III
Madame Chéliga se rend bien compte qu’elle n’est pas le « Médium classique » et, pour employer son expression, « l’instrument des désincarnés. » C’est ce que faisait remarquer justement M. Fabre des Essarts dans une brève notice qu’il lui consacrait jadis et dont on me permettra de rapporter quelques lignes éloquentes :
« Il nous a été donné… de pénétrer dans le sanctuaire artistique où Marya Chéliga a groupé les étranges et mystérieuses peintures dont elle est l’auteur et dont quelques-unes ont figuré au Salon des Indépendants, non sans susciter l’ire de M. Joseph Prudhomme. Ce qui caractérise sa manière, c’est qu’elle ne relève d’aucune école… Il y a quatre ans à peine que cette fièvre s’empara d’elle. Jusque-là, elle s’était contentée de penser, d’écrire, de combattre le bon combat du féminisme, non point de ce féminisme barbare qui veut substituer brutalement la femme à l’homme et lui imposer des tâches pour lesquelles ni sa nature physique, ni son cœur, ni son âme ne sont faits, mais de ce féminisme saintement inspiré qui tend à lui donner la place d’honneur dans le Binaire humain et à en faire la parhèdre vénérée et sacrée de l’éternel Adam…
Une force inconnue tout à coup s’éveilla en elle. La voix de l’Esprit lui parla…
Nous avons cru d’abord nous trouver en présence du Médium classique qui écrit ou dessine, – tel Victorien Sardou, – sous l’action d’une force indépendante de son vouloir. Mais non, ce n’est pas le cas de Chéliga. Personne ne dirige sa main. Elle ne se sent l’esclave d’aucune poussée mystérieuse. Elle peint ce qu’elle voit, parce qu’elle veut le peindre. L’Inconscient se manifeste exclusivement dans le mélange et l’emploi des couleurs. Elle les amalgame, les unit, les oppose, sans jamais savoir au préalable quel sera leur rôle dans l’économie du tableau. » (1)
« N’avez-vous jamais eu de relations avec les diverses Écoles de spiritisme qui se partagent aujourd’hui l’opinion errante à la recherche du praeternaturel ? demandai-je un jour à Mme Chéliga.
– Oh ! les tentations ne m’ont pas manqué, me répondit-elle simplement.
La nouvelle de mon inexplicable faculté n’eut pas plus tôt circulé à travers les groupes qui s’occupent des questions hyperphysiques, que de toutes parts m’arrivèrent des enquêteurs, des exégètes et des… encadreurs. Entendez-moi bien : des encadreurs de systèmes et de théories, et non de tableaux. Ce que mes visiteurs voulaient encadrer, ce n’étaient pas mes toiles, mais moi-même, dans leurs cénacles et leurs chapelles.
Celui-ci me réclamait au nom de la Théosophie, et celui-là au titre de l’occultisme ; mais j’ai une défiance instinctive contre les Écoles et les classifications, et quant aux explications spirites dont on ne manqua pas de me gratifier libéralement, dès le commencement, c’était plus que du doute que j’éprouvais à leur égard.
– En sorte que, pertinemment, vous êtes bien convaincue qu’aucune influence consciente d’un Esprit ne se sert de vous, dans le sens et sous la forme habituelle des médiumnités ?
– Absolument. À ce propos, je vous rapporterai même un petit épisode qui vous montrera à quelle distance je tiens à demeurer de tout ce qui constitue les manifestations normales du spiritisme.
Peu de temps après que se fut révélé en moi ce don pictural, je fus invitée chez une spirite très célèbre qui réunissait dans son salon les médiums-écrivains, les médiums-dessinateurs, et les fervents du spiritisme. Elle m’avait priée d’apporter mes tableaux pour les montrer à ses amis. Je le fis volontiers, encore tout émue de ce phénomène, et me sentant transportée dans un monde d’hypothèses et d’aspirations bien au-dessus de toutes les petites mesquineries de la vie quotidienne. Or, malgré une avalanche de compliments dont on me combla, j’éprouvai, dans cette réunion, l’une des impressions les plus désagréables de ma vie : je sentis que l’on ne me croyait pas, que l’on supposait un but intéressé dans cette exposition improvisée de mes toiles.
Il y avait là un peintre, H. d’A., qui racontait comment Diaz et Corot lui faisaient faire des chefs-d’œuvre posthumes.
Il y avait aussi un dessinateur, M. D., qui donnait ses dessins comme des œuvres inspirées par un désincarné qui lui guidait la main. En les écoutant, j’avoue que je n’étais pas du tout convaincue que leurs productions artistiques fussent l’œuvre des esprits. Mais ils ne croyaient pas non plus un mot de ce que je disais concernant mes tableaux, car j’entendis M. D. qui disait à M. d’A. :
« En somme, nous, nous avons passé par l’École des Beaux-Arts et nous ne cherchons pas à le nier. Ce serait, en effet, concluant de voir quelqu’un faire des chefs-d’œuvre sans avoir jamais étudié la peinture, mais… il faudrait être sûr de cela. »
De suite, je ressentis un regret intense d’avoir accepté l’invitation, et d’avoir exposé mes chers tableaux à de tels soupçons. Car j’étais sûre, moi.
Tandis que l’intervention de Corot, Diaz et compagnie dont ces artistes arguaient, me semblait du domaine de la fantaisie, j’avais la certitude que mes œuvres étaient le fruit spontané d’un secours supérieur.
J’avais jeté vers les hauteurs un cri qui fut l’élan de tout mon être : une force, une grâce, un don, comment l’appeler ? descendit vers moi. Je fus encore plus stupéfaite que joyeuse de la forme que revêtit cette mystérieuse réponse ; je vous l’ai déjà dit.
Cherchez le bras qui guide ma main ; pour moi, je ne puis vous en dire le nom ; mais ce que je puis vous affirmer, c’est qu’il appartient à un Être de pureté et de piété, car, de matérialiste, il m’a faite croyante, de désespérée, sereine ; c’est qu’il appartient à un Être de force, car il a créé en moi de toutes pièces une faculté dont je n’avais aucune conscience et aucun désir. Et tous ceux qui connaissent ma vie et mes habitudes depuis longtemps peuvent corroborer de leurs témoignages, l’affirmation que je réitère ici. »
Ces témoignages, je les ai invoqués.
Inutile de dire qu’ils ont, de tout point, confirmé ma foi dans la parole de la distinguée et éminente artiste.
*
Avant de montrer, par un rapprochement avec des faits d’expérimentation spirite, que Mme Chéliga n’a rien à faire avec le Médium classique, présentons quelques-unes de ses pages picturales, si merveilleusement pleines de mouvement et d’idées.
Quel nom donner à ce tableau (n° 11) ?
Est-ce un symbole des souffrances universelles d’ici-bas ?
Est-ce une apparition des purifications de l’au-delà ?
Appelons-le : « Douleurs d’âmes. »
Il y a dans cet espace restreint deux mondes bien différents. Le même pinceau a couvert toute cette toile, d’inspiration et de tonalité diverses dans ses deux parties.
Cette habile disposition dans un coin du tableau, de quatre têtes de personnages plus grandes que nature, ce rythme d’embrasement qui fait jaillir du vortex lumineux, des visages faits d’une matière autre que les quatre entités qu’enveloppe le tourbillon de flammes, cet ensemble troublant d’oppositions et d’expressions, si profondes, a été tracé et accompli en moins de deux heures.
Mme Chéliga venait de peindre la toile que j’ai donnée en préface à cette étude, La tête de l’Esprit.
Si les lecteurs veulent bien s’y reporter, ils remarqueront au-dessus de la tête de l’emmuré, deux foyers de flammes, Ce feu, avions-nous dit, est l’élément des purifications nécessaires pour dépouiller l’âme de ses scories, avant qu’elle soit admise à la communion de l’Esprit.
Le dogme chrétien est l’expression de la justice des choses, dans son affirmation d’un purgatoire subséquent à la désunion de l’âme et du corps.
Ce que cette première peinture n’avait pu qu’insinuer, – car elle avait à nous donner une leçon d’ensemble, – ce deuxième tableau vient nous le détailler.
L’humanité tout entière n’est-elle pas représentée par ce groupe souffrant ?
Toutes les puissances adamiques sont là. L’activité intellectuelle dans cette tête fine de gauche qui est celle d’un penseur et d’un esthète ; la force matérielle dans cette large et vigoureuse physionomie qui nous fixe au premier plan ; le sentiment, ou plutôt toute la gamme des sentiments dans ces yeux dilatés d’angoisse, dans ces lèvres aimantes et pitoyables de la jeune femme ; l’aspiration vers l’inconnu, les énergies latentes dans ce douloureux visage d’enfant ! Quelle condensation de pensées dans cette quadrilogie de la vie et de l’épreuve !
« C’est prodigieux ! C’est absolument incroyable ! » s’est écrié un maître de l’art contemporain, auquel j’ai montré cette toile, en lui expliquant le temps et la manière dont elle avait été exécutée.
C’est deux fois prodigieux, si non content d’admirer la science du groupement et l’expression des personnages, l’on cherche à en deviner le sens profond.
Or, à mes yeux, et sauf mieux informé, cette page est la seconde partie de la réponse mystérieuse que je cherchais ou mieux, comme je viens de le dire, c’en est l’explication détaillée.
Ces quatre entités qui me paraissent résumer toutes les puissances de l’humanité, accomplissent leur évolution vers la Lumière. Car remarquez que l’enveloppement de flammes qui les unit, les moule et les entraîne, s’achève en lumière.
C’est le même principe qui fournit le feu de la fournaise et la clarté du foyer lumineux. L’unité de vie et de dépendance est ainsi affirmée à travers tous les plans de l’univers.
Mais ce groupe souffrant éprouve les effets de l’élément purificateur, sans se douter du but divin qui les appelle. Leur physionomie ne reflète que l’angoisse ; les espérances supérieures n’y versent pas l’adoucissement des réalités d’un monde meilleur. Ils subissent l’atteinte du feu présent ; on dirait qu’ils n’ont pas l’attente de la future lumière.
N’est-ce pas, réalisé, le mot du psalmiste : « Super cecidit ignis et non viderunt solem » ? (2)
L’Être qui les domine, d’un tout autre coloris, – d’une transparence presque immatérielle, tandis que les visages du plan inférieur ont une carnation vraiment humaine, – n’est pas environné de flammes, Pour lui, l’épreuve est achevée. La flamme est devenue lumière. Son atmosphère est toute de clarté.
Il semble appeler, de son regard de compatissance, ses frères douloureux que vêt le feu et leur dire : « Courage, votre épreuve touche à sa fin. Non seulement vous me verrez, mais vous serez semblables à moi… »
Et au-dessus de cette apparition, d’autres esprits se montrent à travers les flambées lumineuses de l’invisible Éther ; des êtres spirituels que l’on dirait pétris de rayons, étincelles vivantes du foyer d’éternelle clarté et qui font signe à ceux qui luttent encore ;
« À ceux qui souffrent, mais dont l’espérance est pleine d’immortalité.
À ceux-là que Dieu éprouve, pour les trouver dignes de soi. »
Car, comme l’or dans la fournaise, il les travaille, comme la victime que l’on prépare pour l’holocauste, mais leur souffrance n’aura qu’un temps ;
Alors resplendiront les purifiés.. ils s’embraseront, lumières éclatantes d’âmes, comme un incendie qui éclate dans un champ de roseaux. » (3)
Et ils fulgureront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! » (4)
Devant ce tableau si puissamment évocateur, et qui contient de belles leçons de philosophie religieuse, une amie de Mme Chéliga à laquelle le monde des grâces mystiques n’est pas fermé non plus, conçut une explication autre que celle qu’on vient de lire. Je la l’apporte : elle est noble et fine, et mérite d’être proposée à l’attention des lecteurs.
« Ma première impression en regardant ce tableau est poignante, quoique non réfléchie encore et tout instinctive.
Je cherche à comprendre.
En première ligne, un enfant.
Une femme, belle, dans toute la plénitude de la beauté.
Un homme mûr, sans être un vieillard, mais évidemment sur le déclin de l’âge.
Un autre homme, beau, jeune celui-là, en pleine possession de ses forces. Ils sont en pleine terre, où la scène se passe.
Ces êtres souffrent, mais pas d’une souffrance matérielle. Ce ne sont pas des miséreux ; ils appartiennent à la classe élevée de la société.
Quelle douleur profonde cependant est en eux ! Cette douleur, je la sens toute morale. L’enfant souffre par la femme, peut-être la mère, qui ne s’occupe pas de lui ; il cherche à la retenir, et quelle détresse émane de ce pauvre visage d’enfant méconnu, incompris, seul !
Sur le visage de la femme, une expression de désenchantement complet qui n’arrive pas cependant à en détruire la beauté ; cette tête de rousse aux grands yeux noirs, est superbe, pure, fine, faite, semble-t-il, pour tous les bonheurs. Quel chagrin, quelle torture d’âme a pu donner à ces beaux traits cette tristesse infinie que je ressens en la regardant, et qui m’attire au point que je dois faire un effort pour m’arracher à l’attraction qu’elle exerce sur moi, pour regarder enfin les deux têtes d’hommes qui sont au-dessous d’elle ?
Ceux-là aussi sont infiniment tristes, et ces êtres, souffrant chacun sa souffrance individuelle, ne s’occupant que d’elle, paraissent cependant appartenir à la même famille, au même milieu social.
Il semble qu’on ait voulu représenter en eux plus spécialement les douleurs que peuvent ressentir ceux qu’on appelle les heureux du monde, douleurs affreuses bien souvent, que l’on ne connaît pas et que l’on ne console pas.
Au-dessus de ces humains, séparé d’eux par des flammes, dirait-on, quel est cet Être qui les regarde avec une expression si poignante d’affection et de pitié ?
On sent, on voit qu’il souffre intensément de leur souffrance ! Il voudrait les consoler ! les aider !
Celui-là n’est pas un être humain, on le comprend supérieur ; mais comme il les aime !
Est-ce leur ange gardien qui assiste impuissant à l’épreuve qui devrait épurer leur âme ?
On le sent prêt à parler ! Il voudrait leur faire comprendre la grande loi de la douleur sur cette terre !
D’autres êtres, qui paraissent plus élevés que lui, essayent de le détourner, de l’attirer, ou peut-être lui imposent-ils le silence.
Il n’a pas le droit d’éclairer, d’aider ceux qu’il aime, et sa douleur est intense, car ils ont l’air de descendre, de s’enliser dans leur douleur terrestre, sans comprendre que toute souffrance est un appel de Dieu.
Il me semble que ce tableau veut nous apprendre que les êtres d’Outre-Monde nous aiment, souffrent de nos souffrances et de nos fautes ; c’est ce que j’ai ressenti en le voyant. »
De cette scène dont le mystère a quelque chose de terrifiant, passons à une gracieuse image.

Les deux Aubes (n° 12). C’est le nom que je donnerais à cette exquise peinture.
C’est, en effet, dans un enveloppement d’Aurore que s’avance l’enfant blanche, en une attitude d’orante. Le ciel est clair, les flots ont des caresses ; tout l’ensemble du tableau est baigné d’une lumière douce, de celle qui visite le calice des fleurs pour les faire sourire, et éveille l’âme harmonieuse des oiseaux, pour les faire chanter.
C’est bien l’Aube de la nature embrassant l’Aube de l’humanité. Cette fillette est comme la vibration matinale des cieux diaphanes et de la mer profonde. Elle est en suspens. Son visage ne reflète aucune souffrance, mais tout son être exprime l’attente.
Elle marche vers la journée qu’elle doit vivre, comme l’Aurore vers le midi qu’elle doit produire, en sérénité et en tendresses. Elle a foi dans la vie qui l’appelle comme l’aube dans le rayon qui l’engendre. Derrière elle se dessine un petit nageur dont la tête seule émerge des flots.
À son tour, il va atterrir et, comme l’âme neuve qui le précède, s’en aller à la conquête d’une destinée inconnue.
Ainsi l’intarissable flot verse l’un après l’autre, les vivants nés de son vaste sein, les vivants que Dieu fait doux et beaux, lumineux et confiants, et que l’ambiance des humanités déchues vêt d’un haillon douloureux de ténèbres.
Pauvre âme rêveuse en suspens, qu’attends-tu de ceux qui vont venir vers toi des plages lointaines, sinon l’ombre qui va ternir ta pure lumière et enseigner tes yeux candides à pleurer !…
Ce fut par un jour sombre d’automne que Mme Chéliga exécuta cette peinture. Son cœur était attristé comme le ciel bas où passaient les rafales de vent. Il semblerait donc que les dispositions intimes de l’agent n’ont pas une influence directe sur son travail, puisque de ses mélancolies qui répondaient à celles de la saison des déclins, sortit cette page d’aurore et de sérénité.
La tristesse de l’artiste ne se traduisit pas en lignes sombres sur la toile ; ce fut, au contraire, cette vision de renouveau qui apporta à l’artiste sa note d’apaisement et de clarté.
Et il en est ainsi souvent dans l’œuvre de Mme Chéliga.
L’harmonie de son âme est, en maintes occasions, le résultat des scènes qu’évoque son pinceau. Les visages qu’elle crée, les horizons qu’elle étend, les lignes qu’elle trace sont porteurs pour elle de calme et de joie. Ils agissent à la façon des panoramas radieux et du grand air libre sur les nerfs irrités : ils détendent, fortifient et guérissent.
*
D’un tout autre caractère est cette vision (pl. 13), Au Crépuscule. Des fumées grises s’élèvent sur le fond d’un paysage fruste et sombre.

Laissons la parole à l’auteur.
« Au premier plan, quelques chaumières d’aspect misérable. La neige, à moitié fondue, couvre les toits et les cheminées. Le crépuscule tombe, et les lumières brillent aux petites fenêtres. C’est le foyer que l’on a allumé à l’heure de la soupe et de l’Angelus du soir. Et, au tintement de quelque cloche lointaine, voici les fantômes qui se meuvent, et que la fumée du foyer prend la forme d’une femme et de ses trois enfants, tandis que du toit voisin montent d’autres fumées vivantes à l’aspect humain. Souples et transparentes, elles s’en iront bientôt au gré du vent, qui les chassera loin de leur ancien foyer, ou bien, elles monteront peut-être vers les nuages qui prennent, eux aussi, des formes humaines, plus pures, angéliques, et planant au-dessus de la misère quotidienne de ce village obscur. J’avoue qu’après avoir fini ce tableau, j’ai senti une tendre pitié pour ces pauvres petites âmes inconscientes sans doute, qui reviennent, falotes, auprès de leurs misérables demeures, attirées par je ne sais quel souvenir de tristesse mêlée d’affection pour les choses passées. Petites âmes, habitantes de petites demeures, mais déjà s’élevant vers les hauteurs, déjà au-dessus de la petite vie dont elles furent affranchies par la mort. Et c’est peut-être le symbole – ou la réalité – d’un premier degré de purification de l’âme humaine à travers les espaces. »
*
« L’histoire du tableau (pl. 14) représentant une tête de femme entourée de voiles, et dont la figure exprime une grande douceur, mêlée d’une tristesse infinie, est assez étrange, La Madone endormie.

Une après-midi, quelques Anglaises, ferventes spirites, me furent amenées par une habituée de mon atelier.
Elles m’avaient apporté une photographie, faite dans l’obscurité, paraît-il, sur laquelle, d’ailleurs, on ne distinguait absolument rien. Elles me demandèrent si j’y voyais quelque chose.
Mon premier mouvement fut de leur rire au nez, car le morceau de papier qu’elles me présentaient était uniformément noir, et, sauf quelques taches blanchâtres, on n’y apercevait aucune trace de quoi que ce soit. Mais mon rire se figea sur mes lèvres, car à ma grande stupéfaction, je vis subitement se dessiner, sur le petit carton noir, une tête blanche, suave, aux yeux fermés, qui m’impressionna profondément.
Mais, à mon tour, comment faire pour leur prouver ma vision ?
Je pris une toile, je posai la photographie au-dessus de cette toile, et j’entrepris, sans grand espoir d’y réussir, de copier la vision qui se maintenait sur le petit carton. Au bout de quelques minutes, la vision se fixa d’elle-même sur la toile. J’avais tellement peur de l’effacer, que j’ai à peine touché la toile avec les pinceaux.
On peut remarquer que la toile n’est pas couverte en maints endroits. Cependant, la figure est bien visible. L’expression pourrait être celle d’une Madone.
Peut-être est-ce le dernier sommeil qui précède l’agonie, mais une agonie douce, et qui n’est qu’une délivrance.
– Et vos Anglaises que pensèrent-elles du résultat de leur expérience ?
– Elles furent stupéfiées. Elles n’en croyaient pas leurs yeux.
Pour être spirite, on n’en est pas moins pratique ; aussi voulurent-elles absolument emporter ma blanche vision.
Je refusai. Leurs offres s’appuyaient de brillants arguments ; mais je sentais qu’un lien de sympathie existait entre mon être et cette figure de mélancolie, et rien ne put me décider.
Mes visiteuses me quittèrent aussi dépitées qu’émerveillées, ne comprenant pas qu’une poignée d’or ne pût suffire à payer un travail qui m’avait coûté si peu de peine, si peu de temps ! »
*
« Le « pourquoi ? » qui revient si souvent dans la conversation de mes visiteurs, ne fait que me rappeler combien je suis en dehors des règles générales de la production artistique. Pourquoi cet homme (pl. 15), jeune encore, à la figure plutôt noble, se trouve-t-il entravé par un fantastique rempart, où les tiges des plantes entrelacent des têtes mutilées, écloses au milieu des fleurs, pareilles elles-mêmes à des masques humains ? Pourquoi deux femmes à l’air étrange, cauchemardesque, arrêtent-elles ce jeune homme, lui mettant leur main sur son épaule, semblant se disputer une proie, laquelle visiblement ne se doute point de ce qui se passe autour de lui ? Un pauvre petit chat noir, aux yeux qui voient plus clair que les yeux de son maître, se cramponne, effaré, au crâne d’une affreuse et gigantesque momie, tandis que, partout autour, les choses semblent s’animer, prendre des physionomies singulièrement expressives, jusqu’aux nœuds de ruban qui ricanent et aux sculptures des meubles qui font des grimaces et clignent des paupières.

« Pourquoi tout ceci, me dit-on, quelle est la signification de ce tableau ? »
Ah ! voilà ce que je ne sais pas ! Est-ce la lutte de forces mauvaises engagée autour d’une âme défaillante ? Est-ce le symbole des pensées entraînées vers le mal, émanation d’une entité complexe, ou bien l’aspect véritable des êtres qui nous entourent, dont nous supportons – les hommes et les bêtes – l’influence, sans nous rendre compte de ce qui nous tourmente, de ce qui nous menace, de ce qui nous tue ? – Qui sait si, au moment où l’âme sombre dans le désespoir, où elle erre dans les ténèbres, des êtres malfaisants ne se sentent pas attirés vers cette décomposition, telles des hyènes par l’odeur du cadavre, et ne guettent pas le moment propice pour se jeter sur leur pâture ?
Les Saints Livres ne parlent-ils pas du rôdeur malfaisant qui circule autour des âmes, comme un lion rugissant qui épie celle qu’il va dévorer, circuit quærens quem devoret ?
Je n’en sais rien, moi, humble voyante, dont les yeux s’étonnent de ce qu’ils aperçoivent, et dont l’âme sent toute son ignorance, surtout depuis que le voile du mystère qui nous entoure, se soulève un peu devant ma pauvre entité frémissante devant l’Infini.
Cependant, ce que je sais, ce que j’affirme, c’est que mon imagination ne sert en rien mes visions, et qu’elle ne peut que les suivre, laborieusement. »
*
Les lecteurs peuvent se rendre compte, maintenant, avec quelle maîtrise d’elle-même l’artiste compose ses œuvres.
Rien n’est plus normal que son être intellectuel et physique pendant qu’elle exécute des peintures aussi anormales que possible, quant à leur inspiration et leur facture.
Il suffira donc de mettre en face de cette maîtrise et de cette consciente personnalité, les détails qui caractérisent le faire des Médiums classiques, pour saisir la distance qui sépare l’Inspirée qu’est Mme Chéliga de ces instruments mécaniques, opérant en dehors de tout self-control et de tout équilibre.
J’emprunte les détails qui suivent au récit des expériences de la Société psychique de Nice.
C’est le docteur P. Breton qui relate les faits :
« On place sur les yeux de Rama (le nom du Médium) deux énormes masses de coton hydrophyle, environ 200 grammes, maintenues par quatre serviettes pliées en cravate et placées horizontalement et obliquement, très serrées.
Je dégage le nez obstrué par le coton que je repousse un peu en haut ; l’occlusion est complète, absolue.
Trois personnes ont contribué à la mise en place du coton et des serviettes à laquelle j’ai présidé moi-même ; toute la tête de Rama est ainsi enveloppée comme par un énorme turban.
Je conduis Rama à un fauteuil sur lequel il s’assied ; il se recueille, puis se met à genoux et prie à la mode orientale ; ensuite, il se remet sur le fauteuil.
Légers frémissements des mains, particulièrement de la droite. Au bout de deux minutes, il se lève, il est en transe…
… Rama retourne près du chevalet et s’adresse au président, M. Moutonnier.
Rama. – Que voulez-vous que je vous peigne ? un portrait ? une marine ? un paysage ?
R. – Une marine.
D. – Voulez-vous que le tableau soit en hauteur ou dans la largeur de la toile ?
R. – En largeur.
Rama place le tableau dans la position indiquée.
D. – Voulez-vous un effet de jour ou de nuit ?
R. – De nuit.
D. – Avec ou sans lune ou nuages ?
R. – Avec lune et le moins de nuages possible.
D. – Voulez-vous la lune à droite ou à gauche ?
R. – À gauche.
D. – Voulez-vous quelques montagnes dans le fond ?
R. – Oui.
D. – À droite ou à gauche ?
R. – À droite.
D. – Voulez-vous quelques rochers devant ?
R. – Oui.
D. – Combien ?
R. – Dix.
D. – Combien me donnez-vous de temps ?
R. – Une demi-heure.
D. – C’est trop !
R. – Un quart d’heure.
D. – C’est trop !
R. – Cinq minutes.
D. – C’est pas assez, mettez dix minutes.
R. – Soit.
Rama commence à peindre ; il se sert de plusieurs pinceaux de différentes grosseurs et des deux couleurs à l’huile : bleu de prusse et blanc d’argent ; il peint vite à grands coups. Parfois, avec un petit pinceau, il trace un contour plus fin ; son pinceau se porte avec précision des soucoupes à couleurs au point voulu du tableau. Il termine avec son doigt trempé dans l’encre et d’autres couleurs, et en 9 minutes il produit le tableau demandé : une marine – effet de nuit – la lune se dégageant d’un nuage et produisant un scintillement sur l’eau – trois montagnes au fond – dix rochers devant. Le tableau est d’un effet saisissant, et il sera curieux de le soumettre à un peintre expert sans lui en faire connaître l’origine. Il est signé « Rama. »
Rama tombe épuisé sur son fauteuil ; je m’approche de lui : la respiration est anxieuse, courte, accélérée ; le pouls au-dessus de 150 pulsations par minutes.
« Ôtez-moi tout cela, dit-il d’une voix étouffée ; faites doucement. »
Je commence à dénouer les serviettes.
« C’est vous, Docteur ? – Oui. – Bien ! ne laissez pas la lumière trop vive sur ma figure. »
Je fais éteindre une lampe à pétrole et un bec électrique dont la lumière donnait vivement sur Rama, et, après avoir successivement dénoué les quatre serviettes, je commence à soulever peu à peu les deux énormes masses de coton que je maintiens de chaque côté de la figure, de manière à tenir le visage dans l’ombre ; les yeux sont clos.
« Ouvrez-moi les yeux ! »
Je soulève les paupières fortement contractées : les globes oculaires sont complètement convulsés en haut. Je souffle fortement dessus ; aussitôt, mouvement brusque de redressement de la tête, les yeux s’ouvrent tout grands, léger état d’étonnement.
Au bout de quelques instants, il se lève ; ses premiers pas sont un peu chancelants, mais bientôt il revient à l’état normal ; il est très fatigué ; il va laver ses mains pleines de peinture. »
(À suivre)
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(1) M. Fabre des Essarts. Les Temps meilleurs. Mars-avril 1906.
(2) Psaume LVII, 9.
(3) Au livre de la Sagesse, III. 7.
(4) Évangile de S. Matthieu, XIII. 43.
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(Louis-Albert Gaffre, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 8, jeudi 5 avril 1907)























































