Tous ceux qui ont voyagé dans l’est de l’Angleterre connaissent les manoirs dont cette région est parsemée : petits châteaux humides habituellement de style italien qui s’élèvent dans des parcs de quarante à cinquante hectares. Ils ont toujours exercé sur moi un très puissant attrait avec leurs clôtures grises en pieux de chêne, leurs nobles arbres, leurs étangs entourés de roseaux et leur encadrement de bois lointains.
Je me plais à imaginer l’existence des châtelains à l’époque où ces manoirs étaient encore tout neufs (âge d’or des heureux possesseurs de grands domaines) et de nos jours aussi ; car si les grosses fortunes sont plus rares aujourd’hui, les horizons se sont élargis et la vie est toujours aussi passionnante. Je rêve d’avoir une de ces gracieuses demeures avec assez d’argent pour l’entretenir et recevoir sans faste mes amis.
Mais cela est une digression. Ce que je vais raconter est une étrange succession d’événements qui s’est déroulée dans un de ce manoirs.
Il s’agit du château de Castringham dans le Suffolk. Le manoir a subi sans doute bien des changements depuis l’époque lointaine où se situe mon récit ; mais il a gardé ses principales caractéristiques : c’est toujours un bâtiment blanc et carré, plus ancien à l’intérieur qu’à l’extérieur, orné d’un portique italien, avec un parc à la lisière de la forêt et un étang.
Le seul détail qui distinguait cette maison de vingt autres semblables a disparu. Quand on la regardait du parc, on apercevait à droite un vieux frêne géant qui s’élevait à peu près à six mètres du mur et effleurait presque les pierres de ses branches. Je suppose que cet arbre était là depuis que Castringham avait cessé d’être une place forte, et que, sur les douves comblées, un château de style élisabethain avait été construit. En tout cas, en l’an de grâce 1690, il avait atteint sa pleine croissance.
Cette année-là, la région de Castringham fut le théâtre de plusieurs procès de sorcellerie. Beaucoup d’eau passera sous le pont, j’en ai peur, avant que nous puissions apprécier à leur juste valeur les causes réelles, s’il en existait, de la terreur universelle qu’inspiraient les sorcières de ces temps lointains. Les malheureuses accusées du crime de sorcellerie se croyaient-elles vraiment pourvues de dons surnaturels ? Avaient-elles la volonté, sinon le pouvoir, de nuire à leurs voisins ? Ou bien les aveux qui furent si nombreux furent-ils arrachés par la cruauté des tortionnaires ? Ce sont des questions qui, je crois, n’ont pas encore reçu de réponse.
Le château de Castringham compta une victime. Mrs Mothersole, tel était son nom, ne se distinguait du commun des sorcières de village que par une plus large aisance et une meilleure situation sociale. Plusieurs honorables fermiers de la paroisse mirent tout en œuvre pour la sauver.
Mais la déposition du châtelain de Castringham fit pencher le plateau de la balance. Sir Matthew Fell déclara que, par trois fois, il avait vu de sa fenêtre Mrs Mothersole éclairée par la pleine lune, en train de couper des branches « du frêne qui est près de ma maison. » Vêtue de sa seule chemise, elle avait grimpé dans l’arbre et en avait détaché de petits rameaux avec un couteau recourbé de forme étrange ; tout en se livrant à cette besogne, elle marmottait quelque chose. Chaque fois, sir Matthew s’était efforcé de surprendre la femme sur le fait, mais toujours elle avait été alertée par un léger bruit et, lorsqu’il descendait dans le jardin, il ne voyait qu’un lièvre qui détalait dans l’allée en direction du village.
Le troisième soir, il prit la peine de le suivre de toute la vitesse de ses jambes et le lièvre le conduisit tout droit chez Mrs Mothersole ; il fit pleuvoir une grêle de coups sur la porte, mais pendant un quart d’heure personne ne répondit. Quand la femme ouvrit enfin, elle était de fort mauvaise humeur, apparemment à moitié endormie comme quelqu’un qui sort du lit, et il n’avait trouvé aucun prétexte plausible pour justifier sa visite.
Ce fut sur son témoignage, confirmé par les déclarations moins frappantes et moins singulières d’autres habitants du village, que Mrs Mothersole fut reconnue coupable et condamnée à mort. Elle fut pendue une semaine après le procès avec cinq ou six autres malheureuses consœurs à Bury St. Edmunds.
Sir Matthew Fell, alors suppléant du shériff, assistait à l’exécution. Les autres suppliciées se montraient apathiques ou accablées de douleur ; mais Mrs Mothersole, dans la mort comme dans la vie, était de trempe différente. Sa « rage venimeuse, » selon l’expression d’un journaliste du temps, « fit tant d’effet sur les spectateurs – oui, même sur le bourreau – que tous ceux qui l’ont vue ont déclaré qu’elle était l’incarnation même du diable. Cependant, elle n’offrit aucune résistance aux représentants de la loi ; elle se contenta de foudroyer ceux qui portaient la main sur elle d’un regard chargé de tant de méchanceté que – l’un d’eux me l’a affirmé plus tard – ce souvenir obséda leur esprit pendant au moins six mois. »
Cependant, au dire des témoins, elle ne prononça que ces mots apparemment dénués de sens : « Des invités se rendront au château. » Et elle les répéta maintes et maintes fois à voix basse.
L’attitude de cette femme ne fut pas sans faire impression sur sir Matthew Fell. Il s’en entretint avec le pasteur de sa paroisse, en compagnie duquel il accomplit le trajet de retour après le supplice. Il avait apporté sa déposition au procès sans grand enthousiasme. Mais il déclara sur le moment et répéta plus tard que son récit était l’expression de la vérité et qu’il pouvait se fier au témoignage de ses yeux. Toute cette histoire lui avait été très pénible, car il aimait vivre en bons termes avec tout le monde ; son devoir, à ce qu’il croyait, l’obligeait à parler, et il l’avait rempli. Tels étaient, en substance, ses sentiments et le pasteur l’approuva, comme l’aurait fait tout homme sensé.
Quelques semaines plus tard, pasteur et châtelain se rencontrèrent de nouveau dans le parc et se rendirent ensemble au château. Sir Matthew n’avait aucun hôte chez lui et le pasteur, Mr. Crome, se laissa sans peine persuader de partager son souper.
Vers neuf heures et demie, Mr. Crome parla de regagner le presbytère ; auparavant, il fit avec son amphitryon une petite promenade dans l’allée sablée de derrière la maison. Un seul incident frappa le pasteur : ils étaient à quelque distance du frêne qui, je l’ai déjà dit, touchait presque les fenêtres du château, lorsque sir Matthew s’arrêta et s’écria :
« Quelle est donc cette bête qui monte et descend le long du tronc du frêne ? Sûrement pas un écureuil ? Ils doivent être couchés à cette heure-ci. »
Le pasteur leva les yeux et vit en effet une bête qui allait et venait, mais au clair de lune il n’en put distinguer la couleur. La forme cependant, aperçue le temps d’un éclair, se grava dans son esprit et il aurait juré, dit-il, aussi stupide cela pût paraître, que, écureuil ou non, elle avait plus de quatre pattes.
Cependant, l’incident n’avait pas grande importance et les deux hommes se séparèrent.
Le lendemain matin à six heures, sir Matthew Fell ne descendit pas, ainsi qu’il en avait coutume ; il ne parut pas davantage à sept heures, ni à huit heures. Les domestiques frappèrent à sa chambre. Je n’ai pas besoin de décrire leur anxiété tandis qu’ils battaient les panneaux de leurs poings. La porte céda enfin ; à l’intérieur, ils trouvèrent leur maître mort, noir des pieds à la tête. Vous l’aviez déjà deviné. Sur le moment, on ne releva aucune marque de violence ou d’effraction ; mais la fenêtre était grande ouverte.
Un des hommes alla chercher le pasteur, puis, sur son conseil, il enfourcha un cheval et s’en fut avertir le juge. Mr. Crome lui-même courut au château et on le conduisit à la chambre où gisait le mort. Il a laissé dans ses papiers quelques notes qui témoignent du respect que lui inspirait sir Matthew et de la sincérité de sa douleur. On y trouve, entre autres réflexions, ce passage que je recopie, car il jette une vive lumière sur les croyances de l’époque :
« Aucun indice ne permettait de supposer que quelqu’un s’était introduit dans la chambre ; mais la fenêtre était ouverte, mon pauvre ami la laissait toujours ainsi en cette saison. Son breuvage du soir était là, une pinte de petite bière dans un hanap d’argent que, la veille, il n’avait pas entièrement vidé. Ce breuvage fut analysé par le médecin de Bury, un certain Mr. Hodgkins, qui cependant, comme il l’affirma plus tard sous serment, devant le juge, ne put découvrir dedans aucune substance empoisonnée. Car, ainsi qu’on pouvait s’y attendre, vu l’enflure et la noirceur du cadavre, tout le monde dans le voisinage parlait de poison. Le lit était dans un tel désordre et le corps gisait si contorsionné que l’hypothèse la plus vraisemblable était que mon digne ami et protecteur avait expiré au milieu d’atroces souffrances. Un fait, resté inexpliqué, est à mes yeux la preuve d’un horrible et ingénieux complot de la part des auteurs de ce crime barbare : les femmes à qui fut confié le soin de laver le corps et de l’ensevelir, toutes deux personnes très affligées et très respectées dans leur macabre profession, vinrent me trouver en proie à une grande détresse et douleur de corps et d’esprit ; elles déclarèrent, ce qui fut en effet confirmé dès le premier coup d’œil, que dès qu’elles eurent touché la poitrine du mort avec leurs mains nues, elles sentirent une brûlure extraordinaire et des élancements dans les paumes ; et leurs avant-bras, en quelques minutes, devinrent si enflés sans que cessât la douleur, que, on le sut plus tard, de plusieurs semaines elles ne purent exercer leur profession ; et cependant, aucune marque n’était visible sur la peau. »

Mis au courant de ces étranges phénomènes, j’envoyai chercher le médecin qui était encore dans la maison et nous fîmes un examen aussi attentif que nous le pûmes, à l’aide d’une loupe de cristal, de l’état de la peau sur la poitrine du défunt ; mais cet instrument ne nous permit de découvrir qu’un couple de minuscules trous ou piqûres. Nous en conclûmes que c’était par là que le poison avait sans doute été introduit, et nous pensâmes à la bague du pape Borgia et à d’autres exemples connus de l’art horrible des empoisonneurs italiens du siècle dernier.
Voilà tout ce que l’on peut dire des symptômes relevés sur le corps. Quant à ce que je vais ajouter, c’est simplement une expérience que j’ai tentée, et je laisse à la postérité le soin de juger de sa valeur. Sur la table de chevet reposait une Bible de petit format. Je la pris et j’eus l’idée, car dans de tels moments de découragement, on est attiré par la moindre promesse de lumière, d’avoir recours à la vieille manière superstitieuse d’interroger le destin que tous tiennent pour infaillible. Je dois reconnaître que la réponse ne me fut pas d’un grand secours ; pourtant, comme il se peut que la cause et l’origine de ces terribles événements soient recherchées plus tard, je mets par écrit les résultats, et peut-être une intelligence plus vive que la mienne saura y lire le nom de l’assassin.
Je fis donc trois tentatives, ouvrant la Bible et posant le doigt sur des mots au hasard. Premièrement, je tombai sur ces mots de l’Évangile d’après saint Luc XIII, 7 : Abattez-le ; deuxième Isaïe XIII, 20 : Il ne faut pas qu’elle soit jamais habitée, et enfin Job XXXIX, 30 : Les petits aussi sucent le sang.
Voilà tout ce qu’il convient de citer des notes de Mr. Crome. Sir Matthew Fell fut mis en bière et inhumé avec toutes les cérémonies d’usage et son oraison funèbre, prononcée par Mr. Crome le dimanche suivant, a été imprimée sous le titre : « L’Impénétrable Mystère ou le Fléau de l’Angleterre et les Criminelles Machinations de l’Antéchrist. » Car le pasteur, imité en cela par tous les gens du pays, était persuadé que le châtelain avait été la victime d’un nouveau complot papiste.
*
Son fils sir Matthew, deuxième du nom, hérita du titre et du domaine. Et ainsi le rideau tomba sur le premier acte de la tragédie de Castringham. Il fut remarqué – et l’on ne saurait s’en étonner – que le nouveau baronnet n’occupa pas la chambre où son père était mort. Et, de son vivant, personne n’y coucha, si ce n’est de temps en temps un visiteur de passage. Il mourut en 1735, et je n’ai relevé aucun événement particulier pendant le temps qu’il fut à la tête du domaine, si ce n’est parmi ses troupeaux et son bétail une étrange mortalité qui ne faisait que s’accentuer à mesure que les années s’écoulaient.
Il y mit fin par un très simple expédient qui consistait à enfermer toutes ses bêtes dans les étables le soir et à ne garder aucun mouton dans son parc. Il avait remarqué en effet que les animaux qui passaient la nuit à l’intérieur demeuraient en excellente santé. Désormais, seuls les oiseaux et le gibier furent victimes de cette singulière épidémie.
Au second sir Matthew succéda son fils, sir Richard. Ce fut lui qui fit agrandir l’église paroissiale pour y ajouter une stalle à l’usage de sa famille. Ce châtelain voyait si grand qu’il fallut, pour satisfaire à ses exigences, déplacer plusieurs tombes dans la partie du cimetière où la terre n’était pas bénie. Parmi ces tombes se trouvait celle de Mrs Mothersole dont on connaissait l’emplacement exact.
Le village fut en émoi quand on apprit que la fameuse sorcière, dont quelques-uns gardaient encore le souvenir, allait être exhumée. À la surprise et à l’inquiétude de tous, on découvrit que, bien que le cercueil fût solide et intact, il ne contenait ni corps, ni ossements, pas même de poussière.
Cet incident remit à l’ordre du jour toutes les histoires de procès de sorcellerie et d’exploits de sorcières oubliées depuis quarante ans. Sir Richard fit brûler le cercueil ; cet ordre, que beaucoup jugèrent une provocation téméraire, n’en fut pas moins exécuté à la lettre.
Sir Richard avait la fâcheuse manie des innovations, c’est certain. Avant lui, le château offrait à la vue de belles briques rouges patinées par le temps ; mais le jeune châtelain, au cours d’un voyage en Italie, avait subi la contagion du goût italien ; plus riche que ses prédécesseurs, il décida de transformer en palais italien la maison anglaise qu’il avait reçue de ses ancêtres. Le stuc et la pierre de taille recouvrirent la brique ; des statues de marbre d’exécution médiocre ornèrent la grande salle et les jardins ; une reproduction du temple de la Sibylle à Tivoli fut érigée sur la rive opposée de l’étang ; Castringham prit un aspect tout à fait nouveau et, je suppose, beaucoup moins sympathique. Mais le château faisait l’admiration de tous et servit de modèle à la noblesse du pays au cours des années qui suivirent.
Un matin de 1754, sir Richard s’éveilla après une nuit agitée. Un vent violent soufflait, sa cheminée avait fumé avec persistance, et cependant le froid était si vif qu’il ne pouvait se passer de feu. Et sa fenêtre avait été si brusquement secouée sans qu’il pût en découvrir la cause qu’il n’avait pas goûté un moment de repos. De plus, on attendait au château dans la journée plusieurs invités de marque attirés par l’espoir de parties de chasse ; or la mystérieuse épidémie qui sévissait sur ses terres exerçait depuis quelque temps de tels ravages que sir Richard craignait de rougir devant ses hôtes de la pénurie de son gibier. Mais c’était son insomnie qui le tracassait le plus. Certainement, il ne coucherait pas une autre nuit dans cette chambre. Il entreprit un examen systématique de sa maison afin de choisir la chambre qui lui conviendrait le mieux. Aucune n’était à son goût : l’une était exposée à l’est, l’autre au nord ; cette porte servait de passage aux domestiques ; ce lit lui déplaisait. Non, il voulait une chambre à l’ouest, de manière à n’être pas réveillé trop tôt le matin par le soleil levant, et il exigeait qu’elle fût un peu à l’écart de l’activité de la maison. La femme de charge ne savait plus à quel saint se vouer.
« Eh bien, sir Richard, dit-elle, une seule chambre dans tout le château répond à cette description.
– Laquelle ? interrogea sir Richard.
– Celle de sir Matthew, la chambre de l’ouest.
– Très bien, mettez-y mes affaires ; j’y coucherai cette nuit, déclara son maître.
– Oh ! Sir Richard, voici quarante ans que personne n’y a dormi. L’air a été à peine renouvelé depuis la mort de sir Matthew.
– Allons, ouvrez la porte, Mrs. Chiddock. Que je voie au moins cette pièce. »
La chambre fut donc ouverte. Elle sentait le renfermé et l’humidité. Sir Richard, d’une enjambée, fut à la fenêtre et, avec l’impatience qui le caractérisait, ouvrit les vitres et poussa les volets. Cette aile du manoir avait été respectée par les architectes ; elle était contemporaine du grand frêne et elle était d’ailleurs dissimulée aux regards.
« Aérez-la toute la journée, Mrs. Chiddock, et cet après-midi, vous y porterez mes draps et mes couvertures. Mettez l’évêque de Kilmore dans mon ancienne chambre.
– Je vous en prie, sir Richard, dit une nouvelle voix qui se mêla soudain à la conversation. Puis-je avoir la faveur d’un moment d’entretien ? »
Sir Richard fit demi-tour et aperçut, sur le pas de la porte, un homme en noir respectueusement incliné.
« J’implore votre indulgence pour cette intrusion, sir Richard. Je ne crois pas que vous me reconnaissiez. Mon nom est William Crome, et mon grand- père était pasteur ici du vivant de sir Matthew.
– Eh bien, monsieur, s’écria sir Richard, le nom de Crome est un excellent mot de passe à Castringham. Je suis heureux de renouveler une amitié vieille de deux générations. En quoi puis-je vous servir ? car l’heure, et si je ne me trompe, votre attitude, indiquent qu’il ne s’agit pas d’une simple visite de politesse.
– C’est l’exacte vérité, monsieur. Je me rends à bride abattue de Norwich à Bury St. Edmunds, et je me suis arrêté au passage pour vous remettre des papiers que nous avons récemment découverts dans le secrétaire de feu mon grand-père. »
Sir Richard conduisit son visiteur dans son cabinet de travail. Les papiers apportés par le jeune Mr. Crome contenaient entre autres choses les notes que le vieux pasteur avait griffonnées à l’occasion de la mort de sir Matthew Fell. Et, pour la première fois, sir Richard eut devant les yeux les énigmatiques décrets de la Bible.
« Eh bien, dit-il, la Bible de mon grand-père a donné un conseil plein de sagesse : Abattez-le ! S’il s’agit du frêne, mon aïeul peut être sûr que je n’y manquerai pas. On n’a jamais vu un tel nid de catharres et de fièvres. »
Le cabinet de travail contenait les livres de la famille qui, en attendant l’arrivée d’une collection rassemblée par sir Richard en Italie, et l’aménagement d’une pièce pour la recevoir, n’étaient pas très nombreux. Sir Richard leva les yeux et consulta du regard sa bibliothèque.
« Je me demande, dit-il, si le vieux prophète est encore là ? Il me semble que je le vois »
Il traversa la salle, prit une Bible épaisse et de petit format. qui sur la feuille de garde portait cette dédicace :
« À Matthew Fell, avec l’affection de sa marraine, Anne Aldous, 2 septembre 1659. »
« Si nous la consultions de nouveau, Mr. Crome ? Ce ne serait pas une mauvaise idée. Je parie que nous allons tomber sur une énumération de noms dans les Chroniques. Hum ! Voyons un peu ? « Tu me chercheras le matin et je ne serai plus là. » Eh bien ! eh bien ! Votre grand-père en aurait tiré un bel oracle, hein, mon ami ? En voilà assez des prophètes ! Et maintenant, Mr. Crome, je vous suis très reconnaissant de m’avoir apporté ces papiers. Vous êtes, j’en ai peur, pressé de reprendre votre route. »
L’après-midi, les invités firent leur apparition. L’évêque de Kilmore, lady Mary Hervey, sir William Kentfield, etc. Dîner à cinq heures, vins, cartes, souper, puis tous se dispersèrent pour s’aller coucher.
Le lendemain matin, sir Richard n’eut pas envie de prendre son fusil comme les autres. Il préférait s’entretenir avec l’évêque de Kilmore. Ce prélat, contrairement à la plupart des évêques irlandais de son époque, avait visité son diocèse et y avait fait un long séjour. Tous deux se promenaient sur la terrasse et passaient en revue les transformations et les embellissements apportés au manoir, quand soudain l’évêque indiqua la fenêtre de la chambre de l’ouest et s’écria :
« Ni pour or ni pour argent une de mes ouailles irlandaises ne consentiraient à dormir dans cette chambre, sir Richard !
– Et pourquoi, Monseigneur ? En réalité, c’est la mienne.
– Eh bien, nos paysans irlandais prétendent que le voisinage d’un frêne durant le sommeil porte malheur. Or vous avez là un magnifique frêne, à deux mètres à peine de votre fenêtre. Peut-être, continua l’évêque avec un sourire, vous a-t-il déjà donné un échantillon de son pouvoir maléfique, car, si j’ose dire, le repos de la nuit ne vous a pas donné le teint fleuri que vous souhaiteraient vos amis.
– Tout à fait vrai ! le frêne, à moins que ce ne soit autre chose, m’a empêché de dormir de minuit à quatre heures, Monseigneur. Mais cet arbre sera abattu dès demain et je n’entendrai plus parler de lui.
– Je ne puis qu’approuver votre décision. Il n’est guère sain de respirer un air tamisé, pour ainsi dire, par ce feuillage épais.
– Vous avez raison, je crois, Monseigneur. Mais ma fenêtre n’était pas ouverte la nuit dernière. C’est plutôt le bruit – sans doute les branches qui tapaient contre la vitre – qui m’a empêché de fermer l’œil.
– Impossible, sir Richard ! Regardez bien d’ici. Il faudrait un ouragan pour que les branches les plus proches puissent effleurer votre fenêtre, et le vent ne soufflait pas la nuit dernière. Voyez, elles sont bien à trente centimètres des vitres.
– C’est vrai. Alors, d’où venaient ces frottements et ces grincements ? Je me le demande. Et pourquoi la poussière sur le rebord de la fenêtre était-elle sillonnée de raies et d’empreintes ? »
Ils finirent par conclure que des rats étaient montés dans le lierre. Ce fut l’évêque qui eut cette idée et sir Richard s’y rallia avec empressement.
La journée s’écoula sans incidents ; la nuit vint, et les invités se séparèrent en souhaitant à sir Richard une meilleure nuit.
*
Nous voilà maintenant dans sa chambre ; la lampe est éteinte et le châtelain est au lit. La pièce est au-dessus de la cuisine, et la nuit calme et chaude ; aussi la fenêtre est-elle ouverte.
Le lit est dans l’ombre, et pourtant on y peut distinguer une étrange agitation. On dirait que sir Richard remue la tête rapidement de droite à gauche, de gauche à droite, avec un bruit presque imperceptible. Et maintenant, on pourrait croire, tant la vague clarté est trompeuse, qu’il y a plusieurs têtes rondes et brunes, qui oscillent et parfois viennent presque toucher sa poitrine. Horrible illusion d’optique ! N’est-ce que cela ? Ah ! une forme sombre saute du lit avec un léger plouf comme un petit chat et, en un éclair, a gagné la fenêtre ; en voilà une autre… une autre encore… une quatrième ; puis tout rentre dans le silence.
« Tu me chercheras le matin et je ne serai plus là. »
Et comme sir Mathew, sir Richard gît dans son lit : mort ; et noir de la tête aux pieds.
La nouvelle connue, pâles et silencieux, les invités et les domestiques se rassemblèrent sous la fenêtre. Empoisonneurs italiens, émissaires papistes, air vicié : toutes ces hypothèses, et d’autres encore furent hasardées. L’évêque de Kilmore contemplait l’arbre : dans la fourche formée par les branches inférieures, un matou blanc pelotonné regardait le trou que les années avaient creusé dans le tronc. Il guettait quelque chose à l’intérieur de l’arbre avec un grand intérêt.
Soudain, il se souleva et allongea le cou. Alors, l’extrémité de la branche céda et le chat glissa dans l’ouverture béante. Le bruit de sa chute fit lever toutes les têtes.
La plupart d’entre nous connaissent les sons discordants qui peuvent sortir du gosier d’un chat ; mais peu, je l’espère, ont entendu une clameur aussi sauvage que celle qui monta du tronc du grand frêne. Deux ou trois hurlements se succédèrent ; les témoins n’en purent préciser le nombre, puis un son léger et assourdi de remue-ménage ou de lutte leur parvint. Lady Mary Hervey s’évanouit et la femme de charge, les mains sur les oreilles, s’enfuit sur la terrasse où elle s’effondra.
L’évêque de Kilmore et sir William Kentfield demeurèrent tous deux consternés, bien qu’ils n’eussent entendu, après tout, que le miaulement d’un chat ; sir William, la gorge serrée, put à peine murmurer :
« Cet arbre recèle un mystère, Monseigneur. Je conseille qu nous procédions immédiatement à des recherches. »
Une échelle fut apportée ; un jardinier y monta, se pencha sur le creux, et ne discerna qu’un vague grouillement. Ils prirent une lanterne et l’attachèrent au bout d’une corde.
« Il faut en avoir le cœur net. Sur ma vie, Monseigneur, le secret de ces morts tragiques est là. »
Le jardinier remonta, la lanterne à la main, et la fit glisser avec précaution. Puis il se pencha et, dans la clarté jaune, on vit son visage de crisper de terreur, d’incrédulité et de dégoût ; avec un cri terrible, il tomba de l’échelle ; par bonheur, il fut retenu par deux hommes, pendant que la lanterne dégringolait à l’intérieur de l’arbre.
Il avait perdu connaissance et, de quelques instants, fut incapable de prononcer un mot.

Mais les témoins de cette scène avaient un autre spectacle à contempler. La lanterne s’était cassée sans doute en touchant le fond, la chandelle allumée avait été en contact avec les feuilles sèches et les détritus qui tapissaient le creux ; quelques minutes plus tard, une épaisse fumée s’éleva, puis le feu jaillit ; l’arbre était en flammes.
Les spectateurs reculèrent et formèrent un cercle ; sir William et l’évêque ordonnèrent aux hommes de se munir d’armes et d’outils, car l’hôte de ce sombre repaire, quel qu’il fût, en serait chassé par l’incendie.
Ils ne s’étaient pas trompés. Entre les branches, au milieu des flammes surgit un corps rond – de la taille d’une tête d’homme – qui soudain s’aplatit et retomba. Cinq ou six fois, une forme semblable bondit dans les airs et roula sur l’herbe où elle s’immobilisa. L’évêque s’en approcha autant que la prudence le lui permettait et ne vit que le cadavre d’une énorme araignée à demi carbonisée.
Et tandis que le feu s’apaisait, d’autres corps aussi hideux s’échappèrent du tronc.
Jusqu’au soir, le frêne brûla et, jusqu’au moment où il ne fut plus que cendres, les hommes l’entourèrent et tuèrent les monstres à mesure qu’ils paraissaient. Enfin, le sinistre cortège cessa et, après un long intervalle, tous s’approchèrent prudemment et examinèrent les racines du frêne.
« Ils trouvèrent dans la terre, dit l’évêque de Kilmore, une sorte d’antre rond où deux ou trois de ces bêtes avaient été asphyxiées par la fumée ; mais, chose plus curieuse, dans un coin de la caverne près de la paroi, gisait le squelette d’un être humain, la peau séchée sur les os, avec un reste de cheveux noirs. Et les médecins qui l’examinèrent affirmèrent que c’était le corps d’une femme morte il y avait cinquante ans ! »
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(Montague Rhodes James, traduit par Andrée Salomon-Lefèvre [« The Ash-tree, » in Ghost Stories of an Antiquary, London: Edward Arnold, 1904], illustrations de Gauthier, in Le Hérisson, n° 479, jeudi 16 juin 1955. Ce texte, passé inaperçu des bibliographes, constitue la première traduction française de la nouvelle de M R. James. Il a été retraduit par Odette Ferry dans l’anthologie d’Alfred Hitchcock, Histoires à ne pas lire la nuit, Paris : Robert Laffont, [juillet] 1963)
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