Monsieur Ciboire était aubergiste, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du « Bœuf Couronné. » Il était, en outre, en se levant, ce matin-là, de la plus méchante humeur. Toute la nuit, son épouse légitime avait eu le sommeil troublé. Le mari geignait, se retournait comme un poisson sur la poêle malencontreuse, faisait gémir à l’unisson de ses plaintes le vertueux sommier, et lançait au hasard à travers la chambre les couvertures défaites. Madame Ciboire se désolait. Son mari devenait fou. Le métier d’aubergiste a, parmi les autres inconvénients, un plus sérieux que tous. Il faut prêter l’oreille aux clients et à leurs théories parfois perverses, et c’était le souvenir de conversations avec les habitués du « Bœuf Couronné » qui tourmentait Monsieur Ciboire. On a vu des gens dans les cafés se faire un malin plaisir de rendre idiote la dame qui trône au comptoir, au milieu des morceaux de sucre exactement supputés, puis placés les uns sur les autres, de la même manière à peu près que les pierres des pyramides étaient mesurées par les géomètres d’Égypte puis mises en place par les Hébreux. Ils lui content des choses absurdes, qu’elle doit accueillir le sourire aux lèvres, et, chaque jour, ses bourreaux suivent, dans sa cervelle troublée, les progrès de la folie.
La même chose arrivait à Monsieur Ciboire, et depuis des jours ses rêves étaient hantés par des cauchemars. Il y avait, parmi les habitués de l’auberge, des peintres qui passaient leur temps, comme la plupart des jeunes peintres, à porter des vestes étranges et à émettre des paradoxes surannés. Et l’un d’eux, nommé Brancowich, qui depuis dix ans avait sa pipe au-dessus de la deuxième table à gauche, en attendant qu’il pût l’accrocher aux râteliers de l’Institut, avait choisi l’aubergiste pour souffre-douleur. Ne s’était-il pas avisé de démontrer, un soir de la dernière semaine, avec preuves à l’appui, et citations de philosophes indubitables, que la couleur n’existait pas ? À vrai dire, l’existence de certains peintres est une protestation énergique et continuelle contre la réalité des couleurs.
Mais l’âme neuve de Monsieur Ciboire n’avait jamais élevé le moindre doute sur l’existence des couleurs. Les yeux bons et bleus de Monsieur Ciboire n’avaient jamais regardé les objets de la vie usuelle, aux nuances variées, que comme de lumineuses vérités. Monsieur Ciboire ne comprenait rien aux théories des philosophes. Il ne se serait jamais, comme Descartes, enfermé dans un poêle de faïence, pour arriver, au bout de dix ans, à cette découverte sublime, que ce qui existe, existe, et que ce qui n’existe pas, n’existe pas. Si l’on eût conseillé à notre aubergiste de pareils procédés, il eût haussé les épaules et, regardant avec sympathie le petit poêle de faïence sur lequel chauffait le matin l’eau de sa barbe, il n’eût pas hésité à traiter de fou tout homme qui lui eût proposé de faire servir un pareil objet à des expériences de philosophie. La logique de Monsieur Ciboire n’admettait pas de semblables compromis. Aussi son âme était-elle singulièrement bouleversée, toutes les fois qu’il se trouvait en présence d’un paradoxe, présenté correctement.
Monsieur Ciboire, lentement, descendit du lit, non pas seul, avec un regret. Madame Ciboire, frileuse, se pelotonna dans les couvertures, et s’aplatit le nez sur la muraille, énergiquement décidée, eût pu croire un observateur superficiel, à contempler du plus près possible, et jusqu’à la mort, les fleurs de la tapisserie. Mais un ronflement sonore, qui s’éleva peu après, eût donné tort à l’observateur. Son mari ouvrit la porte, trébucha dans l’escalier et fut dans la salle du rez-de-chaussée. Du dehors, par les fentes des volets, transparaissait le timide crépuscule jaune. Les volets ouverts, Monsieur Ciboire fut, sur le fond noir de la salle, éclairé par la tache huileuse de la lampe, avec des allures falotes de personnage dans une eau-forte mal tirée. Les réverbères de la rue, guettant le pas lourd de l’éteigneur qui leur apportait le bonnet de nuit, eurent un éclair de joie pour l’apparition, sur le pas de la boutique, qui leur était régulièrement un présage de bon sommeil.
Mais Monsieur Ciboire ne regarda ni les réverbères, ni les rares passants de l’aube. Il n’alla pas, comme il le faisait d’habitude, se poster un moment sur le trottoir, de l’autre côté de la rue étroite, les mains à plat enfoncées par-devant dans la ceinture, pour contempler avec orgueil la façade bien connue. Au-dessus des barreaux de fer entourant la baie basse de la boutique, se balançait la plaque de tôle où Brancowich avait peint le Bœuf couronné avec des couleurs dont la crudité aurait fait sourire tous ceux à qui l’on eût proposé de faire cuire, dans n’importe quel four, un tel animal. Le propriétaire du « Bœuf Couronné » se mit à ranger tristement les verres et les bouteilles oubliées la veille sur le comptoir. Ses yeux n’avaient plus de regards pour les choses qui l’entouraient. Le poison philosophique commençait à agir. Quand Brancowich arriva, il lui exprima le désir d’une conversation sérieuse. On les vit, dans l’arrière-boutique, autour d’une bouteille de vieux vin, tracer sur l’ardoise des additions, des figures géométriques. Leur silhouette se profilait, en ombres noires et gesticulantes, sur le vitrage dépoli de la cloison.
De nouvelles théories furent émises, les jours suivants, et l’aubergiste sentit vaciller davantage à chaque minute les idées saines et calmes, qui jusqu’alors avaient habité, sans jamais plaintes sur leur compte, la demeure étroite de son cerveau. Maintenant, il discutait, lui aussi, dans la fumée des pipes, sous le prétexte puéril de tenir compagnie à ses clients comme doit le faire un bon patron. Dans la société des peintres qui fréquentaient sa maison, ses allures peu à peu se pervertirent. Son scepticisme naissant lui fut un prétexte à l’irrégularité. Il sortit le soir avec Brancowich. Et le trouble apporté dans sa conduite et le calme de ses fonctions se manifesta, au retour des expéditions nocturnes, par des témoignages dont la bonne madame Ciboire, bien qu’étonnée de ce retour d’âge, ne se plaignit point.
Il était normal, en effet, qu’il discutât sur les goûts en même temps que sur les couleurs. Ses dénégations de la première heure, sur ce dernier sujet, étaient devenues peu à peu de timides conjectures, pour se transformer bientôt en féroces affirmations. Comme il arrive pour l’ordinaire, le bœuf paisible, raillé de sa bonhomie, devint un taureau fougueux.
On le vit se promener dans la rue et hocher la tête vers les fenêtres dont les enluminures donnaient aux vieilles maisons voisines un air d’échoppes moyenâgeuses. Le marchand de couleurs et vernis, dont le magasin était situé au coin de la rue Saint-Jacques et du faubourg, ami personnel de Monsieur Ciboire, fut obligé de donner congé.
L’aubergiste profitait de tous ses moments de liberté pour venir lui émettre des théories. Puisque la couleur n’existait pas, la vente des tubes variés, des pinceaux et des vernis, était une insulte au bon sens. Les passants assistèrent à des luttes étranges où Monsieur Ciboire apostrophait en termes énergiques son voisin. Quand il eut ruiné ce commerce, le sien ne valut guère mieux. Les peintres, heureux d’avoir réussi, dans leur plaisante entreprise, mieux qu’ils ne pouvaient l’espérer, portèrent ailleurs leurs paradoxes. Les clients habituels se firent au geste de hocher la tête, en levant leur doigt vers leur front, d’un air attristé, quand Monsieur Ciboire tournait le dos. Sa femme, troublée le jour par des exposés tyranniques, et la nuit par des cauchemars, songea à se réfugier chez sa mère. Ses remontrances étaient vaines. La folie de son mari ne faisait qu’aller en croissant. Il avait acheté des livres techniques et rêvait d’un grand ouvrage qu’il devait écrire et qui rendrait son nom immortel.
Si d’ailleurs sa femme le méconnaissait, et si les petits enfants couraient après lui dans la rue, il avait, d’autre part, des compensations. Une revue d’avant-garde, séduite par les théories qu’il exposa à quelques rédacteurs égarés chez lui, confia à sa plume autorisée les articles de critique d’art.
Il s’attribua, dès lors, sur le monde extérieur, les droits les plus rigoureux. Ne pouvant modifier, suivant son caprice, les choses qu’il savait n’être pourtant qu’un caprice de son imagination, il voulut, du moins, les voir différentes. Des soirées furent occupées à la fabrication d’un ingénieux instrument propre à démontrer ses idées. C’était une paire d’énormes lunettes, en forme de calotte sphérique, s’appliquant sur les deux yeux, et ne laissant passer la lumière que par la vitre qui les fermait. Cette vitre mobile fut pour Monsieur Ciboire le prétexte aux plus folles orgies de couleur. Il adaptait à ses lunettes des verres peints, rouges, jaunes, bleus, à travers lesquels les objets extérieurs lui paraissaient magnifiquement illuminés. Et c’était une sorte de lanterne magique dans laquelle ses yeux jouaient le foyer. Ainsi, quand il se promenait le soir, avec ses deux énormes hublots, on eût dit les fanaux rougeoyants et tremblotants d’un omnibus.
Des gens vinrent de fort loin le voir, par curiosité. Il fut cité, avec d’ironiques éloges, par les revues médicales. Des reporters allèrent lui prendre une conversation. Il leur parla de Néron auquel il se comparait, à cause de l’émeraude taillée que l’empereur romain portait dans l’œil. Même, il lui vint des idées meilleures. Il eut un moment le projet de s’injecter de la garance ou du bleu d’outremer à même le globe de l’œil. Sa femme eut beaucoup de peine à le faire y renoncer.
Elle était restée avec lui, malgré tout, par dévouement. Sa folie s’exaspérait et devenait dangereuse. Il bondissait maintenant à travers ses doctrines coloristes comme un clown saute, en les crevant, au milieu de cerceaux en papier peint.
On dut l’enfermer. Il languit derrière les murs d’un asile, puis, au bout de quelques semaines, mourut dans un accès de frénésie. La cause exacte de sa mort fut un abus de raisonnement. On doit croire, il l’ignorait, qu’il n’existe pas de couleurs, et l’on doit vivre cependant comme si les couleurs existaient. Le vrai philosophe sait bien qu’il n’y a que des apparences, mais consent dans la pratique à regarder les apparences comme des réalités.
Monsieur Ciboire était âgé de quarante-huit ans, six mois, quatre jours. Des funérailles décentes lui furent faites en l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et sa veuve continua son commerce, après l’avoir pleuré comme il convenait.
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(Gabriel de Lautrec, in La Vogue, revue mensuelle, nouvelle série, tome III, n° 9, septembre 1899 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-sixième année, n° 3145, jeudi 23 septembre 1909. Knud Sinding, « Couple attablé dans une auberge italienne, » huile sur toile, 1930)




























