Le 21 septembre 1923, à quatre heures de l’après-midi, le garde de la maison forestière d’Aubrive, située quelque part dans les dunes entre Arcachon et la pointe de Grave, signalait, par téléphone, la disparition du sous-brigadier des douanes Brichard en résidence au poste des Gourbets.
L’enquête à laquelle procéda le jour même la gendarmerie d’Estissac établit que le douanier, qui vivait seul depuis la mort de sa femme, avait quitté le poste au petit matin pour effectuer sa tournée, son « rebat » quotidien le long de la côte. Mais son collègue de Sainte-Savine l’avait vainement attendu au point de jonction accoutumé. L’inspection attentive du poste, composé de trois petites pièces et d’un appentis extérieur, ne révéla aucun désordre, rien de spécialement anormal. Toutefois, on remarqua que le registre où Brichard consignait ses observations journalières était demeuré ouvert sur sa table de travail. Le douanier, dont l’application à tenir ses livres toujours nets et sans ratures touchait à la manie, y avait inscrit une relation assez longue, quarante-sept lignes exactement, qu’il avait ensuite, et sans motif bien apparent, biffées, sabrées de traits de plume rageurs. Un peu au-dessous, et d’une, écriture curieusement tremblée, il avait tracé ces mots : « Dans l’intérêt de la bonne marche du service, je crois devoir aviser mes chefs. »
Brichard n’en avait pas écrit davantage.
Il semblait en tout état de cause avoir quitté le poste sans plus de hâte qu’à l’ordinaire, ayant pris le temps de décrocher son fusil de chasse, ses jumelles et la fouanne à deux pointes avec quoi il piquait les turbots oubliés par le reflux dans les « baillines. » Tout laissait croire qu’il s’était dirigé vers la mer.
Les recherches de la justice – et peut-être s’en souvient-on, car l’affaire fit quelque bruit – n’aboutirent en fait à rien. Brichard demeura introuvable.
J’avais connu, personnellement, le douanier à l’époque où sa femme vivait encore. Même j’avais, « villégiateur » un peu misanthrope, été hébergé chez eux durant un grand mois d’un des étés précédents. C’est dire que la disparition étrange de Brichard éveilla en moi autant de tristesse que de curiosité. Je me procurai tous les journaux qui avaient parlé de l’affaire, et, d’emblée, j’éprouvai en les parcourant un petit choc infiniment désagréable. Cette impression de gêne, de malaise quasi physique, se mua à mesure en un désarroi véritable, où il y avait de l’angoisse et du remords. Oui, du remords ! Car, je venais subitement d’acquérir la conviction absolue, inébranlable, que j’avais été, moi, Alexandre Lemarest, encore que bien involontairement, la cause déterminante du drame (car je ne doutais plus, à présent, que Brichard n’eût péri).
Je m’explique… Mais d’abord il convient que j’indique que ma conviction se fonda essentiellement sur un détail d’assez mince importance, dont la plupart des journaux ne firent même pas mention, sinon pour élever des doutes sérieux quant à la santé mentale du malheureux Brichard. Je veux parler de cet incident, rapporté par le garde d’Aubrive, et qui nous montre le douanier en tournée certain jour, sur la côte, en compagnie du forestier, s’arrêtant tout à coup, livide, les yeux fous, tournés vers le large et demandant d’une voix blanche à son compagnon : « Tu as entendu ? hein ? Tu as entendu ?… » sur quoi le garde, ayant vainement prêté l’oreille, l’autre l’avait saisi par le bras en le suppliant : « Ne me lâche pas, bon Dieu ! Sans quoi !… »
Et je me rappelais, irrésistiblement, ce merveilleux soir d’août tout parfumé d’odeurs d’iode et de résine où j’avais donné à Brichard, avec trop de lyrisme, je le crains, sa première leçon de mythologie. À la lueur du soleil déclinant, je lui avais lu des passages d’un traité populaire dont je m’étais encombré je ne sais pourquoi, et notamment l’histoire fabuleuse des dieux des profondeurs marines et de Celles-aux-Beaux-Cris, qui faillirent mettre en péril les nautoniers d’Ulysse.
Brichard était un matérialiste impénitent.
Il proféra tranquillement, sans craindre de me désobliger :
« Tout ça, voyez-vous, c’est des fichaises, des trucs bons à amuser les gosses. »
À quelques jours de là, je quittai les Gourbets, oubliant mon bouquin dans le casier de matelot placé à la tête de mon lit. Vers la fin de la même année, Brichard perdit sa femme, et il demeura seul – aussi seul qu’un homme peut l’être quand l’habitation la plus proche est à trois kilomètres, et qu’on n’a pour vous tenir compagnie que la forêt et la mer, également désertes.
Sans doute eut-il, pour la première fois de sa vie, la révélation massive de la solitude dans ce qu’elle a de plus trouble et de plus dangereux. Il me semble le voir assis devant la maison silencieuse, sous la tonnelle hantée au crépuscule par les rainettes, et lisant pour s’arracher à lui-même le seul livre qu’il eût sous la main, en dehors du Manuel du gradé des douanes. J’imagine l’effet insensible, mais continu, mais implacable, de cette lecture insolite sur un esprit déprimé, meurtri, ou, qui sait ? doté peut-être par la douleur d’une sensibilité neuve et redoutable.
Désormais, lorsqu’il parcourt son secteur côtier, il ne retrouve plus l’aspect, le visage familier des choses tels que le lui enseigna une fréquentation de vingt-deux années. Tout lui apparaît différent, métamorphose d’une manière indéfinissable et subtile, et la mer maintenant, à laquelle auparavant il jetait à peine un regard, se révèle pleine de formes fluides et furtives, pleine de clameurs aussi, dont certaines ont le charme magique ensorcelant d’un chant.
Pourtant, son cerveau d’homme du peuple, solide, équilibré, se rebelle, sa conscience d’agent scrupuleux l’avertit que le sous-brigadier Brichard en proie à l’obsession, à des phantasmes absurdes, n’assure plus avec le sérieux qui convient la tâche que le gouvernement lui a confiée. Alors, il transcrit tout au long sur son livre de rebat une sorte de procès-verbal de son aventure. Mais, à le relire, les faits qu’il y expose lui paraissent à lui-même si déconcertants, si humainement improbables, qu’il en vient à douter un moment de ses sens, de sa propre raison. Pris de colère, il biffe, il détruit le dernier rapport qu’il écrira jamais. Et tout à coup il pense à se tourner vers ses chefs, pour les implorer sans doute de le soustraire à l’envoûtement, à la folie qui le guette.
Or, comme il se hâte, penché sur le jaune papier officiel, quelque chose survient qui le force à s’interrompre et à écouter. Son oreille enregistre subitement une rumeur bizarre, lointaine, qui n’est peut-être que le bruit précipité de son sang dans ses artères.
Il se lève. Il ne veut pas lutter davantage. D’un geste machinal, habituel, il s’équipe. Le voici dehors, sur la dune où la tempête fait rage. Péniblement, obstinément, il chemine parmi les chardons bleus et les immortelles vers cela qui l’attire et qu’il discerne à travers le tonnerre continu de la houle. Il chemine, roide, sans vouloir et sans pensées, comme étaient, jadis, ceux, voués à la mort, qu’appelaient les filles d’Acheloüs. Et sa marche, rectiligne, creuse dans l’arène mouvante une succession de trous informes que le vent, tout à l’heure, nivellera, effacera, jusqu’au dernier.
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(André Castaing, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-septième année, n° 16856, mercredi 14 mai 1930. Du même auteur, voir les contes déjà publiés sur ce site. « Banquet de sirènes, » illustration de Ryoko Kimura)






































