La première fois qu’ils la virent, en voiture sur la route, elle les frappa, sous le soleil brouillé de pluie, par son insolite éclat de crépi blanc, ses verdâtres volets clos, l’air de fièvre et de mort qu’elle exhalait. On eût dit un grand tombeau blafard ; entre les arbres poussés à l’abandon et un fouillis d’herbes folles, des allées de gravier luisaient, pâles, et une pièce d’eau, glauque et triste, ressemblait à un miroir moisi.
« Oh ! » dit Mme Heldrain, plus qu’étonnée, saisie ; et elle rencontra le regard du secrétaire de son mari, Jean Debove, assis genou contre genou, en face d’elle.
« La maison hantée ? » suggéra-t-il, mi-plaisant, mi-sérieux.
Le cocher de village qui les conduisait de Fontainebleau à Sourches, où les Heldrain venaient de louer une maison de campagne pour l’été, se retourna, le fouet étendu :
« Voire, hantée ? C’est la maison du crime qu’il faut dire. »
Mme Heldrain, voyant qu’il regardait en parlant son mari, réveilla d’un léger coup de coude le vieux sénateur, que le grand air assoupissait. Habitué au sommeil des longues séances, il ouvrit tout de suite les yeux, comme s’il les avait fermés pour se recueillir, et il écouta avec une attention bénigne le cocher qui le prenait à témoin.
« Dirait-on pas une maison de malheur ? Depuis dix ans, il n’y a personne qui a voulu la louer. Et l’on n’aime point passer devant, la nuit. Ah ! mais non ! Elle est toute restée comme elle était, depuis le crime.
– Quel crime ? » demanda Jean Debove.
Brun, joli garçon, épingle et correct, il regardait à la dérobée, indéfinissablement, Mme Heldrain, dont le pied, sans qu’elle eût l’air d’y songer, pressait le sien. Ses quarante ans gardaient une beauté jeune, un charme de maigreur savamment habillée. Sa mince taille ployait en attitudes souples et brisées ; une face-à-main abritait ses yeux, un peu voilés, de grande chatte perverse. De ses cheveux teints en or, de ses gants de Suède très longs, de sa robe en foulard, de toute sa personne, un parfum s’exhalait, violent et artificiel.
« Ah ! ça a fait du bruit dans le pays ! déclara le cocher, s’adressant toujours au mari. Des Parisiens, qui habitaient là, des gens riches ; voire ! Et la femme, Monsieur, empoisonnait son vieux mari, afin de s’en aller à la noce avec un jeune galant. Elle disait qu’il était malade, son mari, mais c’est qu’elle l’empoisonnait bel et bien avec du phosphore. Comme je vous le dis ! Et un jour, il a tout découvert. Alors, pour ne point aller en prison, c’est elle qui s’est empoisonnée du coup, et elle en a crevé, sauf votre respect, comme un rat ! »
Et pour confirmer son dire, le cocher cracha et dit :
« Ah ! vraiment oui ! »
*
Installés à Sourches depuis huit jours, les Heldrain et M. Debove, ce soir-là, prenaient, au sortir de table, le café sur la terrasse. Ils se taisaient, gagnés au recueillement de ce grand vide. Toute la campagne, les arbres et les prés, les haies, les fonds de collines, le ruban d’eau d’une petite rivière, là-bas, sous des saules, trempaient dans un bain de lune claire, en des transparences d’aquarium bleu.
« La belle nuit, » dit Mme Heldrain. Et, se retournant vers son mari, dont la tête d’un blanc argenté s’affaissait un peu :
« Vous souffrez, mon ami ? »
Le sénateur se redressa, abasourdi.
« Oui, cette migraine redouble ; je crois que je ferais bien de monter me coucher. »
Et, après un silence où, par politesse, on ne se permit pas de lui donner un conseil, il déclara :
« Je monte. Bonne nuit, ma chère. »
Elle lui tendit sa main ; il la baisa, en prenant un temps, avec une galanterie sénile ; après quoi, s’adressant à son secrétaire :
« Bonsoir, Jean, mon enfant ; nous travaillerons demain matin.
– Bien, mon cher maître ! »
Et M. Debove s’inclina.
Mme Heldrain et lui écoutèrent décroître le pas du vieillard.
« Voulez-vous me donner ma mantille ? demanda-t-elle.
– Volontiers, Madame. »
Il lui présenta la dentelle, qui pendait au dos d’un fauteuil. Lui prenant alors les mains à travers les mailles du tissu léger, elle échangea avec lui un chaud et magnétique snake-hand ; ses dents riaient, très blanches, sous la lune.
« Merci, mignon ! » dit-elle.
Il fit tout bas :
« Louise ! »
Et ils s’étreignirent, bouche sur bouche, corps à corps, leurs lèvres se cherchant à travers les dents, l’amour leur dardant aux reins.
« Oh ! mignon ! petit mignon ! répétait-elle, en un roucoulement pâmé, – qu’est-ce qu’il te faut, mon chéri ?
– Vous ! répondit-il d’un ton implorant d’enfant gâté ; je veux vous… je veux vous !… »
Elle baissa la tête, maternelle et très douce :
« Non, bébé, sois sage ; impossible.
– Pourquoi ça, Lizzie ?
– Parce que… »
Et comme il insistait, elle lui suça les paupières, de baisers doux et silencieux de velours ; et mystérieuse, dans l’eau de lune qui les baignait, elle lui souffla dans l’oreille :
« C’est Elle qui ne veut pas. »
Elle désignait, de son regard trempé de lueur, du bout de ses doigts à la pâleur nacrée, l’astre qui influe sur le flot des mers et le sang des femmes, la pleine lune élargissant son orbe, et qui faisait penser à une croupe de chair lumineuse un peu obscène.
Il soupira :
« Lizzie !… » et se tut. Un vent frais voletait à travers les feuilles, soufflant sur leur cœur un attendrissement. Leurs désirs stérilisés refluèrent en eux et, par une déviation singulière, ramenèrent au point normal leur conscience. Ils eurent honte, pendant un instant, de leur adultère installé si à l’aise, sous les yeux aveugles du mari.
« Venez, dit Mme Heldrain ; allons nous promener sur la route. »
*
Elle s’enveloppa de sa mantille ; et ils sortirent, sans bruit, du jardin. Un sentier, grimpant entre les vignes, serpentait devant eux. Des feuillages noirs se découpaient en ombre sur le sol, où les cailloux blancs luisaient comme des escarboucles. On voyait des mares de lune s’étendre, à perte de champs ; arbres et buissons s’y doublaient, en de fluides reflets. Le ciel, sans étoiles, brillait autour de la lune large, d’une splendeur d’éther sombre.
« Comme il vieillit, » dit tout à coup Mme Heldrain.
Une phalène leur passa sur le visage, leur donnant conscience d’un éveil d’être subsistant, dans ce sommeil des choses ; ils crurent entendre l’infiniment petite vibration d’insectes à ras de terre. Des peurs éparses, l’angoisse de l’ombre et de l’inconnu frôlèrent leurs échines.
« Oui, il baisse beaucoup, » répliqua Jean Debove, d’une voix très basse.
Et comme ils pensaient, l’un et l’autre, à ce mari si peu gênant, ils aperçurent, à un coude du sentier, de la hauteur plongeante où ils se tenaient, la maison hantée, la maison du crime, toute blême, en sa pâleur spectrale.
« Oh ! » dit Mme Heldrain, saisie, comme la première fois.
Les murs, très hauts, percés de fenêtres closes pareilles à des yeux morts, semblaient boire la lune, tant ils absorbaient sa clarté polaire, verdâtre comme la fièvre des étangs, animée d’une vie sardonique comme le phosphore.
Une suggestion de ce genre leur vint à l’esprit, en même temps. Mme Heldrain dit à son amant, en se serrant contre lui, dans un frisson :
« Ne trouves-tu pas que cette maison a l’air vénéneux ? On dirait qu’elle sue du poison. »
Il répondit :
« J’y pensais ; la lune lui donne un aspect bien étrange.
– Il me semble, dit Mme Heldrain, que j’aurais peur de passer tout auprès ; cependant, avec toi !… Il y a là quelque chose qui fascine. Rapprochons-nous, veux-tu ? »
Il répliqua sans entrain :
« Si tu y tiens ! »
Et ils se mirent à descendre le sentier qui y conduisait, par des dalles étroites d’escalier, qui brillaient comme des lames de sabre.
*
La maison, maintenant, flamboyait toute pâle devant eux, en un silence de jardin enchanté, en une paix fleurie de cimetière. Scellée de partout, fermée aux regards des hommes, elle gardait cependant, divulguait, par ses volets de prison et ses murs de sépulcre, l’éclat magique du drame qui s’y était livré.
Enveloppée d’un suaire blanc, nimbée d’une auréole froide, elle ressuscitait, comme Lazare, du mystère angoissant de la mort,
Dans son ombre, des pensées louches et tristes s’éclairaient, à l’unisson, dans l’âme de Jean Debove et de Mme Heldrain ; et, comme répondant à des sous-entendus de leur conscience, à de non-exprimées et troubles réflexions, le jeune homme murmura :
« Pourquoi a-t-elle fait cela ? »
Mme Heldrain comprit de quelle femme il parlait : elle, l’empoisonneuse, la folle par amour, la suicidée ; elle répondit :
« Oui, à quoi bon ce crime ? »
Ils rêvèrent un long moment, et elle reprit :
« La vie est si courte.
– Ah ! fit-il, certes. »
Et il pensa, comme elle, au vieil homme qui dormait, paisible et confiant là-bas, à l’inoffensif mari que chacun de ses pas acheminait vers la fosse. Jamais il ne leur avait fait de mal. Eux, pourquoi lui en feraient-ils ?
Mme Heldrain soupira :
« Nous sommes heureux ainsi. »
Et après un silence :
« Pourtant, nous agissons mal. Je serais moins coupable, si j’étais veuve. »
Il murmura très bas, très bas :
« Tu le seras peut-être bientôt ; et alors tu ne m’aimeras plus ?
– Tais-toi, tais-toi, dit-elle ; pour te conserver, je commettrais des crimes ! »
Ils tressaillirent, ce mot ayant dépassé leur pensée, mot malheureux comme on en dit souvent, et qu’on voudrait effacer. C’était toute la misère de leur amour honteux qui avait crié ainsi, d’un bas-fond de détresse.
« Oh ! mon Jean, mon Jean ! » soupirait-elle, en s’abattant sur lui ; et longuement, à lèvres perdues, ils se baisèrent sous l’astre blême.
Un bruit s’agita, de feuilles ou de bêtes ; les ombrages d’ombre dansèrent à une bouffée de vent, sur le sol ; un crapaud, dans le jardin désert, éleva, près du bassin moisi, son chant à deux notes, mélancolique. On eût dit qu’il les entendait.
« Allons-nous-en, dit Mme Heldrain, devenue pâle comme le logis hanté ; j’ai peur, maintenant. »
Et ils s’éloignèrent très vite, avec un frisson le long des vertèbres, de la maison aux mauvaises pensées.
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(Paul Margueritte, in La Lanterne, supplément littéraire, neuvième année, n° 648, dimanche 27 novembre 1892 ; in Fin de Siècle, grand journal littéraire & illustré, cinquième année, n° 419, jeudi 7 mars 1895 ; in La Vie littéraire, tome XX, deuxième série, 1902 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 26, lundi 22 mai 1911 ; cette nouvelle a été reprise en volume et illustrée d’après des dessins de Georges Conrad, dans le recueil Le Cuirassier blanc, Paris : Arthème Fayard et Cie, « Modern-Bibliothèque, » 1913. L’illustration est extraite du supplément littéraire de La Lanterne)
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☞ Cette nouvelle a été traduite en allemand par Wilhelm Thal, sous le titre : « Das bleiche Haus, » dans la revue Funken, deuxième année, n° 12, vendredi 2 juin 1905.
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PAUL MARGUERITTE : DAS BLEICHE HAUS
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