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(Jean Boullet, in Afrique nouvelle, sixième année, n° 264, jeudi 7 avril 1949. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique nouvelle, sixième année, n° 264, jeudi 7 avril 1949. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique-Magazine, le grand journal de l’Union française, cinquième année, nouvelle série, n° 220, jeudi 3 juin 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique-Magazine, le grand journal de l’Union française, cinquième année, nouvelle série, n° 231, jeudi 19 août 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Depuis combien de lunes la Madregalla errait-elle à l’aventure sur cet océan sans couleurs ? Aucun membre de l’équipage n’aurait pu le dire, car il n’y avait plus de lune au ciel ; pas la plus petite étoile. Les jours et les nuits se confondaient dans une lumière d’enfer. Les instruments du bord étaient morts.
Tout ce qu’on savait, c’est que ça avait commencé le Vendredi saint, à trois heures. Les hommes avaient écouté la messe. La journée s’annonçait belle, malgré la tristesse qui ne peut manquer d’accabler la terre un jour pareil. Mais la mer est la mer et rien, sur un bateau, n’évoque la mort du Christ. À l’autre bout du monde sont des chemins caillouteux qui font saigner les genoux, et les collines couronnées de calvaires et les vieilles femmes qui sanglotent dans les églises de village.
On soupçonna le « bosco » d’avoir proféré un juron effroyable juste au moment où le soleil marquait trois heures. Trois heures au milieu du Pacifique, me direz-vous, ne sont pas trois heures en Palestine !… À quoi je vous répondrai que je vous raconte une histoire et que l’horloge parlante de l’Observatoire n’est pas mon amie.
Toujours est-il que la mer parut s’immobiliser autour du navire et que le ciel se couvrit de nuages de feu. Les montres s’arrêtèrent sur trois heures. On avait beau les secouer et essayer de faire avancer les aiguilles avec le doigt, il n’y avait rien à faire. Les boussoles suivirent leur exemple et tout l’équipage comprit qu’il était perdu.
Ils avaient, les matelots, l’impression que le navire allait à une allure vertigineuse et pourtant, autour de lui, la mer paraissait immobile comme une plaque de marbre vert. Ils avaient l’impression d’une fuite éperdue, et pourtant les voiles pendaient mollement le long des mâts.
Aucun vent ne faisait remuer un cheveu, et pourtant on avait froid dans les mœlles comme si on avait été au centre d’une épouvantable tempête. Qui sait d’ailleurs si on n’était pas au cœur de la tempête ? Si on n’était pas arrivé à ce point du monde où se dénouent tous les cyclones, où les typhons s’équilibrent les uns les autres et qui, par conséquent, ne peut être que d’une inconcevable immobilité ? Toutes les clameurs du monde s’y cristallisent en un silence infernal.
Le bateau était au centre d’une sphère de feu. Il y avait encore des vivres pour des semaines, mais personne ne songeait à manger, chacun se considérant déjà comme mort. Le capitaine n’en menait pas large et celui qui avait juré essaya de se noyer, mais il glissait sur l’eau comme sur une surface polie et on fut obligé de le reprendre à bord. La mort ne voulait pas de lui. D’ailleurs, il n’était pas si sûr que cela qu’il fût la cause de cette étrange calamité. Il jurait au moins cinq ou six fois par minute. Ses compagnons n’avaient pas un débit moins dense. Alors ? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Meurtri d’indignation par tant d’injustice, il s’enferma au plus profond du navire et, pour conjurer le sort, se mit à jurer à jet continu. Nous n’en parlerons plus.
Ce fut Marius, le marseillais, – cet équipage était le plus hétéroclite du monde, et du Lapon au nègre, en passant par le Laotien aux doux yeux, toutes les races y étaient représentées, – qui remarqua le premier l’étrange transformation qui s’opérait dans le visage d’Erik le Danois. Le Nordique était en train de chanter une chanson de son pays, « Seeland, Samsœ… Golfe de Kiel et ses orages durcis… », assis sur un tas de cordages. Marius avait toujours été, comme le sont souvent les gens du Sud, attiré par les neiges de la voix de l’autre. Il remarqua bientôt que la voix devenait moins chaude, puis s’éteignait tout à fait pendant que le visage d’Erik prenait le luisant et l’éclat froid des porcelaines de Copenhague. Un masque. Le visage d’Erik était devenu peu à peu un masque de porcelaine froide, avec ses yeux d’un bleu irréel et ses lèvres d’un rose tendre. Les hommes du bateau n’en étaient pas à leur premier étonnement, mais ils trouvèrent, naïvement, que cette fois, le destin dépassait les bornes !…
On dut transporter le singulier malade sur sa couchette. Il était raide comme un mort. Le capitaine ordonna de le dévêtir et alors les hommes s’aperçurent avec horreur que tout son corps avait pris l’éclat de son visage. Étendu, les yeux au plafond, les mains collées aux cuisses, Erik le Danois était devenu une prodigieuse statue de porcelaine. Le jour de feu qui entrait par le hublot mettait de longues larmes dorées sur ses genoux. Un des hommes, pris de folie, déclara qu’il fallait le mettre en morceaux, mais le capitaine se pencha vers le cadavre et, à la place du cœur, entendit un petit tic-tac métallique qui prouvait que l’homme n’était pas mort. Un tic-tac qui n’avait rien d’humain. Le bruit d’une pendule. Le capitaine n’avait pas beaucoup d’imagination et, s’il en avait eu un sou, les événements de cette semaine le lui auraient fait perdre. Mais il « voyait » à travers cette poitrine presque transparente, sous le rond violet du sein, – ce violet inimitable des Copenhagues, – tout un système de ressorts et de rouages. Le temps leur était mesuré par le cœur du Danois. Était-ce le signe de leur prochaine rentrée dans la vie ?
« Il se mettra peut-être à sonner, dit-il sans rire. Il faudra le veiller à tour de rôle pour voir s’il lui arrive quelque chose. » Les matelots tirèrent au sort, et l’Alsacien et le Marseillais furent désignés pour prendre le premier quart. Ça ne leur plaisait pas outre mesure de commencer la sinistre tâche, mais ils se disaient aussi qu’ils en auraient fini avant les autres.
Le rhum ne leur fut pas ménagé. Ils se mirent à jouer paisiblement aux cartes pendant que leurs camarades s’égaillaient sur le pont, la tête un peu plus pourrie par ce nouveau coup du sort.
Le Marseillais tournait le dos à la couchette sur laquelle était étendu Erik. L’homme paraissait tellement être sorti de la vie que nul n’avait songé à jeter une couverture sur lui. La lumière enflammée, cette lumière qui ne s’atténuait jamais, le faisait miroiter dans la pénombre. La lampe pendait au plafond sans un mouvement. On continuait à baigner dans une immobilité d’enfer.
La partie se poursuivait à voix basse quand l’Alsacien vit son compagnon laisser tomber ses cartes sur ses genoux et devenir livide. « Le mal serait-il contagieux ? » se dit-il ; mais les yeux de Marius n’avaient pas perdu de leur éclat, au contraire.
« Qu’est-ce que tu as ? dit l’Alsacien.
– Tais-toi. Tu n’entends pas ? »
L’autre n’entendait rien.
« Donne-moi ta place. Je suis trop près de lui. C’est un peu ton tour. »
Ils changèrent de tabouret. La partie recommença, mais, au bout de quelques minutes, les lèvres de l’Alsacien se mirent à trembler et de grosses larmes glissèrent le long de son nez. Il se leva, se recula de la couchette, et alors n’entendit plus…
Les deux hommes se regardèrent. Une musique était montée du fond de chacun d’eux. Ils avaient entendu les voix de leur pays natal. Ils s’approchèrent alors du corps et le virent qui, à mesure qu’ils s’approchaient, paraissait vibrer doucement. Les sons venaient de lui. Comme un appareil étrange, le corps vibrant faisait entendre les voix aimées. Les deux hommes s’étant approchés en même temps, l’audition fut impossible, car l’Alsace et la Provence se mêlaient, mais l’Alsacien se tenant éloigné, Marius fut transporté, les yeux fermés, à Endoume, dans les faubourgs de Marseille.
Oui, il était bien dans la cuisine de sa maison. Le vieux, sa femme et le petit dînaient. Le petit ne voulait pas manger sa soupe ; alors, on entendit le bruit d’une gifle, et puis le robinet des larmes et les trépignements de l’enfant. Le vieux dit à Marie qu’elle est trop vive. Elle répond même grossièrement – il ne l’a jamais entendue parler ainsi à son père – qu’elle serait moins énervée si elle avait des nouvelles de son homme.
Voilà, c’est à cause de lui que le petit a reçu la tarte. Alors, Marius se lève, il n’en peut plus ; il sanglote plus que son fils et va s’accroupir dans l’angle de la cabine le plus éloigné de la couchette.
Avec des précautions d’ours alsacien, Hans s’approcha d’Erik. Courbé, le front dans ses mains, déjà accablé par ce qu’il allait entendre, il attendait. Sa grosse tignasse rousse brillait comme un chaudron. Il tournait le dos à Marius, car il n’aimait pas qu’on le vît pleurer et savait qu’il ne pourrait résister à cette montée pivotante du cœur aux paupières qui l’avait surpris tout à l’heure.
Ils étaient à table, eux aussi, du côté de Strasbourg, comme à Endoume. II entendait le bruit des cuillers contre les écuelles et aussi leur conversation. Sa mère, son père. Mais pourquoi sa femme ne parlait-elle pas ? Elle n’était sûrement pas à sa table. Où est-elle ? Partie ? Morte ? Elle lui a souvent dit, dans leurs moments de fâcherie, qu’elle en avait assez d’être la femme d’un marin et que si, un jour, il restait trop longtemps à lui donner de ses nouvelles, elle s’en irait avec un autre homme. Il sait qui il est, cet « autre homme » ! Alors, la vague monte… monte… Les larmes, il peut les cacher bien qu’elles glissent entre ses doigts. Elles vont s’écraser sur le plancher entre ses pieds nus. Mais ce qu’il ne peut pas retenir, c’est le mouvement de ses épaules qui, contre sa volonté, se mettent à bouger.
Il regarde furtivement Marius, Celui-ci a l’air de dormir ; le visage posé à plat sur les épaules, il brille comme s’il lui avait plu dessus. Il n’a pas honte de pleurer, lui, le Marseillais, la bouche ouverte comme pour boire une ondée de souvenirs et de douleurs !…
Alors, doucement, Hans se lève, approche ses lèvres de l’oreille de la statue magique et dit doucement : « Où est Delphine ? » La conversation continue toujours autour de la table… « Bientôt, dit Hans, ils iront se coucher et j’entendrai s’ils lui disent bonsoir. »
Mais on frappe à la porte. C’est la relevée. Hans s’éloigne du corps d’Erik. Il remarque que, du lobe de l’oreille à la lèvre, il y a comme une longue fêlure.
Il n’aurait pas dû lui parler. Non, il n’aurait pas dû…
*
Le capitaine, informé du singulier phénomène, eut une idée qui lui parut charitable mais qui, visiblement, lui était soufflée par le diable, car on ne peut pas nier que ce bateau est un cadeau que Dieu a donné au diable pour qu’il se divertisse. De temps en temps, ainsi, d’après Guïbert de Nogent (De vitra sua, III, ch. 21), l’abominable caméléon a droit à un jouet. Le dernier qui lui a été offert n’est pas encore cassé, je crois. Mais cela est une autre histoire !… Donc, le capitaine, en brave marin qu’il était, réunit son équipage et, après avoir expliqué – autant qu’il pouvait le faire – ce qui se passait dans la cabine du Danois, conclut en ces termes :
« Mes amis, pas besoin que je vous dise que nous sommes cuits. Au bout de nos peines, quoi ! Dans quelques heures, peut-être dans quelques minutes, nous allons faire le grand saut. De quelle manière ? Celui qui nous veut du mal a plus d’imagination que moi. Une puissance aimable nous permet d’entendre encore une fois les êtres qui nous sont chers. Nous allons donc tirer au sort et chacun passera un instant au chevet de notre infortuné camarade. Il recevra, ainsi, le dernier adieu de sa famille. Bien entendu, je passerai le dernier, mais, comme je suis seul au monde, ça n’a guère d’importance. Je n’ai d’affection que pour mon perroquet qui est en pension chez un marchand de violons du Havre, et c’est le seul perroquet au monde qui ne parle pas !… »
Un gros rire secoua son ventre, mais on sentait bien qu’il n’était pas sincère.
Il avait à la main un antique sablier.
« Voilà qui mesurera la durée de l’entretien, » dit-il.
On inscrivit des numéros sur des bouts de papier et, un à un, les hommes tirèrent au sort. À l’exclusion, bien entendu, de Marius et de Hans qui, d’ailleurs, en avaient assez entendu de la vie de la terre.
*
Le premier homme entra. Tous les yeux étaient fixés sur le sablier. Quand le temps se fut écoulé, le capitaine frappa à la porte et l’homme sortit. Il avait l’air d’avoir reçu un grand coup sur la tarte. Ses yeux étaient sanglants et ses joues étaient vertes. Le second, lui, sortit en ricanant. On vit tout de suite qu’il était devenu fou. Le troisième n’attendit pas que son temps fût achevé ; il sortit en trombe et voulut étrangler le capitaine qui avait eu cette idée abominable.
Le brave homme essaya de fermer la porte de la cabine à clef, mais tous s’imaginaient que, pour eux, ce serait une dernière minute de joie. Le défilé était lamentable. Les hommes ne regardaient plus le sablier, mais cette porte maudite qui ne s’ouvrait que pour vomir une épave ; un corps vidé de son âme, quelque chose de plus abominable encore qu’un fantôme…
Vint le tour de celui qu’on appelait Musique parce qu’il les faisait danser au son de son accordéon. Lui, on n’avait jamais bien su exactement d’où il venait. Il sortit bien tranquillement de la cabine, une sorte de vague sourire aux lèvres.
« Dépêchez-vous, dit-il ; sans ça, vous n’entendrez plus rien.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Il a la tête toute fendue et ce qu’on entend est imperceptible. »
Il y avait encore dix hommes à passer. Ils se ruèrent dans la cabine de la statue magique et, sous la pression de tant d’âmes avides de connaître toute l’étendue de leur malheur, la fêlure de la joue d’Erik, qui s’était largement ouverte, éclata. La moitié gauche de la tête roula jusqu’à terre où elle se brisa en mille morceaux.
Ceux qui n’avaient pas eu leur part de douleur et d’oubli se jetèrent, la hache haute, sur ceux qui avaient eu le privilège d’entendre qu’ils n’étaient plus rien sur la terre.
Dans une ivresse indescriptible, les matelots enchantés s’entretuèrent et la mort voulut bien d’eux.
La Madregalla continua à errer sans fin sur les vagues enflammées de mes songes et j’ai la moitié de la tête d’Erik, là, sur ma table. Elle est en porcelaine du Danemark et, comme elle est creuse, j’y dépose, comme dans une coupe, mes porte-plumes et mes crayons.
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(André de Richaud, illustrations de La Bastie, in Les Étoiles, hebdomadaire de la pensée française, nouvelle série, quatrième année, n° 76, mardi 22 octobre 1946 ; ce conte, refusé par les Cahiers du Sud en 1937, avait néanmoins fait l’objet d’une adaptation radiophonique par Gabriel Germinet, diffusée sur Radio-Paris en avril 1938. Il a été repris dans le recueil posthume, Échec à la concierge, collection « L’Alambic, » Éditions de L’Arbre vengeur, 2012)
Le chemin sablonneux que nous suivions, mon ami Mège et moi, fit brusquement un coude. Nous étions arrivés. À nos pieds, sous la lueur rouge d’un soleil couchant d’octobre, qui incendiait la crête des vagues, nous aperçûmes les quelques cabanes de pêcheurs qui forment le hameau de Saint-Jean-de-la-Mer. Nous n’avions plus qu’à descendre parmi les ajoncs. Un vent frais, chargé de sel, nous soufflait au visage.
Le jour baissait quand nous arrivâmes chez le vieux père Guédric, qui devait nous loger. Avant d’entrer, je jetai un dernier regard sur la haute falaise qui domine le petit port. Les rayons pourpres remontaient lentement le long des grandes roches de granit : ils étaient arrivés au sommet, et j’aperçus tout à coup, dans cette clarté d’un rose farouche, une villa, de style oriental, avec un parc ; sur une terrasse dominant l’Océan, il me sembla voir une femme accoudée, vêtue de rouge…
Tout à coup, le rayon s’éteignit ; je ne distinguai plus que des formes indécises.
« Viens-tu manger la soupe, rêveur ? » me cria Mège.
*
Dans cette saison déjà froide et pluvieuse, j’étais venu à Saint-Jean-de-la-Mer pour y trouver le repos et la solitude. Cette vision passagère, cette image de femme un instant entrevue dans cette lueur d’apothéose, suffirent, le soir même, pour bouleverser tous mes projets. Je questionnai le vieux Guédric. Peu curieux et peu bavard, il ne savait pas grand-chose. La villa, longtemps déserte, était habitée, depuis une quinzaine de jours, par une dame qui vivait seule, avec deux vieilles servantes. Elle ne sortait jamais ; ni elle ni ses domestiques n’étaient encore descendus à Saint-Jean-de-la-Mer. On l’appelait la Dame Rouge, à cause de la couleur favorite de ses vêtements.
Je ne demandai pas si elle était belle. À quoi bon ? J’en étais sûr. À travers la distance de cinq cents mètres qui nous séparait, ne pouvant même distinguer ses traits, je l’avais devinée admirable et étrange, et je subissais déjà, comme par un effet magnétique, son charme impérieux et souverain.
Pendant toute la journée du lendemain, cette idée fixe m’obséda : la voir de près, lui parler.
Au soleil tombant, j’étais caché derrière une roche, à quelques pas de la terrasse, espérant qu’elle viendrait encore s’accouder à la balustrade pour regarder la mer. Mon attente ne fut pas trompée. Elle vint, éclairée par un soleil couchant plus sinistre et plus sanglant encore. Elle était vêtue d’un peignoir cachemire, couleur de sang. C’était une créole, une brune splendide, dans tout le merveilleux éclat de la maturité, le teint très pâle et très mat, la lèvre supérieure légèrement ombrée, les narines palpitantes, le regard de feu. En une seconde, j’étais ivre de passion, de folie : j’éprouvais la sensation poignante du vertige.
Derrière elle, dans les arbustes de la terrasse, j’entendis un pas qui faisait craquer les feuilles sèches. À ce moment, la dame m’aperçut :
« Bug ! » cria-t-elle en se retournant.
Les pas se rapprochèrent ; mais elle disparut aussitôt sous les branches, entraînant avec elle l’inconnu, sans lui laisser le temps de se montrer.
Je n’avais encore rien dit à Mège. Le soir, après notre souper frugal, je lui racontai tout. En savait-il plus long que le vieux pêcheur ? Était-ce un simple pressentiment ? ou plutôt l’effet de sa nature prudente et paisible ? Il chercha, mais bien inutilement, à me détourner de suivre cette aventure.
Bug ! quel était ce Bug ? Ce nom bizarre me hantait la cervelle. Jamais ce n’a été un nom de femme. Et si c’est un homme, c’est son amant, c’est mon rival, car je défie un homme, fût-ce mon ami Mège, de vivre un jour près de cette créature capiteuse sans lui appartenir tout entier.
Ce rival, je veux le connaître. Je veux le tuer en duel ou autrement, peu importe. Je le hais.
*
La terrasse dominait de tous côtés les rochers et la mer. Elle paraissait défier l’escalade. Le lendemain pourtant, au risque de me briser vingt fois les os, j’enjambai la balustrade et je me cachai dans un massif. Elle n’était pas venue au soleil couchant, et je ne pouvais pas supporter cette idée de rentrer sans l’avoir vue. J’attendis deux heures, avec un douloureux battement des tempes. La lune, toute rouge, montait derrière un sapin. Elle parut enfin, et passa lentement près de taillis où j’étais agenouillé. Elle était plus pâle encore que la veille, les yeux cernés d’un grand cercle bleuâtre ; comme brisée par la volupté.
Je m’élançai et lui barrai le chemin. Je voulus parler, mais les mots restèrent dans ma gorge. Je tendis les bras vers elle.
Elle me regarda en face. Ses yeux étincelaient, non pas de mépris, mais d’un profond, d’un amer dégoût. Elle me saisit le bras, et me fit marcher inerte, stupéfait, jusqu’à dix pas d’une petite porte, à l’angle d’un des murs du jardin. J’entendis alors sa voix chaude, un peu rauque :
« Sortez ! dit-elle, et si vous revenez jamais, il y va de votre vie. »
Son geste d’impératrice me désignait la porte. J’obéis et fis quelque pas, chancelant.
À côté de la petite porte, il y avait un pavillon, avec une fenêtre au rez-de-chaussée. Comme je passais sous cette fenêtre, je sentis brusquement une main s’abattre sur ma tête, et m’arracher mon chapeau avec une poignée de cheveux. Le volet se referma brusquement, et derrière retentit un rire satanique, bizarre, un rire qui me parut n’avoir rien d’humain.
« Bug ! » cria la Dame Rouge. Le rieur se tut.
Elle avait toujours son bras tendu vers la porte, avec une autorité contre laquelle je me sentais impuissant.
Cette étrange et mauvaise plaisanterie m’avait épouvanté. La clef était dans la serrure. J’ouvris, et me trouvai dans la campagne. La porte se referma derrière moi et j’entendis crier des verrous.
*
La nuit suivante, vous pensez bien que j’étais dans le parc. On m’avait menacé de mort. Qu’est-ce qu’une pareille menace quand on est sous l’obsession d’une idée fixe ? Toute la journée, j’avais eu la fièvre.
Il tombait un brouillard glacial, pénétrant. Le parc était désert. J’avançais à tâtons, me heurtant aux arbres, quand j’aperçus de la lumière à la fenêtre du petit pavillon. Deux ombres se dessinaient sur un rideau. Malgré leurs contours un peu confus, elles me parurent n’avoir aucun vêtement. L’une d’elles était évidemment la Dame Rouge ; l’autre, c’était ce mystérieux rival. Leur pantomime était malheureusement trop claire. Mais une lourde draperie tomba derrière les vitres. Je ne distinguai plus rien.
J’avançai et gravis le petit perron, marchant sur la pointe des pieds. Je me trouvais dans un vestibule dallé de noir. Une lampe, dans la chambre voisine, projetait sa lueur à travers une portière couleur de sang. Je n’avais qu’à soulever cette portière. J’allais donc savoir enfin ! Des paroles entrecoupées arrivaient jusqu’à moi. « Bug !… Bug !… » répétait la femme avec des inflexions caressantes. Je ne distinguais pas bien la voix de l’homme : je n’entendais que des exclamations confuses.
Tout à coup éclata dans la nuit ce rire strident, terrible, qui m’avait déjà glacé. J’étais à deux pas de la portière rouge. Elle se souleva brusquement. Je n’eus pas le temps d’apercevoir mon agresseur. Deux mains vigoureuses me saisirent à la gorge, et je tombai à la renverse, la tête sur les dalles.
*
Il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux. Je me trouvais dans mon lit, chez le père Guédric. Mège était à mon chevet.
« Que s’est-il passé ? » dis-je d’une voix éteinte.
J’éprouvais encore une douloureuse sensation d’étranglement.
« Il est sauvé ! s’écria Mège. Ah ! mon pauvre ami, tu l’as échappé belle. »
Mes souvenirs se reformaient peu à peu.
« Eh bien, tu sais maintenant quel était ce mystérieux inconnu ?
– Non. Je ne l’ai pas vu. Je sais seulement qu’il a une poigne solide.
– Je l’ai tué, dit Mège. J’étais inquiet. Je t’avais suivi, avec un pistolet chargé. Je n’ai eu que le temps de casser la tête à ton assassin. La Dame Rouge a quitté le pays cette nuit même. »
Et comme j’ouvrais des yeux égarés :
« Tu veux absolument connaître ton rival ? J’ai là son portrait. »
Il ouvrit un livre d’histoire naturelle et, sous une hideuse figure qu’il me désignait, je lus avec horreur :
GORILLE DU GABON
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(Carnioli, « Histoires étranges, » in Gil Blas, deuxième année, n° 260, mercredi 4 août 1880. Félix Vallotton, « Femme drapée de rouge tenant une cigarette, » huile sur toile, 1922)
À Ferney, chez M. de Voltaire. – L’éternel malade, frileusement enveloppé, se plaignait fort, ce jour-là, et était de méchante humeur, se déclarant incapable de travail : il n’avait, en effet, écrit dans sa matinée que dix lettres, dont une en italien et une en latin, à des hommes illustres de tous les points de l’Europe, quinze pages d’une virulente apostrophe aux magistrats de Genève, qui interdisaient chez eux le théâtre, trois scènes de Nanine, un grand chapitre d’histoire et une épître en vers. Il pleuvait ; à travers les vitres brouillées, les arbres les plus proches du parc disparaissaient sous la brume.
L’Anglais Thomas Parnell, l’auteur de la Création de la femme et de la Veillée de Vénus qui, depuis une semaine, recevait l’hospitalité au château – une hospitalité quelquefois un peu tyrannique – se faisait tout petit dans son coin pour laisser le philosophe épancher librement sa bile, car il était le meilleur homme du monde.
« Monsieur l’archidiacre de Clogher, dit Voltaire, s’amusant à donner à son hôte un titre dont l’excellent Parnell ne se piquait guère, il paraît que vous avez beaucoup voyagé. Dites-nous quel est le pays dont vous avez rapporté les plus singuliers souvenirs.
– Monsieur de Voltaire, vous avez bien plus d’imagination que je n’ai de mémoire, et tout risquerait de vous paraître fade.
– Monsieur Parnell, ceci ressemble fort à une défaite, et je ne l’admets point. Vous êtes le citoyen du globe qui savez le plus de choses extraordinaires. C’est d’extraordinaire que j’ai besoin aujourd’hui. Il m’en faut. Donnez-m’en.
– Je serai véridique, au moins, je le promets, dit Parnell, et je ne me permettrai point, même si je semble verser dans la bizarrerie, la moindre inexactitude… »
Et, s’éloignant un peu du feu que Mme Denis avait fait allumer, bien que la température fût douce encore, installant sa robuste et bien portante personne dans un fauteuil d’où il dominait presque de la moitié du corps la grêle silhouette du grand homme, il commença :
« Oui, vraiment, le pays le plus étrange qu’il m’ait été donné de parcourir est précisément celui où je suis demeuré le plus longtemps de ma vie. Figurez-vous qu’il n’a ni terre, ni arbres, ni fleurs, ni ciel. Les habitants, qui n’ont que quelques pouces de hauteur, s’accommodent d’un sol, en manière de plancher, qui est soigneusement établi dans tout le royaume…
– Monsieur Parnell, s’écria Mme Denis, vous vous moquez !
– J’ai juré de ne pas mentir, madame.
– Laissez-le aller, » dit Voltaire.
Et Parnell continua :
« Ils ne grandissent pas. Ils restent tels qu’ils naissent. Bien que tout pygmées, ceux qui sont un peu plus hauts que les autres révèlent presque toujours ainsi leur professions : ils sont docteurs, juristes, théologiens.
Ils ont la peau de diverses couleurs, souvent d’après les castes qui se sont formées dans leurs États. Sauf leur poitrine, qui est blanche, on chercherait en vain parmi eux ce teint uniforme par lequel se distingue une race. Quelques-uns d’entre eux, par ostentation, se teignent en or une partie de leurs corps : ce n’est pas pourtant, dans le pays dont je parle, un vrai signe de richesse.
Ils s’habillent de peaux de bêtes, longuement et soigneusement travaillées ; mais, ce qui est piquant, c’est la façon dont ils prennent possession de leur vêtement, qu’ils gardent généralement jusqu’au terme de leur existence, ceux qui en changent étant extrêmement rares. Ailleurs, on ajuste les habits à celui qui doit les porter et on les recoupe s’ils ne sont pas bien. Là, ce sont les enfants que l’on coupe pour les amener à proportion des habits. Ils ne protestent pas contre ce système, si barbare semble-t-il, tant il est vrai que l’habitude est tout !
Les citoyens de cette contrée curieuse (du moins, peut-être, la trouvez-vous déjà telle) ne dépensent rien pour leur nourriture, par la raison qu’ils n’ont pas besoin de manger. Ils vivent vraiment de l’air et du temps qui, cependant, leur est parfois dangereux. Ils sont extrêmement casaniers : au demeurant, l’exemple de ceux qui, de gré ou de force, ont voyagé et se sont presque toujours perdus en route est là pour intimider les autres. Ils se plaisent en leurs maisons, qui sont élevées de plusieurs étages, et ils aiment fort à se recouvrir d’une sorte de poussière particulière à leur cité. On en voit qui prennent bien garde de ne pas la secouer, et vous croirez à peine que, dans ce pays, c’est un signe de noblesse, ne fût-elle pas de très bon aloi. Celui d’entre eux qui est resté immobile pendant des siècles a droit au titre de « très vénérable. »
Tous ne prétendent pas à cette dignité ; cependant, il en est de remuants, de fort ouverts, prêts à conter leur histoire au premier venu, à révéler même leurs secrets ou, fort précieusement pour l’étranger, à se rendre utiles. Ils offrent une variété infinie de caractères et de tempéraments, jusque dans la même famille.
Ils mentent parfois, d’ailleurs, malicieusement, et vous ne pouvez complètement vous fier à eux. C’est là une des difficultés du commerce que l’on entretient avec ce peuple. Ce sont, précisément, souvent ceux qui ont l’air le plus grave qui, par leur mine, inspireraient confiance, qui content les plus absurdes sornettes et s’entendent le mieux à surprendre votre religion.
On croirait, à les voir au premier aspect, qu’ils font entre eux bon ménage ; nulle part, cependant, il n’y a plus de divisions qui peuvent amener de longues calamités. Hélas ! combien sont rares, partout, ceux qui pratiquent cette belle vertu de la tolérance ! Ils prétendent, dans leur gouvernement, à une hiérarchie compliquée, sur laquelle ils ne s’entendent pas depuis qu’ils existent. Ils sont férus de gloire, fort vaniteux, et, ce qui semble une contradiction, il en est parmi eux qui n’ont pas de nom et cachent soigneusement leur origine.
Il n’y a pas de durée normale à assigner à leur existence. Certains vivent des siècles, d’autres meurent dès leur naissance. D’autres encore se reproduisent eux-mêmes sous des formes un peu différentes de la première, sans qu’ils aient eu besoin des mystères de l’amour.
– Oh ! monsieur Parnell, interrompit Mme Denis, vous abusez des hâbleries permises aux voyageurs !
– Point. Et je n’ai pas tout dit. Je citerai les habitants du très réel pays qui nous occupe comme offrant (car ils ont aussi des vertus) un beau modèle de solidarité. Ils ont quelquefois dix, douze ou vingt frères : si l’un d’eux vient à disparaître, ils se considèrent comme déshonorés ; c’est parfois fort injuste, mais à partir de ce moment, ils ne peuvent plus tenir aucun rang dans leur société.
« Vérité en deçà, erreur au-delà ! » La prison, chez nous, est un châtiment. Par un trait essentiellement contraire, elle est recherchée chez eux : il est vrai qu’elle est en verre. Ils l’ambitionnent comme un honneur. C’est une de leurs façons d’appeler sur eux l’admiration.
Je vous ai dit qu’ils étaient volontiers sociables : ils vivent en colonies, quelquefois très éloignées les unes des autres ; les unes très nombreuses, où les natures vulgaires se coudoient ; les autres composant une élite, habituée aux égards et les exigeant sous peine, dans sa délicatesse, de se miner, de se détruire, de tomber en poudre.
Nous n’avons qu’une façon de mourir ; ils en ont plusieurs. Les uns, renonçant à la vie, se couchent, résignés, en tas, attendant leur fin en commun ; les autres se divisent, se désagrègent, voient leurs éléments se dissoudre ; d’autres encore brusquent les choses, terminent leur existence dans le feu, et il s’exhale de leur être une fumée blanche. Cela est pour leur corps. Pour la partie spirituelle, tous ne sont pas doués d’une âme immortelle. Il en est de lourds et de grossiers, qui n’ont aucun principe supérieur ; il en est au contraire d’une essence indestructible et qui se communiquent victorieusement à leurs descendants : c’est là, en ce pays, la véritable aristocratie. Dans cette merveilleuse contrée…
– Monsieur Parnell, interrompit Voltaire, je ne l’ignore point, cette contrée…
– Comment ! s’écria Mme Denis, vous avez vécu parmi de tels monstres ?
– Et j’y vis tous les jours… Les habitants de cette nation, ce sont les livres de nos bibliothèques… Vous posez bien les énigmes, monsieur ; mais, je suis un vieux singe et je sais les résoudre ! »
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(Paul Ginisty, in Le Journal du dimanche, revue hebdomadaire illustrée, soixante-et-unième année, n° 3431, dimanche 10 mars 1907 ; in L’Actualité, supplément illustré du Bon Citoyen de Tarare et du Rhône, huitième année, n° 373, dimanche 10 mars 1907 ; in Havre-Éclair illustré, journal d’actualités hebdomadaire, n° 373, dimanche 10 mars 1907. « Dr. Syntax with a blue stocking beauty, » caricature de Thomas Rowlandson, 1821 ; « Voltaire et le prêtre, » gravure de Joseph Lante, 1764)
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(Édouard Peisson, illustré par Jacques Mora, in Jean-Bart, journal illustré des jeunes, n° 9, jeudi 27 février 1947. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir. Sur le même thème, voir « Le Songe du docteur Wolpacq » de Nonce Casanova, déjà publié sur ce site)
HENRY BIDOU : LE VOYAGE D’EDGAR
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Le Voyage d’Edgar (1), de M. Peisson, est une lecture pour laquelle il faut se refaire d’abord une âme de treize ans. Mais ce n’est pas là un si grand effort. Il faut retrouver le goût des aventures pathétiques, ne pas trop s’occuper des vraisemblances, appartenir à la page qu’on lit et suivre avec sympathie un adolescent persécuté, mais plein de cœur, au milieu de périls toujours renaissants. Je ne saurais donner cette sorte de livres comme un modèle de la bonne littérature, mais il faut avouer qu’on lit celui-ci avec beaucoup de plaisir. Ajoutez que l’auteur a un don d’écrivain qui est de premier ordre, qu’il connaît les choses de la mer comme Fenimore Cooper et la géographie comme Jules Verne, et si vous rencontrez une page un peu scolaire, qu’il aura mise là pour l’instruction de ses jeunes auditeurs, faites-en votre profit.
Le personnage est, comme de juste, un enfant. Il a huit ans au début du livre. Il se nomme Edgar Legrand et il vit, avec sa mère, dans une petite maison sur la pointe orientale de la rade de Marseille : côte basse, brûlée et éventée, ligne de rochers blancs, plage de galets. Le père, charpentier de marine, est toujours absent. Edgar est un enfant curieux et intelligent. Comme il boite, il ne peut aller à l’école, trop éloignée, et sa mère lui a appris à lire et à compter. La plupart du temps, l’enfant vagabonde sur la côte sauvage, témoin des jeux terribles de la mer et du vent. « Lutter contre le vent le rendait joyeux. Accroupi, il levait la tête pour être giflé par lui. Par moments, il ne pouvait plus respirer. Par moments, l’eau, le vent et la poussière formaient devant ses yeux un rideau si épais qu’il n’y voyait pas à deux mètres devant lui. Jamais l’odeur de la mer n’avait été si forte ; elle le pénétrait, elle emplissait sa poitrine. Pour libérer la joie qui était en lui, parfois il criait, mais le bruit du vent et des lames était si grand qu’il n’entendait pas ses propres cris. » Il vit dans une tempête un petit voilier se briser sur une île, et eut la fièvre.
Edgar avait dix ans quand sa mère mourut. On le mit dans un internat, sur les collines qui dominent l’Huveanne, dirigé par M. Cric. C’était un homme à redingote, éternellement pareil à lui-même : on eût pu croire qu’on le rangeait le soir dans un placard d’où il sortait le matin, épousseté. Edgar en eut si peur qu’il s’enfuit sur-le-champ. Le soir même, il était rattrapé. Celui qui le ramena était un nègre, Sam, cuisinier pour le moment dans l’internat, mais, de son métier, navigateur. Et Sam devint l’ami de l’enfant. Quant au père, il naviguait toujours. Il était maintenant embarqué sur l’Aventure, dans les eaux du Grœnland. Cette dernière campagne devait l’enrichir assez pour lui permettre de vivre avec son fils. Mais un jour, on retrouva l’épave de l’Aventure. De l’équipage, pas de nouvelles. Edgar ne pouvait penser que son père fût mort. Et il rêvait d’aller à sa recherche.
Quand Sam, las d’être cuisinier à terre, dut se rembarquer sur le Neptune, l’internat devint intolérable à Edgar, qui, s’échappant une seconde fois, arriva par la route à Marseille. De telles évasions la nuit, au milieu de mille terreurs (car Edgar est un mélange de poltronnerie et de courage), feront battre le cœur des lecteurs. L’enfant, arrivé enfin au Vieux-Port, se cache dans la carcasse d’un bateau abandonné. Or, ce bateau est habité par un vagabond, assez bon homme, qui conduit Edgar en secret jusqu’au Neptune et le fait cacher dans une embarcation. Alors commence la partie héroïque du roman. Quand le Neptune a pris la mer, Edgar sort de sa cachette, erre dans le bateau, se réfugie dans un coffre de la salle à manger, dérobe une carafe d’eau et des vivres, vol mystérieux dont le steward reste ahuri, s’endort enfin sur un canapé et se fait prendre.
Le commandant du bateau n’est pas méchant, non plus qu’aucun personnage du livre. Et que ne ferait-on pas pour le fils d’un navigateur disparu en mer ? Edgar apprend avec stupeur que Sam n’est pas à bord. Nous saurons plus tard pourquoi. Le bon nègre s’est grisé et a fini par se faire embarquer sur un autre bateau. Mais cette déconvenue est bien compensée par la gentillesse de l’équipage. Seulement, comme on touche au Havre, il va bien falloir remettre le fugitif au commissaire de police. On cherche Edgar : il est introuvable. Et le lendemain, M. Aymon, professeur d’histoire naturelle au lycée du Havre, qui attendait une caisse de pièces de collection envoyées d’Égypte, a la stupeur de trouver dans cette caisse un enfant évanoui.
Le professeur est, lui aussi, un brave homme, et sa gouvernante n’a pas moins bon cœur. Ils se prennent d’affection pour cet hôte imprévu. Mais il faut bien faire les démarches exigées par la loi, et voici que M. Cric redemande son pensionnaire. Qu’à cela ne tienne ! Edgar s’évadera pour la quatrième fois. Il a écrit à Sam à une certaine adresse, à Londres. Ô merveille ! Sam est justement au Havre, à bord du Nuage Volant. L’histoire du Nuage Volant mérite d’être contée, d’autant plus qu’avec elle le merveilleux s’introduit dans le roman d’aventures. Quarante ans avant le moment où nous sommes parvenus, par une nuit de tempête, un enfant de deux ans, vêtu de fourrures et qui ne savait pas encore parler, vint frapper à la porte du médecin du Havre-Aubert, dans une des îles qui sont à l’entrée du Saint-Laurent. Le médecin recueillit ce mystérieux enfant qu’il nomma Sylvestre Tousseul. Sylvestre semblait reconnaître la mer plutôt que l’apprendre. Devenu grand, avec 2 000 livres qu’il avait dans un portefeuille quand il arriva chez le médecin, il fit construire une goélette à double membrure pour résister aux glaces, le Nuage Volant, et devint un des meilleurs capitaines du Nord. Mais un jour, une malédiction tomba sur le Nuage Volant. Dans la folie qui accompagne un hivernage polaire, deux matelots furent assassinés par leurs camarades. Et voici l’horreur des horreurs. Les deux morts revenaient tous les soirs partager le repas du bord et coucher dans leurs lits. Le matin, ils avaient disparu. Ce retour quotidien des fantômes a rendu les meurtriers presque fous. Nul ne parle plus ; le bâtiment, négligé, est au moment de tomber en pièces. Il ne peut plus rentrer au Havre-Aubert ; quand il va pénétrer dans le détroit de Belle-Isle, les morts saisissent la barre et le ramènent dans l’Atlantique. Tel est l’étrange navire sur lequel Sam s’est embarqué et sur lequel Edgar obtient de s’embarquer aussi.
Voilà donc le roman transporté, avec tous ses personnages, dans le Grand Nord. Le père d’Edgar, qui a échappé au naufrage de l’Aventure, a rencontré des chasseurs sur la côte du Grœnland ; le Nuage Volant, le navire maudit, après mille péripéties, à demi-incendié, n’ayant plus que sa misaine, abandonné par presque tout son équipage, vient jeter l’ancre dans le même fjord. Et Edgar retrouve ainsi son père, ce qui achève le volume. L’abondance et le pittoresque des épisodes, la variété des décors, le défilé sans fin des figures, la multitude des faits, des légendes, des récits, des informations, – il y a jusqu’à un petit traité de la reproduction des anguilles, – la terreur, l’émotion poignante, tout concourt à faire aimer cet ensemble de romans emboîtés l’un dans l’autre, et qu’il faut seulement lire avec simplicité.
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(1) Grasset.
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(Henry Bidou, « Le Mouvement littéraire, » in Revue de Paris, quarante-sixième année, n° 4, 15 février 1939)
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(André Billy, « Les Livres de la semaine, » in L’Œuvre, n° 8450, dimanche 20 novembre 1938)
LITTÉRATURE LÉGENDAIRE – MYTHOLOGIE – HISTOIRE NATURELLE.
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LES SIRÈNES
(APPENDICE (1) À L’HISTOIRE DE LA FIANCÉE AUX CHEVEUX D’OR)
I
Miramos sobre las aguas,
Nunca hasta ahora descubiertos.
CALDERON DE LA BARCA (El golfo de las Sirenas)
Les sirènes de l’antiquité sont reléguées aujourd’hui dans le Dictionnaire de la Fable avec les néréides, les océanides, les naïades et toutes les nymphes mythologiques qui peuplaient jadis la mer, les fleuves, les eaux, etc.
En histoire naturelle, la sirène est un reptile batracien, de la famille des urodelles, reconnaissable par des caractères particuliers et surtout par une queue qui la distingue des crapauds, des pipas, des rainettes, des grenouilles et autres reptiles sans queue.
Mais existe-t-il un être amphibie de la taille de l’homme, à peu près conformé comme lui, sauf les modifications qui lui permettraient de respirer à volonté ou dans l’eau avec des branchies, ou dans l’air avec des poumons ?
Plusieurs voyageurs affirment l’existence de ces hommes-poissons et de ces femmes-poissons que les langues du Nord appellent merman et mermaid. (2)
En 1430, la mer ayant rompu les digues de la Hollande, quelques jeunes filles d’Edam, ville de la Finlande occidentale, trouvèrent une sirène engagée dans la vase, l’emmenèrent dans leur bateau, l’habillèrent comme elles et lui apprirent à filer. Cette sirène se nourrissait comme une créature ordinaire, mais elle ne parlait pas. On la conduisit à Harlem, où elle vécut deux ou trois ans et acquit quelque connaissance de Dieu ; elle ne passait du moins jamais devant un crucifix sans faire le signe de la croix ; mais elle manifesta toujours, dit Parival (Délices de la Hollande), une grande inclination pour l’eau. La date de 1430 est déjà bien ancienne, malheureusement, pour vérifier si tout ce que dit Parival est exact.
En 1531, on fit présent à Sigismond, roi de Pologne, d’une sirène prise dans la Baltique ; mais elle ne vécut que trois jours.
En 1560, des pêcheurs de la côte de Ceylan prirent d’un seul coup de filet sept sirènes mâles et sept femelles. Dimas Bosquo, chirurgien du vice-roi de Goa, disséqua et puis empailla quelques-unes de ces créatures amphibies, qu’il trouva anatomiquement conformes à l’espèce humaine. Le fait de la pêche et de la dissection est cité dans l’Histoire de la Compagnie de Jésus, t. IV.
En 1610, le capitaine Richard Whitbourne vit une sirène vivante dans le port de Saint-Jean, à Terre-Neuve : « Surprenante créature, qui nagea vers moi avec un gracieux sourire ; – en tout semblable à une femme par le visage, les yeux, le nez, la bouche, le menton, le cou, les oreilles et le front. » Le capitaine Richard Whitbourne a publié la relation de ses voyages, qu’il atteste véridiques d’un bout à l’autre. On peut commencer à douter.
En 1671, une sirène fut aperçue près du grand rocher appelé le Diamant, sur la côte de la Martinique : ceux qui la virent en déposèrent la description chez un notaire de l’île ; ils affirmaient qu’entre autres signes de vie donnés par la sirène, elle avait essuyé son visage avec ses mains ou ses mains sur son visage, et qu’elle avait éternué. Les témoins étaient deux Français et quatre nègres.
En 1725, selon les Mémoires de Trévoux, t. IV, p. 1902, plus de trente personnes, à bord d’un navire commandé par le capitaine Olivier Morin, mouillé dans la rade de Brest, virent un homme marin qui ne différait de l’homme ordinaire que par des espèces de petites nageoires ou membranes entre les doigts de la main comme les pattes de canard. Cet homme marin prit la figure de l’avant du navire pour une femme et vint l’embrasser ; dépité sans doute de sa méprise, pour narguer à son tour l’équipage, il se dressa un peu dans l’eau et affecta de se débarrasser de ses excréments. Le contremaître voulut le harponner comme une baleine, mais il eut peur tout à coup que ce ne fût le spectre d’un de ses camarades qui s’était noyé la veille : le harpon lui tomba des mains.
En 1737, les journaux du temps disent qu’on montrait une sirène pour de l’argent à Exeter. De nos jours, l’Américain Barnum nous a appris à nous défier des phénomènes montrés au son du tambour et pour de l’argent. (3)
En septembre 1749, une sirène se laissa pêcher à Nikoping, dans le Jutland. Pontoppidan n’a pas oublié les sirènes dans son Essai sur l’histoire naturelle de la Norwège. Malheureusement, les fables de Pontoppidan sur le serpent marin qui a plus de cinq cents pieds de long, et sur le kraken, polype qui a plus d’une demi-lieue de circonférence, rendent un peu suspectes les sirènes de ces parages.
En 1750, les Parisiens furent favorisés, à la foire de Saint-Germain, du spectacle d’une sirène vivante. On la nourrissait de pain et de petits poissons dans un baquet où elle nageait avec beaucoup de volupté. Exposer aux badauds, pour quelques sous, Mélusine ou Viviane ! la fée du lac à côté de l’âne savant ou du lapin à deux têtes !… Quelle profanation ! Deux ans auparavant, on avait vu deux sirènes à la même foire, mais mortes et empaillées.
En 1761, s’il faut en croire le Mercure de France de 1762 , deux jeunes filles de l’île de Noirmoutiers surprirent une sirène dans une grotte. « Elle avait les seins très développés, le nez plat et une queue de poisson avec une espèce de pied au bout. » Il est fâcheux que nous n’ayons pas l’avis des savants du temps sur cette sirène, qui avait de la barbe, au dire des deux jeunes filles.
Il est temps de nous rapprocher des témoignages contemporains pour prouver, s’il est possible, que la race des sirènes existe encore.
Le 22 janvier 1809, la fille d’un vénérable ministre de Reay, en Écosse, aperçut une sirène. Cette sirène fut décrite par elle très exactement, dans une lettre signée. On mit en doute le récit de la jeune Écossaise ; mais un témoin vint à son secours : la même sirène avait déjà été vue au même lieu par un maître d’école, M. W. Munro, qui confirma par écrit la déclaration d’Elizabeth Mackay.
Deux ans plus tard, une sirène se montra de nouveau, sur la côte de Kintyre, à Catherine Loynachan et à John Mac-Isaac. Quoique M. Hogg, le berger-poète, ait cherché en vain les sirènes sur ces côtes, la déposition de Catherine et de John a toute l’authenticité que peut lui donner le visa du ministre de Campbell-Town et celui de l’intendant des Maclean à Mull.
Depuis longtemps toutefois, si les sirènes se laissaient encore voir, elles ne se laissaient plus prendre, lorsqu’en 1823 on en apporta une vivante à Londres. Tous les savants anglais la visitèrent, et les journaux analysèrent leur jugement sur cette créature amphibie. Il était question de la marier, dotée par la Société royale, qui en voulait perpétuer la race sur terre. Un fils de famille, ruiné par ses folles dépenses dans les tavernes et comme membre du club des Beefsteaks, s’était offert pour l’expérience, lorsque la fille de l’eau cessa de vivre. Un mauvais plaisant prétendit que cette fille de l’eau était morte de peur d’être la femme d’un ivrogne.
Malgré tous ces extraits de voyages et de rapports que nous venons de copier ou d’analyser fidèlement, aujourd’hui les sirènes des voyageurs pourraient bien, en France, n’être que des monstres : les monstres sont un genre à la mode ; et si quelque tempête jetait une sirène sur nos côtes, elle reviendrait de droit au scalpel des anatomistes.
II
La poésie et le roman du moyen âge avaient accepté la sirène de la Grèce et de Rome, sans trop altérer ses attributs. Les superstitions locales, comme le roman et la poésie, mettent généralement la sirène au rang des fées.
Les sirènes de la superstition populaire apparaissent plus souvent dans le Nord que dans le Midi. Cependant, nous avons aussi nos sirènes dans la riante mer Méditerranée ; nous en avons dans les eaux du Rhône. C’étaient des tritons et des sirènes certainement que ces dracs (4) dont parle le maréchal du royaume d’Arles, Gervais de Tilbury (Otia imperialia), et qui viennent de fournir le sujet d’un drame fantastique à George Sand.
« Les dracs du Rhône, dit le grave maréchal, prennent communément la figure humaine et se glissent parmi les habitants d’Arles jusque sur la place du marché. Quelquefois, ils flottent le long du fleuve, sous la forme de coupes ou de bagues d’or, et attirent les femmes et les enfants pendant qu’ils se baignent. Lorsque ces baigneurs veulent s’emparer de ces objets précieux, qu’une vague perfide semble mettre sous leur main, le drac les saisit eux-mêmes et les entraîne jusqu’au fond de l’eau, dans un flot tourbillonnant. C’est ce qui arrive surtout aux nourrices, que les dracs recherchent pour leur faire allaiter leurs propres enfants. Les femmes ainsi enlevées par les dracs sont assez souvent rendues à leur famille au bout de sept années. Quelques-unes racontent comment elles ont vécu avec les dracs dans de vastes palais aquatiques.
J’ai connu une de ces femmes qui fut prise par les dracs, pendant qu’elle lavait sa lessive sur les bords du Rhône. En voulant attraper un vase en bois, qui passait à la portée de sa main, elle s’était laissé entraîner au fond de l’eau, où un drac la força de donner le sein à sa progéniture. Sept années s’étant écoulées, elle reparut saine et sauve ; mais son mari et sa famille avaient peine à la reconnaître.
Cette femme racontait des choses merveilleuses de son séjour parmi les dracs. On lui avait donné à manger du pâté d’anguilles. Il lui arriva de se frotter un œil avec ses doigts qui étaient enduits de la graisse de ce pâté et, depuis ce temps-là, elle avait le don de la vision complète de tout ce qui se passait sous l’eau.
Un jour, c’était trois ans après son retour dans sa famille, se trouvant à Beaucaire, elle y rencontra le drac dont elle avait nourri l’enfant. L’ayant reconnu, elle lui demanda des nouvelles de sa femme et de son fils ; à quoi le drac répondit : « De quel œil me voyez-vous ? » La nourrice lui montra l’œil gauche. À l’instant même, le drac le lui creva avec son doigt, et il se perdit dans la foule. » (5)
En opposition à cette légende, en voici une autre, traduite du shetlandais, où c’est la sirène qui est enlevée de son élément, et qui se conduit à peu près comme « la chatte métamorphosée en femme. »
LA SIRÈNE AUX DEUX MARIS
Un soir d’été, par un beau clair de lune qui éclairait au loin la plage sablonneuse de la baie d’Unst, un jeune homme se promenait en respirant l’air frais et pur. À quelque distance, il aperçut devant lui une bande d’habitants de la mer, qui dansaient joyeusement sur le sable. Non loin d’eux étaient plusieurs peaux de phoques ou veaux marins.
Lorsque le jeune homme s’approcha des danseurs, son apparition troubla la fête, et ils coururent à leurs vêtements, puis se plongèrent dans la mer, sous la forme de phoques ; mais le Shetlandais s’aperçut qu’ils avaient oublié une peau ; il la ramassa bien vite pour aller la cacher chez lui, puis revint au rivage.
Là, il rencontra la plus jolie fille qu’il eût jamais vue ; elle allait et venait, pleurant et se lamentant, parce qu’elle avait perdu sa robe de veau marin, sans laquelle, hélas ! elle ne pouvait espérer rejoindre sa famille et ses amis sous les eaux.
« Malheureuse que je suis ! s’écriait-elle, me voilà forcée de rester, malgré moi, parmi les habitants de ce monde desséché par le soleil. »
La pauvre fille pleurait tant, que le Shetlandais en fut touché ; il l’aborda pour lui offrir des consolations ; mais tout ce qu’il put lui dire fut inutile. Elle le suppliait avec douleur de lui rendre sa robe. Hélas ! plus elle pleurait, plus elle lui semblait belle. Son cœur s’endurcit à ses plaintes ; il lui représenta l’impossibilité de son retour ; il lui dit que sa famille sous l’eau finirait par l’oublier, et il conclut son discours par l’offre de sa main, de son cœur et de sa fortune.
La fille de la mer, voyant qu’elle n’avait pas d’autre alternative, consentit à être sa femme. Ils furent mariés, vécurent ensemble dix ans et eurent plusieurs enfants qui ne conservèrent aucun vestige de leur origine maritime, excepté pourtant un léger réseau entre les doigts et une courbure des deux mains, qui les faisaient ressembler aux pattes du phoque ou veau marin. Ces traits caractéristiques distinguent encore aujourd’hui les descendants de cette famille.
L’amour du Shetlandais pour sa femme était extrême ; mais elle ne payait que d’un froid retour cette tendre affection. Elle s’échappait souvent seule de la maison et courait sur le sable de la plage. Là, à un signal donné, un énorme phoque sortait de l’eau et s’entretenait avec elle dans une langue inconnue. Elle revenait toujours pensive et mélancolique de ces rendez-vous.
Ainsi s’écoulèrent maintes années. Tout espoir était à peu près perdu pour elle de quitter notre monde aride, abandonné des eaux, lorsqu’un jour un de ses enfants, qui jouait derrière une meule de blé, découvrit une peau de phoque ou veau marin. (6) Ravi de sa trouvaille, l’enfant courut, tout essoufflé, la montrer à sa mère, dont les yeux brillèrent, à cette vue, d’un vif sentiment de joie : c’était sa robe, sa robe des eaux, qui lui avait coûté tant de larmes.
En possession de ce trésor, elle jouissait déjà par anticipation de sa liberté ; elle se disait qu’elle pourrait enfin revoir ses amis de la mer. Une réflexion vint l’arrêter toutefois : elle avait contracté sur la terre des liens qui lui coûtaient à rompre ; elle était mère, elle aimait ses enfants : allait-elle les quitter pour toujours ? Elle hésita ; mais enfin le plaisir du retour dans sa patrie sous-marine l’emporte ; elle embrasse ses fils et ses filles, prend la peau de phoque et se dirige vers la plage.
Quelques minutes après, le mari entre et les enfants lui racontent ce qui vient de se passer. Il devine tout et court du côté de la mer avec toute la vitesse que peuvent donner l’amour et l’inquiétude ; mais il n’arriva que juste à temps pour voir sa femme se changer en phoque, monter sur un rocher et plonger sous les flots.
Le grand phoque était là, qui vint la joindre et la féliciter de son heureuse évasion. Ils s’éloignaient ensemble, lorsque, tournant la tête, elle aperçut son mari, muet de désespoir, sur le rocher solitaire. Un remords de pitié lui toucha le cœur ; elle s’arrêta pour lui crier adieu : « Adieu, dit-elle, et soyez heureux. Je vous ai aimé en femme fidèle tant que je suis restée avec vous ; mais j’ai toujours mieux aimé mon premier mari que le second. »
Il y a dans les traditions féeriques de l’Irlande une légende semblable, la Dame de Golloris. Mais la peau de veau marin nous ramène à la prose de l’histoire naturelle. Il paraîtrait que beaucoup de sirènes aperçues par les voyageurs n’étaient que des phoques.
Le capitaine Burt, auteur anonyme d’un curieux recueil de lettres sur l’Écosse, où Walter Scott a beaucoup puisé, décrit la race amphibie des phoques, la guerre à mort qu’ils font aux saumons dans le lac Linne, et leur passion pour la musique, qui est telle, que les Montagnards, quand ils veulent les prendre, les attirent au rivage par les sons de la cornemuse. « La femelle, dit-il, a des seins comme une femme, et je ne doute pas qu’on ne l’ait souvent prise pour une sirène. » (7)
M. Forbes, qui a publié en 1813, à Londres, quatre volumes de Mémoires sur l’Orient très curieux, assure que les sirènes existent réellement sur la côte de l’Afrique orientale. M. Matcham, alors surintendant à Bombay, lui avait dit en avoir vu à Mozambique, à Mombaza et à Melinde. Selon M. Matcham, elles avaient de six à douze pieds de long ; leur tête et leur visage ressemblaient à la tête et à la face humaines, excepté que le nez et la bouche se rapprochaient du groin des pourceaux. Leur peau était fine et douce ; le cou, la gorge et le corps de la femelle, jusqu’aux hanches, ne différaient en rien, disait encore M. Matcham, du cou, de la gorge et du corps d’une femme bien faite ; mais depuis les hanches, l’inévitable desinit in piscem, la terminaison en poisson, complétait les plus belles. Au lieu d’avant-bras, elles avaient aussi des nageoires comme le pingouin. Au reste, savez-vous ce qu’on fait de celles qui se laissent prendre à Mombaza ? « Ces créatures, ajoutait M. Matcham, sont découpées et vendues par tranches, comme les autres poissons. » Qu’on dise qu’il n’y a pas d’anthropophages !

III
Il est, pour le merveilleux inventé par la superstition ou la poésie humaines, un cercle de vraisemblance dont les limites sont gardées ici par une sorte de bon sens relatif, là par la science elle-même.
L’homme peut-il être amphibie ? S’il y avait des hommes-poissons, serait-il plus vraisemblable de voir l’homme-poisson vivre sur terre que de voir l’homme de la terre ferme vivre dans l’eau ? William Saint-John, dans la Fiancée aux cheveux d’or, émet sur cette double question une théorie ingénieuse.
Un critique grave et un peu sceptique, quoique espagnol, le savant Benito Geronimo Feijoo, ne doute pas que les tritons des anciens poètes ne fussent des êtres réels ; selon lui, il existe encore des tritons, moins la conque marine : après avoir donné ses conjectures sur leur conformation, il raconte un fait qui lui paraît si étrange, si extraordinaire, qu’il ne le citerait pas, dit-il, s’il n’avait recueilli à l’appui de la vérité les preuves fournies par des témoins oculaires, et entre autres par le señor marquis de Valbuena, dans sa relation adressée au señor Don Jose de la Torre, le très digne ministre de Sa Majesté, à l’audience royale des Asturies. Voici le fait :
À Lierganes, diocèse de Burgos, Francisco de la Vega et Maria del Casas, sa femme, avaient quatre fils : Thomas (qui fut prêtre), Francisco, José et Juan. Celui-ci vivait encore, âgé de sept ans, lorsqu’écrivait le véridique marquis.
Maria del Casas, devenue veuve, envoya son second fils Francisco en apprentissage chez un charpentier de Bilbao. Francisco avait demeuré deux ans avec son maître, et était âgé de dix-sept ans, lorsqu’il alla se baigner un soir avec quelques-uns de ses camarades dans la rivière de la ville. C’était en juin 1674 ; Francisco se mit à nager en descendant le cours de l’eau ; on le perdit peu à peu de vue et, comme il ne reparut plus, on pensa qu’il s’était noyé. Son maître le dit ainsi à sa mère, qui pleura son fils comme mort.
En l’année 1679, quelques pêcheurs de Cadix pêchèrent dans la mer un homme qu’ils prirent d’abord pour un monstre, mais qui se trouva être un homme raisonnable (hombre racional), par sa conformation et la régularité de ses membres. Ils lui adressèrent la parole en diverses langues ; et, comme il ne répondait en aucune, ils s’imaginèrent qu’il était possédé de quelque démon muet. On le conduisit à un couvent de franciscains, où les bons pères consentirent à l’exorciser. Ni les saintes paroles, ni l’eau bénite ne purent guérir son opiniâtre mutisme ; mais au bout de quelques jours, on lui entendit prononcer le mot Lierganes. Ce mot restait sans explication, lorsque le hasard voulut qu’il y eût à Cadix un membre de la sainte inquisition, don Domingo de la Cantalla, natif de ce village, qui s’avisa d’écrire à un de ses compatriotes, qu’on avait pêché un homme dont tout le vocabulaire consistait à dire Lierganes : alors, le correspondant de l’inquisiteur lui ayant fait part de la disparition du fils de la veuve Maria del Casas, on commença à être sur la voie…
Un autre franciscain, arrivé depuis peu de la terre sainte en Espagne, pour y récolter des aumônes, avait occasion de passer à Lierganes. Il se chargea de l’homme pêché dans la mer, et quand il fut sur la hauteur qu’on appelle la Dehesa, à un quart de lieue du village, il lui dit : « Précède-moi ; je te suis. » Le muet ne répondit pas, mais se mit à marcher et alla tout droit à la porte de Maria del Casas, veuve de Francisco de la Vega ; aussitôt que la pauvre femme le vit, elle le reconnut et lui sauta au cou en disant : « C’est mon fils Francisco que j’ai perdu à Bilbao. » Les frères de Francisco, le prêtre et les deux autres, accoururent et l’embrassèrent comme leur mère ; lui, cependant, immobile, impassible, recevait froidement ces caresses, ne reconnaissant personne.
Le religieux laissa Francisco dans la maison de sa mère, où il demeura neuf ans, toujours muet ou plutôt idiot, prenant ce qu’on lui donnait, ne demandant rien, tantôt mangeant à l’excès, tantôt oubliant de manger.
Son intelligence s’exerça un peu à faire des commissions ; il était ponctuel à porter un paquet ou une lettre et à rapporter la réponse. Il entendait ce qu’on lui disait et le faisait, mais il ne se mêlait en rien de la conversation.
On l’envoya un jour porter une lettre à Santander ; ne trouvant pas le bac sur le bord de la rivière, qui a bien une lieue de large, il se jeta à l’eau, arriva à Santander à la nage, et revint de même sans rien dire.
Il avait six pieds de haut, les membres bien faits, les cheveux roux, le teint blanc, les ongles courts et comme si le salpêtre les avait rongés ; il allait toujours pieds nus ; mais si on lui mettait des souliers, il les gardait.
Il avait beaucoup aimé à pêcher dans son enfance et il était grand nageur. Enfin, après neuf ans passés ainsi, vivant au milieu des hommes comme une machine, prononçant à peine de temps en temps les mots pain, vin et tabac, sans y attacher aucun sens et comme par vaine réminiscence, il disparut de nouveau et ne revint plus. On dit vaguement depuis qu’il avait été reconnu dans un port des Asturies.
En terminant cette histoire, le Padre Feijoo cite encore cinq à six autorités qui en affirment la vérité historique ; puis, ne pouvant résister à l’expression de ses poétiques conjectures, il s’écrie :
« Quel dommage que notre homme nageant eût perdu la raison, non seulement pour lui, mais pour nous ! S’il eût conservé le jugement et la mémoire, que de choses en partie utiles et en partie curieuses il nous eût racontées de ses voyages sous-marins ! Que de choses ignorées jusqu’à ce jour de tous les naturalistes, et relatives à la république errante des poissons ! Lui seul avait pu vérifier leur manière de se reproduire, de vivre et de se nourrir, leurs transmigrations, leurs guerres et leurs alliances. Combien de mers et d’océans avait-il explorés !… et puis tout ce qu’il avait observé des plantes qui naissent sous les ondes, et les sources qui y jaillissent, et les cavernes qui reçoivent les eaux sous-marines pour les transporter au loin ! Enfin, le philosophe aurait surtout aimé à interroger cet homme sur sa propre vie dans un élément si différent du nôtre : comment se nourrissait-il ? comment dormait-il ? comment respirait-il ? comment trompait-il la voracité de certaines bêtes marines ? etc. »
Voici une relation qui pourrait en partie répondre à ces questions de notre révérend bénédictin espagnol, mais je la puise, après Walter Scott, dans un ouvrage moins grave que le Teatro critico universal ; c’est une tradition assez curieuse de l’île de Man, empruntée au voyageur Waldron.
« On avait conçu le projet de trouver dans la mer un trésor par le moyen d’une cloche à plongeur. Un marin hardi descendit en conséquence et tira à lui toute la corde qu’on avait à bord. Un mathématicien présent déclara, après un calcul précis, que l’aventureux jeune homme devait avoir fait sous les ondes le double des milles dont se compose la distance qui sépare la Lune de la Terre. À une telle profondeur, on pouvait s’attendre à des merveilles. Or, voici le récit du plongeur lui-même :
« Après avoir franchi, dit-il, la région des poissons, je descendis dans un élément plus pur et aussi transparent que l’air au plus beau jour du printemps, à travers lequel j’aperçus le fond de la mer, pavé de corail et d’une espèce de cailloux brillants comme les rayons du soleil réfléchis sur une glace. Il me tardait de parcourir ces délicieux sentiers, et je n’ai jamais ressenti plaisir plus doux que lorsque la machine dans laquelle j’étais enfermé en rasa la surface polie.
En regardant par les petites fenêtres de ma cloche, je remarquai de tous côtés de larges rues et des places ornées d’immenses pyramides de cristal, qui étaient étincelantes comme le diamant. Je vis un beau palais en nacre, richement sculpté et orné de coquillages de mille couleurs. Une porte était ouverte ; je fis tous mes efforts pour y diriger ma prison mobile : je n’y parvins qu’avec peine et très lentement. J’entrai enfin dans une salle spacieuse, au milieu de laquelle était une grande table d’ambre et tout autour de jolis fauteuils de la même matière. Le sol était parqueté de diamants, de rubis, d’émeraudes, de topazes, de perles… et je crus un moment que ma fortune était faite ; mais toutes ces pierres précieuses étaient si fortement incrustées par le temps, que je ne pus en arracher une seule. Je vis aussi une grande quantité de chaînes, de colliers et de bagues, suspendues aux parois de jaspe de ce palais par des tissus déliés de mousse et d’herbes océaniques ; je me préparais à tendre la main pour enlever une partie de ces trésors, qui m’aurait plus enrichi que mille naufrages sur nos côtes ; mais je fus soudain arrêté et rappelé au-dessus des flots par le manque de corde. En revenant, je vis de charmantes mermaids et de beaux mermen, habitants de ces heureuses régions, qui descendaient du côté du palais. Ils parurent effrayés de ma présence et s’éloignèrent au plus vite de ma cloche de verre, me prenant sans doute pour quelque limaçon monstrueux d’une nouvelle espèce. » (8)
J’ai sous les yeux une autre relation d’une descente au fond de la mer par le même véhicule ; et comme celle-ci est signée d’un docteur en médecine, il faut avouer qu’elle contient des anecdotes moins surprenantes. Le révérend bénédictin espagnol ne devait pas ignorer l’invention de la cloche à plongeur, car c’est en Espagne, du temps de Charles-Quint, en 1558, que la première de ces machines fut essayée par deux Grecs ; mais il préfère ajouter à l’histoire de Francisco de Lierganes celle de l’Italien Pesce Colas. Ce Poisson-Nicolas, né à Catane, s’était livré de bonne heure à l’exercice de la nage : ayant été pêcheur de perles et de corail, il s’était peu à peu familiarisé avec la mer… calme ou orageuse, peu lui importait ; la nage devint même pour lui un besoin de tous les jours dont il ne pouvait se priver sans souffrir de l’estomac ou de la tête. Quand les marins les plus expérimentés n’osaient mettre leur barque à la mer, il servait de courrier d’un port à l’autre, ou quand un navire était en rade, il allait à la nage porter aux passagers les nouvelles de leur famille.
Le roi Frédéric de Naples et de Sicile ouït parler de ses prouesses de nageur et désira les mettre à l’épreuve. Il lui ordonna de plonger dans le gouffre que l’antiquité désigna sous le nom redouté de Charybde, près du cap Faro. Pesce Colas faisant quelques objections en homme qui connaissait le péril, le roi prit une coupe d’or, la jeta dans l’abîme et lui dit qu’elle était à lui s’il allait la retirer. Pesce Colas n’hésita plus, se précipita dans les flots et ne reparut qu’au bout de trois quarts d’heure. Son rapport de ce qu’il avait vu excita la curiosité philosophique du roi, qui jeta une autre coupe d’or ; mais, voyant Nicolas hocher la tête en homme qui savait mieux que jamais à quoi s’en tenir, il lui montra une bourse de ducats, en lui promettant de la verser dans la seconde coupe, s’il pouvait la lui rapporter. Nicolas plongea une seconde fois… mais ce fut la dernière, soit qu’il eût été brisé contre quelque rocher, soit qu’il eût été la proie de quelque monstre de l’abîme.
Cette aventure fournit un nouveau texte de conjectures au Padre Feijoo, qui cherche à démontrer qu’il est possible à l’homme de respirer sous mer comme sur terre.
Notre siècle préfère l’extraordinaire et le mystérieux au surnaturel. Lord Byron, dans son poème de l’Île, nous montre la sauvagesse Neuha transportant Torquil au fond d’une grotte de la mer. L’Île ou Christian et ses compagnons est un poème qui, certes, vaut les meilleurs contes maritimes en prose. Byron, comme on sait, était aussi fier de ses exploits de nageur que de ses plus belles poésies ; ses plus magnifiques comparaisons, ses plus riches apostrophes appartiennent à ses souvenirs de l’Océan. Mais dans l’Île, où il a mis en scène les aventuriers révoltés de la Bounty, il n’y a que des allusions indirectes aux néréides ; Byron a redouté le surnaturel autant que Walter Scott, qui donne comme une tradition fort incertaine l’histoire de la sirène dont un des ancêtres du maître de Ravenswood avait indiscrètement causé la mort. (9)
IV
Un poète anglais qui, avant de s’inspirer de la Bible, avait su s’identifier avec le même bonheur que notre Fénelon au génie de l’antiquité grecque et latine, Milton, dans le Masque de Comus, a imaginé une sirène pour dénouer son drame. Le masque de la littérature anglaise est une espèce d’intermède ou de pastorale, tantôt féerique, tantôt mythologique ; celui de Milton est une allégorie participant de la féerie et de la mythologie, mais qui émane plus directement de cette dernière. Je vais en dire le sujet, et j’en traduirai un passage qui contient l’énumération des divinités de la cour d’Amphitrite, moyen détourné d’introduire dans cette dissertation les sirènes de la fable classique, que je voulais d’abord laisser dormir en paix dans l’étang de mon collège, à l’ombre du grand marronnier de Juilly.
C’est dans une aventure réelle arrivée aux enfants du comte de Bridgewater que Milton trouva les éléments de son allégorie. – Lady Alice Egerton s’égare un jour dans une forêt du comté d’Hereford et cause quelques heures d’inquiétude à ses frères. Le poète n’en demande pas davantage et fait de la forêt la demeure d’un perfide magicien, Comus. Ce fils de Circé se compose une cour à l’imitation de celle de sa mère, en métamorphosant en bêtes tous ceux qui se laissent prendre à ses pièges et à ses philtres. Comus devine qu’une jeune et chaste lady approche de ses domaines, et il vient à elle sous la forme d’un berger, qui prétend la ramener à ses frères. Alice le croit et le suit. Ses frères font à leur tour la rencontre d’un berger ; mais celui-ci est un bon génie, protecteur de la chasteté, qui leur révèle le danger de leur sœur et les conduit au palais de Comus. – Le magicien a enchanté lady Alice sur un fauteuil de marbre ; il cherche à la séduire par ses discours et par toutes sortes de mets délicats. Lady Alice confond Comus par sa sagesse et sa vertu. En ce moment surviennent les deux frères, qui se précipitent l’épée à la main dans la salle, arrachent des mains du magicien la coupe qu’il offrait à sa captive, la brisent et mettent tout le cortège en déroute… Le bon génie, qu’ils ont devancé dans leur impétuosité, arrive lui-même, et leur reproche alors d’avoir agi étourdiment : il eût fallu, pour délivrer Alice, ne pas laisser échapper Comus, mais le garrotter, s’emparer de sa baguette pour la tenir renversée, et prononcer à rebours les termes de son grimoire… Heureusement, le bon génie se souvient d’une nymphe qui aura probablement le pouvoir de délier les invisibles nœuds qui fixent la pauvre lady Alice sur son fauteuil de marbre.
LE GÉNIE : … Il est, non loin d’ici, une aimable nymphe qui tient le cours de la calme Severn sous son sceptre humide ; elle se nomme Sabrina, vierge pure : elle fut jadis la fille de Locrine, qui avait hérité du trône de son père Brutus. Princesse innocente, elle fuyait la persécution injuste de sa marâtre, la furieuse Guendolen, lorsque, arrêtée par le fleuve, elle confia à ses ondes la garde de sa vertu. Les nymphes fluviales qui jouaient dans son lit la soutinrent de leurs bras ornés de perles et la transportèrent au palais du vieux Nérée. Touché de son malheur, Nérée releva sa tête mourante et dit à ses filles de la plonger dans un bain de nectar et d’asphodèles. Une vie nouvelle, une vie d’immortalité, pénétra par tous ses pores et dans tous ses sens avec les gouttes de l’ambroisie ; elle devint une déesse, la naïade de la Severn. Dans ce changement, elle a conservé sa douceur virginale ; souvent, à la lueur du crépuscule, elle visite les troupeaux le long des prairies pour écarter les souffles funestes ou guérir avec un baume souverain les sortilèges dont un mauvais génie aime à frapper les agneaux. C’est pourquoi les bergers dans leurs fêtes célèbrent ses bienfaits par des chants rustiques et jettent dans le cours de ses ondes des guirlandes de pensées, d’œillets et d’asphodèles dorées. Comme l’a dit ce vieux berger, elle a le pouvoir de dénouer les liens d’un charme, si elle est invoquée par d’harmonieuses paroles, car elle aime la chasteté, et elle s’empressera de secourir une vierge qui a couru les mêmes dangers qu’elle. Je vais donc essayer de la toucher par la vertu d’une conjuration poétique :
« Belle Sabrina, chaste déesse, écoute-nous, sous l’onde fraîche et limpide, où tu mêles aux tresses de tes cheveux parfumés des guirlandes de lis ; écoute-nous au nom de l’honneur virginal, déesse de l’onde d’argent ; écoute-nous et protège-nous.
Écoute-nous et montre-toi, au nom du grand Océan : par le trident de Neptune ébranlant la terre, par la démarche d’Amphitrite, par le front ridé du vieux Nérée et les attributs du magicien de Carpathie ; par la conque de Triton et le charme du vieux devin Glaucus ; par les jolies mains de Leucothoé et par son fils qui règne sur les plages ; par les pieds gracieux de Thétys et les chants des douces sirènes ; par la tombe de la tendre Parthénope et le peigne d’or dont la belle Ligée se sert, assise sur un rocher de diamant, pour démêler sa douce chevelure ; par toutes les nymphes au fin sourire que la nuit voit danser sur les eaux ; parais, relève ta tête vermeille, quitte ton lit incrusté de corail, mets un frein à tes flots impétueux, et réponds-nous ! »
Sabrina ne reste pas sourde à cette mythologique invocation, dont, à vrai dire, aucuns vers dans la langue anglaise ne surpassent la mélodie ; elle chante elle-même en vers harmonieux et vient délivrer lady Alice ; puis elle retourne dans le palais d’Amphitrite, où Milton la laisse pour ne plus invoquer désormais que la divine Uranie, et cet ange que Dieu envoya avec un charbon ardent purifier les lèvres du prophète.
Le masque de Comus a été traduit en vers grecs par lord Lyttleton.
Je dois dire ici que Milton, dans son portrait d’Ève, notre mère commune, lui attribue les cheveux des sirènes :
She, as a veil, down to the slender waist
Her unadorned golden tresses wore.
(Paradise lost, book IV.)
Shakespeare n’a pas oublié les sirènes. Dans le Songe d’une nuit d’été, Oberon en décrit une qui, assise sur un dauphin, charmait et apaisait la mer par la douceur de sa voix.
En Amérique, dans l’Amérique anglaise, un romancier maritime, Fenimore Cooper, a placé une sirène à la proue d’un de ses navires auxquels nous nous intéressons comme à des êtres doués de vie et d’âme. Mais, par malheur, la sorcière des eaux (10), au lieu d’être une vraie sirène, se trouve n’avoir d’autre existence magique qu’un artifice digne des joueurs de gobelets.
V
Les poètes du Nord ont fait tour à tour de la sirène un monstre en histoire naturelle et un démon aquatique. (11)
Dans le vieux poème anglo-saxon intitulé Beowulf, le héros, entre autres exploits herculéens, détruit aussi son hydre de Lerne : c’est un géant aquatique appelé Grendel, qui vit avec sa mère au fond d’un lac. Plus loin, Beowulf est aussi entraîné au fond de la mer par des espèces de nixes fort dangereux, et que le vieux poète traite de bêtes païennes. Ce sont les nixes, nicks, nickars de la mythologie scandinave, qui ont, comme on voit, beaucoup de rapport avec les tritons et les sirènes.
La roussâlka du Dnieper est l’héroïne d’un poème dramatique du célèbre Pouchkine, le Byron des Russes, qui, traduit par M. L. Viardot, vient d’être récemment analysé dans le Journal des Débats. (12) Nous y apprenons que la Roussâlka est une espèce d’ondine, différant peu de celle des romans et des légendes germaniques, qui en font une fée bienveillante. La Roussâlka n’a pas des cheveux d’or, mais des cheveux verts. Elle est malicieuse comme un lutin, plus semblable au Puck espiègle de Shakespeare qu’à son gracieux Ariel. Ses penchants malins se développent surtout la nuit. Heureux les hommes auxquels la Roussâlka joue seulement des tours, qu’elle pince et chatouille ou à qui elle tire les cheveux ; heureux ceux dont elle se contente d’égarer les troupeaux. Il faut plaindre les victimes qu’elle séduit et qu’elle attire sous les eaux pour les noyer, pendant qu’elle rit, suspendue aux saules de la rive. La Roussâlka de Pouchkine a quelque raison de ne pas être une fée bienfaisante : elle ne fut pas toujours ondine ; c’était une meunière jeune et jolie dont le Dnieper faisait tourner le moulin. Un prince (un kniaz) lui a adressé une déclaration d’amour qu’elle a crue sincère. Abandonnée par l’infidèle, la pauvre fille s’est précipitée dans le fleuve, et, au moment de perdre la vie, elle s’est trouvée changée en roussâlka. À son désespoir et à son amour sous sa nouvelle forme a succédé un autre sentiment, celui de la vengeance. Elle séduit à son tour le prince perfide et l’attire dans le fleuve pour le noyer… Le kniaz meurt, lui, et il n’est pas changé en triton.
Dans un recueil de poésies danoises, analysées par l’Athenæum de Londres, nous faisons connaissance avec un poète qui mériterait d’être traduit par Xavier Marmier. Il s’appelle Emil Aarestrup, et il est l’auteur d’une ballade intitulée Havfruen, qui est aussi l’histoire d’une sirène, mais bienveillante, celle-ci, et reconnaissante. Sauvée des filets d’un pêcheur, qui lui avait déjà donné un coup de couteau, elle sauve à son tour d’une tempête l’époux de la châtelaine, sa libératrice.
Voici cette ballade que nous traduisons littéralement, mais sur une version anglaise.
« Pêcheur, penché auprès de ton esquif, pourquoi aiguiser avec tant de fureur ton couteau ? Quels poissons as-tu dérobés aux gouffres de l’Océan avec ta ligne et ton filet ?
– Jamais, belle châtelaine, ce ne fut là un poisson pour la cuisine et la table ! Regardez dans mon filet, si vous le voulez, et vous n’y apercevrez qu’un serpent,
Ou une sorcière qui a, pour la dernière fois, brisé méchamment mon aviron et mon gouvernail, après avoir jadis entraîné mon frère au fond de l’abîme des flots.
La voilà enfin prise, languissante, haletante et ensanglantée, punie de tous ses mauvais tours ; car, pour en finir avec elle, je vais lui plonger mon couteau dans le flanc…
– Arrête, arrête, pêcheur, car c’est une créature vivante ; aie pitié de ce sein blanc comme la neige et de ces cheveux verts à travers lesquels ruisselle l’eau salée.
Aie pitié de ces bras d’ivoire, de ces gracieuses épaules qui saignent déjà de tes premiers coups ; aie pitié de sa pâleur ; arrête-toi avant qu’elle ait cessé de vivre…
Viens, pêcheur, je suis l’épouse de ton seigneur ; détache ton esquif du rivage, et vite, car la tempête éclatera bientôt ; agite tes rames d’un bras vigoureux !
Viens, je t’aiderai à transporter au large la fille malheureuse de la mer, et nous la rendrons à son élément natal. »
Le pêcheur obéit à la châtelaine, dirige son esquif à travers l’écume qui devient noire sous l’ombre des nuées amoncelées par la tempête, et la créature blessée est replongée sous la vague.
L’esquif a regagné la plage ; la châtelaine est rentrée dans le manoir, où elle tremble au bruit des vents et des flots, en pensant que son époux erre sur l’Océan.
La nuit est venue ; la tempête a éclaté, le tonnerre gronde encore, lorsque la châtelaine distingue le murmure d’une voix qui lui dit :
« Thora, ma bien-aimée Thora, dors-tu ?
– Ah ! Erick, mon amour, est-ce toi ? Quelle voix de fantôme a retenti dans mon sommeil ! Si c’est toi, viens sur mon cœur, cher Erick !
– Ce n’est pas un fantôme, ma femme adorée, qui vient dans ta chambre à la lueur de la lampe nocturne. Thora, Thora, c’est moi !
– Ah ! tu viens du froid séjour du trépas, tes vêtements sont humides, ta main est glacée… Mais, mort ou vivant, je t’aime toujours ; à toi, à toi seul, tous mes baisers !
– Chère épouse, glacée est certes ma main, mon visage doit être bien pâle ; mais mon cœur bat toujours aussi vivement que la première nuit de nos noces.
Ce soir, la tempête furieuse nous a jetés sur un récif. Je me suis précipité avec tout l’équipage dans la mer, espérant nager jusqu’au rivage.
Mais la vague était si haute et si écumeuse, que je désespérais de me sauver. Je t’adressais déjà mes adieux du bord de ma tombe humide.
Devant mes yeux flottaient les âmes des trépassés ; glacé, n’ayant plus la force de remuer mes bras engourdis par mes efforts de nageur, je te consacrais ma dernière pensée.
Tout à coup, je me sens saisi par deux bras aussi transparents que le cristal, dont des traces de sang faisaient ressortir encore la blancheur, et qui bientôt, me relevant la tête, me poussent vers la plage.
Là un rayon de la lune perçant les nuages m’a révélé une sirène ; l’émail de ses dents de perle, les contours gracieux de ses épaules, son visage au sourire étrangement doux… Elle ne cessa de me soutenir que lorsque, ravi, je sentis la terre ferme sous mes pieds.
Me voici, oubliant la tempête et ses terreurs. »
Il éteignit la lampe à la lueur incertaine. La pâle Thora le réchauffa sur son sein, et la tempête s’éloigna de ce couple fortuné. »
Dans la Hiérarchie des saints anges, d’un vieux poète anglais, Heywood, je trouve parmi les notes sur les esprits aquatiques l’anecdote d’une sirène qui n’avait rien de gracieux dans sa forme extérieure. « On soupçonnait qu’un esprit avait établi sa demeure en un lac de Pologne, et les pêcheurs, jetant leurs filets, amenèrent un poisson à tête de bouc cornu, aux yeux enflammés et brillants comme le feu. Effrayés de son aspect et de sa sale odeur, ils se mirent à fuir. Le monstre retomba dans l’eau avec un bruit horrible comme le hurlement d’un loup, en troublant la limpidité du lac. »
Selon Collins, l’île de Man fut longtemps cachée par un nuage à tous les navigateurs, par suite du dépit d’une sirène magicienne dont l’amour pour un jeune homme de cette île n’avait été payé que de mépris.
Ce n’était pas un bon augure que l’apparition d’une sirène en pleine mer, comme on le voit par la touchante ballade écossaise de sir Patrick Spens. Sir Patrick avait été chargé de conduire en Norvège Marguerite, fille du roi Alexandre III (en 1282), lorsqu’Éric la demanda en mariage. Il y avait sur le navire l’abbé de Balmerinoch et cinquante-cinq chevaliers, la fleur de la noblesse d’Écosse. À leur retour,
Upstartit the mermaid by the ship
With a glass and a kame in her hand.
La sirène se dresse près du vaisseau avec un miroir et un peigne à la main. « Courage, leur dit-elle, mes braves, vous n’êtes pas loin de la terre. » Mais sir Patrick, vieux marin, lui répond : « Tu ne dis pas vrai, tu ne dis pas vrai, ma jolie sirène, tu ne dis pas vrai, car puisque j’ai vu ton visage cette nuit, je ne reverrai jamais la terre. » En effet, la tempête ne tarda pas à soulever les vagues et le vaisseau fit naufrage.
Resenius, dans la Vie de Frédéric II, parle d’une sirène qui prédisait non seulement l’avenir, mais encore, comme on pouvait s’y attendre d’après son élément naturel, prêchait avec véhémence contre le péché d’ivrognerie. Il semble, au reste, pour justifier le bon mot déjà cité sur la sirène morte à la veille d’épouser un ivrogne, que les sirènes regardent naturellement l’eau, malgré son abondance sur le globe, comme bien plus précieuse que le vin. S’il y a chez ce peuple aquatique des Hutoniens et des Werneriens, le système le plus général sur la fin du monde doit reposer sur cette idée de Telliamed, que le globe s’en va se desséchant, et qu’il serait possible de calculer le moment où, par suite de l’évaporation totale des eaux, un embrasement universel détruira le monde. Une sirène fut pêchée en 1750 par des pêcheurs d’Iona. Comme elle refusait de manger et de parler, on craignit que quelque étrange calamité n’affligeât l’île si elle se laissait mourir de faim. Dans cette crainte, la troisième nuit, la porte lui fut ouverte ; la sirène se hâta d’en profiter. Elle fut épiée dans sa fuite jusque sur les bords de la mer, où elle se précipita et fut accueillie joyeusement par ses compagnes. On les entendit distinctement lui demander ce qu’elle avait vu de remarquable parmi les hommes. « Rien, répondit-elle, rien de remarquable, si ce n’est qu’ils sont assez dupes pour jeter l’eau qui leur a servi à faire cuire leurs œufs. » Le neptuniste De Maillet était de l’avis de cette sirène. Ses hommes-poissons sont trop connus et Voltaire s’en est trop moqué pour que nous les citions ici. (13)
Un poète écossais, Leyden, a composé une ballade fondée sur une tradition des îles Hébrides, ou qui plutôt est une imitation d’une ballade en langue gaélique, intitulée : Macphaël de Colonsay et la Sirène de Correvrekin.
Le golfe de Correvrekin est situé entre les îles de Scarba et de Jura, où Macphaël de Colonsay, selon la tradition, fut enlevé par une sirène qui l’emporta dans sa grotte, et le rendit père de sept enfants ; mais Macphaël, ennuyé de sa vie sous-marine, obtint un congé de la sirène, et, une fois de retour à Colonsay, oublia de revenir.
Leyden a supposé que Macphaël avait été prévenu par sa fiancée des périls du golfe de Correvrekin. Il a fait de Macphaël un amant fidèle à sa fiancée terrestre, insensible aux menaces comme aux caresses de la fée des eaux. Il a supprimé les enfants. Quelques stances de cette ballade sont très harmonieuses ; il faudrait les rendre en vers pour faire juger cette poésie, un peu chargée d’épithètes.
M. Allan Cunningham a trouvé une tradition à peu près semblable dans le comté de Nith, et en a composé une ballade intitulée : The Mermaid of Galloway. Il y a encore dans cette ballade un luxe d’images et de mots harmonieux qui n’est pas toujours d’accord avec la naïveté du genre. Ici, nous avons un fiancé qui se détourne de sa route pour écouter une sirène, se laisse séduire à ses chants et périt à peu près comme le pêcheur de Goethe. M. A. Cunningham décrit les liens magiques au moyen desquels la sirène noie le jeune homme, enivré de ses accords perfides. Puis, quand vient le soir, la fiancée se couche, triste et solitaire ; minuit sonne ; elle se réveille sous l’empreinte glaciale d’un baiser : c’est son amant qui vient lui apprendre qu’il n’y a plus d’autre lit nuptial pour lui que le sein humide des flots, plus d’autre oreiller que le nénuphar, etc.
M. Allan Cunningham s’est rencontré en partie avec Leyden et en partie avec un vieux poème teutonique (Sire Pierre de Stauffenberg et la Sirène), que je ne connais que par la traduction littérale de M. Jamieson, et qui a obtenu, à ce qu’il paraît, une grande popularité en Allemagne par un opéra intitulé : la Nymphe du Danube, dont la Roussâlka du Dnieper, par le poète russe Pouchkine, n’est peut-être qu’une variante. Le poème original, assez rare, date du quinzième siècle. On l’attribue à un auteur nommé Eckanolt, et il forme sept petits chants, assez dramatiquement divisés dans leur simplicité. Rien n’indique que la nymphe soit une fée des eaux plutôt qu’une fée de l’air ; le titre seul en fait une sirène. En voici l’analyse :
CHAPITRE I. – Pierre de Stauffenberg est un beau paladin qui revient glorieux, après maintes batailles, à son manoir héréditaire. Il rencontre une dame d’une rare beauté qui lui propose d’être sa maîtresse, à condition qu’il ne se mariera jamais, sous peine de mourir trois jours après. Le chevalier le jure, et donne sa bague en gage de sa foi.
CHAPITRE II. – Arrivé à son château, Stauffenberg reçoit de nouvelles visites ; il voit des chevaliers, des dames ; aucun chevalier ne l’égale en bravoure, aucune dame n’est comparable à celle qu’il connaît seul : la nuit vient, il se couche et forme le souhait que l’inconnue partage son lit. À peine a-t-il parlé, la voilà ! L’auteur tire les rideaux comme on baisse la toile dans le drame moderne ; le lendemain, le chevalier croirait avoir fait un songe s’il ne lui manquait toujours sa bague.
CHAPITRE III. – Le frère de Pierre de Stauffenberg s’étonne que, riche comme il est, il ne se choisisse pas une épouse. Pierre fait entendre qu’il a tout ce qu’il faut pour se passer du mariage. La sirène lui prodigue trésors et faveurs, mais en lui rappelant toujours à quelles conditions.
CHAPITRE IV. – Le roi donne un tournoi. Pierre y est vainqueur et reçoit le prix dû aux braves des mains de la cousine du monarque. Cette cousine est une belle princesse qui serre la main au chevalier en le couronnant : elle lui fait une déclaration plus libre encore ou du moins plus claire.
CHAPITRE V. – Le roi songe dans son lit à sa cousine et juge à propos de la marier. On devine que, tout roi qu’il est, Pierre ne lui semble pas indigne d’être son cousin. Il envoie donc un messager à Pierre pour lui proposer sa cousine, qui est princesse, jeune, jolie et avec une dot royale. Le chevalier refuse et confesse son motif ; là-dessus, ses amis, son frère, l’évêque, tous bons courtisans, de se récrier sur ce commerce diabolique. L’évêque surtout parle de l’excommunier ; mais il lui fait entrevoir, pour le toucher plus sûrement encore, qu’avec sa sirène il n’aura pas d’enfants. Le chevalier se décide à être le cousin du roi, pour ne pas mourir sans postérité.
CHAPITRE VI. – La sirène vient passer sa dernière nuit avec le chevalier, qui n’ose lui avouer son mariage. La sirène lui en parle la première, et lui rappelle la menace qu’elle lui fit : hélas ! elle n’est que trop persuadée qu’il sera possédé de la fatale ambition et elle pleure en lui disant adieu.
CHAPITRE VII. – Il y a fête au palais, une fête de noces : on danse, on chante ; les ménestrels, la musique, rien ne manque au banquet. Tout à coup, au milieu du bal, on aperçoit un pied qui traverse la salle, un pied sans corps, ou dont le corps reste invisible. Cette singulière apparition frappe tout le monde de terreur : c’est un pied charmant, qui a la blancheur de la neige ; le chevalier le reconnaît et tremble comme tout le monde. « Hélas ! dit-il à sa fiancée, je suis perdu ! dans trois jours, je ne vivrai plus ! »
CHAPITRE VIII. – Sa fiancée lui jure de n’avoir d’autre époux que Jésus-Christ. Les trois jours écoulés, le chevalier meurt ; la cousine du roi lui érige un monument, se fait recluse, et la sirène vient quelquefois pleurer avec elle dans sa cellule.
Le fameux Paracelse, qui s’appelait aussi Philippe-Auréole-Théophraste Bombast, ce grand docteur alchimiste qui mêlait la cabale avec la médecine, et le premier inventeur de la mythologie de l’abbé de Villars (14), citait souvent le vaillant chevalier Pierre de Stauffenberg à l’appui de ses ordonnances, et il recommandait à quiconque épouserait une nymphe ou une ondine d’être constant et fidèle, sous peine du même sort. On a dit de ce médecin enthousiaste qu’il était fou : peut-être fallait-il se contenter de dire qu’il faisait volontiers la médecine pour les fous.
Je regrette la courte portée de mon érudition en fait de légendes allemandes, dont je n’ai pu citer que quelques-unes, car les ondines ou les sirènes jouent un grand rôle dans la littérature mythologique du Nord. Odin lui-même, le grand Odin, ne dédaignait pas de se métamorphoser en Nick, et, sous le nom du Nickar ou Hnickar, il habite quelquefois les lacs et les rivières de la Scandinavie pour y soulever les eaux par d’affreuses tourmentes. Le Nickar des Scandinaves est le père de toutes les nixes teutoniques, qui, à ce qu’il paraît, ont encore de séduisantes filles sur les bords du Rhin, comme les dracs arlésiens en ont toujours sur les bords du Rhône ; mais aucune de ses petites-filles du Nicker scandinave n’égale la sirène de l’Elbe, créature gracieuse qui apparaît quelquefois encore, dit-on, à Magdebourg, les jours de marché, habillée comme une jolie bourgeoise, son panier au bras gauche, sans autre indice de son origine aquatique qu’un petit coin de son tablier blanc qui est toujours mouillé. On l’a vue aussi sur le bord de l’Elbe peignant sa chevelure d’or avec un beau peigne de nacre, comme la sirène d’Écosse. – Mais il est temps de conclure.
Dans le même ouvrage, où j’ai trouvé l’histoire du paladin de Stauffenberg, est une note que je citerai pour terminer cette esquisse, parce qu’elle m’avertit qu’on pourrait écrire des volumes sur les sirènes avant d’avoir tout dit ; cette note est un calcul mathématique sur la longévité des sirènes classiques, d’après cinq vers d’Hésiode : je crois seulement que ces sirènes d’Hésiode étaient plutôt des sirènes-oiseaux que des néréides : partim virgines, partim volucres. (15)
« Le corbeau vit neuf fois l’âge florissant de l’homme, le cerf quatre fois autant que le corbeau, le phénix neuf fois autant que le cerf (16) ; mais vous, nymphes aux beaux cheveux, filles de Jupiter tout-puissant, vous vivez dix fois autant que le phénix. » (17)
En admettant que l’âge florissant de l’homme soit de trente ans, la vie de la sirène peut durer 291,600 ans. Pauvres éphémères que nous sommes, soyons fiers après cela de nos vieillards lorsqu’ils peuvent se parer de leur âge de quatre-vingts à cent ans ! Qu’en pense le savant professeur Flourens ?
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(1) Cet appendice est de l’auteur du prologue : il s’applique parfaitement à la Fiancée aux cheveux d’or, quoiqu’il eût été composé pour servir de commentaire à une autre nouvelle.
(2) Homme de la mer et femme de la mer.
(3) Voir, dans les années précédentes de la Revue Britannique, l’histoire de la fausse sirène de Barnum.
(4) L’analogie est encore plus frappante cependant entre les dracs du Rhône et les water-kelpies des lacs d’Écosse.
(5) Quoique les Arlésiennes soient tantôt de belles blondes, tantôt de belles brunes, la teinte or et flamme de la chevelure est assez rare à Arles pour faire douter qu’il y ait encore parmi elles beaucoup de descendantes directes de la sirène du moyen âge. J’ai été presque surpris, le 30 octobre dernier, d’en rencontrer deux sur la place du marché. Leurs aïeules avaient peut-être composé et distribué des philtres ; elles vendaient, elles, des champignons – ce qui est un peu moins poétique.
(6) C’est ici une variante de la crépine merveilleuse ou coiffe de sirène dont il est question dans la Fiancée aux cheveux d’or.
(7) Dans une note du dernier éditeur des Lettres de Burt, on lit qu’il y a encore, sur les côtes d’Écosse, un autre amphibie qui ressemble bien plus que le phoque à l’espèce humaine, mais qu’il est devenu très rare.
(8) Voyages de Waldron. Dans son poème de Kehama, Southey a fait la description d’une ville submarine.
(9) La Fiancée de Lammermoor.
10) The Water-Witch.
11) La sirène est l’un et l’autre dans les Histoires prodigieuses de Belleforest, Boistuau et autres auteurs. Il y avait aussi la sirène géante et le géant marin dans les mers du Nord : ces hafstrambures (géants de mer) et ces mar gigas (géantes de mer) vivent de poisson. (Speculum regale, 1768.) Le père Kircher n’a pas oublié non plus les sirènes.
(12) Octobre 1864.
(13) Telliamed (anagramme de De Maillet), ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français.
(14) Entretiens du comte de Gabalis.
(15) Dulce malum pelago siren, volucresque puellæ.
CLAUDIANUS.
(16) La longévité du cerf serait incalculable, si, comme on le croyait au moyen âge, un vieux cerf n’a qu’à manger un serpent venimeux et boire à une fontaine ; « après quoi, dit le troubadour Gerveri de Girone, il court tant çà et là, que le venin mêlé avec l’eau le renouvelle, le fait changer d’ongles, de peau, de cornes, et il redevient sain, jeune et léger. »
(17) Illustrations of Northern Antiquities, 1 vol. in-4°.
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(« Miscellanées, » in Revue britannique, revue internationale, neuvième série, tome VI, novembre 1864. Maurice William Greiffenhagen, « The Mermaid, » huile sur toile, 1918 ; « Seal and Mermaid, » gravure extraite de Excentricities of the Animal Creation de John Timbs, London: Seeley, Jackson, and Halliday, 1869)
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☞ Comme l’indique en note Amédée Pichot, cet appendice à « La Fiancée aux cheveux d’or » reprend pour l’essentiel un essai paru trente ans plus tôt : « Les Sirènes, appendix à la légende de Saint Oran, » in Le Perroquet de Walter Scott, esquisses de voyages, – légendes, romans, – contes biographiques et littéraires, par Amédée Pichot, tome Ier, Paris : Typographie de A. Éverat, 1834 ; repris dans Journal pour tous, magasin littéraire illustré, n° 1239, 1240, 1241, 1242, 1243 et 1244, samedi 14, mercredi 18, samedi 21, mercredi 25, samedi 28 août et mercredi 1er septembre 1869. Nous en profitons pour reproduire ci-dessous la jolie légende de « La Sirène aux deux maris » [« The Mermaid Wife » de Thomas Keightley, in The Fairy Mythology, vol. I, London: William Harrison Ainsworth, 1828] dans la traduction de Loys Bryere (Contes populaires de la Grande-Bretagne, 1875).
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LA MERMAID
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KEIGHTLEY. — (ÎLES SHETLAND)
Par un beau soir d’été, un habitant d’Unst se promenait sur le sable d’une petite baie. La lune était levée et à sa lumière il discerna à quelque distance un certain nombre d’esprits de la mer qui dansaient sur la grève unie. Près d’eux, sur le sable, gisaient des peaux de phoque.
Aussitôt que l’homme approcha des danseurs, la gaieté cessa et ils s’enfuirent comme l’éclair pour mettre en sûreté leurs costumes, puis, s’en revêtant, ils plongèrent dans la mer sous la forme de phoques. Mais le Shetlandais, en arrivant à l’endroit où ils dansaient, vit par terre à ses pieds une peau qu’ils avaient abandonnée. Il s’en empara, l’emporta bien vite et la mit à l’abri.
Quand il revint sur le rivage, il trouva la plus belle fille qu’il eût jamais vue ; elle errait en pleurant de la manière la plus navrante la perte de sa robe de phoque, sans laquelle elle ne pouvait espérer rejoindre sous l’onde sa famille et ses amis. L’homme s’approcha d’elle et essaya de la consoler, mais elle s’y refusait. La Mermaid le supplia avec les accents les plus émouvants de lui rendre son vêtement, mais la vue de ce charmant visage, embelli par les larmes, rendait insensible le cœur du Shetlandais. Il lui représenta l’impossibilité pour elle de s’en retourner ; il lui dit qu’elle serait abandonnée bientôt de ses amis ; enfin, il lui offrit son cœur, sa main et sa fortune.
La Mermaid, n’ayant pas le choix d’un autre sort, consentit enfin à devenir sa femme. Ils se marièrent et vécurent ensemble de longues années. Ils eurent plusieurs enfants qui ne gardèrent de leur origine marine qu’une membrane entre les doigts et une courbure des mains qui faisait ressembler celles-ci aux pattes antérieures des phoques. Les descendants de la famille ont conservé jusqu’à ce jour cette particularité.
L’amour du Shetlandais pour sa belle épouse était sans bornes, mais elle répondait froidement à son affection. Souvent, elle se rendait seule sur la grève, et là, à un signal donné, un phoque de grande taille se montrait, et ils causaient ensemble des heures, en une langue inconnue. Elle revenait de ces promenades pensive et mélancolique.
Ainsi s’écoulèrent les années, et la Mermaid avait à peu près perdu l’espoir de pouvoir jamais retourner dans le pays des Eaux, quand il arriva un jour qu’un de ses enfants, en jouant derrière un tas de blé, découvrit une peau de phoque. Ravi de sa trouvaille, il courut bien vite la montrer à sa mère. Les yeux de la Mermaid brillèrent de joie en la voyant, car c’était son propre vêtement, dont la perte lui avait coûté tant de larmes. Elle se regarda dès lors comme délivrée d’esclavage et déjà elle se voyait, nageant dans la vague, avec ses amis. Une seule chose mettait de l’amertume dans son ravissement. Elle aimait ses enfants, et elle allait les quitter pour toujours. Malgré tout, la perspective des plaisirs qu’elle se promettait l’emporta sur son affection maternelle. Aussi, après les avoir embrassés plusieurs fois, elle revêtit la peau de phoque et se rendit sur la grève.
Quelques minutes après, le Shetlandais rentra, et les enfants lui contèrent ce qui était arrivé. La vérité lui apparut aussitôt, et il courut vers le rivage avec toute la rapidité que peuvent donner l’amour et l’inquiétude. Mais il n’arriva que pour apercevoir sa femme qui, sous la forme d’un phoque, sautait dans la mer du haut d’un rocher.
Le grand phoque avec lequel elle était accoutumée à avoir de longues conversations la rejoignit immédiatement, la félicita de son évasion, et ils s’éloignèrent ensemble du rivage. Mais avant de s’en aller pour jamais, la Mermaid se retourna vers son mari qui, muet de désespoir, se tenait sur le rocher et dont la douleur excitait la compassion dans son cœur : « Adieu, lui dit-elle, et puissiez-vous être heureux ! Je vous ai bien aimé pendant que j’étais avec vous, mais j’ai toujours préféré mon premier mari. »
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(Loys Bruyere, Conte LVI, in Contes populaires de la Grande-Bretagne, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1875. Vignette de Bertall pour « La Petite Sirène, » in Contes d’Andersen, traduits du danois par A. Soldi, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1878)
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THOMAS KEIGHTLEY : THE MERMAID WIFE
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☞ On remarquera au passage que Thomas Keightley a emprunté sans vergogne la légende de l’épouse-sirène, « The Mermaid Wife » à l’ouvrage de Samuel Hibbert, Description of the Shetland Islands, publié à Édimbourg en 1822.
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SAMUEL HIBBERT : SUPERSTITIONS OF THE SHETLAND SEAS
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Du temps où l’on n’avait pas encore entièrement perdu le secret de tous les mystères qui nous entourent, vivait un homme modeste, mais d’une haute naissance, qu’on avait pris en gré d’appeler Male-Dor, bien que ce ne fût pas là son véritable nom. Cet homme avait pour voisin un certain Biblioule, qui passait pour très instruit et que les gens du peuple, à cause de cela, soupçonnaient d’être sorcier.
Or, il arriva que le gouverneur de la province, étant en voyage, s’arrêta quelques jours en leur ville et choisit la demeure de Male-Dort pour s’y établir avec toute sa suite. Biblioule en conçut un dépit très vif. L’usage voulait, en effet, que ce magistrat fit une faveur au propriétaire de la maison où il s’était fait recevoir, et le savant avait espéré que sa réputation lui permettrait, s’il logeait le gouverneur, d’aspirer à la dignité de conseiller du roi.
Cependant, Biblioule sut dissimuler sa jalousie. Sitôt que le haut fonctionnaire eut quitté l’endroit, il vint rendre visite à son voisin et lui débita force compliments sur l’honneur, si mérité, disait-il, qui lui était échu. En même temps, il s’informa du privilège que lui avait accordé le gouverneur. Male-Dort le remercia fort délicatement pour sa politesse. Quant à une faveur quelconque, il l’assura qu’il s’était fait faute d’en demander, n’ayant rien à souhaiter du roi ou de ses courtisans qui pût améliorer son sort. Mais le gouverneur, allant au-delà de ses désirs, l’avait prié d’accepter le premier emploi de conseiller à la Cour qui deviendrait vacant. Biblioule le couvrit d’éloges pour la distinction dont son désintéressement avait été récompensé, – et cela dura jusqu’à ce qu’il se sentît la voix rauque à force de propos hypocrites.
Tellement, que Male-Dort n’était pas sûr de n’avoir point dormi durant ce bavardage, bien qu’il eût d’ordinaire le sommeil difficile (ce qui, sans doute, lui valait le sobriquet qu’il avait reçu).
En tout cas, il ne tarda pas à payer cet assoupissement de quelques instants, car la nuit suivante le jeta dans une extrême agitation, et il s’éveilla, le lendemain, tout saisi d’horreur et brisé de fatigue. À partir de ce jour, il dormit plus mal que jamais et ses nuits furent hantées de cauchemars dont il ne gardait point mémoire, mais qui lui laissaient, au réveil, une étrange sensation de malaise et une inexplicable terreur.
Male-Dort commençait à prendre son parti de ces troubles nocturnes, qu’il attribuait à une aggravation de son état nerveux habituel, lorsqu’il s’aperçut que les provisions de son garde-manger disparaissaient peu à peu, qu’il y avait de trous dans ses boiseries, que son linge était déchiqueté, et qu’enfin tout ce qui se trouvait chez lui était de plus en plus endommagé. Il n’eut pas de peine à se persuader que sa maison était envahie par les rats, et il les fit rechercher aussitôt, pour qu’on l’en débarrassât le plus promptement possible. Mais on eut beau tout remuer dans le logis, de la cave au grenier, fouiller le jardin, vider la citerne et l’étang, on ne trouva trace de rat nulle part.
Bien que Male-Dort eût fait boucher toutes les issues et tendre des pièges dans toutes les chambres, les dégâts n’en continuaient pas moins ; de nouveaux trous signalaient chaque jour le passage de la bête, et les pièges restaient toujours vides. Male-Dort commença de croire que c’étaient les visites de ce rôdeur immonde qui troublaient son sommeil depuis quelque temps. Dès lors, en effet, il lui sembla que les rats jouaient un rôle dans les rêves abominables qui l’angoissaient. À plusieurs reprises, il veilla la nuit entière, mais jamais il ne vit rien. L’animal, sans doute, le flairait, car, les jours qui suivaient ces veilles, il était impossible de découvrir le moindre indice de sa venue. De même, il savait éviter les endroits où le maître avait posté ses serviteurs en sentinelle avec de gros gourdins. Et ce rat, si c’en était un, avait déjà le crédit d’un rat-fantôme parmi les gens de maison.
De guerre lasse, Male-Dort se résolut à consulter Biblioule, qui l’avait si grandement confirmé dans son amitié. Celui-ci ne dissimula point son contentement de la confiance que le futur conseiller lui accordait, et il lui bailla une poudre intoxicante qui, affirmait-il, était à même de détruire, en une seule nuit, plus de rats que n’en pouvait contenir toute sa maison.
Male-Dort mélangea donc cette poudre avec des aliments, qu’il fit éparpiller sur le plancher des appartements et des couloirs. Mais la bête invisible rongea ce qu’elle put trouver alentour et se garda bien de toucher aux appâts empoisonnés. Biblioule s’en montra surpris et désappointé plus que de raison. Puis, Male-Dort s’étant plaint de son sommeil qui, loin de lui procurer le repos, l’exténuait de plus en plus, il alla quérir un livre de magie où il chercha la recette d’un certain onguent qui faisait perdre la mémoire.
« Cette pommade, assura-t-il durant qu’il la préparait, possède une double vertu. Elle vous ôtera, si vous vous en enduisez tout le corps avant de vous mettre au lit, la préoccupation de cette vilaine bête qui occasionne tous vos cauchemars ; et, d’autre part, elle empêchera que vous ne soyez dévoré par les rats qui, lorsqu’ils ne trouveront plus rien à leur gré, pourraient fort bien, puisqu’ils évitent les amorces, avoir la fantaisie de se jeter sur vous. »
Cette pensée n’était pas encore venue à Male-Dort, et elle le glaça d’épouvante. Aussi résolut-il de se frotter de cet onguent dès le soir même. Mais, tandis qu’il s’éloignait, on eût pu entendre Biblioule murmurer dans un ricanement des paroles incompréhensibles : « Ah ! disait-il, tu te méfies sous une forme de ce que tu t’es préparé sous une autre ! Eh bien, cette fois, tu ne te souviendras plus de rien, je te le promets… »
Cependant, Male-Dort fit enlever les aliments empoisonnés et les remplaça par des pièges plus grands que les précédents, car la bête, d’après les trous qu’elle faisait, paraissait être de forte taille. Puis, la nuit venue, il s’enduisit de la fameuse pommade et se coucha.
À peine se fut-il endormi, qu’un énorme rat fit son apparition dans la chambre à coucher et se mit à trotter sous les meubles, ébréchant, écornant et rongeant sans relâche de-ci de-là. Soudain, il s’arrêta devant une superbe côtelette qu’entourait un treillage de fer, dont il fit le tour incontinent. Il réussit ainsi à trouver un passage pour parvenir jusqu’à la provende inespérée, et, tant qu’elle dura, il fit chère lie comme un rat friand qu’il était.
Quand il eut fini de manger, il ne fut pas long à s’apercevoir que la trappe par où il avait eu accès s’était refermée d’elle-même et qu’il était maintenant prisonnier. De colère et de terreur, il poussa alors un cri si perçant… que Male-Dort s’éveilla brusquement dans d’effroyables souffrances et avec la conscience subite de ce qui s’était passé. Car il gisait à terre dans une mare de sang, et la grille du piège à rat traversait son corps, lui déchirant cruellement les entrailles. Et il comprit avec horreur pourquoi ses nuits étaient devenues si épuisantes et que la bête traquée par lui depuis des semaines n’était que l’odieuse forme nocturne de sa propre vie !
Certes, en ce temps-là, ceux qui avaient le pouvoir de jeter des sorts imaginaient de singulières vengeances…

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(Florian-Parmentier, « Contes et variétés, » in Excelsior, journal illustré quotidien, quatrième année, n° 1003, jeudi 14 août 1913 ; sous le titre : « Le Rat, » « Le Conte du dimanche, » in L’Information méridionale, organe quotidien, économique & politique, quarante-quatrième année, deuxième série, n° 265, dimanche 17 octobre 1920 ; idem, « Conte, » in Le Nord maritime, journal de Dunkerque et des ports du littoral, quarantième année, n° 15131, jeudi 21 avril 1921 ; idem, « Les Contes du Peuple, » in Le Peuple, quotidien du syndicalisme, troisième année, n° 1033, lundi 5 novembre 1923. Illustration de Roland Topor, « Sans titre » [Le Joueur de flûte de Hamelin], encre de Chine sur papier, 1973)
BENJAMIN FONDANE : À PROPOS DE L’ÉGLISE, DE M. CÉLINE
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Plus ça va, et plus le monde devient gai. Les journaux prétendent le contraire, mais de quoi voulez-vous donc que vive un journal ? Crimes, explosions, menaces de guerre, révolutions, ce n’est encore que du menu fretin pour son pâle lecteur, nourri d’action et de pain chimique, et qui a besoin de ça, sur son estomac vide, pour pouvoir, pendant huit heures, être le roi de l’univers. De même que, pour avoir de la chance, il doit entamer, du pied gauche, quelque excrément de chien délicatement posé sur le trottoir, l’homme d’aujourd’hui doit, pour être gai, marcher sur au moins un cadavre ; s’il n’y en avait pas, il faudrait en inventer pour lui ; aussi en invente-t-on tous les jours. Nous a-t-on assez bourré le crâne avec cette sotte histoire de la soi-disant grande guerre – la dernière ; personne n’ignore à présent qu’elle n’a jamais eu lieu ; aussi, pour nous effrayer, on nous parle maintenant de la prochaine dernière. Elle n’aura jamais lieu, c’est certain ; mais, d’en parler, ça vous amuse les enfants et ça vous berce les vieilles personnes en train de tricoter du songe, au coin de l’âtre : ça entretient la gaieté universelle. Nous appartenons à une époque optimiste, souriante et satisfaite ; et comme personne ne croit plus aux revenants, ni au loup-garou, il a bien fallu créer un nouvel épouvantail : on l’appelle le Fisc. Mais d’ici dix ans, la Science nous aura démontré que le Fisc n’a pas plus existé que Dieu, que Jésus-Christ et que le massacre des Albigeois. Heureusement que, même quand nous dormons, la Science, elle, ne dort pas. Elle marche, que dis-je, elle court, on ne peut plus l’arrêter.
Que faites-vous là, M. Céline, avec vos neuf lignes qui mènent au crime et une qui mène à l’Ennui ? Pourquoi faire votre Cassandre et prophétiser le malheur ? Pourquoi troubler notre digestion de pacifistes, de matérialistes, d’hommes assurés d’un avenir certain et meilleur ? Le monde meurt, dites-vous, ça sent déjà la charogne, il est temps de commander quelques corbeaux. Mais l’institut de l’Hygiène, de la Longévité de la Vie, de la Panacée Universelle, tous les Instituts quoi, ne font que vous démentir. Mourir, le monde ! mais ne voyez-vous pas que, tout au contraire, il se lave à grande eau, il se brosse les dents en fredonnant, il exerce ses muscles neufs, il se pavoise. Le monde est en train de naître, c’est évident, et c’est, par ailleurs, le titre d’un livre du comte de Keyserling. Tous les signes précurseurs sont là : la bourgeoisie fait ses valises, elle a hâte de céder sa place à l’ouvrier ; les instincts agressifs, sadiques, de l’Homme, on est en train de les sublimer ; en Allemagne, on se prépare à châtrer les dégénérés et les impuissants ; à Cuba, on chasse les assassins ; il est beaucoup question de réarmement mais, en silence, tacitement, pudiquement, on désarme. On ne parle que de réfection, de réorganisation, d’ordre, d’équilibre : que vous faut-il de plus ? D’aucuns iraient jusqu’à vous accuser de mauvaise foi, ou d’être à la solde de l’ennemi. Mais moi, j’ai comme une idée que ça ne doit plus marcher très bien chez vous ; c’est le foie, hein ? On vous sent de mauvaise humeur ; ça ne va pas, vieux, il vaudrait mieux aller se coucher, tant qu’il fait jour ; vous êtes le seul homme d’aujourd’hui à vous mettre le doigt dans l’œil, à nier jusqu’aux évidences, à broyer du noir.
Je ne me lasse pas de lire et de relire les chroniques qui, tous les jours, vous malmènent – à juste titre. C’est bon d’avoir dit son fait à la société, à la bourgeoisie, à la France, au monde ; c’était même nécessaire. Mais quel ton prenez-vous pour dire ça ! Ça se dit avec du brio, du brillant, de l’entrain, que diable ! ça se dit sur l’air de la Marseillaise. Le bourgeois est une charogne, c’est bien ; les impérialistes sont des cannibales, bravo ! – et les guerriers sont des lâches, – bis ! mais l’homme, non, il ne faut pas toucher à ça ! L’homme est bon, m’entendez-vous ? bon, vertueux et pacifique. La nature a fait l’homme bon ; ce n’est que la civilisation qui l’a rendu mauvais et bête par surcroît, on le sait – mais la civilisation, justement, on est en train de la déboulonner. Alors ?
Mon cher Céline, je me suis laissé dire qu’on vous reproche toutes sortes de choses : que vous êtes un salopard, un sale bourgeois, un défaitiste, un mauvais médecin, un déserteur, que sais-je encore ! On exagère peut-être. Mettons même qu’on exagère pour de bon. Mais il y a de votre faute, là ! Quand on est un écrivain, on ne se réveille pas à 40 ans, on n’évite pas les cafés, ni les prix littéraires, ni les salons ; ça rend solitaire, taciturne, misanthrope, mysogine ; ça fait d’un homme, et du meilleur, un anarchiste. Dans les cafés, les prix littéraires, les salons, et même à l’Académie, vous auriez appris que pour être un homme d’aujourd’hui, je veux dire un être honorable, il faut faire confiance à l’homme ; on vous aurait enseigné à être respectueux, courageux ; et pour un peu, on vous aurait dit (mais vous savez, à l’oreille), qu’il n’est pas tout à fait interdit d’être matérialiste, voire même un peu communiste. C’est la mode. Et la mode a du bon. La révolution n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était ; c’est une promesse de bonheur ; pas pour les ouvriers, ça va de soi ; mais une promesse quand même. On n’en a plus peur, alors, en parler, ça suppose une issue, au cas où, décidément, ça ne marcherait pas. On la fera, si besoin en est, mais l’important, c’est de garder son sang-froid ; il ne faut pas s’effrayer pour si peu, et encore moins effrayer les autres. Je vous dis que nous sommes dans un monde qui veut être gai. Prenez-en votre parti !
Je viens de lire votre Église et je suis vraiment navré. C’est du propre que d’appeler un livre comme celui-là, l’Église ! C’est une vieille institution, je veux bien, et qui ne sert à rien, c’est entendu ; vous savez bien qu’elle se trouve, en premier, dans nos projets de démolition. Mais jusque-là, il la faut conserver, n’est-ce pas ; après tout, elle est si vieille qu’on lui doit un peu de respect et même de tendresse. Mais comment vous demander de respecter quoi que ce soit, nos institutions vénérables en premier, à vous qui n’avez même pas le sentiment du respect professionnel ? En avez-vous dit du mal de la médecine et des médecin ? Savez-vous qu’un médecin ne devrait jamais dire ça ? Puisque personne ne vous empêche de le penser, voyons ! L’autre jour, je demandais à un docteur de mes amis ce qu’il pensait de votre « voyage. » Je crois que, franchement, il vous donnait raison ; mais pour la scène de l’accouchement, il a hésité un peu ; puis : « Voyez-vous, dans des cas comme ça, ma première impression, c’est qu’il faudrait appeler un médecin ! » Parole d’or, s’il en fut ! Eh bien, c’est un médecin qu’il fallait appeler à votre place, et, au moment d’écrire, vous devriez faire appel à un écrivain. Ça arrangerait tout en un tour de main.
Vous avez excellemment caractérisé votre personne en parlant de Bardamu : « C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu. » Vous êtes tout juste un individu, cher monsieur Céline, et que peut un individu ? Vous avez du talent et même beaucoup trop, une « vision tragique du monde, » comme ils disent, et c’est très bien ; mais ce n’est pas une raison de vous interdire la Légion d’Honneur ! Un homme tant soit peu respectable se doit de l’avoir coûte que coûte. Un temps viendra, je l’espère, où tout le monde l’aura. Si l’insigne de l’Honneur venait à être supprimé, je vous le demande, à qui se fierait-on ? et que ferions-nous de notre sécurité ? Quand on a du talent, ça doit servir à quelque chose. Vous pouvez être communiste, personne ne vous en empêche, mais soyez gentil avec notre mère l’Église et soyez bon pour nos frères les médecins ! Après… mais après vous êtes libre de dire ce que bon vous semble. Libre, m’entendez-vous ? On ne vous demande qu’un tout petit effort, allez !
Si j’ai bien compris votre dernier livre, – c’est de l’Église que je parle, – votre bistrot se transforme en une clinique et votre clinique finit par faire place à une église, à une messe, où l’on officie le Rêve. Mais le Rêve, en avez-vous fait une belle chose ! Un phono qui joue un air nègre pour permettre à une effarante putain américaine de montrer ses jambes ; et les gens viennent, s’amassent, se droguent, se prosterneront bientôt, devant ces jambes américaines qui se tortillent sur un air nègre ! Le noir lentement envahit tout ; le bistrot, les malades, les incurables, les ivrognes, et même votre science maigrichonne : le réflecteur plonge son couteau sur le seul coin de la danseuse, puis rien que sur la danseuse, puis sur ses jambes, sur ses orteils seuls ! Toute l’humanité quoi, à genoux, devant le Sex-Appeal ! Ce serait du meilleur cinéma, s’il était permis de dire ces choses ! Mais avez-vous jamais vu ça, au cinéma ? Certes, on est prodigue de jambes, et même parfois de blancheurs éclatantes, voltigeantes, qui montrent jusqu’aux zones interdites, mais seulement ça finit par un mariage quand le film est gai, ou avec une tombe au champ d’honneur – quand c’est super-gai ! Je sais que le public n’est venu que pour les jambes, tout le monde le sait ; et les producteurs donc ! Mais il est inconvenant de le dire ! On peut mettre ça au milieu d’un film, en faire un excellent second acte, mais pas à la fin, et pas dans un cinquième ! Ce qui importe avant tout, c’est la moralité de l’histoire. On peut être pessimiste – et même, il le faut – sur l’avenir de notre civilisation et de nos colonies, mais il faut redevenir optimiste à la fin et terminer sur un baiser. Comme ça, vous avez tout dit et personne ne s’en aperçoit. « L’art français tout entier tend vers la litote, » écrivait, à peu près, M. Gide. Tout le secret de l’art est là !
Je vous demande pardon, mon cher Céline, de me mêler de ce qui ne me regarde pas, – mais vous avez peut-être tort de croire que cela ne me regarde pas. Ça me fait mal de vous voir malmené tantôt par des communistes, tantôt par les bourgeois – et je ne parle pas des médecins ! Vous savez bien que Hegel, qui est très coté aujourd’hui, nous enseigne de nous pénétrer de l’Esprit du Temps. Qu’attendez-vous pour le faire ? Bientôt, il sera trop tard. Les démocraties s’en vont pour le plus grand bien de l’humanité et les tournesols se penchent déjà du côté des fascismes vainqueurs. Bientôt, on allumera des bûchers par-ci, par-là, pour rire. Les juifs y passeront d’abord, bien sûr, et ça nous fera gagner du temps. Mais le tour de « l’individu » viendra aussi, n’en doutez pas, et que ferez-vous ce jour-là, vous qui êtes lâche, poltron, peureux ? Je vois d’ici la flamme devant laquelle vous renierez vos livres. Vous serez piteux, misérable, objet de la rigolade universelle, et nous, hommes d’ordre, oublierons votre génie, ce génie qui n’aura pas servi la Cause. Il est temps, mon cher Céline, la nuit monte. Je sais qu’elle n’est pas définitive, mais elle monte quand même. Une aube nouvelle en sortira, certainement, qui ne lavera plus nos visages. Il n’est peut-être pas trop tard d’écouter et de suivre les bons conseils… Adieu !
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, première année, n° 4, 22 novembre 1933 ; Felix Nussbaum, « Le Grand Désastre, » c. 1939)
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Disparition
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On voyait bien nos chiens perdus dans les landes
Mais nous, on ne nous voyait plus.
On voyait bien aussi nos amis les plus chers,
Des lèvres, après nous, murmuraient nos chansons
Mais on avait beau scruter toute la Terre
On ne nous voyait pas, même avec de bons yeux,
– Même pas nos manteaux ni des gants oubliés –
Et pourtant nous étions partout à regarder
Nos amis nous chercher et se désespérer,
Et nous cachions, la tête dans les mains,
Les larmes du plus grand silence des étoiles,
Parce qu’hier était pour nous comme demain,
Aujourd’hui, chaque jour, mourait d’un coup de lance
On nous l’assassinait dès le petit matin.
Nous fermions à jamais de grands yeux inutiles
Et le soleil sans nous poursuivait son chemin.
Sur la terre nos chiens aboyaient à la lune
En plein jour, comme en une nuit sans lendemain.
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, première année, n° 6, 22 décembre 1933)
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BENJAMIN FONDANE : LEVER DE RIDEAU
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C’est un spectacle en trente tableaux au moins, un vertigineux spectacle reinhardtien, que nous vivons actuellement et sans le moindre entracte qui permette de sortir fumer une cigarette ou de se soulager dans un coin. À peine, dans un antre de sorcière, sous une lampe fumeuse, se déroulent-elles, les incantations de l’expérience Roosevelt, que la scène tourne et éclaire, brutalement, le peuple de morts debout du plébiscite allemand ; un léger fondu, et M. Mussolini arbitre, par le marc de café, les destins de l’Europe ; d’un escalier, qui descend du cintre, dans un chœur éclatant d’anges déchus, nous vient la faillite du désarmement ; pour nous égayer, un joyeux intermède nous présente la Prohibition à poil sur une montagne de bouteilles vides ; et de nouveau les girls, jambes en l’air, suant l’or du crime, font les pointes de la future guerre du Pacifique ; et de nouveau la scène tournante nous fait pénétrer dans quelque humble intérieur d’où le balai magique du Fisc arrache, par enchantement, les dernières pièces ; un second intermède pour le mariage d’un coiffeur avec la Loterie Nationale ; et de nouveau… de nouveau, quoi ? M. Litvinoff rend visite au roi d’Italie, après avoir vu Mussolini et sollicité vainement une entrevue avec le Pape, histoire de rigoler cinq minutes.
C’est le grand moment, pour les esprits avertis, de nous avertir. La naissance des fascismes en Europe ne laisse pas de les inquiéter ; l’Allemagne ne cache pas son jeu qui est de s’offrir quelques steppes russes à bon compte ; l’Angleterre a un sourire sur ses mauvaises dents ; et de l’autre côté, le Japon est bien trop remuant, trop entreprenant pour que les Soviets puissent filer tranquillement leur coton. On ne peut compter, dans un conflit, sur la sympathie soudaine de l’Italie et de la France. Les terres et les richesses de la Russie à partager, cela pourrait, pour un temps, satisfaire les appétits impérialistes. Pourquoi donc s’étonner que Litvinoff prenne ses précautions à temps, et tâche de mettre, par une bonne politique, quelques atouts dans son jeu ! Et si le Pape pouvait servir, pourquoi pas le Pape, je vous le demande ?
Tout cela est très bien, sans doute, et chaque militant communiste espère que le jeu des Soviets est doublé d’assez d’hypocrisie et de mauvaise foi pour laisser libre jeu, malgré les apparences, à ses destins révolutionnaires. Mais pensez-vous qu’à l’heure actuelle on croie encore les Soviets sur parole ? Pensez-vous qu’on ne leur demande rien en échange ? Rien d’effectif ? En échange de ce qu’ils obtiennent de sécurité, ils paient en nature ; ils acceptent l’isolement de leur système politique ; ils paient de la diminution du sentiment révolutionnaire. Car c’est mourir à la révolution que de rester seuls sur la Terre ; que de former une île anti-capitaliste dans un monde impérialiste ; l’osmose sera forcée ; elle est politique aujourd’hui ; demain, elle sera également commerciale et idéologique. Dans la course aux armements, les Soviets s’y prennent de la même façon que les sociétés capitalistes ; ils font des alliances défensives ; ils multiplient leurs armements. Pendant ce temps, ils laissent périr le sentiment révolutionnaire, en Europe ; ils perdent l’Allemagne, après avoir perdu la Chine. Devant les masses prolétariennes impuissantes, mais menaçantes, l’Europe a mis au monde des forces de réaction, des fascismes. Ce ne sont donc plus les forces prolétariennes à l’intérieur de chaque état, qui forment le support, la défense et l’armature des Soviets, mais les gouvernements qui oppriment ces classes, les gouvernements capitalistes. Autant dire que devant un mouvement révolutionnaire français impuissant, les Soviets ont eu recours à M. Herriot, aux partis bourgeois de gauche, et qu’ils se servent actuellement de Herriot pour détruire Cachin. Faut-il davantage, pour conclure, que la révolution russe soit en perdition ou que, du moins, elle se trouve sur une bien mauvaise pente ? On enseigne, sous le nom des Soviets, beaucoup de choses ; mais point une idée de l’homme ; le militant n’a guère appris à être humble ; aucune vertu n’est son partage ; ce n’est pas avec sa foi qu’on transporte les montagnes. Il manque un peu trop d’honnêteté intellectuelle.
L’homme est un animal stupide et moutonnier. Il en avait assez de l’ancienne morale qui le déclarait perfectible, et qui le voulait perfectionner. De Maurras à Staline, en passant par Hitler, il est de bon ton d’affirmer que la politique prime tout ; qu’il est inutile de changer l’homme ; donnez-lui des règles, de bonnes, et cela le changera du tout au tout. On commence donc par le commencement, c’est-à-dire par la révolution. On chambarde tout, mais on respecte l’homme, cet animal sacré. Et l’homme s’installe sur le faîte de la révolution et crée d’urgence six jours pour se reposer. Il va falloir travailler le septième, bien sûr ! Mais jusque là, six jours, six bons jours pour trafiquer, se droguer, s’enivrer, péter et faire parade de grands mots. Six jours pour chanter l’Internationale. Et ce, pendant que l’homme soviétique chante, Hitler chante aussi et Mussolini. Les fabricants d’armes chantent aussi. C’est dans le chant qu’on fabrique les meilleurs canons. Le fil de fer barbelé, c’est toute une chanson. Et le gaz sifflote.
Ah ! certes, la révolution n’était qu’un espoir, mais nous avions bien besoin d’un espoir. Il fait bon de mourir, un espoir au cœur. À présent, la perspective est changée. On mourra sans espoir. La merde n’a changé que de nom. Les mots ont fait leur temps.
Qui va payer ce merveilleux spectacle ? Mais nous, pardieu ! C’est nous les futurs cadavres, Messieurs ! Nous, les asphyxiés à venir. Nous, la chair à canon. Nous, qui avions voulu, clamé, crié, chanté : Politique d’abord ! On nous en a donné, de la politique, à en crier grâce ! Et pendant qu’on politiquait autour de nous, en notre nom, nous allions à nos petites affaires. C’est bon après tout de dormir son week-end, d’écrire contre Dieu, d’aller au bordel, oui, tout cela est bon, et nous y avons un droit imprescriptible. Les droits de l’Homme, quoi ! Nous avons brisé en morceaux les tables de la vieille loi morale, celle qui décrétait que l’homme était un animal stupide, orgueilleux, pendable ! Qu’il a dû commettre je ne sais quel effrayant péché ! Ça vous étonne, vous ? Moi, de la part de l’homme, rien ne m’étonne. Un péché, à qui le dites-vous ? Il n’y a péché que l’homme n’ait commis depuis la nuit des temps, qu’il ne s’apprête encore à commettre. Et, certes, son premier péché, son péché mignon, c’est d’affirmer qu’il n’a jamais commis de péché. Politique d’abord ! De l’homme, on s’occupera par la suite.
Il se peut que l’homme ne soit pas perfectible. Qu’il soit un salaud éternel. Qu’il soit le scandale de cette existence, un scandale et un écœurement. Qu’il soit tout à fait inutile de s’atteler à son perfectionnement. Mais alors, mettons la croix sur toutes choses. La croix sur la paix, sur le bonheur, sur l’avenir. La croix sur la vie. Avec cet homme-là, tel qu’il est, il n’y a rien à faire. Rien à espérer. Rien à prévoir. Rien à bâtir dessus. Nous ferons les frais de la prochaine guerre, bien entendu. Nous irons combler les fossés de l’Esprit de Hegel. De la dialectique de Marx. Et je ne parle pas des orgues de Barbarie de Mussolini, de Hitler. Dans la rue, dans le métro, dans les cinémas de quartier, je te vois déjà, ciment des futures fosses communes, hommes ! Je vous vois déjà, futurs mutilés de la guerre. Je vous vois déjà, futurs concierges des Ministères, futurs députés aveugles. Réjouissez-vous tant qu’il en est temps.
L’escalier du temps ruisselle déjà de cadavres. Moi, vous, tout le monde. L’orchestre est déjà là, qui accorde ses instruments. On malaxe les éclairages. On épingle les robes. Et déjà, la Cécile Sorel de la mort, cette horrible sorcière d’un âge révolu et que nous adorons, parce que nous aimons la pourriture, s’apprête à descendre cet escalier, celui du Temps, celui que nous comblons de notre carne, s’apprête, vous dis-je, à le descendre et à demander devant le vide universel, au bas de cet escalier monumental du néant : « L’ai-je bien descendu ? »
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, première année, n° 6, 22 décembre 1933 ; Felix Nussbaum, « Les Damnés, » 1943)
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Poème
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Verrons-nous de nos yeux l’esprit des vieilles chutes,
sera-ce de nos mains que nous empêcherons
les déperditions lamentables,
sur nos épaules que s’appuieront les volcans,
sur notre sang le rein des anges,
sur nos flancs la barbe des Sages,
sur notre bouche les proverbes des ancêtres,
sur notre langue les serpents,
sur nos testicules, le monde ?
Dirons-nous une fleur dans la main : Viens folie !
Juste démence, viens ! J’ai désigné les portes,
la liste des massacres présents,
des sages et des insensés,
j’ai soif de leur sang – qu’il ruisselle
dans les bouches d’égout ?
Ou notre pauvre main tremblera-t-elle, alors ?
Sais-je d’avance la pitié des yeux qu’on crève,
la grande pitié des entrailles,
le trouble où nous jette le sang,
la panique du ventre ouvert ?
Oserons-nous baigner au sang de la Justice
et pourrons-nous jouer au cerceau dans un monde
livré aux bourreaux innocents
de la vengeance assoiffée ?
Faudra-t-il arriver à te haïr, Justice, –
Justice sans entrailles,
et pourras-tu tuer sans un visage laid
et sans cesser d’être toi-même ?
Me mettrais-je à tes pieds, moi qui t’ai appelée,
qui ai crié après toi dams le fin fond du gouffre,
et te demanderais-je, moi qui t’ai appelée,
le pardon de ces Sages ?
Protégerais-je donc les fous ?
Couvrirais-je de ma poitrine
les pires insensés ?
Mais laisserais-je choir le monde –
et pourrais-je jouer au cerceau dans un monde
qui me demandera comme un aveugle-né
de l’aider un instant à traverser la rue –
la grande rue du Jugement ?
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, deuxième année, n° 16-17, 10 juin 1934 ; Felix Nussbaum, « La Tempête, » 1941)