Las de les voir sangloter, de les entendre beugler comme des sourds vers quelque chose de nouveau, – tout étant, ici-bas, épuisé par l’usage quotidien, – ON donna à ces enfants malades, les hommes, la Lune et son immense manteau, où clignotait ironiquement des yeux le peuple légendaire des étoiles.
Ils s’y précipitèrent avec l’ardeur de la convoitise, et le vent de l’infini sécha leurs larmes, cautérisa leurs plaies, les guérit de toute maladie du corps et de l’esprit.
Mais, arrivés là-haut, leur premier cri fut : « Ce n’était que cela ! »
Pourtant, tout à la joie de l’installation, ils vécurent quelques jours de liesse, nus, au seul abri des arbres qui tendaient vers leur bouche les fruits nourriciers.
Et comme l’existence était douce et bienheureuse, l’homme se trouva vite malheureux de ne plus souffrir de rien.
Il médita beaucoup, et finit par concevoir l’idée du travail oublié.
Comme il n’y avait rien à faire, la vie étant complète, le génie chercha et trouva.
Pour réaliser les découvertes, des équipes se formèrent, menées durement par des chefs, qu’elles avaient librement choisis pour les éclairer et les guider, mais qui ne tardèrent pas à les exploiter pour leur principal profit. Et l’esclavage surgit des cendres de l’égalité.
On commença par sculpter la Lune à l’effigie de la Terre, naguère tant abhorrée.
On abattit ses merveilleuses forêts, pour la gloire des inondations et de la stérilité du sol.
On laboura ; et les longs sillons s’étendirent, interminables troupeaux, durs à mener, ingrats et capricieux, sur l’écorce de la sphère.
Rivés à la tâche, des laboureurs peinèrent, suèrent, souffrirent, devinrent rusés, âpres au gain, haineux ; et des villages sales, pleins de bestiaux abâtardis et de fumier malodorant, poussèrent comme des champignons vénéneux.
On tyrannisa des bêtes innocentes. On en abattit, découpa et mangea à mille sauces saugrenues ce qu’on put. On soumit au supplice de la flamme et des mélanges abracadabrants toutes sortes de plantes, qu’on tritura et avala goulûment. On connut alors, de nouveau, le martyre de tous les organismes.
On fouilla le sein de la glèbe, on en tira le métal et la pierre. On capta l’eau et ses fées vaporeuses, l’air et ses démons électriques. Et la ville fut élevée, bruyante, poussiéreuse, noire, malsaine, avec ses usines sinistres, ses égouts puants, ses rues étroites sans lumière et sans air, ses faubourgs sordides et répugnants. On empila les uns sur les autres des cubes. Les étages surgirent. On put donc habiter vivant son cercueil.
On passa à l’exploitation des étoiles, la Lune ayant son compte. Comme elles étaient déparées des chimères envolées dès l’approche des Barbares, ils les trouvèrent laides et indignes de servir de grands projets. On s’en fit des instruments vulgaires, des outils et des objets de nécessité. Pourtant, on en découvrit de précieuses. On les réserva pour Elles, de race futile, de caractère léger, telles que les hommes les aimaient et façonnaient. Elles eurent ainsi des miroirs, des bijoux et des diadèmes, des poupées, des bâtons de fard. On en fit aussi des grelots pour les fous. Dans le ciel, on leur tailla des robes. Les comètes leur servirent de perruque, et au front virginal de l’aurore elles empruntèrent la candeur, piment suprême pour l’impudicité vieillie des mâles.
Quand tout fut à peu près comme par le passé, l’homme s’ennuya enfin. Il fallut donc réinventer les vices. Il y en avait de tellement oubliés qu’on n’en retrouvait pas la formule. Mais si ce fut long, le résultat couronna l’œuvre. Il y en eut un beau chapelet.
La ville y gagna le lupanar, le tripot, le cabaret, l’hôpital, et tout ce qui s’ensuit.
On passa au moral. On recréa l’envie, la jalousie, l’égoïsme, la cruauté, l’intolérance, le mensonge, la ladrerie, la fourberie, la flagornerie, la politique, la colère, l’instinct du vol, du viol, de l’assassinat, de l’impérialisme unanime et multiforme, l’esprit de corps, de caste, de chapelle, de région, la haine.
La Lune y gagna les parlotes aux cancans, les trônes, les parlements, la police, la prison, la potence, les frontières, la caserne, la guerre, la misère.
Ce fut un beau spectacle : tout le monde le connaît.
Et comme chacun retrouvait au complet ses vieilles habitudes, on pensa à l’ancienne marâtre de qui, somme toute, on les tenait, et qui, maintenant, avait disparu, sans espoir, dans les catacombes du passé.
On fit alors construire à la Terre natale un magnifique mausolée, et l’on dressa partout des autels où des bougies brûlèrent nuit et jour. Des prêtres furent chargés d’entretenir le feu sacré et, au jour de crise sentimentale, l’homme eut un endroit calme où pleurer et se lamenter sur ce qu’il n’avait pas et qu’il ne gagnerait que par la mort.

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(Alexandre Mercereau, in La Nervie, revue littéraire & artistique, première année, n° 1, janvier 1921 ; carte postale fantaisie, c. 1905)

































