BENJAMIN FONDANE : À PROPOS DE L’ÉGLISE, DE M. CÉLINE
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Plus ça va, et plus le monde devient gai. Les journaux prétendent le contraire, mais de quoi voulez-vous donc que vive un journal ? Crimes, explosions, menaces de guerre, révolutions, ce n’est encore que du menu fretin pour son pâle lecteur, nourri d’action et de pain chimique, et qui a besoin de ça, sur son estomac vide, pour pouvoir, pendant huit heures, être le roi de l’univers. De même que, pour avoir de la chance, il doit entamer, du pied gauche, quelque excrément de chien délicatement posé sur le trottoir, l’homme d’aujourd’hui doit, pour être gai, marcher sur au moins un cadavre ; s’il n’y en avait pas, il faudrait en inventer pour lui ; aussi en invente-t-on tous les jours. Nous a-t-on assez bourré le crâne avec cette sotte histoire de la soi-disant grande guerre – la dernière ; personne n’ignore à présent qu’elle n’a jamais eu lieu ; aussi, pour nous effrayer, on nous parle maintenant de la prochaine dernière. Elle n’aura jamais lieu, c’est certain ; mais, d’en parler, ça vous amuse les enfants et ça vous berce les vieilles personnes en train de tricoter du songe, au coin de l’âtre : ça entretient la gaieté universelle. Nous appartenons à une époque optimiste, souriante et satisfaite ; et comme personne ne croit plus aux revenants, ni au loup-garou, il a bien fallu créer un nouvel épouvantail : on l’appelle le Fisc. Mais d’ici dix ans, la Science nous aura démontré que le Fisc n’a pas plus existé que Dieu, que Jésus-Christ et que le massacre des Albigeois. Heureusement que, même quand nous dormons, la Science, elle, ne dort pas. Elle marche, que dis-je, elle court, on ne peut plus l’arrêter.
Que faites-vous là, M. Céline, avec vos neuf lignes qui mènent au crime et une qui mène à l’Ennui ? Pourquoi faire votre Cassandre et prophétiser le malheur ? Pourquoi troubler notre digestion de pacifistes, de matérialistes, d’hommes assurés d’un avenir certain et meilleur ? Le monde meurt, dites-vous, ça sent déjà la charogne, il est temps de commander quelques corbeaux. Mais l’institut de l’Hygiène, de la Longévité de la Vie, de la Panacée Universelle, tous les Instituts quoi, ne font que vous démentir. Mourir, le monde ! mais ne voyez-vous pas que, tout au contraire, il se lave à grande eau, il se brosse les dents en fredonnant, il exerce ses muscles neufs, il se pavoise. Le monde est en train de naître, c’est évident, et c’est, par ailleurs, le titre d’un livre du comte de Keyserling. Tous les signes précurseurs sont là : la bourgeoisie fait ses valises, elle a hâte de céder sa place à l’ouvrier ; les instincts agressifs, sadiques, de l’Homme, on est en train de les sublimer ; en Allemagne, on se prépare à châtrer les dégénérés et les impuissants ; à Cuba, on chasse les assassins ; il est beaucoup question de réarmement mais, en silence, tacitement, pudiquement, on désarme. On ne parle que de réfection, de réorganisation, d’ordre, d’équilibre : que vous faut-il de plus ? D’aucuns iraient jusqu’à vous accuser de mauvaise foi, ou d’être à la solde de l’ennemi. Mais moi, j’ai comme une idée que ça ne doit plus marcher très bien chez vous ; c’est le foie, hein ? On vous sent de mauvaise humeur ; ça ne va pas, vieux, il vaudrait mieux aller se coucher, tant qu’il fait jour ; vous êtes le seul homme d’aujourd’hui à vous mettre le doigt dans l’œil, à nier jusqu’aux évidences, à broyer du noir.
Je ne me lasse pas de lire et de relire les chroniques qui, tous les jours, vous malmènent – à juste titre. C’est bon d’avoir dit son fait à la société, à la bourgeoisie, à la France, au monde ; c’était même nécessaire. Mais quel ton prenez-vous pour dire ça ! Ça se dit avec du brio, du brillant, de l’entrain, que diable ! ça se dit sur l’air de la Marseillaise. Le bourgeois est une charogne, c’est bien ; les impérialistes sont des cannibales, bravo ! – et les guerriers sont des lâches, – bis ! mais l’homme, non, il ne faut pas toucher à ça ! L’homme est bon, m’entendez-vous ? bon, vertueux et pacifique. La nature a fait l’homme bon ; ce n’est que la civilisation qui l’a rendu mauvais et bête par surcroît, on le sait – mais la civilisation, justement, on est en train de la déboulonner. Alors ?
Mon cher Céline, je me suis laissé dire qu’on vous reproche toutes sortes de choses : que vous êtes un salopard, un sale bourgeois, un défaitiste, un mauvais médecin, un déserteur, que sais-je encore ! On exagère peut-être. Mettons même qu’on exagère pour de bon. Mais il y a de votre faute, là ! Quand on est un écrivain, on ne se réveille pas à 40 ans, on n’évite pas les cafés, ni les prix littéraires, ni les salons ; ça rend solitaire, taciturne, misanthrope, mysogine ; ça fait d’un homme, et du meilleur, un anarchiste. Dans les cafés, les prix littéraires, les salons, et même à l’Académie, vous auriez appris que pour être un homme d’aujourd’hui, je veux dire un être honorable, il faut faire confiance à l’homme ; on vous aurait enseigné à être respectueux, courageux ; et pour un peu, on vous aurait dit (mais vous savez, à l’oreille), qu’il n’est pas tout à fait interdit d’être matérialiste, voire même un peu communiste. C’est la mode. Et la mode a du bon. La révolution n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était ; c’est une promesse de bonheur ; pas pour les ouvriers, ça va de soi ; mais une promesse quand même. On n’en a plus peur, alors, en parler, ça suppose une issue, au cas où, décidément, ça ne marcherait pas. On la fera, si besoin en est, mais l’important, c’est de garder son sang-froid ; il ne faut pas s’effrayer pour si peu, et encore moins effrayer les autres. Je vous dis que nous sommes dans un monde qui veut être gai. Prenez-en votre parti !
Je viens de lire votre Église et je suis vraiment navré. C’est du propre que d’appeler un livre comme celui-là, l’Église ! C’est une vieille institution, je veux bien, et qui ne sert à rien, c’est entendu ; vous savez bien qu’elle se trouve, en premier, dans nos projets de démolition. Mais jusque-là, il la faut conserver, n’est-ce pas ; après tout, elle est si vieille qu’on lui doit un peu de respect et même de tendresse. Mais comment vous demander de respecter quoi que ce soit, nos institutions vénérables en premier, à vous qui n’avez même pas le sentiment du respect professionnel ? En avez-vous dit du mal de la médecine et des médecin ? Savez-vous qu’un médecin ne devrait jamais dire ça ? Puisque personne ne vous empêche de le penser, voyons ! L’autre jour, je demandais à un docteur de mes amis ce qu’il pensait de votre « voyage. » Je crois que, franchement, il vous donnait raison ; mais pour la scène de l’accouchement, il a hésité un peu ; puis : « Voyez-vous, dans des cas comme ça, ma première impression, c’est qu’il faudrait appeler un médecin ! » Parole d’or, s’il en fut ! Eh bien, c’est un médecin qu’il fallait appeler à votre place, et, au moment d’écrire, vous devriez faire appel à un écrivain. Ça arrangerait tout en un tour de main.
Vous avez excellemment caractérisé votre personne en parlant de Bardamu : « C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu. » Vous êtes tout juste un individu, cher monsieur Céline, et que peut un individu ? Vous avez du talent et même beaucoup trop, une « vision tragique du monde, » comme ils disent, et c’est très bien ; mais ce n’est pas une raison de vous interdire la Légion d’Honneur ! Un homme tant soit peu respectable se doit de l’avoir coûte que coûte. Un temps viendra, je l’espère, où tout le monde l’aura. Si l’insigne de l’Honneur venait à être supprimé, je vous le demande, à qui se fierait-on ? et que ferions-nous de notre sécurité ? Quand on a du talent, ça doit servir à quelque chose. Vous pouvez être communiste, personne ne vous en empêche, mais soyez gentil avec notre mère l’Église et soyez bon pour nos frères les médecins ! Après… mais après vous êtes libre de dire ce que bon vous semble. Libre, m’entendez-vous ? On ne vous demande qu’un tout petit effort, allez !
Si j’ai bien compris votre dernier livre, – c’est de l’Église que je parle, – votre bistrot se transforme en une clinique et votre clinique finit par faire place à une église, à une messe, où l’on officie le Rêve. Mais le Rêve, en avez-vous fait une belle chose ! Un phono qui joue un air nègre pour permettre à une effarante putain américaine de montrer ses jambes ; et les gens viennent, s’amassent, se droguent, se prosterneront bientôt, devant ces jambes américaines qui se tortillent sur un air nègre ! Le noir lentement envahit tout ; le bistrot, les malades, les incurables, les ivrognes, et même votre science maigrichonne : le réflecteur plonge son couteau sur le seul coin de la danseuse, puis rien que sur la danseuse, puis sur ses jambes, sur ses orteils seuls ! Toute l’humanité quoi, à genoux, devant le Sex-Appeal ! Ce serait du meilleur cinéma, s’il était permis de dire ces choses ! Mais avez-vous jamais vu ça, au cinéma ? Certes, on est prodigue de jambes, et même parfois de blancheurs éclatantes, voltigeantes, qui montrent jusqu’aux zones interdites, mais seulement ça finit par un mariage quand le film est gai, ou avec une tombe au champ d’honneur – quand c’est super-gai ! Je sais que le public n’est venu que pour les jambes, tout le monde le sait ; et les producteurs donc ! Mais il est inconvenant de le dire ! On peut mettre ça au milieu d’un film, en faire un excellent second acte, mais pas à la fin, et pas dans un cinquième ! Ce qui importe avant tout, c’est la moralité de l’histoire. On peut être pessimiste – et même, il le faut – sur l’avenir de notre civilisation et de nos colonies, mais il faut redevenir optimiste à la fin et terminer sur un baiser. Comme ça, vous avez tout dit et personne ne s’en aperçoit. « L’art français tout entier tend vers la litote, » écrivait, à peu près, M. Gide. Tout le secret de l’art est là !
Je vous demande pardon, mon cher Céline, de me mêler de ce qui ne me regarde pas, – mais vous avez peut-être tort de croire que cela ne me regarde pas. Ça me fait mal de vous voir malmené tantôt par des communistes, tantôt par les bourgeois – et je ne parle pas des médecins ! Vous savez bien que Hegel, qui est très coté aujourd’hui, nous enseigne de nous pénétrer de l’Esprit du Temps. Qu’attendez-vous pour le faire ? Bientôt, il sera trop tard. Les démocraties s’en vont pour le plus grand bien de l’humanité et les tournesols se penchent déjà du côté des fascismes vainqueurs. Bientôt, on allumera des bûchers par-ci, par-là, pour rire. Les juifs y passeront d’abord, bien sûr, et ça nous fera gagner du temps. Mais le tour de « l’individu » viendra aussi, n’en doutez pas, et que ferez-vous ce jour-là, vous qui êtes lâche, poltron, peureux ? Je vois d’ici la flamme devant laquelle vous renierez vos livres. Vous serez piteux, misérable, objet de la rigolade universelle, et nous, hommes d’ordre, oublierons votre génie, ce génie qui n’aura pas servi la Cause. Il est temps, mon cher Céline, la nuit monte. Je sais qu’elle n’est pas définitive, mais elle monte quand même. Une aube nouvelle en sortira, certainement, qui ne lavera plus nos visages. Il n’est peut-être pas trop tard d’écouter et de suivre les bons conseils… Adieu !
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, première année, n° 4, 22 novembre 1933 ; Felix Nussbaum, « Le Grand Désastre, » c. 1939)
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Disparition
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On voyait bien nos chiens perdus dans les landes
Mais nous, on ne nous voyait plus.
On voyait bien aussi nos amis les plus chers,
Des lèvres, après nous, murmuraient nos chansons
Mais on avait beau scruter toute la Terre
On ne nous voyait pas, même avec de bons yeux,
– Même pas nos manteaux ni des gants oubliés –
Et pourtant nous étions partout à regarder
Nos amis nous chercher et se désespérer,
Et nous cachions, la tête dans les mains,
Les larmes du plus grand silence des étoiles,
Parce qu’hier était pour nous comme demain,
Aujourd’hui, chaque jour, mourait d’un coup de lance
On nous l’assassinait dès le petit matin.
Nous fermions à jamais de grands yeux inutiles
Et le soleil sans nous poursuivait son chemin.
Sur la terre nos chiens aboyaient à la lune
En plein jour, comme en une nuit sans lendemain.
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, première année, n° 6, 22 décembre 1933)
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BENJAMIN FONDANE : LEVER DE RIDEAU
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C’est un spectacle en trente tableaux au moins, un vertigineux spectacle reinhardtien, que nous vivons actuellement et sans le moindre entracte qui permette de sortir fumer une cigarette ou de se soulager dans un coin. À peine, dans un antre de sorcière, sous une lampe fumeuse, se déroulent-elles, les incantations de l’expérience Roosevelt, que la scène tourne et éclaire, brutalement, le peuple de morts debout du plébiscite allemand ; un léger fondu, et M. Mussolini arbitre, par le marc de café, les destins de l’Europe ; d’un escalier, qui descend du cintre, dans un chœur éclatant d’anges déchus, nous vient la faillite du désarmement ; pour nous égayer, un joyeux intermède nous présente la Prohibition à poil sur une montagne de bouteilles vides ; et de nouveau les girls, jambes en l’air, suant l’or du crime, font les pointes de la future guerre du Pacifique ; et de nouveau la scène tournante nous fait pénétrer dans quelque humble intérieur d’où le balai magique du Fisc arrache, par enchantement, les dernières pièces ; un second intermède pour le mariage d’un coiffeur avec la Loterie Nationale ; et de nouveau… de nouveau, quoi ? M. Litvinoff rend visite au roi d’Italie, après avoir vu Mussolini et sollicité vainement une entrevue avec le Pape, histoire de rigoler cinq minutes.
C’est le grand moment, pour les esprits avertis, de nous avertir. La naissance des fascismes en Europe ne laisse pas de les inquiéter ; l’Allemagne ne cache pas son jeu qui est de s’offrir quelques steppes russes à bon compte ; l’Angleterre a un sourire sur ses mauvaises dents ; et de l’autre côté, le Japon est bien trop remuant, trop entreprenant pour que les Soviets puissent filer tranquillement leur coton. On ne peut compter, dans un conflit, sur la sympathie soudaine de l’Italie et de la France. Les terres et les richesses de la Russie à partager, cela pourrait, pour un temps, satisfaire les appétits impérialistes. Pourquoi donc s’étonner que Litvinoff prenne ses précautions à temps, et tâche de mettre, par une bonne politique, quelques atouts dans son jeu ! Et si le Pape pouvait servir, pourquoi pas le Pape, je vous le demande ?
Tout cela est très bien, sans doute, et chaque militant communiste espère que le jeu des Soviets est doublé d’assez d’hypocrisie et de mauvaise foi pour laisser libre jeu, malgré les apparences, à ses destins révolutionnaires. Mais pensez-vous qu’à l’heure actuelle on croie encore les Soviets sur parole ? Pensez-vous qu’on ne leur demande rien en échange ? Rien d’effectif ? En échange de ce qu’ils obtiennent de sécurité, ils paient en nature ; ils acceptent l’isolement de leur système politique ; ils paient de la diminution du sentiment révolutionnaire. Car c’est mourir à la révolution que de rester seuls sur la Terre ; que de former une île anti-capitaliste dans un monde impérialiste ; l’osmose sera forcée ; elle est politique aujourd’hui ; demain, elle sera également commerciale et idéologique. Dans la course aux armements, les Soviets s’y prennent de la même façon que les sociétés capitalistes ; ils font des alliances défensives ; ils multiplient leurs armements. Pendant ce temps, ils laissent périr le sentiment révolutionnaire, en Europe ; ils perdent l’Allemagne, après avoir perdu la Chine. Devant les masses prolétariennes impuissantes, mais menaçantes, l’Europe a mis au monde des forces de réaction, des fascismes. Ce ne sont donc plus les forces prolétariennes à l’intérieur de chaque état, qui forment le support, la défense et l’armature des Soviets, mais les gouvernements qui oppriment ces classes, les gouvernements capitalistes. Autant dire que devant un mouvement révolutionnaire français impuissant, les Soviets ont eu recours à M. Herriot, aux partis bourgeois de gauche, et qu’ils se servent actuellement de Herriot pour détruire Cachin. Faut-il davantage, pour conclure, que la révolution russe soit en perdition ou que, du moins, elle se trouve sur une bien mauvaise pente ? On enseigne, sous le nom des Soviets, beaucoup de choses ; mais point une idée de l’homme ; le militant n’a guère appris à être humble ; aucune vertu n’est son partage ; ce n’est pas avec sa foi qu’on transporte les montagnes. Il manque un peu trop d’honnêteté intellectuelle.
L’homme est un animal stupide et moutonnier. Il en avait assez de l’ancienne morale qui le déclarait perfectible, et qui le voulait perfectionner. De Maurras à Staline, en passant par Hitler, il est de bon ton d’affirmer que la politique prime tout ; qu’il est inutile de changer l’homme ; donnez-lui des règles, de bonnes, et cela le changera du tout au tout. On commence donc par le commencement, c’est-à-dire par la révolution. On chambarde tout, mais on respecte l’homme, cet animal sacré. Et l’homme s’installe sur le faîte de la révolution et crée d’urgence six jours pour se reposer. Il va falloir travailler le septième, bien sûr ! Mais jusque là, six jours, six bons jours pour trafiquer, se droguer, s’enivrer, péter et faire parade de grands mots. Six jours pour chanter l’Internationale. Et ce, pendant que l’homme soviétique chante, Hitler chante aussi et Mussolini. Les fabricants d’armes chantent aussi. C’est dans le chant qu’on fabrique les meilleurs canons. Le fil de fer barbelé, c’est toute une chanson. Et le gaz sifflote.
Ah ! certes, la révolution n’était qu’un espoir, mais nous avions bien besoin d’un espoir. Il fait bon de mourir, un espoir au cœur. À présent, la perspective est changée. On mourra sans espoir. La merde n’a changé que de nom. Les mots ont fait leur temps.
Qui va payer ce merveilleux spectacle ? Mais nous, pardieu ! C’est nous les futurs cadavres, Messieurs ! Nous, les asphyxiés à venir. Nous, la chair à canon. Nous, qui avions voulu, clamé, crié, chanté : Politique d’abord ! On nous en a donné, de la politique, à en crier grâce ! Et pendant qu’on politiquait autour de nous, en notre nom, nous allions à nos petites affaires. C’est bon après tout de dormir son week-end, d’écrire contre Dieu, d’aller au bordel, oui, tout cela est bon, et nous y avons un droit imprescriptible. Les droits de l’Homme, quoi ! Nous avons brisé en morceaux les tables de la vieille loi morale, celle qui décrétait que l’homme était un animal stupide, orgueilleux, pendable ! Qu’il a dû commettre je ne sais quel effrayant péché ! Ça vous étonne, vous ? Moi, de la part de l’homme, rien ne m’étonne. Un péché, à qui le dites-vous ? Il n’y a péché que l’homme n’ait commis depuis la nuit des temps, qu’il ne s’apprête encore à commettre. Et, certes, son premier péché, son péché mignon, c’est d’affirmer qu’il n’a jamais commis de péché. Politique d’abord ! De l’homme, on s’occupera par la suite.
Il se peut que l’homme ne soit pas perfectible. Qu’il soit un salaud éternel. Qu’il soit le scandale de cette existence, un scandale et un écœurement. Qu’il soit tout à fait inutile de s’atteler à son perfectionnement. Mais alors, mettons la croix sur toutes choses. La croix sur la paix, sur le bonheur, sur l’avenir. La croix sur la vie. Avec cet homme-là, tel qu’il est, il n’y a rien à faire. Rien à espérer. Rien à prévoir. Rien à bâtir dessus. Nous ferons les frais de la prochaine guerre, bien entendu. Nous irons combler les fossés de l’Esprit de Hegel. De la dialectique de Marx. Et je ne parle pas des orgues de Barbarie de Mussolini, de Hitler. Dans la rue, dans le métro, dans les cinémas de quartier, je te vois déjà, ciment des futures fosses communes, hommes ! Je vous vois déjà, futurs mutilés de la guerre. Je vous vois déjà, futurs concierges des Ministères, futurs députés aveugles. Réjouissez-vous tant qu’il en est temps.
L’escalier du temps ruisselle déjà de cadavres. Moi, vous, tout le monde. L’orchestre est déjà là, qui accorde ses instruments. On malaxe les éclairages. On épingle les robes. Et déjà, la Cécile Sorel de la mort, cette horrible sorcière d’un âge révolu et que nous adorons, parce que nous aimons la pourriture, s’apprête à descendre cet escalier, celui du Temps, celui que nous comblons de notre carne, s’apprête, vous dis-je, à le descendre et à demander devant le vide universel, au bas de cet escalier monumental du néant : « L’ai-je bien descendu ? »
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, première année, n° 6, 22 décembre 1933 ; Felix Nussbaum, « Les Damnés, » 1943)
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Poème
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Verrons-nous de nos yeux l’esprit des vieilles chutes,
sera-ce de nos mains que nous empêcherons
les déperditions lamentables,
sur nos épaules que s’appuieront les volcans,
sur notre sang le rein des anges,
sur nos flancs la barbe des Sages,
sur notre bouche les proverbes des ancêtres,
sur notre langue les serpents,
sur nos testicules, le monde ?
Dirons-nous une fleur dans la main : Viens folie !
Juste démence, viens ! J’ai désigné les portes,
la liste des massacres présents,
des sages et des insensés,
j’ai soif de leur sang – qu’il ruisselle
dans les bouches d’égout ?
Ou notre pauvre main tremblera-t-elle, alors ?
Sais-je d’avance la pitié des yeux qu’on crève,
la grande pitié des entrailles,
le trouble où nous jette le sang,
la panique du ventre ouvert ?
Oserons-nous baigner au sang de la Justice
et pourrons-nous jouer au cerceau dans un monde
livré aux bourreaux innocents
de la vengeance assoiffée ?
Faudra-t-il arriver à te haïr, Justice, –
Justice sans entrailles,
et pourras-tu tuer sans un visage laid
et sans cesser d’être toi-même ?
Me mettrais-je à tes pieds, moi qui t’ai appelée,
qui ai crié après toi dams le fin fond du gouffre,
et te demanderais-je, moi qui t’ai appelée,
le pardon de ces Sages ?
Protégerais-je donc les fous ?
Couvrirais-je de ma poitrine
les pires insensés ?
Mais laisserais-je choir le monde –
et pourrais-je jouer au cerceau dans un monde
qui me demandera comme un aveugle-né
de l’aider un instant à traverser la rue –
la grande rue du Jugement ?
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(Benjamin Fondane, in Le Cahier bleu, bilans et plans sociaux, revue bi-mensuelle, deuxième année, n° 16-17, 10 juin 1934 ; Felix Nussbaum, « La Tempête, » 1941)




























































