I
LE TIGRE DE VEREIA
Je suis le tigre d’une ancienne cité de pierre, couverte de cendres ; je suis né par la prédétermination divine et mon esprit est réduit à la patience d’après les prophéties du roi David. Je persisterai pendant des siècles et des siècles… et jusque dans l’éternité. Je restais, confortablement, sur un chemin du jardin d’été près du grand-père Krilov (1), et regardais paresseusement le public. Les promeneurs se faisaient rares, on n’entendait plus les bruits joyeux ; seulement, par-ci, par-là, retentissaient des mauvais rires. La plupart des gens passaient affairés et l’air important, comme si d’eux seuls pouvait dépendre le salut de l’univers. Je ne voyais que le dos des passants et, par leurs paroles et leurs jugements, je pouvais deviner leurs visages et leurs yeux. Une rébellion soudaine me mit sur mes pattes solides ; dans ma rage, je fis un saut vers la maisonnette de Pierre le Grand, et j’enfonçai mes griffes dans un arbre. Je persuadais ces imposteurs qu’ils sont des imposteurs, qu’ils ne peuvent accomplir la plus simple tâche, que leurs yeux sont troubles et myopes, leurs âmes débiles et leurs visages de travers. J’ai balbutié tant de sottises pour confondre ces « sauveurs de l’humanité, » qu’un vertige m’envahit, mon âme s’écoula et les muscles de mon visage se contractèrent. Puis, Dieu sait par quel miracle, je fus changé en un oiseau-chanteur.
Je chantais si fort, que, semblait-il, il n’y avait pas sur la Terre d’endroit où ne parvînt ma chanson. Et, comme tous m’écoutaient, quelque chose qui ressemblait à une cage fut astucieusement accroché au soleil, juste à l’endroit où j’aimais chanter ; je savais qu’on m’attraperait : il devenait dangereux et désagréable de rester oiseau.
Et voici que pour échapper au péril, par n’importe quel moyen et pour reconquérir la liberté, je baissai mes ailes et filai en habile renard à la rue Vereïskaïa, dans un sale et détestable tripot appelé « Les Îles joyeuses, » où, en me bousculant parmi la foule des consommateurs ivres, je m’assis à la première table libre, et, pour détourner l’attention générale, demandai une bouteille du vin le plus frelaté. Malgré la grande foule où l’on ne pouvait se remuer, Sacha Timofeïeva réussit à s’approcher de moi, et, entourant mon cou de ses bras, se mit à presser son visage contre mien. « Cher ami, emmène-moi quelque part, » disait-elle. Et sa ceinture en cuir jaune bruissait sur sa taille. Tandis que son visage mat, avec ses immenses yeux gris sans prunelles, s’approchait du mien, un filet semblable à des toiles d’araignées descendait lentement du plafond, sur moi. Le filet de l’oiseleur était sur moi. Et quand les yeux de mon amante, étant tout près des miens, semblèrent fondus en un seul œil gris, le filet toucha ma tempe et en même temps un crochet aigu perça mon cœur vivant en me tirant subitement vers le haut, par-dessus Sacha Timofeïeva, par-dessus la table, vers le plafond.
II
LES SINGES
On nous a ramassés de tous les coins de la terre, de l’Australie, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, et moi, chef des chimpanzés, portant une ceinture bordée de duvet d’oie, je me cassais la tête et je m’arrachais les cheveux, ne sachant comment me libérer des chaînes qui étaient attachées à nos pieds et à nos mains, pour m’enfuir dans mon pays. Mais il était trop tard. On nous avait chassés sur le champ de Mars, et des hérauts chamarrés d’or, avec des chapeaux de plumes, passaient le long des rangs et nous lisaient l’arrêt de la justice.
Nous, singes, nous étions accusés de terrible perversité, de méchanceté, de fainéantise, d’ivrognerie et de mauvais instincts de vol. Mais on comptait sur nos brillantes capacités d’amélioration et de développement. L’on se préparait à nous infliger les remèdes secrets du professeur de l’Université de Bologne, du chevalier Altenar, – le descendant des « wiking » de Grœnland, d’Islande et de l’Océan du Nord.
Éprouvant un amour presque maternel pour ces malheureux, j’épiais, la révolte dans l’âme, le châtiment qui arrivait après toutes ces cérémonies burlesques. Ces « pieux esprits » les perçaient avec l’alêne du cordonnier et les battaient ensuite avec des marteaux de fer ; à d’autres, ils mouillaient le poil avec un liquide brûlant et, après avoir trempé une corde dans ce liquide, ils la leur liaient au corps et l’attachaient au harnais d’un cheval fougueux, qui traînait par terre la victime criante, jusqu’à ce qu’elle mourût. Aux troisièmes, ils épinglaient la bouche avec des épingles en fer. Bien des choses avaient été accomplies par simple amusement.
Quand le champ de Mars se fut rempli de cris et de plaintes, que la terre s’enfla du sang des singes, et que tout le peuple russe, orthodoxe ou impie, fut à se tordre de rire, soudain surgit un cavalier sur un cheval d’airain, rapide comme le vent, cuirassé de vert. Un immense carcan me serra la gorge et je tombai à genoux. Et, dans le silence assouvi, regardant avec témérité le terrible chevalier, devant cette mort inutile, haïssable et intruse, moi, le chef des chimpanzés de l’Australie et de l’Amérique du Sud, je me mis à crier à la face du fier chevalier – trois fois, comme un coq.
III
LE LUMINEUX ET LA PETITE FILLE EN GUENILLES
Je restais au milieu d’une chambre voûtée et je regardais par la fenêtre, qui donnait sur le jardin. Je voyais la verdure florissante du jardin printanier. Soudain, quelqu’un m’entoura le dos, par derrière. Pétrifié, je retournai la tête. Mes sensations étaient si étranges ! Celui qui m’avait touché me regarda d’abord avec des yeux où je lus du blâme, mais après ils changèrent, ils devinrent tendres et aimants. Son visage était illuminé, ses yeux lucides ; il était encore très jeune, mais il savait infiniment plus que moi, – et j’imaginais savoir beaucoup. Il ne retirait pas ses mains, et, en le regardant, je songeais : « Si ses mains pouvaient rester toujours sur mes épaules. S’il était toujours auprès de moi ! » Et je vis dans un coin une petite fille en guenilles. Elle me tendait en pleurant ses maigres menottes.
Lui, il avait disparu.
Je m’étais baissé vers l’enfant, en appelant celui qui avait disparu ; je regrettais qu’il m’eût quitté, et je savais que la petite fille en guenilles n’y était pour rien. Elle avait cessé de pleurer et souriait.
Derrière la vitre tombait la première pluie du printemps.
IV
LA SORCIÈRE
Je me trouvai dans une maison vide, qui, bien que remplie de toutes sortes de meubles, de tables, de chaises, paraissait inhabitée. Je n’étais pas seul : l’étudiant P… m’accompagnait, vêtu de l’uniforme noir, avec sa barbe noire en pointe et ses lunettes enfumées.
L’une après l’autre, d’abord confuses, puis plus précises, des formes se mettent à surgir autour de moi. Ce sont des espèces de mioches obèses. Et leur présence dans cette maison inhabitée commence à me faire peur. « Regardez par la fenêtre, » me dit l’étudiant, devinant sans doute que j’avais peur dans cette maison inhabitée.
Je m’approchai de la fenêtre et me mis à regarder. La fenêtre donnait sur le jardin. Mais il arriva que, malgré moi, je cessai de regarder et tournai les yeux vers la chambre.
Parmi les formes mobiles se détachait maintenant une femme de haute taille portant un enfant dans ses bras.
Je songeai : « Si je fais le signe de croix sur elle, elle disparaîtra. »
Et, avec ferveur, je fis sur elle deux grands signes de croix, mais la grande femme se signa elle-même, en me regardant avec perplexité, comme pour me montrer que je m’étais trompé. L’étudiant avait disparu. J’essayai d’aller vers la porte, mais je m’arrêtai, incapable de bouger. J’hésitais, je ne sais si ce n’était pas la même chose dans les autres chambres. Et soudain j’aperçus une autre femme. Elle était couchée dans un coin sur un sommier. De courte taille, robuste, le teint rouge brique, le nez aplati, la bouche garnie d’une mâchoire inférieure saillante et hideuse.
« Ce n’est pas cela qu’il faut, » dit-elle en se soulevant sur sa couche, et elle agita une couverture rouge.
Et aussitôt le visage de la grande femme qui portait l’enfant commença à changer, prenant tour à tour les expressions les plus horribles : le nez s’allongeait démesurément, dépassant les lèvres, et les yeux, sortis de leurs orbites, pendaient comme deux petites outres.
Et l’autre, rouge, avec son nez aplati et sa mâchoire inférieure saillante et hideuse, agita à nouveau brusquement sa couverture rouge, et l’enfant commença â fondre dans les bras de la femme ; le corps devenait de plus en plus petit, les mains et les pieds disparurent, – seule la tête subsistait.
V
DAME DE NOËL
Une chambre très haute et fort étroite, sans fenêtres. Seule une petite lanterne l’éclaire. Au milieu, un lit à courtine.
Avec précaution, je m’approchai du lit, je soulevai la couverture et me rejetai en arrière : des insectes répugnants couvraient les draps, – on aurait dit des peaux d’amande gonflées, avec des taches noires sur le dos.
« Voilà où j’en suis ! » Et, indigné, je me dirigeai vers la porte pour aller ailleurs, pour trouver quelqu’un et me venger : je savais à qui était le lit…
Sur le seuil se tenait une inconnue : elle était vêtue de blanc, voilée, une couronne d’or sur la tête, et la lumière, blanche comme une traîne, s’étendait à ses pieds.
« Demain, c’est Noël, » dit-elle.
Je reculai, lui cédant le passage.
« Tu ne m’as pas reconnue ?
– C’est la première fois que je te vois.
– Dame de Noël ! »
Je sautai de joie :
« Et nous aurons un arbre de Noël, une pluie argentée, des noix dorées !
– Tu ne sais pas toi-même ce que tu demandes. C’est mieux pour elle, ainsi….
– Ils sont mécaniques ? » demandai-je joyeusement, en songeant aux insectes répugnants parsemés de taches sur le dos, qui peuplaient le lit sous la courtine.
La Dame de Noël avait disparu ; je me trouvais sous une porte cochère, tel un vieux devant ses ruches.
VI
LE TATARE
Je grimpais sur une tour par un escalier raide et extrêmement étroit. On m’avait dit qu’il suffisait d’atteindre le palier supérieur pour accéder directement au ciel. Là, on aurait à ses ordres un nuage en forme de barque, ou kaiouk : une fois dedans, navigue où bon te semble.
Et je gravissais, je gravissais toujours, me traînant à peine, à bout de patience, le crâne serré comme dans un étau ; pourtant, je fis un effort de plus et j’arrivai. Eh bien, figurez-vous, point de nuage-kaiouk sur le palier, mais un chiffonnier tatare, dont les bras démesurés allaient jusqu’à terre. Je voulais déjà reculer ; vraiment, qu’est-ce que cela signifiait ? Mais le chiffonnier leva ses longs bras et me saisit au collet :
« Eh non, vil parasite, pas plus que tes oreilles tu ne verras le nuage que tu as trouvé dans des livres, ni ce qui se trouve au-delà. Commence par nettoyer tes yeux, qui ne voient partout que saleté ; ce n’est qu’alors que tu seras le bienvenu. »
Avant que j’eusse eu le temps de répliquer, de me justifier, le chiffonnier tatare se mit à me descendre lentement à terre. Arrivé au sol, un choc brusque et soudain me jeta le nez par terre, et je tombai en gémissant dans la fiente tiède.
VII
LE SOSIE
Cette nuit-là, je me retournai longtemps dans mon lit sans pouvoir m’endormir : tantôt j’avais froid, tantôt il me semblait que des puces me harcelaient. Lorsqu’enfin je parvins à m’endormir, je me trouvai dans une chambre spacieuse. J’étais au lit, couché sur le dos. Et, chose étrange, tout en posant ainsi, je me voyais couché ; mais je me trouvai très peu ressemblant à moi-même.
Et voici que ce « moi » étranger se leva et s’en alla par un corridor étroit dans une autre pièce. Mais non, il ne me ressemblait pas le moins du monde : il était grand, le visage pointu, les joues creuses, le nez crochu et rapace ; il portait une tunique courte de soie pourpre, usagée et déjà déteinte, et dans ses yeux brûlait une haine si intense que leur regard eût suffi pour foudroyer un homme comme une mouche. Il s’approcha du lit où dormait quelqu’un, la tête sous la couverture, et, frémissant de la rage qui débordait de son âme, il saisit le drap et le tira, l’arracha de dessous le dormeur, se vengeant de quelque chose, effondrant sa colère sur l’innocent tissu.
Mon âme sauvage s’enivrait, je me consumais de rage.
Mais alors, mon rêve prit fin.
Je restai couché, n’osant remuer. Dans ma chambre, où il n’y avait que livres et jouets, quelqu’un croassait. Il faisait nuit.
VIII
LES OIES ET LES CYGNES
Le pont du chemin de fer s’est écroulé. Notre wagon est tombé dans l’eau. Par miracle, je suis sauf et je ne puis dire comment c’est arrivé, mais je me retrouve sur la berge tout nu. Je me sentais gêné, j’ai voulu me fabriquer un caparaçon de fleurs. Je me mets à en cueillir, et je vois loin, bien loin, apparaître un petit bateau. Et voici que la terre se dérobe au-dessous de moi tout doucement, avec de petites oscillations, et bientôt j’ai compris que je volais.
Je volais au-dessus du fleuve.
La matinée était merveilleuse. j’aurais voulu voler éternellement. Et sur le fleuve nageaient toujours des oies et des cygnes, des oies et des cygnes.
IX
LE LOUP A DÉVORÉ
On m’envoya dans un bois cueillir des noisettes.
« Va, me dit-on, ramasse-nous beaucoup de noisettes. »
Et voici que je marche dans la forêt ; je cherche, mais ce n’est pas commode de marcher ; je trébuche tout le temps et ne vois toujours aucun noisetier. Enfin j’en trouve un, mais il n’a pas une seule noisette mûre ; elles sont toutes vertes.
« Cela ne fait rien ; je leur en apporterai de vertes, s’ils en veulent tant… »
Je baisse la branche, je veux cueillir les fruits, mais tiens, de derrière l’arbrisseau, un loup vient sur moi. Je vois que cela va mal tourner et je dis :
« Eh bien, loup, est-ce que vraiment tu veux me manger ? »
Mais il se tait. Alors, je lui dit de nouveau :
« Ne me mange pas, gris. Je puis t’être utile. »
Et je pense en moi-même :
« Comment pourrais-je bien lui être utile ? »
Et pendant que je réfléchissais ainsi… le loup m’a mangé.
X
JE NE PUIS M’EN ALLER
Un arbre très haut est au-dessus de ma tête ; il craque, il va tomber. Je me tiens debout sous l’arbre, je reste là comme si j’étais enchaîné.
L’arbre crie sinistrement et, là-haut, le sommet tremble, ou parce qu’il est secoué par le vent, ou parce qu’il est près de sa chute. Mais je ne bouge pas.
L’arbre craque, craque, il commence à se casser ; il va tomber, il va m’écraser… Et je ne puis pas m’en aller.
XI
LA PORTE
Elle m’avait dit :
« Nous avons pris cette porte, on ne pouvait pas la laisser dans l’ancienne maison. Tu sais bien comme elle nous est chère. »
J’ai ouvert la porte sans bruit et je suis entré dans ma chambre. Et la vieille porte de fonte, qui avait tourné tout doucement sur des gonds invisibles, se referma sur moi aussi doucement, et hermétiquement. J’ai saisi le loquet, j’ai tiré de toutes mes forces, mais la porte ne bougeait pas. Et je me suis mis à frapper, à cogner du poing, j’ai appelé. Et, épuisé, je suis tombé près du seuil, et j’entendais seulement son cœur battre à grands coups derrière la porte de fonte.
XII
LE PIGEON BLANC
Une compagnie de pigeons s’envola du colombier. Un pigeon blanc aux yeux rouges tournoya avec la volée et tomba à mes pieds comme une pierre. Je le soulevai et le jetai bien haut, en criant :
« Vole, rattrape ta volée, holà ! »
Et le cœur du pigeon battait à tout rompre sous les plumes blanches. Et le voici de nouveau à mes pieds.
Je le lançai à nouveau en l’air et lui criai plus fort encore de voler derrière sa compagnie et de la rattraper.
Mais le pigeon blanc, ayant volé très haut, bien plus haut que sa volée, retomba vers moi, et son cœur de pigeon, sous les plumes blanches, ne battait plus du tout.

_____
(1) Fabuliste russe.
_____
(Alexeï Rémizov, traduit du russe par R. Lapina [Bedovaja dolja], in Les Cahiers du Sud, treizième année, n° 92, juillet 1927. Illustration de Roland Topor)




























