« Oh ! des paons ! leurs
queues ! Je ne veux plus
de paons !… Oh !… (Elle
se débat.) »
K. L. AUGUSTINE,
Attaque hystérique du
9 juillet 1877.
Une des plus perçantes émotions de notre enfance, nous l’éprouvâmes au musée du Luxembourg, devant le tableau de Gervex : « Le docteur Péan enseignant sa découverte du pincement des vaisseaux. » Ces hommes barbus, vêtus de noir, aux manchettes rigides battant le métacarpe, cette femme nue, si belle, morte peut-être, ce bocal à charpie, ces aciers chirurgicaux, tous les détails du tableau contribuaient à former notre angoisse, d’autant plus vive que les mobiles des personnages nous échappaient. Depuis cette rencontre, l’iconographie et la littérature médicale du XIXe siècle nous ont subjugué bizarrement : nous y retrouvons toujours ce mystère d’un climat redoutable et beau. Oui, plus qu’aucune autre circonstance de l’histoire, la vie médicale au XIXe siècle, surtout depuis les environs de 1830 jusqu’à l’ère microbiologique, exalte notre imagination. Tel texte clinique de 1835, telle gravure sur bois d’un traité de chirurgie de 1840 nous fournissent la quatrième dimension de ce qui est disparu, nous restituent cette odeur spécifique du passé que nulle relation historique, si minutieuse soit-elle, ne peut recréer en nous, si une sensibilité élective à l’égard de l’époque donnée ne participe à sa résurrection. De Gervex encore, « Une autopsie à l’Hôtel-Dieu, » de même que les vieilles revues de médecine que l’on trouve reliées dans les bibliothèques des salles de garde, ont toujours conservé à nos yeux une valeur d’ahurissement, par la vertigineuse abolition du temps que leur vue provoque dans notre subjectivité. Mais l’élément affectif n’est pas le seul à entrer en jeu dans ce complexe. La médecine de la première moitié du XIXe siècle nous semble posséder ce caractère tout à la fois terrible et attirant (nous l’appellerions volontiers médecine noire, par analogie avec l’expression « roman noir »), en raison du contraste qu’elle fait apparaître entre le positivisme des praticiens de cette époque (où commencent à se manifester, à la lumière des découvertes récentes dans les domaines de l’histoire naturelle, de la physique et de la chimie, les premières réactions contre la métaphysique et les systèmes construits sur des bases purement théoriques) et l’ignorance où ils se trouvaient encore de la pathogénie microbienne qui devait fondamentalement transformer leurs idées sur l’origine des phénomènes morbides et leur thérapeutique. Cet aspect angoissant de la médecine de son temps, le comte de Lautréamont, dans sa lucidité sublime, semble en avoir pressenti, sinon toute la portée bouleversante, du moins la sombre et bizarre horreur, en insérant dans ses Chants de Maldoror des phrases entières tirées de la littérature médicale de l’époque. – Combien n’avons-nous pas rêvé nous-même sur la lettre du docteur Coste, en date du 7 octobre 1835, adressée au rédacteur du Journal des Connaissances Médico-Chirurgicales ? En mars 1834, à Marseille, une jeune fille de vingt-et-un ans, de la plus grande beauté, se présenta au docteur Coste, premier chirurgien et chef interne de l’Hôtel-Dieu. Elle avait, à la place du clitoris, une verge de la dimension de celle d’un garçon de dix ans. « Le prépuce était replié plusieurs fois sur lui-même et laissait à découvert le gland, auquel il formait une espèce de frein qui le fixait sur la ligne médiane ; le gland était imperforé, car l’urètre n’adhérait pas au corps caverneux, mais occupait la position normale chez la femme et venait s’ouvrir trois ou quatre lignes au-dessous de la verge, au sommet d’un angle formé par la réunion de deux petits replis cutanés qui représentaient les nymphes. L’urètre transmettait les urines et les règles ; celles-ci avaient paru à 13 ans et avaient lieu tous les mois avec une constante régularité ; au-dessous du méat urinaire, qui avait son diamètre normal, absence complète de vagin ; il y avait là une peau garnie de poils et présentant un raphé médian ; les grandes lèvres existaient à l’état rudimentaire et étaient formées par quelques plis de la peau du périnée ; un testicule très facile à reconnaître […] sortait par l’anneau inguinal droit et descendait jusqu’à la partie supérieure de la grande lèvre de ce côté. » L’aspect général de cet hermaphrodite était celui de la femme. Ses seins étaient bien développés ; toutefois, son bassin était peu évasé et ses membres plutôt grêles. Au point de vue moral, elle avait toutes les réactions d’une jeune fille « bien élevée, » très bonne et très douce. Elle avait même un fiancé qu’elle chérissait tendrement, mais qui ignorait tout de l’étrange structure de sa bien-aimée et s’étonnait qu’elle reculât sans cesse la date de leur mariage. Aussi, quand le Dr Coste proposa à la jeune fille de l’opérer, elle en manifesta une joie très vive et lui exprima sa reconnaissance. Après larges incisions des régions intéressées, le Dr Coste plaça dans le canal formé par l’opération un gros cylindre de charpie enduit de cérat. Il amputa la verge, en ayant soin de conserver assez de peau pour simuler le clitoris. Il n’y eut point d’hémorragie pendant l’opération. Le jour suivant, une forte fièvre se déclara, et le surlendemain il y eut une hémorragie abondante. Tous les jours, le Dr Coste introduisait dans le nouveau vagin un cylindre épais de charpie retenu par un fil, afin d’empêcher l’adhésion des parois et d’en favoriser le plus possible la dilatation. Ensuite, il fit des cautérisations au nitrate d’argent. Au bout de deux mois, la cicatrisation était complète. Les menstrues reparurent avec leur périodicité ordinaire ; l’aspect extérieur des parties génitales était, à peu de choses près, celui d’une femme normale, mais les grandes lèvres avaient peu d’épaisseur. La patiente se maria huit mois après l’opération et, de son propre aveu, sa réception était facile et ses sensations fort vives.
ENVOI
Si loin de toi, depuis si longtemps,
Je me vois passer dans les glaces des boutiques,
Monstrueusement risible,
Comme un corps sans tête et qui marche…
Sans doute ce fut d’un musée Dupuytren
Qu’on tira le premier coup de feu en mil huit cent-trente.
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(Gilbert Lely, in Les Deux Sœurs, n° 3, mai 1947 ; cet article sera repris par la suite, avec diverses modifications, sous le titre : « L’Enfer d’Hippocrate »)
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☞ Ce texte de Gilbert Lely reprend une chronique qu’il lui avait déjà consacrée, sous le pseudonyme de Henricus, dans Le Courrier d’Épidaure, en mars 1939. Nous publions à la suite la correspondance originale du Dr Coste dont il est fait mention.
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Opération d’une jeune fille hermaphrodite en 1835
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Le 7 octobre 1835, le Dr E. Coste, « premier chirurgien et chef interne de l’Hôtel-Dieu de Marseille, » écrivait au rédacteur du Journal des Connaissances Médico-Chirurgicales pour lui rendre compte d’une délicate opération qu’il venait de pratiquer sur une jeune fille hermaphrodite et qu’il avait eu l’habileté, ou la chance, de mener à bien. Cette lettre fut publiée dans le numéro de janvier 1836 dudit journal. Nous en donnons un résumé.
En septembre 1834, une jeune fille de 21 ans fut présentée au Dr Coste. À la place du clitoris, elle avait une véritable verge, ayant le volume de celle d’un enfant de 14 ans :
« Le prépuce était replié plusieurs fois sur lui-même et laissait à découvert le gland, auquel il formait une espèce de frein qui le fixait sur la ligne médiane ; le gland était imperforé, car l’urètre n’adhérait pas au corps caverneux, mais occupait la position normale chez la femme et venait s’ouvrir trois ou quatre lignes au-dessous de la verge, au sommet d’un angle formé par la réunion de deux petits replis cutanés qui représentaient les nymphes. L’urètre transmettait les urines et les règles ; celles-ci avaient paru à 13 ans et avaient lieu tous les mois avec une constante régularité ; au-dessous du méat urinaire, qui avait son diamètre normal, absence complète de vagin ; il y avait là une peau garnie de poils et présentant un raphé médian ; les grandes lèvres existaient à l’état rudimentaire et étaient formées par quelques plis de la peau du périnée ; un testicule très facile à reconnaître (…) sortait par l’anneau inguinal droit et descendait jusqu’à la partie supérieure de la grande lèvre de ce côté. »
L’aspect général de cet hermaphrodite était celui de la femme.
Ses seins étaient bien développés ; elle n’avait point de barbe. Toutefois, son bassin était peu évasé et ses membres étaient plutôt grêles. Au point de vue moral, elle avait toutes les réactions d’une jeune fille bien élevée, très bonne et très douce. Elle avait même un fiancé qu’elle chérissait tendrement, mais qui ignorait tout de l’étrange structure de sa bien-aimée et s’étonnait qu’elle reculât sans cesse la date de leur mariage. Aussi quand le Dr Coste proposa à la jeune fille de l’opérer, elle en manifesta une joie très vive et lui exprima sa reconnaissance.
Après larges incisions des régions intéressées, le Dr Coste plaça dans le canal formé par l’opération un gros cylindre de charpie enduit de cérat. Il amputa la verge, en ayant soin de conserver assez de peau pour simuler le clitoris. Il n’y eut point d’hémorragie pendant l’opération. Le jour suivant, une forte fièvre se déclara, et le surlendemain il y eut une hémorragie abondante. Tous les jours, le Dr Coste introduisait dans le nouveau vagin un cylindre épais de charpie retenu par un fil, afin d’empêcher l’adhésion des parois et d’en favoriser le plus possible la dilatation. Ensuite, il fit des cautérisations au nitrate d’argent. Au bout de deux mois, la cicatrisation était complète.
Les menstrues reparurent avec leur périodicité ordinaire ; l’aspect extérieur des parties génitales étaient, à peu de choses près, celui d’une femme normale, mais les grandes lèvres avaient peu d’épaisseur.
La patiente se maria 8 mois après l’opération et, de son propre aveu, ses rapports avec son mari étaient faciles et normaux et ses sensations fort vives :
« Elle n’était point enceinte quand je l’ai vue, termine le Dr Coste ; cependant, elle peut bien le devenir si toutefois elle a des ovaires, ou du moins un du côté gauche, car le testicule qu’elle porte du côté droit remplace peut-être l’ovaire correspondant. Toutefois, l’étroitesse du bassin ne me laisse pas sans crainte pour l’accouchement. »
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(Henricus [pseudonyme de Gilbert Lely], « Le Portefeuille d’un curieux, » in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, sixième année, n° 3, mars 1939)
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(in Journal des connaissances médicales, quatrième livraison, 15 novembre 1835)





























