entrevîmes des éclairs rouges.
« Encore les chats ! » hurlai-je à Clarke dans le vacarme. Il eut un signe de tête hébété, tout en regardant les jaillissements de fumée et de poussière. Il répondit quelque chose que je ne pus saisir.
Le bruit de tonnerre devint pire ; c’était comme un barrage d’artillerie intense. Étaient-ce des obus venant de canons invisibles de tir au-delà de Larkhill ? Je fis signe à Clarke.
« D’où diable cela vient-il ? » hurlai-je de nouveau.
Il désigna le sol qui tremblait et articula :
Une série de chocs sourds comme des coups de marteau, venant d’assez près, nous secoua. Il était difficile de repérer les explosions qui les avaient causés, car l’écran blafard des tourbillons de fumée barrait la vue de ce côté et, entre lui et nous, les piliers colossaux du temple antique se dressaient comme une barricade. Je montrai l’étendue libre derrière nous, en indiquant que nous devions fuir par là.
« Il faut que… » commençai-je.
Et, instantanément, des hectares de terrain vers lequel était dirigé mon doigt jaillirent comme un énorme jet tout blanc – ce n’était presque que de la chaux – qui resta en équilibre une seconde, puis explosa en l’air. Comme si quelqu’un avait fait éclater un sac de farine. L’air était plein de particules blanches volant devant les ondes sonores d’une détonation égale à la première et formidable explosion dans l’Arsenal de Woolwich.
La terre sembla se soulever comme une vague sous nos pieds et je me souviens qu’en tombant à la renverse, je vis s’incliner l’un des piliers de Stonehenge et la dalle qui reposait sur lui tomber obliquement. Le choc de ce bloc sur le sol fut le dernier de l’infernal crépitement.
Le silence retomba brusquement et j’eus conscience que mes oreilles bourdonnaient presque insupportablement. Je me relevai en chancelant. Clarke était en train d’en faire autant.
« Grand Dieu, regardez ça ! » dis-je, et ma voix me sembla faible et lointaine, à cause de ma surdité.
« Ça, » c’était l’immense nuage de poussière qui voilait la moitié de la plaine, dérivant, se transformant et montant en s’atténuant vers le zénith.
« Je ne pourrai jamais passer à travers cela, dis-je ; je crois que je ferais mieux de revenir avec vous à Salisbury et d’attendre que le nuage soit un peu dissipé. »
Clarke opina de la tête. Il était tombé dans une de ses périodes de taciturnité et y resta pendant tout le chemin. Mais je réussis à en tirer un renseignement.
« Que vouliez-vous dire en prétendant que ces explosions venaient de dessous ? demandai-je.
– Il y a des souterrains qui s’étendent sur des kilomètres sous la plaine, fit-il brièvement. Peu de gens le savent. Mais le gouvernement l’a su, et les a utilisés pendant la guerre pour emmagasiner des explosifs, à l’abri des raids aériens.
– Et, bien entendu, l’Esprit-Maître les a fait sauter ? »
Il hocha nettement la tête de nouveau, et devint muet comme une huître. D’après son front plissé, je pouvais voir qu’il réfléchissait profondément et son expression laissait deviner que ses pensées n’avaient rien de plaisant.
Nous prîmes le thé à Salisbury, tandis que la rue, dehors, étaient pleine de crieurs de journaux et de gens piaillant, discutant : « … Des fusées à longue portée, que je vous dis, entendis-je … renversé Stonehenge comme un jeu de quilles. »
Nous marchâmes un peu, poussant nos bicyclettes tout en causant, et nous nous séparâmes près de la cathédrale. Cette scène reste dans ma mémoire avec tous ses détails. Le clocher s’amincissant en pointe fine à cent-vingt mètres au-dessus de nos têtes, et les derniers mots de Clarke avant que je m’en aille.
« Tant que les chats continueront leur comédie avec une aussi infaillible assurance, énonça-t-il presque pédantesquement, il restera toujours un élément de doute, même dans l’esprit humain le plus crédule. Et c’est ce soupçon de scepticisme qui les sauvera. Les chats le savent bien, croyez-moi ! »
Il était tard dans la soirée lorsque j’atteignis mon cottage par une route détournée. Les entonnoirs étaient plutôt nombreux de mon côté, et la poussière de chaux retombée couvrait la terre comme une mince couche de neige.
Un Peter à l’air épouvanté m’attendait à la porte. Il était agité et nerveux ; on aurait dit que la commotion l’avait complètement affolé. Je le fis entrer avec des sentiments singulièrement mélangés.
(La fin au prochain numéro)
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(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, n° 275, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)
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Las de les voir sangloter, de les entendre beugler comme des sourds vers quelque chose de nouveau, – tout étant, ici-bas, épuisé par l’usage quotidien, – ON donna à ces enfants malades, les hommes, la Lune et son immense manteau, où clignotait ironiquement des yeux le peuple légendaire des étoiles.
Ils s’y précipitèrent avec l’ardeur de la convoitise, et le vent de l’infini sécha leurs larmes, cautérisa leurs plaies, les guérit de toute maladie du corps et de l’esprit.
Mais, arrivés là-haut, leur premier cri fut : « Ce n’était que cela ! »
Pourtant, tout à la joie de l’installation, ils vécurent quelques jours de liesse, nus, au seul abri des arbres qui tendaient vers leur bouche les fruits nourriciers.
Et comme l’existence était douce et bienheureuse, l’homme se trouva vite malheureux de ne plus souffrir de rien.
Il médita beaucoup, et finit par concevoir l’idée du travail oublié.
Comme il n’y avait rien à faire, la vie étant complète, le génie chercha et trouva.
Pour réaliser les découvertes, des équipes se formèrent, menées durement par des chefs, qu’elles avaient librement choisis pour les éclairer et les guider, mais qui ne tardèrent pas à les exploiter pour leur principal profit. Et l’esclavage surgit des cendres de l’égalité.
On commença par sculpter la Lune à l’effigie de la Terre, naguère tant abhorrée.
On abattit ses merveilleuses forêts, pour la gloire des inondations et de la stérilité du sol.
On laboura ; et les longs sillons s’étendirent, interminables troupeaux, durs à mener, ingrats et capricieux, sur l’écorce de la sphère.
Rivés à la tâche, des laboureurs peinèrent, suèrent, souffrirent, devinrent rusés, âpres au gain, haineux ; et des villages sales, pleins de bestiaux abâtardis et de fumier malodorant, poussèrent comme des champignons vénéneux.
On tyrannisa des bêtes innocentes. On en abattit, découpa et mangea à mille sauces saugrenues ce qu’on put. On soumit au supplice de la flamme et des mélanges abracadabrants toutes sortes de plantes, qu’on tritura et avala goulûment. On connut alors, de nouveau, le martyre de tous les organismes.
On fouilla le sein de la glèbe, on en tira le métal et la pierre. On capta l’eau et ses fées vaporeuses, l’air et ses démons électriques. Et la ville fut élevée, bruyante, poussiéreuse, noire, malsaine, avec ses usines sinistres, ses égouts puants, ses rues étroites sans lumière et sans air, ses faubourgs sordides et répugnants. On empila les uns sur les autres des cubes. Les étages surgirent. On put donc habiter vivant son cercueil.
On passa à l’exploitation des étoiles, la Lune ayant son compte. Comme elles étaient déparées des chimères envolées dès l’approche des Barbares, ils les trouvèrent laides et indignes de servir de grands projets. On s’en fit des instruments vulgaires, des outils et des objets de nécessité. Pourtant, on en découvrit de précieuses. On les réserva pour Elles, de race futile, de caractère léger, telles que les hommes les aimaient et façonnaient. Elles eurent ainsi des miroirs, des bijoux et des diadèmes, des poupées, des bâtons de fard. On en fit aussi des grelots pour les fous. Dans le ciel, on leur tailla des robes. Les comètes leur servirent de perruque, et au front virginal de l’aurore elles empruntèrent la candeur, piment suprême pour l’impudicité vieillie des mâles.
Quand tout fut à peu près comme par le passé, l’homme s’ennuya enfin. Il fallut donc réinventer les vices. Il y en avait de tellement oubliés qu’on n’en retrouvait pas la formule. Mais si ce fut long, le résultat couronna l’œuvre. Il y en eut un beau chapelet.
La ville y gagna le lupanar, le tripot, le cabaret, l’hôpital, et tout ce qui s’ensuit.
On passa au moral. On recréa l’envie, la jalousie, l’égoïsme, la cruauté, l’intolérance, le mensonge, la ladrerie, la fourberie, la flagornerie, la politique, la colère, l’instinct du vol, du viol, de l’assassinat, de l’impérialisme unanime et multiforme, l’esprit de corps, de caste, de chapelle, de région, la haine.
La Lune y gagna les parlotes aux cancans, les trônes, les parlements, la police, la prison, la potence, les frontières, la caserne, la guerre, la misère.
Ce fut un beau spectacle : tout le monde le connaît.
Et comme chacun retrouvait au complet ses vieilles habitudes, on pensa à l’ancienne marâtre de qui, somme toute, on les tenait, et qui, maintenant, avait disparu, sans espoir, dans les catacombes du passé.
On fit alors construire à la Terre natale un magnifique mausolée, et l’on dressa partout des autels où des bougies brûlèrent nuit et jour. Des prêtres furent chargés d’entretenir le feu sacré et, au jour de crise sentimentale, l’homme eut un endroit calme où pleurer et se lamenter sur ce qu’il n’avait pas et qu’il ne gagnerait que par la mort.

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(Alexandre Mercereau, in La Nervie, revue littéraire & artistique, première année, n° 1, janvier 1921 ; carte postale fantaisie, c. 1905)
Quel émoi dans la paisible rue Beautreillis, lorsque l’on vit les quatre exempts accompagnés de douze soldats du guet sortir de la maison de M. de La Béjotière et jeter dans un fiacre, à grand renfort de bourrades, ce digne monsieur connu depuis vingt ans dans le quartier.
Les voisins s’attroupaient. Qu’est-ce qu’il y avait ? Pourquoi enlevait-on ainsi M. de la Béjotière ? Quel crime avait-il commis ? C’est ce que demandait aussi M. de La Béjotière en se débattant.
« C’est bon, dissimulez, misérable ! vous êtes dans votre rôle ; mais c’est peine inutile, vous êtes pris ! répondit un exempt ; et taisez-vous si vous ne voulez qu’on vous bâillonne.
– Serait-ce encore pour une conspiration comme au commencement de la Régence ? demanda tout bas un voisin à l’un des soldats qu’il connaissait.
– C’est ça et c’est pas ça… avec du pire, car il y a une femme assassinée, une très grande dame, m’a dit le sergent dans le tuyau de l’oreille ; elle descendait du coche de Lyon il y a une heure ; je l’ai vue, j’étais de garde…
– Et vous n’avez pas empêché le crime ?
– Elle était dans une grande caisse et c’est les commis des octrois qui ont découvert la chose… on dit que c’est horrible, voilà tout ce que je sais.
– Fouette, cocher, au grand Châtelet ! » cria l’exempt en chef.
Suivi au pas de course par l’escorte, le fiacre partit au trot ; les protestations du criminel se perdirent dans un grand bruit de ferraille. Les gens de la rue restèrent seuls à discuter sur cette mystérieuse affaire, épouvantés de la scélératesse de ce La Béjotière à la mine hypocrite de bon bourgeois rangé, qui préparait ainsi les plus noirs forfaits à l’abri d’une bonne réputation usurpée. En recueillant leurs souvenirs, quelques personnes de la rue cependant, plus perspicaces, déclaraient avoir déjà distingué un peu de louche dans ses allures, mais on a tant de choses en l’esprit à Paris, qu’elles n’avaient pas attaché assez d’importance à leurs observations.
Au Grand Châtelet, la noire et sinistre prison du bas de la rue Saint-Denis, tout était en remue-ménage ; on ne voyait que robes noires causant en groupes dans les couloirs tortueux et les salles de greffes, commissaires à l’air effaré, policiers et soldats du guet courant çà et là.
Justement M. le lieutenant de police était dans ses terres et remplacé pour quinze jours par M. le conseiller Pontillet que nous trouvons là occupé à entendre les rapports des exempts.
« Les commis des octrois, disait un exempt, étonnés de l’aspect d’une grande caisse arrivée par le coche d’eau à l’adresse d’un sieur La Béjotière, ouvrirent cette caisse et reculèrent épouvantés à la vue d’un cadavre soigneusement enveloppé. Prévenu, j’accourus en toute hâte et saisis la caisse. C’était en effet un cadavre, monsieur le conseiller, non le cadavre d’une personne du commun, mais celui d’une grande dame, d’un princesse encore inconnue ! Cela résultait d’un billet que je découvris épinglé aux toiles enveloppant la victime.
Monsieur le conseiller lut tout haut, fronçant si terriblement les sourcils à chaque ligne que sa perruque à la fin s’en hérissait sur sa tête.
« C’est fait, v. v. doutez de ce que v. allez trouver là-dessous ? je n’aurais osé esp. réussite si complète. J’espère serez satisf. Ce n’a pas été sans beauc. de peines et sans qq. dangers que je v. conterai une fois l’affaire faite ; il m’a fallu soudoyer de nombreux malandrins pour éviter d’être pris au port. Bien que je voie parfois dans mes rêves la princesse ci-incluse, telle qu’en ces beaux jours de jadis, ou bien dans l’état où je l’ai mise sous triple enveloppe, je n’ai aucun remords ! Point le temps de vous en dire davant. J’arrive dans huit ou dix jours par le prochain courrier ; au débarqué, je suis chez vous pour convenir des derniers arrangements. Précautions surtout, grandes précautions. »
– Le crime a été découvert il y a une heure, dit le commissaire, et l’homme est arrêté ; je viens de l’écrouer au Châtelet. Mes hommes, mis en campagne, m’ont apporté déjà ces premiers renseignements sur le sieur La Béjotière, je dois dire à monsieur le commissaire qu’ils ne sont guère bons ; voici :
La Béjotière, 50 à 55 ans, vit du revenu de fermes qu’il prétend avoir en Cotentin, célibataire, affecte des dehors simples et bonasses, habite depuis près de vingt ans le quartier, et cependant personne ne peut rien raconter de particulier sur lui, ce qui indique un homme très réservé et particulièrement fermé. On a remarqué seulement qu’il reçoit peu de monde et rien que des gens d’apparence discrète et réservée, comme pour ne pas se faire remarquer, ce qui est une indication mauvaise. Fait courir le bruit qu’il ne s’occupe que de sciences naturelles et de son petit cabinet de curiosités. Sort peu.
– Oh ! Oh ! dit le conseiller, voilà un homme inquiétant et dangereux… Monsieur le commissaire, il était de votre quartier ; comment n’aviez-vous pas l’œil sur lui ?
– Monsieur le conseiller, vous voyez, précisément. Les dehors tranquilles qu’il affectait…
– Devaient faire naître vos soupçons !… enfin, nous aurons la clef de cet épouvantable mystère. Allons interroger le criminel. »
M. le conseiller, suivi d’une noire troupe de commissaires et d’exempts, prit vivement le chemin de la geôle où l’on procédait aux premières formalités. Maintenu sur un banc par deux soldats, La Béjotière, rouge, effaré, la perruque en désordre, se leva vivement, avec un flot de protestations qu’un geste du conseiller arrêta dans sa gorge.
« Vous êtes pris ; avouez-vous votre crime ?
– Quel crime, monsieur… monseigneur ?… Quel crime ? Que me reproche-t-on ?
– Vous devez le savoir mieux que moi. Avouez, c’est le seul conseil que je puisse vous donner ; faites connaître le nom de votre victime et celui de vos complices, les motifs de votre crime infâme, et la clémence royale s’étendra sur vous ; j’obtiendrai que vous soyez seulement pendu !
– Pendu, moi, moi, moi… balbutia La Béjotière qui semblait prêt à s’évanouir.
– Ah ! ah ! il est lâche ; tous les criminels sont lâches quand ils se voient entre les mains de la justice. Avouez… quelle est cette malheureuse princesse assassinée par vos complices ?

– Une princesse… moi… je proteste !… Quelle princesse d’abord ?
– Le corps de votre victime est entre nos mains, avec une lettre de votre complice qui vous accable !
– Monseigneur, je ne connais pas de princesse…
– Vous persistez à nier ? Soit ; la question aura raison de votre obstination. Nous n’avons que l’embarras du choix, l’eau, les brodequins, etc., etc., l’ordinaire et l’extraordinaire pour les misérables endurcis de votre sorte.
– Grâce, Monseigneur ! je dirai tout. Je m’appelle La Béjotière, je ne connais pas de princesse, toute ma vie est vouée aux sciences, je suis à mon aise… quelques revenus… Qu’on fouille ma vie… je n’ai pas de vices… Jadis, dans ma jeunesse, les dominos, mais plus maintenant… et je n’ai jamais assassiné de princesse… ni même de simple bourgeoise… pas encore, je vous jure…
– Ce criminel me paraît le plus fort de ceux qui me sont passés par les mains de toute ma carrière, pensait le conseiller. Voilà une grosse affaire ! Il faut que je débrouille ce mystère avant le retour du lieutenant de police, cela ne peut manquer de me faire honneur ! »
Le plus noir cachot, au bas fond de la plus épaisse des tours du Châtelet, reçut le prisonnier soigneusement enchaîné à un anneau de la muraille. Un tas de paille pour tout mobilier, des bandes de rats pour compagnons, c’était assez bon pour un aussi sombre gredin que cet hypocrite bourgeois. La Béjotière passa naturellement une nuit affreuse en ce lieu d’infamie, où ses complices, il fallait l’espérer, devaient bientôt venir le rejoindre.

Pendant ce temps, la nouvelle du crime se répandait dans la grande ville, jetant l’effroi dans les cœurs. Le mystère affolait les imaginations ; la victime de ce crime abominable était une femme de qualité, une princesse égorgée sans doute en quelque cour étrangère, pour des motifs inconnus, quelque effroyable conspiration selon toutes probabilités. Aucune nouvelle de l’étranger ni des ambassades n’était encore arrivée ; on avait envoyé des courriers partout.
L’enquête, en attendant, se poursuivait à Paris avec la plus grande sévérité. M. le conseiller, dans l’intervalle des perquisitions chez La Béjotière et ailleurs, faisait tirer le criminel de sa basse fosse pour les interrogatoires. Le misérable s’obstinait en dénégations, malgré l’évidence ; il profitait de ce que M. le conseiller attendait, pour lui faire appliquer la question, le retour de M. le lieutenant de police, et l’instruction ne parvenait pas à percer les ombres mystérieuses enveloppant cette horrible affaire. Au grand émoi de la cour et de la ville, on ne découvrait rien, ni sur l’identité de la victime, ni sur les mobiles du crime. Du matin au soir, la foule assiégeait le Châtelet et défilait dans une pièce où le corps de la victime était exposé, la figure découverte, horrible à voir. Personne ne l’avait reconnue, ce qui n’avait rien de bien extraordinaire, puisque, d’après le billet du complice, c’était une princesse étrangère.

Exempts et commissaires étaient sur les dents. M. le conseiller seul restait calme ; le complice ne pouvait manquer de se faire prendre, et tout se découvrirait. Dix jours se passèrent ; le soir de ce dixième jour, M. le conseiller faisait subir à La Béjotière son vingtième interrogatoire, lorsque s’éleva tout à coup une rumeur dans les couloirs ; le commissaire chargé de surveiller la maison de La Bejotière accourait, suivi d’une troupe d’exempts et de gens portant une énorme caisse.
« Nous le tenons ! Monsieur le conseiller, nous tenons le complice, lié et bâillonné solidement, car il s’est défendu, le gredin ! Nous le tenons !… et aussi, je le crains bien, la preuve d’un nouveau forfait… Voyez ! holà ! vous autres, jetez le gredin dans ce coin et déposez cette boîte aux pieds de M. le conseiller !
– Horreur ! fit le conseiller, se levant tout pâle ; une seconde boîte, en tout semblable à la première ! Déficelez, dénouez, faites sauter le couvercle ! »

Ah ! ce ne fut pas long ; il ne fallut pas plus de deux minutes pour découvrir dans la seconde boîte le cadavre soigneusement enveloppé d’une seconde victime ! Un frisson courut ; le sang se glaça dans les veines de tous les assistants, bien habitués pourtant aux plus tristes spectacles.
« Procédons immédiatement à la confrontation de ces deux gredins. Amenez La Béjotière et le complice ! »
La Béjotière, tenu par deux soldats, poussa un cri lorsqu’il fut en présence du complice bâillonné.
« Ah ! Ah ! dit le conseiller, vous le connaissez !
– Je… je… oui, je le reconnais, balbutia La Béjotière, c’est mon… ami…
– Nous vous tenons ! Maintenant, débâillonnez cet homme. Parlez, ou la question tout de suite ! Le nom de cet homme ? Les noms de vos victimes ?
– Monseigneur, fit La Béjotière, c’est mon ami Trudon, homme d’étude comme moi, cousin de M. du Tremblay, consul de Sa Majesté à Alexandrie d’Égypte…
– Monsieur, cria le complice, la raison de ce traitement à d’honnêtes gens comme La Béjotière et moi ?
– D’honnêtes gens, misérables, quand les cadavres de vos victimes sont là ! La question vous fera dire le nom de la grande dame étrangère, une princesse assassinée par vous, mise en triple caisse et envoyée à votre infâme complice…
– La princesse ?… envoyée ?… Hein ? Quoi ? ce serait… mais, vous, La Béjotière vous ne l’avez donc pas vue ?
– On va vous traîner devant les tristes restes de votre première victime…
– La princesse ! ma première victime, mais, Monsieur, elle a quatre mille ans, ma princesse, peut-être davantage, comme celle-ci que je rapportais avec tant de soin et que vous venez d’abîmer ! Ce sont des momies d’Égypte, une grande rareté, – il n’y en a pas d’autres dans Paris, – que j’ai pu acquérir et rapporter grâce à mon ami le consul ! »

M. le conseiller devint soudain rouge d’émotion ; puis il pâlit en fronçant les sourcils. Commissaires et exempts se regardaient avec des airs d’incrédulité.
« Et celle-ci que vous avez là, poursuivait le complice, je voulais charger mon ami La Béjotière de l’offrir au cabinet de Sa Majesté avec quelques momies de chats et de lézards qui sont encore dans le fiacre où vous m’avez pris… Êtes-vous convaincu, Monsieur ? »
Le conseiller réfléchissait.
« Puisqu’ils entrent dans la voix des aveux, dit-il, qu’on leur donne un cachot convenable ; l’instruction éclaircira tout cela. »
Le pauvre La Béjotière poussa un soupir de soulagement. Il ne fallut pas plus de trois semaines, M. le conseiller y ayant mis beaucoup de bonne grâce, pour faire éclater son innocence. Son cabinet de curiosité eut sa perle rare, la momie de la princesse, et le Musée Royal eut les autres ! Mais La Béjotière dut changer de quartier, ses voisins s’obstinant à le tenir pour un criminel redoutable sauvé par de hautes protections.

FIN
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(A. Robida, in Le Grand Illustré, supplément d’actualités du Journal d’Indre-et-Loire, n° 9 et 10, dimanches 15 et 22 mai 1904)
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Roselinde de Tranise perdit son reflet dans une glace, chez quelqu’un à qui elle voulait du bien. Elle s’était mirée un peu longtemps, tantôt en avançant la bouche, tantôt en penchant la tête. Elle avait assuré son chapeau, ramené un cheveu, lissé sa nuque, fixé une rose sur un revers. Puis, se rappelant brusquement l’heure, elle avait couru de toute la vitesse de ses petits pieds, et elle avait plongé dans l’escalier.
Le reflet qui suivait avec complaisance tous ses mouvements ne s’attendait pas à ce soudain changement. Il fut si surpris qu’il n’eut pas le temps d’enjamber le cadre de la glace, ni de reculer dans ces lointains où les reflets se retirent. Il resta attardé et un peu sot. Il se décida enfin à sortir de la glace. Mais Roselinde était déjà sortie de la pièce. Ne la trouvant plus, il s’assit, à la manière des chiens perdus ; et il prit le parti de mener une vie indépendante.
C’était le reflet d’une très jolie femme, dans un très joli jour, au moment qu’elle rattachait une rose. Ce reflet était encore plus joli qu’elle. Car la glace avait ombré le regard, uni la couleur, répandu une demi-teinte de perle et changé les contours en vapeur.
On peut penser que les amoureux ne manquèrent pas. Ce reflet s’en allait dans la vie en souriant toujours et en rattachant sa rose. On finit par lui trouver beaucoup d’esprit. Le bruit en vint jusqu’à Roselinde. Elle n’en fut point inquiète et même elle s’enorgueillit.
« C’est un reflet de moi, » disait-elle.
Puis, elle eut peur d’être compromise. Elle négocia.
« Reflet, dit-elle, voulez-vous venir habiter avec moi ? »
Elle lui promit des avantages matériels, invoqua sa délicatesse et fit enfin entendre la voix du devoir. Mais le reflet ne voulut rien entendre.
« J’ai perdu l’habitude de vivre en commun, dit-il, et je me trouve très bien comme je suis. Que la liberté est agréable ! Je me trouve bien de n’avoir pas de corps. Et quant à vos droits sur moi, vous les faites bien sonner. Mais j’appartiens à la glace autant qu’à vous. Je m’appartiens aussi. On m’a instruit de mes devoirs envers moi-même. Il faut vivre sa vie. J’ai pris parti pour le développement du moi, et je suis un reflet indépendant. »
Chacun vécut donc de son côté. Roselinde était répandue dans le monde le plus brillant. Elle allait à la messe à Saint-Pierre de Chaillot et elle avait une loge d’entre colonnes à l’Opéra. Elle oublia l’aventure. Le reflet se conduisit avec tact et ne se montra pas dans les mêmes lieux ; il s’habilla avec une élégance simple, de l’ombre des toilettes surprises dans les psychés des meilleurs couturiers ; le soir, il se retirait en quelque miroir connu de lui. La nuit est pour ces images légères une molle couverture. Enfouie et repliée dans un coin des espaces créés par le tain, la fausse Roselinde s’endormait sous le manteau tiède de l’ombre.
Les années passèrent. Il se fit deux opinions de Mme de Tranise. Ceux qui dînaient avec elle remarquaient des rides aux coins de ses yeux, un pli le long de sa bouche, un sillon sous le menton, un bourrelet derrière ce sillon.
« Elle vieillit, disaient-ils.
– Allons donc ! répondaient les autres. Nous l’avons rencontrée ce matin : elle est fraîche comme le jour de ses vingt ans. »
Bientôt, la divergence à son sujet fut extrême. Une moitié de Paris affirmait avoir rencontré Mme de Tranise : c’était une très jeune femme, svelte, blond cendré, nette et les yeux vifs. L’autre moitié de Paris avait pareillement rencontré Mme de Tranise : c’était une femme mûre, sans entrain, boursouflée, les cheveux oxygénés, la figure peinte dans ses flasques replis et les yeux déjà morts. M. de Tranise partageait cette seconde opinion. Mais ce galant homme mourut à quelque temps de là. Roselinde resta veuve, sans enfant et sans parenté proche. Très correct, le reflet alla « Aux Violettes Doubles » chercher un deuil et un bandeau, et parut plus jeune encore.
De cette énigme, Roselinde vieillissante avait seule le secret. Elle savait que la jeune femme qu’on prenait pour elle était le reflet détaché d’elle autrefois, le reflet qui ne vieillissait point. Et elle eut une envie démesurée de le revoir, de se revoir elle-même. Elle mit une petite robe bleue de l’an passé et elle alla se cacher dans un des endroits où on lui avait dit qu’elle venait. Elle se vit venir, en effet, fraîche comme une branche en fleurs. Alors, elle eut peur tout à coup d’être reconnue d’elle-même ; son cœur battit à grands coups. Elle était comblée de joie et d’un triste dégoût. Elle passa ainsi à côté d’elle, rentra, s’enferma, relut de vieilles lettres et pleura tout le jour.
Elle comprit, dès lors, que le seul moyen de se survivre était de laisser la place à cette autre immortellement jeune. Elle renonça à sa loge à l’Opéra ; elle alla à la messe à Saint-Médard ; elle refusa les invitations et elle vécut dans la ténèbre, sous prétexte de migraine. Cette vie ne fut point malheureuse. Dans l’ombre où elle était recluse, sa pensée, comme un fleuve enfin entré en plaine, prit un cours tranquille. Dans la pauvre église, entre les chaudronniers de la rue Mouffetard, elle pria d’un cœur plus pur. Quelquefois, elle sortait le matin, la bourguignote de la saison dernière enfoncée sur le nez ; et elle allait voir passer la jeune Roselinde de Tranise. Celle-ci aussi se montrait moins. Sa jeunesse inquiétait comme un miracle. De vieux membres du Jockey se souvenaient de l’avoir fait danser. Elle avait beau ne pas vieillir, les jeunes gens la regardaient comme d’une autre génération. On était las de l’aimer. Funeste présent que l’immortalité !
La gloire de ne pas donner prise aux saisons n’amusait pas le reflet, excédé de quarante ans de sourire, passés à rattacher l’ombre d’une rose. Seule en jouissait vraiment au fond de sa retraite la pauvre Roselinde. Murée dans la nuit, elle savait qu’elle courait pourtant le monde. Laide, elle se savait belle. Oubliée, elle se savait admirée. Mille miroirs pouvaient lui envoyer des reflets affligeants. Il suffisait qu’un seul eût survécu, du temps où elle était aimée.
Elle s’endormit dans la paix à soixante-deux ans, trois mois et cinq jours, et son reflet, toujours aussi joli, mais traité de vieille folle par tout le monde, son reflet sans support s’éteignit dans le même instant, tandis qu’il prenait le thé chez Pigeonneau et qu’il venait précisément de commander des petits choux à la crème.

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(Henry Bidou, « Le Miroir aux silhouettes, » in Les Annales politiques et littéraires, grande revue moderne de la vie littéraire, n° 2313, dimanche 1er juillet 1928 ; Paul Delvaux, « La Femme au miroir, » encre de Chine et aquarelle sur papier, 1948)
Dans des temps très anciens, les hommes, encore plus qu’aujourd’hui, aimaient les écrevisses.
Aimaient ! Entendons-nous ! Ils les trouvaient bonnes, et en mangeaient beaucoup.
Les grosses bêtes qui auraient fourni une nourriture plus abondante, meilleure peut-être, se défendaient à coups de griffes, de dents, de cornes, et déchiraient, étranglaient, éventraient fort bien ceux qui les attaquaient.
Avec une écrevisse, rien à craindre ! Elle pinçait parfois un peu fort les doigts qui voulaient la saisir. Ce n’était pourtant pas grand’chose. Le doigt pincé n’y restait pas.
Et la pêche à l’écrevisse était facile ! On jetait dans la rivière un morceau de viande attaché au bout d’une ficelle. Il y avait toujours, près de là, une écrevisse qui se disait tout à coup :
« Ça sent bon ! »
Elle reniflait à droite, à gauche, se dirigeait vers l’endroit d’où venait l’odeur, apercevait le morceau de viande.
« Justement ce que je pensais ! »
Tranquillement, elle approchait et se mettait à manger.
L’homme, qui tenait l’autre bout de la ficelle, tirait un peu, très peu. L’écrevisse attrapait solidement le morceau avec ses deux pinces.
« Tu veux t’en aller ! Rien à faire ! »
L’homme, brusquement, tirait si fort que l’écrevisse était projetée hors de l’eau, lancée en l’air. Elle lâchait vite le morceau. Trop tard ! Elle retombait dans l’herbe, loin du bord de la rivière. L’homme la saisissait par-derrière, la jetait dans un panier où grouillaient déjà beaucoup d’écrevisses.
Et toutes finissaient dans l’eau bouillante, cuites ! Une fois cuites, qu’elles fussent mangées n’ajoutait pas grand’chose à leur malheur.
Les hommes les aimaient tant, en prenaient, en mangeaient tant, qu’elles devinrent rares, de plus en plus rares. Un jour, il n’en resta plus qu’une, une seule, une grosse mère qui tenait un paquet d’œufs, serrés bien au chaud sous sa large queue.
Elle se croyait très maligne parce que, jusqu’à présent, elle ne s’était pas laissé attraper. Elle avait eu de la chance, voilà tout ! Le jour où elle n’en eut plus, elle fut aussi godiche que les autres.
Ce jour-là, au fond de la rivière où elle vivait, elle aperçut, posée sur le sable, une petite cage en fil de fer.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Elle approcha.
« Ça sent bon ! »
Dans la cage, elle vit un morceau de viande, aspira deux ou trois petits coups.
« Un peu faisandée ! Exactement comme je l’aime ! »
Elle voulut s’emparer du morceau. Ses pinces étaient trop grosses pour passer entre les barreaux. Elle fit le tour de la cage, grimpa dessus, et crac ! sous son poids, une porte s’ouvrit. Elle tomba juste sur la viande, et, frottant vigoureusement ses pinces l’une contre l’autre, s’écria :
« J’ai de la veine ! »
Le morceau, faisandé bien à point, sentait fort. Elle le mangea et puis se dit :
« Maintenant, rentrons chez nous ! »
Mais la porte qui s’était ouverte si facilement, sous son poids, pour la laisser entrer, refusait de s’ouvrir dans l’autre sens pour la laisser sortir. Elle poussait, poussait, rien ne bougeait. Avec toute sa malice, elle ne pensait pas à tirer au lieu de pousser.
Et un homme vint, en bateau. Il enfonça jusqu’au fond de la rivière un crochet fixé au bout d’un long bâton, attrapa la cage, la sortit de l’eau, la renversa et, appuyant sur la porte dans le bon sens, fit tomber la grosse écrevisse au fond du bateau, dans un peu d’eau qui y restait. Et puis il réamorça son piège, le rejeta à la rivière. Le pauvre homme ne savait pas qu’il perdait son temps, qu’il ne prendrait plus jamais d’écrevisses, qu’il venait de pêcher la dernière.
Mais l’écrevisse le savait, savait que, si elle mourait avant d’avoir fait éclore, avant d’avoir élevé la nombreuse famille qui grandissait dans ses œufs, il n’y aurait plus d’écrevisse. La race en serait éteinte, morte.
Chers œufs ! Dans un transport d’amour maternel, violemment, elle replia sa queue pour les serrer contre son cœur ; si violemment qu’elle bondit en arrière et passa à travers la coque du bateau – un vieux bateau pas mal pourri.
Elle était libre ! Deux ou trois coups de queue encore ! elle fut loin.
Et le bateau s’emplit d’eau, coula. L’homme se noya.
L’écrevisse, voyant que cela réussissait si bien de marcher à reculons, jura de ne plus marcher autrement. Elle tint parole.
Quand ses enfants sortirent de l’œuf, elle leur apprit tout de suite à marcher de la même façon, sans regarder jamais où ils allaient. Elle leur expliquait que si l’on va au hasard, à reculons, sans savoir où, on arrive n’importe où, et il y a beaucoup de chances pour que ce ne soit pas exactement dans un filet, dans un piège, dans une nasse, dans un de ces endroits où la curiosité vous pousse irrésistiblement à pénétrer quand on va où l’on a envie d’aller.
Si un poseur, pour se montrer plus malin que les autres, faisait quelques pas en avant, elle l’arrêtait d’une bonne claque. Il n’avait pas envie d’en recevoir une seconde.
Ainsi, la marche à reculons devint la marche ordinaire des écrevisses. Elles s’en trouvèrent bien. Les hommes ne les attrapèrent plus aussi facilement, en pêchèrent beaucoup moins qu’il n’en naissait. Elles redevinrent nombreuses dans les rivières, dans les lacs d’où elles avaient, naguère, disparu, après y avoir jadis pullulé.
Et quand, beaucoup plus tard, la grosse écrevisse mourut de vieillesse, on la coucha au milieu de la rivière, et sur son corps, chacun de ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants jeta une pierre. Une haute pyramide s’éleva, sur laquelle on grava, en écriture et en langue écrevisse :
« Ci-gît notre Mère à tous. »
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(Léopold Chauveau, « Vendredi des tout-petits, » in Vendredi, hebdomadaire littéraire, politique et satirique, troisième année, n° 88, vendredi 9 juillet 1937)
Le typhon s’était apaisé.
La mer intérieure ressemblait maintenant à un étang d’automne, où les jonques chinoises tourbillonnaient telles des feuilles mortes. Le paquebot lui-même, aveuglé encore, gémissait sa détresse et donnait de grands coups de flanc, comme pour secouer la chair de poule.
Un à un, les passagers remontaient sur le pont.
Un groupe se forma à l’avant, autour du capitaine.
« N’avez-vous pas eu peur ? demanda quelqu’un.
– Peur ? non ! Avec un bâtiment de six mille tonnes qui file ses vingt nœuds à l’heure, lames et vents sont impuissants. D’ailleurs, aujourd’hui, on prévoit et on calcule les tempêtes ; et on ne redoute jamais un ennemi que l’on connaît en face. Seuls terrifiants sont les périls invisibles, les choses mystérieuses des gouffres, les visions chimériques qui vous apparaissent par un jour de brume ou par une nuit de phosphore. Alors, ce n’est plus la peur, c’est l’épouvante, une épouvante dont le souvenir seul fait trembler. On peut naviguer toute sa vie, et diable, ne jamais rencontrer cette sensation-là. Mais, quand une fois elle est entrée en vous, elle y reste, elle vous possède et vous ne pouvez plus retourner à la mer, même pour vous y jeter.
Cela me rappelle le commandant Echgarry. Nous étions de la même promotion et nous avons roulé sur bien des eaux, hamac contre hamac. Il se vantait de descendre d’une vieille famille de corsaires basques, dont les filles accouchaient en chantant le cantique de l’Étoile de la Mer, et dont, cependant, peu de mâles revenaient dormir en terre bénie… C’était un vrai marin, beau, intrépide, rêveur, et qui aimait la mer de race et d’instinct. Et elle le lui rendait, – du moins pendant un temps, – car il connut par elle toutes les chances, celles du métier et de l’amour. À vingt-cinq ans, il était lieutenant de vaisseau et chevalier de la Légion d’honneur. Dans les escales, les femmes papillonnaient autour de lui comme des mouettes autour d’un roc. Et quand nous le plaisantions sur sa fière indifférence, il nous répondait : « Oh ! moi, je suis l’amant d’une ondine qui vient chuchoter avec moi durant mon quart et me jeter par-dessus le bordage des baisers d’embrun. » D’ailleurs, il savait toutes les légendes et toutes les superstitions marines, et y croyait. Il nous racontait souvent – comme s’il y avait assisté – les combats fantastiques et les noces navales de ses ancêtres, les corsaires. Nous riions de tant de naïveté chez un homme de sa trempe ; mais, malgré moi, un frisson rapprochait mes omoplates devant l’expression de ses prunelles profondes et vitreuses. Ah ! ces prunelles ! on eût dit des sabords ouverts sur des océans fabuleux et où, au fond, passaient des éclairs comme des goélettes blanches.
Un soir, – nous étions mouillés en rade de Sanghaï, – on nous invite à un bal. Et j’aperçois Echgarry danser, danser avec une dame fluette et onduleuse et qui semblait se mouler à son corps. Quel beau couple ! Lui, sanglé dans sa tunique bleue ; elle, blanche comme une crête d’écume.
Le lendemain, nous appareillons. En pénétrant dans notre cabine, je vois, à ma stupéfaction, assis sur ma couchette, un mousse inconnu, en lequel, bientôt, je reconnais la dame du bal.
Une femme à bord d’un cuirassé et enlevée par un des officiers, concevez-vous l’énormité de la chose ? Avec cela, notre commandant n’entendait pas la bagatelle. Mais à quoi pouvaient servir mes remontrances ? Nous voguions déjà. Et Echgarry me dit tranquillement :
« C’est mon ondine : tu devrais m’aider à la cacher. »
Je l’aidai, et pour nous trois commença une existence extraordinaire. J’ai compris alors ce dont est capable une femme qui aime. La malheureuse restait des heures enfermée dans un coffre, au risque d’y étouffer. Nous la nourrissions de bribes subtilisées à table ; et, la nuit, quand nous étions de quart, nous la portions à moitié évanouie sur le pont pour lui faire respirer un peu d’air. Car, depuis son embarquement, nous avions un temps de damnés : tangage, roulis, vent debout et des sifflements et des rugissements comme si la mer nous en voulait. La pauvre souffrait atrocement, sans se plaindre jamais, et dès qu’Echgarry approchait, tout son être se transfigurait. Lui aussi l’aimait, mais si farouchement que je me demandais quelquefois avec angoisse : « Que va-t-il advenir de tout cela ? »
Une nuit, – nous cahotions sur l’océan Indien, – elle était avec nous sur la passerelle, adossée à la timonerie. Soudain, elle glisse. Echgarry se précipite pour la retenir ; elle s’écrase contre lui, et tous deux vont rouler sur les planches, et leurs têtes résonnent contre le cuivre de l’habitacle. Et voici qu’Echgarry se met à hurler, se met à hurler comme si la mort elle-même l’avait enlacé… Et c’était véritablement la mort qui l’enlaçait, car l’inconnue venait d’expirer contre le cœur de son amant, et à nous deux, – le timonier et moi, – nous avions peine à le dégager des ces bras raidis.
Vous comprenez notre terreur. Comment vous raconter la suite ? Le commandant, le médecin, appelés en hâte sur la passerelle pour y constater la mort d’une femme déguisée en mousse ; le désespoir d’Echgarry, la mise en gaine, l’immersion par une tempête noire, en présence de nous quatre seulement…
Le lendemain, la mer souriait comme une aiguade, et le commissaire put établir, d’une main solide, l’acte de décès de cette étrangère dont on ne savait rien, – même pas le nom, – et dont la tombe se creusait à 70° E. du phare de Bombay…
À la suite de cette aventure, Echgarry démissionna et entra dans la marine marchande. Je le perdis de vue ; puis, un jour, en revenant du Tonkin, je me trouve passager à son bord. Nous renouions nos bonnes causeries d’autrefois, sans cependant faire allusion à la dame-ondine. Il semblait l’avoir oubliée. Mais, dans l’océan Indien, je remarquai qu’Echgarry s’agitait singulièrement. À l’approche du golfe de Bombay, ses mains tremblaient tellement qu’il ne pouvait même pas fixer le point. Il faisait nuit. J’étais resté avec lui sur la passerelle. Les paquets de brume se massaient au-dessus de nos cheminées, mais notre étrave coupait dans du clair de lumière liquide. Les lames courtes et rapides charriaient des copeaux d’or, et balançaient des cierges d’argent.
« Tu sais, me dit Echgarry, en me montrant la mer phosphorescente, – on dit que ce sont là les âmes des défunts qui n’ont pas trouvé le repos. »
Puis il ajouta :
« C’est la première fois, depuis sa mort, que je reviens par ici. Nous allons passer sur sa tombe. »
Il se tut, étranglé par l’angoisse, et moi aussi je tressaillis au souvenir de la nuit tragique où, enlacés l’un contre l’autre, ils avaient roulé sur le pont.
Subitement, il jeta un cri :
« Regarde ! regarde ! la main d’une morte ! »
Et je vis, en effet, une chose molle et blanche dont les doigts s’agrippaient au bastingage.
C’était une astérie. Je la repoussai du bout de mon pied. Elle s’y crispa, s’y tordit, et j’eus l’impression d’une main humide qui me serra. J’agitai ma jambe de toute mon horreur, et lentement la chose retomba à la mer.
Echgarry était devenu plus blême que son dolman de flanelle blanche, et il y avait dans la profondeur de ses yeux je ne sais quel rapport d’épouvantes ataviques. Puis, sans doute pour ne pas songer à la morte, il se mit à parler de tous les spectres de l’Océan et de tous les maléfices de la nuit.
« Assez, assez, lui dis-je ; tu vas me rendre fou ! »
Et, en effet, je sentais la peur se loger aussi en moi.
La peur de quoi ? Je ne savais. La peur de quelque chose d’inconnu, d’irréel.
Autour de nous, la houle s’enflait avec des ondulations étranges qui, au lieu de nous suivre, filaient en travers et semblaient pousser sur nous une masse invisible. Le navire haletait comme s’il grimpait des côtes et, dans le rayon de la lampe électrique, je vis des gouttes de sueur dégouliner sur les mains du timonier. Et jamais la mer n’avait étalé pareille splendeur. Des formes vagues paraissaient et disparaissaient, baignées d’éblouissements verts. Des îles de topazes, des sarcophages d’opales, des vaisseaux fantômes et translucides voguaient avec nous ; et, sur toute la ligne de l’horizon, des feux, des feux, et des bouées lumineuses galonnées devant nous, et des brasiers follets nous courant après, et des fanaux à bâbord, et des fanaux à tribord, tant et si bien que l’on ne distinguait plus ni la brume, ni le phare, ni notre propre sillage. Et, contre les flancs du navire, des centaines de méduses ballottaient, se collaient et se décollaient, et roulaient bord sur bord, livides et ricanantes comme des têtes de noyées.
Avec cela, éparses sur les flots, des rumeurs inattendues qui se répercutaient dans les haubans.
« La mer est ensorcelée ; elle est ensorcelée, » dit le commandant.
Et je l’aurais cru, si nous n’avions pas marché à la sonde, et si, de l’arrière, ne nous était parvenue la voix réelle de l’officier : « Sept nœuds… Six et demi… Sept… »
« Frère, nous passons sur sa tombe ! »
Et Echgarry se signe.
J’ai voulu en faire autant, mais, au même moment, une secousse sourde. La quille tâtonne, le paquebot sursaute, l’hélice s’arrête, les parois craquent. Nous sommes pris. Nous sommes pris en plein sur un écueil. Un écueil à plusieurs brasses d’eau, à quelques lieues du port de Bombay ; un rocher qu’aucun œil n’a jamais vu, qu’aucune carte n’a jamais signalé ; c’est à devenir fou !
Je ne vous dirai pas l’effroi des passagers, ni l’héroïsme d’Echgarry et de ses hommes, ni les beuglements affolés des buffles que nous avions avec nous, ni les vibrations des cloisons métalliques contre le rocher et qui résonnaient de la proue à la poupe comme si toutes les cloches englouties se mettaient à carillonner.
Au matin, un cargo-boat nous recueillit. Tout le monde était sauf. Mais quand on revint pour renflouer le navire, on n’en trouva plus la trace : il avait disparu avec le rocher. Et ce ne fut que quelques années plus tard qu’un aviso signala une épave monstre. On y alla voir, et l’on rencontra notre bâtiment enserré entre deux branches de récifs comme entre deux bras. Il fallut une batterie électrique pour le dégager de cette fantastique étreinte. »
*
Et Echgarry ?
Ah ! le pauvre garçon ! L’épouvante de l’océan le prit. On le ramena en France à fond de cale et, encore longtemps après, il ne pouvait plus ni voir la mer, ni en entendre parler sans frémir. Puis, à la longue, la nostalgie le reconquit ; il finit par accepter la commandement d’un bâtiment neuf.
Or, le jour du lancement, il y eut fête à bord. Et comme la mer était phosphorescente, une dame poétique ne manqua pas de parler des âmes des morts errant dans les vagues. À cette évocation, Echgarry, blême et hagard, se lève et disparaît.
Quelques instants après, le navire stoppait. On appela vainement le commandant ; alors, le mécanicien descendit dans la chaufferie pour chercher la cause de l’arrêt. Le moteur était bouché. Et quand on eut démonté les cylindres, on trouva, collés contre leurs parois, quelques loques de chair, des lambeaux de drap marine et un bout de galon d’or.
Cette fois, le malheureux n’avait plus craindre les revenants de la mer : il s’était jeté dans la machine.
–––––
(Myriam Harry, in Le Journal quotidien littéraire, artistique et politique, onzième année, n° 3561, mardi 1er juillet 1902 ; repris, écourté et modifié, sous le titre : « La Tombe flottante, » in La Chronique mondaine, littéraire & artistique, dix-neuvième année, samedi 15 janvier 1910 ; sous le titre : « L’Ondine, » in Le Midi socialiste, trente-quatrième année, n° 12026, lundi 5 janvier 1942. Vladimir Simakov, « Le Hollandais Volant, » huile sur toile, 2020)
II
Le deuxième acte de ce drame rapide et étrange se produisit le lendemain soir. Du fauteuil transatlantique où je me reposais, près de mon cottage isolé, – à cinq kilomètres de la plus proche habitation, – l’immense plaine de Salisbury s’étendait jusqu’à un couchant d’or rouge. J’admirais les formes et les couleurs des nuages entassés autour du dernier soleil et je caressais doucement la fourrure grise de mon chat, Peter, pelotonné, ronronnant sur mes genoux. Il avait passé la dernière quinzaine dans une pension pour animaux et ne me quittait plus depuis que je l’avais repris, au retour de Woolwich.
Je le regardai, et vis de nouveau mes mains. Elles étaient meurtries, les jointures à vif, les ongles cassés – et de temps à autre, elles tremblaient malgré moi.
Des visions de la nuit précédente ne cessaient de surgir entre le coucher de soleil et moi, et je ne pouvais les chasser. Les événements s’étaient passés dans une telle précipitation que je n’avais guère eu le temps d’y penser, mais, à présent, tout me revenait à l’esprit, gâchant mon repos.
Les rues, avec leurs maisons démolies et en feu, bien pires que lors de tant de bombardements que j’avais vus. Et les gémissements des malheureux pris sous les décombres. Les efforts désespérés avec les mains nues pour en arracher les victimes torturées à l’arrivée des flammes dévorantes, inextinguibles. Et l’horreur navrante de ne pas voir. Le bruit des voitures des pompiers et des ambulanciers, et les visages ravagés de larmes des enfants perdus et des mères affligées.
Tout cela dans une atmosphère étouffante, poussiéreuse, dont toutes les particules sautaient et tremblaient à chacune des détonations de la canonnade incessante dans l’Arsenal, et vu seulement à la lumière sanglante des flammes. La ville entière était recouverte d’un voile mortuaire de fumée noire, cachant le ciel comme l’aile d’un immense corbeau, si bien que personne ne put dire quand vint le matin. Et sans cesse des débris informes d’acier et de béton tombaient comme la foudre du ciel de jais, et parfois d’un étal en fusion, parfois des morceaux d’êtres qui avaient été vivants…
Une petite brise fit onduler l’herbe de la plaine et remua les journaux à mes pieds. Les dernières éditions de la matinée, noires de manchettes, concernaient les scènes de Woolwich. L’un d’eux contenait une brève interview de moi – quelques phrases que j’avais lancées à un reporter tout en bandant l’épaule brisée d’un petit garçon.
… Mr. Eric Williams, le romancier bien connu, qui assista à tout le désastre, du haut de Shooter’s Hill, et se précipita immédiatement pour participer aux secours, signala un épisode étrange dont il fut le témoin quelques instants avant la première explosion de l’Arsenal : un défilé de centaines et de centaines de chats…
Dans la colonne « Dernière Minute » figuraient des allusions à des nouvelles peut-être encore plus singulières. Partout, dans le monde, des usines de munitions avaient sauté, et sautaient encore. Springfield aux États-Unis n’était plus qu’une ruine fumante. Des dépôts de munitions restant de la guerre explosaient comme des pétards dans toute l’Europe. Certaines rumeurs parlaient d’événements semblables en Russie – le gouvernement soviétique ne voulait donner aucune information précise, mais il semblait que la consternation régnât au-delà de l’Oural.
Le fait le plus significatif était une toute dernière phrase imprimée de travers, en toute hâte, et mal encrée, au bas de la colonne : « … Le centre des Recherches atomiques américaines, à Oak Ridge, dans le Tennessee, a été presque totalement détruit par un incendie. »
« Sabotage, » pensai-je. Mais sabotage sur une échelle si vaste qu’il devait être l’œuvre d’une société secrète internationale, formidablement puissante et merveilleusement organisée, de militants pacifistes cherchant à sauver l’humanité malgré elle.

Plongé dans ces pensées, je levai les yeux du journal et regardai de nouveau le glorieux coucher du soleil. Là-bas, au loin, dans la plaine, la silhouette d’un cycliste pédalait dans ma direction. Il suivait un sentier à peine visible dans l’herbe, et bientôt je vis que c’était un homme d’un âge mûr, vêtu d’un veston de sport.
Il mit pied à terre devant les piquets rudimentaires de ma clôture, me dévisagea un instant, puis demanda : « Excusez-moi, mais vous êtes bien M. Eric Williams ? » Je fis un signe affirmatif et il ajouta qu’il désirait me parler quelques minutes.
« Oui, mais inutile de chercher à me vendre quelque chose, répondis-je, en regardant avec méfiance une serviette marron attachée sur le porte-bagages de sa bicyclette.
– Oh ! je ne suis pas un représentant de commerce, » assura-t-il en appuyant sa machine contre le montant de la porte, et en s’avançant dans la petite allée. « Je voulais seulement… »
Il s’interrompit en apercevant Peter sur mes genoux. Ses yeux bruns, très las, eurent une expression bizarre, irrésolue.
« Je ne voulais qu’un renseignement, continua-t-il, en se reprenant, s’asseyant assez précautionneusement sur le gazon à côté de moi.
– Je vous écoute, » dis-je curieusement.
Il enleva son vieux chapeau, révélant une grosse tête chauve, frangée de cheveux grisonnants. Il tira deux ou trois journaux de sa poche.
« Cette interview, dit-il en m’indiquant une des coupures de presse, ce que avez vu sur Shooter’s Hill… »
Il respira profondément et s’arrêta.
« Oui ? Eh bien ? » demandai-je.
Il me fit soudain face. Ses yeux bruns étaient emplis d’angoisse.
« Pour l’amour de Dieu, fit-il, renvoyez ce chat, je vous en prie. Je… je ne peux pas les supporter. Je sais que c’est stupide, mais vraiment leur vue me porte sur les nerfs. »
Je me levai tranquillement, emportai Peter jusqu’à la porte du cottage et l’enfermai à l’intérieur. L’inconnu s’excusa avec incohérence quand je revins m’asseoir.
« C’est tout naturel, dis-je. Je connais plusieurs personnes qui partagent votre phobie. Même le duc de Wellington, qui vainquit Napoléon, avait une terreur folle des chats, au point de refuser d’entrer dans une pièce où il y en avait un.
– Oui… Il sentait subconsciemment l’incroyable vérité, marmonna l’inconnu. Quelle chance pour lui de ne pas l’avoir réalisée plus complètement… »
Je ne voyais pas où il voulait en venir ; il s’en rendit compte et continua sur un ton plus normal, prenant de l’assurance maintenant que Peter était parti.
« Il faut que je me présente. Je m’appelle Clarke et j’habite Salisbury. Je suis un instituteur en retraite. J’ai récemment élaboré une théorie assez peu ordinaire, et ces chats que vous avez vu quitter Woolwich, la nuit dernière, fournissent un anneau essentiel qui vient renforcer et corroborer ma chaîne de preuves. Aussi serais-je très heureux si vous vouliez être assez bon de me décrire la scène avec un peu plus de détails que n’en donne le journal. »
Je le fis volontiers, du mieux que je pus, soulignant la manière silencieuse et décidée dont les chats étaient passés et signalant leurs meneurs.
« Ne vous semble-t-il pas bizarre, remarqua-t-il après avoir réfléchi, que ces chats aient tous quitté la ville juste avant la catastrophe ? Et qu’ils aient mis le rempart d’une haute colline entre Woolwich et eux ?
– Voudriez-vous dire qu’ils avaient pressenti ce qui allait arriver ? demandai-je. J’admets qu’on accorde parfois un sixième sens aux chats, comme aux chiens, mais je ne puis imaginer qu’ils soient capables de prévoir un événement aussi… voyons, aussi inouï.
– Je vais vous dire quelque chose de plutôt stupéfiant ; aussi, ne croyez pas, je vous en prie, que j’ai perdu l’esprit, dit-il lentement. J’affirme que ces animaux savaient que la catastrophe dans l’Arsenal allait se produire, parce qu’ils l’avaient combinée ! »
J’en restai bouche bée. Puis, comprenant que j’avais affaire, après tout, à un cas psychologique, je le pris assez légèrement.
« Vraiment, croyez-vous ? »
Il saisit instantanément ma réaction et rougit.
« Je vois que vous pensez que je suis timbré. Peut-être vous imaginez-vous que mon aversion pour les chats est une sorte de haine morbide qui me fait les accuser de tous les méfaits possibles. Croyez-moi, il n’en est pas ainsi. J’ai beaucoup aimé les chats… autrefois. »
D’une main toujours mal assurée, il prit un autre journal.
« Avez-vous lu cette édition du soir ? Non ? Écoutez ce paragraphe à propos du désastre de Springfield : « … Les habitants des villes voisines signalent qu’un grand nombre de chats sont venus s’y installer. Ils semblent s’être enfuis de Springfield la nuit dernière. Les fourrières sont encombrées de réfugiés miaulants. »
Je lui pris la feuille, lus moi-même avec soin.
« C’est décidément bizarre. Alors, quelle est votre théorie, monsieur Clarke ?
– Voici. Tous les chats ne sont pas si innocents qu’ils paraissent. Ils appartiennent à une race étrange et très ancienne, avec un intellect bien supérieur au nôtre. Ce sont des parasites de la race humaine ; ils circulent parmi nous en espions insoupçonnés, écoutant, voyant tout ce que nous faisons, et cependant ne se trahissant jamais en rien. Croyez-moi, ce sont les plus grands comédiens du monde ! Ils possèdent leur rôle par cœur – ils le jouent depuis des milliers d’années, sans avoir encore jamais commis d’erreur.
– Et… pour quel motif ?
– Je ne crois pas à des intentions malveillantes ; ils sont au-dessus du mal. Cela les arrange, simplement, que nous en fassions nos familiers, que nous prenions soin d’eux, mais leur corps physique n’est en réalité qu’une enveloppe. Ils vivent leur véritable vie en esprit ; néanmoins, l’enveloppe est nécessaire, car l’esprit a besoin d’un corps vivant qui lui fournisse l’énergie.
La réincarnation existe réellement chez eux aussi. Dès la mort d’un chat, l’esprit qui l’habitait émigre chez un chaton nouveau-né. Et la « race » d’esprits qui habitent le corps des chats actuels est à peu près identiquement la même que celle qui atterrit sur notre planète il y a des milliers d’années.
– Atterrit sur notre planète ? » répétai-je, sans force.
Clarke épongea son crâne luisant.
« Permettez-moi de vous tracer un résumé de leur histoire. Je ne m’attends pas à ce que vous la croyiez, mais elle est vraie. Tout d’abord, la Lune était habitée beaucoup plus récemment que ne le croient certains astronomes. Deux races se la partageaient : les Félins et les Canins. La cohabitation se révéla des le début impossible et, finalement, une guerre effroyable éclata entre elles.
Or, l’esprit félin pouvait se détacher, à volonté, du corps – bien qu’il ne puisse en rester longtemps séparé sans épuiser ses réserves d’énergie – et ces esprits étaient pratiquement indestructibles, même s’ils se trouvaient habiter un corps au moment où celui-ci était détruit, mais ils avaient leur talon d’Achille et la race canine le connaissait. Une seule chose peut atteindre un esprit félin : une violente explosion toute proche de lui, mettons à trente ou cinquante centimètres au plus, car l’esprit félin possède une structure tenace et presque inébranlable. Mais un effet de rupture réellement concentré, tout à fait proche, rompt l’équilibre des forces qui maintient la cohésion de cet esprit incorporel. Celui-ci se désintègre et est, en fait, définitivement annihilé.
La race canine employa, dès ses premières attaques, d’énormes bombes, obus, et mines terrestres pour tenter d’anéantir les intelligences félines ; mais c’était une question de hasard et cela ne donna pas grand résultat. Seuls les coups presque directs affectaient les chats, et même avec la quantité d’explosifs utilisée, ces coups étaient rares, en nombre pratiquement négligeable.
Alors, les Canins découvrirent le secret de la bombe atomique. C’était une tout autre affaire. Plus besoin de coups directs. Je crois aussi que la nature de la bombe – en tant que distincte de la simple détonation des explosifs ordinaires – produisait un effet supplémentaire. En tout cas, cela signifiait la mort à distance pour les chats et ils furent presque complètement exterminés. Vous pouvez voir vous-même comment les Canins les pilonnèrent à fond – les vastes cratères qui arquent et balafrent la face de la Lune, peuvent donner une idée du nombre et de la taille des bombes employées.
Toutefois, l’Esprit-Maître des chats – qui était le plus puissant intellect de l’Univers – remporta un triomphe juste à temps. C’était un rayon à longue portée qui, lorsqu’il était projeté sur les êtres canins, provoquait une altération de leur glande thyroïde, si bien qu’ils dégénèrent rapidement en une race de crétins.
Ainsi, la race féline domina la Lune. Mais la guerre avait fait un tel ravage sur ce satellite – presque toute la végétation avait été détruite par la radioactivité – que toute nourriture était devenue rare. Les chats durent consacrer de plus en plus de temps à sa recherche, au fur et à mesure que la Lune devenait plus pauvre. Ce qui n’était pas à leur goût, car, comme je l’ai dit, ils vivent une vie de l’esprit et ils s’irritèrent de perdre tant de temps et d’énergie à chercher pitance.
Finalement, l’Esprit-Maître inventa une sorte d’astronef et, dans un grand nombre de ces engins, la race entière émigra vers la Terre. Ils sont toujours là, et nous sommes leurs serviteurs sans nous en douter… »
J’ai toujours pensé que tout est possible, même le plus improbable. Aussi n’ai-je pas repoussé sur-le-champ cette théorie apparemment folle. En fait, j’étais curieux d’en entendre davantage.
« Que devint la race canine mentalement affaiblie ?
– La plus grande partie fut abandonnée sur la Lune pour y périr de faim. Mais les chats en amenèrent quelques spécimens avec eux sur la Terre ; ceux-ci prospérèrent et se multiplièrent abondamment sur cette planète et ils continuent.
– Voulez-vous dire que… les chiens sont les descendants de cette race vaincue ? demandai-je, incrédule.
– Oui. Mais ils n’ont jamais recouvré leur puissance intellectuelle originelle ; à côté des froids et vastes intellects des chats, ce ne sont que d’aimables abrutis. Un vestige de leur sixième sens – la télépathie – leur reste, mais il n’est pas très développé en comparaison du suprême degré qu’il a atteint chez les chats actuels. »
Je me sentis, un instant, emporté sur les ailes de cette fantaisie, et m’exclamai :
« D’autres vieilles habitudes subsistent peut-être encore dans l’esprit confus des Canins. Par exemple : cette inimitié, jusqu’à présent inexplicable, entre chiens et chats. Les chiens pourchassent les chats parce qu’ils ont le vague souvenir d’être de vieux ennemis. Et je suppose que les chats se laissent pourchasser uniquement pour maintenir leur apparence innocente ?
– Parfaitement. Ce sont des comédiens d’une subtilité satanique. Et savez-vous pourquoi les chiens aboient à la Lune ? Simplement parce que sa vue éveille en eux une vague nostalgie de leur ancienne patrie, bien qu’ils soient incapables de s’en rendre compte. »
Un bref silence suivit, pendant lequel je pesai les possibilités.
« Voyons, hasardai-je, à propos des chats, qui auraient fait sauter les usines de munitions. Vous croyez que… ?
– Je ne crois pas ; je sais. C’est évident. Comme je vous l’ai dit, les bombes atomiques signifient la mort pour les esprits félins. Très peu des explosifs lancés dans la boue du front pendant la première guerre mondiale, tombèrent près des chats, et ils négligèrent cette guerre. Mais vers la fin de la deuxième guerre mondiale, ils se préparaient à intervenir.
Trop d’entre eux étaient tués dans les grands raids aériens. Je veux dire que leurs esprits étaient tués – pas seulement leurs corps – cela, ils s’en fichent : il n’en manque pas de nouveaux où aller s’installer. Mais une fois un esprit désintégré par une explosion, il est détruit et irremplaçable. De plus, le ravitaillement était complètement désorganisé et partout les hommes – leurs serviteurs – les laissaient se débrouiller eux-mêmes, au grand dommage du travail auquel ils livraient leurs esprits. Puis, comme les Canins, l’homme tomba sur la bombe atomique et cela termina la guerre, ce qui satisfit les chats d’une manière mais les inquiéta d’une autre.
Supposons que leurs idiots de serviteurs déclenchent une autre guerre, et cette fois, avec des fusées atomiques partout ? Ce serait la destruction pour tout le monde, y compris les esprits félins.
Ils patientèrent pour voir si l’homme aurait le simple bon sens de s’apercevoir que la guerre était une pratique devenue une folie collective, et que le seul moyen d’en finir avec la lutte armée entre les nations était d’en finir avec les nations en les unissant sous un gouvernement mondial. Bon, nous n’avons pas ce bon sens, comme vous le savez, à notre honte éternelle.
Alors, ils écrasent la troisième guerre mondiale dans l’œuf, efficacement, en détruisant les instruments qui lui seraient nécessaires. Les hommes se considèrent comme mentalement supérieurs aux animaux. Je crains que la vérité soit que les chats sont mentalement supérieurs et que les hommes ne sont que des animaux.
– Hum, » fis-je.
C’était certainement une explication de l’étrange défilé que j’avais vu sur Shooter’s Hill. Mais…
« Voyons, objectai-je, cette théorie présuppose vraiment un tas de choses. Cela ne peut être qu’une hypothèse. Vous n’avez pas de preuves ? »
Il se mordit la lèvre et se mit nerveusement à arracher des brins d’herbe du gazon.
« Non, admit-il. Rien de tangible, sauf l’étrange comportement des chats que vous avez vu vous-même. Mais je vous affirme que je sais que tout ce que j’ai dit est vrai. J’en ai un bizarre sentiment de certitude. Appelez cela de l’intuition, de la foi – je sais, c’est tout.
– Il est difficile d’accepter une telle théorie simplement parce que quelqu’un a la sensation qu’elle est vraie ! »
Il rougit un peu.
« Je sais ; c’est absurde. Mais n’avez-vous jamais eu un de ces éclairs d’intuition ? Je me souviens quand je jouais aux fléchettes… parfois, quand je visais, je savais que la fléchette que je tenais à la main allait faire mouche, et elle arrivait immanquablement. J’ai maintenant la même sensation de certitude au sujet de ce que je viens de vous raconter. »
Il frissonna légèrement de nouveau, et moi aussi. Un vent frais soufflait de la plaine et, en levant les yeux, je m’aperçus brusquement qu’il faisait presque noir. Le soleil avait disparu depuis longtemps et Vénus brillait dans le crépuscule.
Clarke se leva, et s’excusa de m’avoir tenu si longtemps. Je répondis que cela m’avait vivement intéressé ; voudrait-il revenir un de ces jours pour reprendre notre discussion ? Il promit de le faire.
Tout en dînant, j’ouvris mon poste de radio à piles et m’assis pour dîner. La bouche pleine de pain et de fromage, j’entendis les dernières nouvelles, quand les lampes se furent échauffées.
« … dégâts considérables. La loi martiale a été proclamée dans la ville. Le président a lancé un appel au calme : « Les autorités fédérales – a-t-il déclaré – ont la situation bien en main, et toutes les précautions sont maintenant prises pour éviter le retour de pareils faits… On annonce de Suède, du Danemark et de l’Italie du nord, que de vastes incendies font rage dans les laboratoires nationalisés de recherches physiques. Trois dépôts de munitions dans les collines du Pays de Galle ont sauté simultanément, ce matin… »
Il y en avait bien davantage et, pour terminer, une dépêche annonçant que les installations d’essai de fusées, à Peenemünde, avaient été complètement détruites par une série d’explosions ayant apparemment commencé dans une chambre de mélange expérimental d’essence et d’oxygène.
Bien qu’on soupçonnât le sabotage dans de nombreux cas, aucune arrestation n’avait été faite jusqu’à présent, car chaque fois, les explosions avaient été si soudaines et si violentes, qu’aucun être humain du voisinage n’avait survécu pour être suspecté ; on supposait que les saboteurs utilisaient des bombes à retardement ou qu’il s’agissait de fanatiques allant jusqu’au suicide.
Pour moi, le fait qu’aucune preuve d’intervention humaine n’avait été trouvée dans aucune de ces catastrophes était, en soi, une preuve qu’aucun agent humain n’avait opéré. Mais quant à savoir si c’étaient des chats ou… – oh ! c’était trop fantastique ! Je fermai la radio et décidai de refuser de penser davantage à toute cette affaire, ce jour-là.
(À suivre)
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(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, n° 275, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)
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