II
Le deuxième acte de ce drame rapide et étrange se produisit le lendemain soir. Du fauteuil transatlantique où je me reposais, près de mon cottage isolé, – à cinq kilomètres de la plus proche habitation, – l’immense plaine de Salisbury s’étendait jusqu’à un couchant d’or rouge. J’admirais les formes et les couleurs des nuages entassés autour du dernier soleil et je caressais doucement la fourrure grise de mon chat, Peter, pelotonné, ronronnant sur mes genoux. Il avait passé la dernière quinzaine dans une pension pour animaux et ne me quittait plus depuis que je l’avais repris, au retour de Woolwich.
Je le regardai, et vis de nouveau mes mains. Elles étaient meurtries, les jointures à vif, les ongles cassés – et de temps à autre, elles tremblaient malgré moi.
Des visions de la nuit précédente ne cessaient de surgir entre le coucher de soleil et moi, et je ne pouvais les chasser. Les événements s’étaient passés dans une telle précipitation que je n’avais guère eu le temps d’y penser, mais, à présent, tout me revenait à l’esprit, gâchant mon repos.
Les rues, avec leurs maisons démolies et en feu, bien pires que lors de tant de bombardements que j’avais vus. Et les gémissements des malheureux pris sous les décombres. Les efforts désespérés avec les mains nues pour en arracher les victimes torturées à l’arrivée des flammes dévorantes, inextinguibles. Et l’horreur navrante de ne pas voir. Le bruit des voitures des pompiers et des ambulanciers, et les visages ravagés de larmes des enfants perdus et des mères affligées.
Tout cela dans une atmosphère étouffante, poussiéreuse, dont toutes les particules sautaient et tremblaient à chacune des détonations de la canonnade incessante dans l’Arsenal, et vu seulement à la lumière sanglante des flammes. La ville entière était recouverte d’un voile mortuaire de fumée noire, cachant le ciel comme l’aile d’un immense corbeau, si bien que personne ne put dire quand vint le matin. Et sans cesse des débris informes d’acier et de béton tombaient comme la foudre du ciel de jais, et parfois d’un étal en fusion, parfois des morceaux d’êtres qui avaient été vivants…
Une petite brise fit onduler l’herbe de la plaine et remua les journaux à mes pieds. Les dernières éditions de la matinée, noires de manchettes, concernaient les scènes de Woolwich. L’un d’eux contenait une brève interview de moi – quelques phrases que j’avais lancées à un reporter tout en bandant l’épaule brisée d’un petit garçon.
… Mr. Eric Williams, le romancier bien connu, qui assista à tout le désastre, du haut de Shooter’s Hill, et se précipita immédiatement pour participer aux secours, signala un épisode étrange dont il fut le témoin quelques instants avant la première explosion de l’Arsenal : un défilé de centaines et de centaines de chats…
Dans la colonne « Dernière Minute » figuraient des allusions à des nouvelles peut-être encore plus singulières. Partout, dans le monde, des usines de munitions avaient sauté, et sautaient encore. Springfield aux États-Unis n’était plus qu’une ruine fumante. Des dépôts de munitions restant de la guerre explosaient comme des pétards dans toute l’Europe. Certaines rumeurs parlaient d’événements semblables en Russie – le gouvernement soviétique ne voulait donner aucune information précise, mais il semblait que la consternation régnât au-delà de l’Oural.
Le fait le plus significatif était une toute dernière phrase imprimée de travers, en toute hâte, et mal encrée, au bas de la colonne : « … Le centre des Recherches atomiques américaines, à Oak Ridge, dans le Tennessee, a été presque totalement détruit par un incendie. »
« Sabotage, » pensai-je. Mais sabotage sur une échelle si vaste qu’il devait être l’œuvre d’une société secrète internationale, formidablement puissante et merveilleusement organisée, de militants pacifistes cherchant à sauver l’humanité malgré elle.

Plongé dans ces pensées, je levai les yeux du journal et regardai de nouveau le glorieux coucher du soleil. Là-bas, au loin, dans la plaine, la silhouette d’un cycliste pédalait dans ma direction. Il suivait un sentier à peine visible dans l’herbe, et bientôt je vis que c’était un homme d’un âge mûr, vêtu d’un veston de sport.
Il mit pied à terre devant les piquets rudimentaires de ma clôture, me dévisagea un instant, puis demanda : « Excusez-moi, mais vous êtes bien M. Eric Williams ? » Je fis un signe affirmatif et il ajouta qu’il désirait me parler quelques minutes.
« Oui, mais inutile de chercher à me vendre quelque chose, répondis-je, en regardant avec méfiance une serviette marron attachée sur le porte-bagages de sa bicyclette.
– Oh ! je ne suis pas un représentant de commerce, » assura-t-il en appuyant sa machine contre le montant de la porte, et en s’avançant dans la petite allée. « Je voulais seulement… »
Il s’interrompit en apercevant Peter sur mes genoux. Ses yeux bruns, très las, eurent une expression bizarre, irrésolue.
« Je ne voulais qu’un renseignement, continua-t-il, en se reprenant, s’asseyant assez précautionneusement sur le gazon à côté de moi.
– Je vous écoute, » dis-je curieusement.
Il enleva son vieux chapeau, révélant une grosse tête chauve, frangée de cheveux grisonnants. Il tira deux ou trois journaux de sa poche.
« Cette interview, dit-il en m’indiquant une des coupures de presse, ce que avez vu sur Shooter’s Hill… »
Il respira profondément et s’arrêta.
« Oui ? Eh bien ? » demandai-je.
Il me fit soudain face. Ses yeux bruns étaient emplis d’angoisse.
« Pour l’amour de Dieu, fit-il, renvoyez ce chat, je vous en prie. Je… je ne peux pas les supporter. Je sais que c’est stupide, mais vraiment leur vue me porte sur les nerfs. »
Je me levai tranquillement, emportai Peter jusqu’à la porte du cottage et l’enfermai à l’intérieur. L’inconnu s’excusa avec incohérence quand je revins m’asseoir.
« C’est tout naturel, dis-je. Je connais plusieurs personnes qui partagent votre phobie. Même le duc de Wellington, qui vainquit Napoléon, avait une terreur folle des chats, au point de refuser d’entrer dans une pièce où il y en avait un.
– Oui… Il sentait subconsciemment l’incroyable vérité, marmonna l’inconnu. Quelle chance pour lui de ne pas l’avoir réalisée plus complètement… »
Je ne voyais pas où il voulait en venir ; il s’en rendit compte et continua sur un ton plus normal, prenant de l’assurance maintenant que Peter était parti.
« Il faut que je me présente. Je m’appelle Clarke et j’habite Salisbury. Je suis un instituteur en retraite. J’ai récemment élaboré une théorie assez peu ordinaire, et ces chats que vous avez vu quitter Woolwich, la nuit dernière, fournissent un anneau essentiel qui vient renforcer et corroborer ma chaîne de preuves. Aussi serais-je très heureux si vous vouliez être assez bon de me décrire la scène avec un peu plus de détails que n’en donne le journal. »
Je le fis volontiers, du mieux que je pus, soulignant la manière silencieuse et décidée dont les chats étaient passés et signalant leurs meneurs.
« Ne vous semble-t-il pas bizarre, remarqua-t-il après avoir réfléchi, que ces chats aient tous quitté la ville juste avant la catastrophe ? Et qu’ils aient mis le rempart d’une haute colline entre Woolwich et eux ?
– Voudriez-vous dire qu’ils avaient pressenti ce qui allait arriver ? demandai-je. J’admets qu’on accorde parfois un sixième sens aux chats, comme aux chiens, mais je ne puis imaginer qu’ils soient capables de prévoir un événement aussi… voyons, aussi inouï.
– Je vais vous dire quelque chose de plutôt stupéfiant ; aussi, ne croyez pas, je vous en prie, que j’ai perdu l’esprit, dit-il lentement. J’affirme que ces animaux savaient que la catastrophe dans l’Arsenal allait se produire, parce qu’ils l’avaient combinée ! »
J’en restai bouche bée. Puis, comprenant que j’avais affaire, après tout, à un cas psychologique, je le pris assez légèrement.
« Vraiment, croyez-vous ? »
Il saisit instantanément ma réaction et rougit.
« Je vois que vous pensez que je suis timbré. Peut-être vous imaginez-vous que mon aversion pour les chats est une sorte de haine morbide qui me fait les accuser de tous les méfaits possibles. Croyez-moi, il n’en est pas ainsi. J’ai beaucoup aimé les chats… autrefois. »
D’une main toujours mal assurée, il prit un autre journal.
« Avez-vous lu cette édition du soir ? Non ? Écoutez ce paragraphe à propos du désastre de Springfield : « … Les habitants des villes voisines signalent qu’un grand nombre de chats sont venus s’y installer. Ils semblent s’être enfuis de Springfield la nuit dernière. Les fourrières sont encombrées de réfugiés miaulants. »
Je lui pris la feuille, lus moi-même avec soin.
« C’est décidément bizarre. Alors, quelle est votre théorie, monsieur Clarke ?
– Voici. Tous les chats ne sont pas si innocents qu’ils paraissent. Ils appartiennent à une race étrange et très ancienne, avec un intellect bien supérieur au nôtre. Ce sont des parasites de la race humaine ; ils circulent parmi nous en espions insoupçonnés, écoutant, voyant tout ce que nous faisons, et cependant ne se trahissant jamais en rien. Croyez-moi, ce sont les plus grands comédiens du monde ! Ils possèdent leur rôle par cœur – ils le jouent depuis des milliers d’années, sans avoir encore jamais commis d’erreur.
– Et… pour quel motif ?
– Je ne crois pas à des intentions malveillantes ; ils sont au-dessus du mal. Cela les arrange, simplement, que nous en fassions nos familiers, que nous prenions soin d’eux, mais leur corps physique n’est en réalité qu’une enveloppe. Ils vivent leur véritable vie en esprit ; néanmoins, l’enveloppe est nécessaire, car l’esprit a besoin d’un corps vivant qui lui fournisse l’énergie.
La réincarnation existe réellement chez eux aussi. Dès la mort d’un chat, l’esprit qui l’habitait émigre chez un chaton nouveau-né. Et la « race » d’esprits qui habitent le corps des chats actuels est à peu près identiquement la même que celle qui atterrit sur notre planète il y a des milliers d’années.
– Atterrit sur notre planète ? » répétai-je, sans force.
Clarke épongea son crâne luisant.
« Permettez-moi de vous tracer un résumé de leur histoire. Je ne m’attends pas à ce que vous la croyiez, mais elle est vraie. Tout d’abord, la Lune était habitée beaucoup plus récemment que ne le croient certains astronomes. Deux races se la partageaient : les Félins et les Canins. La cohabitation se révéla des le début impossible et, finalement, une guerre effroyable éclata entre elles.
Or, l’esprit félin pouvait se détacher, à volonté, du corps – bien qu’il ne puisse en rester longtemps séparé sans épuiser ses réserves d’énergie – et ces esprits étaient pratiquement indestructibles, même s’ils se trouvaient habiter un corps au moment où celui-ci était détruit, mais ils avaient leur talon d’Achille et la race canine le connaissait. Une seule chose peut atteindre un esprit félin : une violente explosion toute proche de lui, mettons à trente ou cinquante centimètres au plus, car l’esprit félin possède une structure tenace et presque inébranlable. Mais un effet de rupture réellement concentré, tout à fait proche, rompt l’équilibre des forces qui maintient la cohésion de cet esprit incorporel. Celui-ci se désintègre et est, en fait, définitivement annihilé.
La race canine employa, dès ses premières attaques, d’énormes bombes, obus, et mines terrestres pour tenter d’anéantir les intelligences félines ; mais c’était une question de hasard et cela ne donna pas grand résultat. Seuls les coups presque directs affectaient les chats, et même avec la quantité d’explosifs utilisée, ces coups étaient rares, en nombre pratiquement négligeable.
Alors, les Canins découvrirent le secret de la bombe atomique. C’était une tout autre affaire. Plus besoin de coups directs. Je crois aussi que la nature de la bombe – en tant que distincte de la simple détonation des explosifs ordinaires – produisait un effet supplémentaire. En tout cas, cela signifiait la mort à distance pour les chats et ils furent presque complètement exterminés. Vous pouvez voir vous-même comment les Canins les pilonnèrent à fond – les vastes cratères qui arquent et balafrent la face de la Lune, peuvent donner une idée du nombre et de la taille des bombes employées.
Toutefois, l’Esprit-Maître des chats – qui était le plus puissant intellect de l’Univers – remporta un triomphe juste à temps. C’était un rayon à longue portée qui, lorsqu’il était projeté sur les êtres canins, provoquait une altération de leur glande thyroïde, si bien qu’ils dégénèrent rapidement en une race de crétins.
Ainsi, la race féline domina la Lune. Mais la guerre avait fait un tel ravage sur ce satellite – presque toute la végétation avait été détruite par la radioactivité – que toute nourriture était devenue rare. Les chats durent consacrer de plus en plus de temps à sa recherche, au fur et à mesure que la Lune devenait plus pauvre. Ce qui n’était pas à leur goût, car, comme je l’ai dit, ils vivent une vie de l’esprit et ils s’irritèrent de perdre tant de temps et d’énergie à chercher pitance.
Finalement, l’Esprit-Maître inventa une sorte d’astronef et, dans un grand nombre de ces engins, la race entière émigra vers la Terre. Ils sont toujours là, et nous sommes leurs serviteurs sans nous en douter… »
J’ai toujours pensé que tout est possible, même le plus improbable. Aussi n’ai-je pas repoussé sur-le-champ cette théorie apparemment folle. En fait, j’étais curieux d’en entendre davantage.
« Que devint la race canine mentalement affaiblie ?
– La plus grande partie fut abandonnée sur la Lune pour y périr de faim. Mais les chats en amenèrent quelques spécimens avec eux sur la Terre ; ceux-ci prospérèrent et se multiplièrent abondamment sur cette planète et ils continuent.
– Voulez-vous dire que… les chiens sont les descendants de cette race vaincue ? demandai-je, incrédule.
– Oui. Mais ils n’ont jamais recouvré leur puissance intellectuelle originelle ; à côté des froids et vastes intellects des chats, ce ne sont que d’aimables abrutis. Un vestige de leur sixième sens – la télépathie – leur reste, mais il n’est pas très développé en comparaison du suprême degré qu’il a atteint chez les chats actuels. »
Je me sentis, un instant, emporté sur les ailes de cette fantaisie, et m’exclamai :
« D’autres vieilles habitudes subsistent peut-être encore dans l’esprit confus des Canins. Par exemple : cette inimitié, jusqu’à présent inexplicable, entre chiens et chats. Les chiens pourchassent les chats parce qu’ils ont le vague souvenir d’être de vieux ennemis. Et je suppose que les chats se laissent pourchasser uniquement pour maintenir leur apparence innocente ?
– Parfaitement. Ce sont des comédiens d’une subtilité satanique. Et savez-vous pourquoi les chiens aboient à la Lune ? Simplement parce que sa vue éveille en eux une vague nostalgie de leur ancienne patrie, bien qu’ils soient incapables de s’en rendre compte. »
Un bref silence suivit, pendant lequel je pesai les possibilités.
« Voyons, hasardai-je, à propos des chats, qui auraient fait sauter les usines de munitions. Vous croyez que… ?
– Je ne crois pas ; je sais. C’est évident. Comme je vous l’ai dit, les bombes atomiques signifient la mort pour les esprits félins. Très peu des explosifs lancés dans la boue du front pendant la première guerre mondiale, tombèrent près des chats, et ils négligèrent cette guerre. Mais vers la fin de la deuxième guerre mondiale, ils se préparaient à intervenir.
Trop d’entre eux étaient tués dans les grands raids aériens. Je veux dire que leurs esprits étaient tués – pas seulement leurs corps – cela, ils s’en fichent : il n’en manque pas de nouveaux où aller s’installer. Mais une fois un esprit désintégré par une explosion, il est détruit et irremplaçable. De plus, le ravitaillement était complètement désorganisé et partout les hommes – leurs serviteurs – les laissaient se débrouiller eux-mêmes, au grand dommage du travail auquel ils livraient leurs esprits. Puis, comme les Canins, l’homme tomba sur la bombe atomique et cela termina la guerre, ce qui satisfit les chats d’une manière mais les inquiéta d’une autre.
Supposons que leurs idiots de serviteurs déclenchent une autre guerre, et cette fois, avec des fusées atomiques partout ? Ce serait la destruction pour tout le monde, y compris les esprits félins.
Ils patientèrent pour voir si l’homme aurait le simple bon sens de s’apercevoir que la guerre était une pratique devenue une folie collective, et que le seul moyen d’en finir avec la lutte armée entre les nations était d’en finir avec les nations en les unissant sous un gouvernement mondial. Bon, nous n’avons pas ce bon sens, comme vous le savez, à notre honte éternelle.
Alors, ils écrasent la troisième guerre mondiale dans l’œuf, efficacement, en détruisant les instruments qui lui seraient nécessaires. Les hommes se considèrent comme mentalement supérieurs aux animaux. Je crains que la vérité soit que les chats sont mentalement supérieurs et que les hommes ne sont que des animaux.
– Hum, » fis-je.
C’était certainement une explication de l’étrange défilé que j’avais vu sur Shooter’s Hill. Mais…
« Voyons, objectai-je, cette théorie présuppose vraiment un tas de choses. Cela ne peut être qu’une hypothèse. Vous n’avez pas de preuves ? »
Il se mordit la lèvre et se mit nerveusement à arracher des brins d’herbe du gazon.
« Non, admit-il. Rien de tangible, sauf l’étrange comportement des chats que vous avez vu vous-même. Mais je vous affirme que je sais que tout ce que j’ai dit est vrai. J’en ai un bizarre sentiment de certitude. Appelez cela de l’intuition, de la foi – je sais, c’est tout.
– Il est difficile d’accepter une telle théorie simplement parce que quelqu’un a la sensation qu’elle est vraie ! »
Il rougit un peu.
« Je sais ; c’est absurde. Mais n’avez-vous jamais eu un de ces éclairs d’intuition ? Je me souviens quand je jouais aux fléchettes… parfois, quand je visais, je savais que la fléchette que je tenais à la main allait faire mouche, et elle arrivait immanquablement. J’ai maintenant la même sensation de certitude au sujet de ce que je viens de vous raconter. »
Il frissonna légèrement de nouveau, et moi aussi. Un vent frais soufflait de la plaine et, en levant les yeux, je m’aperçus brusquement qu’il faisait presque noir. Le soleil avait disparu depuis longtemps et Vénus brillait dans le crépuscule.
Clarke se leva, et s’excusa de m’avoir tenu si longtemps. Je répondis que cela m’avait vivement intéressé ; voudrait-il revenir un de ces jours pour reprendre notre discussion ? Il promit de le faire.
Tout en dînant, j’ouvris mon poste de radio à piles et m’assis pour dîner. La bouche pleine de pain et de fromage, j’entendis les dernières nouvelles, quand les lampes se furent échauffées.
« … dégâts considérables. La loi martiale a été proclamée dans la ville. Le président a lancé un appel au calme : « Les autorités fédérales – a-t-il déclaré – ont la situation bien en main, et toutes les précautions sont maintenant prises pour éviter le retour de pareils faits… On annonce de Suède, du Danemark et de l’Italie du nord, que de vastes incendies font rage dans les laboratoires nationalisés de recherches physiques. Trois dépôts de munitions dans les collines du Pays de Galle ont sauté simultanément, ce matin… »
Il y en avait bien davantage et, pour terminer, une dépêche annonçant que les installations d’essai de fusées, à Peenemünde, avaient été complètement détruites par une série d’explosions ayant apparemment commencé dans une chambre de mélange expérimental d’essence et d’oxygène.
Bien qu’on soupçonnât le sabotage dans de nombreux cas, aucune arrestation n’avait été faite jusqu’à présent, car chaque fois, les explosions avaient été si soudaines et si violentes, qu’aucun être humain du voisinage n’avait survécu pour être suspecté ; on supposait que les saboteurs utilisaient des bombes à retardement ou qu’il s’agissait de fanatiques allant jusqu’au suicide.
Pour moi, le fait qu’aucune preuve d’intervention humaine n’avait été trouvée dans aucune de ces catastrophes était, en soi, une preuve qu’aucun agent humain n’avait opéré. Mais quant à savoir si c’étaient des chats ou… – oh ! c’était trop fantastique ! Je fermai la radio et décidai de refuser de penser davantage à toute cette affaire, ce jour-là.
(À suivre)
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(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, n° 275, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)
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