Gravières, tout à coup, parla.
Je le revois encore, assis au seuil de la cabane qu’il s’était construite au cœur même de la forêt, vêtu d’un mauvais costume de velours et fumant méditativement sa belle pipe à bout d’ambre – le seul luxe qu’il eût conservé de son existence ancienne.
Il parla, ou plutôt il reprit la conversation là où, l’instant d’avant, il l’avait laissée.
« Somme toute, fit-il, je ne suis pas malheureux. Je possède une chèvre, un petit jardin qui me donne des légumes et quelques fruits. Et quand je m’ennuie, j’ai mes livres : un surtout qui est ma bible, mon compagnon de dilection… Connaissez-vous le Walden de Thoreau, Chantre ?
– Vous n’allez pas me faire croire, ripostai-je, que vous avez quitté votre famille, vos amis, – tous ceux qui vous aiment enfin et attendent votre retour, Gravières ! – pour le plaisir de mettre en pratique les théories assez personnelles de l’auteur de La Vie dans les bois ? »
Gravières fuma en silence durant quelques secondes, puis :
« Je vois bien, fit-il avec un sourire excédé, que je ne m’en tirerai pas à moins d’une confession en règle. Ceux qui vous ont envoyé ici… »
Je voulus protester, tenter au moins de justifier ma démarche auprès de lui, mais il eut un « Après tout » morose, presque douloureux, qui me révéla l’inutilité présente de toute explication.
Gravières donc vida sa pipe sur son talon et, s’étant recueilli un instant, commença :
« Il y a trois ans, Chantre, quand je vins ici faire une cure de solitude et de repos parmi ces pins, j’avais pris pension dans une auberge retirée dépendant de la bourgade de Vitrac. Le site était désert, relié à l’horizon par des lagunes où fréquentaient les seuls chasseurs de sauvagine. Or, j’ai moi-même la chasse en horreur ; aussi en étais-je réduit pour me distraire à errer travers bois ou le long des dunes qui dominent la mer. Mais une inaptitude foncière à vivre « intérieurement » (du moins, je le croyais à cette époque), comme à découvrir la beauté, réelle pourtant, de ce monotone paysage, faisait que je rentrais très vite à mon gîte, secrètement écœuré plutôt que recru de fatigue physique.
Un jour pourtant, je fis une découverte qui excita d’emblée mon intérêt : c’était dans un district de la forêt avoisinant le rivage, une sorte de vasque sableuse emplie d’une eau pure et qui paraissait dormir. Mais un examen plus attentif y révélait une vie cachée qui se manifestait à la surface par un bouillonnement régulier, pareil au calme battement d’un cœur. Les gens du pays assuraient (et la salure légère de ses eaux semblait confirmer leurs dires) que la bizarre fontaine communiquait avec la mer. Au vrai, le niveau en variait curieusement – synchroniquement, devrais-je dire – avec le mouvement même des marées…
Je retournai le lendemain et les jours suivants à la fontaine, éprouvant je ne sais quelle émotion secrète à sonder du regard ce cristal frémissant et sensible. Un matin, pour la première fois, j’y arrivai à l’heure culminante de la marée basse. Une surprise – et quelle surprise ! – m’y attendait. Là, tout près du bord, assise les jambes pendantes parmi les fougères, il y avait une femme… Sans doute, me dis-je, quelque paysanne que l’attrait d’un bain dans la conque, à ce moment aux trois quarts vide, avait séduite au passage. Je fus sur le point de me retirer comme un gentleman que j’étais, mais la curiosité fut la plus forte. Rien de malsain pourtant, je le jure, seulement un besoin subit, insupportable, de savoir qui était cette baigneuse solitaire. Or, une branche, qui craqua malencontreusement sous mon pied, la fit se dresser, éperdue, prête à la fuite. Alors, je vis qu’elle était nue, Chantre, chastement nue !
L’instant d’après, j’étais près d’elle et mes bras l’entouraient, fraîche, fluide, évasive comme l’eau même qui sourdait au fond de la vasque. Elle ne résistait plus, m’observant au contraire à travers ses cheveux très blonds, presque décolorés, avec à sa bouche un rire bizarre – sa bouche qui laissa à la mienne un goût d’amertume et de sel !
Que vous dire, Chantre ?… Ma vie, depuis, fut bouleversée, transformée du tout au tout. Mieux, il me sembla, bizarrement, que je commençais seulement à vivre. Je revins à plusieurs reprises à la fontaine, à l’heure réglée une fois pour toutes de la marée basse, certain d’y rencontrer toujours, nue, ou follement accoutrée de lierre ou de viorne, ma baigneuse mystérieuse. Mystérieuse, dis-je ; elle l’était demeurée en effet pour moi, se refusant obstinément à me faire entendre même le son de sa voix et exigeant invariablement que je la quittasse sans tourner la tête, de manière sans doute à ne pas révéler le chemin qu’elle prenait pour retourner chez les siens.
Des jours passèrent, des semaines bienheureuses… Puis, brusquement, la catastrophe survint : je trouvai un matin mon inconnue en larmes. Jamais jusque-là je ne l’avais vue pleurer. Jamais davantage je n’avais vu pleurer une femme avec cette gravité solennelle, cet air de douleur inguérissable, plus qu’humaine, qu’elle avait. Assise immobile entre les fougères, elle regardait avec une morne stupeur le fond de la cuve où une feuille morte, menue, rendait sensible une sorte de tournoiement, de maelström inusité. J’essayai, en vain, de la distraire de cette insolite mélancolie ; elle me jeta un regard mi-désolé, mi-furieux, et m’ordonna, d’un geste, de la laisser seule. J’obéis, étonné, un peu irrité. Le lendemain, je vins comme d’habitude au rendez-vous. Ma maîtresse agreste se baignait dans la vasque, ou plutôt, agenouillée sur le sable, elle ramenait l’eau vers sa poitrine d’un mouvement de ses bras, machinal, infatigable, comme si elle eût tenté l’entreprise impossible de la retenir toute contre elle. Je remarquai avec stupéfaction, avec angoisse aussi, combien elle était pâle, amaigrie même, offrant subitement le spectacle d’une égrotante parvenue d’un coup au summum de sa maladie.
Ce jour-là, rentré de bonne heure à Vitrac, je devais apprendre que des travaux « d’art » entrepris le long de la côte avaient coupé plusieurs veines d’eau, déterminant l’assèchement des lagons en bordure des bois.
Saisi d’un obscur pressentiment, je revins à toutes jambes à la fontaine de la forêt. Elle était vide, entendez-vous, Chantre ? Complètement, irrémédiablement vide ! Or, c’était l’heure, justement, de la marée haute !… Fou de douleur, pressentant quelque événement tragique, je me laissai tomber sur le sable et je pleurai comme un enfant abandonné. Je pleurai. Mais un espoir indistinct me redonna un peu de courage : celui de voir – peut-être – réapparaître ma bien-aimée à l’heure accoutumée, convenue, du reflux. Elle ne vint pas. Elle ne vint plus…
Alors, moi, Gravières, l’industriel en renom, le « businessman » Gravières, je sentis que j’étais désormais attaché, rivé à jamais à ce coin de terre ; je sentis qu’il fallait que je demeurasse là jusqu’à ce que je meure… ou que la fontaine (par un miracle improbable, mais possible) rejaillit, me ramenant, – qui sait ? – ressuscitant pour moi, celle qui en était, j’en ai maintenant la certitude, la gardienne, l’habitante millénaire !… »
Le regard de Gravières, ce regard autrefois si droit, si aigu, et qu’obscurcissait à présent une ombre suspecte, rencontra le mien, trop explicite, hélas !
Il se leva brusquement.
« Adieu ! Chantre, » fit-il.
Je tendis vers lui mes deux mains suppliantes, moi qui étais venu l’arracher à la solitude et à la folie ! Mais il haussa les épaules lentement et sourit, comme doivent sourire au rappel des choses humaines ceux qui, une fois dans leur vie, ont goûté à l’amour des dieux !
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(André Castaing, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-septième année, n° 17024, mercredi 29 octobre 1930. Du même auteur, voir les autres contes déjà mis en ligne. Otto Sinding, illustration pour « Østenfor Sol og vestenfor Maane » in Norske folke-og huldre-eventyr, 1879)




























































































































