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(Jean Le Hallier, illustré par Marilac [Mario Laboccetta], in Séduction, quatrième année, n° 129, samedi 18 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Le Hallier, illustré par Marilac [Mario Laboccetta], in Séduction, quatrième année, n° 129, samedi 18 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Le curé est venu voir ma mère et il lui a dit que j’étais fou.
Alors, ma mère m’a attaché à ma chaise. Le curé m’a fait un trou dans la nuque avec un bistouri et il m’a extrait la pierre de la folie. Puis ils m’ont porté, pieds et poings liés, jusqu’à la nef des fous.
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Derrière, il y a une nonne et une grande poêle sur le feu. Je crois qu’elle fait une omelette car je vois près d’elle deux gigantesques œufs. Je m’approche ; elle me regarde fixement et j’aperçois sous sa robe deux cuisses de grenouilles à la place des jambes.
Dans la poêle, il y a un homme qui a l’air indifférent. De temps en temps, il sort un pied – peut-être a-t-il chaud – mais la nonne l’en empêche. Maintenant, l’homme ne bouge plus et une sorte de bouillon qui sent le consommé le recouvre complètement. La soupe devient très épaisse ; je ne le vois plus.
La nonne me dit de venir dans un coin. Je l’accompagne. Elle se met à me parler et à me débiter des obscénités. Pour mieux la comprendre, je m’approche d’elle. Je sens qu’elle caresse mon sexe mais je n’ose pas protester. Quelqu’un rit derrière nous. Je regarde les mains de la nonne et je découvre deux pattes de grenouille.
Je suis nu : j’ai peur qu’on me voie dans cet état. Elle me dit de me placer dans la grande poêle pour que personne ne me surprenne. Je m’y place. Le bouillon devient de plus en plus brûlant : j’essaie de sortir un pied de la poêle mais la nonne m’en empêche. Soudain, le consommé me recouvre complètement et je sens que la chaleur augmente sans cesse.
Maintenant, je brûle.
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La fillette nue à cheval me dit d’aller sur la place.
Je m’y rendis. Je vis les gens jouer avec des boules qu’ils lançaient et rattrapaient grâce à un gros élastique. Lorsque je traversai la place, tous cessèrent de jouer et ils me montrèrent du doigt en riant. Alors, je me mis à courir et ils me jetèrent des boules qui roulaient à terre près de moi sans m’atteindre : Elles étaient en fer.
Je me précipitai aveuglément dans la première rue que je rencontrai. Je compris, après, que je m’étais engagé dans une impasse. Je revins vers la place.
Un cheval se lança à ma poursuite ; je me cachai derrière un arbre à plusieurs troncs pour lui échapper. Le cheval se jeta sur moi mais il resta prisonnier de l’arbre dont les branches se resserrèrent sur lui. Je levais les yeux et je vis la fillette nue.
J’essayai de délivrer le cheval ; il me mordit la main, m’arrachant une partie du poignet. Il hennit et sembla rire. Les gens se mirent à me jeter des boules de fer et la fillette nue sur le cheval cachait son visage pour ne pas laisser voir qu’elle s’esclaffait.
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« Mon enfant, mon enfant. »
Enfin, elle alluma une lampe minuscule et je pus voir son corps, mais non son visage plongé dans l’obscurité.
Je lui dis : « Maman. »
Elle me demanda de la prendre dans mes bras. Je la pris dans mes bras et je sentis ses ongles s’enfoncer dans mes épaules : bientôt, le sang jaillit, humide.
Elle me dit : « Mon enfant, mon enfant, embrasse-moi. »
Je m’approchai et l’embrassai, et je sentis ses dents s’enfoncer dans mon cou et le sang couler.
Alors, je m’aperçus qu’elle portait, pendue à sa ceinture, une petite cage avec un moineau à l’intérieur. Il était blessé mais il chantait : son sang était mon sang.
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Elle m’a donné un bouquet de fleurs, m’a mis une veste rouge et m’a fait grimper sur ses épaules. Elle disait : « Comme c’est un nain, il a un complexe d’infériorité fou » et les gens riaient.
Elle marchait très vite et je me tenais avec force à son front pour ne pas tomber. Autour de nous, il y avait beaucoup d’enfants et j’avais beau être grimpé sur elle, j’arrivais à peine à la hauteur de leurs genoux.
Quand je me sentis fatigué, elle me donna à boire une coupe remplie d’un liquide rouge qui avait un goût de coca-cola. Dès que j’eus fini, elle se remit à courir. Et les gens riaient ; on aurait dit qu’ils caquetaient. Elle leur demanda de ne plus rire parce que j’étais très susceptible. Et les gens rirent aux éclats.
Elle courait de plus en plus vite et je voyais ses seins dénudés et sa chemise qui flottait au vent. Les gens riaient de plus belle.
Enfin, elle me déposa à terre et disparut. Un groupe d’énormes poules rouges s’approcha de moi en caquetant. Je n’étais pas plus grand que les becs qui s’approchaient pour me picorer.

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(Arrabal, in La Brèche, action surréaliste, n° 3, septembre 1962. Anonyme, « Het snijden van de kei » [Extraction de la pierre de folie], huile sur panneau, seconde moitié du XVIIe siècle ; l’illustration de Mimi Parent est extraite de la parution originale)
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Quoi de plus familier qu’un gros chat qui somnole paresseusement ? Et qui donc aurait l’idée de lui prêter d’autre préoccupation que celle d’une heureuse digestion ? William Temple est plus méfiant. Cet air benoît lui semble trop bien joué pour ne pas cacher quelque chose : une intense et mystérieuse vie de l’esprit, par laquelle les chats gouvernent le monde à temps perdu ! L’idée peut paraître complètement outrée, incroyable, d’abord. Mais le raisonnement est d’une telle logique qu’il fait réfléchir. Et qu’on ne peut plus, ensuite, voir un chat sans se demander si…
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I
Il était passé minuit et je filais sur la route de Douvres, à quatre-vingt-dix à l’heure, au volant de ma petite deux places, vers l’aventure la plus étrange de ma vie, en haut de Shooter’s Hill.
Mais elle était encore à vingt minutes dans l’avenir et je ne m’en doutais pas plus qu’un voyageur de la diligence de Douvres, il y a un siècle et demi, ne se doutait du bandit de grand chemin, posté en embuscade, quelque part, sur cette même route.
Personnellement, je n’avais aucune raison d’y être, cette nuit-là, car ce n’est guère le chemin direct pour Salisbury. Je rentrais de vacances prises sur la côte est, et je m’étais largement écarté de mon itinéraire pour passer par Shooter’s Hill.
J’avais lu pendant mon congé Une Histoire de Deux Cités, et le début en était si vivant dans ma mémoire que mon satané romantisme – j’écris des romans historiques pour vivre – avait dû être satisfait.
La route n’était plus bourbeuse, mais sèche, sombre et luisante sous l’étrange éclairage bleuâtre des lampes à vapeur de mercure. Je me demandais ce que Dickens aurait pensé de ces lampadaires. Elle me mena, après l’énorme château d’eau, qui ressemble à un haut château-fort normand, jusqu’au sommet de la côte. Je freinai alors, et rangeai la voiture un peu plus bas.
Une heure de conduite m’avait un peu engourdi ; c’était le moment et l’endroit de me détendre les jambes. Il n’y avait pas une âme en vue et la route vide s’allongeait en une rangée de lumières bleues, vers l’horizon, et Londres. Je me dégageai du siège, allumai une cigarette, regardant d’un air pensif les bois sombres qui bordaient ce côté de la route.
Bien que la lune fût haute dans un ciel sans nuages, les bois paraissaient trop épais et ténébreux pour une promenade agréable. Je traversai donc la chaussée, jusqu’à l’entrée d’un petit chemin, appelé Constitution Hill, qui descend vers Woolwich.
Il y avait une grande vieille maison bourgeoise sur la droite ; sous son porche, les fenêtres étaient brisées. Plus loin, en contrebas, un espace herbeux, clôturé, planté de quelques arbres. Cet enclos avait fait naguère partie du domaine entourant la grande maison et restait maintenant le seul endroit non bâti. Tout le reste constituait un vaste lotissement couvert de maisons allant jusqu’au bas de la colline. Du coin, je contemplai le panorama.
À plus de trois kilomètres, en bas, je distinguais un bras de la Tamise, pareille à une bande de métal terni. Dans Woolwich, l’obscurité était piquetée de lampadaires, mais les enseignes au néon ne brillaient pas – les cinémas et les bars avaient, depuis longtemps, fermé leurs portes pour la nuit. Les longs bâtiments du grand arsenal, qui s’étendaient sur des kilomètres le long du fleuve, se confondaient avec le reste de Woolwich, dans la même ombre indistincte. Sur la rive opposée, une grue immense dressait la tête au-dessus des docks et de la grisaille confuse de l’Essex, et, à cette distance, elle avait l’air d’un jouet minuscule.
De toutes les maisons du lotissement, pas une n’avait une fenêtre éclairée. La ville dormait et rêvait, et j’étais là, à ce coin, comme le dernier habitant vivant de ce monde. Je songeai quel horrible destin ce serait, – si c’était vrai, – la solitude, le silence accablant, l’absence de toute réponse ou espoir d’une réponse. Et alors, pour détruire l’illusion, un cri lointain se fit entendre quelque part, au bas de la côte. Je regardai dans cette direction, mais ne vis personne. Le faible appel se répéta : « Hou !… Hou !… » eût-on dit.
Je regardai plus attentivement, et alors, il me sembla que l’ombre – d’un noir d’encre – de l’une des maisons, en bas, s’était détachée, qu’elle s’avançait vers moi sur la route au clair de lune… Oui ! elle bougeait !… Une bizarre ombre noire sur le sol, qui se rapprochait régulièrement.
Cela me donna une sorte de malaise. Je faillis battre en retraite vers ma voiture, puis je restai, par pure curiosité. Une impulsion soudaine me fit grimper sur le plus proche lampadaire et attendre, accroché là tant bien que mal. Je pouvais, à présent, distinguer quelques silhouettes humaines, au loin, derrière la longue ombre noire. On entendait des cris et des rires. Je me sentis soulagé. Cela ne pouvait pas être bien grave.
La masse sombre approchait, rapidement et silencieusement, et se décomposa en une quantité de petits corps, parmi lesquels se mirent à briller des yeux verts. Une invasion de gros rats. Je me penchai, pour mieux voir, quand les meneurs de la bande arrivèrent sous la lumière de mon lampadaire.
C’étaient des chats ! Par centaines, de tout poil et de toutes tailles. Conduits par trois énormes matous noirs, – dont l’un avait le bout des pattes blanches, – ils passèrent devant moi en une vague onduleuse et furtive qui couvrait toute la route et les bas-côtés, s’ouvrant pour éviter mon lampadaire et se refermant ensuite en une masse compacte. Des chats tigrés, des Siamois, des Manx sans queue, des gros Persans poilus et des hordes de chats de gouttière, certains portant leurs chatons dans la gueule. Ils ne firent aucune attention à moi, et, sans un regard de côté, ils se hâtaient, d’un commun et urgent accord, montant la côte, vers la route de Douvres au-delà de la grande maison bourgeoise en ruine.
Leurs petites pattes feutrées ne faisaient pas de bruit sur l’asphalte et pas même un chaton ne miaulait.
« Ben, vrai ! » murmurai-je plutôt inélégamment pour un homme de lettres, tandis que la multitude féline défilait comme une armée chinoise.

Enfin apparut l’arrière-garde, suivie d’une douzaine d’êtres humains qui étaient tombés sur cet étrange phénomène et le suivaient avec une vive curiosité. Quelques gamins turbulents se trouvaient parmi eux et essayaient d’attraper la queue des derniers chats – il n’y avait pas de traînards – et de les retenir. « Ho ! hurlaient-ils. Ho là ! » Mais je remarquai que les chats échappaient toujours à leurs tentatives et continuaient à se hâter.
La fin du défilé passa rapidement et disparut en haut de la côte, avant que je descendisse de mon perchoir. J’atterris presque sur les pieds d’un vieux bonhomme avec une casquette enfoncée, qui avait abandonné la poursuite. Il s’appuyait au lampadaire, essoufflé.
« Sont diablement pressés, hein ? fit-il avec un signe du pouce vers le haut de la côte. Bon sang !
– Oui, dis-je, qu’est-ce qui se passe ?
– Le diable me patafiole si je sais quoi. Tous les satanés chats de Woolwich se sont mis dans la tête de s’en aller. Ma Lizzie est là, dans le tas… L’a sauté par la fenêtre de la chambre à coucher.
– Savez-vous où ils vont ?
– Dans les bois, j’ parie, ricana-t-il avec un clignement d’œil.
– Ça me dépasse ! dis-je en hochant la tête. Mieux vaut que j’aille voir ce qui reste de ma voiture.
– Hé ! »
Je me retournai. Ce n’était pas mon cockney mais un policeman en uniforme, montant la côte à grandes enjambées. Il arriva près de nous.
« Rien vu d’extraordinaire par ici ? demanda-t-il abruptement.
– Ah bah, alors ! s’esclaffa le cockney. Simplement cinquante mille chats qui allaient par là-haut, mon pote ! »
Le policeman me regarda. J’inclinai la tête.
« C’est exact, aussi bizarre que cela paraisse. Les bois doivent en être pleins maintenant.
– On m’avait déjà dit quelque chose comme ça un peu plus bas sur la route, dit le policeman. Bon… Va falloir que j’aille voir de quoi il retourne. »
Et il s’éloigna rapidement.
« Ça promet d’être intéressant, remarquai-je. Je pense… »
Je m’arrêtai ; une formidable lueur blanche jaillit dans le ciel, comme un éclair, au-dessus de Woolwich. Pendant une seconde, le paysage apparut, à des kilomètres à la ronde, dans une clarté fantomatique. Et la nuit retomba, plus noire qu’auparavant.
Un moment, mon esprit troublé tenta de comprendre ce nouveau phénomène. Puis une flamme orange jaillit soudain dans la même direction, coupant le ciel nocturne en deux, au-dessus des bâtiments de l’Arsenal, tandis qu’une épaisse fumée noire bouillonnait à sa base et que son reflet rougeoyant dansait sur les eaux de la Tamise. Elle semblait très haute à distance ; là-bas, à Woolwich, elle devait être d’une taille effrayante.
« Sacré bon sang ! l’Arsenal flambe ! » cria le vieux cockney d’une voix rauque d’émotion.
Et à ce moment, le bruit de la première explosion nous parvint, un fracas formidable qui brisa la moitié des vitres du lotissement, fit trembler le sol, au point que je m’en mordis la langue sous le choc, et en restai abasourdi, écœuré et hébété.
Je me souviens d’avoir chancelé un instant, les mains sur les oreilles, dans un état de confusion aveugle, et je me ressaisis pour constater que la flamme au-dessus de l’Arsenal avait, maintenant, huit compagnes – tours de feu tournoyantes qui s’étendaient sur toute la longueur des bâtiments. Un énorme nuage très haut reflétait les flammes, si bien que la moitié du ciel semblait un gigantesque dôme de feu, vers le centre duquel montait verticalement une formidable colonne de fumée noire comme un pilier d’enfer.
Le roulement sourd des explosions continuait et des détonations périodiques plus brutales nous crevaient presque les tympans. Des obus avaient été entassés là-bas et maintenant c’était un beau feu d’artifice. Des lueurs d’un bleu électrique jaillissaient comme des éclairs au pied des hautes flammes, et les débris qu’elles faisaient voler semblaient des pluies de points noirs dans l’embrassement de la fournaise.
Quelques-uns de ces fragments commencèrent à siffler autour de nous et hachèrent au passage les branches feuillues des arbres. Je m’aperçus que le policeman était revenu et se tenait debout à côté du cockney, leurs deux visages avivés par le rougeoiement. Soudain, on entendit un fracas de tonnerre en haut de la route ; un énorme débris de machine était venu frapper en plein dans le château d’eau et l’avait abattu en ruine à travers l’ancienne grand-route.
Le policeman hurla quelque chose que je ne pus saisir dans le vacarme. Il montrait le bas de la route, et je vis un mur de fumée qui ondoyait vers nous. Il approchait vite sans que nous puissions y échapper. Il fut sur nous en une seconde, et nous nous trouvâmes dans un brouillard dense, sulfureux, qui nous fit tousser, suffoquer et pleurer.
Les environs étaient maintenant noyés dans une obscurité fuligineuse et même l’éruption à Woolwich n’était plus qu’une lueur diffuse dans le brouillard. Je pense que je serais retourné à ma voiture à ce moment si je n’avais pas vu le policeman. Il n’avait visiblement aucune intention de s’enfuir, mais plaqua un mouchoir sur sa bouche et son nez et descendit Constitution Hill à travers les volutes de fumée. Son devoir l’appelait à Woolwich et il y arriverait d’une manière ou d’une autre.
Le cockney, réprimant une quinte de toux, pointa le pouce vers le policeman et m’interrogea du regard. Me sentant soudain honteux de mon manque de courage, j’opinai vigoureusement de la tête et lui pris le bras.
Nous partîmes à travers l’écran tourbillonnant de la fumée, suivant sa vague silhouette, et le rejoignîmes dans une éclaircie. Si ce n’avait été ces quelques échappées dans la fumée, nous aurions étouffé. Tous les trois, nous aspirâmes l’air frais quelques instants, puis nous plongeâmes de nouveau jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes la ville dévastée.
(À suivre)
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(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, n° 275, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)
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Donc, Amie lettrée, vous voici à Venise :
Dans Venise la Rouge…
Mais vous m’en voudriez n’est-ce pas ? de continuer la citation. Vous allez y chercher Byron, Sand, Musset ; Pagello aussi. Vous croirez les rencontrer à La Giudecca, au Rialto et tout le long de ce canal Grande aux demeures invocatrices ; et peut-être un soir, s’il fait clair de lune et si votre gondolier n’a pas un accent trop brutal, aurez-vous l’illusion, en récitant quelques vers d’Henri de Régnier, de voir ces ombres falotes descendre les marches usées de quelque palais, visage masqué et cape sur l’épaule, comme aux temps enfuis du Carnaval.
Venise vous rendra ce que vous saurez y mettre, Amie lettrée, et connaissant votre âme translucide, je sais que vous ne saurez l’y mettre que la nuit.
Mais il y a le jour ! Et Venise au grand soleil est une ville bien décevante ! Mon Dieu ! comme les pigeons de Saint Marc vont vous agacer, et comme vous en aurez vite assez de gober des oursins relevés d’une pointe de vinaigre chez les marchandes du littoral de Pallestrina !
Voulez-vous faire alors une petite excursion hors-guide ? Je l’ai faite moi-même et je puis vous la recommander.
Tout là-bas, sur la côte des Fondamenta Nuové, à l’angle du Rio de Mendicati, vous trouverez des barques, et près de chacune d’elle, le batelier qui vous hélera. Un vous frappera spécialement par son bonnet napolitain et son caso digne de la statuaire ; ne lui demandez pas son nom : C’est Giuseppe Righellini. Sa fille vend des pastèques, et quand l’acheteur lui plaît, elle tend aussi sa bouche. Mais alors elle ne vend plus, elle donne ; je lui ai plu, amie, et c’est par elle que j’ai connu son père. Je ne sais si ma petite vendeuse vous charmera, – car enfin nous n’avons pas les mêmes raisons. Mais sa canaille de père, j’en suis sûre, vous enthousiasmera. N’ayez aucune crainte d’ailleurs ; ce n’est jamais lui qui fait le premier pas.
Vous voilà avertie.
Vous lui direz : « Bonjour Giuseppe ! » comme si vous le connaissiez de longue date et, sautant dans son bateau, vous ajouterez : « À Murano ! »
La traversée n’est pas longue, et il vous sera loisible de l’occuper en songeant que vous suivez la route qui mène au Casino où Casanova retrouvait sa chère religieuse et où M. de Bernis, prélat et ambassadeur de France, leur tenait galante compagnie. Vous pourrez même, si la mer est un peu forte, vous souvenir que c’est en revenant d’une de ces amoureuses soirées qu’il pensa faire naufrage. Mais la mer sera calme, et Giuseppe est incomparable comme marin.
Murano s’offrira à vous ; mais vous pensez bien que ce n’est pas pour ses verreries que je vous y amène. « À l’ostéria de Jaccopo, » direz-vous à Guiseppe. Et cinq minutes plus tard, laissant aux badauds Cook la visite de Saint Pierre martyr, vous vous accouderez à une table verte, sous un figuier centenaire, dans un de ces jardins où la fraîcheur de l’aurore semble ne jamais s’évaporer.
Vous commanderez une flasque de Bregance blanc et sucré pour vous, et pour Guiseppe un litre de grignolino accompagné de frutti de mare et, tout en suçant quelques figues fondantes ou en mordant à même une tranche de pastèque rose aux grains noirs, dont les deux cornes vous poisseront délicieusement les oreilles, vous demanderez :
« Giuseppe ! conte-moi donc l’histoire de la Main Rouge. »
Giuseppe s’essuiera la bouche, boira un coup et, lentement, commencera ce simple récit :
« Voici comment les choses s’étaient passées, Signora ; Bénévolo savait depuis longtemps que Fiatelli le trompait avec Mafalda, une fille des quais, dont il avait fait sa maîtresse et que tout le monde jusqu’à ce jour avait pu avoir pour quelques lires. Mais lui, il s’était mis à l’aimer d’une passion telle que si la Madone était venue à passer, ma parole, il l’aurait détroussée. Fiatelli aurait dû se taire. Mais il savait Bénévolo lâche comme un porc, aussi n’avait-il eu garde de tenir sa victoire secrète et il n’était pas d’endroit où il n’allât se vanter de posséder la belle, quand le cœur lui disait.
Bénévolo faisait l’aveugle. Qu’aurait-il dit, le lâche ! Pourtant, quand il avait bu, il lui arrivait de s’assombrir et de serrer son couteau en jurant qu’il les tuerait.
Mais l’on riait et la Mafalda elle-même ne se gênait pas pour lui dire qu’elle allait retrouver son amant, lui jetant cela comme on crache au visage. Ce n’était qu’un porc.
Mais, un matin, une rumeur court le quai : Fiatelli a été tué à Murano, et justement cette nuit-là, Bénévolo avait été introuvable. Il n’y eut qu’une pensée : « C’est lui ! » mais vous comprenez qu’on se garde bien d’avertir la police. C’était affaire privée. Et, entre nous, nous étions contents que Bénévolo se soit enfin montré homme. Jusqu’à la Mafalda qui le suivait avec des airs de chienne fouettée et qui baissait la tête dans l’attente d’un perpétuel coup de poing. La police enquêta, puis, comme Fiatelli n’avait aucune importance, on classa l’affaire et Bénévolo ne fut même pas inquiété.
Quelque chose cependant était changé en lui. « C’est le mort qui le tracasse ! murmurait-on ; il devrait faire dire une messe » ; mais nul n’osait en parler ouvertement, et plus taciturne que jamais, Bénévolo, le soir venu, n’avait plus qu’une pensée : boire jusqu’à l’oubli.
Une nuit, c’était au mois de juillet, Signora, nous passions par une des petites rues de Murano quand il me dit brusquement :
« Voici la maison de Fiatelli, entrons dans le jardin.
– Pourquoi faire ? demandai-je.
– Pour voir si la main est encore sur la porte. »
« Il est fou, » songeai-je, et je le suivis.
Ah, Signora ! Je revois le jardin. Je vous y mènerai si vous le voulez – la maison est au fond avec une porte blanche, et dans le mur opposé s’ouvre la porte donnant sur la rue. Blanche, Signora, toute blanche ! Et voilà Bénévolo qui s’assoit et qui se met à parler comme dans un rêve.
« Il était là, tu m’entends, et il attendait. Je le savais car je les avais entendu se donner rendez-vous, et moi j’étais là derrière à guetter. Il regardait la lune et chantait à mi-voix ; alors, je me suis approché et j’ai frappé entre les épaules. Ah ! ah ! la lune ! Elle était belle ! Il a porté la main à son dos et a tenté d’arracher la lame. Mais il m’a vu et s’est enfui vers la maison, – là, tu vois, j’avais bien frappé, va. Il s’est appuyé contre la porte, et puis il a glissé. Mort, alors, je l’ai fait entrer dans le sac parce que je voulais le jeter à la mer. Il était lourd, tu sais ! Et quand j’ai eu fini, j’ai vu qu’il y avait une grande tache sur la porte. La trace de sa main, du sang. J’ai pris de la terre et je l’ai effacée ! Puis j’ai entendu s’ouvrir la porte de la rue ; c’était elle. Je lui ai dit que j’attendais Fiatelli, et nous nous sommes assis sur le sac, tu m’entends, sur le sac, tous les deux !… J’aurais même voulu… Mais elle a passé la main par l’ouverture et elle a senti les cheveux. Alors, elle s’est enfuie vers la maison et, quand j’ai voulu la poursuivre, sur la porte, tu m’entends, Giuseppe, il y avait encore la main que j’avais effacée. Je me suis jeté dessus, mais j’ai eu beau frotter, elle était toujours là. J’ai voulu fuir, et, sur la porte de la rue, il y avait aussi une main rouge. Et j’ai dû sauter par-dessus le mur, car elle me barrait le passage. Et maintenant, sur toutes les portes blanches, la nuit, je l’aperçois qui est là, elle, la main rouge. Tiens, tiens, tu la vois ? »
Signora, je ne voyais rien, mais j’ai entendu dire qu’il ne faut jamais contrarier les fous ; alors, j’ai répondu :
« Oui, je la vois.
– Mais elle ne s’en ira donc jamais ? » – Et il s’est rué contre la porte, s’arrachant les ongles, puis a roulé d’un bond.
« Ah ! fuyons ; j’ai peur »
La porte de la rue était heureusement contre le mur et il a pu la franchir sans être arrêté. Une fois dehors, il m’a pris le bras.
« Guiseppe, tu l’as vue ; elle est vivante. Ses doigts se crispent et tout à l’heure, je le jure par la Madone, ils ont voulu me saisir le poignet. Ah ! Giuseppe, tu verras qu’elle me tuera ! »
J’étais très ennuyé, et comme je craignais qu’il ne s’amuse à bavarder à tort et à travers si je le laissais seul, je lui ai dit :
« Allons boire un coup, Bénévolo ; cela nous remettra d’aplomb. »
Et je l’ai amené ici, Signora. À la table que vous occupez. Plus loin, il y avait deux carabiniers qui soupaient.
« Si tu tiens à la vie, lui dis-je, tais-toi. »
Mais il ne parlait plus, buvant sans arrêt et regardant droit devant lui, comme un homme hébété.
Signora, c’était un soir de clair de lune. Je vous l’ai dit. Mais elle n’était pas encore assez haute et tout le fond du jardin était plongé dans l’ombre. Tout à coup, la main de Bénévolo s’abat sur la mienne et j’entends son cri d’effroi :
« Giuseppe, la main ! »
La lune avait poursuivi son vol, Signora, et, devant nous, éclairée par les rayons, la porte faisait une tache blanche.
« Tais-toi, » suppliai-je.
Mais il ne m’entendit pas et, le bras tendu, continua à fixer la chose invisible.
« Là, là, tu la vois ! Elle se crispe, et elle descend. Giuseppe, elle est presque au ras du sol. Mais tu vois bien qu’elle rampe sur le sable ? Ah ! partons, partons ! »
Il se leva, Signora, mais il avait beaucoup bu et ses jambes refusèrent de le porter. Il chancela un instant, puis s’abattit à genoux.
Alors se passa la tragédie. Ses yeux hagards semblaient suivre la marche de quelque chose sur le sol, et tout son corps se recroquevillait comme à l’approche d’un reptile ; la bouche tordue par la terreur n’arrivait pas à articuler un son. Soudain, tout son être tremble, comme si la chose l’avait atteint et, lentement, ses mains qui étaient au ras du sol remontèrent le long de son corps, – la chose devait monter aussi – et s’immobilisèrent à la hauteur de son cou, dans le geste de ceux qui étouffent. Il rejeta la tête en arrière, ouvrit la bouche démesurément comme pour hurler, et, les yeux jaillissant de leur orbite, il tomba tout d’une masse sur le côté.
On s’était précipité vers lui, mais il était mort. Un des carabiniers le releva.
« C’est une chance, l’ami, que tu puisses invoquer notre témoignage ; ton camarade est mort d’une attaque ; pourtant, regarde… »
Je me penchai, Signora, et au cou de Bénévolo, je vis, vous devinez quoi ?… cinq doigts bien marqués, profondément enfoncés dans la chair bleuie – les cinq doigts de la Main Rouge qui avait accompli son œuvre. »
Voici l’histoire, amie lettrée. Et vous en aurez oublié de grignoter votre pastèque et de boire votre branganze. La petite table, la porte blanche, tout cela vous troublera, et vous frissonnerez, et vous regretterez d’être seule. Car je vous connais et je sais à quoi les émotions vous prédisposent. Mais rappelez-vous ce que je vous ai dit : Giuseppe ne fait jamais le premier pas ; c’est entendu. Mais pour peu qu’on veuille le faire, ah ! qu’il a vite fait tous les autres !
Et la journée sera si belle ! Et Giuseppe sourira si bien !

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(Charles de Richter, in Les Lettres françaises, organe de la littérature et de la poésie [directeur : Albert Keim], supplément à L’Arlequin, n° 5, samedi 15 septembre 1923)
C’était un marin dont le front ridé témoignait de longues nuits passées sur le pont de son vaisseau à regarder les étoiles ; mais, à travers l’empreinte des fatigues, on remarquait les signes d’une profonde tristesse. Provenait-elle de la philosophie qu’apporte l’expérience des voyages autour du monde, ou de quelque chagrin vivant enseveli dans son sein comme un polype au fond de l’Océan ? Ses plus intimes connaissances n’en savaient rien. De même que le corsaire de Byron, le capitaine Roscoff, qui avait été corsaire lui aussi, ne trahissait pas ses mystères. Un soir néanmoins, la tête échauffée par le rhum, à table auprès d’amis d’enfance retrouvés après vingt ans, et dont les récits d’amour venaient d’animer la conversation, il se montra moins discret.
« Voyons, capitaine, dit l’un d’eux, as-tu aimé ? Conte-nous une de tes bonnes fortunes ; crois-tu à la constance, toi ?
– La constance, non, je n’y crois pas, et j’ai de bonnes raisons pour cela, répondit-il brusquement.
– Tu parles comme si tu avais enterré une de tes maîtresses et dansé, après, un pas de bourrée sur sa tombe.
– J’ai fait pis, repartit le capitaine, avec un air sombre.
– Comment ! pis ? que diable as-tu donc fait ? Dis-nous cette aventure ; allons, laisse briller quelques éclairs dans la nuit dont tu t’enveloppes ordinairement ; illumine ton Sinaï.
– Écoutez, reprit le capitaine, en avalant un nouveau verre de rhum qui sembla faciliter le passage au secret dont il paraissait oppressé. Il y a une fatale histoire d’amour dans mes souvenirs ; j’ai survécu, et de quelle façon, grand Dieu ! à la perte d’une femme que j’adorais. Je me suis plongé depuis dans les délices que m’ont offertes les aimées d’Égypte, les bayadères de l’Inde et les danseuses de l’Opéra de Paris ; mais je ne puis étourdir ma mémoire ; un affreux tableau revient se placer sous mes yeux dans les instants où je cherche l’oubli. Je le vois à présent… tenez… il est là… »
Les yeux du capitaine parurent égarés, comme dans une hallucination.
« Un jour, reprit-il en revenant à lui, je me promenais sur le marché de Constantinople ; on y amena une jeune Grecque d’une admirable beauté ; elle avait seize ans au plus. Figurez-vous la perfection de la Vénus de Praxitèle. Jamais les anciens sculpteurs de son pays n’ont créé de statue plus achevée. J’achetai cette enfant, et j’en devins bientôt éperdument amoureux. Zulmé, ayant perdu toute sa famille au milieu d’un massacre exécuté par les Turcs dans une petite ville des côtes, ne tarda pas, grâce à mes soins protecteurs, à reporter sur moi, non pas son maître mais son esclave, toutes les affections de son âme naïve. Je savais le grec, je lui parlai son langage. Elle m’aima bientôt autant que je l’aimais. Quel bonheur c’eût été pour moi d’habiter avec elle quelque île de la Méditerranée, et là de m’enivrer sans cesse de son amour ; mais je me trouvais forcé de suivre une autre destinée. Je commandais un bâtiment monté d’hommes appartenant à toutes les nations et faisant le métier de pirates. On me connaissait comme Surcouf dans les mers des Indes ; la gloire, dont quelques prises éclatantes avaient entouré mon nom, l’espoir d’un riche butin, le désir de prodiguer à Zulmé toutes les jouissances de la vie asiatique, me relancèrent sur l’immensité des eaux. Zulmé voulut m’accompagner, je cédai à ses désirs ; combien en effet il m’eût coûté de partir seul !
Nous fîmes voile vers Pondichéry. La traversée fut heureuse d’abord ; le vaisseau marchait bien. L’étoile des corsaires nous guidait ; nous nous emparâmes même d’un infâme négrier après quelques heures de combat ; nous revendîmes les nègres plus tard à un de ces négociants de Nantes qui font la traite en secret, les misérables ! Ce fut une bonne affaire. J’avais sauté le premier à l’abordage malgré les prières de Zulmé ; ma troupe me savait brave ; il fallait montrer que le mariage ne m’avait pas amolli. Je reçus une légère blessure au bras, que Zulmé guérit avec le baume de ses baisers. Elle m’assura qu’elle se serait jetée à la mer si j’avais été tué, et moi je lui dis que, si elle venait à mourir, je renoncerais aussi à l’existence. Zulmé, tourmentée par les chaleurs du tropique, était tombée malade ; je ne quittais pas son chevet. Le vaisseau courait sur la foi de mon lieutenant.
Il arriva que mon lieutenant, qui connaissait peu ces mers, nous laissa dériver dans un golfe de récifs. Une nuit, nous allâmes donner sur un banc de corail. Réveillé en sursaut par le choc (la fatigue des veilles m’avait endormi un moment), je m’élançai sur le pont et je vis toute l’imminence d’un naufrage. Les vagues en furie poussaient le vaisseau contre des rochers à fleur d’eau, et toute la nuit je crus qu’il se brisait en éclats à chaque minute.
Lorsque le jour fut venu, je compris l’horreur de notre position. Un rocher, dont la crête étendue et semée de quelques îlots boisés s’élevait un peu au-dessus du niveau des vagues, à quelque distance, me parut le seul refuge que nous eussions. Je fis détacher la chaloupe ; j’y mis des hommes que j’envoyai reconnaître cette île dangereuse. Ils revinrent nous apprendre que l’on y pouvait aborder avec la chaloupe ou à la nage, mais non pas au moyen du vaisseau. Je pris le parti d’y faire débarquer tour à tour mes hommes et mes provisions. Nous commençâmes par les provisions, que l’eau de mer envahissait. Ce débarquement nous occupa tout le jour. Zulmé était si souffrante que j’attendis l’heure où elle sommeillait pour la faire transporter au plateau ; mais au moment où je me disposais à partir avec elle, après être resté le dernier sur le vaisseau, selon le devoir d’un capitaine en ces occasions, une violente rafale éloigna la chaloupe ; la mer, sourdement agitée par une tempête, se gonfla et secoua sa crinière d’écumes en hurlant comme une lionne en fureur. Le vaisseau échoué, emporté tout d’un coup comme par enchantement, fila sur les flots orageux avec une incroyable vitesse, dans un sens opposé au rocher. En peu de temps, nous perdîmes nos compagnons de vue, et je demeurai seul près du lit de Zulmé, sur un vaisseau démâté, entrouvert, errant au gré des vagues et du vent.
Cette position affreuse, que je ne pus cacher à Zulmé, l’effraya moins que moi. Si malade qu’elle était, elle n’avait pas de forces contre la mort. Elle suspendit ses bras à mon cou en disant avec résignation :
« Notre heure est venue. »
Je tâchai de ranimer son espoir. Soudain, une affreuse pensée me saisit. J’avais fait décharger toutes les provisions ; il ne restait rien dans le vaisseau que quelques bouteilles de rhum et deux ou trois biscuits secs dans l’armoire de ma cabine. La faim, avec toutes ses angoisses, allait nous assaillir. Zulmé demanda à prendre son repas accoutumé ; je trempai dans un peu d’eau qui restait les biscuits oubliés, et je lui en portai un morceau imbibé ; elle s’aperçut de notre indigence ; et, soupirant, elle me proposa de s’attacher à moi avec toutes ses écharpes réunies, et, enlacés dans un pagne étroitement serré, de nous précipiter dans les flots. L’espérance qui n’abandonne jamais les marins me retenait encore ; je lui dis qu’il serait toujours temps de mourir. Une brise carabinée semblait nous pousser vers la terre.
Nous passâmes un jour encore dans ces cruelles transes. Le biscuit diminuait ; moi, je prenais du rhum ; je ne touchais pas à la nourriture de Zulmé. Le lendemain, le dernier morceau de biscuit se trouva consommé ; les tiraillements de la faim se firent bientôt sentir au faible estomac de cette pauvre femme ; elle expira dès les premières atteintes. Vous exprimer quelle fut ma douleur et combien de larmes je versai sur le corps de Zulmé serait au-delà de mon pouvoir. Il me parut odieux de la jeter à la mer pour qu’elle devînt sous mes yeux la proie des requins qui se jouaient dans le sillage du vaisseau. Je promis de la garder là, avec moi, jusqu’à ce que la mort vînt me glacer près d’elle, si aucun secours ne m’arrivait et ne me permettait de l’emporter pour la faire déposer en terre sainte. Vous savez que j’ai la dévotion des marins.
Ma robuste constitution et le rhum que j’avais pris en quantité me soutinrent encore jusqu’à la fin du jour, mais bientôt un horrible appétit s’empara de moi. Je fouillai encore une fois le vaisseau du haut en bas ; rien à manger, rien ; je ne rencontrai qu’un peu de beurre salé laissé dans quelques ustensiles de cuisine. Quels mets pouvais-je y apprêter ? Je vis qu’il fallait me résigner à mourir de faim, et je revins m’asseoir près de ma chère Zulmé. Je la regardais avec un œil d’envie.
« Heureuse Zulmé, m’écriai-je, tu ne souffres plus ; nous allons être réunis pour toujours. J’ai beau interroger l’espace, aucune voile ne paraît. J’aurais voulu conserver ton beau corps, selon l’usage égyptien, dans une caisse parfumée, et j’en aurais fait l’objet de ma constante adoration. Il vaut mieux après tout que nous reposions ensemble sous le vaste linceul de l’Océan. »
Dans ce moment, la faim cria plus fort du fond de mes entrailles ; une voix, une voix de démon sans doute mêlée à un ouragan qui passait, me jeta dans le cerveau une épouvantable idée. Ce corps si frais encore et si beau, cette chair ravissante colorée par les derniers reflets de la vie, comme la neige des montagnes au coucher du soleil… Vous comprenez, messieurs ; combien de récits de naufrages vous ont appris ces horribles expédients ! N’avez-vous pas lu dans le poème de don Juan de lord Byron, le récit d’une de ces effroyables aventures ? Je repoussai ces suggestions d’une puissance infernale ; je saisis un poignard indien que je portais toujours sur moi, décidé à me percer le cœur, plutôt que de céder à ces tentations ; mais il me restait encore une bouteille de rhum de vieux Jamaïque. Je ne jugeai pas à propos d’abandonner cette liqueur aux poissons, qui en connaissent peu l’usage ; donc, je la bus en fumant mes derniers cigares.
Que se passa-t-il ensuite ? comment osai-je assouvir ma faim ? Est-il bien vrai que Zulmé, dont le matin je n’avais pas voulu livrer le corps aux requins, trouva chez son avide amant lui-même un sépulcre monstrueux ?… À peine ce criminel festin était-il fini que la mer, irritée apparemment, acheva d’enfoncer le vaisseau. Fendu en deux, il s’affaissa, et je fus emporté par les vagues. Je nageai longtemps ; à l’instant où mes forces se perdaient, je mis la main sur un débris auquel je m’attachai. Je demeurai le reste de la nuit ballotté par les flots et luttant contre eux, cramponné à ma planche de salut. Quelle nuit ! Les requins m’effleuraient en passant et me menaçaient des triples rangées de dents de leurs mâchoires. Un d’eux avala quelque chose qui ressemblait à un corps humain et flottait près de moi. C’était Zulmé ! Morte, elle me sauva de nouveau la vie ; car j’étais dévoré si le requin ne s’était accommodé du reste de mon dîner. Des oiseaux voraces tournoyaient sur ma tête, et par leurs cris semblaient s’appeler afin de dérober une proie aux monstres de l’abîme. Je fus recueilli dans cet état, presque à demi mort, par des pêcheurs d’une petite île sur le bord de laquelle me portèrent les courants.
Voilà donc, mes amis, quelle est la lâcheté de l’existence ! moi qui, devant les autres hommes, me suis battu si vaillamment, qui ai affronté tant de coups de sabre et de fusil, animé par l’idée de la victoire, par le désir du pillage, par l’amour-propre de chef, moi, le capitaine Roscoff, dont le nom fait trembler la Compagnie des Indes, j’ai frissonné devant une mort solitaire, au milieu de l’Océan ; moi, le plus amoureux des mortels, je me suis nourri de ma maîtresse comme un ver de la tombe ; mes dents ont eu la barbarie de transpercer sa blanche peau, sa peau si tendre, dont mes lèvres caressantes redoutaient autrefois d’effleurer l’épiderme ! Telle est la vie, hélas ! »
Le capitaine Roscoff se tut et acheva de vider la bouteille de rhum placée à côté de lui.
« Terrible histoire en effet ! dit un des interlocuteurs ; manger sa maîtresse ! c’est bien fort.
– Ne pas lui garder fidélité après cela, voilà le mal surtout, poursuivit un second.
– Vous le voyez, ajouta un troisième, la constance est une chimère, messieurs. »
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(Hippolyte Lucas, in Paris-Londres, keepsake français, Paris : Delloye, Desmé et Cie, 1839 ; ce texte est en réalité un extrait du roman L’Inconstance, tome II [chapitre XXX : « Le Capitaine Roscoff » ; quatrième partie – Lydie], Paris : Werdet Éditeur, 1839. La gravure de John Cousen, d’après une aquarelle de Frederick Clarkson Stanfield, illustre la parution dans Paris-Londres ; il s’agit à l’origine d’une illustration pour le poème de la comtesse de Blessington, « The Storm, » dans The Keepsake for MDCCCXXXIV, London: Longman, 1834 ; on notera au passage que la même gravure servira également à illustrer « Georgina, épisode du naufrage de l’Amphitrite » de Sophie Gay, dans Le Diamant, souvenirs de littérature contemporaine, Paris : Louis Janet, 1844)
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☞ Cette nouvelle a fait l’objet d’une traduction en portugais dans le journal hebdomadaire O Mosaico [Lisbonne], le 13 janvier 1840.
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HIPPOLYTE LUCAS : O CAPITÃO ROSCOFF
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([Hippolyte Lucas], traduction anonyme, in O Mosaico, journal d’instrucção e recreio , n° 45, lundi 13 janvier 1840)

RUES DE MONTRÉAL (INSTANTANÉS)
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(Régis Messac, in Simplement, vagabondages, n° 33, septembre-octobre 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
RAFFINEMENT
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(Régis Messac, in Simplement, vagabondages, n° 34, novembre-décembre 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Gravières, tout à coup, parla.
Je le revois encore, assis au seuil de la cabane qu’il s’était construite au cœur même de la forêt, vêtu d’un mauvais costume de velours et fumant méditativement sa belle pipe à bout d’ambre – le seul luxe qu’il eût conservé de son existence ancienne.
Il parla, ou plutôt il reprit la conversation là où, l’instant d’avant, il l’avait laissée.
« Somme toute, fit-il, je ne suis pas malheureux. Je possède une chèvre, un petit jardin qui me donne des légumes et quelques fruits. Et quand je m’ennuie, j’ai mes livres : un surtout qui est ma bible, mon compagnon de dilection… Connaissez-vous le Walden de Thoreau, Chantre ?
– Vous n’allez pas me faire croire, ripostai-je, que vous avez quitté votre famille, vos amis, – tous ceux qui vous aiment enfin et attendent votre retour, Gravières ! – pour le plaisir de mettre en pratique les théories assez personnelles de l’auteur de La Vie dans les bois ? »
Gravières fuma en silence durant quelques secondes, puis :
« Je vois bien, fit-il avec un sourire excédé, que je ne m’en tirerai pas à moins d’une confession en règle. Ceux qui vous ont envoyé ici… »
Je voulus protester, tenter au moins de justifier ma démarche auprès de lui, mais il eut un « Après tout » morose, presque douloureux, qui me révéla l’inutilité présente de toute explication.
Gravières donc vida sa pipe sur son talon et, s’étant recueilli un instant, commença :
« Il y a trois ans, Chantre, quand je vins ici faire une cure de solitude et de repos parmi ces pins, j’avais pris pension dans une auberge retirée dépendant de la bourgade de Vitrac. Le site était désert, relié à l’horizon par des lagunes où fréquentaient les seuls chasseurs de sauvagine. Or, j’ai moi-même la chasse en horreur ; aussi en étais-je réduit pour me distraire à errer travers bois ou le long des dunes qui dominent la mer. Mais une inaptitude foncière à vivre « intérieurement » (du moins, je le croyais à cette époque), comme à découvrir la beauté, réelle pourtant, de ce monotone paysage, faisait que je rentrais très vite à mon gîte, secrètement écœuré plutôt que recru de fatigue physique.
Un jour pourtant, je fis une découverte qui excita d’emblée mon intérêt : c’était dans un district de la forêt avoisinant le rivage, une sorte de vasque sableuse emplie d’une eau pure et qui paraissait dormir. Mais un examen plus attentif y révélait une vie cachée qui se manifestait à la surface par un bouillonnement régulier, pareil au calme battement d’un cœur. Les gens du pays assuraient (et la salure légère de ses eaux semblait confirmer leurs dires) que la bizarre fontaine communiquait avec la mer. Au vrai, le niveau en variait curieusement – synchroniquement, devrais-je dire – avec le mouvement même des marées…
Je retournai le lendemain et les jours suivants à la fontaine, éprouvant je ne sais quelle émotion secrète à sonder du regard ce cristal frémissant et sensible. Un matin, pour la première fois, j’y arrivai à l’heure culminante de la marée basse. Une surprise – et quelle surprise ! – m’y attendait. Là, tout près du bord, assise les jambes pendantes parmi les fougères, il y avait une femme… Sans doute, me dis-je, quelque paysanne que l’attrait d’un bain dans la conque, à ce moment aux trois quarts vide, avait séduite au passage. Je fus sur le point de me retirer comme un gentleman que j’étais, mais la curiosité fut la plus forte. Rien de malsain pourtant, je le jure, seulement un besoin subit, insupportable, de savoir qui était cette baigneuse solitaire. Or, une branche, qui craqua malencontreusement sous mon pied, la fit se dresser, éperdue, prête à la fuite. Alors, je vis qu’elle était nue, Chantre, chastement nue !
L’instant d’après, j’étais près d’elle et mes bras l’entouraient, fraîche, fluide, évasive comme l’eau même qui sourdait au fond de la vasque. Elle ne résistait plus, m’observant au contraire à travers ses cheveux très blonds, presque décolorés, avec à sa bouche un rire bizarre – sa bouche qui laissa à la mienne un goût d’amertume et de sel !
Que vous dire, Chantre ?… Ma vie, depuis, fut bouleversée, transformée du tout au tout. Mieux, il me sembla, bizarrement, que je commençais seulement à vivre. Je revins à plusieurs reprises à la fontaine, à l’heure réglée une fois pour toutes de la marée basse, certain d’y rencontrer toujours, nue, ou follement accoutrée de lierre ou de viorne, ma baigneuse mystérieuse. Mystérieuse, dis-je ; elle l’était demeurée en effet pour moi, se refusant obstinément à me faire entendre même le son de sa voix et exigeant invariablement que je la quittasse sans tourner la tête, de manière sans doute à ne pas révéler le chemin qu’elle prenait pour retourner chez les siens.
Des jours passèrent, des semaines bienheureuses… Puis, brusquement, la catastrophe survint : je trouvai un matin mon inconnue en larmes. Jamais jusque-là je ne l’avais vue pleurer. Jamais davantage je n’avais vu pleurer une femme avec cette gravité solennelle, cet air de douleur inguérissable, plus qu’humaine, qu’elle avait. Assise immobile entre les fougères, elle regardait avec une morne stupeur le fond de la cuve où une feuille morte, menue, rendait sensible une sorte de tournoiement, de maelström inusité. J’essayai, en vain, de la distraire de cette insolite mélancolie ; elle me jeta un regard mi-désolé, mi-furieux, et m’ordonna, d’un geste, de la laisser seule. J’obéis, étonné, un peu irrité. Le lendemain, je vins comme d’habitude au rendez-vous. Ma maîtresse agreste se baignait dans la vasque, ou plutôt, agenouillée sur le sable, elle ramenait l’eau vers sa poitrine d’un mouvement de ses bras, machinal, infatigable, comme si elle eût tenté l’entreprise impossible de la retenir toute contre elle. Je remarquai avec stupéfaction, avec angoisse aussi, combien elle était pâle, amaigrie même, offrant subitement le spectacle d’une égrotante parvenue d’un coup au summum de sa maladie.
Ce jour-là, rentré de bonne heure à Vitrac, je devais apprendre que des travaux « d’art » entrepris le long de la côte avaient coupé plusieurs veines d’eau, déterminant l’assèchement des lagons en bordure des bois.
Saisi d’un obscur pressentiment, je revins à toutes jambes à la fontaine de la forêt. Elle était vide, entendez-vous, Chantre ? Complètement, irrémédiablement vide ! Or, c’était l’heure, justement, de la marée haute !… Fou de douleur, pressentant quelque événement tragique, je me laissai tomber sur le sable et je pleurai comme un enfant abandonné. Je pleurai. Mais un espoir indistinct me redonna un peu de courage : celui de voir – peut-être – réapparaître ma bien-aimée à l’heure accoutumée, convenue, du reflux. Elle ne vint pas. Elle ne vint plus…
Alors, moi, Gravières, l’industriel en renom, le « businessman » Gravières, je sentis que j’étais désormais attaché, rivé à jamais à ce coin de terre ; je sentis qu’il fallait que je demeurasse là jusqu’à ce que je meure… ou que la fontaine (par un miracle improbable, mais possible) rejaillit, me ramenant, – qui sait ? – ressuscitant pour moi, celle qui en était, j’en ai maintenant la certitude, la gardienne, l’habitante millénaire !… »
Le regard de Gravières, ce regard autrefois si droit, si aigu, et qu’obscurcissait à présent une ombre suspecte, rencontra le mien, trop explicite, hélas !
Il se leva brusquement.
« Adieu ! Chantre, » fit-il.
Je tendis vers lui mes deux mains suppliantes, moi qui étais venu l’arracher à la solitude et à la folie ! Mais il haussa les épaules lentement et sourit, comme doivent sourire au rappel des choses humaines ceux qui, une fois dans leur vie, ont goûté à l’amour des dieux !
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(André Castaing, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-septième année, n° 17024, mercredi 29 octobre 1930. Du même auteur, voir les autres contes déjà mis en ligne. Otto Sinding, illustration pour « Østenfor Sol og vestenfor Maane » in Norske folke-og huldre-eventyr, 1879)
J’avais vingt ans, lorsque M. Nox acheta la plus belle maison du pays et vint s’y installer avec sa fille.
Tout de suite, on leur fit bon visage. M. Nox était un si brave ho
mme et sa fille était si jolie, si jolie !
Ses cheveux étaient bruns, et le soleil y réveillait des ors cachés. Ses yeux bruns étaient de la couleur des châtaignes mûres. Elle avait un pas léger, un doux sourire et une douce voix.
Son père était un vieil homme aux rides bienveillantes, au rire cordial. Il était toujours gai. M. Nox était un peu gros, et son ventre joyeux bombait avec assurance. Ses cheveux gris ne voilaient point le miroir poli de son crâne.
Que! homme charmant que le père Nox ! Tous l’aimaient dans le pays, depuis le curé jusqu’au forgeron du village proche.
M. Nox devait être très riche. Il avait acheté cette belle maison avec ce grand jardin potager. Sur les murs grimpait un allègre chèvre-feuille qui embaumait. Il y avait même une tonnelle, tout au fond du jardin, ombragée par des glycines bleues. C’est là que Gyda Nox venait s’asseoir et broder en rêvant, ou lire quelque livre pieux… Elle était toute fraîcheur. Elle faisait penser à l’ombre adorable que jettent les verdures, et au petit bruit de l’eau bienfaisante par les chaleurs d’août.
M. Nox et sa fille menaient une paisible existence, d’une régularité toute familiale. Tous deux étaient heureux, avec sérénité.
Et moi, vous pensez bien… et moi, j’étais devenu éperdument amoureux de Gyda Nox. Ah ! ces yeux bruns et dorés comme l’ombre et le soir !
Mais voilà… Quoique mes parents eussent amassé un fort honnête pécule, ils n’étaient point aussi riches que M. Nox.
Par moments, je désespérais. Mais j’étais jeune, et je possédais une confiance illimitée dans l’amour. L’amour était tout-puissant. Gyda m’aimerait puisque je l’aimais, moi, avec une si franche, une si entière ardeur. Elle m’aimerait… Et, le jour de notre mariage, tous les oiseaux de l’univers chanteraient à la fois.
Ce serait très simple, et pourtant très mystérieux. Le soir viendrait errer sous les glycines. Et le soir donnerait plus de gravité à mes aveux et plus de douceur à son consentement. Je verrais dans ses yeux mon avenir.
En attendant, la réalité n’était presque pas inférieure à ce cher songe. Gyda m’accueillait avec une timidité flatteuse. M. Nox, toujours bonhomme, semblait me recevoir sans défaveur. Je crus même comprendre qu’il encourageait mes visites.
Gyda me souriait, craintive. Et j’avais tous les parfums dans l’âme.
Gyda était mon premier amour véritable. Je m’asseyais auprès d’elle, et les glycines bleues laissaient pleuvoir sur nous leur frêle senteur. Nous échangions des paroles hésitantes. Parfois, nous nous taisions.
Mes parents approuvaient mon amour pour cette jeune fille réservée et candide. Et puis, M. Nox était si estimé de tous ! On ne savait rien sur son origine ni sur son existence, mais cela importait peu. C’était, de façon évidente, le meilleur des pères de famille, le plus honnête homme de la terre. Et puis on savait qu’il était très riche.
… Par un bel après-midi, j’avais fait, en compagnie de Gyda et de son père, le tour du jardin potager. Et j’avais consciencieusement admiré les choux, les melons et les citrouilles dont le bon M. Nox était justement fier. Gyda avait cueilli une rose rouge et l’avait mêlée à ses cheveux bruns. J’étais infiniment heureux.
Comme M. Nox s’inquiétait d’une acquisition nécessaire, Gyda et moi l’accompagnâmes jusqu’au village voisin.
Nous cheminions, tous les trois, dans un silence amical. Gyda, par moments, levait vers moi ses yeux, de la couleur de l’ombre chaude. Je la contemplais de tout mon jeune amour. Et le bon M. Nox sifflait un refrain populaire.
Le soleil se couchait déjà, lorsque nous passâmes devant le cabaret. Des hommes, que je n’avais jamais vus, et qui devaient être nouvellement arrivés au pays, hurlaient, très ivres, des chansons rauques.
Gyda trahit un embarras charmant. Le père Nox et moi pressâmes le pas.
La porte du cabaret était grande ouverte. Et les hommes attablés nous considéraient tous. Brusquement, l’un d’eux, plus ivre que les autres, se dressa, et, montrant du doigt le bon M. Nox, hoqueta rageusement :
« Mais je le reconnais, celui-là… C’est… C’est le bourreau… C’est bien lui… Hé, compagnon ! Te souviens-tu de Bardot, dont tu fis sauter la tête dans le panier rouge ? J’y étais… »
De pitié, M. Nox haussa les épaules. Gyda n’avait pas compris. Elle n’avait pas entendu peut-être. Et, fort paisibles, nous fîmes l’emplette et retournâmes vers la maison blanche. M. Nox, que la chaleur avait courbé d’une légère fatigue, se dirigea vers la cuisine pour se désaltérer. Je restai un moment seul avec Gyda, dans le jardin parfumé par les melons et les citrouilles aux fraîcheurs délectables.
Un grand courage spontané me vint.
« Voici le soir, dis-je très bas. Et vous savez que, le soir, les hommes osent enfin parler selon leur cœur. Je vous dis une chose très simple et très grave, à l’heure où toutes choses sont graves et simples. Je vous aime. »
Elle leva vers moi ses yeux de la couleur mystérieuse de la brume. Elle se tut, et je compris. Lentement, elle mit sa main dans la mienne, comme fait la fiancée au fiancé véritable…
Ma joie était trop grande. Elle m’accablait ainsi qu’un lourd fardeau d’étoiles et de pierreries. Mon âme était plongée dans une stupeur qui ressemblait aux hébétudes comblées de l’ivresse.
« Ma bien-aimée… » murmurai-je.
Le silence chantait. Et soudain, le pas de M. Nox, crissant sur le gravier, suspendit la magie.
« Puis-je lui parler ? interrogea ma voix devenue lointaine : une voix de bienheureux parlant dans les célestes extases.
– Demain ! implora-t-elle. Pour l’instant, je veux être seule à rêver ma joie. Le bonheur rend égoïste, n’est-ce pas ? »
Et mon sang rayonna dans mes veines.
Balbutiant, je pris congé de M. Nox… et d’elle… et d’elle… et je marchai au hasard sur la route.
Le temps n’existait plus. Il me semblait que j’étais entré dans une éternité bleue. Et rien n’était plus qu’un long sourire d’extase…
Enfin, dressant la tête, je vis luire le croissant de nacre fluide.
Une impatience plus aiguë que l’angoisse me crispa. Une force me poussait à retourner vers la maison bénie, vers le suave jardin. Il me fallait entrevoir la petite lueur de sa lampe, filtrant à travers les persiennes.
Je revins sur mes pas ; je m’approchai de la maison bénie. Elle était toute noire. L’ombre la noyait. Mais le jardin était baigné par le clair de lune.
Malgré mon bonheur, je fus frappé par l’étrangeté de ce clair de lune verdâtre et comme mortuaire.
Non sans une surprise un peu inquiète, je m’aperçus que la grille du jardin n’était point fermée.
« C’est singulier, » méditai-je.
Machinalement, je poussai la grille d’entrée ouverte et j’entrai. Un air moisi glaçait le jardin, pareil à l’air qui remplit les sépulcres. Le bizarre clair de lune flottait sur tous les objets.
Je ne sais quelle peur obscure m’étreignit. Je fis un pas en avant, vers la maison noire. Et je trébuchai sur quelque chose de rond et de livide… C’était un chou argenté par la lune.
Me relevant, je vis que tout autour de moi blêmissaient de livides rondeurs : choux, et melons sous leurs cloches de verre.
Et soudain, je jetai à la nuit une clameur d’épouvante et de démence. Le jardin était plein de têtes coupées…
Innombrables, elles m’entouraient, avec leurs yeux révulsés, tout blancs, leurs lèvres exsangues et leur bouche ouverte et tordue.
Je m’enfuis en courant et en hurlant tout le long du chemin : « Le jardin du bourreau ! Le jardin du bourreau ! » Je ne sais plus où l’on me ramassa, vers l’aurore.

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(Renée Vivien, in Le Beffroi, sixième année, n° 58, août 1905 ; Leonora Carrington, « Green Tea, » huile sur toile, 1942)
« Germot ! »
Ce nom propre m’échappa, en me trouvant subitement nez à nez, à l’Exposition des Farouches, avec mon ancien camarade Joseph Germot, deuxième second grand prix de sculpture, que je n’avais pas revu depuis de longues années :
« Germot ! »
Germot me reconnut, parut un peu embarrassé, me dit « chut ! » et m’entraîna d’autorité dans l’ombre d’un palmier artificiel exposé par un décorateur en vogue, palmier dont l’originalité consistait dans ce fait que les feuilles, peintes en noir et nervurées d’argent, étaient fixées à leurs tiges par l’autre bout.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je, en baissant d’instinct le diapason de ma voix.
– Je t’expliquerai… je te supplie seulement de ne pas m’appeler Germot.
– Tu es recherché par la police sous ce nom-là ?
– Je te dis que je t’expliquerai… Qu’il te suffise pour l’instant de savoir que je m’appelle Jean Gorline.
– Gorline ? Mais je connais ça !… Gorline… Il y a un sculpteur d’avant-garde qui s’appelle comme ça…
– Ce Gorline et ton vieux Germot, c’est la même personne.
– Non ?
– Si… Viens voir mon navet, et je te dirai tout ensuite. »
Apprenons aux non-initiés que, dans le langage des ateliers, un navet, c’est un morceau de sculpture. Cette dénomination légumière donnée par un artiste à la production d’un confrère a toujours un sens d’ironie et de dénigrement ; mais appliquée par lui à une de ses propres œuvres, elle n’implique rien, vous vous en doutez, de défavorable.
J’avais suivi Germot-Gorline parmi les stèles. Il s’arrêta devant l’une d’elles, et me dit :
« Voici la chose. »
La « chose » était un moulage en plâtre assez volumineux, dont il était difficile de saisir la signification… Comme j’en faisais le tour avec une curiosité méfiante :
« Prends ton temps, » me suggéra l’ancien deuxième second grand prix.
Je finis par découvrir que ce bloc enfariné était la représentation d’un être assez étrange… Imaginez une grosse larve qui, au moment d’opter pour une branche de la zoologie, se serait demandé : « Serai-je homme, singe, betterave géométriquement cristallisée, ou métis d’otarie et de kangourou ?… » Et qui, finalement, se serait décidée à être un peu tout cela à la fois.
Je demeurai interloqué, non que je fusse choqué par l’étrangeté du morceau (lequel avait presque l’air d’un antique grec à côté des invraisemblables fantasmagories voisines), mais parce qu’il était la négation absolue de tous les principes artistiques dont Germot faisait jadis profession – et avec quelle intransigeante ardeur !… Je ne trouvai à dire que ceci :
« Et tu appelles… ça ?
– Aristothygène.
– Tu m’en diras tant ! »
*
Un quart d’heure après, j’étais installé, sur un grand divan, dans l’atelier de Germot, qui dévida incontinent l’extraordinaire documentation biographique et esthétique que voici :
« Tu te demandes comment le Joseph Germot que tu as connu, le brillant élève de l’École des Beaux-Arts, le partisan passionné de la statuaire construite et étudiée, interprétation lucide de la nature dans sa splendeur, dans sa force ou dans sa grâce, a pu devenir ce Jean Gorline, modeleur d’inquiétantes apparences polymorphes ?… Oh ! c’est bien simple… Lapidé de grossièretés méprisantes et d’invectives par des critiques à cause de mes tendances classiques, j’ai été mis à l’index par les marchands et par les amateurs panurgiens. J’ai compris à temps que si je persistais dans la voie funeste que mon éducation et mes goûts imposaient à ma sincérité, j’étais voué à la solitude, à l’obscurité, à la misère… Alors, j’ai pris un parti catégorique : j’ai disparu cinq ans, pendant lesquels je suis allé vivoter en Italie, comme praticien chez un fournisseur de Campo-Santo ; et puis, un matin, je suis revenu à Paris, la barbe et la moustache rasées, ayant changé mon nom de Joseph Germot en celui de Jean Gorline, lequel me permettait de faire peau neuve artistique, sans changer les initiales de mes malles et de mon cachet… Trois années après, j’étais un « espoir » de la tendance moderne, et bientôt un des piliers de l’Exposition des Farouches ; encensé à tour de bras par les spécialistes de la compréhensibilité exclusive, les amateurs se disputèrent bientôt mes blocs bourrés d’intentions en germes et de magnificences géniales en semence…
– Quel supplice cela a dû être pour toi de renoncer à la « manière » de voir, de sentir, d’interpréter, d’assimiler la forme, qui constituait ta jouissance intime de toutes les secondes !
– Mais je n’ai renoncé à rien du tout ! s’écria le pseudo-rénégat… Tu vas voir. »
Il m’emmena, par un petit escalier, sur la galerie de bois qui faisait le tour de l’atelier, et nous pénétrâmes dans une grande pièce encombrée de morceaux de sculptures, nerveux ou tendres, vigoureux ou délicats, tous inspirés par l’étude saine de la nature :
« Ces morceaux d’aspect classique traditionnel, déclara Germot-Gorline, sont les premières réalisations de toutes mes inspirations. Quand, avec une sorte de pastiline de ma composition, j’ai, dans le secret de l’atelier, exécuté mon idée, précise, fouillée, pour ma satisfaction intime, je fais mouler le morceau par un ami sûr et je conserve ici l’épreuve… Puis je prends le bloc original et je le glisse dans un véritable four de verrier, que j’ai en bas, chauffé à point… Là-dedans, le bloc commence à fondre doucement, et c’est la chaleur qui opère la désagrégation, le truquage, auxquels ma conscience ne pourrait se résoudre… Par un judas en mica, je surveille la déformation, et quand les contours me semblent suffisamment dénaturés, quand mon ouvrage est devenu un je ne sais quoi bizarre et imprécis, une manière de rébus de la forme, propre à intriguer et à « épater, » quand enfin le Germot s’est transformé en Gorline, je sors la pièce, je la fais mouler à nouveau, et je sers, tout chaud pourrais-je dire, à mes admirateurs et à mes clients, avec adjonction d’un titre impressionnant.
– Je comprends… Et je voulais précisément te demander ce que veut dire le titre dont tu décores ta dernière création sensationnelle : Aristothygène ?
– Je n’en sais rien… C’est un mot que j’ai forgé au petit bonheur, et sous lequel, depuis trois mois, est porté aux nues par les connaisseurs de l’extrême pointe artistique le mystère plastique que tu as vu tout à l’heure… J’ajoute que personne avant toi n’a été assez indiscret pour me demander ce que ce mot signifie, ni ce que la chose représente ! »

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(Miguel Zamacoïs, « Contes et récits, » in L’Écho de France, nouvelles du monde entier, trente-quatrième année, n° 11830, vendredi 5 janvier 1917 ; « Les Contes du Radical, » in Le Radical du Vaucluse, grand quotidien d’informations, vingtième année, n° 285, samedi 13 octobre 1934 ; sous le titre : « Germot-Gorline, » avec quelques modifications, « Notre Récit du dimanche, » in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ripagérienne, quatorzième année, n° 572, dimanche 23 février 1936. « Genialt, » illustration de Theodor Kittelsen, extraite de Im Thierstaate. 20 farbige Humoresken, Berlin und Leipzig : M. Bauer, c. 1895)
LE VILLAGE DISPARU (GERMELSHAUSEN)
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(Frédéric Gerstaecker, traduit de l’allemand par F. Bernard, Saumur : L’École émancipée, « Éditions de la jeunesse » n° 1, octobre 1923. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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☞ « Germelshausen » a fait très tôt l’objet de nombreuses traductions en langue étrangère ; nous profitons de l’occasion pour mettre en ligne trois de ses premières adaptations anglaises, ainsi qu’une traduction islandaise.
Signalons qu’une traduction espagnole de la nouvelle de Gerstäcker par M. Aguabella, illustrée par Ramirez, est parue en quatre livraisons dans la revue hebdomadaire Cuba y América, Revista Ilustrada, sous le titre : « La Aldea Muerta, » huitième année, volume XII, n° 10, 11, 12 et 13, les dimanches 5, 12, 19 et 26 juillet 1903.
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GERMELSHAUSEN: OR, A STRANGE VILLAGE
[The Month, janvier et février 1870]
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(Gerstaecker, traduction anonyme, in The Month: a Magazine and Review, New Series, vol. I [XII], n° 1 et 2, janvier et février 1870)
GERMELSHAUSEN
[Harper’s New Monthly Magazine, septembre 1876]
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(Gerstäcker, traduction anonyme, in Harper’s New Monthly Magazine, vol. LIII, n° CCCXVI, septembre 1876)
GERMELSHAUSEN
[The Ladies’ Treasury for 1877]
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(Gerstacker, traduction reprise du Harper’s New Monthly Magazine sous la signature de Charles Carrol, in The Ladies’ Treasury for 1877, a Household Magazine, London: Bemrose and Sons, 1877)
GERMELSHAUSEN
[Short Stories, juin 1894]
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(Friedrich Gerstäcker, traduit par Fidelia F. Putnam et Annie M. Wadsworth, illustré par Charles Lederer, in Short Stories: A Magazine of Select Fiction, vol. XVI, n° 2, juin 1894)
GERMELSHAUSEN
[Rökkur, 1946]
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(Frederich Gerstäcker, in Rökkur [Reykjavík], vingt-troisième année, n° 4, décembre 1946)