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(Bertall, in L’Illustration, journal universel, vingt-quatrième année, tome XLVII, n° 1193, samedi 6 janvier 1866. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Bertall, in L’Illustration, journal universel, vingt-quatrième année, tome XLVII, n° 1193, samedi 6 janvier 1866. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Depuis trente ans, Grégoire acceptait les aumônes sous le porche nord de la cathédrale. Il était vieux, il était sale, très vieux, très sale. À sa face maigre pendait un crin grisâtre, son gros nez rouge bourgeonnait, des mèches blanches dépassaient le bord crasseux de son bonnet, des sourcils épais, presque noirs encore, se hérissaient au- dessus de ses yeux.
Chaque jour, à l’aube naissante, au premier coup de la première messe, il arrivait, traînant ses souliers éculés et crevés. On ne lui donnait jamais que des souliers déjà bien usés ! Il posait son bâton droit dans une encoignure, et puis, pliant les reins en gémissant, glissant du dos contre le mur, pliant les jambes, il s’asseyait sur le pavé.
Les fidèles entraient. Il secouait sa sébile, et bientôt quelques sous y tintaient.
Pendant que la messe se disait, il faisait un somme.
Les fidèles sortaient. Il attrapait encore deux ou trois sous. Quand toutes les messes étaient dites, il s’en allait.
Le lendemain, il revenait.
Les jours de fête, il restait là, sortait son pain de sa musette et déjeunait. Il tirerait bien quelque petite chose des dévotes qui viendraient aux offices de l’après-midi.
*
Demain, c’était Noël. À l’entrée de la messe de minuit, Grégoire avait fait une belle recette. Il aurait pu quitter la place, poche bien pleine, mais il attendit la sortie, car il risquait, s’il s’en allait trop tôt, qu’un pécheur perdît l’occasion de racheter par l’aumône une partie au moins de son péché.
Sans doute espérait-il aussi gonfler un peu sa recette. Mais il se plaisait à oublier sa pauvreté et à découvrir un motif charitable qui aurait pu le déterminer, dans les circonstances où il n’était déterminé en vérité que par le besoin.
Assis depuis le matin sur le pavé, les genoux au menton, il se sentit fatigué, allongea les jambes, s’endormit. Et un pécheur aurait eu plus de mérite à laisser choir alors une offrande en la sébile, puisque Dieu seul l’y aurait vu choir.
La lune montait, brillante et nette, dans le ciel sans nuage. L’énorme cathédrale était comme une montagne, imprécise dans la clarté calme.
Grégoire dormait. Le dernier des fidèles était sorti depuis longtemps. La sébile était vide.
Grégoire dormait, rêvait. Il entendait crier un petit enfant. Il s’éveilla, ouvrit les yeux, écouta. Il entendait vraiment crier un enfant. Et il vit la Vierge de pierre remuer, sur le chapiteau de la colonne qui séparait les deux vantaux de la porte.
Au loin, des ivrognes braillaient.
La Vierge posa son enfant Jésus dans le feuillage d’une guirlande. Grégoire ne vit plus que deux grands yeux pleins de larmes et un petit nez entre les feuilles. L’enfant Jésus criait.
Avec des gestes un peu raides, la Vierge le reprit, le serra contre sa poitrine, le dorlota. Grégoire entendit le bruit de deux petits baisers. Quand l’enfant ne cria plus, elle le reposa dans la guirlande.
Il se remit à crier. Elle rabattit les feuilles devant lui, pour l’empêcher de tomber. Et, retroussant sa robe à deux mains, découvrant ses longues jambes minces, elle se baissa, sauta à terre. Ses pieds nus ne firent aucun bruit en touchant le pavé.
Elle s’éloigna, longeant l’église. L’enfant criait toujours.
Grégoire se leva, aussi vite qu’il put, suivit la Vierge. Elle tourna, au coin de la cathédrale, disparut.
Au même coin, Grégoire tourna. Il n’entendit plus crier l’enfant Jésus. Le grand portail, au milieu de la façade, était ouvert. L’intérieur de la cathédrale resplendissait de lumière.
La Vierge entra.
Et tandis qu’elle passait sous le porche, les Saints de pierre qui faisaient la haie, à hauteur d’appui, et ceux qui s’inclinaient à la voûte, à deux mains retroussèrent leurs robes et lentement se baissèrent, sautèrent sur le pavé. Et glissant, sans remuer les jambes sous leurs robes retombées, titubant sur les dalles usées, se penchant brusquement, se redressant, ils entrèrent derrière la Vierge.
Grégoire aussi entra. Il ôta son bonnet, se signa, s’agenouilla près de la porte.
Et tous les Saints, toutes les Saintes, nichés aux creux de la façade, aux creux des tours, et les Anges qui voltigeaient autour des fenêtres, ceux qui étaient perchés sur les clochers, et les Monstres assis sur les balustrades, et les Gargouilles accroupies au pied des arcs-boutants, même les Diables du jugement dernier qui ricanaient au tympan du portail central, et les Damnés tout nus, hommes et femmes, et les Élus, tombèrent comme les pierres d’une avalanche. Et le fracas débordait le parvis, s’engouffrait dans les nefs.
Les vitraux tremblèrent. Le cortège s’avança sous le porche.
La Vierge marchait en tête, grande, mince, couronne au front. Et puis venaient les Saintes et les Saints, énormes, solennels, et puis les Monstres qui soulevaient lourdement leurs gros pieds, roulant les yeux, balançant leur queue, dodelinant de la tête, et puis les Gargouilles qui sautillaient sur leurs longues pattes, ouvrant des gueules édentées qui n’avaient pas de fond.
Ensuite trottinaient, pas plus haut qu’une botte, tous les personnages de l’Ancien Testament et du Nouveau, tous les personnages des légendes de pierre que racontait la cathédrale, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des rois, des reines, des guerriers, des mendiants, des paysans, qui remuaient vite leurs courtes jambes, pour ne pas se laisser distancer.
Et, par-derrière, des Anges soufflaient, dans d’immenses trompettes toutes droites, une marche triomphale.
*
Au milieu de la grande nef, laissant passage pour le cortège, les Saints de l’intérieur faisaient la haie. Des Saints en bois, en pierre, en bronze. Quelques-uns, tout petits, en or, en argent, en ivoire, étaient juchés sur le jubé.
Et, au-dessus de chaque tête sainte, une lueur marquait sa sainteté : têtes mitrées d’évêques ou d’abbés, têtes casquées de soldats, têtes voilées de nonnes, têtes chauves de docteurs, têtes rasées de moines, têtes chevelues d’apôtres ou d’ermites, têtes portant tiare, portant couronne, portant bonnet, têtes de papes, de rois, de gueux, et la tête de saint Denis qu’il portait lui-même sur un plateau, avec un nid d’oiseau, comme une poignée de foin entre sa mitre et sa poitrine.
*
Les Saints descendus des vitraux timidement se tenaient à l’écart. La lumière leur passait à travers le corps et les vêtait de couleurs éclatantes. Quand un Saint de solide matière s’approchait d’eux, ils avaient peur, se reculaient. Et les verres grelottaient dans leur monture de plomb.
Cachés derrière les colonnes, d’affreux Saints de plâtre peint, un nimbe de carton doré accroché derrière l’occiput, se penchaient pour voir passer, magnifiques, les mêmes Saints qu’ils étaient eux-mêmes, en plâtre peint.
Les Diables venaient les regarder sous le nez, ricanaient, tiraient la langue, s’empoignaient la queue à pleine main, la relevaient et s’enfuyaient en gambadant, tournant la tête pour leur faire la grimace. Et ils allaient lancer quelques coups de fourche, au hasard, dans le troupeau des Damnés qu’ils avaient entassés derrière les fonds baptismaux, dans un coin sombre.
Quand la Vierge de Lourdes, pataude et fade sous son manteau bleu, se vit passer, élégante et légère, en pierre, elle baissa la tête, se cacha le visage dans les mains et désira qu’un Diable la bousculât, la fît tomber et la mît en morceaux, elle et son manteau bleu.
Mais pas un Diable n’aurait osé toucher, du bout de son doigt crochu, le bord de la robe d’une Vierge – fût- elle en plâtre peint.
La Vierge disparut et il fit tout à coup moins clair dans l’église.
De la lumière brilla aux fenêtres de l’escalier du jubé, s’allumant à une fenêtre quand la Vierge passait, pâlissant, s’éteignant quand elle avait passé, se rallumant plus haut à une autre fenêtre où elle allait passer.
Toutes les fenêtres s’éteignirent. La Vierge apparut sur le jubé, et la clarté de sa couronne resplendit jusqu’aux voûtes.
Les petits Saints d’or, d’argent, d’ivoire, rangés sur la balustrade, se tournèrent vers elle, plièrent le genou. Elle marcha jusqu’au pied de la croix plantée au milieu du jubé.
Le Christ descendit de la croix, s’inclina devant la Vierge. La Vierge s’inclina devant lui. Et les Anges soufflèrent plus fort leur marche triomphale. Brusquement, ils s’arrêtèrent et, haletants, s’appuyèrent sur leurs longues trompettes.
À son tour, par l’escalier, saint Pierre monta sur le jubé. Les petits Saints, sur la balustrade, s’inclinèrent quand il passa. Lui s’inclina, tout en marchant. Il s’arrêta devant le Christ et s’inclina, devant la Vierge et s’inclina. La Vierge, le Christ s’inclinèrent. Et puis, s’inclinant encore, il tendit au Christ la clef qu’il tenait dans sa main. Le Christ la prit, la leva et, au-dessus de la foule qui tomba à genoux, il traça le signe de la croix.
Soudain, les Diables hurlèrent, se jetèrent sur le troupeau des Réprouvés, à coups de fourche, de dents, de griffes, et les chassèrent de l’église. Diables et Réprouvés, hurlant, gémissant, sanglotant, disparurent dans la nuit, sur le parvis.
Alors, le Christ dit :
« Que la bénédiction de mon Père soit sur vous ! »
Il rendit la clef à Pierre, étendit les bras, pencha la tête et, lentement, remonta s’accrocher à la croix.
Les cierges de l’autel s’éteignirent, les lumières des nimbes s’éteignirent, et Grégoire vit, au clair de lune, repasser sous le porche, pas plus hauts qu’une botte, se dépêchant comme des enfants qui sortent de l’école, les personnages de l’Ancien Testament et du Nouveau, hommes, femmes, enfants, vieillards, rois, reines, gueux, mendiants, paysans, qui remuaient vite leurs courtes jambes pour être plus tôt dehors, et puis les Gargouilles, et puis les Monstres, et puis les Saints énormes et solennels qui glissaient sans remuer les jambes sous leurs robes, titubant sur les dalles usées.
Et chacun, dès qu’il avait franchi la porte, s’envolait à sa place.
La Vierge sortit la dernière. Elle tourna le coin de la façade et, dans la rue, le long de l’église, se mit à courir.
Elle courut jusqu’à son porche, écouta. L’enfant Jésus ne criait plus.
Elle leva la tête. Sa couronne tomba derrière elle. Elle n’y prit garde. Elle écoutait. L’enfant Jésus ne criait plus.
Tenant sa robe d’une main, s’aidant de l’autre, agile comme un lézard qui glisse sur un mur, elle grimpa sur son chapiteau.
Elle écarta les feuilles de la guirlande. L’enfant Jésus dormait, pelotonné au fond d’une niche de verdure. Elle l’embrassa, le serra contre sa poitrine. L’enfant ouvrit les yeux, sourit.
*
Grégoire arrivait sous le porche, tout essoufflé. Il fit le signe de la croix, ramassa la couronne, une lourde couronne d’or, avec des diamants, des saphirs, des émeraudes et d’autres pierres plus précieuses encore, des pierres du Paradis que les hommes ne connaissent pas.
Il la mit au bout de son bâton et, se haussant sur la pointe des pieds, la tendit à la Vierge.
La Vierge se pencha, la saisit, s’en coiffa, éclata de rire et dit :
« Merci, Grégoire ! »
Elle ne bougea plus. La couronne sur sa tête n’était qu’une simple couronne de pierre sculptée.
Grégoire sentit tout à coup qu’il mourait. Il se coucha ; une colombe blanche sortit de sa bouche et s’envola vers le ciel.
Six Anges, avec un grand bruit d’ailes s’abattirent, soulevèrent le corps dont l’âme était partie, le mirent debout dans une niche qui se creusa, juste au-dessus de l’endroit où, pendant trente années, Grégoire s’était assis, acceptant les aumônes.
Et puis, avec un grand bruit d’ailes, ils s’envolèrent.
Le lendemain, il y avait sous le porche une statue que personne n’avait jamais vue.
Tout le monde reconnaissait Grégoire, son bâton, sa sébile, son bonnet, ses pauvres vieux souliers éculés, crevés.
Et comme on ne trouva nulle part autre trace de lui, il fut bien évident que Dieu l’avait pris pour le ranger au nombre de ses Saints.
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(Léopold Chauveau, in Vendredi, hebdomadaire littéraire, politique et satirique, troisième année, n° 112, vendredi 24 décembre 1937. Charles Bellay, « Mendiant à la porte d’une église à Rome, » huile sur toile, sd)
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(Charles-Henry Hirsch, illustré par J. Pérel, in Le Monde illustré, cinquante-deuxième année, n° 2689, samedi 10 octobre 1908 ; « Variété du Dimanche, » in L’Indochinois, journal quotidien, onzième année, n° 5110, dimanche 23 janvier 1910. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Sous l’effet de l’hypnose, je me trouvais transporté entre 1930 et 1940.
Depuis la grande guerre mondiale de 1914-1918, continuée un peu partout par de petites révolutions locales (un roi de moins de temps en temps et par-ci par-là), la situation alimentaire n’avait fait qu’empirer.
Une longue épidémie de grèves avait affecté les travailleurs des champs après les ouvriers des villes et le rendement de la terre s’en était vivement ressenti, car notre mère nourricière supporte moins bien que les machines des interruptions répétées dans les soins qu’elle réclame.
Le cheptel aussi diminuait à vue d’œil et certains esprits goguenards allaient jusqu’à prétendre que la doctrine néo-malthusienne faisait des progrès chez les animaux domestiques.
C’est dans ces conditions alarmantes qu’une réunion extraordinaire du Conseil international des Dictateurs aux vivres fut décidée pour le 15 août 1930.
Au palais du Trocadéro, M. Léon Bourgeois (toujours vert), président d’âge, ouvrit ce congrès mémorable à 2 heures de l’après-midi.
Après trois heures de palabres inutiles, M. Hymans, délégué belge, réclama la parole et dit :
« Messieurs, puisque les dernières découvertes d’Edison ont rendu possibles les communications avec l’Infini, puisque la question alimentaire ne peut être résolue par nos seules lumières, puisque la famine est à la porte du genre humain, il n’y a qu’un moyen de savoir à quoi s’en tenir. Adressons-nous à celui qui est, en somme, responsable de notre existence à tous ! Adressons-nous au Père Éternel, qui trône dans les cieux ! Lui seul peut nous sauver et c’est son devoir de nous tirer d’embarras ! »
Cette proposition fut adoptée par acclamations. M. Patrick O’Brien, délégué pour l’Irlande, qu’un atavisme profond avait doué d’une éloquence concise et pathétique dans les questions alimentaires, rédigea une supplique irrésistible qu’un secrétaire porta aussitôt au poste de T. S. F. interplanétaire de la tour Eiffel.
La réponse céleste arriva au Congrès à 6 heures moins cinq. Elle était d’un laconisme césarien et la solution qu’elle annonçait devait être bien extraordinaire ; car, après quelques minutes de stupeur, pendant lesquelles les congressistes se regardèrent la bouche ouverte, comme de parfaits abrutis, un formidable rire rabelaisien illumina leurs faces et secoua leurs bedaines au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
Un télégramme enthousiaste de félicitations et de remerciements fut aussitôt rédigé par les soins du délégué italien et le Congrès se sépara après avoir fait à la presse un communiqué énigmatique qui fut jugé sévèrement.
Et voici ce qu’il advint pendant la nuit du 15 au 16 août :
Toutes les femmes de la Terre furent prises d’étranges douleurs dans le bas-ventre. Elles ressentaient des tiraillement bizarres. Il leur semblait que leurs organes se déplaçaient et se transformaient. Ces douleurs durèrent toute la nuit et ce n’est qu’à l’aube que les pauvres compagnes des hommes purent goûter un sommeil réparateur.
Une surprise phénoménale les attendait à leur réveil.
Quand elles se levèrent, elles eurent la stupéfaction de trouver sous elles un œuf énorme encore tout chaud et pesant au moins un kilo.
Affolées, elles se précipitèrent dans les rues et se heurtèrent les unes aux autres, car toutes étaient dans le même cas. D’un commun accord, ces œufs furent portés aux laboratoires municipaux, examinés, analysés avec soin et reconnus parfaitement comestibles.
Les journaux des capitales donnèrent l’explication du miracle en publiant les proclamations identiques des gouvernements : Le Dieu tout-puissant, par la seule force de sa volonté, avait transformé les femmes vivipares en femmes ovipares. Le Créateur avait retouché sa créature pour la préserver de la famine.
Environ cinq cents millions d’œufs furent ainsi pondus ce jour-là. On en fit des omelettes délicieuses. Il y eut bien, par-ci par-là, quelques ricanements, quelques grimaces, quelques sourires jaunes, chez les femmes trop vieilles et chez les pimbêches. Mais le côté pratique de la transformation emporta l’approbation générale.
C’était d’ailleurs la première fois que, depuis la malheureuse affaire du Paradis terrestre, Dieu faisait quelque chose de bien en faveur de l’Humanité et il ne convenait pas de se montrer trop difficile.
Le miracle se reproduisit tous les jours suivants, chaque femme pondant sur son année environ deux cents œufs.
Clandestinement d’abord, ensuite par autorisation légale, ces œufs furent mis en vente et constituèrent à la longue une branche importante du commerce.
D’autre part, en moins d’une année, quatorze mille brevets de couveuses artificielles furent pris au ministère international des inventions. Comme ces couveuses libéraient les femmes d’une servitude ennuyeuse, elles furent bientôt d’un usage courant et l’amélioration de la race humaine y trouva largement son compte.
Tout souci d’alimentation fut ainsi épargné aux gouvernements et plus personne ne s’occupa de la soudure à faire entre deux récoltes. Les œufs de femmes suffisaient largement à combler tous les vides. Ce fut l’âge d’or de l’Humanité et de la Pâtisserie.
Hélas ! Toute médaille a son revers ! Il eût été trop beau de voir un progrès qui ne coûtât rien à personne. Et nous hésitons à en révéler les suites malheureuses. Enfin, tant pis si les femmes se désespèrent quinze ans plus tôt qu’il ne faudrait ! elles ont fait assez souffrir les hommes depuis vingt siècles (officiellement) et, pour une fois, nous allons leur rendre la monnaie de leur pièce.
Dès 1932, on s’aperçut que le volume moyen des seins chez les femmes avait considérablement diminué. En 1934, ils avaient complètement disparu. En 1936, la forme de leur buste était singulièrement transformée et le sternum saillait comme chez les oiseaux. Leur cou s’allongeait légèrement et leur crâne diminuait insensiblement de volume.
Enfin, en 1940, elles portaient toutes au bas du dos une touffe de plumes de la même couleur que leurs cheveux et cela leur donnait un petit air d’autruche qui n’était pas sans agrément.

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(L’Ermite des ruines de Boves, in Almanach picard du Hérisson pour 1921, Amiens : Librairie Edgar Malfère, 1920. « La Tragédienne-médium, » illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883)
I
Las du séjour de Londres, où trop longtemps sa dignité avait souffert des doutes qui s’étaient élevés sur son sexe, le chevalier d’Éon se dirigeait vers le port de Douvres, à dessein de s’embarquer pour la France. Il espérait qu’une absence de quelques mois parviendrait à étouffer le scandale dont il avait été victime et les spéculations odieuses et burlesques dont le rang d’ambassadeur n’avait pu le préserver.
Depuis plusieurs années, la pratique du pari mutuel avait pris à Londres une telle extension qu’elle était devenue une sorte de folie. Et lorsque les insinuations du comte de Guerchy commencèrent à partager les esprits sur la question de savoir à quel sexe appartenait le chevalier d’Éon, quelques hommes d’affaires, flattant la manie des Londoniens, n’avaient pas craint de se livrer à un agiotage unique dans l’histoire. Des polices d’assurances furent dressées et de véritables sociétés se créèrent, les unes en faveur de la thèse de ceux qui tenaient le chevalier pour mâle, les autres à l’intention de ceux qui voyaient en lui une femme.
Ce problème intime préoccupa les esprits à un tel point que le chevalier reçut des billets dans le goût de celui-ci, par lequel une petite fille de douze ans « priait M. le chevalier d’Éon de bien vouloir lui faire l’honneur d’accepter à dîner dans sa maison, parce que son papa aurait été bien aise de savoir si Son Excellence était un homme ou bien une femme, comme beaucoup l’en avaient assuré. »
L’attitude très digne dont le chevalier ne se départit jamais dans cette affaire ne parvint pas à désarmer la curiosité malsaine de ces fâcheux. Ce fut en vain qu’il pénétra un jour dans un café fort fréquenté à Londres et qu’après avoir brisé deux ou trois cannes sur l’épaule des agioteurs les plus remuants, il annonça avec beaucoup de hauteur à l’assistance que son épée se tenait à la disposition de ceux qui souhaitaient savoir s’il était véritablement un homme.
Il ne fallait pas qu’il songeât à fuir aux yeux de tous : son voyage eût été troublé par des entreprises d’enlèvement dont il avait eu plusieurs fois grand’peine à se défendre. C’est donc bien avant le jour qu’il avait quitté Londres, et, seul, son secrétaire particulier avait été instruit du lieu exact où il se rendait. Encore n’était-il pas tout à fait sûr que son départ fût demeuré inaperçu, tant était grande la curiosité qu’il suscitait.
Il roulait à présent parmi l’aube aigrelette, dans son carrosse bien clos. Il entendait tel qu’en songe les claquements du fouet et les cris dont le postillon encourageait la galopade passionnée des chevaux ; et il aurait voulu toujours demeurer ainsi, loin de l’inquiétude des villes, dans la précieuse contemplation des arbres du chemin qu’il voyait fuir et s’évanouir dans la brume comme des fantômes à l’aspect de l’aurore.
Ce fut vers midi que le chevalier aperçut les premières maisons de Douvres. Il fit arrêter devant une hôtellerie et s’y attabla pour un bref repas, après avoir envoyé au port son laquais s’enquérir de l’heure à laquelle devait partir le premier vaisseau à destination de Calais. Son impatience de quitter le sol anglais était extrême ; aussi l’indication qui lui fut rapportée qu’il ne pourrait s’embarquer avant le surlendemain ne laissa-t-elle pas de le jeter dans l’humeur la plus noire.
Comme il se promenait d’un air sombre par la ville, il se trouva soudain face à face avec M. de Beaumarchais qu’il n’avait pas revu depuis plusieurs années. Le chevalier admira fort le hasard de cette rencontre en pays étranger. Mais il s’en émerveilla plus encore lorsque M. de Beaumarchais lui apprit qu’il n’était en Angleterre que pour le voir, sur l’ordre du roi Louis XV, et dans le seul dessein de l’entretenir des volontés de ce monarque.
Le chevalier se déclara disposé à entendre immédiatement M. de Beaumarchais et le pria de bien vouloir le suivre à son hôtellerie, où il avait retenu deux ou trois chambres assez propres.
Il ne fut pas fâché en son cœur de cette rencontre, car il supposait que le roi s’était décidé enfin à lui faire rembourser les sommes considérables dépensées dans son ambassade et dont il avait sollicité en vain depuis de longs mois le recouvrement.
Mais M. de Beaumarchais, ne lui soufflant mot de cette créance, lui indiqua que le monarque l’avait envoyé auprès de son ambassadeur à Londres pour s’entendre avec lui sur les termes d’un contrat dont il lui lut sur-le-champ le projet :
« Que les parents de feu M. le comte de Guerchy rendaient M. le chevalier d’Éon responsable de la mort dudit comte et qu’ils avaient juré de faire assassiner ledit chevalier lorsqu’il se trouverait en France ;
Qu’en conséquence Sa Majesté, pleine de sollicitude pour son très cher et très aimé ambassadeur à Londres, lui conseillait de ne paraître en France que sous des habits de femme ; qu’en effet un très grand nombre de gens, tant en France qu’en Angleterre, restant persuadé que M. le chevalier d’Éon appartenait au sexe féminin, Sa Majesté voulait mettre à profit cette fable et soustraire son ambassadeur à la méchanceté de la famille de Guerchy, à qui l’honneur défendrait désormais de tirer vengeance d’une femme. »
Le récit ajoutait que le roi, « connaissant le mépris que le chevalier faisait du danger et craignant à juste titre qu’il ne tînt pas compte de sa suggestion, non seulement lui conseillait, mais lui ordonnait de signer le contrat que lui présenterait M. de Beaumarchais, par lequel il s’engagerait à ne paraître en France que sous des habits féminins, à peine, s’il ne se conformait à cet ordre, de se voir conduire hors des frontières dudit royaume. »
Quand M. de Beaumarchais eut achevé sa lecture, le chevalier se demanda s’il n’avait pas été en proie à quelque songe, et il demeura longtemps plongé dans l’accablement le plus profond.
Donc, il n’allait fuir l’Angleterre que pour retrouver en France le même doute injurieux qui pesait sur sa personne ? Et, pour comble de disgrâce, lui, chevalier de Saint-Louis, capitaine de dragons et ambassadeur, devrait consentir à ce déguisement indigne de son état ? Il ne fallait même pas qu’il songeât à renoncer à son voyage, jusqu’au moment où le roi, se rendant à ses prières, annulerait peut-être l’ordre détestable ; outre le désir ardent qu’il avait de quitter l’Angleterre, il était urgent qu’il se rendît à ses domaines de Bourgogne pour mettre en ordres ses affaires qui se trouvaient en fort mauvais état. Quel démon l’avait poussé, au début de sa carrière, à se rendre en Russie sous des habits de femme, avec le jeune chevalier Douglas, et à se faire agréer “lectrice” d’Élisabeth, afin de pouvoir soutenir auprès de cette impératrice les prétentions du prince de Conti à la couronne de Pologne ! Le déguisement auquel il s’était prêté jadis dans l’inconscience de sa jeunesse, pour favoriser l’ambition du prince, ne laissait que trop de crédit à l’équivoque ridicule dont sa vie, depuis un an, se trouvait importunée.
Ce fut en vain que pendant deux ou trois heures, avec l’esprit éclatant qu’on lui sait, M. de Beaumarchais essaya de persuader au chevalier que, bien loin de s’affliger, il devrait plutôt se réjouir de l’obligation où il se trouvait ; que ce déguisement serait pour lui une source merveilleuse de fantaisie et d’aventures paradoxales les plus plaisantes du monde ; et qu’au surplus, avec des joues imberbes où brillait la jeunesse, avec ses yeux pleins de feu, aux longs cils recourbés, sa taille parfaite, il ne laisserait pas de paraître fort avantageusement sous des habits féminins.
« Vous aurez l’honneur bien doux, lui dit M. de Beaumarchais, de recevoir les compliments des belles dames qui vous féliciteront d’être des leurs. Votre admirable carrière diplomatique leur semblera propre à démontrer, mieux que tous les grands discours, que sous leur apparence frivole se cache l’art de séduire et de persuader ; qu’elles pourraient faire des politiques aussi subtils que les hommes ; et que désormais ces derniers auraient mauvaise grâce à priver plus longtemps l’État des services précieux que les femmes pourraient lui rendre.
Quant à l’art de la guerre, vous diront-elles, dont les homme se montrent si vains, grâce à la vaillance que vous avez fait paraître dans maintes batailles, ces messieurs trouveront bientôt à qui parler. Mettons glaive aux poings et cocarde aux bonnets : vous serez notre général ! Point de quartier pour les faiseurs de faux serments, pour les amants sans délicatesse, pour les jaseurs, les fats, les sots, pour les maris trop exigeants qui voudraient que leurs femmes à vingt ans eussent les goûts de la vieillesse ! Puisqu’ils ne veulent point entendre la raison, nous donnerons du canon contre nos tyrans, jusqu’à ce qu’ils nous demandent grâce ! »
Il ne fallait rien moins que tout l’esprit de M. de Beaumarchais pour que le lendemain le chevalier se trouvât presque consolé. Et deux jours après, il débarquait à Calais dans le galant équipage d’une femme de qualité.
II
Il ne sera pas inutile de dire quelques mots sur feu le comte de Guerchy, auquel il a été fait allusion dans l’étrange contrat que nous avons vu tout à l’heure.
Le comte de Guerchy était un gros homme d’une sottise fort notoire et d’une présomption qui sentait assez la folie. Jaloux des bontés que Louis XV faisait paraître au chevalier d’Éon, il avait conçu une haine extraordinaire à l’égard de celui qui venait d’être fait ambassadeur à Londres, en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la France dans l’élaboration du traité de paix de la Guerre de Sept Ans.
Comme le comte se trouvait à Londres quelques mois après la nomination du nouvel ambassadeur, il appliqua tous ses soins à détruire celui-ci dans l’esprit de Louis XV. Il accusa le chevalier de voler son roi, en portant sur l’état des frais de l’ambassade des sommes bien supérieures à celles qui avaient été dépensées effectivement. Il glissa même des misérables parmi les gens du chevalier, afin de le faire espionner et de pouvoir noircir ses actions les plus innocentes. Le chevalier, instruit de ces agissements, chassa à coups de canne un des espions et inscrivit sur l’état des dépenses, objet du litige : “Pour remplacer une canne brisée sur le dos d’un domestique français chargé de contrôler mes actions : 2 livres, 10 sols.” Lorsque, pour établir son intégrité d’une façon éclatante, le chevalier publia le mémoire des frais de l’ambassade, personne ne se trompa sur la signification de cet article. C’est alors que le comte, voyant l’insuccès de son accusation, souleva, le premier, des doutes sur le sexe de notre ambassadeur et fomenta ce mouvement intense de curiosité et ces paris nouveaux dont le pauvre chevalier eut tant à souffrir. Mais, à son tour, d’Éon fit paraître un opuscule où les agissements de son ennemi étaient exposés et ses travers dépeints avec une telle verve que le comte ne pouvait paraître dans une assemblée qu’un murmure ironique n’accueillît sa présence. Le gros de Guerchy s’accommoda si peu d’un semblable ridicule qu’après en avoir langui pendant quelques mois, il en mourut enfin, justement puni de sa méchanceté et de son impertinence. Pour venger sa mort, ses héritiers avaient résolu de faire assassiner le chevalier quand il viendrait en France ; et c’était ainsi que Louis XV l’avait obligé à revêtir des habits féminins, afin qu’il ne tombât pas sous les coups de ses ennemis.
*
Le chevalier se trouvait dans une telle impatience de revoir sa chère maison de Bourgogne qu’il avait quitté Calais sans vouloir prendre une heure de repos. Il avait résolu d’adopter le surnom de Mme d’Érigny, en souvenir d’une maîtresse morte à vingt ans, la seule peut-être qu’il eût vraiment aimée. En portant ce nom tant de fois soupiré, il pensait faire revivre un peu la jeune morte. Il s’était même fardé à sa ressemblance ; et il essayait de se rappeler les gestes qu’elle avait coutume de faire et ses inflexions de voix, afin de les imiter. Il se pénétrait pendant des heures des pensées et des sensations qu’elle avait pu avoir ; et soudain, plongé dans une torpeur étrange et délicieuse, il crut que son âme était morte et qu’il était lui-même l’objet bien-aimé.
Le chevalier avait dessein de s’arrêter dans un village, où il comptait arriver dans le milieu de la nuit. Mais, vers dix heures du soir, un essieu de son carrosse se rompit, et ce fut miracle si le chevalier et ses gens sortirent indemnes de l’affaire. La situation ne s’en trouvait pas moins fâcheuse, et ce fut avec joie qu’il aperçut non loin de la route un château d’assez belle apparence, où il résolut de demander l’hospitalité en attendant le jour.
Il confia à l’un de ses deux laquais la garde du carrosse et, accompagné de l’autre, il se dirigea vers le château dont la haute grille laissait voir, sous la lune, le parc le plus merveilleux qui se pût rêver. Il sonne et, quelques minutes après, une sorte de jardinier, tenant en main une lanterne, apparut derrière la grille, tout tremblant de la peur que lui inspirait une visite aussi tardive. Mais en apercevant le chevalier sous l’apparence d’une dame richement vêtue et de l’air le plus noble, il se rassura bien vite et s’empressa d’ouvrir le portail.
La fausse Mme d’Érigny lui fit part du contre-temps dont elle avait été victime et lui expliqua qu’elle avait sonné à ce château dans l’espoir que ses maîtres voudraient lui donner l’hospitalité pour la nuit, en attendant que l’essieu de son carrosse pût être réparé. Le jardinier lui répondit qu’elle se trouvait dans un couvent de jeunes filles nobles, mais qu’il ne doutait pas que la supérieure se trouvât honorée d’accueillir une dame de sa qualité.
Ensuite, il pria le chevalier de le suivre, et ils s’engagèrent tous deux dans une allée grandiose qui conduisait au château.
Ce château avait appartenu jadis à un riche gentilhomme qui avait fait de son parc la plus belle chose du monde. Adorateur de l’antiquité, il y avait élevé la statue de tous les Dieux, avec des inscriptions tirées des poètes alexandrins. Mais un changement soudain de la fortune l’avait obligé à vendre ce domaine, qui fut transformé en un couvent de jeunes filles nobles.
Alors, on fit abattre les marbres divins qui dressaient leur haute nudité dans le soir et l’humide floraison des jets d’eau périt dans les vasques verdâtres. On fit effacer aussi les douces inscriptions païennes, et les socles muets qui s’élevaient maintenant le long des allées étaient comme les tombes de tant de divinités abattues. Mais autour d’eux les roses, déesses vivantes, avaient fleuri ; et par les après-midi lascives de l’été, elles disaient les choses de l’amour aux jeunes couventines errantes dans le parc.
*
Le chevalier s’approcha d’un socle désert éclairé par la lune et put y lire quelques mots échappés par miracle aux mains dévastatrices. C’était une épigramme de la poétesse Nossis :
Celle qui n’aime point Vénus sur toutes choses,
Elle ne peut savoir quelles fleurs sont les roses.
Comme il se penchait pour mieux lire, il aperçut un petit aileron sculpté qui gisait là, sous l’enchevêtrement des roses. Il considéra avec émotion ce pauvre objet couvert de mousse, seul vestige de tout un peuple de marbre ; et soudain, dans un éblouissement, il crut apercevoir le visage doré de l’Amour qui souriait divinement parmi les rameaux immobiles et sombres.
*
La supérieure avait déclaré, en s’excusant fort honnêtement, qu’il n’était pas une chambre dans ce couvent qui ne se trouvât occupée ; mais que Mme d’Érigny ne dérogerait pas en partageant le lit d’une de ses jeunes pensionnaires, puisque toutes appartenaient aux familles les plus nobles du royaume. Et c’était ainsi que le chevalier, couché dans le lit d’une vierge, au fond d’une chambre qui n’avait nullement l’apparence d’une chambre de couvent, feignait de dormir en songeant à la fortune étrange et merveilleuse dont il se trouvait favorisé.
*
Assise près d’une table, une jeune fille d’une grande beauté écrivait. Elle s’interrompait parfois et méditait dans une attitude pleine de grâce et de gravité. Lorsqu’elle eut achevé d’écrire, elle se leva et ouvrit la fenêtre : toute la nuit bleue pénétra dans la chambre ; et, dans le silence parfait, un rossignol chanta. Elle s’accouda quelques instants au balcon, puis commença de se déshabiller, livrant aux regards du chevalier presque mort de désir, le corps le plus piquant, le plus précieux, le plus ravissant du monde. Elle se glissa dans le lit nue à demi, et sa jambe adorable toucha la jambe du chevalier.
« Daignez me pardonner, Madame, lui dit-elle ; je vous ai réveillée.
– Non, mon enfant, je ne dormais pas encore, lui répondit le chevalier ; mais devant que le sommeil ne me prenne, je voudrais baiser votre jolie bouche : vous avez été si bonne de recueillir auprès de vous une pauvre voyageuse perdue dans la nuit.
– Madame, votre baiser me trouble et me rend toute songeuse : il ressemble tant à ceux que me donnait ma meilleure amie qui a quitté le couvent depuis un mois, pour se marier… Mais comme votre cœur bat avec force !
– C’est l’Amour qui s’agite dans mon cœur ; il y est enfermé et il essaye en vain de sortir de sa prison.
– Madame, votre main est brûlante : je crains qu’un mal soudain vous ait prise.
– Oui, je sens une fièvre ardente qui me consume. Votre jeune corps est si frais ! Pressez-vous contre moi : toute la fièvre de mon corps disparaîtra. »
Alors, leurs membres se mêlèrent étroitement et l’Amour au visage doré tint la promesse de son divin sourire. L’ombre entendit longtemps le bruit humide des baisers, les plaintes, le rythme des soupirs et les paroles douces comme les murmures d’un jeune enfant qui rêve. Puis, l’aurore qui ruisselait des hautes fenêtres les surprit sommeillant en des gestes d’amour commencés. Ils s’éveillèrent et se regardèrent sans honte.
« Pardonne-moi, cher amour, dit-il, ma tromperie. Le roi m’a contraint de revêtir des habits de femme pour déjouer la vengeance de la famille de Guerchy. Je suis le chevalier d’Éon. Je ne saurais désormais vivre sans toi, et je te supplie d’accepter mon nom.
– Je suis la fille du comte de Guerchy, mais je n’ai jamais partagé l’injuste esprit de vengeance qui anime mes frères contre toi. Tu es ravissant sous ton déguisement. Je te pardonne et je t’aime. Je dois quitter ce couvent dans peu de jours ; j’apaiserai mes frères : ils deviendront les tiens. »
Deux mois plus tard, le chevalier d’Éon épousait Mlle de Guerchy. Le maréchal de Noailles, le duc de Choiseul, le cardinal de Bernis, lord Ferrers, venu exprès de Londres, le duc de Richelieu, le comte de Lauraguais, étaient présents à la cérémonie du mariage qui fut la plus belle et la plus touchante du monde, et le roi lui-même daignait y assister.
FIN
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(Gilbert Lély, in La Griffe financière, politique, théâtrale & littéraire, septième année, jeudis 23 septembre, 7 et 24 octobre 1926. Thomas Hudson, « Portrait du chevalier d’Éon, » huile sur toile, c. 1770 ; gravure anonyme, « Portrait du chevalier d’Éon habillé en femme, avec les attributs de la franc-maçonnerie, » sd)
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(Paul Morand, in Jazz, l’actualité intellectuelle, deuxième année, n° 15, samedi 15 mars 1930. Ce petit récit d’anticipation, écrit à l’âge de 17 ans, avait déjà fait l’objet d’une publication en tirage limité chez Émile-Paul Frères, collection « Les Introuvables n° 7, » en 1926)
Il était une fois une jolie biche blanche, qui avait des cornes d’or. Elle demeurait dans un parc, à l’abri des chasseurs, le seigneur ayant défendu qu’aucun lui fît du mal.
Mais elle s’ennuyait. Ses frères, les cerfs, ne venaient jamais la voir. Ils préféraient risquer leur vie dans les grands bois sauvages.
Elle avait bien pour marraine une petite fille très douce et aimante qui tâchait de la consoler en la distrayant par ses jeux.
Et, toute biche qu’elle était, elle jouait volontiers avec elle. Mais quand la petite fille s’en allait, l’ennui revenait.
« Ah ! répétait le pauvre animal, j’aimerais mieux avoir les cornes comme tous mes frères et pouvoir courir librement avec eux.
– Oui, lui disait sa marraine, mais si maintenant tu courais par les bois, et qu’un chasseur te tuât par mégarde, ce chasseur serait mis à mort, et ce serait de ta faute. Ne te désole pas tant, et amusons-nous. »
Un jour, enfin, la mère de la jeune marraine, qui était fée, dit à la biche :
« À présent, tu es libre : les chasseurs sont partis. Cependant, comme tu as été sage et que tu ne t’es pas échappée, je veux faire ton bonheur. C’est pourquoi voici un beau collier que je vais te mettre, et tu t’en iras là-bas au pays de Cornouailles chercher un petit prince du nom de Gralain que je dois sauver du péril. »
La biche aux cornes d’or se laissa attacher le collier et partit bien vite, heureuse de gambader à travers les bois.
Lorsqu’elle rencontra ses frères et leurs amis : « Laissez-moi, leur dit-elle, je suis pressée ; je vais là-bas bien loin et je dois être seule. »
Les cerfs s’étonnèrent et se chagrinèrent ; mais la biche paraissait si résolue qu’ils l’accompagnèrent seulement au bout de la forêt pour la protéger contre les loups.
Et la petite biche avait le cœur gros en quittant les cerfs. Cependant, elle fut raisonnable et continua son chemin.
Aussi elle arriva bientôt au pays de Cornouailles, dans une ville si belle, qu’elle n’hésita pas à y rester, attendant que le petit prince la vît et reconnût en son collier le message de la fée.
Or, en cette ville, les jeunes garçons et les demoiselles étaient si méchants et si dissipés que le prince Gralain, qui, en l’absence de son père parti à la guerre contre les Sarrasins, gouvernait le pays, était très affligé et s’enfermait tout le jour dans sa chapelle pour y prier et pleurer.
Parce qu’il était le seul à être sage, tous les jeunes garçons et les demoiselles se moquaient de lui et, malgré qu’ils lui dussent le respect, haussaient les épaules quand il passait devant eux ; tandis, qu’au contraire, ils chérissaient sa sœur Marga qui était méchante et perfide.
La reine avait suivi le roi à la guerre, et comme beaucoup de femmes étaient également parties avec leurs maris, la ville se trouvait ainsi presque abandonnée aux enfants, qui y faisaient mille sottises en désobéissant au petit prince.
Donc Gralain ne vit pas la biche aux cornes d’or, et la jolie bête rôdait en vain autour des jardins du château, bêlant pour attirer son attention.
Cependant que le petit prince restait ainsi enfermé, il arriva dans la ville un jeune étranger, si beau, d’aspect si effronté, que les demoiselles lui firent de suite bon accueil et lui demandèrent de prendre part à leurs divertissements.
Ce qu’il accepta aussitôt, car il était encore plus gai et plus rieur que les autres et il leur apprit à faire de mauvais tours, sous prétexte d’amusement. Grâce à ce prestige, il ne tarda point à gagner l’amitié et la confiance de Marga.
Quoique cela fût expressément interdit, les jeunes gens allaient s’amuser le long des hautes murailles qui protégeaient la ville. Les maisons étant au bord de la mer, on les avait construites pour arrêter les flots qui auraient envahi les rues.
Le roi y avait fait percer trois portes afin de pouvoir garer ses vaisseaux en cas de guerre. En temps de paix, les clefs de ces portes étaient précieusement suspendues dans la salle du trône.
Un soir, le jeune étranger dit à Marga :
« Ne serais-tu point contente de voir arriver dans ta ville une foule de chevaliers pareils à moi, qui te rendraient hommage et t’égaieraient tout le temps ?
– Oh, si ! répondit Marga.
– Alors, donne-moi les grandes clefs des portes de la mer.
– Il me faudrait pour cela les voler, répliqua Marga ; elles sont enfermées dans la salle du trône.
– Bah ! dit le jeune étranger, je ne les garderai pas longtemps, et tu les remettras à leur place sans que personne s’en soit aperçu. »
Alors, Marga se glissa furtivement dans la salle du trône, détacha les grandes clefs et les apporta à son ami. Mais celui-ci ne les eut pas plus tôt en sa possession qu’il se mit à rire et à danser.
« Ah ! ah ! fit-il, qu’as-tu fait, petite sotte ? Jamais, jamais, je ne te rendrai les clefs et je vais ouvrir les portes, de telle sorte que la mer entrera dans la ville et que vous serez tous noyés. »
Marga, terrifiée, voulut alors reprendre les clefs à son ami et le poursuivit. Hélas ! elle ne put le rattraper ; il s’enfuit du château.
À peine était-il sorti que le ciel devint noir tout à coup, et que le vent souffla si fort que les clochers furent ébranlés. Une immense clameur d’épouvante retentit.
En entendant ce cri plusieurs fois répété : « La mer, la mer ! » le petit prince Gralain sortit de sa chapelle.
Quand il sut que l’on avait volé les clefs sacrées et que les portes de la mer étaient ouvertes, il se mit à pleurer et à se lamenter.
Cependant, un grand fracas se produisait ; les hautes murailles étaient emportées par la fureur des vagues et la mer entrait dans la ville.
Gralain fut bien obligé de se sauver avec les autres qui cherchaient à atteindre les collines, mais les méchants s’étaient tellement fatigués aux plaisirs qu’ils n’avaient plus de forces pour courir et qu’ils tombaient sur la route où l’eau les rejoignait. Le petit prince courait aussi, puis il s’arrêtait pour pleurer et perdait de l’avance.
Soudain, il fut très surpris de voir une biche aux cornes d’or qui galopait près de lui.
Il se rapprocha d’elle et vit le collier sur lequel était écrit :
« Prince, en cas de danger, monte sur le dos de cette biche et tu sera sauvé. »
Il enfourcha donc la jolie bête, qui se remit au galop et devança vite les fuyards. Mais, parmi ceux-ci, il reconnut Marga. « Arrête, cria-t-il à sa monture, arrête. »
Et il saisit Marga en croupe. Elle était méchante, sans doute, mais elle était sa sœur et il voulait la sauver.
La biche reprit sa course, mais la mer s’avançait toujours. Bientôt, après avoir atteint les premiers fuyards, elle rejoignit la biche.
Alors, une voix résonna aux oreilles de Gralain ; et cette voix disait :
« Débarrasse-toi de Marga et tu seras sauvé. »
Le petit prince n’écouta pas la voix et pressa seulement la biche. « Plus vite, fit-il ; au galop. » La mer les poursuivait encore…
La voix résonna de nouveau : « Débarrasse-toi de Marga ; c’est le diable que tu as avec toi. »
Mais Gralain pensait que c’était sa sœur et il s’obstina dans sa course fantastique, voyant toujours l’Océan à ses trousses.
Et la voix répétait toujours : « Débarrasse-toi de Marga. »
Comme épuisé, le petit prince, voyant que la mer n’était plus qu’à un pas et qu’il allait périr, recommandait son âme à Dieu, la biche fit un tel bond que Marga, qui s’était cramponnée à son frère, le lâcha et tomba dans la mer.
Aussitôt, la mer devint aussi noire que le ciel et le flot s’arrêta.
Gralain avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, il s’aperçut que le soleil brillait et que l’Océan s’était retiré.
À la place de la ville, un beau lac bleu s’étendait. Et, du profond des eaux, le petit prince entendit sonner les cloches, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, ses petits sujets ayant été trop méchants.
Il pleura sur la disparition de sa sœur, emportée par le diable, et sur la ruine de la ville de son père. Puis il vit la biche aux cornes d’or et l’enfourcha de nouveau.
Et la biche prit un galop vertigineux et l’emporta dans un pays qu’il ne connaissait pas. Il y fut reçu par la fée et la petite marraine qui l’introduisirent en un palais splendide et le promenèrent dans une ville magnifique dont la petite fille était aussi la reine.
Il vécut dans le palais où on le traita avec une grande magnificence et où l’affection des deux femmes le consola de ses malheurs.
Si bien qu’une fois, il demanda à la petite reine si elle ne consentirait pas un jour à l’épouser, non qu’il tînt à devenir roi, mais parce qu’elle était si belle, si douce et si différente des méchantes filles de son ancien royaume, qu’il l’aimait de toute son âme.
La petite reine lui répondit alors qu’elle ne pouvait pas l’épouser parce qu’elle voulait être fée comme sa mère, et que les fées ne devaient point se marier à des princes, mais qu’elle lui trouverait une femme aussi belle et aussi douce qu’elle, et qui en retour l’aimerait tendrement, sinon plus. En disant ces mots, la fillette conduisit le jeune prince dans le parc, où il retrouva la biche aux cornes d’or qui lui avait sauvé la vie.
La biche accourut joyeuse comme d’habitude et prête à jouer avec sa marraine, croyant qu’il s’agissait de galoper derrière le cerceau avec les jeunes gens. Mais la petite reine, sérieuse, la toucha avec sa baguette et la transforma subitement en une ravissante jeune fille, toute de grâce et de charme.
Déjà sur son front brillait la couronne d’or des princesses et sa robe était si blanche que le jeune prince en fut ébloui.
« Voilà, dit la petite reine à Gralain, qui fera que vous m’oublierez bientôt ; mais comme les fées ne peuvent pas régner et qu’à partir d’aujourd’hui j’en suis une, je vous donne mon royaume et vous abandonne mes biens. »
Gralain se mit à genoux et couvrit de baisers les mains de la jeune reine, protestant qu’il n’oublierait jamais la bienfaitrice qui avait délivré sa fiancée. – Une vilaine sorcière, pour satisfaire on ne sait quel désir de vengeance, avait, dès sa naissance, changé cette princesse en biche. – Le maléfice à jamais conjuré par elle, la jeune fille s’éloigna et Gralain conduisit sa fiancée dans sa nouvelle cité où on les accueillit de grand cœur.
Quelques années plus tard, ils se marièrent et furent adorés de leurs sujets, parce qu’ils restèrent toute leur vie des monarques bons et justes.

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(Armory, in Le Grand Illustré universel, troisième année, n° 13, dimanche 1er avril 1906 ; repris sans mention d’auteur dans La Plume, journal des petites ailes, neuvième année, n° 1 et 2, janvier et février 1940 [envoi de Gisèle Berry, Neuilly-sur-Seine]. Arthur Hughes, « The White Hind » [La Biche blanche], gouache, c. 1870)
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III
J’ai passé alors quelques jours des plus doux et des plus paisibles, dans ce petit pays perdu. Je travaillais du matin au soir, et, quand je voulais causer, je trouvais toujours le curé ou le professeur.
Ah ! les braves gens, auxquels je ne peux penser sans émotion, si naïfs, si fervents, si pleins de bienveillance tous les deux ! Ils se chamaillaient sans cesse et ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autre. Et, d’ailleurs, tout le monde les aimait : Don Trifonio, pour son zèle sincère et pour son inépuisable charité ; le petit professeur, pour son cœur d’or et sa gaieté continuelle. Sior Paolo était en outre un vrai savant, dont je constatai maintes fois la solide érudition.
Et puis, il y avait Amorosa…
Peu à peu, elle s’était apprivoisée ; elle venait me voir travailler, faire un bout de causette. De caractère facile, mais fort timide, craintive presque, elle parlait peu et semblait, en général, – on me l’affirma et je le crus sans peine, – éviter toute nouvelle connaissance : j’étais donc doublement flatté de l’intérêt qu’elle me témoignait. Je ne me faisais pourtant aucune illusion à ce propos ; dans sa manière d’être avec moi, il n’y avait absolument rien qu’une franche sympathie. Et cela, j’en rageais, parfois ! Mais je n’osais montrer le moindre dépit : cette fillette, l’enfant d’une simple aubergiste de village, m’imposait comme une princesse de contes de fées. Où donc avait-elle pris sa beauté délicate, sa grâce un peu fière et ses façons exquises ? On m’avait bien raconté qu’elle avait passé deux ou trois années dans un bon pensionnat de Trieste, car Siora Cattina n’avait rien épargné pour son éducation ; mais je croyais volontiers que cette distinction lui était naturelle et qu’elle lui venait de son père, dont le goût, singulièrement raffiné pour sa condition, avait choisi ce nom bizarre et joli d’Amorosa, – au grand scandale de sa raisonnable épouse et du bon curé, – ce nom qui lui allait, à cette charmante fille, comme s’il avait été inventé pour elle !
Remarqua-t-elle jamais combien je la trouvais délicieuse ? Je n’en sais rien ; le fait est que le cœur me battait un peu plus vite quand je voyais de loin les étincelles dont le soleil pailletait ses admirables cheveux d’or… Une chose me tourmentait : pourquoi était-elle toujours si pâle et souvent si triste ? Car, enfin, tout le monde la comblait de soins et de tendresse, – à commencer par Siora Cattina, qui ne pensait qu’à elle et ne vivait que pour elle. Quant à Don Trifonio et à Sior Paolo, c’était une adoration : ils ne savaient qu’imaginer pour la gâter à qui mieux mieux. Amorosa les aimait beaucoup aussi ; elle semblait avoir une petite préférence pour le professeur, qui en était fier ; elle allait lui faire de courtes visites au Musée, ce que du reste le curé n’approuvait pas – car toutes ces statues, toutes ces « idoles, » comme il s’entêtait à les nommer, ce n’était pas une société convenable pour une jeune fille. Aussi la grondait-il parfois, moitié riant, moitié fâché ; alors, le professeur entrait dans une fureur comique, s’embarquait dans des discussions interminables et finissait par apostropher le curé, lui reprochait d’être un vieux jaloux, qui ne pouvait supporter qu’Amorosa préférât sa compagnie, à lui, Sior Paolo, et la compagnie de ses belles statues, à celle de Don Trifonio et de tous les Patriarches d’Aquilée !.. Amorosa, là-dessus, avec un sourire, passait un brin de réséda dans la boutonnière du savant ; puis, afin de consoler Don Trifonio, elle lui promettait ses plus gros œillets, ses plus fraîches roses pour l’autel de la Madone.
Un soir, comme elle entrait dans la salle basse, je rassemblai tout mon courage :
« Vous avez été bien gentille pour le professeur et pour le curé, Amorosa, lui dis-je ; il n’y a que moi qui n’ai rien eu…
– Oh ! vous, monsieur Claude, répondit l’enfant avec son petit air de reine, vous n’avez besoin de rien. Vous partirez bientôt et vous nous oublierez tous. »
Un peu d’émotion fit trembler ma voix :
« Vous vous trompez, Amorosa, vous vous trompez… Vous n’êtes pas de celles qu’on oublie… »
Elle leva ses grands yeux vers moi, avec une expression ardente et singulière.
« Je sais que vous êtes un ami, monsieur Claude, un vrai, un bon ami ! » dit-elle lentement.
Et puis, par un geste charmant de confiance, elle me tendit ses deux petites mains blanches : je les pris et les baisai avec le plus tendre respect ; elle les retira doucement et sortit de la salle.
Ce fut la seule fois que mes lèvres effleurèrent les doigts fins d’Amorosa…
Cependant, mon tableau du Satyre avançait. – Je n’en avais parlé à personne, car c’était un sujet scabreux, qui avait le don de mettre tout le monde de mauvaise humeur. – Et je n’avais plus trouvé d’œillet rouge sur les marches disjointes.
Un beau soir, en rangeant ma boîte et mes pinceaux, je m’aperçus que plusieurs couleurs indispensables me manquaient. Comme j’étais allé, le matin même, travailler dans la forêt, je ne doutai pas de les avoir laissées dans l’herbe. J’en avais absolument besoin pour un autre ouvrage que je voulais entreprendre le lendemain, de très bonne heure ; aussi, je résolus d’aller les chercher tout de suite.
À peine arrivé sous les ilex, je sentis avec étonnement qu’un malaise pareil m’envahissait encore. C’était la première fois que je retournais le soir dans ce maudit bois : comme il était obscur et solitaire !
Je me secouai, me disant que cela devenait vraiment trop ridicule ; que je devais avoir l’esprit frappé par les insinuations de tous ces villageois superstitieux… Mais pourquoi ces arbres noirs bruissaient-ils si étrangement ? Car enfin, de jour, je n’avais jamais remarqué cette plainte sourde, continue, qui passait dans les branches… Halte ! est-ce que je n’entendais pas un bruit de pas traînant sur les feuilles mortes ?… Non… je m’étais trompé… tout était rentré dans le silence. Je continuai ma route, ne voulant pas céder à cette faiblesse inexplicable ; mais, tout à coup, je bondis et je m’arrêtai court.
Un éclat de rire, un éclat de rire sinistre, qui semblait finir en un long sanglot, tintait encore à mes oreilles : il venait de la clairière devant moi…
J’avoue que je fus sur le point de faire volte-face : une terreur irraisonnée m’avait saisi. Je me maîtrisai par un violent effort. Tout était redevenu silencieux, et je touchais presque au but. Sans lever la tête, – je l’avoue à ma honte, l’idée de voir la face ricanante du Satyre m’était insupportable, – je courus à la place où je devais avoir laissé mes couleurs : elles y étaient, en effet ; vite, je les ramassai, et, jetant un coup d’œil hâtif autour de moi, je m’assurai que la clairière était parfaitement déserte.
Pourtant, je ne m’étais pas trompé tout à l’heure… De nouveau, ce bruit de pas sur la gauche… et puis d’autres, à peine perceptibles ceux-là, qui s’en allaient vers le fond… Oui, j’en étais bien sûr maintenant, de deux côtés différents, des pas légers s’éloignaient rapidement de la clairière.
Je m’élançai vers le seul chemin praticable, et je regardai autour de moi et sous les taillis, sans rien découvrir de suspect ; d’ailleurs, il faisait déjà sombre, et les doubles pas furtifs se perdaient dans le lointain…
Avant de me renfoncer moi-même sous les arbres, une sorte d’instinct irrésistible me fit tourner la tête en arrière : le Satyre riait, d’un rire tellement hideux à la clarté des étoiles que je n’hésitai pas une seconde de plus… Je ne repris haleine qu’en me retrouvant sain et sauf sur la route d’Aquilée…
Le jour suivant, j’eus honte et je me jurai de dompter mes nerfs, qui décidément devaient être dans un état pitoyable. Aussi bien, ce que j’avais entendu m’intriguait fort et je voulais en avoir le cœur net.
Donc, le crépuscule venu, je repartis, – sans faire part de mon projet à personne, – et la nuit tombait quand je m’engageai sous les ilex.
Cette fois, je me sentais plus calme, et je cheminai sans encombre jusqu’au fameux carrefour. Mais là, nouveau saisissement : qu’y avait-il donc qui se blottissait aux pieds du monument solitaire ? Dans l’obscurité croissante, je distinguais vaguement une forme blanche, immobile… Oui, c’était une femme, assise sur les marches de pierre, adossée au piédestal. Très étonné, très agité, je m’avançai rapidement. La mousse amortissait le bruit de mes pas, et, quand je fus tout près, je retins une exclamation effrayée, – car il n’y avait plus de doute : c’était bien les cheveux d’or d’Amorosa que je voyais briller dans l’ombre. Son petit visage était caché dans ses mains fines ; elle pleurait tant qu’elle ne m’avait pas entendu venir.
« Amorosa ! m’écriai-je, douloureusement surpris ; Amorosa ! »
D’un bond, elle fut debout, les yeux dilatés, la bouche ouverte, tous les traits éclairés soudain par une indescriptible expression d’attente et de joie… Mais cela ne dura qu’une seconde et, dans le regard éteint subitement, passa une angoisse navrante.
« Ah ! c’est vous, monsieur Claude, dit-elle enfin d’une voix qui tremblait ; Dieu ! quelle peur vous m’avez faite !
– Amorosa, répétai-je, vous, ici !… dans cette obscurité… Vous savez comme votre mère craint les fièvres pour vous… Et puis, je croyais… »
Involontairement, avec une répugnance inexplicable, je regardai le Satyre.
« Est-ce que vous croyez, vous aussi, que cette pauvre statue est un portrait du diable ? répliqua la jeune fille, essayant de sourire. Oui, je sais… tout le monde le dit dans le pays, et Don Trifonio en est persuadé… Mais moi, non ! Je n’en ai jamais eu peur… Je viens quelquefois ici… Je l’aime… et il le sait bien, et, quand je suis triste, il me console… »
Et l’enfant appuya sa joue pâle, encore toute baignée de larmes, sur les pieds de bouc de l’affreux Satyre… Ah ! je ne l’avais jamais trouvé si affreux, et je ne pouvais supporter de voir cet adorable visage en contact avec ce sabot de brute obscène.
« Venez, venez, Amorosa ! dis-je un peu brusquement ; il ne fait pas bon pour vous ici ; il fait trop froid sous les ilex… vous tomberez malade… Venez, rentrons !
– Je veux bien, » murmura docilement la jeune fille.
Elle hésita cependant : sa main se posa, comme pour une caresse lente, sur les genoux du Satyre ; elle leva ses grands yeux clairs vers la face bestiale aux yeux d’ombre… Enfin, courbant la tête, elle descendit les marches et, ensemble, nous reprîmes le chemin d’Aquilée.
Le vent du soir gémissait de nouveau dans les branches ; mais, préoccupé, très inquiet, je n’y faisais pas attention. Nous nous taisions tous deux. Amorosa, les yeux à terre, frissonnait parfois. Quand nous arrivâmes au portail et sortîmes du parc, elle se retourna soudainement, et, pour un instant, son regard se fixa sur le blason de pierre. Puis elle se remit en route, sans mot dire. Nous approchions d’Aquilée quand elle parla pour la première fois :
« Monsieur Claude, dit-elle d’une voix timide, maman se figure que je suis allée chez tante Anzoletta…
– C’est bien, Amorosa, soyez tranquille, » répondis-je brièvement, froissé un peu.
Elle me regarda tristement, comme si elle avait voulu ajouter quelque chose ; puis elle soupira… Nous rentrâmes en silence au Buon Pastore.
Cette nuit-là, j’eus un rêve horrible : je voyais le Satyre qui emportait Amorosa… Seulement, il pleurait, lui aussi ; de grosses larmes scintillantes roulaient sur ses joues et dans sa barbe pointue…
Le lendemain, Siora Cattina, très pâle, me dit qu’Amorosa était souffrante et devait garder le lit. Le médecin fut appelé, resta longtemps chez l’enfant, et repartit, hochant la tête. Il revint le soir ; je l’attendais dans la rue et lui demandai anxieusement des nouvelles.
« Que voulez-vous ? fit-il en haussant les épaules ; la petite est délicate ; elle était souffrante, ces derniers temps. Elle doit avoir pris froid, et nos fièvres sont bien dangereuses, surtout à cet âge-là… Enfin, il ne faut jamais désespérer ! »
Je ne fermai pas l’œil de la nuit. Deux jours s’écoulèrent ; je ne touchais plus mes pinceaux. Je ne voyais plus Siora Cattina, enfermée là-haut. Le professeur et Don Trifonio arrivaient de grand matin ; ils passaient presque toute la journée dans la salle basse ; leurs bonnes figures désolées faisaient peine à voir.
Le troisième jour, me réveillant d’un sommeil plein de cauchemars, j’entendis des cris qui me glacèrent le sang dans les veines ; je m’élançai hors de ma chambre… Siora Cattina descendait en courant l’escalier étroit ; elle semblait hors d’elle-même. Accablée de fatigue, elle s’était endormie au chevet de la malade ; quand elle se réveilla, le petit lit était vide…
Mon Dieu ! où pouvait-elle être allée ? Dans la maison, on ne la trouvait nulle part… Sortir de nuit avec cette fièvre effroyable, avec le délire probablement, c’était se tuer… Où la chercher, mon Dieu ! où la chercher ?…
J’eus comme une illumination :
« Je le sais, moi, où elle est allée ! m’écriai-je ; à la forêt des ilex, au carrefour du Satyre !…
– Pour l’amour de la Madone, fit Siora Cattina, les deux mains aux tempes, par un geste de désespoir indicible, pour l’amour de la Madone, est-ce qu’elle est donc retournée là-bas ?… »
Il n’y avait plus à hésiter ; je lui dis rapidement notre rencontre au pied de la statue en ruine. Sans répondre une parole, Siora Cattina se précipita hors de la maison. Nos deux amis arrivaient à l’instant ; quelques mots brefs, balbutiés à voix basse par la pauvre femme, et Don Trifonio leva les yeux au ciel, tandis que le professeur gémissait tout haut.
Tous ensemble, nous courions aussi vite que possible à la forêt maudite ; si vite qu’en moins d’une demi-heure, nous étions au carrefour.
Hélas ! elle était bien là, couchée sur les marches, ses petits bras d’enfant repliés sous sa tête blonde ; ses longs cheveux d’or dénoués la noyaient tout entière… Un regard du professeur me suffit… Nos pleurs tombaient sur l’adorable visage, sur la petite bouche entrouverte, sur les grands cils sombres, qui voilaient à tout jamais les doux yeux d’aigue-marine…
Nous l’enveloppâmes dans le châle de Siora Cattina, que le désespoir semblait avoir changée en pierre ; – puis je la pris dans mes bras.
Comme nous rentrions sous les ilex, Don Trifonio se retourna ; ses yeux gris lançaient des éclairs, son poing fermé se tendit, menaçant, vers la statue, vers l’horrible Satyre aux yeux d’ombre ; les miens, remplis de larmes, ne virent plus si la bouche cruelle riait encore.
Le professeur baissa la tête…
Je quittai Aquilée quelques jours plus tard. Dans le petit cimetière voisin de la basilique, on voit une tombe couverte de fleurs, la seconde qui porte le nom d’Amorosa.

FIN
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(Princesse Alexandre de la Tour et Taxis, in La Revue de Paris, sixième volume, 15 novembre 1903 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil Grisailles, Paris : Librairie Henri Leclerc, 1907. Les illustrations sont extraites de la publication en volume.)
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L’Amérique nous expédie une histoire bien réussie ; il est vrai que nul pays ne possède à un plus haut point l’esprit de découvertes, surtout en fait de canards :
Ainsi que chacun le sait, le tigre en miniature, vulgairement appelé matou, possède, entre autres, lorsqu’il est frotté à rebrousse-poil dans l’obscurité, la faculté de s’électriser et de dégager des étincelles comme la meilleure machine électrique.
Or, le professeur Maynard, de la ville de Cincinnati, est propriétaire de la plus forte batterie électrique du monde, une batterie de 600 à 3,000 chevaux de force ; en outre, il a un magnifique chat noir qui n’a pas son pareil entre New York et San-Francisco.
Dernièrement, le professeur Maynard prit la résolution, héroïque pour un savant, d’enlever la poussière qui, depuis un grand nombre d’années, s’était amoncelée dans son laboratoire, opération que lui seul pouvait mener à bien. Pour faciliter cet ouvrage, il fallait déplacer la fameuse batterie et la mettre dans le corridor ; par hasard, les extrémités des deux fils conducteurs se trouvaient à environ un pied et demi l’un de l’autre.
Celui qui a quelque peu observé les chats a pu remarquer qu’ils s’aperçoivent immédiatement du déplacement d’un objet et cherchent aussitôt à s’enquérir du motif.
Le matou du professeur Maynard, imitant ses congénères, s’approche sans retard d’une batterie électrique et avance son nez vers l’un des pôles pendant que, malheureusement, sa queue touche l’autre pôle. On peut s’imaginer les suites funestes. À l’instant, le matou est traversé par un courant électrique de la force de six cents à mille chevaux ; son poil se hérisse, et il lance des étincelles comparables à celles d’un morceau de fonte chauffé à blanc et soumis à l’action du pilon. En même temps, il se met à miauler d’une façon navrante.
Le professeur accourt aussitôt au secours de son favori et le dégage.
Mais écoutez l’incroyable de l’histoire : le chat était et resta électrisé ; il dégageait une clarté égale à huit cents bougies et devint un objet d’effroi pour tous ses collègues des toits.
Le professeur Maynard, avec le coup d’œil d’aigle qui le distingue, saisit aussitôt la portée incalculable de cet avènement.
« Pourquoi, se dit-il, n’éclairerions-nous pas nos maisons, nos rues, nos places publiques, avec des chats électriques, au lieu de continuer à attendre la lampe d’Edison, dont en ne voit pas arriver l’achèvement ? »
Chaque salle de bal pourrait, en remplacement du lustre, être illuminée par un chat se balançant gracieusement au centre. Ce serait un jeu d’enfant de placer un chat illuminé dans chaque lanterne ; ceci rendrait le gaz tout à fait superflu ; les frais d’acquisition du matou et d’électrisation seraient peu de chose ; il n’y aurait que la dépense de la nourriture, question insignifiante.
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(Anonyme, in La Petite Presse, journal universel, quinzième année, n° 5367, dimanche 16 janvier 1881 ; sous le titre : « Le Chat… lustre, » in Le Petit Marseillais, journal quotidien, quatorzième année, n° 4634, lundi 17 janvier 1881 ; « Faits divers, » in L’Espérance, quarante-septième année, n° 35, dimanche 23 janvier 1881 ; sous le titre : « Le Chat… lustre ! » in Le Progrès de la Côte-d’Or, treizième année, n° 22, jeudi 27 janvier 1881 ; « Post Scriptum, » in Le Courrier du soir, quatrième année, n° 1052, mardi 1er février 1881 ; « Échos de partout, » in La Liberté, dimanche 13 mars 1881 ; « Échos et informations, » in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 102, lundi 14 mars 1881 ; sous le titre : « Un Chat lumineux, » « Faits divers, » in Akhbar, journal de l’Algérie, quarante-troisième année, n° 7699, samedi 2 avril 1881 ; sous le titre : « Le Chat lumineux, » « Bulletin scientifique, » in Le Voleur, cinquante-quatrième année, n° 1242, vendredi 22 avril 1881 ; sous le titre : « Le Chat, » « Variétés, » in Le Courrier du soir, quatrième année, n° 1167, lundi 30 mai 1881 ; sous le titre : « Le Chat électrique, » « Faits divers, » in Gazette du Centre, journal quotidien, organe de la défense sociale et des libertés publiques, première année, n° 131, mardi 26 juillet 1881 ; « Nouvelles diverses, » in Messager du Midi, trente-quatrième année, n° 208, samedi 30 juillet 1881)
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(in Journal of the Telegraph [New York], vol. XIV, n° 317, dimanche 16 janvier 1881)
Cette histoire nous a été contée par le géologue Volokhov, l’explorateur bien connu qui a atteint les endroits les plus inaccessibles de la Sibérie. Ce solide gaillard, à large face mongole, nous déclara qu’il allait nous raconter une histoire remarquable dont le mérite essentiel était dû à la raison et à une savante analyse.
« Je ne saurais, dit-il, rendre complètement l’impression produite par cette aventure sur moi, qui en fus le héros. J’espère, néanmoins, que mon histoire vous paraîtra intéressante.
Il y a quelques années, j’explorais une certaine partie de l’Altaï Central : la chaîne de la Listviaga, qui se trouve sur la rive gauche du pays d’amont de la Katoun. J’étais alors à la recherche de terrains aurifères. Et bien que cet été-là je ne découvris rien qui valût la peine d’être mentionné, je n’en demeurais pas moins ravi de la nature pittoresque de l’Altaï et de sa très intéressante géologie. Là où je travaillais, il n’y avait rien de remarquable. La Listviaga est une chaîne relativement peu élevée, sans cimes neigeuses. Donc ici, – pas de glaciers éblouissants, pas de lacs alpestres ni de pics menaçants, – bref, aucun des attributs ordinaires de la beauté des montagnes. Cependant, l’attrait austère des rochers qui hérissent leurs crêtes au-dessus de la luxuriante taïga dont sont couvertes les montagnes qui ondulent au-dessous de ces rochers, me dédommageait d’une existence suffisamment ennuyeuse dans les vallées larges et marécageuses de petites rivières, où s’effectuait principalement mon travail.
En plus de ce travail, on m’avait encore chargé d’inspecter des gisements d’un excellent asbeste, situés dans le cours moyen de la Katoun, à proximité du grand village de Tchémal. Pour l’atteindre, le plus court est de remonter la vallée de la Katoun en suivant la chaîne du même nom qui est la plus élevée de l’Altaï. C’est seulement ici, pendant ce trajet, que je compris tout le charme ensorcelant de l’Altaï. Je me souviens très bien du moment où, après une longue route à travers une épaisse forêt d’épicéas, de cèdres et de mélèzes, ma petite caravane de chevaux descendit dans la vallée de la Katoun. À cet endroit, le terrain marécageux nous causa beaucoup d’ennuis. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au poitrail dans la bourbe brune et glougloutante qui se dissimulait sous une couche de végétation. Chaque dizaine de mètres nous coûtait de grands efforts. Mais comme j’avais décidé d’arriver ce jour-là jusqu’à la rive droite de la Katoun, il n’y eut pas de halte pour la nuit. La lune, qui était à son croissant, éclairait notre route, et il nous fut facile d’avancer…
Le bruit cadencé d’un courant rapide salua notre arrivée sur les bords de la Katoun. Sous les rayons de la lune, la rivière paraissait large. Cependant, lorsque le conducteur de notre caravane pénétra, sur son intrépide cheval pie, dans l’eau tumultueuse et trouble, et que nous le suivîmes, elle nous arriva à peine aux genoux. Nous atteignîmes facilement la rive opposée. Ayant évité un pré submergé couvert d’arbustes, nous rencontrâmes de nouveau un marais. Sur un mœlleux tapis de mousse se dressaient çà et là quelques grêles sapins, et partout on apercevait de petits tertres sur lesquels s’élevaient en bruissant des laiches aux rudes feuilles. Dans un tel lieu, nos chevaux seraient restés sans manger pour la nuit ; aussi décidai-je de continuer notre route. Une côte donnait lieu d’espérer que nous atteindrions bientôt un endroit sec. Le sentier se perdait dans la noirceur lugubre d’une sapinière, et les sabots des chevaux s’enfonçaient dans le mœlleux tapis de mousse.
Nous avançâmes ainsi pendant une heure et demie, jusqu’à ce que la forêt devînt moins épaisse. À présent, on rencontrait des épicéas et des cèdres, la mousse avait presque complètement disparu, mais la montée ne touchait pas encore à sa fin, au contraire – elle devenait plus raide. Malgré nos efforts pour n’en laisser rien paraître, la fatigue de la journée se faisait sentir, et ces deux heures de montée nous furent particulièrement pénibles. C’est pourquoi nous éprouvâmes tous un joyeux soulagement quand nous entendîmes les fers de nos chevaux résonner sur du granit dont jaillissaient des étincelles, et que se montra le sommet presque plat du contrefort. Là, il y avait de l’herbe pour les chevaux et un endroit sec pour dresser nos tentes. En un clin d’œil, les chevaux furent dessellés, les tentes dressées sous un énorme cèdre et, après la procédure habituelle qui consistait à vider tout un seau de thé et à fumer nos pipes autour d’un feu de bivouac, nous nous endormîmes profondément.
Le lendemain, personne ne se réveilla à temps ; la faute en était à certaine liqueur absorbée la veille. Lorsque j’ouvris les yeux, il faisait grand jour et je sortis rapidement de ma tente. Une brise fraîche agitait les branches vert foncé des cèdres. À gauche, entre deux arbres, comme dans un cadre sombre, se dessinaient dans l’air rose et pur les contours délicats de quatre cimes blanches. L’air était étonnamment transparent. Le long des pentes abruptes de ces cimes ruisselaient toutes les combinaisons imaginables de nuances rouge vif. Un peu plus loin, sur la surface bombée d’un glacier bleu pâle, reposaient obliquement les énormes raies bleu foncé des ombres. Ce fondement bleu renforçait encore la légèreté éthérée des colosses blancs qui semblaient répandre leur propre lumière, tandis que le ciel, visible entre eux, paraissait une mer d’or pur. Je ne pouvais détacher mes regards des cimes blanches qui venaient de surgir si inopinément. Quelques minutes s’écoulèrent ; le soleil était encore plus haut, l’or prit une teinte pourpre ; de roses, les cimes devinrent bleues, tandis que le glacier se parait de reflets d’argent. Des sonnailles tintèrent ; j’entendis les voix des ouvriers qui faisaient nos paquets et s’apprêtaient à seller les chevaux, et moi je demeurais en extase devant le triomphe de cette magie lumineuse sur la matière lourde et inerte.
Vous voyez que mon premier amour pour les beautés alpestres de l’Altaï est né inopinément, mais avec force. Par la suite, cet amour me procura bien des sensations nouvelles.
Des hautes montagnes, je descendis de nouveau dans la vallée de la Katoun et ensuite dans la steppe d’Ouimon, une vallée encaissée et plane où il y avait de l’excellent fourrage pour les chevaux, et pour nous aussi… chez les habitants hospitaliers des hameaux éparpillés par toute la vallée. La géologie des sommets de la chaîne de Térektine, que je visitai ensuite, n’offrait rien d’intéressant. Sur la crête large et plane de cette chaîne, on ne voyait que des granits uniformes. De la vallée d’Ouimon, l’ascension était extrêmement ardue. Beaucoup de sueur humaine et chevaline coula dès que nous eûmes quitté la zone forestière. Quant à notre vocabulaire – il aurait été capable d’empêcher l’herbe de pousser tout le long de la route suivie par ma caravane. La forêt – un mélange de cèdres, de sapins, de trembles et d’herbe qui arrivait jusqu’aux épaules des cavaliers – livrait difficilement passage à mon pesant équipement composé de selles d’artillerie et de grandes caisses. Aussi comprendrez-vous ma joie quand j‘atteignis la surface plane de la ligne de partage des eaux de la chaîne qui se trouvait-au-dessus de la zone forestière. Mais même ici, près de la limite des neiges éternelles, nous tombâmes sur de vastes terrains marécageux qui nous causèrent pas mal d’ennuis jusqu’à ce que l’idée nous vînt de les traverser de biais sur le bord des champs de neige. La descente jusqu’à l’Ongoudaï fut plus facile, mais longue et monotone.
Une fois arrivé à Ongoudaï, j’envoyai mon assistant avec les collections et l’équipement à Biisk via Altaïskoïé. Pour visiter les gisements d’asbeste de Tchémal, je n’avais pas besoin de bagages. Accompagné d’un seul guide, sur des chevaux frais, je parvins rapidement jusqu’à la Katoun et je fis halte dans le village de Kaïantcha.
Le thé avec du miel odorant que nous offrit notre hôte, le jeune maître d’école du village, était particulièrement succulent, et nous restâmes longtemps assis à la table de bois blanc dans un jardinet. Mon guide, un Oïrote morose et taciturne, fumait avec insouciance sa pipe à monture de cuivre. Quant à moi, je questionnais notre aimable hôte sur les curiosités qui m’attendaient au cours du trajet jusqu’à Tchémal. Il subissait avec bonne grâce cet interrogatoire.
« Encore une chose, camarade ingénieur, me dit-il. Non loin de Tchémal, vous traverserez un petit village. C’est là qu’habite notre célèbre peintre, Tchorossov. Vous avez sûrement entendu parler de lui. Il n’est pas commode, le vieux, mais si vous avez la chance de lui plaire, il vous montrera tout, et il a une quantité de beaux tableaux. »
Je me souvins des tableaux de Tchorossov que j’avais vus à Tomsk et à Biisk, surtout de sa « Couronne de la Katoun » et de son « Khan-Altaï, » et je pris la résolution d’aller à tout prix saluer cet artiste. Après ce que j’avais vu de mes propres yeux, je trouvais ses œuvres d’une vérité saisissante. Ce qui, dans les salles du musée, me semblait artificiel et exagéré, était, au naturel, d’une beauté fascinante.
Connaissant parfaitement le chemin qu’il me fallait suivre le long de la Katoun, je congédiai mon guide ici-même, à Kaïantcha. Le lendemain, vers le milieu de la journée, mon cheval escaladait déjà une pente rocailleuse peu élevée, mais raide. Arrivé au sommet, je vis la surface plane et ensoleillée de l’entrée d’une gorge où chatoyait l’or d’un champ de blé. Sur la lisière d’un bois, quelques maisons neuves jetaient la note éclatante de leurs poutres jaunes. Là où les troncs élancés des mélèzes en saillie entouraient une clairière verte où des pivoines aux riches couleurs faisaient des taches claires, se dressait un grand bâtiment. Tout était exactement comme me l’avait décrit l’instituteur de Kaïantcha, et, sans la moindre hésitation, je dirigeai ma monture vers la maison du peintre Tchorossov.
Je m’attendais à trouver un vieillard grincheux et je fus étonné lorsque, sur le seuil de la porte, je vis un homme rasé de près, sec et agile, aux mouvements vifs et précis. Seulement, en regardant très attentivement son visage mongol, je vis les rides qui sillonnaient ses joues creuses, son front haut et bombé, ainsi que sa moustache raide et ses cheveux taillés en brosse, fortement grisonnants. Il me reçut aimablement, sinon avec cordialité.
En absorbant l’inévitable thé, j’épanchai, comme on dit, mon cœur devant l’artiste ou, plus exactement, je lui fis part de la profonde impression qu’avait produite sur moi ma récente excursion alpestre. Selon toute évidence, Tchorossov ajouta foi à la sincérité de mon enthousiasme. Il devint plus accueillant, sa taciturnité oïrote fit place à une causerie amicale.
Après le thé, il m’emmena dans son atelier. Cette grande pièce nue, aux larges fenêtres, occupait la moitié de la maison. Parmi une quantité d’études et de petits tableaux, un m’attira à première vue.
Tchorossov me dit que c’était une variante de son tableau « Dény-Der » – le Lac des Génies de la montagne, qui se trouve dans un des musées sibériens. J’avais entendu parler de ce tableau, mais je n’avais pas eu l’occasion de le voir jusqu’à présent.
Je tâcherai de décrire par le menu ce tableau parce qu’il servira de clé aux événements que je raconterai plus loin. La petite toile, pas plus d’un mètre de large, dans un modeste cadre noir, était éclairée par les rayons du couchant et charmait la vue par la pureté de ses couleurs. La surface unie gris bleuâtre du lac qui occupait tout le milieu du tableau respirait le froid et un repos silencieux. Au premier plan, près des pierres sur la rive plane, là où le tapis vert de l’herbe était entrecoupé de taches d’une neige immaculée, se voyait le tronc d’un cèdre abattu. Un bloc de glace bleue était appuyé contre la rive, tout près des racines de ce cèdre ; des glaçons et de grandes pierres grises projetaient sur la surface du lac des ombres tantôt verdâtres, tantôt gris bleuâtre. Deux cèdres nains, tourmentés par le vent, dressaient leurs branches touffues comme des bras au ciel. Dans le fond, des cimes neigeuses dentelées, aux arêtes rocheuses violettes ou jaune paille, se précipitaient à pic dans le lac. Au centre du tableau – un glacier couvert d’une neige aveuglante barrait le lac d’un rempart de névé bleu, et au-dessus de ce glacier s’élevait une pyramide triangulaire qu’on aurait dite en diamant, où flottait une écharpe de nuages roses. À gauche, la vallée du glacier était limitée par une montagne en forme de cône, aussi presque entièrement couverte d’un manteau de neige. Cette montagne reposait sur un large fondement, dont les marches de pierre descendaient, gigantesque escalier, vers l’extrémité du lac…
J’oubliai tous les autres tableaux et je restai longtemps en contemplation devant celui-ci qui me révélait la véritable force des cimes de l’Altaï. J’admirais l’esprit d’observation subtil du peuple qui avait appelé ce lac Dény-Der – le Lac des Génies de la montagne.
Tchorossov m’observait en clignant les yeux, content de l’effet produit.
« Où avez-vous trouvé un pareil lac, Grigori Ivanovitch ? lui demandai-je, et se peut-il qu’il existe réellement ?
– Le lac existe. Et je dois vous dire qu’il est bien plus beau que sur cette toile. Quant à le trouver, cela n’est pas facile… »
Le peintre me lança un regard scrutateur et poursuivit :
« Il est probable que vous ne savez pas quelles légendes les Oïrotes rattachent à ce lac.
– Oh, elles doivent être sûrement très intéressantes, puisqu’ils lui ont donné un nom si poétique ! »
Les yeux de Tchorossov se fixèrent sur son tableau.
« N’avez-vous rien remarqué de particulier dans ce tableau ? demanda-t-il. Ordinairement, on ne remarque rien…
– Ici, dans le coin gauche où se trouve la montagne en forme de cône, dis-je. Excusez-moi, Grigori Ivanovitch, mais là les couleurs m’ont paru simplement impossibles.
– Regardez donc encore plus attentivement… »
Je me mis à examiner le point qui m’avait surpris. Au pied de la montagne en forme de cône s‘élevait un nuage blanc verdâtre qui répandait une faible lumière.
La réverbération entrecroisée de cette lumière et l’éclat des neiges scintillantes traçaient sur l’eau de longs sillons d’ombres, qui, pour une raison incompréhensible, étaient de nuance rouge. Un rouge encore plus foncé se voyait dans les fissures des rochers abrupts. Et aux endroits où, au-delà de la blanche muraille de la chaîne, pénétraient les rayons droits du soleil, au-dessus des glaces et des pierres, montaient de hautes colonnes de fumée ou de vapeur vert bleuâtre qui ressemblaient à d’énormes figures humaines. Ces couleurs singulières et invraisemblables donnaient à cette partie du paysage un aspect sinistre et fantastique…
« Voilà ce que je ne comprends pas. » – Je désignai les colonnes vert bleuâtre.
« Et n’essayez pas de comprendre, me dit Tchorossov en souriant. Vous connaissez bien la nature, vous l’aimez, mais vous n’avez pas foi en elle.
– Et vous-même, Grigori Ivanovitch, comment expliquez-vous ces flammes rouges sur les rochers, ces colonnes vert bleu, ces nuages lumineux ?
– L’explication est simple : ce sont les génies de la montagne, » répondit tranquillement Tchorossov.
Je me tournai rapidement vers lui, mais je ne vis pas l’ombre d’un sourire sur son visage fermé.
« Je ne plaisante pas. Vous pensez que le lac a reçu son nom pour sa beauté divine ? Eh bien, non ! Pour beau, il l’est, mais il est mal famé. Ainsi, moi – j’ai peint ce tableau et j’y ai presque laissé ma peau. Je suis allé là-bas en 1909 et j’en suis resté malade jusqu’en 1913… »
Je priai l’artiste de me raconter les légendes du lac Dény-Der.
« Bien, accéda Tchorossov, allons nous asseoir. »
Nous nous installâmes sur un large divan recouvert d’un grossier tapis mongol aux tons jaunes et bleus.
« De temps immémorable, commença Tchorossov, la beauté de ce lieu attirait les hommes, mais des forces incompréhensibles anéantissaient souvent ceux qui s’y rendaient. Moi aussi, j’ai subi l’influence fatale de ce lac, mais de cela nous parlerons plus tard. Il est intéressant que la beauté souveraine du lac se révèle surtout pendant de chaudes journées d’été, et que c’est justement alors que se manifeste le plus sa puissance néfaste. Aussitôt que les gens, qui s’approchaient du lac, apercevaient sur les rochers des flammes d’un rouge sang de bœuf et voyaient le scintillement des fantastiques colonnes vert bleu, ils commençaient à éprouver d’étranges sensations… Les pics neigeux environnants semblaient se poser en couronne sur leur tête, exerçant une pression monstrueuse, et, devant leurs yeux, commençait une danse effrénée de rayons lumineux. Ils se sentaient attirés vers la montagne en forme de cône, où ils croyaient voir les ombres de ses génies. Mais dès qu’ils atteignaient cet endroit, – tout disparaissait et il ne restait plus que des rochers nus… À moitié suffoqués, pris d’une faiblesse soudaine qui les empêchait d’avancer, en proie à un profond abattement, les malheureux quittaient le lieu fatal. Mais ordinairement ils mouraient en route. Seuls, une fois, quelques vigoureux chasseurs que leur fougue avait entraînés jusqu’au bord du lac, parvinrent, au prix d’efforts inouïs, à atteindre la yourte la plus proche. Plusieurs d’entre eux moururent ; les autres furent longtemps malades et ne recouvrèrent jamais ni leur force ni leur courage.
Depuis lors, le Dény-Der est mal famé. Les hommes l’évitent. Sur les bords, il n’y a ni bêtes, ni oiseaux, et sur la rive gauche, où se rassemblent les génies, rien ne croît – pas même les herbes…
Déjà dans mon enfance, j‘avais entendu raconter cette légende, et depuis longtemps l’envie me tenaillait de visiter les domaines des génies de la montagne. Il y a vingt ans, j’y suis allé et j’y ai passé deux jours tout seul. Le premier jour je ne remarquai rien d’extraordinaire et je travaillai longtemps, peignant une étude après l’autre. Mais ce jour-là le ciel était couvert de gros nuages qui se déplaçaient rapidement, les effets de lumière changeaient souvent, et je ne parvenais pas à saisir la transparence de l’atmosphère alpestre. Je pris la décision de rester encore un jour et de passer la nuit dans un petit bois qui se trouvait à cinq cents mètres du lac. Vers le soir, je ressentis une légère nausée et une étrange cuisson dans la bouche, qui m’obligeait tout le temps à cracher…
L’admirable et radieuse matinée du lendemain promettait une belle journée. La tête lourde, luttant contre un accès de faiblesse, je me traînai jusqu’au lac, et bientôt mon travail passionnant me fit oublier mon malaise. Le soleil était déjà très chaud, lorsque, ayant achevé mon étude, je reculai le chevalet pour jeter un dernier regard sur tout le lac. Je me sentais très fatigué ; mes mains tremblaient ; par moments, la tête me tournait et j’étais près de défaillir.
C’est alors que je vis les génies du lac. Sur la surface unie et transparente de l’eau glissa l’ombre d’un nuage. Les rayons du soleil, qui traversaient obliquement le lac, parurent encore plus éclatants après cet obscurcissement momentané. Sur la limite, déjà lointaine, de la lumière et de l’ombre, je remarquai soudain quelques colonnes d’un fantastique ton vert bleu, qui ressemblaient à d’énormes figures humaines drapées dans des manteaux. Tantôt elles restaient immobiles, tantôt se déplaçaient rapidement et tantôt s’évanouissaient dans l’azur. Je demeurai cloué d’étonnement, les regardant avec une épouvante indicible. Le mouvement silencieux des fantômes se prolongea encore quelques minutes, puis, sur les rochers, commencèrent à scintiller des lueurs et des étincelles couleur sang. Et au-dessus de tout cela planait un nuage qui avait la forme d’un champignon et répandait une faible lumière verte… Je me sentis soudain plein de force, ma vue devint plus perçante ; des rochers éloignés semblaient se rapprocher de moi et je distinguais chaque détail de leurs pentes escarpées. Ayant saisi mon pinceau, je choisissais avec une sauvage énergie des couleurs, me hâtant de fixer sur la toile ce spectacle extraordinaire. Une brise légère passa sur le lac, et, instantanément, tout disparut : le nuage et les fantômes – seuls les charbons rouges sur les rochers continuaient à luire lugubrement.

L’excitation qui s’était emparée de moi, faiblit soudain, mon malaise s’accrut brusquement – comme si ma force vitale s’échappait par le bout de mes doigts qui tenaient la palette et le pinceau. Le pressentiment de quelque chose de funeste me forçait à me hâter. Je fermai rapidement mon album et rassemblai mes effets. J’avais la sensation qu’un poids terrible m’écrasait la tête et la poitrine… Le vent devenait plus fort. Des nuages voilaient maintenant les sommets des montagnes, et les pures couleurs du paysage ternissaient à vue d’œil. Un souffle haletant sortait de ma poitrine, lorsque, luttant contre la faiblesse et le poids qui m’oppressait, je tournai le dos au lac. Les montagnes vacillaient devant moi ; d’horribles vomissements m’épuisèrent complètement. Il m’arrivait de tomber, et alors je restais longtemps sans pouvoir me relever. Je ne me souviens pas comment je parvins jusqu’au lieu où m’attendaient mes guides (qui n’avaient pas voulu aller plus loin), et, d’ailleurs, cela n’importe guère, – l’important est que la boîte qui contenait mes études et que j’avais attachée à mon dos, était restée intacte.
« Tu as ton compte, Tchoross, me dit du ton d’un observateur impartial l’aîné des guides en voyant mon état ; tu baves… »
Je ne suis pas mort, comme vous voyez, mais, longtemps, je me suis senti très mal. Une apathie singulière et un affaiblissement de la vue m’empêchaient de vivre et de travailler. Mon grand tableau du Dény-Der n’a été peint qu’au bout d’un an. Quant à celui-ci, je l’ai achevé peu à peu, pendant ma convalescence. »
Tchorossov se tut et frotta ses mains ridées. Très intrigué par son récit sur les génies du lac Dény-Der, je n’avais aucune raison de douter des paroles de l’artiste, mais je n’arrivais pas à m’expliquer les phénomènes merveilleux que son pinceau avait fixés sur la toile.
Nous passâmes dans la salle à manger. La vive lumière d’une lampe à pétrole, suspendue au-dessus de la table, chassa les ombres surnaturelles qu’avait évoquées le récit du peintre. Mais je ne pus m’empêcher de lui demander comment, au cas où l’occasion s’en présenterait, je pourrais trouver le Lac des Génies de la montagne.
« Ah, ah ! me dit en souriant Tchorossov, vous voilà emballé ! »
Je sortis un carnet et un crayon de ma musette et m’apprêtai à inscrire les indications de Tchorossov.
Le lendemain matin, je retournai encore une fois à l’atelier du peintre. Je me souviens de quelques charmantes études, mais aucune d’elles ne pouvait être comparée à celle du Dény-Der. Vu la maigreur de ma bourse, je n’osai même pas donner à entendre que j‘aurais voulu acquérir ce tableau. J’achetai deux croquis de cimes neigeuses – à l’aube et sous les rayons du couchant – et je reçus encore comme cadeau un petit dessin à la plume, qui représentait un groupe de mélèzes avec une profonde connaissance du caractère de cet arbre que j’aime entre tous.
Lorsque je pris congé de lui, Tchorossov me dit :
« Je vois avec quelle attention vous regardez l’étude de Dény-Der. Mais je ne puis vous l’offrir. Je vous ferai cadeau de cette étude. Seulement, – il se tut quelques instants, – ce sera après ma mort ; maintenant, je suis incapable de m’en séparer… Ne vous affligez pas, ce sera bientôt… On vous l’enverra, » ajouta-t-il sérieusement, avec son impassibilité déconcertante.
Après avoir souhaité à Tchorossov une longue vie et, à moi-même, de le revoir bientôt, je remontai à cheval. Il se trouva que le sort nous sépara à jamais…
Je ne revins pas de sitôt dans l’Altaï. Quatre ans durant, je travaillai intensivement et, au début de la cinquième année, je dus sortir du jeu. Un rhumatisme aigu – la maladie professionnelle des travailleurs de la taïga – me cloua pendant six mois à ma couche, et, ensuite, j’eus à soigner mon cœur affaibli.
D’une ville d’eau du Midi, où je mourais d’ennui et de désœuvrement, je me réfugiai dans mon brumeux mais cher Léningrad. On me proposa d’explorer les mines de mercure de Séfidkan, en Asie Centrale. J’espérais que le climat sec et chaud de la Turkménie m’aiderait à me défaire de mon mal si ennuyeux, et qu’alors je pourrais retourner dans le Nord sauvage qui avait à jamais captivé mon âme.
Mon amour pour le Nord était exclusif et, privé de la possibilité de le revoir bientôt, j’avais la nostalgie en songeant à la Sibérie.
Par une soirée de printemps, quand j’étais assis chez moi devant mon microscope, on m’apporta un colis qui me causa plus de chagrin que de joie. Dans une caisse plate en bois de cèdre reposait l’étude du Dény-Der : le peintre Tchorossov avait achevé son existence laborieuse. Il me suffit de revoir le Lac des Génies de la montagne, pour me souvenir, jusque dans les moindres détails, du récit de Tchorossov. La beauté lointaine et inaccessible du Dény-Der m’emplit d’une tristesse inquiète. Pour me distraire, je mis sous le microscope une nouvelle lamette du minerai de Séfidkan. D’un mouvement qui m’était familier, j’abaissai le tube au moyen de la vis de la crémaillère, mis au point le foyer, en me servant du micromètre, et m’absorbai dans l’étude de la cristallisation consécutive du minerai de mercure. La lamette polie, qui était du cinabre presque pur, se montrait rebelle à l’étude. La lumière électrique m’empêchait de distinguer les nuances subtiles des couleurs que réfléchissait cette lamette. Je remplaçai l’illuminateur opaque par celui de Silverman pour éclairage oblique et allumai la lampe de la lumière du jour – excellente invention qui, dans l’étroit monde du microscope, remplace le soleil…
L’image du Lac des Génies de la montagne continuait à m’obséder ; aussi d’abord ne fus-je même pas surpris de voir, dans le microscope, les reflets rouge sang sur un fond d’acier bleuâtre qui, en leur temps, m’avaient tellement étonné dans le tableau de Tchorossov. L’instant suivant, je compris que je ne contemplais pas ce tableau, mais que j’étais en train d’observer les réflexes internes du minerai de mercure. Je fis virer la table du microscope, et les lueurs rouges se mirent à scintiller avant de s’éteindre, ou changèrent de ton, devenant d’un rouge plus sombre qui tirait sur le brun ; tandis que la majeure partie de la surface du minerai conservait la teinte froide de l’acier.
Ému par le pressentiment d’une solution possible de l’énigme, je dirigeai les rayons de la lampe à lumière du jour sur l’étude de Tchorossov et vis dans les fissures des roches, au pied de la montagne en forme de cône, des nuances de couleurs absolument pareilles à celles que je venais de voir dans le microscope. En toute hâte, je saisis le lourd volume des tables de Schneiderchen, et là il se trouva que les couleurs aux formules… il est d’ailleurs inutile de citer ici des formules. Je dirai seulement que, pour la science qui étudie les minerais des divers métaux et ces métaux, – la minéralographie, – on a créé des tables coloriées qui contiennent les plus subtiles nuances de toutes les couleurs imaginables, – en tout, près de sept cents nuances. Chacune de ces nuances a sa désignation, la combinaison des nuances constitue la formule du minerai. Et voilà que, selon les tables de Schneiderchen, les couleurs choisies par Tchorossov pour représenter la demeure des génies de la montagne, étaient, en tout point, conformes aux nuances du cinabre dans diverses conditions : dans celles de la lumière, de l’angle d’incidence et de tout le reste de ce jeu compliqué que la science appelle l’interférence des ondes lumineuses. Je compris soudain le mystère du lac hanté. Et je fus étonné de ne pas l’avoir deviné autrefois, quand je me trouvai dans l’Altaï.
Je fis venir une auto qui me déposa, peu de temps après, devant l’enceinte d’une maison dont les larges fenêtres étaient brillamment éclairées. C’était un laboratoire de chimie. Mon ami, un chimiste et métallurgiste, était encore là.
« Ah ! Ours sibérien ! fut son salut. Que vous faut-il ? De nouveau, quelque analyse pressée ?
– Non, Dmitri Mikhaïlovitch, je viens vous demander un renseignement. Que pouvez-vous me dire d’intéressant sur le mercure ?
– Oh ! Le mercure est un métal tellement intéressant qu’on pourrait écrire sur lui tout un livre !
– Le mercure bout à trois cent soixante-dix degrés, et à combien de degrés s’évapore-t-il ?
– À n’importe quel degré, mon cher ingénieur, à l’exception des grands froids.
– Donc, il est volatil ?
– Extraordinairement volatil, si on considère son poids spécifique.
– Une dernière question : les vapeurs du mercure sont-elles lumineuses d’elles-mêmes ou non, et quelle en est la couleur ?
– Elles ne sont pas lumineuses d’elles-mêmes, mais, parfois, quand leur concentration dans la lumière passagère est très forte, elles émettent une lumière vert bleu. Quand il y a des décharges électriques dans une atmosphère raréfiée, la lumière qu’elles répandent est d’un bleu verdâtre…
– Tout est clair ! Je vous suis infiniment reconnaissant, mon cher !
– Attendez, où allez-vous ? Expliquez-moi de quoi il s’agit, » essaya-t-il de me retenir ; mais je ne lui répondis rien.
Au bout de cinq minutes, l’auto stoppait devant la maison de mon médecin. Ayant reconnu ma voix, ce bon vieillard me reçut dans l’antichambre et me demanda avec inquiétude :
« Qu’y a-t-il ? de nouveau, le cœur qui fait des siennes ?
– Non, tout va bien ! Je ne vous retiendrai qu’un instant. Dites, quels sont les principaux symptômes d’une intoxication causée par les vapeurs du mercure ?
– Hum ! Par le mercure en général – salivation, diarrhée, vomissements. Quant aux vapeurs… attendez que je regarde… Mais entrez donc !
– Non, non, je ne resterai qu’un moment ; regardez vite, cher Pavel Nikolaïevitch. »
Le vieillard se retira dans son bureau et revint presque aussitôt, tenant un livre ouvert en main.
« Voilà ; voyons un peu. Les vapeurs du mercure : affaiblissement de la tension artérielle, forte excitation psychique, respiration saccadée et accélérée, ensuite – mort par suite d’apoplexie foudroyante…
– Voilà qui est parfait ! m’écriai-je involontairement.
– Qu’est-ce qui est parfait ? s’étonna le docteur, une telle mort ?… »
Maintenant, j’étais sûr de mon fait. Dès que je revins à la maison, je téléphonai à mon chef et lui dit que, dans l’intérêt de nos travaux, je devais immédiatement partir pour l’Altaï. Je le priai de me donner comme aide Krassouline – un jeune ingénieur vigoureux et intelligent qui, vu mon état encore maladif, pouvait m’être utile.
Vers la fin de mai, on parvient déjà sans difficultés jusqu’au lac. C’est juste à ce moment-là qu’en compagnie de Krassouline et de deux ouvriers expérimentés, je sortis du village d’Inia, situé sur la route qui mène à la chaîne du Tchou.
Je me souvenais de toutes les recommandations de Tchorossov, concernant le chemin qu’il fallait prendre, et, outre cela, dans la poche de ma veste se trouvait le vieux carnet où était inscrit l’itinéraire qu’il m’avait tracé autrefois.
Lorsque, ce soir-là, mon petit groupe dressa sa tente à l’entrée de la vallée, vis-à-vis d’un mélèze desséché qui ressemblait à une fourche, je sentis avec émotion que le lendemain se déciderait le sort de mon entreprise. Mon anxiété se communiqua à Krassouline, et il vint s’asseoir auprès de moi sur le petit tertre, du haut duquel je contemplais pensivement le mélèze fourchu.
« Vladimir Evguéniévitch, commença-t-il à voix basse, vous souvenez-vous que vous m’avez promis de me raconter le but de notre voyage, quand nous aurions atteint les montagnes ?…
– J’espère, Boria, pas plus tard que demain, découvrir une importante mine de mercure, – il se peut, partiellement natif, lui dis-je. Demain, nous verrons si j’ai ou si je n’ai pas raison. Vous savez qu’ordinairement les mines de mercure ne contiennent que de très petites quantités de ce métal. Il n’est qu’un seul endroit au monde qui possède des mines de mercure vraiment riches – c’est…
– Almaden, en Espagne, dit Krassouline.
– Justement. Depuis bien des siècles, Almaden approvisionne de mercure la moitié du monde. Une fois, on y a même trouvé un minuscule lac de mercure natif, et jusqu’à présent des gouttes de mercure suintent dans les mines d’Almaden. Eh bien ! je compte trouver ici quelque chose de semblable… Qu’il y a là-bas des roches, presque entièrement en cinabre, c’est hors de doute pour moi, si seulement…
– Mais, Vladimir Evguéniévitch, si nous découvrions une telle mine, cela bouleversera toute l’économie du mercure !
– Certainement, mon cher ! Le mercure est un des principaux agents de la médecine et de la guerre. Et maintenant, allons dormir ! Demain, nous devrons nous lever avant l’aube. Il me semble que le temps sera couvert, et c’est ce qu’il nous faut.
– Pourquoi faut-il que le temps soit couvert ? demanda Krassouline.
– Parce que je n’ai pas envie de vous empoisonner tous les trois, ni d’être empoisonné moi-même. Les vapeurs du mercure ne plaisantent pas. Il est certain que ces mines auraient été découvertes depuis des siècles sans l’action néfaste des vapeurs du mercure. Demain, nous allons combattre les génies de la montagne et ensuite nous verrons… »
La route indiquée par Tchorossov longeait le fond d’une large vallée où se trouvaient cinq lacs : le cinquième était le Dény-Der.
Je ne saurais dire exactement tout ce qui se passa le lendemain ; je n’ai conservé que des lambeaux de souvenirs.
Je me souviens distinctement du fond ample et plane de la vallée entre le troisième et le quatrième lac. On voyait là le tapis de mousse velouté et vert d’un marais, sans un seul arbre, et seulement le long des bords de la vallée s’élevaient de grands cèdres ; complètement privés de branches d’un côté, ils tendaient vers le Lac des Génies de la montagne de puissantes branches qui ressemblaient à d’énormes drapeaux attachés à de grands poteaux. Des nuages bas et sombres passaient rapidement au-dessus de ces cèdres. Le quatrième lac n’était pas grand et tout rond. Sur l’eau gris bleuâtre, couverte de rides, un groupe de pierres pointues faisait saillie. Les ayant escaladées, nous tombâmes sur d’épaisses broussailles de cèdres nains et, au bout de dix minutes, j’étais au bord du Lac des Génies de la montagne.
Une morne tristesse teintait de gris l’eau et les versants neigeux de la chaîne. Néanmoins, je reconnus tout de suite le temple des génies de la montagne qui, quelques années plus tôt, avait frappé mon imagination dans l’atelier de Tchorossov. Or, parvenir jusqu’aux roches gris bleu comme l’acier, que nous apercevions au pied de la montagne en forme de cône, n’était pas une affaire facile. Toutefois, dès que le marteau géologique eut détaché, en résonnant, le premier morceau pesant de cinabre du sommet d’une roche, nous oubliâmes toutes nos peines. Plus loin, les rochers formaient des marches qui descendaient obliquement jusqu’à une petite cavité d’où montait une fumée légère. Cette cavité était remplie d’eau chaude et trouble. Tout autour, de crevasses profondes, jaillissaient des sources chaudes, qui couvraient les bords de la caverne d’un voile vaporeux.
Je chargeai Krassouline de faire un levé à vue d’œil du terrain minier et je me dirigeai avec l’un des ouvriers, à travers le voile de brume, vers le pied de la montagne.
« Qu’est-ce que c’est que ça, camarade ingénieur ? » demanda soudain l’ouvrier.
Je regardai du côté qu’il indiquait. Là, à moitié dissimulé derrière un groupe de pierres, brillait d’un éclat terne et sinistre un petit lac de mercure – l’incarnation de ma fantaisie. La surface du lac faisait l’effet d’être bombée. Avec une émotion indicible, je me penchai sur lui et, plongeant mes mains dans le liquide récalcitrant qui se dérobait, je songeai, le cœur battant, aux quelques milliers de tonnes de mercure vierge dont j’allais faire présent à ma Patrie. Krassouline, qui était accouru à mon appel, resta cloué sur place, muet d’admiration.
Il fallut, cependant, remettre les épanchements à plus tard, et nous hâter d’accomplir les travaux indispensables. L’intoxication commençait à se faire sentir. Déjà nous avions la tête lourde et éprouvions dans la bouche la cuisson dont m’avait parlé Tchorossov. Je pris quelques photos ; l’un des ouvriers remplit nos fioles de mercure vierge puisé dans le lac, tandis que Krassouline et le deuxième ouvrier terminaient le levé.
On aurait dit que tout s’était passé avec une rapidité vertigineuse ; néanmoins, au retour, nous marchions lentement, apathiquement, luttant contre un vague sentiment d’abattement et de terreur. Tandis que nous contournions le lac sur la rive gauche, les nuages se dissipèrent et devant nos yeux apparut le pic en diamant. Les rayons obliques du soleil se frayèrent un passage par l’entrée d’une gorge lointaine et toute la vallée du lac s’emplit de lumière transparente et étincelante. M’étant retourné, je vis sur le lieu que nous venions de quitter les fantômes vert bleu, et j’ordonnai de courir. Heureusement, la rive devenait plus unie, et nous atteignîmes bientôt l’endroit où nous avions laissé nos chevaux.
« En vitesse, les gars ! » m’écriai-je.
Avant de tourner bride, je jetai un dernier regard sur le lac Dény-Der, fixant dans ma mémoire la danse des génies autour d’un nuage vert…
Le même jour, nous descendîmes la vallée jusqu’au deuxième lac. Le malaise que nous éprouvions durait toujours. La nuit, nous fûmes tous indisposés ; pourtant, tout se termina sans grave accident.
J’ai conservé à jamais un souvenir reconnaissant au peintre Tchorossov, explorateur intrépide et sincère de l’âme des montagnes, dont les observations subtiles et fidèles m’ont révélé dans les couleurs de son tableau les richesses du lac Dény-Der.

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(I. Efremov, traduit du russe par L. Nakhimson, in La Littérature internationale, n° 3, 1945 ; repris partiellement dans Femmes françaises, hebdomadaire publié par l’union des femmes françaises, n° 487, samedi 3 avril 1954 [voir ci-dessous]. Cette nouvelle a fait l’objet d’une adaptation écourtée par H. Lusternik, illustrée par G. Pétrov, dans le recueil Récits, contes scientifiques, Moscou : Éditions en langues étrangères, « Littérature soviétique pour la jeunesse, » 1964. Les illustrations reproduites sont celles de cette publication)
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