J’avais sur ma table les dernières pages de mon livre. Il y en avait trois autres qui étaient finis, des romans, de terribles et pauvres choses de notre vie. J’avais espéré placer le dernier. Après deux mois d’attente, l’éditeur me rendit le manuscrit. « Vous avez beaucoup de talent, de l’originalité… Mais le public veut qu’on lui montre la vie en beau… » De l’originalité ! Parce qu’à chaque ligne, mes dents avaient claqué de fièvre, de faim, de maladie. Non, je ne me suis jamais trouvé dans les conditions voulues pour leur montrer la vie en beau.
C’était le troisième jour. Il y avait juste trois jours que je n’avais plus écrit une ligne. L’avant-veille, Maïa avait vendu ma redingote : tout le reste avait déjà pris le même chemin, chez le regrattier. C’était dans cette redingote, une pelure, mais pas de trous, que j’avais reçu le coup chez l’éditeur. Tout ce qui nous rappelait les hommes nous était devenu une exécration. Elle vendit donc cette pauvre loque à laquelle j’avais pu attacher une idée de décence, de dignité humaine. Et, à elle, il ne lui resta plus que sa robe, plus rien que sa robe : elle n’aurait pas aimé être trouvée morte dans sa chemise. Quelquefois, nous parlions de cela comme d’une éventualité consolante : nous endormir ensemble dans un grand soir sans fin, surtout ne plus voir revenir l’heure horrible du matin. Cependant, nous avions lutté, oui, jusqu’au bout. Et maintenant, nous étions sans force, tout nus devant la mort.
Ce fut ce troisième jour que nous commençâmes réellement à sentir la faim. Avec l’argent qu’elle avait rapporté, nous avions mangé un pain. Ensuite, le pain manqua ; je cessai d’écrire, et, ni elle, ni moi, ne voulions mendier. Depuis un peu de temps, quand nous allions chez des amis, il n’y avait personne à la maison. Les hommes ont un sens pour flairer le pauvre. Celui-ci est vraiment l’ennemi du genre humain. Et puis, notre orgueil nous étouffait quand nous ouvrions la bouche : il faut avoir commencé par mendier tout petit. Alors, il y a des aubaines, il y a la bonne aventure du passant sur les routes.
Maïa n’eut plus qu’une voix très faible comme la dernière eau d’une source qui s’égoutte. Elle ne se lamentait pas ; elle se tenait presque toujours sur mes genoux, ses deux petites mains bleues à mon cou. Elle me disait : « Demain ! » comme un grand bonheur, très doucement, toujours. Que voulait dire Maïa ? Ce mot affreusement déchirait quelque chose dans mon être.
« Tais-toi, tais-toi, criai-je. Demain… »
Je fis alors un rêve : nous vivions dans une petite maison sous les roses, à la limite des forêts. Je partais à l’aube, avec mon calepin ; je m’enfonçais dans la virginité fraîche de la forêt. Et ensuite, vers le soir, tout parfumé de sève, avec les mille vies de la nature bruissante en moi, je rentrais. Maïa avait mis des roses sur la table : il y avait du lait, du pain, des fruits. J’éprouvais une joie délicieuse à délirer ainsi, avec la tête de Maïa sur mon épaule.
Ce jour-là, elle devint tout à coup très pâle et porta ses doigts à sa poitrine. Elle me dit qu’une bête la mordait là où elle avait mis ses doigts.
« Maïa aimée, je t’ai prise pour femme et n’ai pu te nourrir ! Le charretier, le maçon t’eût nourrie. Oh ! quel homme lâche je suis ! »
Elle sourit, arrêta les paroles avec sa main sur ma bouche, et, de nouveau, elle me dit avec une joie infiniment triste : « Demain ! » comme on donne un jus d’orange à sucer à un malade.
« Non, non, hurlai-je, ne parle jamais plus de cela. Demain, c’est la vie. Il y a quelqu’un qui va venir. Est-ce que cet homme n’a pas dit que j’avais un talent original ? Original, Maïa ! »
Mais, soudain, le mot prit un sens si lugubre et si comique à la fois, que j’éclatai de rire ; je ne finissais plus de rire en me répétant l’épouvantable drôlerie de ce mot. Et ensuite, il me passa une grande faiblesse ; mon visage se couvrit d’une sueur glacée, comme si la mort arrivait. Je ne voyais plus, je n’entendais plus la petite voix de Maïa : le plancher était descendu à une grande profondeur dans le vide. Quand je revins à la vie, j’avais la tête dans les genoux de Maïa. Elle me dit :
« J’ai pensé que tu ne voulais pas m’attendre plus longtemps. »
Elle ne pleurait pas et ne souriait pas ; elle semblait n’avoir jamais été jeune ; et je ne sus pas tout de suite si elle vivait encore.
Deux jours passèrent encore. Un désir aigu me torturait de rafraîchir ma gorge avec la chair froide d’un fruit. Dehors, c’était l’été ; la chambre, sous les toits, brûlait comme une fournaise. Je me levai en chantant et allai sucer la clef de la porte. Mais, presque aussitôt, l’acier s’enflamma sous mes salives, et, encore une fois, la colère revint. J’arrachai la clef de la serrure, je la jetai dans la rue, je m’écriai avec une joie sauvage :
« Il ne faut plus que personne entre ici. Personne ne dépassera plus ce seuil… »
Et puis, je tombai aux genoux de Maïa ; je lui dis :
« Donne-moi tes petits seins à boire. Oh ! ils étaient si délicieux, l’autre jour encore… Donne-les-moi comme de petites fraises des bois. »
Elle les tira de son corsage et, alors, je la pris dans mes bras ; je portai à bout de bras son corps léger par la chambre, comme je le faisais autrefois quand nous avions du pain. Et puis, je lui dis en riant :
« Vois comme je suis fort. »
Mais mes mains tout à coup tremblèrent si violemment qu’elle m’échappa ; et, en silence, une dernière fois, nous allâmes vers le lit.
À la nuit, elle entra en défaillance. D’horribles nausées lui remontaient l’estomac ; elle n’avait plus sur les dents qu’une peau mince qui, à chaque effort, se tirait vers les joues. Je pouvais mettre les poings dans les creux de son flanc. J’allai à la fenêtre ; je voulus appeler ; mais, moi-même alors, je fus pris de nausées comme elle ; et, après beaucoup de temps, il ne me vint qu’un peu d’eau amère, corrompue. Maintenant, Maïa m’appelait d’une voix rauque. J’oubliai pourquoi j’étais allé à la fenêtre, et je m’étendis près d’elle sur le lit. Nous étions dans une plaine, sans arbres et sans toits. Nous marchions depuis des milliers d’années. Nous allions vers une ville que personne de nous ne connaissait ; et il y avait là, avec nous, une multitude de gens ; tous avaient faim : leurs mâchoires se disloquaient à hurler. Il en tombait des rangs entiers qui se tordaient à terre et qu’il fallait enjamber. Ceux qui allaient devant quelquefois s’arrêtaient et disaient : « À quoi bon nous obstiner à marcher dans ce désert ? Mieux vaut nous creuser ici des trous pour nous y coucher comme des chiens, puisqu’il n’y a rien là-bas que le vide ! » Mais Maïa et moi nous criions : « Il faut marcher, marcher toujours… L’odeur des vergers déjà vient à nous. Il y a là-bas des pommes sures, comme on n’en peut cueillir autre part. » J’éprouvai une douleur vive aux mains. Maïa, les yeux partis, avec les dents machinales de la faim, me mordait les doigts.
De sa petite voix d’autrefois, de sa voix d’enfant, elle disait toujours :
« Des pommes sures… »
Je vis qu’elle était dans les vergers.
Il m’était venu une acuité extraordinaire de l’ouïe ; les moindres bruits grandissaient, m’accablaient comme des coups de gong, de maillets et de cloches. Les cloches surtout, des écroulements de cloches dans les tours, des tonnerres de battants de cloches frappant à volées me cassaient le crâne. Et je me disais : « Celle-ci est notre église là-bas, où j’ai reçu le baptême ; celle-là, c’est les Saint-Jacques et Saint-Pierre du bout de la ville. Celle-ci, c’est la cathédrale. Et puis Saint-Jean-de-Dieu. Et puis… »
À la fin, le vacarme devint si terrible qu’il n’y eut plus qu’un énorme silence comme à travers le fracas d’un océan. Je crus que c’était la mort ; je ne pensais plus à Maïa ; je ne pensais plus qu’à ma propre mort. Je fermai les yeux, j’étendis les jambes, j’étais très calme, sans un battement de cœur. Je voulus qu’on me vît dans la mort avec la beauté sévère d’un visage de jeune phtisique que j’avais vu mourir dans une maison voisine de celle de mon père. Comme j’entrais dans la chambre où il reposait sur le lit, un merle avait chanté dans un arbre du jardin. Et je n’entendis plus le bruit monstrueux du silence ; je croyais entendre à présent le merle chanter sur le toit, près de la fenêtre.
Le sixième jour ainsi s’acheva ; Maïa parfois se tordait, les mains à son ventre, et puis se remettait à délirer, raide sur le lit. Elle ne m’appelait plus, elle appelait constamment sa mère ; elle parlait aussi d’une poupée qu’elle avait eue, enfant. Je lissai ses cheveux, je drapai les pauvres plis de sa robe. Ensuite, je l’embrassai longtemps avec des sanglots en lui demandant pardon, pardon. Et je croyais qu’une odeur déjà montait de sa bouche, une odeur étrange comme un fruit trop mûr. Elle finit par ne plus parler ; elle gémissait faiblement, d’une petite agonie puérile.
Quand il fut tout à fait nuit, quelqu’un frappa à la porte deux coups et puis frappa deux coups plus forts. Elle ouvrit la bouche, mais ne put crier. Moi, je lui dis :
« Taisons-nous… nous sommes si bien comme cela. »
Oui, c’était une grande paix en nous : je ne puis dire que nous étions malheureux.
Ce fut ensuite le sixième jour et puis le septième : ce fut le septième jour d’éternité. Et enfin quelqu’un, ayant fait sauter la perte, entra.
–––––
(Camille Lemonnier, in Comœdia, cinquième année, n° 1245, dimanche 26 février 1911. Alexandre Jacques Chantron, « Feuilles mortes, » huile sur toile, 1902)































