On m’avait dit : « C’est un sorcier, un magicien, un charmeur d’âmes. Il s’empare, dans un regard, de votre volonté tout entière et vous fait subir la sienne par un mot. Dès que cet homme extraordinaire vous a enveloppé de son pouvoir, vous ne pensez plus, vous ne sentez plus, vous êtes un mécanisme inconscient, docile à ses fantaisies extravagantes. Personne n’échappe à cette influence dominatrice, comparable à celle du serpent sur l’oiseau, qui va, fasciné, se jeter dans la gueule mortelle. À son gré, il pervertit le goût, supprime la douleur, anéantit les facultés psychiques, change les sexes, suggère à l’individu le mieux équilibré des passions démentes. Vous doutez ? À merveille. Venez ce soir chez lа comtesse de Boullenq. Ce démon y sera. »
Incrédule comme tous les raisonneurs que la méthode expérimentale pousse à rechercher les causes naturelles des phénomènes surnaturels, je n’eus garde de manquer au rendez-vous. Nous étions douze, ce soir-là, dans les salons de l’aimable femme, laquelle n’étant ni bas-bleu ni bas-rose, sait réunir sur le terrain neutre de la plus éclectique causerie des gens simples et vrais, dont les noms ne font pas étalage.
M. Svafvel, le terrible enchanteur, entra gauchement, fut présenté, puis s’assit, timide comme un collégien, baissant les yeux sous le feu des prunelles avides. Ce Danois, à quarante cinq ans, n’en paraît pas plus de trente. Cheveux blonds et plats, barbe rare, regard glauque, avec des reflets nacrés de labradorite ; quelque chose de félin dans la démarche et le geste. Un personnage assez vulgaire en somme. Seul le front, très haut et bombé, révèle la prédominance des énergies cérébrales. « Hé quoi ! me dit à l’oreille une dame désillusionnée, ce n’est que ça !… »
L’imprudente n’acheva pas. Pénétrant sa pensée, le mystérieux dompteur s’approcha d’elle, et, d’une voix mal assurée d’étranger qui cherche ses mots :
« Madame, prononça-t-il, je crois comprendre que ma physionomie vous est peu sympathique. C’est dommage, en vérité, car j’avais apporté ces fleurs à votre intention. Les gracieuses messagères seront-elles mieux accueillies ? »
Madame B… rougit, tendit la main, et fit le geste de placer un bouquet à son corsage après en avoir respiré le parfum.
M. Svafvel n’avait pas de bouquet. Son interlocutrice n’avait rien reçu. Les témoins de cette scène demeuraient ébahis.
« Mais, prenez garde, reprit le Danois. Parmi ces fleurs, une épine vénéneuse vient d’égratigner votre épiderme délicat. Le sang coule… »
Épouvantée, la jeune femme arracha les fleurs absentes ; un cri d’horreur sortit de sa bouche, sa tête se renversa, pâle. Elle était évanouie.
« Ce n’est rien, fit le sorcier. Je viens de lui suggérer un rêve agréable. La voilà dans un beau jardin, occupée à cueillir des fraises. »
En effet, Mme B… s’était levée, puis agenouillée sur le tapis smyrniote, détachant de leur tige fictive des fruits invisibles, qu’elle paraissait manger avec une gourmandise d’enfant.
*
« Ces fraises, déclara le Danois, Mme B… les mange réellement, ou plutôt elle éprouve toutes les sensations physiques que procurent, à l’état de veille, les baies savoureuses du fraisier. Cependant, elle ne dort pas : ses yeux grands ouverts voient, ses mains touchent, son palais déguste, son estomac digère les fraises, parce que ma volonté est telle. Et s’il me plaisait de lui suggérer une action différente, quelle qu’elle fût, tous ses organes obéiraient à l’instant. Je préfère expérimenter sur un sujet différent, et je vais arracher votre amie à son délicieux repas. Allons, madame, revenez à vous ; le thé vous attend. »
Aussitôt, la charmante hallucinée reprit sa place, comme si rien ne se fût passé.
« Eh bien, lui demandai-je, et les fraises ?
– Quelles fraises ?
– La dînette du jardin, là, tantôt ?…
– Ah ! çà, vous êtes fou ! »
Évidemment, Mme B… ne se souvenait pas.
« Puisque vous doutez de mon pouvoir, continua le charmeur, veuillez regarder autour de vous, madame, et désignez-moi la personne que je dois soumettre à une expérience capable de vous convaincre. »
La mangeuse de fraises dit un nom, tout bas. L’élu n’avait pas entendu. C’était notre confrère D… du Monde illustré, le plus éthéré des poètes.
Après quelques propos indifférents, afin de détourner l’attention du nouveau sujet :
« Parbleu ! s’écria gaiement Svafvel, je gagerais que M. D… regrette de ne pas avoir sous la main son objectif et ses plaques sèches, pour fixer l’image du groupe attrayant que voilà !… »
Notez que D… a la photographie en horreur. Il allait protester…
« Ne vous en défendez pas, cher monsieur, nous savons votre mérite d’opérateur ; et la beauté de vos clichés attire dans l’élégant atelier de la rue Royale toutes les plus jolies femmes de Paris. »
Le photographe malgré lui baissa la tête, en homme qui reçoit un éloge mérité.
« Car, reprit le Danois, vous êtes bien M. Anatole, notre célèbre photographe ?
– Anatole, en effet, bégaya le poète subitement métamorphosé.
– Vous souvenez-vous, M. Anatole, du temps où vous étiez chien ? »
L’infortuné parut fouiller dans ses souvenirs :
« Oh ! dit-il, d’un ton dégagé, il y a fort longtemps !
– Sans doute, mais il vous en est resté quelque chose. Et je suis sûr que si Mme de Boullenq vous en priait, vous lui apporteriez tout de suite ce magnifique lièvre qui gîte là, dernière le piano. Allons, Anatole, au lièvre, ho ! Chasse, mon chien, chasse ! »
Ce que nous vîmes alors, toute sa vie le pauvre D… l’ignorera. Avec une impétuosité comique, le doux poète s’était jeté à quatre pattes, enjambant les sièges, flairant les tabourets, quêtant le fumet du lièvre chimérique, et aboyant, et grondant, et soufflant des narines comme un basset véritable. Un rôle de chien, appris et travaillé pendant des mois par le clown le plus imitatif, n’eût pas réalisé ces effets saisissants d’allures et de voix. Les chiens eux-mêmes s’y seraient trompés.
« Pan ! pan ! invita le chasseur diabolique. Apporte ici, Totole ! »
Et le quadrupède humain, triomphant, vint déposer aux pieds de la comtesse son gibier fantôme, avec toutes les manifestations d’une joie follement canine.
*
« Vous le voyez, déclara Svafvel, je m’empare complètement de la volonté, de l’individualité : je plonge la première personne venue dans un état d’hypotaxie tellement passif que mes suggestions les plus baroques lui deviennent des réalités. L’être pensant se trouve ainsi destitué de sa propre direction et soumis, comme un parfait automate, à toutes les actions mécaniques et physiologiques qu’il me plaît de lui imprimer. Après ces expériences, je n’aurai pas de peine à vous persuader que si je voulais, les uns et les autres, vous changer en singes, vous exécuteriez sur-le-champ des singeries. Mais la mémoire de tels actes s’efface avec le retour du libre-arbitre : les deux héros des scènes réjouissantes de tantôt ignorent qu’ils étaient, il y a deux minutes, l’une jardinière, l’autre photographe et chien-courant. Je puis faire mieux, ou pire. Et l’idée suggérée persistera, si je l’ordonne, avec oubli complet de son origine, c’est-à-dire avec toute les apparences de la vérité pour le cerveau dont je me serai rendu maître. »
À ce moment, un domestique passait, son plateau à la main. Le magicien le regarda dans les yeux d’un air terrible.
« Où portez-vous ce cadavre ? »
Le larbin balbutiait, tremblant comme la feuille.
« Misérable ! cria Svafvel, vous venez d’assassiner cette enfant, là, dans l’écurie. Je vous ai vu ! Elle résistait, demandait grâce… Vous l’avez égorgée. Tenez, (le Danois renversa sur les mains du pauvre diable un verre de sirop) son sang ruisselle sur vos doigts. Hé quoi ! vous l’avez découpée en petits morceaux, pour mieux cacher votre abominable attentat ! La tête, qu’avez-vous fait de la tête ? allez la chercher, et préparez-vous à paraître devant vos juges ! »
Sur un geste impératif du docteur, le valet sortit, chancelant, livide, anéanti.
« Voilà un homme convaincu d’un crime horrible, continua Svafvel. Son imagination lui retrace toutes les péripéties du crime que ma pensée vient de lui suggérer. Hors de ma présence, l’obsession persiste. Il ne rêve pas ; il n’est point malade ; sa raison est intacte, et cependant l’idée de meurtre hante son cerveau. Se croyant coupable, il veut fuir ; mais je veux, moi, qu’il se constitue prisonnier, et nulle puissance humaine ne l’empêchera de revenir ici, avec le crâne de sa victime. »
*
Vingt minutes après, le domestique parut à la porte du salon, plus blanc qu’un mort, les traits contractés, le regard vide, un bloc de houille dans les bras.
« C’est la tête ?
– Oui.
– Alors, vous avouez ?
– Tout.
– Vous savez que l’échafaud vous attend ?
– Je l’ai mérité…
– Gendarmes, reconduisez l’accusé ! »
Deux jeunes filles emmenèrent le misérable innocent, qui eut encore la présence d’esprit de leur dire :
« Ne me touchez pas ; le sang tacherait vos uniformes !
– Je reviendrai demain, ajouta Svafvel, afin de passer l’éponge sur cette hallucination douloureuse. Jusque-là, le pauvre garçon se sentira réellement en prison, et devant un échafaud véritable ; en présence du vrai bourreau, il persisterait dans ses effrayants aveux. »
*
Ces tableaux, tour à tour dramatiques et gais, avaient profondément impressionné l’assistance; chacun restait stupéfait, cloué sur sa chaise, sans salive et sans voix. Pour moi, j’étais fort ébranlé, et mes doutes allaient sombrer devant l’évidente sincérité de tels phénomènes, quand les prestiges de Donato, si saisissants mais si adroitement joués, me revinrent en l’esprit. N’était-il pas possible, après tout, que cette dame, ce poète, ce valet, fussent des compères, et leurs actes des comédies ?
L’infernal Danois devina ma pensée.
« Croyez-vous, dit-il en passant son bras sous le mien, que Mme de L…, ici présente, soit une honnête femme ?
– Mme de L…, répondis-je sans comprendre, est citée comme la plus austère vertu ; elle réalise l’idéal parfait de l’épouse, de la mère, et sa vie est un pur cristal.
– Je le sais, approuva Svafvel. Eh bien, là, tout de suite, publiquement, sans un mot de ma bouche, par le seul effet de ma volonté, cette Lucrèce va s’offrir à un vieillard et tenir des propos de fille. Regardez ! »
Les yeux glauques du charmeur enveloppèrent sa victime de caressantes effluves. Il fit un geste, et soudain, rejetant sur ses épaules ses longs cheveux lestement dénoués, Mme de L…, le sourire aux lèvres, le regard alangui, entoura de son bras gauche la tête chauve du président M…, tandis que sa main droite dégrafait son corsage. Tout un côté de la chemisette tomba…
« Viens ! » fit-elle.
Cette scène n’avait duré qu’une minute. Sur un nouveau signe, l’amoureuse improvisée rajusta sa toilette et la conscience de ses actes lui fut rendue. Elle avait tout oublié.
« En voilà assez pour vous convertir, M. Thomas. Sachez-moi gré de ne pas opérer sur vous-même, car je pourrais, si la fantaisie m’en prenait, faire de vous un Canaque tout nu, un pitre, un dindon, ou quelque animal plus ridicule encore. »
Et comme il achevait ce discours à mon oreille, l’étrange personnage disparut sans flammes de soufre ni feux follets, laissant son auditoire pétrifié.
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(L. de Beaumont, « Les Miracles de la science, » in La Vie moderne, journal hebdomadaire illustré, sixième année, n° 19, samedi 10 mai 1884 ; repris sous le titre : « L’Hypnotiseur, » avec quelques modifications, in La Journée politique, littéraire & artistique, journal quotidien illustré, n° 8, lundi 30 novembre 1885. « Hypnotisme, » gravure allemande, 1891 ; « Le magnétisme animal, » gravure d’Honoré Daumier, extraite de la Némésis médicale illustrée, recueil de satires de François Fabre, Paris : Béthune et Plon, 1840)




























































