VI
« Que fais-tu donc, mon grand ami ? cria, juste à point pour le désensorceler, la voix de l’aimée. Il va bientôt sonner midi, sais-tu ?
– De l’eau ! de l’eau ! » vociféra-t-il, pour toute réponse, repris par la terreur des dangers courus.
Et comme, heureuse presque de lui obéir ainsi qu’elle prenait joie à le faire avant le drame, elle lui apportait le pot de faïence blanc et bleu, rempli de clair liquide, il le prit brutalement et le lança à la volée, furieusement, avec des reproches à la bouche.
« Que veux-tu que je fasse de ça pour laver toute cette saloperie ? »
Il gesticulait comme font les déments. Sans doute n’avait-il plus son sang-froid ; le sang grise autant que le plus pernicieux des alcools.
Encore une fois, ce fut elle qui trouva l’idée ingénieuse.
Un tuyau de caoutchouc promenait son serpentement sur les briques rouges de la courette et la terre sale du jardin. L’adapter au robinet de la cuisine, lâcher le torrent de l’eau, fut l’affaire d’un instant. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le sous-sol était transformé en marécage et que les maculatures sanglantes disparaissaient des murs, après avoir glissé en longues et minces rigoles, comme des coulées de larmes sur des joues blêmes.
La tête, toujours peureusement délaissée, nageait à demi dans la bourbe liquéfiée. Elle semblait rire d’un rictus grotesque et menaçant.
Pourquoi donc, cependant, aurait-elle ri, cette tête coupée ?
Le nettoyage était fait ; les sacs égouttaient de l’eau avec du sang. Lui les cala quelques minutes sur les marches basses de l’escalier et, quand ils ne pissèrent presque plus leur liquide douteux :
« Il faut monter ça, pour un moment, dit-il. Si tu mettais des journaux ? »
En quelques secondes, sur ses indications, elle tapissa le corridor et l’escalier de feuilles quotidiennes, au jour le jour amassées.
En quelques enjambées, il monta jusqu’à la chambre et avisa, entre le grand lit de milieu et la cheminée, une surface de parquet que la carpette ne couvrait pas… qui était lavable, le cas échéant. Une autre garniture de journaux couvrit la place ; ce n’était pas suffisant, à son gré ; dans le cabinet de toilette, une toile cirée protégeait une petite table. Il l’intercala entre les feuilles imprimées… Cette fois, les préparatifs étaient terminés.
Dans la cave, sur les dernières pierres de l’escalier, les sacs achevaient de distiller du sang. Au moment où il voulut en empoigner un, le cœur lui manqua ; cette besogne de dépeceur, puis de colporteur de viande humaine, lui donnait la nausée. Cependant, à tout prix, il fallait. Ses bras essayèrent un effort. Mais les gens qui tiennent habituellement une plume sont mal à l’aise dans l’exécution de prouesses des forts de la halle. Ces sacs étaient épouvantablement lourds.
À reculons, s’arc-boutant et s’aidant de la convexité du mur, l’apprenti bourreau traîna son faix jusqu’à la hauteur du corridor.
Elle était là qui l’attendait. Elle escomptait même une vision plus horrible que celle, presque normale, de cette panse charbonneuse et gonflée dont le contenu était invisible, et ce fut tout naturellement qu’elle entreprit de lui donner un coup de main pour l’ascension de l’étage tapissé de journaux.
Avec un bruit mat, le sac se mesura sur le plancher.
Deux fois encore, ils recommencèrent ; dans la cave, la tête demeurait seule, toujours hagardement ironique. Lui, bandant ses nerfs, essaya de la fixer ; et, encore, il eut la perception que ce chef riait. Mais, pourquoi donc riait-il ? Et l’intuition lui vint que l’assassiné souriait, dans la paix de son repos, de tous les vains tracas qu’il causait encore à ses survivants qui n’osaient pas mourir aussi, et qui se préoccupaient grotesquement de conserver les chances possibles d’une vie ne valant pas la peine d’être vécue.
Quoi qu’il en fût de ses pensées d’outre-trépas, cette tête était encombrante au possible. Où la mettre ? Dans quoi ?
« Un seau, ma grande, s’écria-t-il… Descends un seau, veux-tu ? »
Quelques secondes plus tard, la tête, proprement installée dans un récipient émaillé de bleu, dormait là son sommeil, sous l’abri d’un couvercle.
Soulagé de tout le poids du travail accompli, il dilatait plus largement sa poitrine, respirait mieux, lorsque, tout à coup, un souvenir lui revint, laid et terrifiant.
« Oh ! j’ai oublié, murmura-t-il… J’allais faire du beau. »
Circulaire, son regard embrassa la chambre ; un autre seau de toilette y traînait encore ; il s’en saisit et s’engouffra vers le bas.
Quand il revint, il était livide ; qu’avait-il donc fait encore ?…
Et, quand elle eut regardé, ses yeux s’affolèrent ; une horreur nouvelle irradia de ses pupilles ; ce qu’il y avait là-dedans, c’était la masse hideuse des entrailles…
Pendant qu’Elle détournait la tête, Lui, ordonné, rangeait ce deuxième seau tout auprès de l’autre, le long des sacs humides et pleurant sur les journaux. Une étape était accomplie. Personne n’entrait là, hormis eux.
La journée pouvait s’écouler sans danger.
(À suivre)
_____
(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 966, mercredi 17 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)



















