Je suis né sur les bords de la Méditerranée, d’un père qui fut marin durant toute sa vie ; peut-être est-ce pour cela que je porte en moi ce terrible besoin de la mer et une passion effrénée pour la pêche.
J’avais hâte de voir arriver la fin septembre. Mon camarade Louis Lénar, que je rejoignais chaque année à la même époque, m’avait annoncé qu’il venait de faire l’acquisition d’une superbe barque de pêche nantie d’un moteur. Mon ami était encore plus passionné que moi pour ce sport extraordinaire qu’est la pêche au harpon.
Grand pêcheur devant l’Éternel, mon ami était, en outre, un plongeur de grande force, ce qui lui permit souvent des prises fabuleuses.
J’avais déjà pris pas mal de dispositions pour être libre au bon moment, lorsque, brusquement, je reçus une lettre de mon ami conçue dans un style que je ne lui connaissais pas, me priant de le rejoindre sur-le-champ dans sa propriété de Sormiou située entre le grand port de Marseille et Cassis, délicieux petit nid de pêcheurs encastré dans les contreforts de l’Esterel qui vient plonger ses rochers rougeâtres dans la miraculeuse transparence de l’eau.
Ma situation, à cette époque, me permettait d’allonger mes vacances à mon gré ; aussi n’hésitai-je pas plus longtemps, malgré les termes ambigus de mon camarade. Le soir même, j’amoncelais dans ma voiture mon matériel de pêche et je filais en direction de l’un des plus merveilleux paysages que puisse contempler un être humain. Ayant roulé presque sans arrêt toute la nuit et toute la journée, le soleil était déjà à moitié enfoncé à l’horizon, lorsque j’arrêtai ma voiture devant le portail de la magnifique maison de style purement provençal des Lénar. Malgré les furieux coups de klaxon qui, d’habitude, faisaient jaillir mon ami de son antre, ce fut son serviteur qui vint m’ouvrir. Le vieil Italien Mario Jacoposi, domestique fidèle des Lénar depuis près de trois quarts de siècle, montrait un visage défait et désolé.
« Depuis quinze jours, Monsieur Louis, m’apprit-il, s’en va tous les matins de bonne heure et ne revient que fort tard le soir. Il a beaucoup changé ; il ne m’adresse presque plus la parole, » me dit-il encore, des larmes plein la voix. – J’étais chez mon ami comme chez moi. Je m’installai donc confortablement sous la pergola devant un apéritif que me servit le vieux Mario. La nuit était déjà tombée depuis longtemps ; je me décidai à rentrer dans la salle à manger.
Il était près de minuit lorsque j’entendis les pas de mon camarade écraser le gravier de l’allée centrale. Je sentis le sourire accueillant que je lui préparais se figer sur ma face, la main que je lui tendais tomber de saisissement, dès que je le vis. Louis Lénar, plus jeune que moi d’un an, avait à cette époque trente ans. Je l’avais quitté l’année précédente dans une forme splendide, bronzé, musclé, dynamique et jovial, ne rêvant que de plongées records. Aujourd’hui, c’était un homme paraissant la quarantaine, les cheveux entièrement blancs sur les tempes, courbé, amaigri, les orbites profondément cerclées au fond desquelles brûlait un regard de feu. Je dus me reprendre pour lui dire :
« Qu’y a-t-il, Louis ? Tu es malade ? D’où viens-tu ? »
Il me regarda longuement, puis, avec un sourire que je ne lui avais jamais vu, me répondit d’une voix aux intonations trop vibrantes pour être naturelles :
« Qu’y a-t-il ! Qu’y a-t-il ! Il y a la pêche ! La pêche la plus miraculeuse de toute les pêches ; il y a là (il me montrait d’un index tremblant la direction de la mer) le poisson le plus fabuleux qu’un pêcheur ait jamais pris. Je ne te dirai rien, tu ne me croirais pas, disait-il en s’animant de plus en plus. Tu verras, il faut que tu voies comme j’ai vu. Mange, repose-toi, mon vieux camarade ; demain matin, nous partirons ensemble dès six heures. Et surtout, ne crois pas que je sois fou ! je ne suis pas malade, ni détraqué. »
Il m’apparut si surexcité que je n’osais insister. Je gagnai ma chambre très inquiet pour la santé de mon ami, mais fort content d’aller me reposer.
La fatigue, la chaleur, l’inquiétude, tout cela contribua à me faire passer une fort mauvaise fin de nuit. Pendant un demi-sommeil, j’eus un cauchemar. J’étais poursuivi par des squales fantastiques ; une pieuvre géante me barrait la route, tandis que des crabes monstrueux s’avançaient sur moi en faisant craquer d’atroces manière leurs horribles tenailles.
*
Seules des lueurs blafardes chahutaient l’horizon lorsque nous partîmes. Louis était venu me chercher dans ma chambre et, à ma grande surprise, il n’emportait pas son fusil marin, mais un immense filet, genre épervier. À ma question, il me répondit :
« Il est une sorte de poisson qui ne se prend qu’au filet. »
Nous n’avions pas pris le sentier habituel qui conduisait directement vers une petite plage de galets où nous prenions, à l’accoutumée, contact avec la mer.
Dans une direction oblique au bord de l’eau, nous parcourions depuis plus d’une heure un paysage lunaire hérissé de rochers blancs aux formes coniques, lorsque Louis s’arrêta. Je le vis écarter les broussailles puis disparaître jusqu’à mi-corps. Se retournant, il me fit signe d’avancer. Je m’engageai à mon tour dans l’orifice large à peine d’un mètre. Je ne vis d’abord rien en avançant sur une pente plus douce. Après quelques pas, je distinguai la silhouette de mon camarade se détachant sur une espèce de clarté diffuse. Je le vis lever le bras pour m’indiquer qu’il fallait m’arrêter. Puis, à nouveau, il me fit signe d’approcher jusqu’à lui.
Quelle surprise !… Dans quel étrange hypogée nous trouvions-nous ! Une grotte aux dimensions énormes, une nappe luisante s’étendaient devant nous. Une lueur blanchâtre, laiteuse, semblait descendre de la voûte. Un grondement profond, bien que lointain, venait ajouter au fantastique d’une vision incroyable.
« Fais le moins de bruit possible, me chuchota mon ami ; il s’agit de ne pas effrayer les habitants de ces lieux. »
Lentement, nous descendîmes vers l’eau en suivant une espèce de corniche naturelle, étroite et glissante. Il nous fallut un temps assez long pour arriver jusqu’à l’onde. Une mousse grise et brillante, piquée de curieux coquillages d’un rouge éclatant, tapissait les roches. L’eau, bien qu’assez sombre, semblait animée de glissements rapides et de reflets argentés.
Nous contournâmes un rocher à l’allure de cathédrale et, brusquement, dans la profondeur mouvante et glauque, une lumière jaillit, suivie de mille autres lumières éclatantes, vertes, d’un vert étrange, insoupçonné. Dans le liquide, passaient et repassaient des formes souples, enveloppantes comme des écharpes. En un clin d’œil, Louis se débarrassa de ses vêtements, me fit un grand geste que je ne compris pas, et, tenant son filet d’une main, plongea…
Je suivis du regard, dans la lumière verte, son corps doré. Des murmures irréels parvinrent à mes oreilles à travers le grondement continu, tandis qu’autour de mon ami se précisaient des visages harmonieux suivis de longues crinières pâles, dans un scintillement d’écailles.
Comment me trouvai-je nu dans les murailles liquides ? Pourquoi n’éprouvai-je nulle difficulté respiratoire ? Je ne le saurai sans doute jamais. Autour de moi revenait s’enrouler une longue forme ondoyante. Quel vertige ! Quelle hallucination ! Mes pieds s’enfonçaient dans une vase molle et fine, couverte de gemmes lumineuses. Des chants, d’un douceur infinie, tandis que des formes légères continuaient leurs glissades savantes.
Des sirènes !… c’étaient des sirènes…
La longue forme souple passa si près de moi que je faillis en perdre l’équilibre. Palpitant d’émotion, je m’appuyais contre un rocher transparent. Un rocher ? que dis-je, un diamant colossal… Deux yeux mauves et rieurs venaient de plonger dans les miens, des masses roses et chaudes s’écrasaient contre moi. Je voulus refermer les bras, la merveille glissante m’échappa. Mille éclats de rire fusèrent à mes oreilles. De toutes mes forces, je nageais… poursuivant l’être étrange.
Autour de moi, des poissons aux couleurs violentes striaient l’eau, les uns rapides comme des flèches, les autres immobiles comme des bronzes. À travers des herbes bleu lilas, des pieuvres jaunes me regardaient d’un œil glacial. Je franchis des guirlandes de méduses opalescentes et, au milieu de roseaux d’ébène brillants, je rejoignis la forme insaisissable. Le visage entrevu se précisa avec une netteté telle que j’en fus pétrifié. Dans quelle légende, dans quelle féerie aurais-je pu imaginer une beauté aussi parfaite, aussi bouleversante ? Une voix musicale, insinuante, tendre, semblant sortir d’une source, me parvint.
« Viens avec moi. Je connais des secrets plus enivrants que les rêves… des fleurs plus douces que les baisers… des coquillages plus mystérieux que les dieux… »
De nouveau, la vision s’imposa. Je fis en avant un grand geste désespéré. Un rire hallucinant, immense, salua cette tentative. Tout se brouilla devant moi. Je me sentis happé par une force épouvantable. Aux rires, un grondement effarant avait succédé. Des éclairs fulgurants passèrent devant mes yeux. Puis, sur un choc, un ouragan emplit brutalement mes oreilles, ma gorge, mon cœur… Les yeux démesurément ouvert sur le noir atroce, la bouche crispée, dans laquelle déjà l’eau s’engouffrait…
*
Lorsque j’ouvris les yeux, ils s’emplirent du ciel. L’air qui entrait en moi à pleins poumons me donnait une sensation de bien-être infini, malgré l’énorme lassitude de mes membres qui me clouait sur place. Des heures durent passer… Puis je ne sais plus très bien ; des hommes sont venus qui ont plongé, près de la petite plage de galets sur laquelle j’étais étendu… J’ai réclamé mon camarade Louis, mais je ne l’ai pas vu. Le vieux Mario pleurait près de moi…
On chante tant certains soirs sur les bateaux… C’est peut-être pour ne pas entendre des choses. On parle de femmes belles comme des déesses… On dit qu’au fond des mers…
Je crois que j’ai dû retomber encore souvent dans le noir… Et depuis, des hommes tout blancs comme des suaires me parlent doucement… (1)
–––––
(1) Manuscrit trouvé après le suicide récent du peintre René de Tierry qui, depuis quelques mois, était interné à l’établissement départemental d’aliénés de Marseille. Ce suicide coïncide bizarrement avec la découverte du corps de M. Louis Lénar, noyé dans une grotte sous-marine près de l’anse de Sormiou.
–––––
(René Detire, in Radio 45, deuxième année, n° 51, semaine du 14 au 20 octobre 1945)

























































