Il y a une vingtaine d’années, nous avons eu la chance de trouver une jolie reliure d’amateur de l’abbé Gaffre – un exemplaire d’auteur, vraisemblablement – réunissant, outre une biographie et un tapuscrit sur « La Béatification de Jeanne d’Arc, » la série d’articles enthousiastes qu’il avait consacrés dans la Revue illustrée aux étranges tableaux de Marya Chéliga-Loewy, journaliste et écrivaine polonaise exilée à Paris, et ardente pionnière de la cause féministe. La Porte ouverte est heureuse de partager aujourd’hui le premier de ces articles sur les peintures « spirites » (ou, peut-être plus précisément, automatiques) de Marya Chéliga.
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I
Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’entreprends de présenter un ensemble d’Images sur lesquelles il suffira au plus distrait des lecteurs de jeter un regard, pour qu’il éprouve lui-même le saisissement d’âme qui est la vibration causée en l’être réfléchissant par le voisinage du mystère et des transcendantes entités.
Je m’étais flatté, en abordant l’étude d’une matière féconde en points de vue, sinon d’en pénétrer les profondeurs, du moins d’en explorer suffisamment les rives pour en pouvoir révéler quelques particularités précises et capables d’intéresser les touristes de l’Au-delà. Mais si de successives étapes avaient pu me laisser quelques illusions, Isis vient de rendre son oracle et de m’avertir que ce n’est pas encore maintenant que ma main familière soulèvera son voile.
Avant d’entrer dans des explications plus didactiques, que l’on veuille bien considérer le tableau ci-joint (n° 1). À lui seul, il est la réponse la plus complète à toute persistance d’illusion de ma part, et j’ajoute, le commentaire le plus merveilleusement philosophique à tout désir d’explanation.

Je donnerai, au cours de cette étude, la façon dont les peintures que je mettrai sous les yeux des lecteurs ont été exécutées ; mais quels que soient le faire et la technique de ces Images, que l’on me permette de donner celle-ci comme une sorte de Préface, parce qu’elle concrétise, en une forme lumineuse, ce que nous pouvons dire et ne pas dire de ces régions inexplorées, d’où n’arrive jusqu’à nous qu’un fugitif rayon.
À la dernière visite que je fis à l’auteur de ces différentes œuvres, j’étais particulièrement ému.
Je possédais des preuves multiples de la bonne foi de l’artiste – peut-on donner ce nom à l’agent qui crée de toutes pièces, en dehors de toute préparation, éducation picturale, méthode et données, comme nous le verrons ; je possédais des résultats matériels nombreux et produits sous mon contrôle, de son art prodigieux à peindre les visions qui se présentent à ses yeux, – art qui cesse subitement avec cet exclusif objet ; – aussi, je me flattais, en me rendant chez l’auteur, Mme Marya Cheliga, de pouvoir monter, guidée par elle, vers des plans supérieurs à ceux d’où il semblait que vinssent les figures évoquées jusque-là par son pinceau.
Qui sait, me disais-je, si ces manifestations encore inexpliquées ne sont pas réellement les premières annonces de révélations considérables ?
Qui sait, si, ligne à ligne, et forme à forme, ne se laisseront pas saisir et fixer les êtres invisibles ?
Le monde des esprits se faisant « peindre à l’huile » ! Ce ne serait vraiment pas banal. Il y aurait donc des continents infinis à parcourir, des connaissances indicibles à acquérir ; et je me réjouissais à la pensée que peut-être je pourrais prendre rang parmi les pionniers résolus qui guideraient vers ces hôtes dévoilés d’Outre-Monde les caravanes de l’avenir.
J’étais dans cette exacte disposition d’âme, lorsque sur ma demande Mme Marya Chéliga prit ses pinceaux… Au bout d’une heure à peu près, la toile (0m 65 x 0m 50) était couverte.
Unanimement, l’auteur, un visiteur survenu au cours de la séance et moi, déclarâmes la figure qui remplit toute la partie supérieure du tableau, admirable de facture et sans rapport physionomique avec les diverses peintures exécutées jusqu’à ce jour, en notre présence.
À plusieurs reprises, en promenant son pinceau sur la toile, à mesure que se produisaient les taches, la voyante nous avait dit : « Il me faudrait des couleurs de rêve pour rendre ce que je vois ; malheureusement, je n’ai rien de ce qu’il serait nécessaire… »
Et la tête qui était née de cet effort impuissant était effectivement une apparition de rêve. D’une carnation translucide, avec des yeux pleins d’infini et d’une mélancolie où paraît cependant flotter une certaine ironie, la bouche ferme, dessinée par une ligne d’intellectualité qui souligne davantage le caractère spirituel du visage, elle plane, ou plutôt elle vole à travers un ciel aux teintes roses et mauves, admirablement nuancées, tandis qu’au sommet de ses cheveux soulevés comme des ailes par un souffle de gloire, s’épanouit la lumineuse constellation – fleur ou étoile – que les Illuminés voient rayonner au front des sublimes messagers.
Mais au-dessous de cette vision, quel enchevêtrement de lignes, de formes indécises, quel amas de choses inexplicables autour de cette tête grimaçante qui a surgi soudain dans le coin obscur du tableau !
« Tout cela, déclare Mme Chéliga, n’appartient assurément pas au même ordre d’êtres ; le bas fait tort au haut ; ce fantôme horrible dépare le visage rayonnant du dessus ; je vais couper toute cette partie inférieure de la toile. »
Et déjà, elle cherche les ciseaux qui doivent exécuter son dessein, quand subitement, n’ayant point cessé d’examiner la peinture dans ses différents détails, je m’écrie, poussé par une véritable inspiration : « Mais non, je vous en prie, ne touchez pas à ce tableau. Tout se tient, tout s’appelle, tout s’y complète harmonieusement.
D’où que vienne cette puissante et douce vision, elle m’apporte la réponse à la troublante question qui m’agitait.
Je voulais savoir ce qu’était le monde des esprits ; j’appelais le moment où il me serait donné d’apercevoir quelque chose des invisibles habitants de l’espace, et voici la meilleure réponse qui me pouvait être envoyée.
Cette peinture avec ses oppositions si brutalement marquées, est, en effet, une page de philosophie riche d’enseignements.
Deux mondes s’y révèlent à nous.
Le nôtre d’abord, antre obscur où Platon enveloppait de tristesses et de désirs ses prisonniers enchaînés par les matérialités de la vie.
Voyez cette tête d’angoisse qui se tend en un effort violent.
Elle appartient à un être emmuré, enclavé, qui cherche par toutes ses énergies à s’arracher à son sépulcre d’ombre pour apercevoir la rayonnante vision qu’il pressent au-dessus de lui, mais dont il n’aperçoit, – tels les prisonniers de la caverne du philosophe grec, – qu’un lointain reflet. Gardez-vous d’enlever cette tête de souffrance. Elle représente ici l’humanité tout entière dans sa tension vers les choses de l’au-delà ; l’humanité écartelée à deux mondes dont l’esprit s’élance vers la sublimité des révélations, mais dont l’enveloppe charnelle est retenue sous la voûte pesante de la nature.
L’effort de l’homme peut être violent, son désir intense, la deuxième partie de ce tableau, l’Outre-Monde, lui demeure quand même invisible. L’esprit y plane, y rayonne, y remplit tout ; il touche par tous les points à notre monde, et pour rappeler ici la parole de Paul l’Apôtre aux académiciens d’Athènes : « Il circule autour de nous en fluide de vie, et cependant, quoiqu’il soit proche de chacun de nous, nous le cherchons en tâtonnant. »
Quelle image pouvait nous faire concevoir de cet Invisible une idée plus saisissante, que cette apparition dont on ne sait laquelle admirer davantage de la puissance ou de la grâce. Quelle assurance de vie ! Quelle possession de l’être ! Quelle sérénité dans la force et quel mystère dans la clarté !
« Je suis ici, je te touche, je t’appelle, mais en même temps, je te mets au défi de m’atteindre, semble-t-elle dire. Vois ! des plans inférieurs monte une échelle mystérieuse. Ascensions de lumières, étapes successives qu’il faut progressivement franchir pour arriver jusqu’à moi.
Mais regarde, comme les degrés en sont immaculés. Nul pied ne les a encore foulés.
Non, nul pied mortel. Platon disait au disciple qui l’interrogeait sur le chemin à prendre pour apercevoir l’Essence pure : « Mourir ! »
Toute la philosophie tient dans ce seul mot.
L’être humain est un bloc d’éléments mixtes qui doivent être dissociés, rénovés avant que sa substance spirituelle soit admise à la vision de ma spirituelle substance.
C’est pourquoi, considère qu’entre toi et moi, il y comme un foyer de flammes à traverser. Ce feu dont les langues semblent jaillir des crevasses de la caverne qui t’emmure est l’instrument des définitives dissociations et de la purification suprême.
Toutes les traditions mythiques ont affirmé cela, toutes les religions l’ont enseigné. Je suis venu te le confirmer. »
Cette explication de l’ensemble du tableau, que je ne cherchais pas, dont les termes venaient comme d’eux-mêmes sur mes lèvres, parut satisfaire. Elle sembla même toute naturelle. Les deux parties de la composition, si dissemblables furent donc respectées. J’offre l’œuvre dans son intégrité à la critique des lecteurs auxquels il demeure loisible de rejeter les conclusions que j’ai pu en tirer, mais qui ne pourront, devant son caractère d’admirable étrangeté, dénier aux inquisitions qui vont suivre un intérêt de premier ordre.
*
Mme Chéliga vient de poser une toile sur son chevalet. Son regard erre d’un point à l’autre du plan, cherchant si quelque chose apparaît qu’elle puisse fixer avec le pinceau qu’elle tient à la main.
Je l’ai priée de peindre en ma présence, et de crainte qu’elle puisse suivre une image à loisir élaborée par son cerveau recueilli, je ne la laisse pas un instant en repos. Impossible à l’artiste le mieux doué d’inventer, de créer dans les conditions où je mets Mme Chéliga, la pressant de questions, l’interrompant à chaque seconde, faisant dévier volontairement son attention de la toile où son regard suit l’apparition des taches, où sa main les fixe à mesure qu’elles se présentent.
Il est clair qu’elle ne compose pas. Pas de plan tracé d’avance, pas de dessin, pas d’idée générale. Au hasard, tantôt en bas, tantôt en haut, quelques coups de pinceau que rien ne semble relier en une forme suivie. Ce sont des traits épars, sans signification ; l’artiste suit scrupuleusement les lignes qu’elle perçoit sans se soucier du sens final qu’elles prendront : elle calque par un travail matériel dont elle a la conscience parfaite, puisqu’elle m’en donne par le menu chacun des détails, mais en dehors de toute prévision de ce que ce travail va finir par donner.
Tandis qu’elle peint, je l’interroge et note, au fur à mesure de ses réponses, tout ce qui me semble de nature à projeter un rayon de lumière sur cette énigmatique matière.
… « Mes origines sont catholiques et polonaises… Je puis dire que j’ai été élevée à l’ombre du sanctuaire le plus renommé de ma patrie, Sulislardiça, le Lourdes de la Pologne, près de Sandomir, dans le gouvernement de Radom…
– Vos parents, qui vous ont donné une éducation en rapport avec votre naissance, n’ont pas manqué de vous inculquer des notions d’art, de dessin, par exemple, de peinture ?…
– Nullement. À cause de mon extrême myopie, on m’éloigna, au contraire, de tout effort qui pût engager mes yeux, facilement affectés. Musicienne et amie des lettres, par nature, je me suis volontiers adonnée à cette double forme de la culture des sentiments esthétiques, mais jamais, jusqu’à ces dernières années, l’idée ne me vint de prendre un crayon ou un pinceau pour dessiner. Ni par goût, ni par éducation, je n’y étais prédisposée.
– Vous me parlez de l’ombre mystique qui couva votre enfance ; mais est-ce que l’art inexpliqué que vous possédez actuellement ne serait pas l’explosion tardive de certaines influences premières, une espèce de réveil d’impressions vigoureuses reçues sur votre âme vierge d’enfant et qui se seraient brusquement traduites, par ces manifestations, après un long travail d’incubation dans une nature riche et fidèle ?…
– Je n’étais nullement mystique, nullement suggestionnée par des influences spiritualistes lorsque la volonté, ou mieux, la fièvre de peindre me saisit. Loin de là… »
Alors, Mme Chéliga, tout en continuant de couvrir servilement les taches qui s’offraient à elle sur la toile qui demeurait, pour mes yeux profanes, uniquement chargée des lignes sans harmonie que le pinceau y traçait, me narra l’histoire de son âme, ses combats, ses doutes et le final abîme du matérialisme où vinrent s’engloutir les croyances et l’espoir des jours lointains…
À la suite d’une épreuve plus terrible que les autres, désemparée dans la nuit comme une barque sans pilote et sans phare, la proie des vagues et de la tourmente, rêvant du néant qui achève tout… elle poussa un cri. Tout son être passa dans cet appel qui montait vers une créature qu’elle pensait capable de l’aider, vers Dieu peut-être auquel elle ne croyait plus, mais qui est quand même le terme obligé de tous les élans, de toutes les angoisses et de toutes les attentes des vivants.
« Vraiment, s’il y a quelque chose au-dessus de moi, qu’il m’aide, qu’il me sauve, qu’il me fasse un signe, qu’il me donne une preuve que je dois vivre et n’être pas l’épave des flots de mort !… »
Qui ? Elle ne savait pas.
Comment ? Elle l’ignorait.
Une toile se trouva sous sa main. Une force invincible mettait en son âme la fièvre de peindre. Elle ne savait ni la valeur d’une couleur, ni la manière de tenir un pinceau. Mais, sur cette petite toile, il y avait une tête errante, une tête fluctuant au gré des flots, et quelque chose de plus fort qu’elle dirigea sa main.
Quelques traits, quelques minutes, et cette tête, dans son cadre symbolique, était fixée (n° 2)…

Laissons la parole à la voyante :
« Lorsque, sans avoir jamais étudié ni le dessin, ni la peinture, j’ai senti le besoin impérieux de fixer, au moyen des pinceaux et des couleurs, la vision qui surgissait tout à coup devant mes yeux sur la toile, j’ai été moi-même étonnée jusqu’à la stupeur.
D’abord, je ne savais pas pourquoi j’avais une envie absolument irrésistible de peindre. Ensuite, la vision d’une tête blême roulant sur les flots, cette vision d’abord vague, puis se précisant sous mes coups de pinceau, que je tenais la première fois de ma vie, me pénétrait d’un sentiment bizarre, où il y avait de la joie immense et de la frayeur.
De la joie, car quelque chose d’inouï entrait dans ma vie sombre et dure. Ce fut comme si j’avais été aveugle, tout à coup comme si je devenais clairvoyante. Mais je fus aussi un peu effrayée, car tout ce qui n’est pas habituel, naturel et ordinaire, donne cette impression d’inquiétude et de peur. Or, il n’était pas ordinaire de me découvrir, en un quart d’heure, une faculté dont jamais je n’avais pu soupçonner l’existence en moi pendant quarante et quelques années de ma vie, consacrée à des occupations et des buts n’ayant rien de commun avec l’art de la peinture.
« Je ne suis pas spirite, selon les différentes écoles du spiritisme. À l’époque de ma première vision, mon état d’âme était plutôt le marasme. La doctrine matérialiste ne me suffisait pas, mais les spirites, avec leurs étranges récits des communications de l’au-delà, parfois d’une désespérante banalité, faisaient croître et multiplier dans ma pensée mille raisons du doute, du terrible doute.
Le merveilleux événement, qui se manifesta de la façon la plus imprévue, m’a donné la conviction qu’il y a en nous, et autour de nous, des forces encore inconnues et qui rattachent notre entité à quelque chose de plus grand, plus beau, plus puissant que notre petite vie terrestre. »
D’où que vint la réponse, le cri avait été entendu : le matérialisme était vaincu dans l’âme de l’artiste improvisée.
Les tableaux qui passeront sous les yeux des lecteurs ont donc, à mon sens, en dehors de toute autre qualité, le mérite d’avoir été les instruments de conversion morale d’une âme, de sa spiritualisation, dans le sens noble et chrétien du mot.
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« Le lendemain du jour où je fis cette première expérience du don qui venait de m’être accordé, je me réveillai avec l’idée fixe que j’avais rêvé. Toutefois, au contraire des autres réveils, j’éprouvais une sensation indéfinissable de paix, de recueillement, de bonheur intime.
Je ne pouvais croire à ce qui s’était passé. Je me levai, assurée que j’allais constater que j’avais été le jouet d’un mirage de mon imagination, que je ne connaissais pas, jusque-là, aussi peu réglée.
Ma stupéfaction ne fit que redoubler lorsque je me retrouvai en présence de mon œuvre de la veille. Je n’eus pas de peine à comprendre le sens de cette tête d’angoisse ballottée par des vagues furieuses.
Le même désir fiévreux de peintre s’empara de moi, et voyez mon deuxième tableau. (n° 3).
N’était-ce pas l’image de Celui qui venait à mon secours ?

– Et comment avez-vous exécuté cette œuvre ?
– D’une façon plus qu’étrange. Je couvris d’abord tout le bas de la toile, en suivant les taches à mesure qu’elles apparaissaient : la forme du corps se dessinait sans que je me doutasse de ce qu’elle représentait. La tête ne vint qu’en dernier lieu. Je n’ai pas besoin de vous dire dans quelle émotion me jeta la vue de ce visage si mélancolique et si profond, sorti de mon pinceau inconscient de la beauté sacrée dont il faisait apparaître un reflet…
– Je voudrais savoir, Madame, comment vous est venue l’inspiration de cette toile si puissante d’évocation dont je ne puis détacher mes regards : Le Christ des steppes sanglantes.
– Comment vous expliquerai-je cela, ne le sachant pas moi-même ?
Ce que je puis vous dire, c’est que, même pendant mes années de ténèbres matérialistes, une pure lumière ne manqua jamais à ma vie.
Vous me connaissez assez pour savoir que, malgré toutes les souffrances que j’ai endurées de la part des hommes et des événements, mon être n’est fait que de bonté et de sérénité. L’amertume m’est inconnue ; la rancune et la haine me sont impossibles.
À cause de cela, sans doute, j’avais gardé dans mes ombres, un amour lumineux pour Celui qui représentait toujours à mes yeux le héros incomparable de la suprême bonté, le symbole divin du sacrifice, de l’altruisme, qui meurt en preuve de la sincérité de ses dévouements.
Oui, j’ai toujours, en un coin gardé de mon cœur, protégé le souvenir religieux du Christ ; aussi, je vous l’avoue, chaque fois que ma vision reflète la douce et divine figure du Crucifié, mon bonheur touche à son comble. La pensée de faire un portrait du Christ n’a jamais hanté mon cerveau. Le tableau qui le représente au milieu de la route sanglante, n’est pas du tout composé par l’effort de l’imagination.
Voilà son histoire : L’hiver dernier, un peu malade, après avoir gardé la chambre longtemps, je suis allée à mon atelier pour voir mes tableaux, sans avoir aucune idée de peindre. Les événements de Russie, de la Pologne, me préoccupaient beaucoup, certes, et mon cœur ressentait une grande angoisse en songeant aux atrocités qui s’y commettaient journellement ; mais, une fois à mon atelier, j’oubliais – comme toujours, quand j’y suis seule – tous les événements et toutes les misères. Une petite toile se trouva sur un chevalet. Je m’y suis sentie attirée et je commençai à peindre, en suivant la vision d’un paysage de neige.
Peu à peu, les taches sanglantes apparaissaient, le sang coulait en ruisseaux, et un fantôme passait, semblant vouloir quitter la toile. Lorsque j’eus fini, je vis que l’image représentait le Christ, un Christ à la robe souillée par les sanglants ruisseaux, et je crus comprendre qu’il devait ainsi errer à travers le malheureux pays où tant de martyrs ont enduré tant de supplices. Et comme la toile était toute petite, la vision à peine compréhensible, je me sentis bien attristée de ne pas avoir un souvenir plus grandiose de ce beau symbole. Obligée de quitter l’atelier, où il faisait un froid plutôt malsain pour une convalescente, je me suis dit que, peut-être, je pourrais recopier ma peinture sur une grande toile.
Quelques jours après, je me mis, en effet, devant une toile toute neuve, et, je posai le petit tableau devant moi avec l’intention de le copier. Mais je ne pus même pas essayer. Très myope, il m’est impossible de voir à distance, et, ne sachant pas dessiner, je fus obligée de reconnaître que je n’étais nullement peintre.
Mais, tout à coup, j’ai vu sur ma grande toile quelques nuages, des silhouettes d’arbres, un paysage, tout différent du premier, ensuite les traces sanglantes, les flaques de sang figé, et puis, une grande place vide. Ce jour-là, épuisée, je n’ai rien vu de plus, et j’étais sûre que jamais ce tableau ne serait fini. Encore très souffrante, grelottant de fièvre, je suis retournée chez moi, pour la première fois tourmentée à cause d’un tableau inachevé, car habituellement je fais mes tableaux en une séance. Quelques jours après, dès mon entrée à l’atelier, je vis des ombres se former à l’endroit vide de mon tableau. D’abord fragments de robes, puis tache sanglante au cœur, enfin le contour de la tête, le nimbe et le profil. Mon tableau fut bientôt fini, tout différent du premier, bien plus distinct, plus beau. (n° 4)

Je l’ai exposé aux Indépendants et parmi le public il a trouvé bon accueil. Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’un critique m’accusa d’avoir une imagination « dévergondée » et recommanda mon tableau aux hypocondriaques !
Il m’a fait rire la première, je l’avoue ; à ses dépens, toutefois ; et je ne fus pas la seule. Mais d’autres critiques furent plus consciencieux et, sans savoir la genèse de l’œuvre, ils ont compris sa portée. Il faut aussi que je dise qu’au sujet de mes tableaux, la critique ne me touche guère : louanges ou blâmes ont la même valeur pour moi… c’est tellement « autre chose » !
*
« L’oiseau à la tête de femme, aux yeux exprimant la terreur, est un symbole assez obscur que je ne saurais expliquer. J’ai eu la sensation que c’est l’oiseau qui se transforme en être humain. Peut-être l’âme de certains oiseaux de proie transmigre et se retrouve dans la forme humaine ? Peut-être l’âme non évoluée s’empare-t-elle d’une forme d’oiseau ? – Je ne sais pas.
Mais au fond, les arbres ressemblent aux fantômes qui dansent et jubilent d’une mauvaise joie. » (n° 5)

Je n’ai pas besoin d’avertir mes Lecteurs que je ne partage pas la manière d’interpréter les choses de Mme Chéliga. Par respect pour l’intégrité de son récit, j’ai tenu à rapporter son exégèse, parce qu’elle est à elle seule une preuve que l’artiste n’a pas, au moment où elle compose son œuvre, la notion de ce qu’elle est appelée à produire.
« Et cette tête pâle qui flotte dans l’éther, a-t-elle une histoire ?
– Non pas. Elle s’est présentée sous mon pinceau, légère, vaporeuse, comme un nuage sur un fond d’azur. Il n’y a eu nul effort de ma part pour la saisir ; elle s’est fixée presque d’elle-même. N’est-ce pas la tête d’un poète romantique ? Un suicidé d’amour peut-être ? Il passe à travers les espaces, rêvant, souffrant, finissant peut-être de cette façon le reste de son existence brusquement tranchée. (n° 6)

– Vous touchez là à la question mystérieuse des purifications. La tombe garde ses cadavres ; les espaces gardent leur secret.
L’Église est silencieuse sur les comment. Elle dit d’une façon catégorique qu’il y a expiation temporelle pour les âmes que le jugement de Dieu n’a pas constituées en un indéformable état de bonheur ou dans la définitive condamnation. Mais où est le lieu de la purification ? Que! est l’état des âmes ? Le champ est immense pour les hypothèses.
Théosophie, spiritisme, mysticisme, traditions des antiques initiations, conjectures des modernes scientistes s’ingénient à lever le voile qui nous sépare des régions inexplorées d’Outre-Monde. Leurs explications semblent se contredire et s’exclure ; souvent elles ne sont que divergentes et s’accordent en des points fondamentaux. Le fait est que nous voguons dans un Océan de Vie. L’Être nous enveloppe. Nous saisissons quelques spécimens de l’universelle encyclopédie ; l’immense multitude nous échappe.
Pour voir les infiniment petits, il nous faut des instruments qui nous mettent en présence de révélations qui jettent nos ignorances en éblouissement ! Pour voir les myriades d’êtres spirituels, il nous manque un sens ; mais qui empêche que certaines natures, dans des conditions qui ne sont pas celles de l’humanité normale, n’aperçoivent quelque chose de ce monde qui vit invisible autour de nous ? Posons la question, sans essayer de lui donner une solution pour le moment.
*
J’ai dit que Mme Chéliga peignait pendant qu’elle me donnait les explications qui précèdent et que je rapporte, au relevé des notes que je prenais, à mesure qu’elle voulait bien me les donner.
Il est inutile d’insister pour faire remarquer que, dans de pareilles conditions, il était matériellement impossible à l’artiste de suivre une composition dont elle aurait formé elle-même les éléments. Aucune des facultés de création, de réflexion, d’attention n’avaient leur jeu normal dans l’obligation où je mettais celle que j’oserais appeler « ma patiente » de distraire sans cesse sa pensée et ses regards de son travail, pour les appliquer à des objets qui n’avaient aucun rapport avec lui.
Encore une fois, elle pouvait copier, elle ne pouvait inventer. Or, j’étais venu ce jour-là, à l’atelier de Mme Chéliga, avec le désir d’obtenir une expérience d’un ordre tout particulier.
J’achevais de lire la thèse d’un physiologiste concernant la transmission des pensées, et tout naturellement, il m’était venu l’idée que peut-être les Images que traçait le pinceau de la Voyante existaient non sur la toile, mais dans le cadre interne de son cerveau, qu’alors il serait possible de projeter sur cet écran vivant, en vertu de ce pouvoir de transmission, des formes nées en mon propre cerveau.
Pourquoi la communication des lignes et des couleurs, d’une physionomie humaine, par exemple, serait-elle plus difficile à établir que la communication des pensées ?
J’avais donc évoqué, à cette intention, le souvenir d’une charmante petite enfant, morte, il y a cinq ans, dans des circonstances qui avaient gravé d’une façon indélébile, au fond de mon cœur, et ses traits délicats et l’envol de son âme.
Je m’efforçais de me rappeler son visage, la coupe de la figure, l’arrangement des cheveux, et certain que moi seul savais quelle image occupait mon esprit, j’avais prié Mme Cheliga de se mettre à son chevalet.
De temps en temps, je m’approchais de la toile pour regarder.
« Distinguez-vous quelque chose de précis, Madame ?
– Non, comme une buée dans le ciel ; fond de paysage, nuage opaque : je ne sais. J’aperçois les taches et je mets la peinture là où je les vois se produire.
– Les couleurs sont-elles vives ou douces ?
– Voyez ! J’avais préparé sur ma palette les différentes couleurs dont je pensais avoir besoin pour peindre ; or, tout ce qui se présente jusqu’ici demeure dans une tonalité de grisaille. Je n’ai besoin d’employer que le blanc et le noir. »
Je prie mes lecteurs de bien remarquer cela, car ce simple détail suffirait à indiquer que l’auteur de ces tableaux mystérieux n’a aucune part à la composition des sujets. Elle rédige sans le choisir le thème qui s’offre à la fidélité de son exécution. Elle prépare tous les matériaux normalement requis et qu’elle s’imagine nécessaires à la confection de l’œuvre, et la vision lui impose l’emploi d’autres éléments qui rendent ses précautions inutiles. D’ailleurs, tout en continuant de « saisir au vol » les successives taches qui se manifestaient et finissaient par former une image, Mme Chéliga me donnait quelques détails complémentaires sur la technique de son art, sur son faire tout exceptionnel, et confirmait mes remarques sur sa passivité absolue, en ce qui concerne le choix du sujet qu’elle traite.
« Mes visions ne sont pas toujours les mêmes et je ne les perçois pas de la même façon. Parfois, sur une toile absolument blanche, je vois des ombres, des figures, que je m’empresse de fixer, sans trop savoir ce que cela donnera en tant que tableau, et ce que cela signifie. Parfois, sur une toile, où j’ai accumulé des couleurs, d’après les taches successives qui se présentent, mais sans aucune idée préconçue, une vision très nette m’indique tantôt une tête, tantôt un corps, un paysage, et alors, toutes les couleurs déjà mises et dont je ne prévoyais pas l’emploi, se trouvent utilisées pour former le tableau dont j’ai ainsi préparé les éléments d’une façon absolument inconsciente.
Car le sujet de mes tableaux n’a jamais été choisi par moi. J’ai essayé récemment de faire quelques portraits d’après nature : je tâtonne lamentablement ; je suis incapable de produire quoique ce soit de présentable.
Cependant, je me suis déjà habituée à manier les pinceaux, à me servir des couleurs, et je sais un peu quels résultats donnent certains mélanges. Mais au début je ne savais rien, et pourtant mes premiers tableaux – dont le Christ à la veille de son crucifiement (1) – sont certainement les meilleurs de tous ceux que j’ai faits.
Parfois, la vision déjà à moitié fixée, change ou disparaît ; je ne vois plus rien, je patauge avec mon pinceau, et dans l’impuissance où je me trouve de calquer des lignes qui se sont littéralement évaporées, j’efface l’ébauche qu’il me serait désormais impossible d’achever. »
Pendant que ces explications se déroulent, je me suis approché de la toile.
Quel n’est pas mon saisissement !
Le fond de paysage, le nuage opaque de tout à l’heure se sont transformés en une magnifique chevelure d’enfant, ondulée, aux longues boucles flottantes. Le visage d’un ovale plein de douceur est éclairé par deux grands yeux noirs ; mais ces yeux sont dilatés comme par une expression de surprise et les lèvres qui se dessinent pour un sourire ont quelque chose d’une mystérieuse angoisse.
Il m’est impossible de retenir l’expression de mon étonnement. C’est bien le visage de la petite morte dont j’avais évoqué le souvenir en entrant ; ce sont bien ses cheveux flottants dont elle avait la coquetterie et que je me plaisais souvent à embroussailler pour taquiner l’enfant, en lui disant : « M…, tu seras une vilaine petite coquette. – Et vous, un méchant père, » répondait-elle en refaisant la boucle légère qui voltigeait sur son front.
Or, ces petits détails étaient fidèlement reproduits par le pinceau de Mme Chéliga qui ignorait tout de cette enfant, et sa physionomie, et la forme de sa coiffure et, pour tout dire, son existence même.
« Je suis d’autant plus étonnée moi-même, me dit-elle, que c’est la première fois que les traits d’une fillette se présentent sur ma toile.
En tout cas, si j’avais cherché à exécuter un dessin de ma création, je n’aurais certes pas donné cette forme à la chevelure de l’enfant, car elle ne me serait pas venue à la pensée ; j’estime que cette raie placée à gauche et rejetant violemment la masse des cheveux pour d’épaisses coques, leur est très nuisible. »
Comme j’insistais sur l’extrême ressemblance de cette peinture avec l’original, l’auteur me répondit :
« Je suis très sceptique sur les ressemblances. Il y a quelque temps, je fis, sous les yeux d’une Anglaise, le portrait d’un homme que ma visiteuse déclara être le portrait de son oncle auquel elle pensait pendant que je peignais.
Je sais quelle est l’impressionnabilité de certaines femmes en ces matières, et je n’ajoutai pas foi à son affirmation.
Venant de vous, et dans les conditions que vous m’exposez, une pareille assurance serait pour moi d’un grand poids et me remplirait de joie.
– Comment, fis-je, ce portrait n’est-il pas coloré ? On dirait la photographie d’un tableau, plutôt qu’une œuvre picturale faite d’après la vision de l’original.
– Je ne puis vous expliquer cela. C’est aussi la première fois que je peins en grisaille. Mon pinceau allait chaque fois pour chercher et mélanger les couleurs, et chaque fois, j’éprouvais une véritable répugnance qui le ramenait vers le blanc et le noir, qu’en fait, j’ai seuls employés dans l’exécution de ce petit portrait.
Encore, une fois, je vous le répète, dans le choix de mon sujet, dans l’emploi de mes couleurs, je subis une direction. Je suis tout à la fois libre d’agir et consciente de mon action, et pourtant conduite passivement dans l’arrangement et la production de mes œuvres. »
Lorsque je montrai à des amis qui avaient connu l’enfant ce tableau qu’ils prirent tout d’abord pour un fusain, étant donnée sa tonalité, ils s’exclamèrent sur la ressemblance des traits.
Tout était une reproduction authentique de la petite disparue, jusqu’à la forme de la collerette de dentelle qu’elle portait habituellement ; tout, dis-je, sauf l’expression mélancolique et étonnée des yeux et des lèvres.
Était-ce l’arrachement d’un être à l’au-delà voisin où errent encore les formes qui attendent la dernière heure des définitives purifications ? Était-ce la projection de l’image qui habitait mon cerveau sur la faculté réceptive de l’artiste, créant en elle une vision interne qu’elle n’avait plus qu’à reproduire sur sa toile ? Était-ce une simple coïncidence ?
De part et d’autre, énigme et curieuse hypothèse.
En tout cas, reste la question du don de peindre qui ne peut être apporté à l’artiste en même temps que l’image.
Je n’oserais me flatter, malgré les savantes explications que j’avais lues sur la possibilité de la transmission des pensées, d’avoir transporté de mon intimité, une image d’enfant morte depuis six ans, dans le domaine cérébral de Mme Cheliga ; à plus forte raison, je ne m’attribuais pas le magique pouvoir de donner à sa main et à son pinceau une puissance de reproduction qu’ils ne possédaient ni par nature ni par culture.
Par des raisons de discrétion que les lecteurs comprendront, je ne veux point livrer le tableau dont je parle à la curiosité du public : je n’ai rapporté cette expérience que pour mettre dans un jour sans ombres l’art et la méthode qui président à la facture des tableaux dont nous présenterons successivement une série d’échantillons les plus remarquables.
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Ce qu’il faut noter en finissant cet article, c’est que leur auteur les a peints :
1° Sans avoir jamais appris aucune des règles du dessin ni de la peinture.
2° Sans aucun entraînement préalable et poussé par une force indubitablement extérieure à ses propres énergies.
3° Sans éprouver aucune sorte de progrès ou d’efforts vers une réalisation meilleure de ses œuvres, ce qui est le contraire de l’essence de l’art.
4° Sans avoir, en les commençant et même au cours de leur exécution, aucune idée du sujet qu’elle était en train de produire.
5° Sans apporter aucun des éléments subjectifs qui sont indispensables chez un artiste à la bonne confection de son œuvre, j’entends : l’imagination qui crée, l’attention qui fixe, l’idée générale qui harmonise.
Autant de notes caractéristiques qui expliquent déjà l’attention scrupuleuse que nous allons mettre à étudier la nature de ces œuvres, en parcourant les différentes méthodes d’interprétation que l’on pourrait apporter pour saisir leur mystérieuse genèse.
(À suivre)
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(1) Nous en donnerons la reproduction dans un des articles suivants.
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(Louis-Albert Gaffre, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 6, jeudi 5 mars 1907)

































