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(Paul Éluard, tapuscrit original, avec quelques corrections manuscrites, de cet article sur Benjamin Perret paru dans Variétés, revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain [Bruxelles], [non numéroté], 15 septembre 1929)
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(Paul Éluard, tapuscrit original, avec quelques corrections manuscrites, de cet article sur Benjamin Perret paru dans Variétés, revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain [Bruxelles], [non numéroté], 15 septembre 1929)
Le soleil disparut lentement sous des nuages écarlates dont les reflets ensanglantaient les cimes lointaines des chênes.
L’ombre des orties et des digitales s’étala au bord des chemins ; les oiseaux voletèrent d’arbre en arbre, cherchant au creux des buissons la place de leur sommeil. Une paix délicieuse enveloppa la terre et, dans ce recueillement qui semblait tomber du ciel, la voix des cloches, se répondant de village à village, s’éleva mélancolique et douce, se posa sur les chaumines éparses dans la plaine et le silence étreignit de nouveau l’espace.
« Holà ! Sarzé ! Allons ! Blondin ! cria Jean Mandrau. Voilà l’Angelus qui sonne. Pressons le pas. On est en retard pour manger la soupe, ce soir ! Allons, mes compagnons, vous vous reposerez sur la bonne litière de maïs ; les râteliers sont pleins de foin sec qui sent bon. La nuit va tomber. Blondin ! Sarzé ! »
Il leur causait ainsi. Les bœufs aiment qu’on leur cause.
Et Jean Mandrau qui, malgré la chute du jour, avait voulu terminer sa dernière planche de labour, revenait avec ses bêtes par les champs mornes et déserts. Ils marchaient la tête basse, à l’allure pesante de ceux qui travaillent, comme alourdis par la terre qu’ils emportaient à leurs sabots.
Au premier carrefour, ils s’arrêtèrent brusquement.
« Hé ben ! qu’est-ce qui vous prend, vous autres ? » fit Mandrau.
Mais, tournant le cou, il vit une lourde croix tachée de sang, posée comme exprès en travers de la route. Jean Mandrau se signa et récita la Prière du charme (prière merveilleuse à laquelle on a recours chaque fois que le diable ou l’un de ses suppôts vous dresse des embûches) ; puis il leva l’aiguillon pour faire avancer ses bœufs, qui se mirent aussitôt à secouer leur joug avec rage et à renifler l’air en meuglant d’épouvante.
« V’là ben une drôle d’histoire, » murmura-t-il en tremblant.
Il cherchait à surmonter son trouble, flattait entre les cornes ses animaux inquiets, leur parlait doucement :
« Va donc ! Va donc ! Holà ! mes mignons, holà ! » mais rien ne put les calmer. Ils lui échappèrent tout à coup en rebroussant chemin, s’enfuirent, affolés, faisant voler la terre dans une galopade effrénée.
Le laboureur courait derrière eux, les appelait, époumoné :
« Blondin ! Sarzé ! »
Sa voix familière ne faisait que les exciter davantage. À bout d’haleine, il suspendit sa marche, pleura, s’arracha les cheveux, croyant ses bœufs perdus.
« De si braves bêtes, gémissait-il. Je n’ai pourtant fait de mal à personne dans ma vie pour qu’on m’ait jeté un pareil sort ! C’est la ruine pour nous autres ! Ma femme en mourra de chagrin. Blondin ! Sarzé ! Ah ! mes bonnes bêtes ! Je ne vous reverrai plus ! »
*
Il se trouvait dans une brande inculte où régnait le froid silence des vastes solitudes. Un croissant de lune parut comme une crevasse au milieu du ciel.
Jean Mandrau leva la tête et crut voir passer sur la droite un troupeau de moutons, suivi d’un chien jaune et d’une bergère qui tricotait, sa pelote de laine et son bâton sous le bras.
Il fit des signaux. La bergère continuait son chemin sans se préoccuper de ses gesticulations. Il appela. Elle semblait ne pas l’entendre. Il courut à sa rencontre.
« Peut-être a-t-elle vu mes bœufs ! » songeait-il.
Plus il avançait, plus elle s’éloignait ; jusqu’au moment où cette vision s’évanouit au fond de la brande. Il marchait sans savoir où le dirigeaient ses pas, trébuchait dans les ronces et les taupinières. Enfin, il ralentit son allure et chercha à s’orienter.
Soudain, des claquements d’ailes, les hululements d’une chouette le firent frissonner.
« Voilà l’oiseau de malheur qui passe, s’écria-t-il. Je suis perdu. »
Il s’arrêta, pétrifié, comme si, du sol, quelque chose montait dans son être et le fixait là, par de profondes racines.
Devant lui, des ombres se mouvaient… Une forme blanche se dessina dans l’opacité de la nuit. Une autre parut, trois surgirent à la file. Il en vint jusqu’à dix ! Elles semblaient flotter dans l’air, grandes, maigres, transparentes, avec de longues chevelures qui tombaient jusqu’à leurs talons.
Jean Mandrau, épouvanté, se boucha les yeux.
« Les Demoiselles ! les Demoiselles ! » murmura-t-il. Il avait reconnu ces méchantes fées qui, chassées des bords de la Bouzanne et des monuments druidiques dont ces régions sont hérissées, hantaient maintenant les arides contrées de la Sologne berruyère. Là où leurs longues robes avaient traîné, ne repoussaient plus l’herbe et le froment.
Il vit ces formes blanches et ondoyantes, dont la fantastique apparition avait fait pâlir tout à coup le flambeau de la nuit, s’approcher et l’entourer dans un cercle étroit. Livide, éperdu, il prit la fuite à travers la brande humide… Il glissait sur des moisissures, se traînait dans la boue, se relevait, retombait, poursuivi par les Demoiselles dont les rires sardoniques vibraient comme des glas dans les ténèbres. Parfois, il heurtait de grands arbres immobiles comme des fantômes. Il en distinguait d’autres en face, d’autres encore qui tendaient leurs immenses bras pour l’arrêter au passage. Et derrière lui, les Demoiselles diaphanes ; la cohorte infernale le poursuivait, jusqu’à la mort.
Des hiboux, des bêtes à membranes, des bêtes visqueuses lui frôlaient le visage et les mains, s’attachaient à ses vêtements. Des froissements d’élytres, des étirements d’ailes, des lamentations sortaient des troncs creux et des fossés béants, noirs comme la poix. Il traversait des guérets, des prairies, des bois, des brandes, roulait dans les ravins, s’éclaboussait dans les flaques, s’égarait toujours davantage. Et dans sa fuite, il ne sentait pas les branches lui cingler le visage, les épines s’enfoncer dans sa chair. Il courait sous les futaies, s’entravait, n’osait reprendre haleine…
De sourds bourdonnements emplissaient ses oreilles ; des mots inarticulés, saccadés par cette course folle, sortaient sans cesse de son gosier.
Enfin, haletant, inondé de sueur, les dents entrechoquées par la peur, il s’arrêta et promena autour de lui ses yeux épouvantés.
Une mare hideuse, noire et sinistre, au-dessus de laquelle voltigeaient d’énormes insectes de nuit, une mare couverte de globules sulfureux, bouillonnante, profonde et pestilentielle, était devant lui. Des saules plongeaient leur chevelure dans ce bourbier d’où elle sortait toute sanglante.
Jean Mandrau se sentit soulevé du sol et secoué comme un frêle arbuste. Il entendit des râles, des gémissements désespérés, des plaintes humaines sortir de ce marécage sur lequel dansaient de petites flammes bleues.
Il vit les Demoiselles sans corps et sans visage s’approcher et le pousser de leurs doigts décharnés. Il sentit leurs ongles s’enfoncer dans sa poitrine comme les dents acérées des loups.
Il résistait, se cabrait en révolte, se cramponnait aux herbes de la rive ; mais, à bout de forces, il s’abandonna, glissa et disparut dans la mare… De grosses bulles, du sang coagulé montèrent à la surface. De l’écume rouge frangea les bords. Les herbes s’agitèrent. Des reptiles filèrent dans la vase. Des milliers de crapauds commencèrent à chanter.
Puis, légères, vaporeuses, les Demoiselles se donnèrent la main et tournèrent, tournèrent au-dessus du marécage, une ronde fantastique que la lune éclairait de ses pâles rayons.
*
On ne retrouva jamais Jean Mandrau ni ses bœufs ; mais un paysan raconta que le lendemain, en rôdant vers ces parages, il avait vu, à la pointe de l’aube, deux laveuses fort occupées à une étrange lessive.
Leurs mains et leur tablier étaient maculés de sang, et, du linge qu’elles tordaient, ruisselait une eau pourprée. À sa vue, elles disparurent dans les blanches vapeurs suspendues au-dessus de la Mare aux Fées, emportant leur butin sanglant, qu’il reconnut pour être le corps du malheureux Jean Mandrau.
C’est pourquoi les laboureurs de ces contrées ne restent plus aux champs après les derniers tintements de l’Angélus du soir.

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(Hugues Lapaire, in L’Énergie française, revue hebdomadaire, deuxième année, n° 73, samedi 26 mai 1906 ; ce conte a été repris en volume dans le recueil Âmes berrichonnes, Paris : Bibliothèque régionaliste Bloud, 1910. Gravure extraite du Foyer breton, traditions populaires, d’Émile Souvestre, 1845)
à Jules Supervielle.
TECHNIQUE DE LA MORT AU LIT
COMMENT FORMER SON ÂME À L’IMAGE DU CORPS
ET COMMENT LA SORTIR
Il est possible de sortir de soi.
Madame X… avait coutume de s’évanouir, se faisait une lucidité, revenait à elle avec un bon mensonge. Excellent exercice préparatoire au jour dit le dernier.
En effet, la difficulté est grande de mourir. C’est qu’il faut se reformer l’âme entière au-dessus du corps, complète et parfaite, les manchots avec leurs bras et les cardiaques avec leurs valvules mitrales exactement étanches ; une pulsation imprévue, et tout est à refaire. Or, la plupart des hommes que j’ai connus dans leurs derniers jours étaient embarrassés, se jetaient du côté droit sur le côté gauche, enrageaient contre les couvertures, essayaient de se sortir l’âme tantôt par la poitrine, tantôt par la tête. J’ai connu un moribond ignare qui mit cinq jours à se former une jambe. Il souffrait réellement, il voulait tant être mort. Pauvre homme !
Ma grand’mère mourut merveilleusement. Elle était dans son fauteuil à faire de la broderie, la déposa sur ses genoux et dit : « C’est mon dernier point de Malines, mes enfants, » rejeta son dernier souffle profond et bien calculé ; elle était morte.
P. S. — Les Européens se sortent mieux l’âme par les circonvolutions frontales de la tête ; les Asiatiques mieux par la poitrine. Il faut également observer si, dans la vie, on avait exercé comme orateur ou comme maître-maçon ou comme chasseur de gros gibier.
à André Gaillard.
KARISHA, AIMÉE DES MORTS
Quand un esprit touche un corps, il a froid.
Karisha était très douce, en même temps très forte, d’une tendresse singulière et générale, telle qu’elle ne pouvait faire un pas sans que plusieurs esprits de morts ne vinssent sympathiquement se poser sur elle. (Ils se revivifiaient de la sorte.) Elle, à de menus travaux, cherchait la chaleur par l’activité.
Mais un esprit vous rafraîchit plus que quelques dizaines de degrés de latitude vers le Pôle ; et le tricot de laine bleue qu’elle mettait, qu’est-ce que c’est qu’un tricot de laine bleue contre une bande d’Esprits infiltrants ?
Elle tombe malade.
Maintenant, c’est seulement un par un, successivement, qu’ils approchaient pour ne pas la refroidir trop d’un coup. Mais… voici presque la fin de Karisha. Elle n’a plus que deux heures à vivre.
L’Esprit Chertoli seul entre, comme le plus charmant, frappant d’abord un coup à la porte, à quoi se reconnaissait qu’il avait été homme et adulte. Elle le laisse entrer, songe toutefois qu’un rien de froid en plus, elle mourra, car elle est déjà froide jusqu’aux cuisses. Le froid vient ! Morte ! Elle est morte ! Elle est morte, Karisha, et voici que son âme va au loin, puis les Esprits Karfar et Nangar luttent à qui entrera dans le corps encore tiède de Karisha, et luttent longtemps.
Tantôt c’est Karfar qui agite les bras du cadavre, tantôt c’est Nangar, et le cadavre crie et rage avec des voix d’hommes. Les parents de la jeune femme s’attristent… Elle qui était si douce.
Ils la croient devenue folle, elle qui est morte depuis bientôt une demi-journée.
Enfin, on empoisonne le corps de Karisha qui devient bleu.
Karfar et Nangar, voyant que c’est inhabitable, s’en sont allés.
Pourquoi pas un journal de
l’impossible, du Jamais arrivé ?
RIVAROL
à Alfredo Gangotena.
L’ÉTOILE EN BOIS
Les habitants de la planète Mars s’occupent beaucoup. Maintenant, ils font une étoile en bois, en bois très dur, presque aussi ininflammable que la porcelaine et qui jauge plusieurs kilomètres cubes. Ils travaillent longtemps, la sphère grossit, grossit, grossit ; quand on a dépassé le niveau des supernumici, ne montent plus dessus que des gens entreprenants et des condamnés avec des animaux domestiques et des semences et de la terre végétale. Puis, à peu près au moment calculé, car il y a toujours des perturbations d’un certain ordre, l’étoile en bois se met à rouler (les habitants se réfugient à l’intérieur), se met à rouler à une grande vitesse.
Les voilà partis.
Les Martiens en ont déjà lancé trois.
Elles tournent autour de Mars avec régularité, et à l’œil sont grosses comme des melons.
*
ARBRES EN CATALEPSIE
LE BOIS DE BOULEAUX DU FEYR
Quand passe un troupeau de moutons laineux près d’un bois de bouleaux, la sève de ceux-ci s’arrête de couler. C’est chose étonnante, les 3.400 coulées de sève qui font halte une demi-heure, une heure, tant que passe le troupeau. Les bûcherons expérimentés s’abstiennent de frapper, car, s’ils frappent dans ce moment, l’arbre abattu périra promptement.
Il ne faut pas abattre un arbre ému.
La forêt souffre toujours du passage de moutons laineux à l’horizon ; mais si le troupeau reste à paître une journée, la sève se remet à circuler, petit à petit. (1)
à Jeanne G. C.
FATIGUE I
Il allait lentement, le plus lentement possible, pour que son âme puisse éventuellement rattraper son corps. Il était fort inquiet de n’être parti qu’avec les trois quarts de celle-ci car, en face des incidents de la vie, on n’est pas de trop tout entier.
Combien de pensionnaires se sont endormis dans les dortoirs qu’on réveille le matin au son de cloches, – on les force aussitôt à se lever, à se laver, – qui restent fatigués toute la journée tandis qu’une partie de leur âme continue à circuler dans les dortoirs entre clefs et autres objets en fer, morceaux humains ne pouvant se reposer et ne sachant que faire. Ces enfants se morcelant ainsi chaque nuit se trouvent à la fin du premier trimestre réduits à une portion d’âme tellement petite que bientôt il n’y en aura plus même assez pour faire un imbécile.
FATIGUE II
Oui, il faut se méfier des grandes fatigues. Une fatigue, c’est le bloc « moi » qui s’effrite. Comprenez-le bien. On arrive ainsi à se perdre l’âme par bribes et morceaux.
Des soldats après dix étapes meurent souvent. Ils crachent leur sang qui ne leur sert plus de rien.
Il reste ainsi des tas de morceaux d’âme dans les campements où l’on n’a pas assez dormi. Ces âmes se mettent à errer autour des métaux ou se dissolvent dans l’eau.
J’avais une amie qui perdait tous ses sentiments dans l’eau. Elle m’aimait. Son mari, pris de soupçons, se sera mis, je parie, à lui vanter l’hydrothéraphie et la distance a fait le reste. Chère petite âme, va, mais petite âme à petite portée ! À Bruxelles, où nous demeurions à quelque cent mètres l’un de l’autre, elle m’apparaissait souvent tout d’un coup à la lisière d’un mur, me regardait bien dans les prunelles. C’était très doux. Mais quand je fus à Paris, à trois cent quinze kilomètres… c’était trop pour toi, je t’excuse, sois en sûre, Jeanne.
Je me demande au fait jusqu’où elle m’eût aimé. À Nancy m’eût-elle aimé ? À Anvers m’eût-elle aimé ? En mettant l’eau à part naturellement, et mes ennemis qui n’éprouvent aucune difficulté à répandre que je suis un peu fou, un peu bizarre et qu’il serait bon de se méfier.
ÉCHO
La Bibliothèque Nationale de Paris, entre toutes les Bibliothèques, est la plus importante (3.700.000 volumes).
Le British Museum vient au deuxième rang, puis Saint-Pétersbourg.
Sous Lénine, dans le gâchis, et un plan secret des nombreux sous-sols un peu partout ayant été livré, on découvrit quarante-trois caves de vieux livres.
Jusqu’à quel point sont-elles pleines ?
Saint-Pétersbourg jette dans la presse, qu’on verra bientôt les plus beaux vieux ouvrages persans, et qui soient des documents phéniciens, sanscrits, et de l’Atlantide même.
Londres, fourberie ou confiance en soi, compte sur les champignons oomycètes ou myseomycètes, c’est-à- dire sur l’illisibilité des textes moisis.
MAISON HANTÉE
Il faut se méfier des enfants battus. Ils se vengent et battent une maisonnée entière. En apparence, ils sont à méditer. Cependant, dans la bonne direction, ils lancent leur âme par paquets rapides et arrivent à causer de grands dégâts.
Voici une règle pour reconnaître si une maison est hantée par des fantômes de grandes personnes ou par des fantômes d’enfants. Les grandes personnes font des choses méchantes, les enfants font des choses inutiles.
Si des chiens, par exemple, sont plusieurs fois jetés à pile ou face (échine-pattes, pattes-échine) contre le sol, vous pouvez parier à coup sûr que cela vient d’un enfant ; un enfant de 10 ans peut retourner ainsi, avec un bruit de serviette mouillée, plus de trois à quatre cents fois un chien de la taille d’un fox terrier adulte.
Il le peut, et c’est à peine s’il fait un peu de transpiration.

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(1) Henri Michaux s’est manifestement inspiré d’Alphonse Allais pour cette anecdote ; voir « Les Arbres qui ont peur des moutons, » déjà publié sur ce site.
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(Henri Michaux, in Les Cahiers du Sud, douzième année, n° 80, juin 1926 ; Alexandre Cabanel, « La Mort d’Icare » [détail], huile sur toile, c. 1857)
Je me suis toujours demandé pourquoi l’on impose aux enfants, dans les écoles, la lecture d’œuvres admirables et consacrées, qu’il serait cent fois plus habile de leur laisser découvrir. Alors que des textes médiocres ou franchement mauvais, – des pastiches, par exemple, de Racine, Corneille ou Victor Hugo, – outre qu’ils leur donneraient de nos grands auteurs une idée bien plus précise – exerceraient heureusement leur esprit critique, leur goût de l’analyse et ce sentiment de supériorité qu’il est bon d’éveiller chez l’enfant, naturellement timide.
J’y reviendrai. Ces petites remarques n’ont rien à voir avec les textes qui suivent, et que la revue a refusés le mois dernier. Pour moi, je les trouve émouvants.
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MIDI À QUATORZE HEURES
« Tu n’oseras pas, me dit-elle, tu n’oseras pas, ce n’est pas possible. Mais bon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un homme comme ça ? »
Elle était étendue sur le plancher, pleurant, sans défense, la main grande ouverte comme je l’avais mise. Je posai le clou et donnai un grand coup de marteau. Elle poussa un hurlement terrible ; les doigts se recroquevillèrent.
« À l’autre, » dis-je.
Elle l’étendit d’elle-même.
« Vas-y, dit-elle, vas-y, fais ce que tu veux ; tue-moi tout de suite, ce sera plus vite fait. »
Vint le tour des pieds, et je lui repliai les jambes pour les poser bien à plat, un clou à chacune.
Voilà. J’étais debout devant elle, ricanant. Inutile… Elle n’y était plus. Je me couchai sur son corps.
Je la repris trois fois ; enfin, elle revint à elle :
« Pierre, dit-elle, va-t’en, va-t’en, je t’en prie, va-t’en. Je ne veux plus te voir. »
Je sortis.
UN CONCOURS D’ENLISEMENT
J’ai dans la Manche trois hectares de sables mouvants sur lesquels j’organise des concours d’enlisement. Les lots, de l’ordre d’un million, ne sont pas à négliger. Dès la première tranche, les concurrents ne manquèrent pas. « Le règlement est très simple, leur dis-je ; le dernier à disparaître aura gagné. » Ils s’avancèrent et, un à un, furent pompés par les sables. Ceux qui se débattaient enfonçaient plus vite que les autres. La plupart, tout à coup pris d’angoisse et voyant qu’ils s’étaient engagés bien à la légère dans cette aventure, hurlaient qu’on vînt les dégager. Une à une, les têtes s’enfoncèrent. Quelques bras tendus dépassaient encore. Puis plus rien. Seul un beau gars du Roussillon se maintenait à peu près à la hauteur des épaules, un large sourire sur les lèvres : « Je crois que j’ai gagné », me cria-t-il avec un peu d’oppression.
De la piste de ciment où je me trouvais, je n’avais qu’à lancer la corde. Mais je calculai rapidement que mon million pourrait me servir à imaginer d’autres entreprises, qu’après tout j’étais le seul témoin de la victoire de ce garçon qui ne pouvait déjà plus assez tourner la tête, pour vérifier la place nette. De là où j’étais, je lui fis de grands signes, comme pour lui expliquer qu’il avait encore un concurrent dans son dos. Je n’oublierai jamais le regard de haine qu’il me lança avant de disparaître.
UN JEU DE CACHE-CACHE
Les vocations se sont considérablement réduites dans l’ensemble du monde catholique. La Chine est un des rares pays qui ait encore des prêtres. Le Pape en fait venir en Europe et c’est ainsi que nous, Normands, avons un Chinois pour nous rappeler la parole éternelle.
Le Chinois ne sait pas le français et ses sermons, où le sens des mots ne distrait plus de la mimique, ont quelque chose de si prenant qu’on y court de toutes les paroisses voisines. La foi, qui visiblement remue cet homme, semble un spectacle si prodigieux à nos paysans cauchois, plus lourds à remuer que des bœufs, qu’ils viennent là comme au spectacle, se demandant sans doute à quel jeu de cache-cache peut bien se livrer ce bon Dieu auquel ils ont, eux, cessé de croire.
LES SOURCES D’ENCRE
La France est le seul pays à posséder des sources d’encre. Elle en exporte à l’étranger. « On ne sait jamais, dit mon père, faisons percer un puits dans le jardin. Si jamais nous touchons la nappe, notre fortune est assurée. » On enfonça tubes après tubes à l’aide d’un marteau-foreur : dix mètres, vingt-cinq mètres, cinquante, toujours rien. Là-dessus, mon père mourut, les biens furent dispersés ; j’étais le cadet et seul me revint l’emplacement du puits. C’était ma dernière chance. Faute de moyens, je poursuivis moi-même les travaux, cinquante mètres, soixante, cent vingt-cinq : la vie passait. Quand, un beau soir de juin, un jet chaud m’aspergea le visage ; c’était sans couleur, c’était comme de l’eau. Je n’en croyais pas mes yeux, m’être donné tant de mal pour ça, non ! J’en pleurais. Je vendis ma part au premier venu et j’entrai dans un couvent.
Quinze jours après, dans tous les journaux du pays, on annonçait en grandes manchettes la découverte d’une nappe d’encre sympathique. Il y en avait quatre en France et j’étais le seul à ne pas le savoir.
LE GROS INTESTIN
Je ne suis pas du tout, comme on a bien voulu me le faire dire, un partisan de la suppression du gros intestin. Que les animaux dépourvus de cet organe vivent beaucoup plus longtemps que le commun des mortels, cela ne signifie pas nécessairement que la race humaine doive orienter ses recherches de ce côté. Cependant, sous prétexte d’appendicite, je viens de faire enlever deux mètres à celui de ma femme. Elle va bien. Elle vient d’avaler la moitié d’un poulet pour son petit déjeuner. La digestion allant plus vite, elle a faim beaucoup plus souvent. Je me demande bien qui va s’y retrouver. Sans doute, une lueur s’est allumée dans ses yeux. Mais je n’arrive pas à me rendre compte si c’est celle de l’intelligence éternelle ou simplement celle de la faim perpétuelle.
LES CHEVEUX FONDANTS
Ma femme a de très beaux cheveux qui n’ont qu’un inconvénient : quand on les suce trop, ils fondent. Les siens sentent la réglisse l’hiver et la vanille l’été. Je ne peux pas me retenir d’y goûter. Heureusement, ils poussent vite. Pendant la guerre, on manquait de cachou ; il a fallu gagner sa vie, on n’y a pas été par quatre chemins pour lui couper les cheveux en quatre. Les voilà qui repartent à nouveau, mais ils sont comme dénaturés, ; ils ont perdu tout parfum.
Je me console, je viens de trouver une autre source : à certain endroit de sa peau, le miel affleure. Cela lui sort par les pores, légèrement jaune et bon. Je ne peux pas me retenir d’y mettre ma langue. Mais, par en dessous, la peau se creuse ; c’est comme si elle se vidait du dedans. Quand j’y vais un peu fort, elle s’endort. Me voilà pris entre ma gourmandise et sa vie. Lequel l’emportera ? J’ai tellement faim d’elle.
AVEUGLES
Les hommes ont des yeux, mais toutes les femmes naissent aveugles. Une femme ne peut jamais être sûre que vous êtes bien son mari : la voix sans doute, le poids, l’odeur… Mais plus personne ne se sent responsable : elle ne pourra pas vous montrer du doigt, et comment lire dans ses yeux ? Pourtant, chaque homme a sa femme attitrée qu’il promène dans la rue, qu’il habille, qu’il lave, avec laquelle il dort, à laquelle il fait la cuisine, qu’il soigne comme un enfant, comme ses enfants. Homme d’intérieur, homme à tout faire, homme de chambre, homme de ménage, homme, hommes, hommes. Qu’une femme y voie, et personne ne s’avise de l’épouser ; on la respecte, on la craint, on la mange des yeux, elle est reine. Son regard donne aux consciences un tel coup de fouet que la nation tout entière, prise d’héroïsme, se paie le luxe de toutes les compétitions, se hausse aux plus vertigineux sommets. Mais cela n’arrive pas tous les siècles.
PORTRAIT D’ANCÊTRE : HENRI MICHAUX
J’avais invité Henri Michaux à déjeuner et je ne pouvais pas décemment lui offrir du poulet. Sachant ses goûts, je m’étais procuré, non sans mal, un petit bébé de lait. Il était là sur la table comme un enfant dans sa crèche.
Les hors-d’œuvre passés, on m’apporta le couteau des grands jours.
« Je m’excuse, dis-je alors, mais je n’ai jamais découpé d’enfants. Je crois que vous avez fait un peu d’anatomie. Vous saurez sûrement vous y prendre mieux que moi.
– Tout cela est bien lointain, dit Henri Michaux, comme en s’excusant. Mais passez-moi vos instruments, je vais toujours essayer. »
On mit l’enfant devant lui. Il prit un bras au poignet, l’écarta légèrement du corps et, glissant le couteau sous l’aisselle, le détacha d’un coup net.
L’enfant qui dormait se réveilla et se mit à hurler.
« Comment ! dit Henri Michaux, vous avez le sang-froid de me servir des enfants vivants ! »
Il jeta sa serviette par terre et sortit en claquant la porte.
Sa femme était restée.
« Excusez-le, dit-elle ; il est un peu nerveux. »
Visiblement, elle attendait la suite.
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À bientôt d’autres ancêtres. L’auteur de ces farfelades est M. Pierre Bettencourt (à Belle-Roche, par N.-D.-de-Gravenchon, Seine-Inférieure). Sauf erreur, il ne s’est pas encore trouvé de revue pour publier un texte de lui. Ni d’éditeur, lui-même excepté : mais le succès n’a pas dû répondre à son attente : il vient d’abandonner l’édition pour le tissage. Il a tort.
MAAST
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(Pierre Bettencourt, chronique de Maast : « Morceaux choisis, » in Les Temps modernes, revue mensuelle, deuxième année, n° 13, octobre 1946)
Au temps où le village vivait, presque toutes les femmes se nommaient Marie. Quand on parlait d’une d’elles, pour la distinguer, on ajoutait le nom de son homme : la Marie de l’André, la Marie de l’Eugène. Maintenant, le village était mort. Il était mort de sa belle mort, tout doucement. Les jeunes gens avaient, peu à peu, coulé comme l’eau claire le long de la montagne, jusqu’aux bourgs de la vallée. N’étaient restés que les vieux, qui n’avaient plus la force d’empêcher les murs de crouler. Un à un, ils étaient allés se coucher au cimetière, barbu de ronces et d’orties.
Sur sa porte de bois, une vieille inscription conseillait :
Passans
Priez pour nous
Et pensez à vous.
Il n’y avait plus de passants. Ça s’était fait en vingt ans à peine. Les toits étaient tombés entre les murs. Et tout était mort autour du village. Les vignes, les amandiers même, qui ont pourtant la vie dure, tout était crevé. C’était un coin du monde où le sang ne venait plus.
L’Eugène restait seul de vigoureux là-dessus, avec sa femme, comme une touffe de gui sur un arbre nu de décembre. Il grattait un peu de terre. Il semait un blé qui ne lui poussait pas plus haut que le genou. Surtout, il chassait. Il ne tuait pas souvent, mais connaissait toutes les bêtes de la montagne. Il les dépistait à longueur de journée. Quand il avait envie de manger un lièvre, il ne perdait pas de temps. Selon la saison, le vent, la chaleur, il savait juste où le trouver.
Le cimetière, à vrai dire, n’avait pas mangé tous les vieux. Il en demeurait un, le plus misérable. Dans tout le pays, autour, chacun disait que la mort aurait bien dû délivrer le père Sulère. Mais la mort l’avait laissé sur terre avec sa croix. Sa croix, il la portait, au vrai sens du mot, sur son dos, chaque jour. C’était une fille, qui devait avoir plus de trente ans. Elle était née sur le tard, et la Marie de Sulère en était morte. La fille, pour le malheur de tous, avait vécu. Elle n’avait jamais marché, ni parlé. Et son père la portait au soleil, tous les jours, sur son dos. Elle avait vieilli, elle s’était développée, en largeur, toute plate. Elle lui couvrait depuis longtemps tout le dos.

Elle s’accrochait autour de son cou avec ses bras maigres. Ses jambes n’avaient plus grandi depuis l’âge de six mois. Elles faisaient balin-balan sur le dos du père, sous les vieilles jupes de sa Marie dont il l’habillait. Il la tenait avec ses deux bras noués sous les reins. Et il se penchait en avant. Sa tête, à elle, pendait près de sa tête, à lui, et branlait à chaque pas. Elle savait rire. Dès qu’elle était au soleil, elle riait sans bruit. Un fil de bave lui coulait des lèvres. Le père en avait l’épaule qui luisait.
Il la soignait comme un bébé, la tenait pour ses besoins. Mais le plus souvent, elle faisait sous elle. Il lavait son linge à la serve où se ramassait l’eau de la fontaine du village. Elle ne savait pas manger. Il lui mâchait un peu de pain et de fromage ou de pomme de terre, puis le lui mettait dans la bouche.
Ça durait depuis trente ans au moins. Il se faisait bien vieux, et fatigué. Il avait vu mourir l’Henri Demale, l’André Armuret, qui étaient de sa classe. Puis des plus jeunes. Le Joseph Chamois, le Polyte Destève. Tous les autres, et toutes leurs Maries. Il ne restait du village qu’Eugène et sa maison, et lui avec sa croix sur son dos. Il avait fui avec elle, d’une maison à l’autre, devant les écroulements. Ils habitaient maintenant celle des Bartholin. Elle était presque entière. Le toit n’était tombé qu’au nord.
Ils vivaient du lait et du fromage de trois chèvres, qu’Eugène gardait à l’étable avec les siennes, d’un jardin où le père Sulère faisait des pommes de terre, des choux, des pois chiches et des fèves. Et la Marie lui donnait de temps en temps quelque chose quand on tuait le quart de cochon, ou quand on faisait cuire la morue, ou quand son homme revenait de la chasse avec du sang sur sa musette. Et quand elle cuisait le pain, le premier mardi du mois, elle ajoutait pour lui deux miches, qui lui duraient jusqu’à l’autre fournée.
*
Ce matin-là, l’Eugène se leva de bonne heure. Il voulait monter jusqu’au Clos de Vieilles. Il voulait voir si le gel n’avait pas éclaté les deux pommiers aigres qui lui restaient là-haut. Quand il entra dans la cuisine, la Marie venait d’allumer le feu. Le petit pot de café commençait à chanter.
Sur le bord de la table, il mangea quelques olives et un morceau de picodon. Lentement, car il avait les grosses dents mauvaises. La Marie lui servit le café, et but le sien debout, contre la cheminée. Ils ne s’étaient pas encore dit un mot. Ils n’avaient rien trouvé d’utile à se dire.
L’Eugène ferma son couteau, remit le picodon dans le tiroir, balaya d’un revers de manche les miettes sur la table, se leva et vint ouvrir la porte. Le froid gicla dans la pièce.
Il avança de quelques pas sur la place du village, jusqu’à la fontaine. De là, il parla :
« La fontaine est prise. Il faudra aller chercher l’eau au puits Pointu. »
Il frappa du doigt la chandelle de glace qui coulait du gueuloir de bronze à la place de l’eau chantante.
« Ça a serré dur, cette nuit. »
Les murs ruinés dressaient autour de lui leurs échancrures. Il savait que le jour ne réveillerait pas le village. Il avait l’habitude de voir le soleil se lever sur le silence et entrer jusqu’aux caves par les toits béants.
Il rentra et ferma la porte en faisant « brr. »
Les deux bûches de chêne brûlaient à petit feu. Il vint s’asseoir près d’elles et leur tendit les mains.
« Un de ces matins, je vais les trouver raides tous les deux, dit-il.
– Bien sûr que si le froid continue d’augmenter, ils verront pas la Saint-Sylvestre, » acquiesça la Marie.
Elle réfléchit un moment,
« S’il était seul, on aurait pu le prendre avec nous. De toute façon, au printemps, il ne pourra plus travailler le jardin. Mais l’infirme, c’est pas possible de la prendre. Si le père devient à plus pouvoir s’occuper d’elle, qui c’est qui s’en occupera ? Tu devrais aller voir un peu à la mairie, si on peut les faire mettre à l’hôpital avant que ça soit trop tard.
– J’y passerai jeudi qui vient, en allant à la foire. Mais pour le mettre à l’hôpital, le vieux, il faudra les gendarmes. Lui qui n’est jamais seulement descendu jusqu’à Valblanc, tu penses ! Ça lui sera pire que la mort.
– Il sera tout de même mieux à l’hôpital qu’à crever de froid dans sa maison des courants d’air. »
L’Eugène répondit, au bout d’une minute :
« Qui sait ? »
*
Il avait emporté son fusil. Il s’était dit : « C’est bien rare si, au pied de la Gardebonne, dans les genévriers, je trouve pas quelque malheureuse grive. » Il en rapportait quatre.
Il redescendait à grands pas lents le lit caillouteux qui servait de chemin à la fois aux hommes et aux eaux de pluie, et ne voyait guère plus souvent celles-ci que ceux-là. La pente piquait dur. Chaque pas était en profondeur. Il posait pied, pliait un peu le genou pour recevoir le poids du corps, faisait rouler la caillasse de ses souliers de cuir dur, aux semelles ferrées de caboches à mulets.
Il avait la joie au cœur. Les pommiers étaient saufs, et il pensait à l’agréable spectacle des quatre grives tournant devant le feu, pendues par le cou à un fil de laine, tandis que le jus, parfumé d’ail et de genièvre, coule goutte à goutte sur les tranches de pain grillé.
Le vent froid lui séchait les lèvres, lui mordait les oreilles, frappait à coups de poing ses joues dont la chair se contractait comme un limaçon mis au vinaigre. Quand il arrivait au creux d’un petit vallon à l’abri d’un rocher, il se redressait vers le soleil et restait là quelques minutes à se chauffer. Sa main arrachait, froissait quelque brin sec de lavande ou de thym, et le parfum léger fondait dans l’air.
Puis il replongeait dans le vent.
Sur la place haute du village, il trouva le père Sulère, assis au soleil, avec son infirme posée à côté de lui. Ils s’étaient installés à l’abri de la meule de paille qui pourrissait là depuis sept ans : la dernière récolte de l’André Charron.
« Té, Félicien, regarde comme elles sont grasses, » dit-il.
Il en sortit une de sa musette, souffla sur les douces plumes du ventre pour montrer les filets dodus.
« Oui, c’en est des belles, acquiesça le vieux. Tu les as eues au pied de la Cardebonne ? La Marie m’a dit que tu y étais allé. Elles seront fameuses. Là-haut, elles ont que du genièvre dans le ventre. C’est pas comme celles de la vallée, qu’ils en sont tant fiers. Elles mangent que des olives, là-bas, et quand tu les fais cuire, tu es obligé de leur mettre du genièvre dans le gésier, autrement elles ont pas plus de goût qu’une vieille poule.
– Tu viendras bien en manger une demain ?
– Merci, c’est pas de refus ; tu es bien brave. Dis bien à la Marie, surtout, qu’elle les vide pas ! Le jour de ma noce, avec ma pauvre Marie, ils avaient fait venir une cuisinière de Saint-Valdon, pour leur donner le coup de main. Pense, c’est qu’on était cinquante-trois ! Et ça faisait huit jours que les chasseurs du pays nous ramassaient des grives. Voilà-t-y pas que cette cuisinière de Saint-Valdon, qui en avait jamais tant vu, la pauvre, elle prend une paire de ciseaux, et je te vide, et je te vide ! Et dedans, en place, elle leur met des olives et des ognons ! Des ognons, tu te figures ! Ma pauvre mère en pleurait. Heureusement qu’après il y avait un de ces civets de lièvre, comme jamais de ta pauvre garce de vie tu en as mangé un. »
L’infirme riait au soleil, montrant ses dents vertes. Le vieux soupira :
« Ah ! On était jeunes ! »
*
À la fin du repas, l’Eugène alla tirer du placard une vieille bouteille.
« De la blanche qui me vient encore de mon père ! Elles descend pas vite ! Quand on est seul à la boire et qu’il faut trinquer contre la bouteille, on n’y trouve guère bon goût. »
Ils burent lentement, avec respect, puis le vieux posa ses coudes sur la table, sa tête sur ses avant-bras, et s’endormit.
L’Eugène le secoua doucement.
« Laisse-le dormir, dit la Marie. Pour un moment qu’il est tranquille ! Va plutôt voir ce que fait la mal-venue. Il l’a laissée seule sur son fumier. Faudrait pas qu’un chien perdu lui vienne manger les joues… »
Il se leva. Il se sentait solide, noueux, dur, bon à vivre. Le soleil chauffait la placette. Le vent devait faire dimanche, roulé en boule dans quelque coin, entre deux montagnes. Les pierres sèches des murs se montraient tièdes à la main. On aurait presque quitté la veste.
Le froid, embusqué dans l’ombre de la ruelle, rappela à l’Eugène qu’on était en novembre. Il allongea le pas, atteignit la maison des Bartholin. La porte était un trou clair dans le mur. Il entra. Le soleil qui coulait du toit crevé l’accueillit. Il marcha sur des débris de tuiles entre lesquels l’ortie avait poussé puis séché. Il atteignit un plan d’ombre où s’ouvrait, plus noire, une autre porte. Il se baissa. Sa tête et sa poitrine atteignirent l’odeur. Ça sentait le fumier d’homme, l’urine tournée et le champignon. Le sol était couvert d’une couche épaisse comme la main de toutes sortes de débris d’étoffes. De vieillesse et de crasse et d’être piétinés, ils avaient perdu toutes couleurs. C’était une matière grisâtre, molle sous les pieds comme un ventre de bête.

L’infirme était couchée dans le coin à droite, juste au pied du mur. Au-dessus d’elle, la lumière entrait par les trous de quelques pierres tombées. Elle geignait, grattait à deux mains sa couverture. Dans la pénombre, son visage apparaissait d’un bleu de viande morte, large, plat, lunaire. Ses cheveux étaient répandus autour, comme une eau sale. Elle tourna les yeux vers l’homme qui entrait, s’arrêta de gémir, puis recommença.
Lui, debout, les mains pendantes, réfléchissait. Il considérait cette pourriture, ce chancre qui depuis une demi-vie rongeait un honnête homme. Il fit « non » avec la tête. Il pensait :
« Non, c’est pas juste. Il a gagné plus que son paradis. Quand on arrive à la grande vieillesse, on a droit de se reposer. »
Il s’avança. Juste au-dessus d’elle, s’ouvrait un trou par où entrait la lumière. Sur les bords, les pierres branlaient. Il dut pourtant y mettre les deux mains. Quand la plus grosse tomba, la tête de l’infirme éclata comme un melon pourri qu’on jette aux cochons. Il remarqua à voix basse :
« Elle avait les os mous. »
Puis il fit tomber les autres mœllons.
Il sortit, calme, gagna le haut du village, monta jusqu’au champ du Serre-Vert, qu’il avait ensemencé en automne. Il s’assit au pied de la borne de coin. Au-dessous de lui, le village étalait ses ruines familières. Comment pourrait-on le quitter ? C’était comme sa veste de velours tant rapiécée, qu’il ne pouvait se résoudre à remplacer, tant elle avait l’habitude de lui.
Dans son dos, il entendait les mille petits bruits de la montagne. De chacun d’eux, il connaissait la cause. Il sourit, gratta la terre entre ses jambes. Elle avait pris toute la chaleur du soleil. Il en emplit le creux de sa main, la porta à ses narines. Elle sentait une chaleur vivante, saine, comme une respiration d’enfant. C’était déjà l’odeur des pousses vertes du prochain printemps…
Comme il rentrait chez lui, le père Sulère s’éveillait. Il lui mit la main sur l’épaule.
« Félicien, lui dit-il, le malheur est passé chez toi. »
*
Le curé de Saint-Valdon vint avec son enfant de chœur. L’Eugène avait creusé le trou dans le cimetière barbu. Deux semaines après, il dut, à côté, en creuser un autre. Le vieux n’avait pas survécu à sa croix. Les premiers jours, il était comme perdu à travers le village. Il ne savait que faire de son temps. Il marchait, penché en avant, les mains nouées aux reins. Puis s’arrêtait, branlait la tête, essayait de se redresser, soupirait. Il ne voulut pas coucher dans le lit que lui offrit la Marie. Il alla dormir avec les brebis. Au bout de la semaine, il sembla s’habituer, mais un beau matin on le retrouva dans la serve. Il avait cassé la glace avec un caillou. Un trou juste assez grand pour le laisser passer tout debout, les pieds devant. On le voyait sous la croûte transparente, appuyé contre elle comme un papillon, le soir, de l’autre côté de la vitre.
On l’enterra le mercredi vers les onze heures. Dans la soirée, la température s’adoucit et la première neige tomba. Debout sur sa porte, l’Eugène regardait le tapis blanc, peu à peu, couvrir les cailloux de la place. Il entendit la Marie qui accrochait la marmite au feu et soufflait sur les sarments. Quand elle se releva, elle dit :
« Va, au moins, maintenant, il a la paix. »
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(Barjavel, illustration de Gea Augsbourg, in Vendredi, hebdomadaire littéraire et politique, quatrième année, n° 153, vendredi 7 octobre 1938 ; repris sous le pseudonyme de René Paget, dans L’Écho des étudiants, hebdomadaire de la jeunesse intellectuelle et du corps enseignant, n° 37, samedi 4 octobre 1941, avec l’ajout de ces deux dernières phrases :
« Il ne lui répondit pas, grogna pour lui tout seul à demi-bouche :
« On croit savoir et on n’est qu’une vieille bête. »
Cette nouvelle est restée inédite en volume)
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La Porte ouverte est particulièrement heureuse de mettre aujourd’hui en ligne la première traduction française de Germelshausen (1862) de Friedrich Gerstäcker, un classique de la littérature fantastique allemande. Nous ne connaissions jusqu’à présent que la traduction de F. Bernard, publiée en octobre 1923 sous le titre : Le Village disparu, et que nous publierons à la suite de ce feuilleton.
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I
Par une matinée de l’automne de 1854, un beau jeune homme, le sac sur le dos, le fusil sous le bras, suivait lentement la grande route qui va de Marisfeld à Wichtelhausen. Ce n’était pas un de ces ouvriers nomades qui cherchent du travail de ville en ville : on ne pouvait s’y méprendre, quand même le petit portefeuille de cuir attaché à son sac de voyage n’eût pas été celui d’un artiste ; son chapeau noir à larges bords, mis un peu de côté, ses longs cheveux blonds frisés, sa jeune et jolie barbe qu’il portait entière, tout en lui indiquait sa profession, pour ne rien dire de sa veste de velours noir usée, ouverte à cause de la chaleur.
De temps en temps, Arnold, c’était le nom de l’artiste, s’arrêtait ; c’est qu’une volée d’oiseaux venait de passer au-dessus de sa tête comme pour défier son fusil, et il s’apprêtait à tirer avant même d’avoir pu se rendre compte de l’espèce de ces voyageurs aériens, hirondelles ou perdrix : c’est que l’artiste était chasseur. L’art n’est-il pas une chasse aussi, dont le beau, le parfait est le but, et à travers combien de fatigues, d’efforts arrive-t-on à viser juste, chasseur ou artiste ?
Près de Marisfeld, Arnold entendit sonner les cloches de l’église et il s’arrêta encore pour écouter les sons qui lui arrivaient faibles, mais harmonieux… Longtemps après que les cloches eurent cessé de se faire entendre, il était encore là rêveur, les yeux fixés sur la montagne qui se trouvait en face de lui. C’était aux siens qu’il pensait, au joli village où il les avait laissés, près des monts Faunus, à sa mère, à ses sœurs, et une larme lui vint presque aux yeux. Mais son cœur était gai et léger, étranger à la mélancolie. Il ôta seulement son chapeau, pour saluer de loin ceux qu’il aimait, et puis, serrant son fusil d’une plus forte étreinte, il continua à marcher.
Cependant, le soleil dardait ses rayons sur la grande route monotone et poudreuse, et il y avait déjà longtemps que notre voyageur cherchait, de droite et de gauche, un autre chemin. Il y en avait un, il est vrai, à droite ; mais comme il aurait pu le mener trop loin, Arnold suivit encore la grande route, jusqu’à ce qu’il se trouvât devant un clair ruisseau, au pied de la montagne, qu’il avait aperçue de loin, près des ruines d’un vieux pont de pierre.
De l’autre côté de ce ruisseau, un sentier verdoyant s’inclinait vers la vallée ; mais comme l’artiste n’allait dans cette jolie vallée de la Nerra que pour faire des études, il traversa à pied sec les grandes pierres, qui formaient comme un pont, sur le cours d’eau, et il se trouva bientôt dans la prairie voisine, heureux d’y marcher à l’ombre épaisse d’une avenue de beaux aulnes.
« Maintenant, se dit-il en souriant, j’ai l’avantage de continuer ma route sans avoir la moindre idée de l’endroit où je vais. Je n’ai pas emporté un de ces absurdes guides, qui vous indiquent, à des lieues de distance, le nom de chaque endroit et qui se trompent toujours. Qu’elle est paisible, cette vallée ! C’est que, le dimanche, les paysans n’ont rien à faire : le matin à l’église, le soir à la brasserie ! La brasserie ! Hum ! un verre de bière ne me déplairait pas avec cette chaleur ; mais, en attendant, l’onde claire le remplacera. »
Jetant alors son chapeau et son sac sur l’herbe, déposant avec précaution son fusil contre un arbre, il descendit au bord du cours d’eau et s’y désaltéra. – Puis ses yeux tombèrent sur un vieux saule bizarre, qu’il se mit aussitôt à esquisser d’un crayon sûr et habile, et, après s’être ainsi reposé, il reprit son sac, son fusil, soucieux de la route qu’il suivait.
Il avait fait ainsi une lieue, esquissant là un bout de rocher, ici un buisson, puis un vieux chêne, et comme le soleil de plus en plus ardent brillait à l’horizon, il voulut hâter le pas pour arriver, à l’heure du dîner, au plus prochain village ; mais, alors, un peu plus loin, dans la vallée, il aperçoit une jeune villageoise, assise près d’une petite rivière ; il n’est pas plutôt sorti de l’avenue où il se trouve, qu’elle se lève, en poussant un cri de joie, et qu’elle s’élance vers lui.
Arnold s’arrête, surpris. L’étrangère était une charmante jeune fille de dix-sept ans à peine ; son costume villageois, fort nouveau pour Arnold, avait beaucoup de fraîcheur ; elle se précipita vers lui les bras ouverts. Il voyait bien qu’elle le prenait pour un autre, et que ce n’était pas à lui qu’elle faisait ce joyeux accueil. En effet, à peine la jeune fille l’eut-elle regardé, qu’elle s’arrêta effrayée, pâlit, rougit, et, timide, embarrassée, elle balbutia :
« Pardonnez-moi, monsieur, je croyais…
– Que j’étais votre amoureux, n’est-ce pas, ma chère ? dit le jeune homme en souriant, et maintenant, vous regrettez d’en rencontrer un autre, un étranger qui ne vous intéresse pas… Ne vous fâchez point contre moi, parce que je ne suis pas celui que vous attendiez.
– Oh ! comment pouvez-vous parler ainsi ? dit la jeune fille à voix basse, comment pourrais-je vous en vouloir ?… Mais si vous saviez combien je désirais le voir !…
– Alors, il ne mérite pas que vous l’attendiez une minute de plus, reprit Arnold, frappé de la grâce extraordinaire de la jeune villageoise. Si j’avais été à sa place, vous ne m’auriez pas attendu en vain une seconde !
– Oh ! dit la jeune fille très intimidée, s’il avait pu venir, il serait venu, j’en suis sûre. Peut-être est-il malade, peut-être est-il mort ! ajouta-t-elle lentement et avec un profond soupir.
– Et y a-t-il longtemps que vous n’avez eu de ses nouvelles ?
– Très longtemps.
– Alors, sans doute, il demeure loin d’ici ?
– Loin ? Oui, assez loin, à Bischofsroda.
– Bischofsroda ! Je viens d’y passer quatre semaines et je connais tous les habitants du village. Comment s’appelle-t-il ?
– Heinrich… Heinrich Vollgut, répondit la jeune fille timidement ; le fils du juge de Bischofsroda.
– Hum ! dit Arnold, j’ai souvent rendu visite au juge ; il s’appelle Bœrling, j’en suis sûr ; et jamais, dans tout le village, je n’ai entendu prononcer le nom de Vollgut !
– Vous ne pouvez connaître tout le monde de l’endroit, » répliqua la jeune fille ; et, malgré la mélancolie profonde empreinte sur ses traits si doux, un petit sourire malicieux qui lui seyait aussi bien, mieux peut-être, vint s’y mêler.
« Cependant, reprit l’artiste, on peut, en deux heures, en trois au moins, traverser les montagnes qui nous séparent de Bischofsroda.
– Pourtant, il n’est pas ici ! répondit la jeune fille avec un profond soupir, quoiqu’il m’ait promis de venir.
– Alors, certes, il viendra, reprit Arnold, car il faudrait, pour ne pas vous tenir parole, qu’il eût un cœur de pierre, et ce n’est pas le fait d’Heinrich.
– Non, en vérité, repartit la jeune fille ; mais, maintenant, je ne puis l’attendre davantage. Il faut qu’après midi je sois à la maison, car autrement mon père me gronderait.
– Et où est votre maison ?
– Là, dans la vallée… N’entendez-vous pas la cloche de l’église ? On sonne en ce moment la fin de l’office. »
Arnold écouta, et il entendit les sons lents de la cloche. Ils n’avaient rien de plein ni d’harmonieux ; ils étaient plutôt aigus et discordants, et, comme il jetait les yeux sur l’horizon, un brouillard jaune, épais, lui parut s’étendre sur toute la vallée.
« La cloche est fêlée, dit-il ; elle sonne faux.
– Oui, sans doute, reprit la jeune fille tranquillement, elle n’a pas un joli son. Elle aurait besoin d’être refondue, seulement l’argent manque toujours ; et puis il n’y a pas ici de fondeur de cloches ; mais qu’importe ? Nous la connaissons et, quand elle sonne, nous savons ce que cela veut dire ; nous n’avons donc pas besoin d’en avoir une autre.
– Quel est le nom du bourg ?
– Germelshausen.
– Et, de là, puis-je me rendre à Wichtelhausen ?
– Très facilement. Il n’y a qu’une heure de chemin, peut-être moins, si vous marchez vite.
– Eh ! bien, je me rendrai avec vous dans votre village, mon enfant, et, si l’on y trouve une bonne brasserie, j’y dînerai.
– L’auberge n’est que trop bonne, dit la jeune fille en soupirant, et elle jeta un regard en arrière, pour voir encore si son Heinrich ne venait pas.
– Une auberge, reprit Arnold, peut-elle être trop bonne ?
– Pour des paysans, dit-elle sérieusement, tandis qu’elle marchait à côté de lui dans la vallée. Le soir, après le travail de la journée, les paysans ont encore beaucoup à faire dans la maison, et ils négligent leur ouvrage en restant à la taverne.
– Mais je n’ai plus rien à faire aujourd’hui.
– Ah ! pour des hommes comme vous, c’est bien différent. Vous ne travaillez pas, et vous n’avez rien à négliger ; mais les paysans ont à gagner leur pain.
– Ceci n’est pas tout à fait exact, dit Arnold ; ils ont à faire pousser le blé, sans doute, mais nous avons, nous, à gagner notre pain, et nous n’en avons pas toujours assez. Puis le travail des paysans est bien payé.
– Mais vous ne faites aucun ouvrage ?
– Vraiment ?…
– Vos mains ne font pas celles d’un travailleur.
– Je vous montrerai mon genre de travail ; asseyez-vous sur cette pierre, sous ce vieil aulne.
– Que ferai-je là ?
– Asseyez-vous un instant, » dit le jeune artiste, et jetant son sac de voyage sur le gazon, il prit son portefeuille et son crayon.
« Il faut que je retourne à la maison, reprit la jeune fille.
– En cinq minutes, ce sera fait. Je voudrais conserver de vous un souvenir, dont votre Heinrich lui-même ne serait pas jaloux.
– Un souvenir de moi ? vous plaisantez ?
– J’aurai votre portrait.
– Vous êtes peintre ?
– Oui.
– C’est bien. Alors, vous pourrez repeindre les tableaux de notre église, qui sont tout abîmés.
– Quel est votre nom ? dit Arnold, qui venait d’ouvrir son portefeuille et esquissait rapidement les traits charmants de la jeune fille.
– Gertrude.
– Et qu’est votre père ?
– Le juge du bourg. Puisque vous êtes peintre, vous n’irez pas à l’auberge, mais je vous mènerai à la maison, et, après dîner, vous causerez de tout avec mon père.
– Des tableaux de l’église ?
– Sans doute, répondit la jeune fille ; et il faut que vous restiez avec nous, longtemps, longtemps, pour qu’on vous montre tous les tableaux.
– Nous parlerons de cela plus tard, Gertrude ! dit le peintre qui ne cessait pas de dessiner. Mais votre Heinrich ne se fâchera-t-il pas si je me trouve souvent chez vous, et si je vous parle beaucoup ?
– Heinrich ? dit la jeune fille, il ne reviendra plus !
– Pas aujourd’hui, mais demain, peut-être ?
– Non ! dit tranquillement Gertrude. À onze heures, il n’était pas ici ; il ne reparaîtra donc plus, jusqu’à ce que vienne encore, pour nous, une autre journée !
– Une autre journée ? Qu’entendez-vous par là ? »
La jeune fige le regarda avec de grands yeux et de l’air le plus grave, mais elle ne répondit point à sa question ; et, tandis qu’elle contemplait les nuages qui passaient au-dessus de leurs têtes, une expression toute particulière de chagrin et de douleur se peignit sur ses traits.
À ce moment, Gertrude était vraiment belle comme un ange, et Arnold terminait le portrait de la jeune fille con amore. Il ne lui restait que peu de temps, car Gertrude se leva tout à coup, et, jetant un mouchoir sur sa tête, pour se garantir du soleil : « Il faut que je m’en aille, dit-elle ; la journée est si courte, et l’on m’attend à la maison. »
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 93, samedi 5 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
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(Edmond Falaux, in Sept jours, grand hebdomadaire de l’actualité, n° 17, dimanche 26 janvier 1941. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Par un beau soir d’été, le sire de Gollerus, beau domaine d’Irlande, se promenait au bord de la mer. Il suivait un sentier, le long d’une petite baie de sable. La lune venait de se lever, et, à sa lumière, le gentilhomme aperçut sur la plage des formes légères qui dansaient. Dans un coin de la grève, près des rochers, des peaux de phoques gisaient à terre. Le sire de Gollerus s’approcha tout doucement pour mieux observer les danseurs. Il vit alors que c’étaient de belles jeunes femmes aux longues chevelures qui dansaient ainsi au clair de lune, en compagnie de jeunes hommes. S’approchant plus encore, il s’aperçut qu’une des peaux de phoques était tout près de lui, à terre. S’en emparant, il s’éloigna et la dissimula dans un creux de rocher. Comme il revenait sur ses pas, les danseurs l’entendirent. Alors, rapides comme l’éclair, chacun s’empara d’une peau de phoque et, s’en revêtant, ils plongèrent dans la mer, sous l’apparence de phoques. Seule, une belle jeune fille demeura en arrière, cherchant, sans la trouver, sa vêture marine.
Comme elle pleurait et se tordait les mains, le sire de Gollerus, ému de sa beauté et de sa douleur, s’approcha d’elle, s’efforçant de la consoler. Mais il ne put y parvenir ; dans une langue incompréhensible, elle lui expliquait en pleurant tout ce qu’elle avait perdu : non seulement sa fourrure marine, mais la possibilité de retourner dans son élément, parmi les siens. Elle finit cependant par se laisser emmener par le gentilhomme… Il la conduisit à son château, la confia à ses femmes de chambre pour qu’elles en prennent soin. Il la fit baptiser, lui apprit sa langue et, ne refusant rien à cette beauté touchante et mélancolique, lui donna des maîtres à chanter, à danser, à dessiner… La jeune femme se montra élève docile. Cependant, le sire de Gollerus dut renoncer à l’entendre chanter. Elle avait pourtant la voix la plus belle du monde. Mais elle était d’une si bouleversante nostalgie que tous ceux qui l’entendaient, comme sous un charme, ne pouvaient plus bouger, à peine respirer, immobiles et comme frappés de stupeur, jusqu’à la dernière note. La plus bouleversée d’ailleurs par son chant, c’était la jeune femme elle-même. Elle demeurait ensuite de longues heures, silencieuse, accoudée à sa fenêtre, regardant les flots de la mer qui venaient se briser sans trêve au pied du château. Cependant, le sire de Gollerus ne pouvait plus vivre sans son inconnue. Il lui demanda d’être sa femme, et elle y consentit. Le mariage eut lieu en grande pompe, et, pendant quelque temps tout au moins, la jeune châtelaine parut plus heureuse.
De beaux enfants naquirent. Étrange particularité : ils eurent tous entre les doigts une membrane légère… Leur mère se montrait pour eux attentive et tendre ; son humeur était toujours douce et un peu triste. Mais elle prit l’habitude de mener ses enfants se baigner encore tout jeunes, les faisant nager et plonger pendant des heures. Le sire de Gollerus n’osait rien dire, mais il haïssait cette distraction… Tout ce qui était pour lui évocateur de la mer lui faisait peur. Il portait à sa femme un violent amour, et la crainte de la perdre vivait toujours en son âme.
Cependant, les enfants grandissaient, mais la châtelaine semblait de plus en plus mélancolique. Elle faisait de longues promenades sur la côte, toujours seule. Un jour, le sire de Gollerus la suivit. Elle se rendit à la plage même où il l’avait vue pour la première fois, et, arrivée là, poussa un long cri d’appel. Bientôt, un grand phoque parut hors de l’eau. Il s’approcha tout près du rivage et s’entretint avec la jeune femme dans une langue étrange, qui était celle qu’elle avait parlée jadis. Le sire de Gollerus, après avoir assisté à cet entretien, se hâta de rentrer avant sa femme au château. Maintes fois les mêmes faits se répétèrent, et, chaque fois, c’est plus triste, plus accablée, que la dame de Gollerus rentrait chez son mari.
Pourtant, elle lui montrait de la tendresse et de la reconnaissance pour les soins dont il l’entourait. Mais il savait bien qu’elle n’était pas heureuse, que ni lui, ni son amour, ni même ses enfants ne pourraient arriver à effacer en elle les souvenirs de sa libre vie d’autrefois… Il l’aimait cependant trop pour se résoudre à la perdre…
Un jour que son mari était absent, la Dame de Gollerus était assise près de sa fenêtre, absorbée dans une broderie précieuse… Soudain courut à elle sa petite fille, son aînée, grande personne âgée de six ans. Elle avait trouvé, dans un recoin obscur des combles du château, un objet étrange qu’elle apportait à sa mère. Celle-ci s’en saisit et reconnut, avec quel battement de cœur, sa peau de phoque, rapportée et cachée là depuis des années par le sire de Gollerus.
Alors, la tentation fut la plus forte. Quelque amour qu’elle eût pour ses enfants, la mer l’appelait depuis tant d’années, et cet appel était irrésistible. Prenant ses enfants dans ses bras, elle les embrassa en pleurant, peignant une dernière fois leurs beaux cheveux. Enfin, s’arrachant à eux, elle prit le chemin de la mer.
Elle était partie depuis quelques minutes à peine quand le sire de Gollerus rentra. Sa fille courut à lui et lui raconta ce qui était arrivé, car l’enfant était encore toute bouleversée des baisers et des pleurs maternels. Fou d’inquiétude et de crainte, le gentilhomme s’empressa de courir jusqu’à la baie où sa femme avait l’habitude de se rendre. Il l’aperçut en arrivant. Debout, sur un rocher escarpé, la peau de phoque à ses pieds, elle s’apprêtait à la revêtir et à plonger. N’osant s’approcher de peur de la faire fuir plus vite, il la supplia de revenir à lui. Mais, tournant vers lui des yeux pleins de douleur et de reproche :
« Les enfants que je laisse te parleront de moi. En vérité, je t’ai bien aimé, et tu m’as montré un grand amour. Mais, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu oublier les miens, la libre vie au gré des vagues, la splendeur des terres sous-marines, et par-dessus tout l’amour que je portais à mon premier mari, dont tu m’as involontairement, mais cruellement séparée pendant de longues années. Adieu donc. Oublie-moi. Aime les enfants. Et songe, quand tu verras des formes danser sur le rivage au clair de lune, que je ne saurai, moi, jamais t’oublier tout à fait. Tu m’as fait don d’une chose que nous ignorons presque totalement, nous qui vivons de longues, longues années sans aucune mésaventure. Sois heureux, car tu m’as tout de même rendue humaine, puisque tu m’as appris la douleur. »
Sur ces derniers mots, elle revêtit la peau de phoque et, légère, plongea du haut du rocher. Alors surgit des vagues la tête du grand phoque avec qui elle avait si souvent conversé. Et, tandis que le sire de Gollerus restait seul avec son chagrin, il pouvait voir s’éloigner de compagnie les deux époux retrouvés, nageant tous deux côte à côte dans le sillage argenté du clair de lune sur les flots.

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(Lucienne Escoube, Contes du pays d’Eire, Paris : La Nouvelle Édition, 1945 ; repris sous le titre : Contes irlandais aux éditions Terre de Brume, « Bibliothèque celte, » en 2008. En dépit de son titre emprunté à Thomas Crofton Croker, ce conte est plutôt une adaptation de la version de Thomas Keightley. Voir « La Sirène aux deux maris » et « La Mermaid » dans l’appendice de La Fiancée aux cheveux d’or, déjà publiés sur ce site. Nous reproduisons ci-dessous le texte de Croker)
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THOMAS CROFTON CROKER : THE LADY OF GOLLERUS
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(Thomas Crofton Croker, Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, London : John Murray, 1828. Gravure illustrant « The Lady of Gollerus, » in Gems from the Best Authors, grave and gay, New York, London, Paris and Melbourne: Cassel & Company Ltd, 1887)
La maison se trouvait aux environs de Florence. Elle datait des Médicis et sa tour carrée, qui jadis dressait fièrement ses créneaux à vingt mètres au-dessus des jardins fleuris, montrait à la hauteur du troisième étage une grande brèche couverte de mousse.
Seul, le centre du castel était intact, quoiqu’il fût abandonné depuis plus de cent ans. On le disait hanté et nul ne se hasardait à coucher dans la « chambre de la mort. »
Et pourtant ! Si loin que pouvait porter la vue, ce n’étaient que vallons couronnés d’arbres verdoyants, sources murmurant au milieu des roches, oiseaux pépiant qui trempaient leur petit bec dans les eaux fraîches de la montagne. Les fleurs se montraient partout. Sous le ciel florentin si pur et si doux, les lilas, les mimosas, les œillets, les violettes s’épanouissaient de toutes parts.
Aussi dans le pays, les villas se pressaient, escaladant les croupes des collines, ou comme le castel hanté, vieilles de plusieurs siècles, haussaient vers le ciel leurs tours orgueilleuses.
Un jour, Robert d’Avrezac, subjugué par le charme exquis qui se dégageait de la région, s’arrêta devant la vieille maison. Elle lui plut et, sans vouloir écouter le moindre conseil, il l’acheta et la paya deniers comptant. Puis, aussitôt, il emménagea.
Célibataire, il n’occupait que deux pièces de sa nouvelle demeure et couchait dans un lit de camp qu’il avait apporté avec lui.
Il passait des soirées délicieuses dans la maison hantée, fenêtres ouvertes par lesquelles entrait la brise embaumée de la nuit florentine.
Pris par la beauté du pays, le charme accueillant de ses habitants, il ne s’était même pas donné la peine d’inventorier sa nouvelle demeure.
Elle en valait la peine cependant, car, malgré les siècles, malgré les divers propriétaires qui s’étaient succédés, elle avait conservé tous ses meubles, dont un vieux lit florentin à baldaquin haut dressé sur une estrade formait la plus belle pièce.
« Il est impossible de coucher dans cette chambre, » lui avait affirmé un de ses voisins dont la famille était originaire de la région. Toute personne qui s’y endort y meurt. »
D’Avrezac avait haussé les épaules, peu enclin à croire ces superstitions d’un autre âge.
À quelque temps de là, l’un de ses amis vint à passer par Florence. Invité, il vint au vieux castel. Au hasard d’une conversation, d’Avrezac parla de la « chambre de la mort. »
« Quelle blague ! fit son hôte. Comme si les chambres hantées pouvaient exister. Tu y as couché ?
– Jamais !
– La frousse ?
– Non ! Indifférence.
– Parfait ! Fais-la moi préparer pour ce soir.
– Comme tu voudras. »
Des draps furent mis au lit florentin, où, la nuit venue, le voyageur s’endormit.
Le lendemain, vers dix heures, Robert entra sur la pointe des pieds dans la chambre de son ami. Recroquevillé sous les couvertures, celui-ci paraissait dormir.
« Quel flemmard, » pensa le jeune homme.
Et, pour s’amuser, il tira brutalement les couvertures qui lui restèrent dans la main tandis que le dormeur ne faisait pas le moindre mouvement.
Pris d’une appréhension subite, Robert posa doucement la main sur figure de son ami. Elle était froide.
Une terreur folle le jeta alors hors de la maison, appelant au secours. Ce fut son voisin le Florentin qui arriva le premier.
Il entra dans la chambre, hocha la tête, et partit chercher un médecin.
Après autopsie, celui-ci délivra permis d’inhumer.
Alors, Robert d’Avrezac vécut des jours atroces. Pendant un mois, il n’osa approcher de sa maison et vivait à l’hôtel. Peu à peu cependant, ses alarmes se dissipèrent. Comment concevoir un tel crime au milieu d’une nature si voluptueuse ? D’ailleurs, le médecin n’avait-il pas conclu à la mort naturelle ?
Un beau matin de juin, il retourna à son « palazzino. » La première nuit qu’il y passa fut bien un peu fiévreuse, mais la faute en fut aux cauchemars. Le matin parut. Le disque d’or rouge du soleil jauni s’élevant, la campagne perdit son violet pour prendre une couleur rose et le vent frais de l’aube chassa sur le front de Robert d’Avrezac les dernières ombres des démons qui, dans son âme inquiète, avaient dansé dans la nuit.
Cependant, si le jeune homme riait de ses alarmes passées – et il n’était pas loin de le faire, – il n’avait pas osé coucher dans la chambre meurtrière dont il n’avait même pas ouvert la porte.
La vie coula ainsi pendant quelques mois, monotone, lorsqu’un jour débarqua à la gare voisine un policier français, que Robert d’Avrezac mit au courant du tragique accident.
« Vous ne me ferez pas croire à la sorcellerie, aux fantômes ! Cela n’existe pas, fit le nouvel arrivant. Jamais une histoire de ce genre n’a pu résister à l’examen des spécialistes. Votre ami a été assassiné.
– Mais le médecin légiste a délivré le permis d’inhumer !
– C’est possible, admit le policier. Aussi bien se peut-il que votre ami soit mort naturellement et que vous n’ayez été victime que d’un malheureux hasard. Ce qui m’intrigue, c’est la légende qui court sur votre maison. D’ailleurs, je vais bien me rendre compte de sa valeur, car votre histoire m’a passionné et je ne suis venu que pour coucher dans la fameuse chambre. Si votre fantôme revient, je le recevrai congrument, » ajouta en riant l’inspecteur.
Tout ce que put obtenir Robert d’Avrezac, qui estimait avoir assez d’un mort sur la conscience, fut que, pendant la nuit, il se tiendrait dans la chambre même armé d’un gros revolver, prêt à tout.
Le velours noir piqué d’or de la nuit toscane s’est doucement étendu sur la contrée. Robert d’Avrezac a fait allumer un grand feu dans la chambre mystérieuse où les deux amis s’entretiennent à mi-voix. Mais le silence ambiant les impressionne.
« Allons, il est temps ! » fait le policier qui se dirige vers le lit florentin, l’ouvre et, tout habillé, se glisse au milieu des couvertures.
Les heures s’égrènent au cartel du vestibule ; de temps à autre, Robert d’Avrezac remet machinalement dans le feu une bûche qui fait pétiller les braises qui s’écroulent. Une flamme jaillit, plus haute que les autres, et éclaire sinistrement les coins d’ordinaire obscurs de la vaste pièce.
Onze heures, minuit, une heure du matin. Malgré son angoisse, le jeune homme, dont la main ne quitte pas un revolver de fort calibre, a peine à ne pas s’endormir sur sa chaise. Sa tête vacille ; il la redresse de plus en plus mollement.
Soudain, il se lève horrifié. N’a-t-il pas entendu un rauque soupir ? Il se frotte les yeux. Plus fort, le soupir reprend, venant du fond de la chambre où un halètement précipité se fait maintenant entendre.
Robert d’Avrezac sent ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se précipite du côté du lit, et à la lueur d’une torche électrique dirigée sur le visage du policier, il voit celui-ci se débattre convulsivement, cherchant, de ses bras étendus, à écarter un adversaire invisible.
Malgré son affolement, Robert s’agrippe au lit dont il rejette loin de lui couvertures, draps et traversin. Son revolver braqué, il demeure livide, sans pensée. Son ami va mourir devant lui.
Alors, d’Avrezac n’a plus qu’une idée : fuir, fuir cette maison, fuir cette chambre atroce… Et, dans un suprême instinct, il prend dans ses mains crispées le policier qu’il traîne au-dehors à l’air libre.
À ses cris, des voisins accourent. On déshabille le malade, on lui fait respirer des sels. Un médecin qui arrive en hâte pratique la respiration artificielle. Au bout d’une heure, tout danger est écarté. L’inspecteur vivra.
Deux jours après, Robert d’Avrezac, qui, de nouveau, a fui sa maison, et le policier complètement remis, sont de retour. Des ouvriers les accompagnent. Les murs de la chambre sont sondés. Le ciel du lit florentin est enlevé, minutieusement inspecté. À grands coups de hache, on démolit le plafond. Rien n’échappe à l’œil sagace de l’inspecteur qui voudrait prendre sa revanche de la nuit tragique.
Après trois jours de recherches, on ne trouve rien. On est obligé d’abandonner.
Six mois ont passé ! Un matin, Robert d’Avrezac, dans son cabinet de Paris, dépouille son courrier ; un timbre attire son attention. Rêveusement, le jeune homme tourne entre ses doigts une enveloppe épaisse au cachet florentin.
Ses souvenirs reviennent en foule l’assiéger. D’un geste bref, il se décide ; la lettre s’étend devant lui sur son bureau.
« Monsieur, disait son correspondant, vous n’avez certainement pas oublié les tragiques incidents qui marquèrent votre passage dans notre région. J’en ai voulu trouver les causes. Après bien des recherches, je les ai découvertes.
Ayant amené un vieil ouvrier florentin accoutumé à travailler dans les châteaux datant de l’époque des Médicis, je le mis au courant des faits, ainsi que des recherches auxquelles vous aviez procédé.
Sans hésiter, il alla vers le lit, retira le matelas ; puis, enlevant une forte toile clouée sur le sommier antique, il me montra une large poche en cuir qui saillait très légèrement.
Deux tubes en partaient et leur orifice, adroitement dissimulé dans les boiseries du lit, arrivaient à la hauteur de la tête du dormeur.
L’ouvrier appuya sur le sac. Tout aussitôt, un léger nuage d’une poussière suffocante se répandit dans l’air.
« Voici le mystère, fit mon compagnon. Ce système de lit n’est point rare. La poche contient de quoi tuer une douzaine de personnes. Quand cinq ou six d’entre elles eurent décédé dans les mêmes conditions, on tint la chambre pour hantée et nul n’y coucha plus. Les murailles épaisses, le soleil qui a toujours entré à flot dans cette pièce ont écarté l’humidité et la poudre meurtrière est restée intacte. »
Voilà pourquoi, terminait le correspondant de Robert d’Avrezac, le médecin avait accordé le permis d’inhumer. La mort de votre ami, toute bizarre qu’elle avait paru, n’était que le résultat d’une suffocation naturelle. »

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(Marcel Homet, dessin de Fortier, in Sept, l’hebdomadaire du temps présent, troisième année, n° 134, vendredi 18 septembre 1936)
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(Jean Boullet, in Afrique nouvelle, sixième année, n° 264, jeudi 7 avril 1949. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)