Nous prenions le thé, certain soir, chez l’honorable sir Walter Mac-Farlane, le très distingué professeur de l’Université de Greenwich, dont les savantes gloses entomologiques ont établi la gloire, quand l’un de nous lança le nom du Père de Présanges, l’éminent prélat, qui vient de voir récompenser toute une vie de dévotion et de labeur sacerdotal par l’octroi de la pourpre cardinalice.
« Mais, demanda quelqu’un, ne fut-il pas votre voisin ? »
Depuis dix ans bientôt, sir Walter Mac-Farlane passe les mois d’été en France, dans son incomparable villa de Meudon, entourée d’un jardin qui dévale jusqu’à la Seine, et dont les fenêtres ouvrent sur la vallée dominant Paris ceinturé de collines bleues et tout frémissant de fumées légères.
« Il fut mon voisin, en effet, répondit sir Walter, et cela lui valut une bien cruelle aventure ! »
La petite baronne de Sainte-Adresse se renversa dans son rocking et battit des mains.
« Une histoire ! dit-elle, dont le héros est un prélat !… Ah ! sir Walter, vous êtes un grand coupable si vous demeurez bouche close !
– C’est que, jolie madame, objecta le savant, s’il s’agit d’un prélat, il s’agit aussi d’un satyre. »
Il y eut des « Oh ! » et des « Ah ! » ; mais Mme de Sainte-Adresse fit une moue charmante.
« Précisément, » dit-elle…
Le baron prit un air bougon.
« Après tout, conclut sir Walter, les journaux de l’époque ne se sont pas embarrassés d’une pudeur si importune et le satyre de Meudon a vu mieux célébrer sa gloire qu’un général victorieux. C’était, cela, voici cinq ans passés, et plusieurs d’entre vous, sans doute, n’ont pas oublié les exploits du monstre. Il surgissait au crépuscule, tantôt dans le bois, tantôt dans les chemins avoisinant la ville, et malheur à celles qu’il approchait ! D’un geste brutal… »
La petite baronne frissonna.
« Ah ! ce geste brutal ! interrompit-elle, en apparence tout effrayée.
– D’un geste brutal, reprit sir Walter, il étouffait les cris de sa victime, la jetait sur le sol, puis, soudain hésitant, comme atterré par le forfait qu’il allait commettre, la poitrine haletante, il crispait les poings, et tout à coup il s’enfuyait les yeux hagards, titubant ainsi qu’un homme ivre. J’ajoute tout de suite que, sur les trente et quelques femmes qui furent en butte à ses attaques, – jeunes ou vieilles, sans distinction, car le misérable ne choisissait guère ! – aucune n’eut à déplorer plus qu’une chute un peu violente et une frayeur bien compréhensible. Seule, une vieille demoiselle conta au commissaire… Mais l’enquête établit qu’il y avait eu présomption de sa part.
– Je gage, sir Walter, fit Mme de Sainte-Adresse, que l’abbé de Présanges rencontra un soir le satyre et, trompé par sa soutane…
– Ne gagez pas, madame, car vous perdriez à coup sûr ! L’affaire est à la fois plus simple et plus complexe… Les ruses du monstre déroutaient toutes les recherches. On le guettait à Billancourt quand il opérait dans le bois, et dans le bois quand sa personne satanique apparaissait à Billancourt, si bien que les battues les plus minutieuses ne donnaient point de résultat. La police était sur les dents ; les gens ne sortaient plus qu’armés de lourdes cannes ; à chaque coin de rue, des visages anxieux guettaient le crépuscule… Pendant ce temps, en quelque lieu désert, une malheureuse tombait.
– Honorablement ! » fit quelqu’un.
Sir Walter inclina la tête.
« Le monstre était barbu, dit-on, toujours enveloppé d’une lévite sombre, coiffé d’un bonnet assez ridicule, et celles d’entre ses victimes qui eurent le sang-froid de le regarder, déposèrent ensuite qu’il n’avait point mauvais visage. Au fur et à mesure qu’il commettait des simulacres d’attentats, ses façons se faisaient moins rudes. Ses moyens faiblissaient, je crois. Il disparut, d’ailleurs, du jour au lendemain, après deux semaines d’exploits. »
La petite baronne dit très naïvement :
« En vérité, ce fut dommage, et ce satyre aurait fini par inspirer quelque regret à ses victimes ! N’était ce bonnet ridicule, dont vous avez parlé, il serait même sympathique… Mais que vient faire en tout ceci M. de Présanges ? »
Sir Walter sourit longuement.
« Jolie madame, poursuivit-il, que vous êtes donc impatiente ! Sachez qu’à cette époque je rentrais du Congo, où j’avais poursuivi, pendant de longs mois, d’importantes recherches sur les milliers d’insectes malfaisants qui peuplent les bois et les marécages. Un des premiers, j’avais étudié la célèbre mouche tsé-tsé, indéniablement reconnue depuis comme un facteur de trypanosomiase, cette terrible maladie du sommeil, dont les ravages s’étendent aujourd’hui jusqu’à notre vieux monde. J’avais capturé aussi, adroitement, quelques individus d’une espèce ailée des plus rares et qui n’est autre, jolie madame, que la musca erotica de Cuvier, une façon de cantharide dont la piqûre provoque chez les Noirs un singulier délire. C’est, à n’en pas douter, la « folie d’amour » dont parlait déjà le vieil Hérodote ; mais vous me permettrez de ne point insister… Je donnai tous mes soins à ramener vivantes ces pauvres bêtes, car il ne fallait pas compter entreprendre, là-bas, des recherches de laboratoire. J’y réussis, d’ailleurs, au prix de mille peines ; puis je vins m’installer ici et j’occupai tous mes loisirs à vérifier mes notes et à parfaire mes recherches. C’est alors qu’intervint l’abbé de Présanges… »
Sir Walter prit son temps, jouissant en connaisseur de la curiosité ambiante.
« Un soir, poursuivit-il, en rentrant de Paris, mon domestique m’annonça que mon pieux voisin m’avait rendu visite durant ma courte absence. Passionné, comme moi, de l’entomologie, il avait visité mon laboratoire, étudié mes collections. Le valet de chambre paraissait fort troublé.
« M. de Présanges, me confia-t-il, a touché aux mouches et l’une d’elles l’a piqué. »
Je n’écoutai pas davantage. Je gravis soudain l’escalier, j’entrai dans mon laboratoire… Ne vous en déplaise, jolie madame, une musca erotica s’était échappée de sa cage. Dieu merci ! la mouche tsé-tsé n’était point en cause, et il ne s’agissait, pour mon pieux voisin, que d’une intoxication d’un caractère peut-être un peu spécial, mais dont les effets dépassent rarement une période de deux semaines… D’ailleurs, vous connaissez la suite : Meudon soudain terrorisé, les filles renversées par un odieux satyre, quinze journées d’effroi, et ce pauvre prélat courant, éperdu, par les routes, les yeux hagards, les poings crispés, atterré des forfaits que sa haute moralité l’empêcha seule de commettre…
– Comment ! interrompit quelqu’un, vous ne l’avez pas prévenu ! Vous n‘avez point tenté de quelque antidote !
– Et la science, monsieur ? prononça gravement sir Walter. Ne devais-je pas profiter d’une occasion, unique en l’occurrence, d’étudier les effets de cette piqûre sur un Européen ? Sachez que mes observations furent des plus fécondes. »
Il y eut un silence. La petite baronne regarda son mari, en vérité plus âgé qu’elle et fort éprouvé par le temps ; puis elle se tourna vers sir Walter.
« Cette mouche, dit-elle de sa jolie voix claire, est-il bien difficile de se la procurer ? »
Nous n’eûmes point loisir d’entendre la réponse de notre hôte éminent, tant le baron mit d’insistance à réclamer soudain, à voix très haute, son automobile…

–––––
(Louis-Frédéric Sauvage, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 199, jeudi 22 avril 1909 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 85, jeudi 20 juillet 1911)
Les choses semblent parfois être animées d’une volonté mystérieuse qui leur est propre. Ainsi le trois-mâts long-courrier qui faisait les lignes d’Australie et qui jouissait, parmi les gens de mer, d’une renommée aussi étrange qu’inquiétante.
–––––
Quand j’étais jeune, mon oncle Louis, l’ancien capitaine au long cours, était un dieu pour moi. Il dort, depuis longtemps, dans le cimetière du Croisic, comme ceux de mes parents que les fortunes de mer n’ont pas fait disparaître avec leur navire ou que d’étranges maladies n’ont pas terrassés sur les rivages lointains. Mais son souvenir vivra en moi autant que je vivrai moi-même. Je le vois encore dans le petit salon dont les fenêtres donnaient sur le port et où voisinaient, avec d’affreux meubles Louis-Philippe en velours d’Utrecht, les objets rapportés de ses voyages : bahuts chinois incrustés de nacre, tapis d’Orient, bouddhas indiens en ivoire, lances et flèches de sauvages polynésiens. Des animaux empaillés, des coquillages aux couleurs tendres, curieusement contournés, ornaient le dessus de la cheminée. Un grand herbier d’algues marines, chef-d’œuvre de patience et d’ingéniosité, évoquait à mes yeux la mer fabuleuse des Sargasses et les forêts sous-marines de Vingt mille lieues sous les mers. Aux murs, des peintures d’un art naïf représentaient, tantôt sur une eau calme comme celle de nos salines, tantôt assaillis par d’effroyables tempêtes, les navires que le capitaine avait commandés et conduits à bon port. Il y avait de quoi rêver pendant des heures. Et, sur tout cela, flottait cette odeur mélangée d’encens et d’épices que je devais retrouver dans les ports d’Extrême-Orient et qui, déjà, suffisait à me transporter, en imagination, parmi des paysages fantastiques.
Mais, au milieu de toutes ces merveilles, c’était leur possesseur qui m’inspirait à la fois le plus de curiosité et le plus de respect. Quand mon père me conduisait chez lui, j’étais sûr d’y entendre de passionnantes histoires concernant des bateaux de jadis, de fameux capitaines et des pays aux mœurs bizarres. Non pas que le vieux marin eût au moindre degré le sens du pittoresque : il avait vu trop de choses différentes et d’hommes de toutes les couleurs pour s’étonner de rien, et l’on ne conçoit pas le pittoresque sans un élément de surprise. Mais il avait suivi les chemins de la mer, pendant plus de trente ans, avec une constance passionnée. La navigation n’était pas seulement, pour lui, un moyen de gagner honnêtement sa vie en transportant des marchandises d’un port à un autre, ainsi que ses ancêtres l’avaient toujours fait ; elle l’avait séduit par ses joies plus que par ses profits, davantage encore, peut-être, par ses périls et l’orgueil qu’il avait eu d’en triompher.
Je crois qu’il n’aimait pas la mer. Contrairement à ce que les terriens se figurent, ce ne sont pas ses beautés qui frappent les hommes dont la vie se passe à lutter contre elle : c’est sa puissance, son immensité, son caractère impétueux et fantasque à qui l’on ne peut jamais se fier entièrement. Le dompteur n’aime pas le lion qu’il chevauche dans sa cage et qui pourrait, d’un seul mouvement, le jeter à terre et le mettre en pièces.
*
Un capitaine expérimenté n’essaie pas de résister aux violences de la mer, mais il ruse pour ne pas leur obéir ; bien mieux, il sait les utiliser, se faire porter par les courants, aller chercher les grandes brises régulières qui soufflent perpétuellement sur certaines étendues vides des océans, louvoyer jusqu’à ce qu’il puisse s’abandonner aux forces aveugles qui servent alors ses desseins malgré elles. J’ai connu de ces capitaines, à la belle époque des voiliers, qui avaient atteint la virtuosité dans cet art difficile, et mon oncle Louis était l’un d’eux.
C’est pourquoi, dans ses récits, perçait souvent l’enthousiasme d’un professionnel parlant du métier où il excelle. Et il n’avait garde d’oublier ses meilleurs collaborateurs : les navires aux coques fines et robustes, aux mâts élancés, aux larges voiles, qui avaient été pour lui des amis plus que des instruments. Entre eux, c’était comme une alliance basée sur l’intérêt commun, pour flotter malgré tout, faire de la route, arriver à destination, et chacun y tâchait de son mieux.
Un jour que nous l’attendions chez lui, mon père et moi, il me surprit en contemplation devant un de ses tableaux de marine. On y voyait, sur une mer en furie, un trois-mâts si fortement incliné que l’eau couvrait son pont jusqu’au milieu. Une vague monstrueuse, dont la crête déferlait au-dessus de son flanc découvert, semblait prête à l’engloutir. Ses deux seules voiles établies, – grand hunier et misaine, – gonflées par la tempête, menaçaient de rompre les mâts déjà courbés. Et, malgré l’inexpérience évidente de l’artiste, il y avait quelque chose de tragique dans cette lutte inégale entre un navire à demi désemparé et la puissance gigantesque des éléments.
Je n’avais pas entendu la porte s’ouvrir, et ce fut la forte main de mon oncle qui, en s’abattant sur mon épaule, me rappela brusquement à la réalité.
« Eh bien ! mon petit, dit-il, qu’est-ce que tu penses de cette situation ? J’avoue que le jour où je m’y suis trouvé, je n’étais pas fier…
– C’est l’Armançon, n’est-ce pas ? demanda mon père.
– Oui, l’Armançon, répondit le capitaine. Mon premier commandement, et le plus mauvais souvenir de ma carrière… »
Je flairai une histoire :
« Vous avez fait naufrage avec lui, mon oncle ?
– Si j’avais fait naufrage ce jour-là, mon gars, je ne serais pas ici, car cela se passait aux environs du cinq de latitude sud, au beau dans des parages où l’on ne rencontre guère plus de navires que d’îles… Mais c’est quelque part, de ce côté-là de la terre, que l’Armançon a dû rester, avec mon successeur, qui a eu moins de chance que moi… Cela devait arriver un jour ou l’autre…
– Pourquoi, mon oncle ? »
Le vieux marin s’installa dans un fauteuil, et je m’assis sur le tapis, à ses pieds. Mon père souriait.
« Gildas, lui dit mon oncle, ne te moque pas. Tu sais très bien qu’il y a des bateaux qui se tirent d’affaire tout seuls, même avec des capitaines maladroits, et d’autres qu’il faut surveiller de près, parce qu’ils font, au moment du danger, ce qu’ils peuvent pour aggraver leur cas… Ils sont rares, je le veux bien, mais j’en ai connu, et l’Armançon était de ceux-là. »
Il se tut un instant, puis reprit en s’adressant à moi :
« Les bateaux, mon petit, et surtout les bateaux à voiles, ce ne sont pas des assemblages inertes de planches, de toile et de cordages. Du jour où ils ont pris la mer, ils montrent un caractère souvent bon, parfois mauvais ; ils vieillissent, ils ont des maladies, tout comme nous ; ils vivent, et il y en a qui se dégoûtent de la vie, qui veulent mourir… parfaitement, qui veulent mourir, et qui se suicident si on ne les en empêche pas… Tout le monde en connaît un exemple dans la marine de guerre : c’est le Danton, un gros cuirassé construit à Brest. J’assistais à son lancement ; le préfet maritime était là, avec toutes les autorités et des milliers de curieux. On enlève les dernières poutres qui le retenaient, on largue les amarres, on scie la « savate » ; le voilà qui se met à glisser, et la musique entame la Marseillaise… Mais, au lieu de prendre de la vitesse, il ralentit et s’arrête au milieu de la cale, l’arrière trempant tout juste dans l’eau ; il ne voulait pas y entrer, sachant, sans doute, que sa vie serait malheureuse et préférant ne pas la commencer. On l’y a forcé, non sans peine… Or, quelque temps après, dans l’arsenal, on faisait tourner ses machines pour les essayer, après l’avoir solidement amarré, comme d’habitude ; les deux aussières cassent, et mon Danton s’en va donner du nez, de toute sa force, contre le quai d’en face. On le répare, on l’achève, puis on l’emmène au large pour son essai de fonctionnement ; en rentrant en rade, à l’endroit le plus étroit du goulet, sa barre se bloque à bâbord et il met le cap sur les rochers, tout près de là : le commandant n’a eu que le temps de lancer les machines en arrière à toute vitesse, pour l’arrêter… Eh bien ! je dis que ce bateau-là voulait se suicider et qu’il finira mal…
L’Armançon aussi était un désespéré qui cherchait une occasion d’en finir avec la vie. Pourquoi ? Est-ce qu’on sait ?… Peut-être à cause du nom qu’on lui avait donné… C’est celui d’une rivière qui se jette dans l’Yonne, laquelle est un affluent de la Seine : tout ça, c’est beaucoup d’eau douce, et l’armateur avait eu une drôle d’idée de baptiser ainsi un navire destiné à naviguer sur la mer… et sur quelle mer ! Il faisait les voyages d’Australie, allant par le cap de Bonne-Espérance et revenant par le Horn ; le tour du monde à chaque fois, pour rapporter de pleins chargements de blé ou de laine.
C’est à Melbourne que je l’ai pris. Son capitaine – le vieux Charret, tu te rappelles, Gildas ? – venait de mourir, emporté par une maladie foudroyante à laquelle le premier lieutenant n’avait rien compris… Il faut te dire qu’à cette époque les docteurs étaient rares en Australie, même dans les grands ports, et on se débrouillait comme on pouvait, avec la boîte aux remèdes et un petit livre qu’on appelait le « médecin de papier. »
J’étais moi-même lieutenant sur un trois-mâts de la même compagnie, la Garonne (celui- là, du moins, avait un nom de fleuve !), et l’armateur m’avait promis le premier commandement qui deviendrait vacant. Justement, nous arrivâmes à Melbourne huit jours après la mort du capitaine de l’Armançon. On me remit un télégramme venu de France et qui me prescrivait de prendre sa succession. Le bateau, déjà charge, n’attendait que moi : il n’attendit pas longtemps. Dès le lendemain, mon sac était à bord, le remorqueur nous sortait de la rade, et je faisais établir la voilure, tout fier d’être, pour la première fois, « maître après Dieu » sur un navire… Ah ! jeunesse !…
Ce jour-là, je me le rappelle comme si c’était hier. Il faisait un temps magnifique ; le remorqueur nous avait lâchés en nous souhaitant bon voyage. Une petite brise du nord nous poussait doucement, toutes voiles dehors, vers le large. Tout me paraissait facile… Remarque que, la veille, je venais de toucher terre après cent dix jours de traversée et que je repartais pour une durée à peu près égale, ayant en perspective le passage du cap Horn, qui n’est jamais drôle : les grandes brises d’ouest qui, de ce côté-là, font le tour de la terre, sans que rien les arrête, les vagues de quinze mètres de haut, les icebergs en dérive, la brume, les côtes sans phares et la responsabilité de conduire, au milieu de tous ces dangers, un navire que je ne connaissais pas, deux mille tonnes de laine et une vingtaine d’hommes d’équipage… Mais j’avais déjà fait ce voyage dix fois avec de solides capitaines et, sans me figurer que je n’avais plus rien à apprendre, j’étais bien sûr d’en savoir assez pour ramener l’Armançon à Nantes, quoi qu’il arrivât…
Quand nous fûmes en route, le lieutenant monta sur la dunette pour prendre le quart. J’étais un peu gêné devant lui, parce qu’il était mon aîné de six ou sept ans et que son ancienneté aurait dû le désigner pour le commandement qui m’était échu. J’avais résolu de lui témoigner beaucoup d’égards, mais sans laisser oublier que j’étais le capitaine. Sur un bateau, il faut qu’un seul homme commande… et si on appliquait le même principe à terre, les choses en iraient peut-être mieux.
Donc, je lui donnai mes instructions : gouverner à l’est-sud-est pour doubler le cap Portland, qui est l’extrémité orientale de la Tasmanie, et ensuite au sud-est, afin de nous dégager franchement de la Nouvelle-Zélande. C’est la manœuvre classique ; elle ne pouvait pas le surprendre. Mais il eut un coup d’œil inquiet vers la voilure – j’avais mis toute la toile que l’Armançon pouvait porter – et il me dit :
« Je pense qu’après Portland, nous n’allons pas garder tout ça ? »
Je jugeai indispensable de montrer immédiatement mon autorité.
« Nous garderons tout ça, répondis-je d’un ton un peu sec, tant que la brise ne forcera pas trop. Je n’ai pas envie de perdre du temps, et je vous prie de ne serrer aucune voile avant que ce soit nécessaire. »
Il marmotta quelque chose que je fis semblant de ne pas entendre, à propos de jeunes imprudents et de bateaux qu’« on » ne connaissait pas. Puis il parut très occupé à surveiller la manière dont le timonier gouvernait, et je descendis pour étudier les Instructions nautiques.
Au milieu de la nuit, je vins assister au changement de route, qui se fit normalement. Le maître d’équipage était de quart. Quand nous eûmes mis le cap au sud-est et brassé les vergues en conséquence, il me demanda :
« Je vais serrer les perroquets, n’est-ce pas, capitaine ?
– Pourquoi ? lui dis-je. La brise est bien formée, et nous pouvons les porter sans danger.
– La Garonne le pourrait, répondit-il. Mais, avec celui-ci, il faut se méfier : il ne fait rien comme un autre.
– Eh bien ! fis-je avec bonne humeur, méfiez-vous et serrez les perroquets quand le vent fraîchira ; mais, jusque-là, gardez-les. »
En ce temps-là, les capitaines mettaient leur amour-propre à faire leurs traversées dans le moindre temps possible. Il fallait aller chercher les vents favorables, qu’on ne trouvait pas toujours facilement, et les utiliser de son mieux. Déjà, je projetais de battre des records, comme on dit maintenant, et je trouvais absurde de prendre des précautions spéciales quand il ventait seulement « bonne brise » et que le baromètre était stable. Je m’en allai donc dormir tranquillement, et je rêvai que je passais le cap Horn sans serrer mes perroquets, ce qui me valait un retour invraisemblablement rapide, l’estime respectueuse des vieux capitaines, et une belle gratification de l’armateur. Mais l’Armançon donnait une bande effroyable… et je m’éveillai sur le plancher de ma cabine, où j’avais été jeté par la brusque inclinaison du trois-mâts, dans un vacarme de vaisselle brisée.
Je montai sur la dunette à grand’peine. Le maître d’équipage, cramponné au gréement, criait des ordres, l’homme de barre était arcbouté sur sa roue, et les matelots, rampant sur le pont dangereusement penché, s’efforçaient d’atteindre les drisses des perroquets, au pied des mâts, pour les amener.
Le vent n’était pas assez fort pour que cet incident eût des suites graves. Dès que les perroquets furent descendus, l’Armançon revint en route et se redressa. Alors, je pus demander ce qui s’était passé.
« Il a encore essayé son mauvais coup, me répondit le maître d’équipage. Il y a eu un petit grain de rien du tout, et il s’est couché en travers au vent, comme s’il voulait chavirer… Ça lui est arrivé deux fois en venant de France, sans que personne sache pourquoi. Depuis vingt ans que je navigue, je n’ai jamais rien vu de pareil. Il le fait exprès, bien sûr… »
Et, comme je riais de cette réflexion :
« Vous verrez, capitaine. Ce bateau-là nous jouera un vilain tour. »
Les jours qui suivirent ne furent marqués par aucun événement. Le vent tourna peu à peu jusqu’à l’est, c’est-à-dire à l’opposé de notre route ; il fallut louvoyer, tirer bordées sur bordées, sans avancer vers le cap Hom. Je descendis au 60e degré de latitude, et trois semaines s’écoulèrent ainsi à gagner péniblement dans l’est, avec des brumes intermittentes et un froid de tous les diables. Il n’était plus question de traversée rapide… Enfin, vers le 150e degré de longitude, le vent changea et prit de la force tout de suite ; c’étaient les grandes brises d’ouest, qui, dans ces parages, soufflent toujours en tempête, et parfois pendant deux ou trois mois de suite. Mais nous les avions trop désirées pour nous en plaindre.
On ne parlait plus des perroquets, bien entendu ; leurs mâts eux-mêmes étaient amenés sur le pont, et solidement amarrés. Progressivement, je fis réduire la voilure, carguer la brigantine, serrer la grand’voile, prendre des ris aux huniers… Au bout de trois jours, nous n’avions plus que le grand hunier au bas ris et la misaine, et nous filions plus de douze nœuds, vent arrière, avec des roulis de trente degrés de chaque bord et des paquets de mer qui s’écrasaient sur le pont toutes les cinq minutes.
Quand tu navigueras à ton tour, mon petit, tu verras ce que sont ces mers du Sud… C’est là que se forment les vrais marins. Nulle part les vagues ne sont aussi hautes, ni le vent aussi violent. Lorsqu’on voit ces montagnes d’eau arriver à la vitesse d’un train express, avec un grondement qui grandit de seconde en seconde, on se rend compte que, devant elles, le plus beau navire n’est qu’une pauvre petite chose, qu’elles engloutiraient en un instant. Pourtant, nous trouvons notre route dans ce chaos, nous nous servons du vent, nous dominons la houle… Il y a de quoi avoir plus de fierté que d’inquiétude. Les terriens ne se doutent pas de ce qu’on ressent dans ces moments-là…
Quant à moi, je n’aurais pas donné ma place pour celle de commandant du port de Nantes. L’Armançon, du reste, se comportait parfaitement, et j’avais à peu près oublié la fantaisie qui l’avait pris en quittant l’Australie. Mais nous faisions bonne veille, jour et nuit : par des temps pareils, une voile est vite emportée, les filins trop tendus cassent comme du verre, et cela peut avoir des conséquences sérieuses. On n’a pas trop de toute son attention.
Il y avait une semaine que nous allions ainsi, et la brise ne montrait pas la moindre tendance à mollir. Pas de soleil, naturellement, ni d’étoiles ; aucun moyen, par conséquent, de fixer notre position. Je naviguais à l’estime, bien sûr, d’ailleurs, de donner dans le passage entre le cap Horn et les Shetland du Sud : la place n’y manque pas. Cependant, en jeune capitaine plein de zèle, j’aurais voulu avoir un point exact, et j’avais donné la consigne de me prévenir dès qu’une éclaircie permettrait de prendre une hauteur.
Or, un matin, vers dix heures, je me trouvais de quart. Le temps était toujours le même, le vent soufflant en véritable ouragan, le baromètre très bas ; mais les nuages semblaient avoir diminué d’épaisseur, et, vers le sud-est, une clarté blanchâtre me faisait espérer l’apparition, au moins fugitive, du soleil. Je pris mon sextant, je fis remplacer le timonier qui était à la barre afin qu’il vînt compter les secondes avec le chronomètre pendant que j’observais, et j’attendis tout en surveillant la route. En effet, la clarté s’accentua et le disque du soleil se montra, encore voilé, assez net pourtant. L’œil à la lunette, les jambes écartées afin de garder mon équilibre, je m’efforçais d’amener l’image au contact de l’horizon, quand je sentis que le bateau, incliné par un grand coup de roulis, ne se relevait pas et continuait, au contraire, à se pencher davantage.
Je n’eus que le temps de m’accrocher à une rambarde – en lâchant mon sextant, que je n’ai pas revu – pour ne pas glisser par-dessus le bord. Et je regardai vers l’avant.
Ce que je vis alors, je ne l’oublierai jamais. L’Armançon était couché sur le flanc, l’eau courant déjà sur le pont, le bout de sa grand’vergue touchant la mer. Dans le langage des marins, cela s’appelle « engager. » Et tous savent que si l’on « engage » quelquefois, on ne revient pas souvent dire comment la chose s’est passée. Pour moi, c’était ma première expérience ; mais j’en savais assez pour ne pas ignorer qu’un trois-mât ordinaire « n’engage » pas à l’allure que nous tenions. Pendant les quelques secondes où j’avais cessé de guetter ses mouvements, l’Armançon avait sournoisement changé de cap ; il avait passé du vent arrière au vent de travers, et s’y maintenait malgré l’effort du gouvernail, dans la position la plus dangereuse que puisse prendre un voilier par gros temps. Aucun doute n’était possible : il l’avait fait exprès, et en choisissant bien son moment.
Si j’étais un littérateur, je pourrais te faire une belle description de cette minute ; mais je n’ai aucun talent pour cela, et d’ailleurs, je ne pensais qu’à une chose : faire tourner le bateau, le ramener, de force, vent arrière, pour l’obliger à se redresser. Il n’y avait pas de temps à perdre ; lentement, la bande augmentait ; la mer gagnait, sur le pont, de virure en virure. Une grosse lame souleva le navire, heureusement sans déferler ; mais, à la suivante, nous courions grand risque d’être submergés.
C’était l’habitude, pendant ces traversées des mers du Sud, d’avoir une hache toujours prête au pied du grand mât ; en cas de saute de vent ou de grain subit, cela permettait de couper la drisse d’une voile et de sauver un mât qui, autrement, aurait pu se rompre. Quelques matelots étaient là, se retenant aux cordages, de toutes leurs forces, comme des naufragés à une bouée. Je leur criai :
« Coupe ! Coupe ! »
Malgré la violence du vent, ma voix leur parvint, et l’un d’eux, saisissant la hache d’une main, en donna de grands coups au hasard. Des fragments de filin sautèrent, mais l’Armançon s’inclinait toujours, et la crête de l’énorme houle déferlante s’avançait dans un fracas de tonnerre… Enfin, au quatrième coup, la hache frappa l’écoute du grand hunier, raide comme une barre de fer. Il y eut un bruit sec, puis, dans la mâture, une vraie explosion, et quelque chose de blanc s’envola : le hunier, débarrassé d’un de ses points fixes, s’était déchiré et arraché de sa vergue ! Instantanément, le bateau se redressa en revenant dans le lit du vent, et lorsque la vague creva sur le pont, elle put tout couvrir, balayer les cages à poules et nous asphyxier à moitié : le danger était passé.
Seulement, je savais désormais à quoi m’en tenir. Je ne cherchai plus à faire de la vitesse, je t’assure. Tant que le coup de vent dura, je continuai ma route sous la misaine seule, avec deux hommes à la barre pour arrêter immédiatement toute embardée. Puis, le temps redevenu maniable, je fis établir les voiles une à une, et je naviguai vers la France avec une prudence extrême. L’Armançon se sentait-il dompté ? Peut-être. En tout cas, il ne fit rien d’anormal jusqu’à l’arrivée à Nantes.
Quand je me présentai chez l’armateur, j’avais l’intention de lui raconter mon aventure et de le mettre en garde contre ce bateau dangereux. Mais il ne me laissa pas parler.
« Heureux de vous voir, capitaine. Ça s’est bien passé, ce voyage ?… Parfait. Vous m’avez rendu grand service en ramenant l’Armançon. Pauvre capitaine Charret !… Enfin !… Et, maintenant, j’ai besoin de vous pour autre chose… Un beau trois-mâts tout neuf, l’Émile, qui sort des chantiers et qui sera prêt à partir dans trois jours… Ça vous va-t-il ?… Parfait. Non, non, ne me remerciez pas… Allez bien vite faire connaissance avec votre nouveau bateau. Je tiens beaucoup à ce que le départ ne soit pas retardé. Au revoir, capitaine… »
Je sortis sans avoir pu placer un mot. Du reste, l’histoire n’était pas facile à expliquer, surtout à quelqu’un qui n’était pas du métier. J’avais un peu peur qu’on se moquât de moi… Et puis, je m’en étais tiré, un autre ferait de même… Et, enfin, quand on est à terre, le danger loin, on n’aime plus beaucoup y penser…
Trois jours plus tard, je reprenais la mer sur l’Émile, pour une nouvelle absence de six mois… Fameux bateau, celui-là. Nous avons fait huit fois le tour du monde ensemble. Avec lui, j’étais tranquille ; il voulait vivre, et nous nous comprenions à demi-mot.
Mais, avant de partir, je retournai à bord de l’Armançon, amarré à quai, pour renseigner mon successeur. C’était un jeune, lui aussi ; et quand je lui racontai ce qui m’était arrivé, en lui conseillant de se méfier, il eut un petit sourire… Il appareilla un mois après moi, pour l’Australie ; il donna de ses nouvelles en doublant le cap de Bonne-Espérance, et puis on n’entendit plus parler de lui, jamais. Quelque part, dans le Pacifique, l’Armançon a dû profiter d’une tempête pour tromper la vigilance de ceux qui le conduisaient ; il a « engagé » de nouveau, et, cette fois, il ne s’est pas relevé… »
–––––
(Henri Bernay, « Un Conte d’aventure, » in Dimanche-Illustré, neuvième année, n° 440, dimanche 2 août 1931 ; « Notre Conte, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2689, jeudi 28 juillet 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)
V
Le cas devenait périlleux. En effet, chaque semaine, cette jeune femme venait exécuter son labeur de blanchisseuse à domicile et, pour sa commodité personnelle autant que pour la liberté plus grande des maîtres de la maison, elle élisait domicile dans ce sous-sol, présentement transformé en morgue, en amphithéâtre d’hôpital ou en caverne d’assassins.
À celle-là aussi, – davantage qu’à Dey, – il urgeait de mentir.
Mentir quel mensonge ?
Devant eux, la glace de la salle à manger leur renvoyait la lividité de leurs images. Terreux et verts, ils semblaient des moribonds grelottant l’ultime fièvre. Cette vision leur conseilla la feinte.
« Ne bouge pas ! Ne réponds pas ! » ordonna-t-elle, en glissant à longs pas feutrés vers l’escalier qui conduisait au premier étage.
De brèves secondes s’écoulèrent. La fenêtre du cabinet de toilette donnant sur la rue s’ouvrit et, pendant qu’il écoutait le dialogue, Lui évoquait le visage bouleversé de son amante jouant là-haut l’infernale comédie d’un inimaginable guignol.
« Voilà ! voilà ! faisait la voix chérie, chevrotante de toute la terreur ignorée par la survenue… Voilà ! C’est déjà l’heure ? Oh ! je suis malade… si vous saviez comme je n’en puis plus.
– Oh ! mais… c’est vrai… tout de même, que vous avez l’air tout drôle. Voulez-vous quelque chose… que j’aille chercher ?
– Non… merci… écoutez, je suis brisée depuis hier… C’est… la grippe peut-être. Je ne sais pas. Je n’ai pas pu préparer votre ouvrage. Voulez-vous ne venir que demain, ou bien tantôt, après déjeuner ?
– Mais oui, madame, mais oui, ça n’a pas d’importance ; faut pas vous déranger de votre repos pour moi. Tout de même, si vous vouliez que je vous soigne un peu… Non ? Et alors, comme vous voudrez. À tantôt… au revoir, madame, et meilleure santé, n’est-ce pas ? »
La voix s’éloignait en même temps que le bruit des galoches campagnardes. Elle redescendit, et leurs cœurs étaient si frais, si jeunes et si innocents de crime mauvais qu’ils rirent comme des enfants. Dans tous les drames, la farce trouve à se glisser.
Nonobstant, pour reculé qu’il fût, le péril n’était pas conjuré. La porte de la demeure ne devait pas rester close. Les maisons n’ont que des murailles de verre pour la curieuse malignité du dehors. Quand le mystère les habite, il faut, pour le dissimuler, ouvrir portes et fenêtres. Rien ne pouvait être changé au paisible trantran habituel de la petite maison.
La trompe du laitier, s’arrêtant à la porte, leur signifia, une fois de plus, l’obligation d’être normaux dans leur épouvantement.
Quand il regagna sa cave, il savait la situation ; il fallait qu’avant midi le sous-sol fût propre, débarrassé, lavé, remis en sa physionomie habituelle, que les débris humains eussent disparu et que rien ne décelât leur présence.
Après cela, on verrait à les annihiler pour jamais.
Ce fut une rage qui guida ses coups, qui enfiévra ses mains.
Chairs et os, déchiquetés, coupés, broyés, réduits, virevoltaient autour de lui. La scie grinçait, frénétique et mordante ; des mœlles jaillissaient des os sectionnés… Onze heures sonnaient au coucou ironique lorsqu’il scia – dernier effort – les vertèbres du cou. La tête lui roula entre les jambes.
Alors, il avisa l’ensemble dispersé des chairs pantelantes.
« Ranger, cacher, nettoyer, » énonça-t-il.
Dans un coin du réduit, son œil fait à l’obscurité discerna des sacs qui avaient contenu du charbon.
Il y en avait trois.
D’un coup d’œil, il mesura le tas de chairs et la contenance probable de ces sacs. « Jamais « ça » ne rentrera, » pensa- t-il.
Néanmoins, il s’efforça à la chose, assez hideuse.
À pleines mains, il prenait les débris, puis, savamment, les classait selon leur taille, en petits monticules drôles à voir dans la pénombre. Un rapprochement stupide lui vint à l’esprit ; il songeait aux assiettes dans lesquelles les tripiers et les épiciers exposent à la goinfrerie des passants les fressures et les gibiers vendus à la livre.
Une de ses mains tenait le haut d’un sac noirâtre, mais l’ouverture ne béait pas à son gré ; les morceaux du cadavre n’auraient point pu passer et il répugnait à les y engloutir de force.
Alors, il saisit l’un des côtés de la honteuse besace avec ses dents et, la tête penchée, humant son crime à mesure que les lambeaux en passaient devant ses narines, il remplit un premier sac, puis un deuxième, puis un troisième.
Ce dernier était déjà comblé alors qu’il demeurait des côtes et des fragments de bras sur le sol. Il tassa tout cela en frappant, à coups rythmés, le fond du sac sur le sol, comme font les gens de la campagne quand ils mettent à plein les sacs de blé. Du sang dégouttait à travers la toile, épaisse cependant, et l’on entendait : « Floc, floc, floc, » chaque fois que l’écho du sol battu se répercutait dans l’amas des viandes serrées. Finalement, tout le cadavre morcelé trouva sa place dans les trois sacs.
Seule, figée, gênante, roulante et regardant avec des yeux vitreux, mais largement ouverts, ce qu’on faisait du corps qu’elle avait dominé pendant quarante-quatre années, la tête demeurait sur le sol. On eût dit qu’elle requérait un sac exprès fait pour elle. Cette boule ronde avait évidemment appartenu à quelqu’un qui avait accoutumé, comme on dit dans le populaire, de faire ses quatre volontés.
De suite, il eut l’intuition que cette mauvaise tête leur jouerait un mauvais tour ; tellement violente fut son impression qu’il fut tenté de la profaner d’un coup de pied ou d’un crachat. À temps, il se souvint de ce qu’il était, et il eut honte de cet excès de sauvagerie atavique.
« Est-ce que je deviendrais fou ? » pensa-t-il tout haut. Et l’angoisse bourdonna dans le sang de ses tempes.
(À suivre)
_____
(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 963, dimanche 14 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)
« Au début du mois de novembre de l’année 19…, nous conta le vieux savant, je séjournais, en compagnie de nombreux invités, dans un fort beau manoir du comté de Buckingham appartenant à la famille Bainbridge, avec laquelle j’étais ami depuis longtemps. Charmants l’un et l’autre, et excessivement riches, mon hôte et mon hôtesse occupaient la majeure partie de leurs loisirs à collectionner de vieux meubles et d’anciens objets d’art à l’aide desquels ils avaient petit à petit converti leur seigneuriale demeure en un véritable musée. Ils nous firent un récit enchanteur de leur récent voyage en Italie en nous décrivant avec amour les précieuses acquisitions qu’ils y avaient effectuées et qui, soigneusement empaquetées, s’acheminaient actuellement par bateau vers l’Angleterre. Le plus remarquable de ces trésors était, nous expliquèrent-ils, un ravissant fauteuil sculpté qu’ils avaient eu le rare bonheur de rencontrer chez un antiquaire de Vérone. Ce fauteuil avait, paraît-il, appartenu jadis au cardinal Rimpolli, l’un des ennemis les plus acharnés des Médicis. On assurait même que l’éminent prélat y avait paisiblement expiré, dans son propre palais, au cours de sa dernière entrevue avec ses puissants rivaux. Depuis sa mort, le vénérable meuble avait toujours dormi sous un linceul de poussière et de toiles d’araignées dans une aile inoccupée du palais jusqu’au jour où, en procédant à des restaurations de l’édifice, on l’avait découvert, en même temps que beaucoup d’autres vieilleries devenues inutiles, et vendu en bloc avec elles à un gros marchand d’antiquités qui en connaissait l’origine et en pouvait démontrer l’authenticité avec pièces à l’appui.
Le plus curieux de l’histoire, conclut notre hôte, c’est que, par suite de diverses alliances successives, nous nous trouvons précisément être, mon frère et moi, les derniers descendants vivants des Médicis, comme le prouvent les archives qui reposent, là-haut, sous les combles de notre maison. Il me semble même bien me rappeler qu’il y est fait mention de ce cardinal Rimpolli, bien que nous n’y ayions sans doute pas pris garde, puisque seule, jusqu’ici, la généalogie des Médicis nous intéressait. »
Trois jours après cette conversation, les trois énormes caisses attendues arrivèrent enfin, et ce ne fut ni sans émotion ni sans inquiétude, qu’on les ouvrit tant l’on redoutait que les pièces uniques qu’elles renfermaient eussent souffert pendant le voyage, émotion et inquiétude bien justifiées en somme, car les joyaux qui furent successivement déballés sous nos yeux éblouis surpassaient encore en beauté tout ce que nos hôtes nous avaient laissé présager. Néanmoins, je m’abstiendrai de vous les dépeindre, car en dépit de sa splendeur, le reste n’avait absolument aucun rapport avec l’histoire du fauteuil du cardinal que j’ai entrepris de vous conter.
Admirable chef-d’œuvre de sculpture vénitienne, ce fauteuil ressemblait aux magnifiques stalles de nos anciennes cathédrales auxquelles la patine du temps donne cette incomparable teinte noire rehaussée de reflets de bronze presque dorés. À vrai dire, j’aurais été assez embarrassé, pour ma part, s’il m’avait fallu dire de quel bois il était fait, car j’avais tout de suite remarqué à divers indices que ce n’était certainement pas du chêne. Mais, lorsque je fis part de cette impression à mon hôtesse, elle se contenta d’en rire en me disant que je n’était qu’un vandale, et, tout de suite, l’on procéda à l’installation du précieux meuble auprès de la haute cheminée de la bibliothèque.
C’est seulement vers la fin de la soirée, alors que l’on avait ramené la conversation sur ce sujet, que Mme Bainbridge s’avisa pour la première fois et nous fit observer que, préoccupés par la contemplation où il nous avait plongés, nous n’avions ni les uns, ni les autres, seulement songé à lui faire l’honneur de nous y asseoir. Aussitôt, nous nous levâmes tous en riant pour remédier au plus vite à cet oubli, mais il était déjà trop tard, car lorsque nous pénétrâmes à nouveau dans la bibliothèque, nous eûmes la surprise de constater que nous étions devancés. Ruggles, le grand chien de berger à poil rude de notre hôte, se l’était immédiatement approprié et, couché en rond sur le siège, y dormait comme un bienheureux.
« Voyez un peu quel respect a Ruggles pour le cardinal Rimpolli ! s’écria Mme Bainbridge en contrefaisant l’indignation. Pauvre chien ! il dort si bien, ajouta-t-elle en riant ; ce serait vraiment dommage de le réveiller, mais il faudra tout de même que nous lui inculquions de meilleurs principes ; il est inadmissible qu’un chien aussi intelligent manifeste autant d’ignorance à l’égard des belles choses ! »
Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction à tous lorsque, le lendemain, au petit déjeuner, l’une des femmes de chambre vint annoncer que l’on venait de trouver Ruggles mort devant la cheminée de la bibliothèque.
Cette nouvelle inattendue nous jeta tous dans la plus vive consternation, car ce chien était l’enfant gâté de tout le monde et chacun se leva de table incontinent pour courir à la bibliothèque.
Ce que nous avait appris la femme de chambre n’était malheureusement que trop vrai. Le corps de l’infortuné « berger, » déjà raidi, gisait en travers du tapis étendu devant la haute cheminée. En l’examinant, je n’eus aucune peine à constater qu’il avait été empoisonné, et nous finîmes tous par conclure qu’il avait sans doute mangé quelque chose de malsain au cours de la promenade qu’il avait faite avec nous la veille.
Le trépas intempestif de Ruggles nous aurait à coup sûr laissé une impression plus vive et plus durable, si notre attention n’avait été détournée le lendemain par un événement plus tragique encore qui devait se produire le soir même.
Nous avions tous passé une journée délicieuse et, après avoir fait une partie de bridge acharnée, nous nous souhaitâmes tous le bonsoir, laissant le frère de notre hôte, Ernest Bainbridge, paisiblement installé dans le fauteuil du cardinal avec un whisky soda et sa pipe.
Nous ne devions jamais plus le revoir en vie.
Le lendemain, on le découvrit mort dans le fauteuil qu’il occupait quand nous l’avions quitté.
Je renonce à vous dire l’horreur qui s’empara de nous et la morne tristesse qui succéda brusquement à nos rires naguère si joyeux.
Deux docteurs furent appelés en toute hâte, mais leurs soins étaient désormais inutiles. Ils ne tombèrent pas tout à fait d’accord sur la cause à laquelle était imputable la mort d’Ernest Bainbridge, mais ils se déclarèrent d’avis qu’il avait succombé à une rupture d’anévrisme, et personne ne s’en étonna, sachant qu’Ernest Bainbridge n’avait pas le cœur très solide.
Ce deuil eut naturellement pour effet de mettre un terme immédiat au séjour des invités. Toutefois, en ma qualité de très vieil ami de la famille, on me supplia de rester. Je vous laisse à penser dans quel état de dépression finit par me mettre l’ambiance mélancolique de cette vieille demeure aux rideaux tirés où l’on ne se parlait plus qu’à voix basse, et je vous jure bien que, si j’avais pu prévoir la cruelle épreuve qui nous attendait encore, je n’y serais pas resté un quart d’heure de plus.
L’horrifiante constatation que j’étais sur le point de faire me causa une émotion si violente et me laissa un souvenir si tenace que, malgré l’éducation essentiellement scientifique que j’ai reçue, je ne puis, aujourd’hui encore, m’empêcher de frissonner d’effroi quand je songe à quel point je fus près d’être frappé moi-même par l’inexorable destin qui semblait s’acharner sur cette maison.
Le soir qui précéda les obsèques d’Ernest Bainbridge, j’étais resté fort tard auprès de mon hôte dans la bibliothèque afin d’essayer de mon mieux, sans aucun succès d’ailleurs, de lui apporter un peu de consolation.
La soudaineté avec laquelle était survenue la mort de son frère l’avait épouvantablement ébranlé, et, comme il me faisait plutôt l’effet d’un homme qui cherche à s’étourdir en causant, dans l’espoir d’oublier son chagrin, je m’évertuai à prolonger la conversation aussi tard que possible.
Je me souviens même que l’une des dernières réflexions formulées par mon malheureux ami me suggéra des idées qui ne m’étaient pas encore venues à l’esprit.
« C’est stupide de ma part, me dit-il, mais je ne puis me défendre d’une sorte d’appréhension superstitieuse à me voir à mon tour assis dans ce fauteuil où, par une singulière coïncidence, mon chien préféré et mon frère se sont reposés si peu de temps avant de mourir. Je serais presque tenté de croire qu’une fatalité inéluctable s’attache à cet ancien meuble, et pourtant je sais que c’est impossible, et que mon imagination seule est responsable de la sotte idée qui me vient. Une telle hypothèse ne serait admissible qu’autant que l’on supposerait cette fatalité associée à quelque sinistre dessein. »
« Dessein. » Le mot me donna à réfléchir, et vous ne sauriez imaginer quelle singulière orientation prirent alors mes pensées… Hélas ! combien j’étais loin de supposer, pourtant, que je touchais presque du doigt la vérité !
À la fin, n’y tenant plus, je me décidai à parler, prêt à me couvrir de ridicule au besoin, plutôt que de ressasser plus longtemps en silence l’idée extraordinaire qui me hantait.
« Dites donc, Bainbridge, murmurai-je d’une voix mal assurée, c’est invraisemblable, évidemment ; mais, enfin, supposons pour un instant que ce fauteuil ait été… »
Je n’achevais pas ma phrase, car, arrivé à cet endroit, je m’aperçus que je parlais tout seul : épuisé par la fatigue et l’émotion, mon hôte s’était doucement assoupi.
Soudain, une angoisse atroce et insurmontable s’empara de moi : était-ce bien vrai qu’il dormait ?
D’un bond, je m’élançai vers lui et, presque avec brutalité, le secouai par le bras. Miséricorde ! Jamais, jusqu’à mon dernier jour, je ne pourrai oublier l’horreur qui envahit tout mon être durant cette minute. Je ne pouvais l’éveiller : il était mort, mort, là, sous mes propres yeux, sans que je m’en fusse seulement aperçu, mort lui aussi dans ce fauteuil maudit !
Je crus que mon cerveau allait éclater. Mes jambes se dérobèrent sous moi ; toute la bibliothèque se mit à vaciller devant mes yeux, et, pour la première fois de ma vie, – je le dis sans rougir, car plus d’un autre, à coup sûr, aurait senti sa raison sombrer en pareil cas, – je me comportai comme un véritable dément.
Les yeux hagards, les tempes étreintes par mes deux poings crispés, je m’enfuis éperdu à travers les couloirs en poussant des cris incohérents qui ameutèrent la maison.
On accourut vers moi, on m’entoura, on me pressa de questions.
Mais, agité d’un tremblement nerveux qui s’était emparé de tous mes membres, je continuais à bégayer des mots inintelligibles et sans suite, et ce n’est qu’au bout d’un long moment que je parvins enfin à reconquérir suffisamment d’empire sur moi-même pour expliquer l’épouvantable chose, rendue mille fois plus épouvantable encore par les soupçons qui avaient pris naissance dans mon cerveau et que je n’hésitais plus à proclamer à haute voix, maintenant que cette nouvelle calamité survenait si inopinément pour les confirmer.
Ce fut une véritable scène de cauchemar que celle qui se déroula ensuite, lorsque nous nous groupâmes tous, atterrés, hallucinés, fous d’horreur, autour du sinistre fauteuil. Pour moi, je n’en conserve qu’une seule vision, mais intense et indélébile : celle du beau visage de Mme Bainbridge, ravagé de douleur et d’effroi, dont les yeux exorbités ne pouvait plus se détacher du corps inerte de son mari.
« Mais c’est inadmissible, s’écria-t-elle enfin au milieu de ses sanglots. Comment croire à la sorcellerie ?
– Il n’est pas question de sorcellerie, répliquai-je d’une voix que je ne reconnaissais plus moi-même, mais il y a certainement là- dessous quelque diabolique et ingénieuse machination dont je ne parviens pas à déterminer la nature. Peut-être en connaîtrons- nous l’explication plus tard, mais pour le moment, ce qui importe avant tout, c’est de mettre à jamais cet abominable engin hors d’état de nuire.
– Comment ? demanda-t-elle dans un souffle.
– En le brûlant, » répondis-je d’un ton sans réplique. Et, sans même attendre son approbation, je donnai rapidement des ordres aux domestiques médusés.
Conformément à mes instructions, un grand bûcher fut construit, dans un champ situé derrière le manoir, avec le bois des trois caisses expédiées d’Italie que l’on arrosa copieusement à l’aide de plusieurs bidons d’essence. Le fatal fauteuil, que j’avais eu la précaution de faire envelopper de couvertures, fut ensuite porté sur le bûcher.
Laissant le corps de notre malheureux hôte sur le divan où nous l’avions déposé, nous sortîmes tous ensemble dans la nuit.
Pouvez-vous concevoir plus étrange spectacle que celui de ces gens réunis autour de ce bûcher à trois heures du matin par une sombre nuit d’hiver, au milieu d’un champ couvert de gelée blanche, et prêts à anéantir une chose inanimée et pourtant combien redoutable, à laquelle ils ne comprenaient rien ? Il aurait sans doute fallu remonter jusqu’au moyen âge pour retrouver en Angleterre l’équivalent de la scène invraisemblable dont nous étions les acteurs en plein vingtième siècle !
Ce fut moi-même qui mis le feu à cet autodafé, et lorsque les flammes jaillirent vers le ciel froid et constellé, le tableau devint, je vous le certifie, tout à fait fantastique, et cependant quelque chose de bien plus fantastique et de bien plus singulier allait se produire sur ce bûcher, car, à notre profonde stupéfaction, voici que le fauteuil, au lieu de se consumer, se mit à fondre sous nos yeux !
De la cire ? Oui, c’était de la cire et non du bois, mais alliée à quelle infernale mixture ? Dieu seul… et le cardinal Rimpolli qui l’avait fait préparer, auraient pu nous l’apprendre.
Au début, nous vîmes cette bizarre matière se ramollir, se liquéfier, et bouillonner comme de l’or en fusion, puis elle gicla de tous côtés en décrivant en l’air des arabesques folles et brillantes, et il ne tarda pas à s’en dégager des volutes de fumée âcre qui faillirent bien me vouer au même sort que ses deux précédentes victimes.
En effet, j’étais si occupé à surveiller l’embrasement du bûcher, si étourdi par la sarabande de pensées folles qui tournaient dans mon cerveau enfiévré que je ne m’étais pas rendu compte que je me tenais beaucoup trop près des flammes pour ne pas être en danger.
Heureusement pour moi, Mme Bainbridge, en me voyant subitement chanceler, avait compris mon péril et m’avait éloigné de force en me tirant par un bras, et c’est à sa perspicacité et à sa prompte intervention seules que je dus mon salut, car, à ce moment, j’étais déjà de toutes parts environné par les nauséabondes et mortelles fumées.
Que renfermaient-elles de si pernicieux, me demanderez-vous ? Ma foi, je l’ignore et nul ne pourra sans doute l’expliquer jamais. À quoi bon, d’ailleurs ? N’est-il pas infiniment préférable que cette criminelle invention soit pour toujours tombée dans l’oubli comme le misérable par qui elle fut jadis conçue ?
La seule explication que j’ai trouvée, c’est que, par la chaleur de son propre corps, celui qui avait le malheur de s’asseoir sur ce fauteuil maudit faisait se dégager de cette matière inconnue les propriétés nocives dont le cardinal Rimpolli l’avait imprégné.
Évidemment, c’est là pure hypothèse, et je la donne pour ce qu’elle vaut. Mais, en compulsant les archives des Bainbridge relatives aux Médicis, j’ai retrouvé certains documents qui, une fois traduits, me firent l’effet d’avoir une haute importance par rapport aux tragiques événements dont j’avais été témoin.
Le cardinal Rimpolli, d’après les documents en question, avait deux mortels ennemis, appartenant l’un et l’autre à la famille des Médicis, et il savait que s’il ne se débarrassait pas promptement de ses deux ennemis, il courrait lui-même inévitablement à sa perte ; mais il lui fallait, pour s’en débarrasser, résoudre au préalable un problème difficile, autrement dit, imaginer un moyen de les faire mourir sans éveiller de soupçons. Conviés par lui dans son palais, les Médicis, toujours d’après la relation que j’avais traduite, furent donc introduits dans la salle d’audience du palais où ils demeurèrent seuls tête-à-tête avec le cardinal. Le cardinal se leva pour leur faire accueil, et, de ses propres mains, leur avança devant le feu deux fauteuils finement sculptés. Mais il faut croire que les Médicis étaient pleinement avertis des subterfuges si communément employés de leur temps, car le narrateur concluait par cette simple, mais significative réflexion :
« Nous refusâmes cet honneur ; nous contraignîmes Son Éminence à s’asseoir elle- même dans l’un des fauteuils ; nous étions, mon frère et moi, solidement armés. C’était la mort inévitable pour le cardinal ; il le savait ; nous le regardâmes s’éteindre paisiblement petit à petit sous nos yeux. »
*
« Ici se termine mon récit, conclut le vieux savant. Toutefois, il est une chose que je désirerais vivement savoir. C’est en possession de qui se trouve l’autre fauteuil. Mais, pour ma part, je ne souhaite nullement le voir, car, s’il me fallait me retrouver un jour en présence de l’un de ces fauteuils du cardinal Rimpolli, je crois que, d’un seul coup, tout mon sang se figerait dans mes veines. »

–––––
(Stephen Bond, traduit de l’anglais par René Lécuyer, « Nos Contes d’action, » in Dimanche-Illustré, douzième année, n° 585, dimanche 13 mai 1934 ; « Notre Conte quotidien, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2639, lundi 30 mai 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)
Long comme un jour sans pain, pâle, maigre, voûté dès les vingt ans, attiré vers la terre, appelé par les morts qui dorment en dessous, le triste Ribémont se traînait dans la vie.
C’était un garçon bizarre, dont la maladive enfance, en le tenant éloigné des camaraderies actives, des gaietés bruyantes en plein air, avait surexcité l’intelligence, l’avait livrée aux perfides rêveries, cousines des prochaines démences. D’une famille plutôt riche, il n’avait pas à s’occuper des lendemains immédiats, n’avait point besoin d’être fort pour lutter ; il en profitait, restait faible, et rêvait sempiternellement des plus lointains futurs, des au-delà problématiques.
Cependant, à l’âge d’homme, l’art le tenta. Il voulut être peintre, ou mieux, il se mit à peindre, parce que le don naturel le poussait à mêler des couleurs pour en tirer la vie. Mais ce fut un artiste étrange ; il ne travaillait que pour lui-même, ne produisait pas ses tableaux en public ; jamais il n’avait eu de maître, jamais il n’avait rien appris.
Sa joie consistait à jeter sur la toile, par éclaboussements, des tons violents ou clairs, à les brouiller d’un coup de couteau à palette, puis, reculé, de regarder ce que le hasard avait produit ; et, selon ce hasard, dans ce qu’il croyait voir à travers ces brouillis, il ébauchait son œuvre, dictée par d’invisibles caprices. Ainsi furent produits de vagues visions, de vagues paysages, des bois mystérieux effacés dans les brumes ; des îles lointainement blanches sur des mers blondes où se perdaient des voiles.
Rien de précis, jamais, mais uniquement des apparences de rêve, de rêve en fuite encore, d’inconsistantes visions. C’était absurde, mais, pourtant, cela détenait un charme, car l’harmonie des tons heureusement fondus amusait l’œil ; et puis chacun pouvait y voir ce qu’il voulait. C’était un peu de la peinture musicale, plus évocatrice que précise, un canevas pour songes ; un prétexte nuancé de voyages sans but.
Les intimes amis, conviés, ou plutôt admis à la contemplation, déclaraient à qui voulait l’entendre, que Ribémont avait découvert une voie nouvelle et qu’il était le plus pur artiste de son temps. Ils ajoutaient tout bas :
« Le malheur est qu’il ne vivra pas… Avant trois ans, il sera mort. »
S’ils se trompaient, sans doute, dans leur première affirmation, ils avaient hélas ! raison dans la seconde.
Vers ses vingt-cinq ans, Ribémont, de plus en plus, se pencha vers la terre ; ses yeux encavés prirent l’expression lointaine, hagarde un peu, des derniers regards promenés sur notre monde ; mais, à la même époque, par une nuit d’hiver, il eut un rêve, un rêve renouvelé, persistant et presque impératif.
Il voyait une scène grandiose des temps primitifs et bibliques : c’étaient les filles de Caïn tentant par leur beauté les anges du grand ciel. Il voyait nette, accentuée, en minutieux détails, toute l’aventure des voluptés humaines tendant les bras, captivant les génies ; symbole éternel du pouvoir mortel de la femme sur les penseurs, ravis par elle à l’Idéal. Ces filles nues, debout dans l’or roux des aubes printanières, et, plus haut, ce grand vol blanc d’ailes blanches, tournoyées dans l’azur, et pliées pour la chute – il les voyait, les sentait, les entendait. Une voix lui criait : « C’est cela qu’il faut peindre ! »
Et lui, désespéré, sûr de son impuissance, répétait, convulsif : « Je ne peux pas. » Mais, sous la sommation réitérée d’en haut, il se résignait à tenter l’impossible.
Dès le lendemain, il se mettait à l’œuvre. Pourtant, il ne savait ni dessiner un corps, ni colorer une chair, ni grouper même de fantastiques personnages. Ce n’était plus le flou des paysages qu’il fallait à présent, mais la composition précise, et la vie dans l’attitude et la passion dans les yeux.
Des mois, oubliant son mal qui lui creusait de plus en plus la face, il s’acharna, travaillant tant que durait le jour, puis, dans les heures fiévreuses des nuits d’insomnies, poursuivant la recherche de l’ensemble voulu. Il s’épuisait, hâtait sa fin, brûlait sa dernière huile à cet effort désespéré ; mais toujours, la toile demeurait un vaste barbouillage, où grimaçaient de ridicules silhouettes, des formes écolières, avec ici ou là des coins heureux pourtant dans les reculs du paysage.
Et, sans cesse, il vivait avec cette terreur de mourir avant l’œuvre achevée. Car, s’il en avait le temps, il ne doutait pas de l’atteindre, ce but toujours fuyant. Seul, dans son atelier, où personne n’entrait plus, il concentrait sa volonté et répétait comme un refrain d’espérance :
« L’homme fait ce qu’il veut quand il veut ! »
Mais, derrière lui, la Mort ricanait, sachant bien qu’elle restait souveraine, l’inéluctable arbitre de toute destinée. Et parfois l’artiste entendait cette menace muette ; il frissonnait, s’arrêtait, en disant :
« À quoi bon ? »
Mais aussitôt une voix impérieuse lui criait : « Va ! » Halluciné, il se rejetait à son œuvre, dépensait sans compter ses suprêmes vigueurs et sa dernière puissance. Un an passait ainsi. Les journées brèves de l’âpre hiver aux douteuses clartés le désolaient, l’irritaient, comme un vol qui ruinait son génie. Cependant, un matin, devant sa toile, il reprit courage et sentit dans ses mœlles courir l’enthousiaste frisson, précurseur du triomphe. Il chanta :
« Voilà ma pensée qui prend corps… La scène est faite… tout est en place… Cela commence à vivre. »
Mais, retourné, il s’aperçut dans un miroir, il s’aperçut si hâve, si blême, si vacillant, si fantomal, qu’il retombait au désespoir ; il murmura :
« Oui, cela commence à vivre… mais moi, je commence à mourir ! »
Claquant des dents, tremblant de fièvre, la vue troublée, il s’obstinait quand même.
Mais un soir, en quittant l’atelier, il eut le pressentiment qu’il avait travaillé pour la dernière fois. Ainsi donc, la voix avait menti. Ce n’était pas à lui qu’appartenait la gloire de laisser un chef-d’œuvre. Cette voix, c’était la voix trompeuse de l’orgueil ; il était châtié d’avoir cru en lui-même. Puis il songeait qu’après tout cette voix était plutôt la voix consolatrice des clémences ignorées. Avec ce dernier rêve, il avait bercé d’espérance son agonie inévitable. Son illusion l’avait empêché de saisir sur la route le pas sourd de la mort approchante. Le meilleur de la vie était encore cette belle duperie d’un heureux avenir.
Résigné, il gagna son lit et ne le quitta plus. Mais, par ses nuits moribondes, toujours il revoyait son tableau parachevé : les figures poussées jusqu’à leur idéal, la victoire définitive des chairs superbes, des poses pathétiques criant la passion.
Quand il fut pour mourir, aux suprêmes minutes, il dit, d’une voix calme, à ceux qui l’entouraient :
« Là-haut, dans l’atelier, j’abandonne, incomplète, mon œuvre la plus chère. Je veux qu’on la laisse dormir dans la nuit et le silence pendant un an révolu. Si la divination n’est pas encore un mensonge, je crois qu’à cette époque l’œuvre sera terminée… »
On conclut au délire ; on lui promit ce qu’il voulut ; et il s’endormit, tranquille, après un dernier mot :
« Je reviendrai. »
La promesse faite au mort fut observée religieusement. Un an, l’atelier resta fermé, désert, sans que nulle main profane n’en eût poussé la porte.
Puis, après une année, les parents, les amis du pauvre Rebémont se dirent :
« Nos serments sont tenus selon le testament ; il est temps, à présent, de rouvrir l’atelier. »
Ils entrèrent. Mais, brusquement, tous reculèrent, stupéfaits, frappés à la fois d’épouvante et d’admiration. Au milieu de la pièce, haute et claire, l’immense toile s’offrait resplendissante et sublime : les filles de Caïn, debout, les bras au ciel, les pieds sur terre, appelaient les archanges, qui s’abattaient en vol pressé, tentés, séduits, charmés par la splendeur de ces chairs de femmes, ces yeux mouillés, ces lèvres rouges, ces seins pointés, ces gorges opulentes, ces nuques ambrées sous la déroulée fauve des crinières tordues… Dans le clair paysage d’une aurore primitive, la terre jeune exhalait des vapeurs légères, des senteurs vigoureuses ; une immense passion circulait dans l’air ténu, dans les vibrations de la lumière d’or. C’était magique, et c’était le chef-d’œuvre rêvé.
« Que disait-il ? fit quelqu’un en rompant le lourd silence. La toile est parachevée, et c’est sublime… surhumainement beau… »
Alors, un esprit complexe, une âme en proie aux suggestions du mystère, avec un tremblement de la voix, proposa timidement :
« Était-ce ainsi, quand il est mort ? »
Trois sceptiques sourirent ; d’autres, indécis dans la possibilité surnaturelle, frissonnèrent un peu ; un incrédule en toutes choses s’exclama :
« Parbleu, oui, c’était ainsi ! C’est la manie des vrais artistes de n’être jamais satisfaits d’eux-mêmes… »
Mais l’homme à l’esprit complexe toucha du bout du doigt un coin de la toile et prononça :
« Comment se fait-il alors que la peinture soit encore fraîche ? »
À cette réponse, dans les arbres du jardin fleuri, tous les oiseaux se mirent à chanter ensemble, éperdument.
–––––
(Maurice Montégut, in Gil Blas, dix-huitième année, n° 5963, lundi 16 mars 1896 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, journal politique quotidien, trente-deuxième année, n° 11924, mercredi 15 décembre 1909)
J’ai une voisine qui élève des poules. Ma voisine est charmante, ses poules sont admirables, et c’est une joie de visiter les parquets où sont rassemblés, avec un art méthodique qu’eût approuvé Darwin, des exemplaires multiformes et multicolores de toutes les races, depuis le primitif Malais, au thorax proéminent, au regard cruel, à la parure éclatante de prince barbare, depuis le lourd, le placide Cochinchinois, aux culottes bouffantes, à la démarche sacerdotale, jusqu’au minuscule Java et au brillant Game-Bautam, dont l’allure svelte et batailleuse rappelle celle des anciens reîtres, bien sanglés dans leur pourpoint de cuir, et qui allaient, par les chemins, l’épée haute et l’œil insolent, trousser les filles, et donner de grands coups d’estoc. Une visite à travers ces parquets équivaut à un voyage autour du monde. C’est un raccourci de géographie universelle ; car chaque race de poule conserve et enseigne, avec une précision étonnante, les caractères ethniques, les différences de mœurs, d’habitudes des peuples parmi lesquels elle naquit.
À force de vivre avec ses bêtes, ma voisine a fini par les comprendre, et par pénétrer au plus obscur de leur âme décriée. Il ne faudrait pas lui dire que les bêtes n’ont point d’âme, cela lui semblerait un affreux blasphème. Elle conte sur ses poules des choses merveilleuses, des actes surprenants de volonté, de conscience, toute une complexité mentale, qui effarouche un peu nos idées, et qui prouve combien, chez les bêtes, l’intelligence prédomine sur l’instinct, et le raisonnement sur l’impulsion atavique.
Je vais souvent voir ma voisine. Ses bêtes m’enchantent, et les observations quotidiennes qu’elle en tire m’intéressent au plus haut point. Hier, j’y suis allé, après une absence de huit jours. Je l’ai surprise, juste au moment où elle se disposait à « faire la tournée » de ses parquets. Vêtue d’une blouse rose, coiffée d’un chapeau de paille, ennuagé de gaze, elle portait une boîte garnie de fioles pharmaceutiques et d’instruments de chirurgie avicole. Son petit domestique la suivait, avec une assiette pleine de boulettes de viande roulées dans de la poudre de quinquina. Une forte odeur d’acide phénique circulait dans l’air stérilisé, et flottait au-dessus des lys naissants et des mourantes pivoines.
« Je suis désolée !… me dit-elle. Une épidémie, figurez-vous !… Mes pauvres poules ont la diphtérie… Venez donc avec moi, car il faut que je les soigne, et c’est l’heure du pansement. »
J’évitai de risquer quelques railleries sérothérapiques, qui eussent été pourtant de circonstance. Mais il ne faut jamais plaisanter un amour, quel qu’il soit. Au contraire, je crus devoir compatir à l’affliction très réelle de ma voisine, en des termes qui la touchèrent vivement. Elle m’expliqua qu’elle badigeonnait au pétrole, quatre fois par jour, la gorge de ses poules, leur lavait le bec et les yeux avec une dissolution de sulfate de cuivre, et qu’elle était obligée de leur faire avaler de force des nourritures toniques, ce qu’elles n’aimaient pas.
« Des enfants ! conclut-elle… de petits enfants volontaires et têtus… têtus ! Ah ! si ce n’était si triste, combien je m’amuserais à toutes leurs manies, à toutes les ruses qu’elles inventent ! »
Nous trouvâmes les poules malades réunies dans un parquet charmant que clôturait un grillage, sur lequel couraient des roses blanches, des capucines et des clématites. Çà et là, sur l’herbe désinfectée, de petits arbustes disposaient des reposoirs d’ombre, des haltes de fraîcheur. Faisant le gros dos, la huppe triste, les ailes tombantes, le plumage hérissé, elles étaient rangées l’une près de l’autre, sur de bas perchoirs, et elles ressemblaient aux pauvres malades qui se traînent sur des bancs, dans un jardin d’hospice. Des insectes volaient autour d’elles. Des insectes sautillaient dans l’herbe, auprès d’elles. Elles n’y prêtaient aucune attention, absorbées dans une sorte de coma, voisin de la mort. Mais, dès qu’elles eurent aperçu, entre les clématites, la blouse rose et le grand chapeau, et la terrible boîte de leur maîtresse, elles manifestèrent une agitation insolite. On eût dit qu’elles s’efforçaient de prendre des airs de santé et de belle humeur, dont la sincérité, d’ailleurs, me parut douteuse. Quelques-unes gloussèrent, quittèrent le perchoir, et, râlant, trébuchant, traînant, dans l’herbe, leurs ailes débiles, elles se dirigèrent vers des augettes pleines de millet, et se mirent à manger avec une ostentation bruyante.
« Mais elles ne sont pas malades, vos poules, puisqu’elles mangent !… protestai-je.
– Vous croyez qu’elles mangent !… répondit ma voisine. Elles ne mangent pas… elles font semblant de manger. C’est une comédie !
– Çà ! par exemple !… m’écriai-je.
– Mais observez-les donc !… Je les comprends, moi, allez !… Elles savent que je viens leur racler, leur brûler la gorge, leur entonner ensuite des boulettes de viande et des amers, toutes choses qui sont pour elles une souffrance et un dégoût !… Elles tâchent d’éviter la corvée, simplement… Quand elles ont donné deux ou trois coups de bec dans l’augette, examinez leurs yeux, ce regard de coin, à la fois malicieux et suppliant, qu’elles glissent sur moi, comme pour me dire : « Que viens-tu faire ici avec ta boîte de supplice ?… Nous ne sommes plus malades… Nous allons très bien… Remporte tes drogues qui nous brûlent la gorge et ta nourriture qui nous étouffe… Vois quel est notre appétit ! » Elles veulent me tromper, comme feraient les hommes… Mais je suis aussi poule qu’elles !… N’est-ce point une chose charmante et terrible ? Terrible surtout, car enfin il y a des gens qui les mangent… Oui, qui mangent de la volonté, de la pensée, de l’intelligence, de la fantaisie !… Et vous savez, il y a des poules qui deviennent folles… je vous assure, folles… comme Ophélia !… Est-ce que cela seul ne devrait pas les rendre sacrées ?… Moi, quand je vois sur une table un poulet rôti, ça me fait l’effet d’un crime !… »
Je vérifiai l’exactitude de l’observation si curieuse de ma voisine, et je rentrai chez moi, rêveur.
*
Et maintenant, je me souviens qu’un jour, au collège, chez les jésuites, je causai un scandale inouï. Dans une composition française, j’avais, fort innocemment d’ailleurs, écrit, je ne sais à propos de quoi, ces mots détestables : « L’intelligence des bêtes… » Ce fut de la stupeur. Mon professeur, indigné, m’admonesta sévèrement devant toute la classe, et il déclara que Voltaire – oui, Voltaire lui-même, comprenez-vous ? – n’eût pas osé aller si loin dans l’impiété. L’intelligence des bêtes ! Mais alors, que faisais-je donc des hommes, du pape et de Dieu ! Est-ce que la religion avait été inventée pour les baudets et pour les porcs ?… Et la conscience ?… Où donc la mettais-je ?… Et la création ?… Oui, je l’arrangeais bien, la création !… Je la biffais tranquillement, d’un trait de plume ! Il termina son éloquente apostrophe en m’infligeant huit jours de pain sec et deux jours de cachot, pour avoir donné à un tel blasphème une forme si audacieuse et si précise.
Je ne me rendais pas compte de la nature de mon crime, ni que j’eusse biffé, d’un trait de plume, la création de Dieu, tant était grande, évidemment, la perversité foncière de mon esprit ! Mais que j’eusse commis ce crime, il n’en fallait pas douter. Et je n’en doutai pas un instant. Mon professeur était un des Pères les plus aimés du collège, en ce qu’il se mêlait, plus que les autres, à nos jeux. Il était de première force sur le ballon, sautait à pieds joints d’incroyables distances, et nul ne le pouvait battre dans la course aux échasses. Aussi sa parole était crue comme les Évangiles, et souveraine son autorité ! Dans ce petit monde très discipliné que nous étions, une remontrance publique venant d’un homme si prestigieux des reins, si indiscutable des jarrets, avait force de loi. Elle me valut des huées, dans les cours, de la part de mes camarades scandalisés, et le surnom de Voltaire me resta, stigmate d’infamie. Depuis, bien des années ont passé ; les jésuites ont été dispersés, et ils sont revenus ; les professeurs sont morts ; d’autres les remplacent. Eh bien ! si j’en crois mes jeunes neveux qui apprennent la vie, dans ce même collège, le souvenir y persiste toujours de mon impiété. À de certains anniversaires, on en parle encore, comme d’une terreur.
Durant que je faisais mes deux jours de cachot, fort troublé par le crime que j’avais commis et dont je ne parvenais à m’expliquer l’inconcevable horreur, le Père vint me voir, une après-midi, et telles furent les paroles qu’il prononça :
« Mon cher enfant, votre faute est très grande, – tuâ culpâ, tuâ maximâ culpâ, – mais peut-être n’est-elle pas aussi irrémédiable qu’on pourrait le croire… Vous êtes jeune, d’une famille chrétienne, élevé dans les principes du plus strict honneur et de la morale la plus judicieuse. J’espère encore qu’il existe dans votre âme des parties que n’a point gâtées le poison du doute. Un repentir sincère et une bonne confession vous apporteront, je le pense, le pardon de Dieu… Mais je n’en réponds pas, car vous l’avez offensé cruellement !… Sans doute, il faudra une longue suite de prières spéciales et de pénitences appropriées !… Et puis, il y a le grand chien noir !… »
Le visage du Père prit aussitôt une expression d’effroi, et cet effroi dont il était tout bouleversé, à cette diabolique évocation du grand chien noir, se communiqua instantanément de ses yeux à mon âme. Il continua :
« Il y a quelques années, un de nos enfants, de votre âge, avait, comme vous, commis une grande faute contre la religion. Sans doute qu’il ne s’en était pas repenti… Ou bien… qui sait ? Les voies de Dieu sont si impénétrables !… Bref, un jour, à la promenade, un chien, tout à coup, un grand chien noir avec des prunelles rouges comme du feu, des oreilles droites et pointues comme des cornes, et tout couvert de bave sulfureuse, se précipita sur le pauvre petit enfant pécheur et l’emporta… On ne l’avait pas vu venir ; on ne le vit pas davantage s’en aller… Et jamais l’on n’entendit parler de l’enfant ! Quant au grand chien noir, il rôde quelquefois autour des enfants impies et il grogne, il grogne affreusement. Oh ! Prenez garde au grand chien noir ! »
J’étais devenu tout pâle et je tremblais d’épouvante. Le Père reprit alors, avec une voix moins solennelle, et, me tapotant des genoux, doucement, avec un air de bonté attristée et familière, il me dit :
« Allons !… allons !… remettez-vous… Nous l’écarterons, le grand chien noir… nous l’écarterons… Mais il faut que vous nous y aidiez… Comprenez-vous maintenant ce que ces mots : « L’intelligence des bêtes, » contiennent d’affreuse hérésie ?… Quand vous les avez écrits, ces mots abominables, était-ce en vous le désir de vous révolter contre l’ordre immuable de la divine création ?… Avez-vous blasphémé inconsciemment ? Car, enfin, les péchés s’aggravent ou s’atténuent, selon l’intention qu’on y met !… »
Je balbutiai quelques paroles de dénégation.
« Vous ne parlez pas ?… J’aime mieux cela. Vous n’êtes pas tout à fait perdu, tout à fait pourri… Il y a de la ressource, grâce à Dieu… Rappelez-vous bien, mon cher enfant, que les bêtes ne peuvent pas avoir de l’intelligence… Si les bêtes étaient intelligentes, elles honoreraient Dieu, elles bâtiraient des églises… elles auraient de la religion, enfin !… Et puis, elles ne vivraient pas comme elles vivent, dans cet état d’impudeur tranquille et de répugnante anarchie… Cela saute aux yeux… Affirmer l’intelligence des bêtes, c’est détruire l’œuvre de Dieu !… c’est nier l’âme immortelle !… Dieu n’a donné aux bêtes que de l’instinct, rappelez-vous ce mot-là, de l’instinct !… Et encore, c’est beaucoup !… Mais ne discutons pas… Dieu sait ce qu’il fait… Et vous, savez-vous ce que c’est que l’instinct ? »
Et, sans attendre ma réponse, le Père dit :
« L’instinct, cher enfant, c’est le diable ! »
Après quoi, il se leva, et, après m’avoir exhorté de nouveau aux longues prières et aux dures pénitences, il s’en alla…

–––––
(Octave Mirbeau, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, quatrième année, n° 999, dimanche 23 juin 1895 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, journal politique quotidien, trente-deuxième année, n° 11936 et 11938, lundi 27 et mercredi 28 décembre 1909)
IV
« Enfin, s’exclamait, sur le mode suraigu qui lui était habituel, l’excellente Dey, en pénétrant dans le corridor… Enfin… ça y est, tout de même… Madame s’est décidée… Eh bien, tu y as mis le temps.
… Tiens, ça sent drôle ici… Qu’est-ce que vous avez donc fait tous les deux ? »
Le sauver ! Avant tout ! Malgré tout. Elle, l’amante, tendait ses nerfs, bandait sa volonté vers cette fin unique. Il ne fallait pas qu’on sût qu’il était là. Personne, pas même Dey, la familière de la maison.
Comment s’y prit-elle pour sourire ?
Elle sourit !
« Pour aujourd’hui, tu es folle, Dey, répliqua-t-elle d’une voix qui sut ne pas trembler. Il y a longtemps qu’il est reparti… à onze heures vingt… nous avions peur aujourd’hui.
– Peur ? Vous autres ? Enfin… c’est vrai, ce mensonge-là ?
– Évidemment, c’est vrai. Tu entends bien qu’il ne te dit pas bonjour…
– Allons, c’est bon… Vous devenez sages… vous aurez une image. Ah ! tu sais, je viens faire ton café… pour en avoir. Je m’invite. »
Comme elles entraient l’une derrière l’autre dans la cuisine, Elle plaqua son regard sur une immense maculature sanguinolente qui déshonorait, depuis la ceinture jusqu’au bas, son peignoir, heureusement grenat.
Quelques instants de plus et l’intruse aurait vu.
Sur la cuisinière, près du réchaud à gaz, la lessiveuse préparée pour la femme de charge érigeait son cône renversé.
Brutale et forte, la jeune femme la fit virevolter, sous prétexte de dégager l’orifice du foyer. Un fracas retentit ; l’eau inonda les deux femmes. Elle s’ébroua, rageuse en apparence.
« Oh ! la saleté ! Je monte me changer. Je suis trempée… Brrr, Brrr. »
Et dans un éclat convulsif de rire formidable, elle regagna sa chambre, leur chambre.
Quand elle redescendit, le café épandait des nappes flottantes d’arôme. La bonne Dey, assise, riante, mangeait, buvait, causait.
Elle mangea, but, causa.
Il fallait, n’est-ce pas, le sauver.
Un quart d’heure plus tard, le danger s’éloignait. Dey allait à son travail quotidien.
Seule, elle respira. Dans la cave, Lui, comme un boucher, travaillait.
Appréhendant de le retrouver comme Elle le devina, discrètement, avec de la mort dans la voix, Elle l’appela.
Et, quand il parut ruisselant de transpiration rougeâtre, les cheveux embroussaillés, les mains alourdies de déjections et d’immondices, Elle l’entraîna pour lui hurler le danger.
« Dis… oh dis ! On s’aperçoit… Dey a senti l’odeur. Si quelqu’un vient maintenant… comment faire et toi qui es là… toi que l’on peut voir ! Oh non ! Non ! Il faut trouver… n’importe quoi…
– Oui, mais… quel n’importe quoi ? »
Prostrés, accablés tous deux de fatigue et d’angoisse, épuisés de corps et d’esprit, ils étaient sur leur mare de sang comme des barques perdues sur la mer.
Furieux, dans sa niche, Bob, le chien, aboya.
« C’est le facteur peut-être, » émit-elle pour se rassurer. Et elle demeura quelques secondes sans bouger du fauteuil où s’accroupissait sa détresse.
Mais la bête ne se calmait pas, tirait sur sa chaîne, se ruait contre la porte, jetait des appels exaspérés.
La crainte de tous les dangers, encore lointains cependant, les dominait assez pour qu’ils s’épouvantassent des plus simples choses.
Précautionneusement, ils allèrent jeter un coup d’œil furtif à travers les interstices du vitrail.
Ils reculèrent effarés, sans voix et sans pensée, dans l’affolement de l’embarras nouveau.
Cette fois, c’était la laveuse : celle que la lessiveuse attendait sur cette cuisinière d’où elle l’avait fait choir volontairement tout à l’heure.
(À suivre)
_____
(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 959, mercredi 10 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)
Pour Albert Glorget.
Aux murs de cette pièce, il n’y avait rien, pas une estampe, pas un bibelot, pas un livre ; une veilleuse fichée dans un angle, assez haut, projetait au plafond un cercle de lumière blafarde, tandis que sur la tablette de la cheminée une tête de mort aux orbites remplies d’ombre verte riait du large rictus de ses mâchoires démeublées.
Quatre personnes drapées de blanc étaient assises autour d’une table ronde à laquelle elles imposaient les mains. On eût dit des nécromants prêts à conjurer, selon le rite, l’arrière-ban des légions infernales ou des prêtres-mages vêtus de suaires et rassemblés pour évoquer les puissances occultes du monde… Ce n’étaient que de tout jeunes gens assujettis encore à leurs études, liés entre eux par des camaraderies d’atelier ou de café. Un soir de réjouissances, il leur avait pris la fantaisie d’interroger une table : à leur grande stupéfaction, elle avait tourné, sauté, dansé, craqué. Maintes fois depuis, ils avaient recommencé l’expérience, curieux de savoir à quelles limites de notre inconscient peut atteindre le magnétisme animal. Aujourd’hui, non seulement leur scepticisme frondeur ne les défendait plus tous de croire aux Esprits, mais encore ils s’étaient composé une atmosphère macabre et affublés de draps de lit afin de les évoquer plus sûrement.
« Esprit, Grand Esprit, demanda l’un d’eux, le maître du logis, dis-nous si Minanolo viendra tout à l’heure. Tu sais que nous l’attendons. Il se fait tard ; les bourgeois sont couchés dans la maison. »
Sous la pression des huit mains, la table vacilla, glissa, dans des directions diverses.
« Viendra-t-il, oui ou non ? répéta Louvenel d’une voix de stentor. Oui ?… Non ?… Lequel des deux ?… Voyons, Esprit, ne te fiche pas de nous, hein ! Tu vois que nous nous sommes payé, en ton honneur, chacun un complet de belle toile… Minanolo, oui, Minanolo, notre médium : tu sais qu’on ne peut se passer de lui.. Allons, réponds ! Quoi ? il y a du grabuge ? un danger… menaçant qui, Minanolo ?… Des histoires, tout ça ! ce n’est pas clair. Si Minanolo est en retard, c’est qu’il s’est amusé en route à conter fleurette à une modiste.
– Que Minanolo se soit oublié à faire le badaud devant un fiacre renversé ou à donner une sérénade au coin d’une rue, rien d’étonnant, dit Melpot, un jeune sculpteur ; il a toujours sa boîte à violon sous le bras. Mais tu as tort, Louvenel, de croire qu’il s’agit de galanterie.
– Est-il différent des autres, protesta Louvenel, et une jolie fille lui ferait-elle peur ?
– Peur, non, précisa Melpot ; il n’est pas plus bégueule que nous ; seulement…
– Seulement ? questionnèrent les camarades, en abandonnant la table pour bourrer une pipe.
– Il y a quelque chose, une résolution qu’il a prise…
– Après un chagrin d’amour ? gouailla Louvenel. On connaît ça, serment d’ivrogne !
– Une petite Piémontaise, un modèle qui venait poser chez Jean-Paul, continua le sculpteur. Elle est morte, je crois, et dans des circonstances singulières. Je suis le seul de l’atelier à connaître cette aventure. »
Cédant aux instances de ses amis, Melpot allait donner quelque précision à son récit, lorsqu’un pas précipité grimpa l’escalier et une main frappa fiévreusement à la porte.
« Ah ! Minanolo ! »
C’était lui enfin ! Un jeune Florentin imberbe, aux longs cheveux, au visage ambigu, aux pommettes saillantes, un ange de Botticelli qui aurait perdu ses ailes. Il était haletant et pâle, pâle.
« Qu’as-tu ? lui demanda Louvenel.
– Rien ; j’ai cru qu’on me poursuivait, j’ai couru.
– Ton violon ?
– Je l’avais, je ne l’ai plus, je… je l’aurai perdu en me sauvant. »
Ailleurs que chez des rapins, le spectacle eût été tragique de cet adolescent pénétrant d’un air égaré au milieu de quatre fantômes.
« Tiens, mon vieux, dit Louvenel en lui tendant un verre d’alcool ; avale ça et nous évoquerons les Esprits pour te remettre. »
Le goût de la blague est devenu si vite un instinct chez les artistes qui ont fréquenté l’Académie que Minanolo crut bon de risquer une pitrerie pour dissimuler ses émotions. Il jeta son feutre dans un coin et, le premier, gagna la table ; dès qu’il l’eut touchée, lui seul, elle se mit à vibrer comme une corde.
« Hé ! hé ! plaisanta Louvenel, nous allons nous amuser ; il y a du fluide ce soir. »
Les cinq jeunes gens firent cercle, les doigts écartés sur la surface plane, recueillant leur attention afin de transmettre au meuble tout leur influx nerveux. Sans qu’ils s’en fussent aperçus, la présence de Minanalo leur avait à tous, à Louvenel lui-même, commandé le silence. Peu à peu, la table s’anima, craqua, sursauta, parut subir des poussées que ne lui communiquait assurément aucune force musculaire directe. Elle se déplaçait en mouvements brusques de droite à gauche, de gauche à droite, se levait, se cabrait, retombait ensuite, mais chaque fois et toujours, pareille à une bête animée de rancune, elle se ruait sur Minanolo. Minanolo ne se départait pas de son calme, à ce que l’on supposait du moins, car un frisson continu le parcourait des pieds à la nuque et de la nuque aux doigts ; le regard fixe, baissé, il concentrait sur elle toutes les énergies de son être et la veilleuse ne permettait à personne de voir qu’il était de plus en plus pâle, presque décoloré. La table s’agitait au point qu’il était pénible de la suivre et, comme s’ils eussent pressenti qu’un événement étrange allait se produire, trois des compagnons perdirent tout à fait leur assurance. Louvenel, le plus hâbleur mais non le moins couard, voulut se prouver qu’il était encore à demi tranquille.
« Esprit, qui es-tu ? demanda-t-il ; veux-tu nous dire ton nom ? »
Trois fois, la table craqua terriblement.
« Tu refuses ? Tu n’es assurément pas de bonne compagnie comme ce poète qui nous donna, hier, une consultation sur l’art d’écrire des sonnets, comme cette grande dame qui nous faisait, l’autre jour, ses confidences d’alcôve, comme cet éventreur qui nous a dicté ses mémoires et établi la liste de ses victimes…
– Ne plaisante pas, Louvenel ! pria Minanolo d’une voix altérée ; c’est grave. »
La table s’était un instant comme recueillie ; elle bondit de plus belle sur le petit Italien : on eût dit qu’elle avait pris son élan pour l’écraser.
« Esprit de brute, dit Louvenel en se forçant à rire, tes manières commencent à nous répugner.
– Tais-toi, Louvenel, implora Minanolo ; c’est Elle, je la reconnais… Je viens de voir ses yeux briller rouge dans les orbites de la tête de mort et les mâchoires… les mâchoires ont remué pour me mordre. »
Instinctivement, les quatre jeunes gens regardèrent le crâne : il était sur la cheminée à sa place coutumière, les yeux remplis d’ombre verte, la bouche ricanante. Personne d’entre eux ne l’avait vu bouger ; mais la peur passa son coup d’archet le long de leurs échines.
« Tu divagues, Minanolo, dit Louvenel. Du calme, mon vieux, voyons, du calme !
– Je te dis que c’est Elle, cria Minanolo, affreusement agité ; c’est Rita, je reconnais son Esprit, je l’évoque chaque nuit… Elle me poursuit de sa haine, elle veut que je meure comme elle… Tout à l’heure encore, sur le boulevard, quand j’ai couru, c’était Elle aussi… »
Ils voulurent tous quitter la table. À peine eurent-ils levé les mains, qu’elle monta dans le vide, monta jusqu’à un mètre du sol, puis retomba tout à coup avec un horrible fracas. Minanolo poussa un hurlement de bête blessée.
« Arrachez-moi de ses bras, emportez-moi ! »
L’instinct de la conservation avait crié en lui et pourtant ses mains, guidées par un invisible aimant, tenaient à la table qui, elle, se précipitait sur lui ; ils firent ensemble bonds sur cabrioles, tombant, se relevant, dansant ensemble une effroyable danse. Éperdus, les jeunes gens tentèrent de séparer Minanolo du meuble maudit ; mais bien qu’il ne le touchât que du bout des phalanges et à sa surface supérieure, une terrible force d’attraction les unissait. Louvenel, qui avait des épaules d’hercule, saisit alors l’éphèbe à plein torse ; quand ses camarades se furent emparés des pieds de la table, quelqu’un cria : « Ô ! hisse ! » et tous tirèrent, comme s’il se fût agi de délivrer deux corps noués l’un à l’autre.
La table se disloqua avec des craquements sinistres et les débris allèrent s’abattre contre le coffre de la cheminée, tandis que Louvenel roulait par terre avec Minanolo, qui se débattait dans ses bras comme un démoniaque.
Au même moment, la fenêtre s’ouvrit toute grande ; un sifflement lugubre perça les oreilles des quatre hommes affolés, un courant d’air passa qui éteignit la veilleuse et Minanolo, le frêle Minanolo, échappant d’un bond à la solide étreinte de Louvenel, sauta dehors.
Il y eut dans l’obscurité, dans la nuit soudain redevenue calme, une seconde d’horrible angoisse ; puis un bruit de vitres brisées et un choc mat, en bas, sur les pavés de la cour.
Pendant une minute, personne dans la pièce n’osa bouger. Enfin, quelqu’un craqua une allumette, ouvrit la porte, et tous quatre, fantômes en draps de lit, s’engouffrèrent dans l’escalier, pris de panique.
« Rita, son amie, la petite Piémontaise, dit Melpot à ses camarades quand ils eurent recouvré leurs sens et se furent rapprochés du cadavre, Rita s’est tuée aussi en sautant par la fenêtre. »
Mais ce qu’il ne dit point, c’est que depuis le suicide de sa maîtresse, Minanolo était hanté de remords et passait toutes ses nuits, seul dans sa chambre, les mains sur un guéridon, à évoquer l’Esprit de la morte pour s’entretenir avec elle.
–––––
(Aimé Graffigne, « Contes de la Dépêche, » in La Dépêche algérienne, journal politique quotidien, vingt-huitième année, n° 9863, vendredi 2 août 1912. Gravure parue dans Je Sais tout, juillet 1909)
À minuit, quand fut relevée la bordée de quart, le maître d’équipage avertit le capitaine du malaise d’un novice. Le lendemain, deux hommes furent terrassés d’un coup de barre sur les reins. La face tuméfiée, les yeux exorbitants, la peau acajou et brûlant à 40 degrés, ils grouillaient sur leur couchette. Le second, sauvé de la fièvre jaune à Macoïo, la reconnut à ces symptômes.
Depuis les Antilles, le brick Antoinette courait au largue sous une fraîche brise de noroît qui ballonnait ses deux phares de toiles, inclinés puis dressés à chaque houle, avec une plainte des haubans. L’épidémie explosa à bord brusquement, abattit dix hommes en six jours. Ils gisaient dans le poste d’avant, entassés, convulsés de spasmes qui leur tordaient l’œsophage, la bouche béant de soif, empâtée par la bouillie rouge des muqueuses suintant le sang ; et leurs sueurs puaient. Le capitaine mourut le premier, puis successivement passèrent trois, quatre malades, secoués de délire dans l’ordure de leurs vomissements noirs, visqueux comme du goudron.
Chaque soir, maintenant, du couronnement d’arrière, une charogne humaine empochée tombait à la mer, tournoyait dans le sillage écumeux et s’enfonçait. Des requins escortèrent le brick. L’Antoinette filait toujours au largue, tout haut et penché dans le grand ciel pur que rayait de courbes sa mâture bandée par l’effort.
Échappé jadis au fléau, Hogue, le second, possédait l’immunité. Lorsqu’il ne lui resta plus que deux matelots valides, il voulut diminuer sa voilure pour être maître du navire s’il surventait. Mais arrivé aux barres de perroquet, l’un d’eux se détacha comme un fruit mûr et s’écrasa sur le pont. L’autre épouvanté, s’affala dans les enfléchures.
Vingt-quatre heures plus tard, seul debout à bord, Hogue eut peur. La nuit était pourtant splendide et pullulait d’étoiles ; les houles succédaient aux houles dans une lenteur majestueuse ; l’eau chantait à l’étrave, décolletait en pointe sa robe d’argent dont les plis ondulaient à l’arrière du brick en traîne bleue de lune. Mais les deux pyramides de voiles qui emportaient l’Antoinette sous la poussée d’une brise régulière effrayaient Hogue, et aussi ce roof clos qui gémissait et empestait le relent dans l’agonie de son équipage. Là, cinq hommes achevaient de mourir, enfermés par Hogue que hantaient leurs faces livides pochées de trous. Il avait emballé et jeté à la mer huit cadavres. Et maintenant, à la barre, ce troupeau de morts lui semblait suivre le navire, derrière lui, en dansant dans le remous. Soudain, il se retournait ; sa vision lui apparaissait réalisée par les requins qui barbotaient dans la clarté stellaire. Et l’horreur, le chassant à l’avant, le heurtait aux puanteurs des fiévreux qui râlaient pour trépasser.
Au jour, il fouilla l’horizon. Les calmes verdeurs de l’océan, atténuées, se fondaient au loin dans une buée blanchâtre. Les derniers rougeoiements du soleil s’effacèrent et pas une voile ne pointa au large. Alors, ses angoisses le rempoignèrent.
Équilibrée sous sa voilure, sans une main au gouvernail, l’Antoinette, bercée au rythme des vagues, avançait d’une allure égale, éternelle, sous un vent constant qui paraissait devoir ne jamais changer. Hogue n’alluma point les feux de position : il redoutait de passer près de la chambre des morts. Confiné sur le gaillard d’arrière, il regardait la pomme du grand mât osciller parmi les étoiles. Tout à coup, il vit ses compagnons défunts, le corps cuivré de fièvre, luisant d’eau, se débattre, hideux, aux flancs du bric, comme de macabres sirènes. De terreur, il courut s’enfermer dans sa chambre.
Il écouta le flot gargouiller au long de la coque qui geignait sous les tractions du gréement. Puis il voulut vérifier les dernières observations, estimer la route parcourue depuis pour faire le point. Mais ses yeux hésitèrent sur la carte, et il n’avait plus l’heure, ses montres étant arrêtées. Rompu de fatigue, il s’endormit lourdement.
À son réveil, Hogue monta vers la lumière. Le charnier de l’avant était pestilentiel. Ses fantômes le reprirent. Il rôda sous la dunette, dans la chambre de veille, changeant de place pour les fuir ; mais ils le guettaient sur le pont, la mer en était peuplée.
Et quand vint le crépuscule serein sur l’immensité, devant les ténèbres où plongeait le navire, Hogue poussa un cri d’affolement et s’élança dans la mâture.
Un matin, au petit jour, un grand brick sombre rangea si près le trois-mâts italien Frate-Arrigo, qu’il lui coupa son bout-dehors. L’équipage fit vœu d’une procession à la Madone pour avoir échappé à ce vaisseau du Diable qui puait la charogne et naviguait toutes voiles dehors, sans un matelot, avec seulement un pendu balancé à la corne de sa brigantine.
–––––
(Marc Elder, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 113, mardi 26 janvier 1909 ; in Le Petit Parisien, supplément littéraire illustré, vingt-deuxième année, nouvelle série, n° 1118, dimanche 10 juillet 1910 ; « Contes de la Dépêche, » in La Dépêche algérienne, journal politique quotidien, vingt-huitième année, n° 9780, dimanche 12 mai 1912. Gravure de Hugo L. Braune pour « Der Fliegende Holländer, » de Richard Wagner, 1906)