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(Maurice Coriem, in Séduction, deuxième année, n° 44, samedi 1er septembre 1934. Cliquez sur l’image pour l’agrandir)
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(Maurice Coriem, in Séduction, deuxième année, n° 44, samedi 1er septembre 1934. Cliquez sur l’image pour l’agrandir)
On m’avait dit : « C’est un sorcier, un magicien, un charmeur d’âmes. Il s’empare, dans un regard, de votre volonté tout entière et vous fait subir la sienne par un mot. Dès que cet homme extraordinaire vous a enveloppé de son pouvoir, vous ne pensez plus, vous ne sentez plus, vous êtes un mécanisme inconscient, docile à ses fantaisies extravagantes. Personne n’échappe à cette influence dominatrice, comparable à celle du serpent sur l’oiseau, qui va, fasciné, se jeter dans la gueule mortelle. À son gré, il pervertit le goût, supprime la douleur, anéantit les facultés psychiques, change les sexes, suggère à l’individu le mieux équilibré des passions démentes. Vous doutez ? À merveille. Venez ce soir chez lа comtesse de Boullenq. Ce démon y sera. »
Incrédule comme tous les raisonneurs que la méthode expérimentale pousse à rechercher les causes naturelles des phénomènes surnaturels, je n’eus garde de manquer au rendez-vous. Nous étions douze, ce soir-là, dans les salons de l’aimable femme, laquelle n’étant ni bas-bleu ni bas-rose, sait réunir sur le terrain neutre de la plus éclectique causerie des gens simples et vrais, dont les noms ne font pas étalage.
M. Svafvel, le terrible enchanteur, entra gauchement, fut présenté, puis s’assit, timide comme un collégien, baissant les yeux sous le feu des prunelles avides. Ce Danois, à quarante cinq ans, n’en paraît pas plus de trente. Cheveux blonds et plats, barbe rare, regard glauque, avec des reflets nacrés de labradorite ; quelque chose de félin dans la démarche et le geste. Un personnage assez vulgaire en somme. Seul le front, très haut et bombé, révèle la prédominance des énergies cérébrales. « Hé quoi ! me dit à l’oreille une dame désillusionnée, ce n’est que ça !… »
L’imprudente n’acheva pas. Pénétrant sa pensée, le mystérieux dompteur s’approcha d’elle, et, d’une voix mal assurée d’étranger qui cherche ses mots :
« Madame, prononça-t-il, je crois comprendre que ma physionomie vous est peu sympathique. C’est dommage, en vérité, car j’avais apporté ces fleurs à votre intention. Les gracieuses messagères seront-elles mieux accueillies ? »
Madame B… rougit, tendit la main, et fit le geste de placer un bouquet à son corsage après en avoir respiré le parfum.
M. Svafvel n’avait pas de bouquet. Son interlocutrice n’avait rien reçu. Les témoins de cette scène demeuraient ébahis.
« Mais, prenez garde, reprit le Danois. Parmi ces fleurs, une épine vénéneuse vient d’égratigner votre épiderme délicat. Le sang coule… »
Épouvantée, la jeune femme arracha les fleurs absentes ; un cri d’horreur sortit de sa bouche, sa tête se renversa, pâle. Elle était évanouie.
« Ce n’est rien, fit le sorcier. Je viens de lui suggérer un rêve agréable. La voilà dans un beau jardin, occupée à cueillir des fraises. »
En effet, Mme B… s’était levée, puis agenouillée sur le tapis smyrniote, détachant de leur tige fictive des fruits invisibles, qu’elle paraissait manger avec une gourmandise d’enfant.
*
« Ces fraises, déclara le Danois, Mme B… les mange réellement, ou plutôt elle éprouve toutes les sensations physiques que procurent, à l’état de veille, les baies savoureuses du fraisier. Cependant, elle ne dort pas : ses yeux grands ouverts voient, ses mains touchent, son palais déguste, son estomac digère les fraises, parce que ma volonté est telle. Et s’il me plaisait de lui suggérer une action différente, quelle qu’elle fût, tous ses organes obéiraient à l’instant. Je préfère expérimenter sur un sujet différent, et je vais arracher votre amie à son délicieux repas. Allons, madame, revenez à vous ; le thé vous attend. »
Aussitôt, la charmante hallucinée reprit sa place, comme si rien ne se fût passé.
« Eh bien, lui demandai-je, et les fraises ?
– Quelles fraises ?
– La dînette du jardin, là, tantôt ?…
– Ah ! çà, vous êtes fou ! »
Évidemment, Mme B… ne se souvenait pas.
« Puisque vous doutez de mon pouvoir, continua le charmeur, veuillez regarder autour de vous, madame, et désignez-moi la personne que je dois soumettre à une expérience capable de vous convaincre. »
La mangeuse de fraises dit un nom, tout bas. L’élu n’avait pas entendu. C’était notre confrère D… du Monde illustré, le plus éthéré des poètes.
Après quelques propos indifférents, afin de détourner l’attention du nouveau sujet :
« Parbleu ! s’écria gaiement Svafvel, je gagerais que M. D… regrette de ne pas avoir sous la main son objectif et ses plaques sèches, pour fixer l’image du groupe attrayant que voilà !… »
Notez que D… a la photographie en horreur. Il allait protester…
« Ne vous en défendez pas, cher monsieur, nous savons votre mérite d’opérateur ; et la beauté de vos clichés attire dans l’élégant atelier de la rue Royale toutes les plus jolies femmes de Paris. »
Le photographe malgré lui baissa la tête, en homme qui reçoit un éloge mérité.
« Car, reprit le Danois, vous êtes bien M. Anatole, notre célèbre photographe ?
– Anatole, en effet, bégaya le poète subitement métamorphosé.
– Vous souvenez-vous, M. Anatole, du temps où vous étiez chien ? »
L’infortuné parut fouiller dans ses souvenirs :
« Oh ! dit-il, d’un ton dégagé, il y a fort longtemps !
– Sans doute, mais il vous en est resté quelque chose. Et je suis sûr que si Mme de Boullenq vous en priait, vous lui apporteriez tout de suite ce magnifique lièvre qui gîte là, dernière le piano. Allons, Anatole, au lièvre, ho ! Chasse, mon chien, chasse ! »
Ce que nous vîmes alors, toute sa vie le pauvre D… l’ignorera. Avec une impétuosité comique, le doux poète s’était jeté à quatre pattes, enjambant les sièges, flairant les tabourets, quêtant le fumet du lièvre chimérique, et aboyant, et grondant, et soufflant des narines comme un basset véritable. Un rôle de chien, appris et travaillé pendant des mois par le clown le plus imitatif, n’eût pas réalisé ces effets saisissants d’allures et de voix. Les chiens eux-mêmes s’y seraient trompés.
« Pan ! pan ! invita le chasseur diabolique. Apporte ici, Totole ! »
Et le quadrupède humain, triomphant, vint déposer aux pieds de la comtesse son gibier fantôme, avec toutes les manifestations d’une joie follement canine.
*
« Vous le voyez, déclara Svafvel, je m’empare complètement de la volonté, de l’individualité : je plonge la première personne venue dans un état d’hypotaxie tellement passif que mes suggestions les plus baroques lui deviennent des réalités. L’être pensant se trouve ainsi destitué de sa propre direction et soumis, comme un parfait automate, à toutes les actions mécaniques et physiologiques qu’il me plaît de lui imprimer. Après ces expériences, je n’aurai pas de peine à vous persuader que si je voulais, les uns et les autres, vous changer en singes, vous exécuteriez sur-le-champ des singeries. Mais la mémoire de tels actes s’efface avec le retour du libre-arbitre : les deux héros des scènes réjouissantes de tantôt ignorent qu’ils étaient, il y a deux minutes, l’une jardinière, l’autre photographe et chien-courant. Je puis faire mieux, ou pire. Et l’idée suggérée persistera, si je l’ordonne, avec oubli complet de son origine, c’est-à-dire avec toute les apparences de la vérité pour le cerveau dont je me serai rendu maître. »
À ce moment, un domestique passait, son plateau à la main. Le magicien le regarda dans les yeux d’un air terrible.
« Où portez-vous ce cadavre ? »
Le larbin balbutiait, tremblant comme la feuille.
« Misérable ! cria Svafvel, vous venez d’assassiner cette enfant, là, dans l’écurie. Je vous ai vu ! Elle résistait, demandait grâce… Vous l’avez égorgée. Tenez, (le Danois renversa sur les mains du pauvre diable un verre de sirop) son sang ruisselle sur vos doigts. Hé quoi ! vous l’avez découpée en petits morceaux, pour mieux cacher votre abominable attentat ! La tête, qu’avez-vous fait de la tête ? allez la chercher, et préparez-vous à paraître devant vos juges ! »
Sur un geste impératif du docteur, le valet sortit, chancelant, livide, anéanti.
« Voilà un homme convaincu d’un crime horrible, continua Svafvel. Son imagination lui retrace toutes les péripéties du crime que ma pensée vient de lui suggérer. Hors de ma présence, l’obsession persiste. Il ne rêve pas ; il n’est point malade ; sa raison est intacte, et cependant l’idée de meurtre hante son cerveau. Se croyant coupable, il veut fuir ; mais je veux, moi, qu’il se constitue prisonnier, et nulle puissance humaine ne l’empêchera de revenir ici, avec le crâne de sa victime. »
*
Vingt minutes après, le domestique parut à la porte du salon, plus blanc qu’un mort, les traits contractés, le regard vide, un bloc de houille dans les bras.
« C’est la tête ?
– Oui.
– Alors, vous avouez ?
– Tout.
– Vous savez que l’échafaud vous attend ?
– Je l’ai mérité…
– Gendarmes, reconduisez l’accusé ! »
Deux jeunes filles emmenèrent le misérable innocent, qui eut encore la présence d’esprit de leur dire :
« Ne me touchez pas ; le sang tacherait vos uniformes !
– Je reviendrai demain, ajouta Svafvel, afin de passer l’éponge sur cette hallucination douloureuse. Jusque-là, le pauvre garçon se sentira réellement en prison, et devant un échafaud véritable ; en présence du vrai bourreau, il persisterait dans ses effrayants aveux. »
*
Ces tableaux, tour à tour dramatiques et gais, avaient profondément impressionné l’assistance; chacun restait stupéfait, cloué sur sa chaise, sans salive et sans voix. Pour moi, j’étais fort ébranlé, et mes doutes allaient sombrer devant l’évidente sincérité de tels phénomènes, quand les prestiges de Donato, si saisissants mais si adroitement joués, me revinrent en l’esprit. N’était-il pas possible, après tout, que cette dame, ce poète, ce valet, fussent des compères, et leurs actes des comédies ?
L’infernal Danois devina ma pensée.
« Croyez-vous, dit-il en passant son bras sous le mien, que Mme de L…, ici présente, soit une honnête femme ?
– Mme de L…, répondis-je sans comprendre, est citée comme la plus austère vertu ; elle réalise l’idéal parfait de l’épouse, de la mère, et sa vie est un pur cristal.
– Je le sais, approuva Svafvel. Eh bien, là, tout de suite, publiquement, sans un mot de ma bouche, par le seul effet de ma volonté, cette Lucrèce va s’offrir à un vieillard et tenir des propos de fille. Regardez ! »
Les yeux glauques du charmeur enveloppèrent sa victime de caressantes effluves. Il fit un geste, et soudain, rejetant sur ses épaules ses longs cheveux lestement dénoués, Mme de L…, le sourire aux lèvres, le regard alangui, entoura de son bras gauche la tête chauve du président M…, tandis que sa main droite dégrafait son corsage. Tout un côté de la chemisette tomba…
« Viens ! » fit-elle.
Cette scène n’avait duré qu’une minute. Sur un nouveau signe, l’amoureuse improvisée rajusta sa toilette et la conscience de ses actes lui fut rendue. Elle avait tout oublié.
« En voilà assez pour vous convertir, M. Thomas. Sachez-moi gré de ne pas opérer sur vous-même, car je pourrais, si la fantaisie m’en prenait, faire de vous un Canaque tout nu, un pitre, un dindon, ou quelque animal plus ridicule encore. »
Et comme il achevait ce discours à mon oreille, l’étrange personnage disparut sans flammes de soufre ni feux follets, laissant son auditoire pétrifié.
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(L. de Beaumont, « Les Miracles de la science, » in La Vie moderne, journal hebdomadaire illustré, sixième année, n° 19, samedi 10 mai 1884 ; repris sous le titre : « L’Hypnotiseur, » avec quelques modifications, in La Journée politique, littéraire & artistique, journal quotidien illustré, n° 8, lundi 30 novembre 1885. « Hypnotisme, » gravure allemande, 1891 ; « Le magnétisme animal, » gravure d’Honoré Daumier, extraite de la Némésis médicale illustrée, recueil de satires de François Fabre, Paris : Béthune et Plon, 1840)
D’UNE LETTRE D’ANDRÉ HARDELLET
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Que se passe-t-il entre deux rames de métro, aux stations fermées « Rennes » et « Saint-Martin » ? Il est probable qu’entre deux rames s’ouvrent les passages qui font communiquer ces stations légèrement moisies avec les égouts, les Catacombes, les dessous de l’Opéra et quelques demeures somptueuses interdites aux touristes.
Les fêtes qu’on y donne parfois sous nos pieds, revêtent un caractère difficilement imaginable pour ceux qui ne possèdent aucune notion de la poésie en actes.
Pour plus de sûreté, les invités s’y rendent vêtus en terrassiers, en employés du Métro, etc., avant d’abandonner leurs défroques au vestiaire.
C’est là, également, grâce à des voies ordinairement bouchées, que se produisent les inexplicables (autrement) disparitions de rames entières signalées par plusieurs ouvrages sérieux.
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(André Hardellet, in Bief, jonction surréaliste, n° 4, 15 février 1959 ; Paul Delvaux, « Tram nocturne, » huile sur bois, 1950)
ANDRÉ HARDELLET : LE SAVANT
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À André BRETON
Il s’arrête devant une tranchée, une bouche d’égout, une canalisation mise à jour par les terrassiers. Il s’assied sur le bord du trottoir. Il examine attentivement une pierre où des coquilles anciennes – quelle époque ? – ont laissé l’empreinte de spirales émoussées. Il prend un peu de terre qu’il effrite entre ses doigts. Il se lève pour flairer un pavé fendu en deux, gratte du plâtre sur un mur en démolition – et se rassoit.
Le travail des ouvriers l’incommode, aussi choisit-il de préférence les heures creuses et les chantiers provisoirement déserts. « Je suis un oisif, » répond-il lorsqu’on l’interroge ; en fait, il ne pratique l’oisiveté qu’à ses moments perdus et accomplit quelque part, comme vous et moi, une besogne rémunérée.
Le voici donc, à une heure propice et par un temps serein, en contemplation devant les parois d’un entonnoir montrant les couches superposées du terrain. Il descend progressivement. Il glisse vers le minéral, l’inerte. Il se quitte. Empruntant une benne idéale, il gagne ce centre parfait où, en vertu des lois de la pesanteur, une balle de plomb resterait perpétuellement suspendue dans le vide. Il observe, en coupe, l’anatomie interne du sol. Il lui arrive de se moucher ou d’allumer une cigarette sans que ce geste témoigne réellement en faveur de sa présence sur un point précis de la croûte terrestre, à quelques mètres de vous.
Des cordes reposant sur quatre pieux métalliques (ou non) délimitent l’espace où la terre offre une entrée en matière. Une pancarte « Attention. Travaux. » Deux lanternes obturées de mica rouge qu’un personnage mystérieux allumera, en temps opportun, la nuit venue.
Impassible (rien ne révèle son trouble), il se rappelle. Il se rappelle qu’il a existé pierre, carrière, grain de sable, tesson de bouteille. Il se reconnaît en eux, il réapprend leur manière de communiquer, il atteint leur repos, leur éternité, leur consentement à une existence inépuisable. Il s’endort à la limite de l’indicible.
Il a parcouru les galeries des taupes, les terriers des renards, les conduits filiformes des lombrics, les palaces poussiéreux des rats. Il a traversé les mines, les grottes, les lacs noirs, le réseau des racines. Muni d’un « laisser-passer » bleu, rouge et or, il a franchi les remparts secrets d’Épinal. Il a senti glisser contre lui l’araignée des murailles qui tisse sa toile entre le lierre des manoirs ardennais. Il était dans les barricades du Château d’Eau lorsque les communards y tiraient leurs derniers coups de chassepot. Il a vécu sous les couvercles à l’état de poudre, sous les vitrines à l’état de cristaux étiquetés. Aucun mystère du Grand Collecteur ne lui demeure inconnu – quelles fêtes la nuit, braves gens, tandis que vous ronflez ! – ni aucune des voies clandestines du Métropolitain, celles qui s’ouvrent, entre deux rames, sur les stations condamnées.
Des histoires, il vous en raconterait pendant des siècles s’il avait le temps – mais il ne l’a pas, non plus, d’ailleurs, que le pouvoir de s’exprimer dans une langue connue. Il possède le savoir intransmissible, il se tait.
Maintenant, il se lève et nettoie les traces laissées par le contact du trottoir contre son pantalon. Il s’éloigne, se perd dans la foule ; il vous ressemble.
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(André Hardellet, in Bief, jonction surréaliste, n° 5, 15 mars 1959 ; Paul Delvaux, « Le Dernier Wagon » et « Le Tramway Porte Roue (Éphèse), » huiles sur bois, 1975 et 1946)
Je suis né sur les bords de la Méditerranée, d’un père qui fut marin durant toute sa vie ; peut-être est-ce pour cela que je porte en moi ce terrible besoin de la mer et une passion effrénée pour la pêche.
J’avais hâte de voir arriver la fin septembre. Mon camarade Louis Lénar, que je rejoignais chaque année à la même époque, m’avait annoncé qu’il venait de faire l’acquisition d’une superbe barque de pêche nantie d’un moteur. Mon ami était encore plus passionné que moi pour ce sport extraordinaire qu’est la pêche au harpon.
Grand pêcheur devant l’Éternel, mon ami était, en outre, un plongeur de grande force, ce qui lui permit souvent des prises fabuleuses.
J’avais déjà pris pas mal de dispositions pour être libre au bon moment, lorsque, brusquement, je reçus une lettre de mon ami conçue dans un style que je ne lui connaissais pas, me priant de le rejoindre sur-le-champ dans sa propriété de Sormiou située entre le grand port de Marseille et Cassis, délicieux petit nid de pêcheurs encastré dans les contreforts de l’Esterel qui vient plonger ses rochers rougeâtres dans la miraculeuse transparence de l’eau.
Ma situation, à cette époque, me permettait d’allonger mes vacances à mon gré ; aussi n’hésitai-je pas plus longtemps, malgré les termes ambigus de mon camarade. Le soir même, j’amoncelais dans ma voiture mon matériel de pêche et je filais en direction de l’un des plus merveilleux paysages que puisse contempler un être humain. Ayant roulé presque sans arrêt toute la nuit et toute la journée, le soleil était déjà à moitié enfoncé à l’horizon, lorsque j’arrêtai ma voiture devant le portail de la magnifique maison de style purement provençal des Lénar. Malgré les furieux coups de klaxon qui, d’habitude, faisaient jaillir mon ami de son antre, ce fut son serviteur qui vint m’ouvrir. Le vieil Italien Mario Jacoposi, domestique fidèle des Lénar depuis près de trois quarts de siècle, montrait un visage défait et désolé.
« Depuis quinze jours, Monsieur Louis, m’apprit-il, s’en va tous les matins de bonne heure et ne revient que fort tard le soir. Il a beaucoup changé ; il ne m’adresse presque plus la parole, » me dit-il encore, des larmes plein la voix. – J’étais chez mon ami comme chez moi. Je m’installai donc confortablement sous la pergola devant un apéritif que me servit le vieux Mario. La nuit était déjà tombée depuis longtemps ; je me décidai à rentrer dans la salle à manger.
Il était près de minuit lorsque j’entendis les pas de mon camarade écraser le gravier de l’allée centrale. Je sentis le sourire accueillant que je lui préparais se figer sur ma face, la main que je lui tendais tomber de saisissement, dès que je le vis. Louis Lénar, plus jeune que moi d’un an, avait à cette époque trente ans. Je l’avais quitté l’année précédente dans une forme splendide, bronzé, musclé, dynamique et jovial, ne rêvant que de plongées records. Aujourd’hui, c’était un homme paraissant la quarantaine, les cheveux entièrement blancs sur les tempes, courbé, amaigri, les orbites profondément cerclées au fond desquelles brûlait un regard de feu. Je dus me reprendre pour lui dire :
« Qu’y a-t-il, Louis ? Tu es malade ? D’où viens-tu ? »
Il me regarda longuement, puis, avec un sourire que je ne lui avais jamais vu, me répondit d’une voix aux intonations trop vibrantes pour être naturelles :
« Qu’y a-t-il ! Qu’y a-t-il ! Il y a la pêche ! La pêche la plus miraculeuse de toute les pêches ; il y a là (il me montrait d’un index tremblant la direction de la mer) le poisson le plus fabuleux qu’un pêcheur ait jamais pris. Je ne te dirai rien, tu ne me croirais pas, disait-il en s’animant de plus en plus. Tu verras, il faut que tu voies comme j’ai vu. Mange, repose-toi, mon vieux camarade ; demain matin, nous partirons ensemble dès six heures. Et surtout, ne crois pas que je sois fou ! je ne suis pas malade, ni détraqué. »
Il m’apparut si surexcité que je n’osais insister. Je gagnai ma chambre très inquiet pour la santé de mon ami, mais fort content d’aller me reposer.
La fatigue, la chaleur, l’inquiétude, tout cela contribua à me faire passer une fort mauvaise fin de nuit. Pendant un demi-sommeil, j’eus un cauchemar. J’étais poursuivi par des squales fantastiques ; une pieuvre géante me barrait la route, tandis que des crabes monstrueux s’avançaient sur moi en faisant craquer d’atroces manière leurs horribles tenailles.
*
Seules des lueurs blafardes chahutaient l’horizon lorsque nous partîmes. Louis était venu me chercher dans ma chambre et, à ma grande surprise, il n’emportait pas son fusil marin, mais un immense filet, genre épervier. À ma question, il me répondit :
« Il est une sorte de poisson qui ne se prend qu’au filet. »
Nous n’avions pas pris le sentier habituel qui conduisait directement vers une petite plage de galets où nous prenions, à l’accoutumée, contact avec la mer.
Dans une direction oblique au bord de l’eau, nous parcourions depuis plus d’une heure un paysage lunaire hérissé de rochers blancs aux formes coniques, lorsque Louis s’arrêta. Je le vis écarter les broussailles puis disparaître jusqu’à mi-corps. Se retournant, il me fit signe d’avancer. Je m’engageai à mon tour dans l’orifice large à peine d’un mètre. Je ne vis d’abord rien en avançant sur une pente plus douce. Après quelques pas, je distinguai la silhouette de mon camarade se détachant sur une espèce de clarté diffuse. Je le vis lever le bras pour m’indiquer qu’il fallait m’arrêter. Puis, à nouveau, il me fit signe d’approcher jusqu’à lui.
Quelle surprise !… Dans quel étrange hypogée nous trouvions-nous ! Une grotte aux dimensions énormes, une nappe luisante s’étendaient devant nous. Une lueur blanchâtre, laiteuse, semblait descendre de la voûte. Un grondement profond, bien que lointain, venait ajouter au fantastique d’une vision incroyable.
« Fais le moins de bruit possible, me chuchota mon ami ; il s’agit de ne pas effrayer les habitants de ces lieux. »
Lentement, nous descendîmes vers l’eau en suivant une espèce de corniche naturelle, étroite et glissante. Il nous fallut un temps assez long pour arriver jusqu’à l’onde. Une mousse grise et brillante, piquée de curieux coquillages d’un rouge éclatant, tapissait les roches. L’eau, bien qu’assez sombre, semblait animée de glissements rapides et de reflets argentés.
Nous contournâmes un rocher à l’allure de cathédrale et, brusquement, dans la profondeur mouvante et glauque, une lumière jaillit, suivie de mille autres lumières éclatantes, vertes, d’un vert étrange, insoupçonné. Dans le liquide, passaient et repassaient des formes souples, enveloppantes comme des écharpes. En un clin d’œil, Louis se débarrassa de ses vêtements, me fit un grand geste que je ne compris pas, et, tenant son filet d’une main, plongea…
Je suivis du regard, dans la lumière verte, son corps doré. Des murmures irréels parvinrent à mes oreilles à travers le grondement continu, tandis qu’autour de mon ami se précisaient des visages harmonieux suivis de longues crinières pâles, dans un scintillement d’écailles.
Comment me trouvai-je nu dans les murailles liquides ? Pourquoi n’éprouvai-je nulle difficulté respiratoire ? Je ne le saurai sans doute jamais. Autour de moi revenait s’enrouler une longue forme ondoyante. Quel vertige ! Quelle hallucination ! Mes pieds s’enfonçaient dans une vase molle et fine, couverte de gemmes lumineuses. Des chants, d’un douceur infinie, tandis que des formes légères continuaient leurs glissades savantes.
Des sirènes !… c’étaient des sirènes…
La longue forme souple passa si près de moi que je faillis en perdre l’équilibre. Palpitant d’émotion, je m’appuyais contre un rocher transparent. Un rocher ? que dis-je, un diamant colossal… Deux yeux mauves et rieurs venaient de plonger dans les miens, des masses roses et chaudes s’écrasaient contre moi. Je voulus refermer les bras, la merveille glissante m’échappa. Mille éclats de rire fusèrent à mes oreilles. De toutes mes forces, je nageais… poursuivant l’être étrange.
Autour de moi, des poissons aux couleurs violentes striaient l’eau, les uns rapides comme des flèches, les autres immobiles comme des bronzes. À travers des herbes bleu lilas, des pieuvres jaunes me regardaient d’un œil glacial. Je franchis des guirlandes de méduses opalescentes et, au milieu de roseaux d’ébène brillants, je rejoignis la forme insaisissable. Le visage entrevu se précisa avec une netteté telle que j’en fus pétrifié. Dans quelle légende, dans quelle féerie aurais-je pu imaginer une beauté aussi parfaite, aussi bouleversante ? Une voix musicale, insinuante, tendre, semblant sortir d’une source, me parvint.
« Viens avec moi. Je connais des secrets plus enivrants que les rêves… des fleurs plus douces que les baisers… des coquillages plus mystérieux que les dieux… »
De nouveau, la vision s’imposa. Je fis en avant un grand geste désespéré. Un rire hallucinant, immense, salua cette tentative. Tout se brouilla devant moi. Je me sentis happé par une force épouvantable. Aux rires, un grondement effarant avait succédé. Des éclairs fulgurants passèrent devant mes yeux. Puis, sur un choc, un ouragan emplit brutalement mes oreilles, ma gorge, mon cœur… Les yeux démesurément ouvert sur le noir atroce, la bouche crispée, dans laquelle déjà l’eau s’engouffrait…
*
Lorsque j’ouvris les yeux, ils s’emplirent du ciel. L’air qui entrait en moi à pleins poumons me donnait une sensation de bien-être infini, malgré l’énorme lassitude de mes membres qui me clouait sur place. Des heures durent passer… Puis je ne sais plus très bien ; des hommes sont venus qui ont plongé, près de la petite plage de galets sur laquelle j’étais étendu… J’ai réclamé mon camarade Louis, mais je ne l’ai pas vu. Le vieux Mario pleurait près de moi…
On chante tant certains soirs sur les bateaux… C’est peut-être pour ne pas entendre des choses. On parle de femmes belles comme des déesses… On dit qu’au fond des mers…
Je crois que j’ai dû retomber encore souvent dans le noir… Et depuis, des hommes tout blancs comme des suaires me parlent doucement… (1)
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(1) Manuscrit trouvé après le suicide récent du peintre René de Tierry qui, depuis quelques mois, était interné à l’établissement départemental d’aliénés de Marseille. Ce suicide coïncide bizarrement avec la découverte du corps de M. Louis Lénar, noyé dans une grotte sous-marine près de l’anse de Sormiou.
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(René Detire, in Radio 45, deuxième année, n° 51, semaine du 14 au 20 octobre 1945)
Le même fait eut lieu à huit, neuf et dix heures. Quand Arnold en demanda la raison à Gertrude, elle mit son doigt sur ses lèvres et parut si triste, si désolée, que pour rien au monde il n’aurait voulu lui adresser encore une question qui lui faisait tant de peine.
À dix heures, le bal s’interrompit et les musiciens passèrent les premiers dans la salle où le souper était servi.
Là, tout se passa gaiement ; le vin coula en abondance ; Arnold, qui n’osait guère se montrer plus sage que les autres, pensa un instant au vide que cette soirée ferait dans sa petite bourse. Mais Gertrude était à côté de lui et il lui semblait n’avoir pas eu un moment d’inquiétude.
Le premier coup de onze heures sonna, cependant, et aussitôt la bruyante gaieté des buveurs cessa ; consternés, ils entendirent encore le son si triste et si lent de la cloche. Arnold fut saisi d’une étrange frayeur, quoiqu’il ne pût s’en rendre bien compte, et la pensée de sa mère lui vint au cœur. Il prit son verre lentement et le but à la santé de tous ceux qu’il aimait.
Au onzième coup, on quitta la table pour la danse ; on courut à la salle de bal.
« À la santé de qui avez-vous bu la dernière fois ? » dit Gertrude à Arnold, en lui mettant la main sur le bras.
Arnold hésita avant de répondre. Peut-être Gertrude se moquerait-elle de lui s’il était sincère. Mais non : elle avait prié avec ferveur sur la tombe de sa mère, et il répondit à voix basse :
« J’ai bu à la santé de ma mère. »
Gertrude ne dit pas un mot et monta avec lui en silence, mais elle ne riait plus, et, avant de commencer une nouvelle danse, elle lui dit :
« Aimez-vous votre mère si tendrement ?
– Plus que ma vie.
– Et vous aime-t-elle ?
– Est-ce qu’une mère n’aime pas son enfant ?
– Et que ferait-elle, si elle ne vous voyait pas revenir ?
– Pauvre mère ! s’écria Arnold, son cœur se briserait.
– Le bal recommence, s’écria Gertrude ; venez, nous n’avons pas un instant à perdre. »
Et la danse, en effet, passionnait plus que jamais toute cette jeunesse. Le vin lui était monté à la tête ; elle riait, criait même, jusqu’à ce que le bruit fût si grand qu’il l’empêcha d’entendre la musique.
Arnold ne prenait aucun plaisir à ce tapage et Gertrude aussi, toute sérieuse, gardait le silence. Quant aux autres, ils semblaient s’amuser de plus en plus ; un moment même où la danse avait cessé, le juge alla droit à Arnold, lui donna une tape sur le dos et lui dit en riant :
« C’est bien, monsieur l’artiste, exercez vos jambes ; ce soir, nous aurons le temps de nous reposer.
Eh bien, petite fille, dit-il à Gertrude, pourquoi faites-vous une si longue figure ? Est-ce, dans un bal, une figure de circonstance ? Allons, en place, la musique vous appelle ; » et, tout joyeux en apparence, il traversa la foule des danseurs.
Arnold avait passé son bras autour de la taille de Gertrude pour la danse qui allait commencer, quand, tout à coup, elle se détourna, saisit le bras d’Arnold et lui dit doucement à l’oreille :
« Venez ! »
Arnold n’eut pas le temps de demander où, tant elle le pressait mystérieusement de sortir.
« Où allez-vous ? dirent à Gertrude deux jeunes filles de ses amies.
– Oh ! je vais revenir, » répondit-elle très vite ; et, bientôt sortie avec Arnold, elle respira l’air frais du soir.
« Où allez-vous, Gertrude ? dit Arnold.
– Venez, » dit-elle encore une fois. Et lui saisissant encore le bras, elle le ramena, en lui faisant traverser le bourg, à la maison de son père, où elle entra pour revenir bientôt avec un paquet.
« Qu’allez-vous faire ? lui dit Arnold étonné.
– Venez ! » fut toute sa réponse, et, suivant la grande rue du bourg, ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils se trouvassent en dehors des murs mêmes de Germelshausen.
Alors Gertrude, se tournant vers la gauche, monta sur une petite colline, d’où il était facile d’apercevoir les fenêtres éclairées de la taverne.
Elle se tint là immobile, tendit la main à Arnold et lui dit avec émotion :
« Saluez pour moi votre mère, et adieu !
– Gertrude ! s’écria Arnold très ému, perplexe ; allez-vous ainsi me congédier, et au milieu de la nuit ? Ai-je dit un mot pour vous offenser ?
– Non, Arnold, dit la jeune fille, l’appelant pour la première fois par son nom ; mais, parce que je vous aime, il faut que vous partiez !
– Mais je ne vous laisserai point retourner seule au bourg dans l’obscurité de la nuit. Vous ne savez pas combien vous m’êtes chère, combien, en de si courts instants, je vous ai donné mon cœur. Vous ne savez pas combien…
– Taisez-vous, n’en dites pas davantage, dit Gertrude, l’interrompant. Nous ne dirons pas adieu. Quand vous entendrez l’horloge sonner minuit, il ne s’en faut maintenant que de quelques minutes, revenez à la porte de la taverne, j’y serai.
– Et en attendant ?
– Restez ici. Promettez-moi de ne pas faire un pas à droite ou à gauche, que vous n’ayiez entendu sonner minuit !
– Je le promets. Mais, Gertrude… » s’écria-t-il d’un ton suppliant.
Elle hésita un instant, puis, tout à coup, elle lui tendit la main. Arnold y posa ses lèvres, comme sur celle d’une morte, et puis elle disparut. Arnold, sous cette dernière impression, resta immobile là où il lui avait promis de rester.
Il s’aperçut alors que le temps avait beaucoup changé depuis sa sortie du bal. Le vent sifflait à travers les arbres ; le ciel s’était couvert de nuages et quelques grosses gouttes de pluie annonçaient un orage prochain…
Tout à coup, un spectacle extraordinaire vint encore surprendre Arnold, qui n’avait pas quitté l’endroit où l’avait laissé Gertrude : c’était un retour de chasse, mais quel retour, à près de minuit, au milieu des torches qui sortaient du bois, portées par des piqueurs et jetant une vive lumière, qui éclairait le corps tout sanglant du cerf que le hardi baron venait de tuer en s’écriant : « Ma dernière chasse, cette année ! » Les aboiements des chiens étaient de plus en plus lugubres ; quand ils passèrent près d’Arnold, à la lueur des torches, on eût dit que les yeux de ces énormes chiens jetaient des flammes ; d’où sortait cette race de dogues qui firent un peu reculer Arnold, quoique chasseur, comme s’il y avait eu quelque chose de surnaturel et presque d’infernal dans cette chasse qui venait d’avoir lieu ? Pourquoi le Sire de Germelshausen, comme l’avait appelé Gertrude, le hardi baron, n’avait-il pas même paru à la fête du bourg où était le juge ? n’était-ce pas qu’il avait tenu avant tout, chasseur fanatique, à cette chasse extraordinaire ?… Cependant, les lumières de la taverne brillaient encore au milieu de la nuit sombre, et comme le vent soufflait de ce côté, il apportait à l’artiste le son des instruments ; mais bientôt l’horloge de la vieille église sonna minuit, et, en cet instant, la musique s’arrêta devant l’orage, qui éclata avec tant de violence sur la colline où se trouvait Arnold, qu’il dut se baisser pour ne pas être lui-même renversé par le vent.
Au dernier son de la cloche s’était mêlé le dernier son du cor ; les aboiements des chiens avaient cessé, les torches s’étaient éteintes ; chasseur et sa suite, cerf, trophée de la chasse, tout avait disparu en un instant !
Sous le coup d’émotions non moins subites qu’extraordinaires et profondes où il était plongé, Arnold se baissa, car il s’était aperçu qu’il y avait quelque chose à ses pieds, et il trouva près de lui, à terre, un paquet apporté par Gertrude.
C était son sac de voyage, son portefeuille, et dans sa surprise, il se redressa.
L’heure avait sonné, l’orage se calmait ; mais, nulle part dans le bourg, il n’apercevait plus une lumière, et une vapeur épaisse sortait de la terre.
« Le moment est venu, murmura doucement Arnold, en jetant son sac de voyage sur son épaule, et il faut que je revoie Gertrude une fois encore. Le bal a cessé, les danseurs rentrent chez eux, et si le juge ne veut pas me recevoir pour la nuit, je resterai à la taverne. D’ailleurs, je ne trouverai jamais mon chemin dans le bois, à l’heure qu’il est. »
Il descendit avec précaution de la petite colline où il était monté avec Gertrude, s’attendant à pouvoir suivre la route large et bien tracée qui menait au bourg ; mais il ne trouva que des buissons, pas même un sentier.
La terre était molle et humide. Avec ses bottes minces, il s’y enfonça jusqu’aux chevilles. Où il croyait trouver la route, il ne rencontra toujours que des buissons épais.
Il ne doutait pas, cependant, qu’il réussît, malgré l’obscurité, à découvrir le mur extérieur qui se trouvait à l’entrée du bourg ; mais il n’y parvint pas, malgré tous ses efforts. La terre devenait de plus en plus molle et marécageuse. Plus il avançait, plus les buissons lui barraient le chemin ; il était piqué par les épines, ses habits se déchiraient et ses mains saignaient.
Avait-on trop appuyé sur la droite ou sur la gauche, et manqué ainsi le chemin du bourg ? Il craignit de se perdre encore plus et il s’arrêta dans un endroit un peu sec, attendant que l’horloge de la vieille église sonnât une heure ; mais elle ne sonna plus ; pas un chien n’aboya, pas un son de voix humaine n’arriva jusqu’à lui.
Plein d’anxiété, mouillé jusqu’aux os, tremblant de froid, il parvint à retourner sur la colline où Gertrude l’avait laissé. Là il tenta encore deux fois de traverser les buissons, mais en vain. Mourant de fatigue, atteint aussi d’une vague terreur, il quitta enfin la sombre vallée et il passa la nuit à l’abri d’un arbre.
Et qu’il trouva longues ces tristes heures de la nuit ! À la fin, une faible lumière parut à l’Est ; les nuages s’étaient dissipés ; le ciel était clair et étoilé, les oiseaux qui s’éveillaient gazouillaient doucement dans le feuillage.
La lumière aussi grandissait à l’Est et devenait plus brillante. Arnold put apercevoir la cime des arbres, mais il chercha en vain la tour de la vieille église, le château du moyen-âge et les vieux toits du bourg ; il n’aperçut que des buissons d’aulnes et de saules, dans la solitude où il se trouvait.
Enfin, il arriva à la pierre où il avait esquissé le portrait de Gertrude. Cet endroit, il l’aurait reconnu entre mille. Il savait maintenant par quel chemin il était venu et où devait se trouver le bourg de Germelshausen ; il put suivre ainsi la vallée où, la veille, il était avec Gertrude.
Épuisé de fatigue, il s’étendit sous un arbre. Il tira de son portefeuille le portrait de Gertrude et contempla tristement les traits charmants de la jeune fille, qui avait fait sur son cœur une si vive impression.
Tout à coup, il entendit derrière lui un bruit dans le feuillage ; un chien aboya et, comme Arnold s’était levé aussitôt, il vit un vieux garde-forestier qui le regardait avec une certaine curiosité, surpris de voir un homme aussi bien mis qui semblait égaré dans cette solitude.
« Dieu merci ! s’écria Arnold, heureux de rencontrer un être humain, je vous trouve, monsieur le garde, car je crains de m’être égaré.
– Hum, dit le vieillard, en effet, si vous avez passé la nuit au milieu des buissons, à un mille à peine de Dillstedt !… Quelle mine vous avez !
– Comment dites-vous qu’on appelle le prochain village ?
– Dillstedt. Là, tout droit devant vous, vous n’avez qu’à monter sur cette petite élévation de terrain et vous l’apercevrez.
– Et à quelle distance est-il de Germelshausen ?
– Miséricorde ! s’écria le vieillard en jetant un regard effrayé autour de lui ; je connais bien ces bois, mais à quelle profondeur se trouve dans la terre le village enchanté, Dieu seul le sait, et d’ailleurs, cela ne nous regarde pas !
– Le village enchanté ! s’écria Arnold.
– Germelshausen ! sans doute, dit le garde. Il était là au milieu des marais, où l’on voit maintenant les vieux aulnes et les vieux saules, mais il a été englouti, personne ne sait comment ni pourquoi, et seulement la légende dit que, tous les cent ans, il reparaît pour un jour. Puisse aucun bon chrétien ne le jamais voir ! Mais la nuit que vous avez passée ne semble pas vous avoir réussi ! vous êtes blanc comme un linge. Prenez ma gourde et buvez… encore… à la bonne heure… voilà ce qu’il vous faut ! Maintenant, rendez-vous à la taverne, qui est là-bas, et mettez-vous dans un lit bien chaud.
– Dillstedt ?
– Oui, sans doute ; il n’y a pas de village plus près d’ici.
– Mais Germelshausen ?
– Fais-moi la grâce de ne plus me parler de cet endroit-là, surtout où nous sommes. Que les morts reposent en paix, surtout ceux qui n’ont pas de repos, et qui peuvent, tout d’un coup, apparaître au milieu de nous !
– Mais hier le bourg était encore là, debout, dit Arnold avec insistance ; j’y étais, j’y ai mangé, bu et dansé ! »
Le vieux garde regarda le jeune homme de la tête aux pieds, puis dit en souriant :
« Êtes-vous sûr qu’il n’avait pas quelque autre nom ? Vous me semblez être venu en droite ligne de Dillstedt ; il y avait là hier soir une danse, et la bière que l’on sert à la taverne est forte ; elle est montée à plus d’un cerveau !… »
Pour toute réponse, Arnold ouvrit son portefeuille et il en tira l’esquisse qu’il avait faite lorsqu’il était au cimetière.
« Connaissez-vous ce village ? dit-il.
– Non, répondit le garde ; il n’y a pas, dans tous les environs, une tour aussi basse que celle-ci.
– C’est Germelshausen, reprit Arnold, et les paysannes des environs se mettent-elles comme cette jeune fille, dont voici le portrait ?
– Hum, non. Qu’est-ce que c’est donc que cet enterrement bizarre ? »
Arnold ne répondit pas. Triste, bien triste, il remit le portrait de Gertrude dans son portefeuille.
« Vous ne pouvez manquer de trouver votre chemin en allant à Dillstedt, reprit le garde avec bonhomie, car il ne pouvait s’empêcher de croire que l’étranger n’avait pas toute sa tête. Si vous voulez, je vous guiderai, jusqu’à ce que vous vous trouviez en vue de l’endroit ; cela ne me dérangera pas beaucoup de mon chemin.
– Merci, dit Arnold, en refusant l’offre du garde. Je suis bien sûr de ne pas me tromper de route. Alors donc, ajouta-t-il, le bourg ne reparaît qu’une fois tous les cent ans ?
– C’est ce qu’on dit, répliqua le garde, mais qui peut assurer que ce soit vrai ? »
Arnold avait repris son sac de voyage.
« Que Dieu vous soit en aide, » dit-il au garde, et il lui tendit la main.
« Merci de tout cœur, répondit celui-ci ; où allez-vous maintenant ?
– À Dillstedt.
– À la bonne heure. De l’autre côté de la colline, vous trouverez la grande route. »
Arnold se retourna et suivit doucement cette route ; mais quand il arriva au point d’où il pouvait apercevoir toute la vallée, il s’arrêta et regarda en arrière.
« Adieu, Gertrude, » murmura-t-il à voix basse, et, quand il se remit en route, il avait les larmes aux yeux.
FIN
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 102, lundi 14 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
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☞ Dans notre dernière livraison, nous mettrons en ligne la traduction de F. Bernard (1923), parue sous le titre : « Le Village disparu, » suivie de quelques adaptations en langue étrangère.

Le besoin impérieux de se sustenter et la puissance du préjugé attaché à une carrière honorablement famée expliquent assez l’affluence de la cohue barbouilleuse aux exhibitions annuelles. Il est certes plus excusable de se procurer les objets nécessaires à la vie à l’aide d’un métier inutile et étranger à l’art, mais long et difficile à acquérir, qu’en usant des procédés franchement répréhensifs du politiqueur ou du financier.
Pas plus que ces derniers, d’ailleurs, le peintre assujetti aux goûts d’une clientèle et aux conventions d’une fausse éducation, ne participe à ce qu’il y a de généreux dans l’effort incessant des cerveaux vers l’inatteingible. Il demeure étranger à tous les sursauts de noble émotion, à toutes les sensations hautes de l’artiste véritable.
Cet esprit enivré de seules matérialités, laissons-le en proie au double vautour de la gloriole et de la cupidité ; il est le digne émule du littérateur en vieux qui, sous prétexte de tradition et de grand art, déshonore de ses imitations les purs chefs-d’œuvres du passé en accablant sous les épithètes d’iconoclastes et de barbares ceux qu’a subjugués quelqu’aspect inaperçu et saisissant de la vie et qui s’efforcent, comme Louis Legrand, d’en déduire l’inédite beauté.
Il possède à un degré puissant le don capital, la faculté essentiellement distinctive de l’artiste, le pouvoir d’être ému d’une façon intense et personnelle, et celui de rendre cette émotion largement communicative. Il a d’ailleurs à ses ordres une science profonde du dessin, de l’arrangement et de l’effet. Aussi bien que les virtuoses de l’antique et de l’écorché, il sait dompter les difficultés techniques de son art. Mais il ne tient ce savoir que de lui-même, car il a su se passer des écoles.
Arrivé de bonne heure à Paris, dans ce Montmartre où surabondent les idées jeunes et où l’ardeur de vivre est si passionnée, il se jeta bravement dans la mêlée.
Il débuta d’abord au Courrier par des illustrations quelquefois incorrectes et inégales, mais toujours débordantes d’une verve neuve. On y sentait un admirateur de Rops et de Degas, mais un artiste curieux de l’extraordinaire et profondément original. Depuis, Louis Legrand, dont le talent s’était affiné et élargi, publia sur les danseuses des albums qui le révélèrent définitivement. Ses dernières eaux-fortes et ses pastels pourraient être comparés, pour la grâce pure et la sobre délicatesse du style, à certains chefs-d’œuvre des Primitifs. Pourtant, il demeure toujours fidèle à la Modernité.
Le sens de la Modernité ! voilà la qualité maîtresse du talent de Louis Legrand. Toujours sa pénétrante observation dégage des choses coutumières le charme d’une grâce inconnue. Poursuiveur infatigable, il épie et surprend partout le frisson essentiel, dans la rue, sous la herse fulgurante des théâtres, dans les alcôves et dans les salons, jusque dans ses insomnies de cérébral inquiet d’inédit. Et cette vie si multiplement interprétée par lui, c’est une vie spéciale, la vie hâtive et paroxyste de ceux qui sont dévorés de passions impérieuses. Il est le peintre de tous les errants, de tous les irréguliers, de tous les êtres au cœur débile d’énergie et fort de seules concupiscences, vaisseaux désemparés que l’océan parisien roule dans son flot et finit par broyer. Les danseuses, les artistes, les viveurs et les hasardeux de tout genre ont posé devant lui. D’ailleurs, sa verve amère aux puissances est bonne et indulgente aux pauvres ; elle accueille d’une philosophie légère la prospérité fragile des belles filles et leur beauté.
Pitoyable, il a exprimé l’incertain des destinées d’aventure qu’embellissent des voluptés et des triomphes passagers. Dans cet ordre d’idées, un détail minime lui suffit pour des représentations d’un sentiment inoubliable, le luisant d’un bec de gaz sur le chignon fripé d’une petite passante, la jambe impubère d’une gamine parmi le nuage immaculé des dessous, le banc municipal couvert de neige et perdu dans les solitudes extérieures où la pierreuse relève son bas crotté pour faire l’aumône, et jusqu’aux fantaisies baroquement mystiques qu’il crayonna pour des bals costumés.
Je voudrais donner quelqu’idée du type féminin qu’affectionne Louis Legrand. Il est hanté d’une Parisienne plutôt montmartoise, mince et futée, câline et pâlotte. C’est une beauté un peu maladive dont les grands gris doux et les blancs éclatants de certaines lithographies expriment bien la nervosité fragile. Au moral insouciante comme un oiseau et de cœur généreux comme une faubourienne. Pourtant, dans la toilette et dans l’allure, tout est impeccable. On voit que le peintre est passé maître en fait d’élégance féminine. Il connaît le secret des jupes seyantes et des manteaux qui font les épaules harmonieuses, et l’artifice des chevelures en apparence négligemment tordues. Comme il a voulu connaître la femme dans la totale splendeur de sa forme, il a longuement étudié les danseuses, celle du théâtre et celle des bals. Il sait tout de leurs fatigantes études, de leurs amours, de leurs chagrins et même de leur cabinet de toilette.
Louis Legrand a exprimé sur nos contemporaines des choses définitives. Il ferait comprendre les Parisiennes aux plus misogynes des hommes. Il a magnifiquement fait ressortir le pouvoir dominateur de la chair dont l’artifice ineffable des toilettes double l’attirance. La précision de son dessin accentue les courbes harmonieuses du corps féminin, cependant que le contraste hardi des blancs et des noirs arrive à faire vibrer l’épiderme tout entier avec ses luisants satinés, ses moiteurs que nacre le réseau des veinules, et ses muscles détendus dans la torpeur du repos ou raidis en des raccourcis inattendus.
Voyez ses danseuses ; depuis la gamine maigriotte et souffreteuse dont on distend le petit squelette encore tendre pour la ployer aux beaux mouvements, jusqu’à la fille bien en chair ennuagée de dentelles et de soie, qui, sous la crudité des illuminations, affole de son parfum et de ses gestes la luxure attroupée des mâles, il a dit l’inconscience de la femme moderne, toute la splendeur et tout le charme douloureux de son existence puérile et vaine.
Mais quel revirement ! Voici qu’avec le Cap de la Chèvre, le peintre des corruptions montmartroises, se révèle un poète rustique épris de la mer et des sites bretons et de l’âme fruste et massive des hommes de la glèbe. On a comme l’impression d’un bain revivifiant « parmi l’écume en fleur de la mer printanière, » après quelque fumeuse discussion entre bohèmes, noctambulée au hasard des endroits louches de la Butte.
Et voici que cette tendance s’accentue. En ses trois dernières et magistrales eaux-fortes, Louis Legrand s’est moralement transfiguré. Son talent plus mûr et plus sûr, et de plus en plus simpliste, a délaissé les visions de l’existence fiévreuse et la recherche douloureuse du plaisir. Il semble qu’il ait pénétré du même coup l’équilibre de la vie et l’harmonie des corps. Les raccourcis pittoresques et les brillants tours de force ont fait place à la sereine immobilité. Les filles dont la luxure se décore de pierreries et de chatoyants oripeaux se sont évanouies et c’est une famille d’indigents qu’il évoque, rayonnante d’une chasteté biblique.
Ailleurs (la Divine Parole), c’est un groupe de disciples écoutant aux pieds de Jésus, en des poses familières, le merveilleux enseignement. Dans cette eau-forte, comme dans la précédente et dans la Mater inviolata qui complète la série, il n’y a nul essai de restitution archéologique ; les costumes, comme le décor et l’inspiration, sont purement modernes dans leur simple et saisissante humanité. Le calme et l’émotion sincère de ces figures sont indescriptibles.
Essayerai-je de les caractériser davantage ? On les a comparés pour la sobriété délicieuse aux figures des Primitifs, mais elles ont quelque chose de plus moderne, de plus aigu. Toute appréciation d’ailleurs et toute analyse seraient ici négatives et la magie d’une réelle œuvre d’art ne se peut ni décrire ni transposer.
Je me suis seulement donné ici la joie de dire un peu du bien que je pense de Louis Legrand, et ce m’est une assez grande satisfaction. Encore, dans cet entretien à bâtons rompus sur l’œuvre d’un des plus chers collaborateurs de l’Épreuve, ai-je oublié de parler de l’homme, si franc et si simple camarade, malgré l’arrogance de sa tête de Christ très brun surmontant un torse bien musclé.
Il eût, l’autre siècle, commandé quelque compagnie et cherché, la plume au vent, l’épée en verrouil, parmi les hasards des guerres aventurières, la beauté et la vérité qu’il suscite avec tant de crâne éloquence de nos laideurs et de nos tristesses modernes. Fait-il pas mieux que de s’abêtir dans le train-train des petites mesquineries de l’égoïsme bourgeois ou de briguer un fauteuil à l’Institut ? (1)
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(1) À ceux qui ne connaissent qu’imparfaitement LOUIS LEGRAND, nous recommandons une visite au sympathique éditeur d’art PELLET (9, quai Voltaire, au fond de la cour). C’est lui le détenteur de l’œuvre complet de LOUIS LEGRAND, Les Petites de la Danse [sic, pour Les Petites du Ballet], Le Cap de la Chèvre, Le Fils du Charpentier, La Divine Parole, Mater Inviolata, etc., et la collection des dessins séparés dont un superbe portrait de l’auteur par lui-même.
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(Gustave Le Rouge, in L’Épreuve, journal-album d’art mensuel, n° 2, janvier 1895)
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DANSEUSES ET BALLERINES
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AU CAP DE LA CHÈVRE
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LE FILS DU CHARPENTIER
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LA DIVINE PAROLE
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MATER INVIOLATA
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QUELQUES PASTELS
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QUELQUES AUTRES GRAVURES
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Le démon des origines se rendit dans les hauts lieux où la présence ne se distingue plus de l’absence.
Or il y vit le Valet de Chambre et lui dit – c’était un de ces anges aux joues bleues,
Habitué aux sacrés corridors – or il lui dit :
Je veux le voir.
Et l’autre lui tendit la main, empocha un billet de valeur
Par la banque estampillé. Et le valet dit : Regardez et voyez.
Et il vit le Seigneur.
Comme il a vieilli, songeait l’esprit, et les rides qu’il voyait
Étaient comme les vagues de la mer, comme les sillons des blés.
Car c’était un grand Directeur, c’était le Seigneur,
Pris dans le réseau de l’Administration,
Nourri de la sueur des êtres.
Auparavant ils ne suaient pas et sous leurs aisselles
Fleurissait l’innocence et nichait
La douceur des colombes,
Mais tout s’était gâté et les poils qu’on a sous les bras
Sont ton parterre, ô néant,
Ô souvenir du néant !
Or l’Être dit : Salut, frère !
Et le Seigneur dit : Salut, frère !
Et ils se regardèrent en silence comme s’ils avaient été
La présence et l’absence.
★
Ils s’aimaient et se connaissaient, le Bien et le Mal,
Depuis que l’unité s’était ouverte en deux,
Comme une mère grosse de deux jumeaux,
Comme une lune aux deux faux
De ténèbre et de lumière.
Elle jouait, la lune au ciel,
Avec son cours et son décours,
Et ses amours.
Jouons, dit Satan, et le compère dit : Jouons,
Et les cartes volèrent comme des feuilles folles,
Tombèrent comme des étoiles mortes.
Mais le diable dit : Vous trichez, père !
Et de la manche du Seigneur il tira une dame de cœur,
Tandis que sur les tendres vapeurs d’une nue
Toute en girandole et en volute
Déjà reposait le cœur d’une dame,
La Dame qui depuis toujours
Avant le toujours
Se trouvait dans le cœur
Du Seigneur.
Il est vrai, dit le Père, je suis le père de la faute,
Mais il fallait tricher, bel ange noir, il fallait déposer pour les yeux du visage
La vérité qu’il fallait voir,
Ô démon, cher ami, mon frère, on a tant besoin maintenant du sourire clair
Aux innocentes lèvres,
À la langue de rêve.
Voilà pourquoi j’ai dans ma manche
Mes amours,
Toujours,
La vérité.
Ils étaient heureux, et riaient,
Comme des enfants heureux ils riaient,
Satan et le bon Dieu.
★
Ils étaient deux compères,
Ils avaient sucé la même tétine,
Au sein des origines.
Ils avaient joué à la marelle,
Sauté par-dessus les plans de l’univers.
Un jour ils avaient songé aux sérieuses merveilles,
Qu’on soit Dieu ou diable, il faut bien s’établir,
Ils avaient fait la nuit et le jour,
La haine et l’amour,
Construire et détruire,
Et dans la première aurore
Avait chanté un merle noir,
Et au prochain soir
Il était mort.
C’étaient deux frères,
Deux vrais compères,
Un sérieux notaire
Et son premier clerc,
Amen.
★
J’ai fait l’homme, dit Dieu.
Moi aussi, dit Satan.
Ils regardaient la terre,
Toute rouge dans une nappe de sang.
J’ai fait la justice, dit le Seigneur.
Moi aussi, dit Satan.
Des vastes plaines montait une immense odeur,
Les vers grouillaient sur un monde pourrissant.
J’ai fait la liberté, dit Dieu.
Moi aussi, dit Satan.
Ils se turent parce qu’à travers de tristes vapeurs
Une femme rousse et pâle, grande et nue,
D’un doigt carminé par le soleil couchant
Dressait et redressait la liste des morts.
Cependant j’ai fait l’amour, dit le Seigneur.
Moi aussi, dit Satan.
Et quelque part, à l’ombre d’un mur,
Dans une triste encoignure,
Deux enfants s’embrassaient, deux enfants
Aux larmes amoureuses et douces.
Ils s’aiment, dit le Seigneur.
Mais ils sont morts, dit Satan.
Autour d’eux déjà tournaient les mouches.
Ô bel amour, ô rubis, doux cœur,
Ô doigts enchaînés, haleines mêlées,
Espoir de rose, tremblant amour,
Jour de la nuit et nuit du jour,
Qu’ont-ils fait de toi, lumière,
Fleur douce-amère ?
Que veux-tu ? demanda le Seigneur.
Jouer au bon Dieu, dit Satan.
Amen ! dit le Seigneur.
Ils étaient amis, c’étaient deux compères,
Ils avaient fait le ciel et la terre.
★
Or Dieu tomba dans une grande mélancolie,
Il était comme cet homme aux mains durcies par les rênes
Et qui, soudain penché sur une source,
Découvre un visage inconnu,
Lui seul ne le connaissait pas.
Soleil, ô soleil, ô monde, océans, pays sanglants,
Est-ce vous, est-ce moi, ô ma famille, qu’avez-vous fait de moi ?
Un ange alors se tint entre deux abîmes
Et le son d’un cor tomba parmi les échos.
C’était un soir de larmes, d’étonnements et de vertiges,
Où la conscience fait un tour sur elle-même,
Comme une vieille marmotte endormie.
Et le Seigneur voyait les royautés, les autorités, les éminences,
Il voyait les grouillements, les besoins, les luxures,
Les bonheurs, les blessures, les agonies.
Il voyait les limites, les murailles, les fermetures,
Il voyait l’impossible, l’inutile, la fin,
Et tout ce sacré bazar en faillite,
La papale banqueroute et la place de tout où l’on ne met jamais rien,
Ce damné néant.
Voilà comment tout ce qu’il avait voulu s’était caillé
Comme du lait par un temps d’orage.
Rien n’était plus que du lait tourné,
Du vrai caillé.
Et voilà pourquoi il était triste, car, pensait-il, il n’avait pas voulu cela.
Depuis si longtemps qu’il n’avait plus rien regardé,
La nausée lui creusait les flancs de grandes marées.
Dieu allait vomir, il allait vomir,
Dieu même.
★
Alors le Seigneur s’en alla dans un de ces lieux du ciel
Où les étoiles servent à boire
Parmi de profonds tourbillons,
Mais la salle était déserte, on n’y venait plus depuis longtemps
Et Dieu se sentit seul comme un voyageur dans une gare,
Dans l’odeur des départs vains et de l’absence,
Tandis que des soleils obscurs et des comètes mortes
Sifflaient sur les voies de nulle part.
Or Satan fut saisi d’un orgueil triste et partit en boitant.
Il allait, Lucifer, né dans la lumière,
Ver luisant des jardins de la nuit,
Il allait et se prit les pieds dans les toiles
Que tendent les araignées du destin
À travers les figures des étoiles.
Il était comme un homme qui revient d’Amérique
Et qui pour la première fois voit de loin l’Amérique.
Ô grandes avenues de l’amour,
Perdues,
Lumières d’un œil sans paupières
Où l’esprit couve sans attente
L’œuf conçu sans faute
De la lumière.
Il était triste, il avait soif,
C’est le bagage de tout diable.
Il chantait : « Ce n’est pas le ciel à boire,
La mer à boire, la terre à boire !
Quelle eau jamais abolira la soif ?
Je ne suis qu’un diable,
Un bon petit diable,
Un grand mauvais diable,
Un pauvre vieux diable,
Un diable qu’on tire
Par sa grande queue,
Un diable boiteux,
Pelé et lépreux,
Pouilleux et honteux,
Un diable bossu,
Un diable cornu,
Je ne suis qu’un diable,
Mais le seul vrai diable,
Le grand maître diable ! »
Il était fier parce que Dieu l’avait reçu comme un frère,
Et triste parce que le Seigneur était prêt à rendre son âme amère.
Il n’aimait point que la faillite fût dans la famille.
Un pauvre diable,
Un maître diable !
Ainsi chantait Satan, et son chagrin s’évapora enfin.
Je vais jouer au bon Dieu, dit-il en crachant sur l’asphalte,
Et son poil devint une prairie au printemps.
Son regard se couvrit de fleurs et de rosée,
Il se sentait tout semblable au Lucifer de la première heure,
Le seul à porter le flambeau de lumière.
Alors il eut conscience de lui-même et dit : Amen !
★
Vaste était la terre et sans vie,
Vaste l’océan aux boucles blanches,
La plaine était morte, mortes les villes.
Une grande besogne était achevée,
Et des fossoyeurs il ne restait que l’haleine
Errant dans le creux des campagnes,
Accrochée aux branches d’automne.
Dans la grande baignoire de ses mers,
La terre au crépuscule avait ouvert ses veines,
Et le soleil égouttait ses doigts
Dans la solitude.
Berger, ô berger, qu’es-tu sans moutons
Sous la grande pèlerine de tes besoins ?
Démon, que suis-je, démon,
Avec toutes ces bouches closes
Sur les paroles mortes
Et les cœurs en cendres ?
Corbeau, dit Satan, quelle est cette odeur ?
Croah, – dit l’oiseau, c’est l’odeur du trop tard. –
Et le pauvre diable, le bon diable soupira :
Dieu et moi pourtant, nous avions fait le temps.
Jamais, dit le corbeau, je n’ai mangé de corbeau.
Jamais le serpent n’a mangé de serpent,
Ni la rose n’a mangé de rose.
Quoi, dit Satan, ne me restera-t-il pas la moindre syllabe,
Une simple virgule, un signe,
Un petit codicille.
Sont-ils tous morts intestats ?
Mon Dieu, dit le corbeau, ils ont tous mangé,
Ils se sont mangé les cheveux et les dents,
La peau et les os, la rate et le cœur et les tourments.
L’homme fait de l’homme sa nourriture,
De sa sueur, de sa gloire, de son malheur,
De ses larmes, de sa honte, de sa pourriture.
Et l’homme a fini de manger l’homme,
Il a mangé ses propres cendres,
Comme jadis il a mangé la pomme,
Croah !
★
Démon, ô poète aux regards bleus,
Pleurant démon sans poème,
Ô clandestin,
Pour qui la brise, le givre,
Les figures de l’être ?
Seras-tu sans être,
Pour qui l’amour,
Ô toi, faute,
S’il n’est plus que cendre
De faute ?
J’ai voulu jouer au bon Dieu, dit le démon.
Trop tard, dit la voix du corbeau
Demeurée parmi les feuilles mortes.
Trop tard ! disait la fiente tombée
Sur l’épaule du frère jumeau
Du dieu malade à l’hôpital.
Mais qui ne sait ce que contient le point de l’origine,
Qui ne sait ce qu’on écrit avec de l’eau sur la mer,
Avec le charbon sur le tableau noir,
Et toi, silence à remplir, salut,
Ô mon sang sur le soleil,
Ô graine de cervelle !
Alors comme le noir hiver avait mis du rouge aux lèvres de son sourire,
Comme le diable s’ennuyait de ne plus voir un homme chercher le bonheur,
Une femme caresser l’amour,
Un petit enfant jouer au militaire,
Tandis qu’un éphémère naissait, dansait, mourait,
L’ami des hommes se sentit une chaleur au ventre,
Il avait le diable au corps.
Il s’assit sur une pierre,
Fit l’amour avec la terre,
Et dans l’aurore renaissante
Sur le sable mou des pourritures,
Consolable veuf,
Il fit un œuf.
Une grive chantait dans les airs :
Je ne dis
Ce que sais,
Je ne sais
Ce que dis.
Je sais je dis, je sais je dis, je sais je dis…
Le créateur couve son œuvre du regard,
Mêle les nombres et la température,
La lumière et les figures,
Inscrit le doit et l’avoir.
Un bon patron, tendre pour les prolétaires,
Le diable avait bien fait son affaire, c’était un bon patron.
Moi aussi, dit-il, j’ai créé la vie.
Il était seul, n’avait plus de partenaire,
Plus de belote ni de poker,
Il jouait à la poésie.
★
Dans l’œuf ils étaient deux,
Un joli œuf de Pâques,
Qui chantaient, s’enchantaient,
Ô prison du miracle !
Ils étaient deux et un,
Heureux et bienheureux,
Foyer jamais éteint.
Ils étaient un et deux.
Les dents entre les dents,
Les doigts entre les doigts,
Ils étaient deux enfants,
Une reine et un roi.
Dans un œuf d’oiseau-lyre,
C’est l’alcôve des lèvres,
Le paradis délire,
Des jours, des nuits sans trêve.
Alors le diable, le bon patron soûl de musique,
Ouvrit l’œuf comme on ouvre
Un œuf à la coque.
Ils étaient deux, ils étaient las, ils étaient mêlés et tendres,
Et ne savaient même plus d’entre leurs soupirs
Délier le nœud de leurs membres.
Enfants ! dit Satan, voici la Hongrie, le Texas,
La Patagonie,
La lune et Mira Ceti
Et tutti quanti.
Elle souriait aux fleurs, aux libellules,
Et s’étirait avec lassitude.
Il pensait aux belles casernes qu’on pourrait faire
Avec toutes les pierres.
Et maintenant, dit la belle des amours,
Il faut manger, chéri,
Au moins deux fois par jour.
Voilà, dit Satan, l’ordre des choses est rétabli,
Le soleil peut se lever sur la terre,
C’était déjà un bon patron,
Prêt au bonheur des prolétaires.
Comme Dieu, il avait fait la société
Où régnait la liberté
Et l’amour,
Où il fallait manger
Deux fois par jour.
–––––
(G. Ribemont-Dessaignes, in L’Arche, revue mensuelle, n° 16, juin 1946. David de Necker, « Le Mendiant infernal, » c. 1559. À notre connaissance, ce poème n’a jamais été repris en volume)
Cette étrange aventure eut lieu une veille de Noël – oui, ma foi, une veille de Noël toute pareille à celle-ci. Je m’étais terré dans mon vieux château hollandais, sombrement gothique au milieu d’une campagne plate et blanche.
Le froid était si rigoureux que la douve au bas de mes fenêtres était toute gelée et que les cygnes glissaient maladroitement sur la glace, avec des élégances pataudes. Je ne me serais jamais résolu à croire qu’un cygne pût être disgracieux à ce point. Quand on songe que des poètes ont loué ces grands oiseaux qui, une fois hors de leur élément natal, se meuvent avec tant de gaucherie niaise !
Ainsi méditais-je, pessimiste en ma solitude. Je m’enfonçais avec complaisance dans les grises songeries qu’inspire un château hollandais, perdu au fond d’une campagne où seuls s’agitent encore quelques moulins à vent.
La veille de Noël !… Eh bien oui, un Noël de plus ; il n’y avait là rien qui puisse étonner. Et puis, je suis un homme sérieux, moi. Je ne me soucie point de ces traditions enfantines, donner et recevoir des cadeaux. Cela n’est plus de mon âge. Et, comme il y a des années que je n’ai rien donné à personne, je ne reçois rien en retour. Le monde est ainsi fait.
Mais, me direz-vous, pourquoi passais-je la Noël seul en mon château hollandais, aussi attristant que vénérable ? Par amour de la solitude ? Mettons plutôt par haine de la présence d’autrui.
Vous me direz encore, très probablement, que je ne suis pas sans posséder des parents, proches ou éloignés. Oui, oui, j’ai un frère avec lequel je suis brouillé depuis des années, parce qu’il me ressemble trop. Or, mes propres défauts sont justement ceux qui, tout en ne me choquant que très peu en ma propre personne, me sont les plus désagréables chez autrui. Or, mon frère Wiltem est rapace, querelleur, soupçonneux et sournois. Dix années se sont écoulées depuis le jour où nous nous sommes adressé mutuellement de si amères vérités que nous avons mis l’irréparable entre nous. Il y avait longtemps que nous nous jugions odieux l’un l’autre, mais jamais nous n’avions osé nous l’avouer avec autant d’âpre ingénuité. Voilà pour mon frère Wiltem.
Et puis, il y a ma sœur Josina. C’est, d’ailleurs, une excellente personne, bâtie sur le modèle d’une tour ornée de deux énormes tourelles. Elle est carrée, comme… comme une vraie Hollandaise. Elle n’est vraiment pas irritante, puisque elle dort tout le temps, d’un bon et placide sommeil animal. On la voit toujours escortée d’une marmaille qu’elle adore.
Mais moi, qui, à l’instar de presque tous les gens de lettres, suis nerveux jusqu’à la neurasthénie, je souffre abominablement de l’indiscrète présence de tous ces enfants, fussent-ils dix fois mes neveux, eussent-ils même été mes propres rejetons.
C’est ainsi que je me suis détourné des humains et que je me suis réfugié dans la solitude. Comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, je suis un vieux célibataire, c’est-à-dire quelque peu misanthrope. Et, dédaigneusement, je vis au fond de cette bicoque, où nul ne viendra me déranger.
Au moins, pensais-je donc en moi-même, je passerai un Noël paisible. Je ne verrai point de sapin ridiculement chargé de bougies dont la cire dégoutte en larmes chaudes sur le tapis, de misérables étoiles de papier doré et de petits paquets dont le contenu est invariablement une déception pour le destinataire.
Aux garçonnets qui ont pour toute lecture une saine et louable horreur, l’on donne des volumes insolemment reliés. Et aux fillettes qui n’aiment que leurs poupées et qui ignorent le moindre frisson de coquetterie, l’on fait présent de belles broches fort inutiles. D’ailleurs, on ne leur permettra de se parer de leurs bijoux que trois ou quatre fois par an, sous le fallacieux prétexte qu’elles pourraient perdre ou endommager ces trésors. Ah ! oui, les cadeaux de Noël ! À ces bambins, pour lesquels je n’ai aucune sympathie, mais qui sont à plaindre, on distribuera parcimonieusement quelques bonbons, qui leur en feront désirer d’autres. Ou bien on les gavera de friandises jusqu’à ce que de bienfaisantes nausées délivrent enfin leur estomac trois fois infortuné de ce poids anormal qu’ils supportent avec peine. Que le Seigneur me protège et me sauve des soirées de Noël en famille !
Je monologuais de la sorte dans l’ancienne salle d’armes transformée en cabinet de travail, tout en m’appliquant de plus belle à mon volume : « De l’Influence des Fossiles sur la Vie Contemporaine. » Le feu brûlait modérément ; l’antique horloge assourdissait son familier tic-tac. Dans un vase, des fleurs sombres embaumaient sans exagération. Les flammes faisaient luire les armures et jetaient des ombres inquiétantes sur les heaumes, qui semblaient abriter de mystérieux visages.
Ma plume noircissait, fiévreuse, les feuillets. Jamais la verve n’avait éclaté aussi spontanément. J’écrivais avec un enthousiasme charmé, avec une facilité légère. Et j’avais en moi le légitime orgueil de sentir éclore noblement l’œuvre magnanime.
Certes, les jeunes gens écervelés, les vains amoureux et les frivoles poètes ne s’intéresseraient que médiocrement à mon volume, tout de science et de pensée. Mes pages, où rayonnait pourtant une philosophie sereine, pourraient leur paraître sèches et même arides. Mais les curieux des études abstraites admireraient à l’unanimité cette œuvre marmoréenne. J’en étais certain à l’avance. Une réconfortante fierté tiédissait dans mes veines. Il est bon de se sentir un homme supérieur et de se dresser en sa force consciente au-dessus du troupeau humain.
J’écrivais. Dans le silence, le bois crépitait et les cendres tombaient avec une douceur grise.
Soudain, la vieille cloche à l’entrée s’ébranla. Ce fut, dans tout le château, un retentissement solennel et quelque peu lugubre. Je m’arrêtai, la plume suspendue et les sourcils froncés.
« Quel importun ?… » m’indignai-je en moi-même.
Puis un étonnement me vint.
Qui donc s’était aventuré jusqu’à ce château éloigné, perdu dans une campagne déserte que ne sillonnait aucune ligne de chemin de fer ?
La chose était bizarre.
J’attendis, inquiet à demi. Enfin, mon vieux domestique Kobus parut. Son visage sans expression était plus impassible encore qu’à l’ordinaire. J’avais pris à mon service ce brave Hollandais, malgré sa stupidité inguérissable, parce que je craindrais les indiscrétions et la curiosité d’un subalterne intelligent. La stupidité du moins ne raisonne pas. Elle écoute, sans répondre, et si elle obéit mal, c’est du moins avec un profond respect.
« Qu’y a-t-il ? » questionnai-je, non sans un peu d’âpreté. Et je jetai un regard plein de regret sur mes feuillets si glorieusement noircis.
« Je ne sais pas, mynheer.
– Triple brute ! » grommelai-je entre mes dents serrées. Mais Kobus, qui peut-être n’entendit pas et certainement ne comprit point, demeura immobile et calme.
« Me direz-vous, Kobus, quelle est la personne qui vient de sonner à l’instant ?
– Je ne sais pas, mynheer. »
D’un geste brusque, je me levai, prêt à bondir sur l’imbécile. Mais il laissa tomber ces paroles d’explication, lentes comme un convoi funèbre :
« C’est un monsieur très vieux.
– Un monsieur très vieux ! » dis-je, extrêmement surpris.
Je cherchai parmi mes relations un homme d’âge vénérable. Je ne suis plus de la première jeunesse, il est vrai, mais certes, je m’estime encore fort loin d’être vieux. Et mes anciens amis sont tous mes contemporains.
J’interrogeai de nouveau Kobus, figé dans sa niaiserie morne.
« Un étranger, peut-être ?
– Ja, mynheer.
– Et il veut me parler ?
– Ja, mynheer.
– Mettez-le donc à la porte immédiatement. »
La figure bonasse de Kobus exprima une détresse incommensurable.
« C’est qu’il ne veut point s’en aller, mynheer. Il insiste pour obtenir quelques minutes d’entretien de mynheer.
– Il insiste ! grognai-je. Il ne veut pas s’en aller ?
– Nee, mynheer. Il est assis sur un escabeau dans l’antichambre et il refuse de bouger. »
Une perplexité me gagnait. Fallait-il laisser entrer l’inconnu ? Mais je n’avais plus le choix. Et d’ailleurs, à ma juste colère se mêlait une curiosité fort compréhensible.
« Allez, dis-je à Kobus. Et, puisqu’il est impossible d’agir d’autre sorte, introduisez cet étranger. »
Et je plaisantai agréablement :
« C’est peut-être le père Noël lui-même qui vient me rendre visite. »
Nul sourire n’éclaira le lourd visage de Kobus. Cet homme est, véritablement, d’une imbécillité sans limites et qui ne laisse aucun espoir.
« Allez, » ordonnai-je.
Avec méthode, je rangeai mes papiers et je pris, en attendant mon visiteur, une attitude à la fois digne et méditative.
Le pas pesant de Kobus fit trembler les marches, suivi d’autres pas très légers.
« Voici le père Noël ! » répétai-je avec un demi-sourire.
Kobus entra seul.
J’entendis derrière la porte une toux hésitante, – une pauvre toux qui semblait demander pardon. Le visiteur inconnu ne se décidait point à franchir mon seuil.
« Entrez, » dis-je d’une voix un peu rude.
Un petit vieillard ratatiné entra en se glissant, en se faufilant, avec un embarras un peu pénible. Kobus sortit, nous laissant en tête-à-tête.

Ce pauvre petit vieillard était si abattu, si courbé, qu’on l’eût cru âgé de plusieurs siècles. Ses rares cheveux gris ne voilaient point le rose enfantin de son crâne. Des rides bienveillantes se creusaient sur son front, et son timide sourire était empreint d’une grande douceur. Ses yeux gris paraissaient embrumés, effacés, presque, par les larmes. Ils luisaient faiblement à travers les lunettes cerclées d’or. Tout en lui était discret, humble, presque implorant. Son visage avait la simplicité ingénue de celui des curés de village.
« Pardon, pardon, fit-il dès l’entrée. Je vous demande mille fois pardon de vous importuner à cette heure… Vous allez trouver ma démarche bien osée… Veuillez agréer mes excuses les plus sincères… Croyez bien que je suis confus de ma hardiesse… Absolument confus… Vous me voyez navré, monsieur… Encore une fois, pardon… »
Et ce mot “pardon” revenait sur ses lèvres comme un refrain suppliant.
Je fus touché par tant d’humilité. L’intrus se faisait pardonner, par ses façons aimables, l’incorrection de sa visite nocturne.
« Asseyez-vous, monsieur, murmurai-je, et veuillez vous réchauffer un peu avant de m’expliquer le but de votre démarche.
– Vous êtes trop bon, monsieur, toussota mon hôte. On est, en effet, gelé jusqu’aux mœlles par ces soirs d’hiver… Merci infiniment… »
Il tendit à la flamme ses tristes mains, qui tremblaient de froid, de vieillesse et, peut-être aussi, de crainte.
« Pourtant, observai-je, la température est normale au-dehors, depuis le grand dégel. Il n’y a plus de givre. La terre est molle. J’ai allumé le feu par caprice plutôt que par besoin de chaleur, pour le plaisir de voir les flammes dansantes.
– C’est que je viens d’un pays où il fait très chaud, dit mon interlocuteur.
– Ah ! vraiment ? laissai-je tomber par politesse.
– Oui, monsieur. »
Très gêné, il se blottissait dans son fauteuil.
« Je vous dérange, » reprit-il.
L’attitude et les gestes effacés de mon hôte n’étaient point sans m’agacer un peu. J’étais en pleine joie, en pleine fougue de travail lorsqu’il était entré. Véritablement inspiré, je terminais avec éloquence le cent-deuxième chapitre de l’« Influence des Fossiles. » Et voici que cette intrusion – si humble, si implorante qu’elle fût, cette intrusion n’en était pas moins une intrusion – venait éparpiller mes idées, mes belles idées toutes palpitantes. Le contretemps était fâcheux au possible.
« Pourrais-je savoir, monsieur, ce qui me vaut l’honneur de votre présence chez moi ?… hasardai-je. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître… »
Le petit vieillard parut faire un grand effort sur lui-même. Il ressemblait à un homme qui se préparerait à faire un aveu difficile.
« Mon nom ne vous est certainement pas inconnu…
– Et c’est, monsieur ?…
– Eh bien… »
Le pauvre vieil homme s’effaçait davantage, semblait se rapetisser encore…
« Je vous demande pardon d’avance, pour la surprise peut-être désagréable que je vais vous causer. C’est que… excusez-moi… Je suis le Diable.
– Vous ! m’exclamai-je. Vous ! assurément, vous me trompez ou vous vous abusez de façon singulière…
– Mais non, monsieur ; je suis bien le Diable lui-même. »
Il y eut une pause prolongée.
« Je comprends votre étonnement, dit le vieillard timide. Vous vous faisiez de moi une image plus fringante. Vous m’évoquiez l’allure provocante et goguenarde, la plume de coq sur l’oreille. Vous me voyiez vêtu crânement de noir et de rouge. Renoncez à cette erreur. Je ne suis point, je n’ai jamais été un cavalier hardi. Même dans ma jeunesse, je fus toujours d’humeur paisible et de gestes modérés. »
Je dissimulai de mon mieux ma stupéfaction.
« Je fais bien piteuse figure, n’est-ce point ? lorsque vous me comparez, moi, si terne, si neutre et si cassé, au terrible et somptueux personnage que vos imaginations grandioses ont créé de toutes pièces… Oui, oui, je suis un Diable médiocre, j’en conviens. C’est que je vaux beaucoup mieux que ma légende. »
Malgré ma déception profonde, je commençais à m’intéresser à mon bizarre compagnon.
« Vous avez toutes les apparences du plus vertueux bourgeois, continuai-je. Mais chacun sait que les apparences sont trompeuses…
– Pas en ce qui me concerne, monsieur. Oh ! je n’ignore pas que, depuis des temps immémoriaux, on a déversé sur moi les calomnies les plus outrées et les plus grotesques. On m’a toujours méconnu, voyez-vous. Et je me demande vraiment pourquoi toute cette méchanceté s’acharne sur moi depuis le commencement des siècles. Je tiens si peu de place dans l’univers ! Comment les gens peuvent-ils éprouver un plaisir à charger d’ignominies un aussi insignifiant personnage ?
– Il m’est impossible de vous renseigner là-dessus, regrettai-je.
– Oh ! cela n’a point d’importance… Et puis, il y a si longtemps que cela dure ! Je suis accoutumé aux injures les plus cinglantes, aux outrages les plus immérités. D’ordinaire, les pires cruautés s’émoussent contre mon indifférence méprisante. Mais à la fin, c’en est trop. Je me révolte contre tant d’injustice. Et j’ai songé, pour la première fois, à me réhabiliter devant les hommes. C’est alors, monsieur… excusez-moi… c’est alors que j’ai jeté les yeux sur vous.
– Je ne saisis pas très bien.
– Vous saisirez tout à l’heure. Je sais, monsieur, que vous êtes un homme très remarquable. Votre renommée est parvenue jusqu’à l’enfer. »
Je m’inclinai, très flatté.
« J’apprécie, comme il le mérite, votre beau talent. Et je n’ignore pas que vous êtes un des esprits les plus lumineux, les plus pénétrants de l’époque.
– Oh, monsieur, esquissai-je, avec modestie.
– Votre noble labeur vous a valu mon estime et ma sympathie enthousiastes. Ah ! monsieur ! Quel chef-d’œuvre que votre « Étude sur la Psychologie des Têtards » ! Quelles géniales découvertes ! Quelles déductions presque déconcertantes à force d’originalité audacieuse, et logiques cependant… logiques comme la misère, la vieillesse et la mort. Et vos « Considérations philosophiques sur la Moralité des Mangeurs de Cuisine à l’huile… » Et enfin vos « Origines de l’Anémie cérébrale chez les jeunes Bourgeois… »
« On n’a point menti, me dis-je, en prêtant au diable une vive intelligence. »
« Alors, monsieur, poursuivit mon nouvel ami, avec ténacité, j’ai estimé que vous seul pouviez me laver victorieusement des infâmes calomnies dont j’ai été depuis si longtemps la silencieuse victime. Je vais vous expliquer toute l’histoire depuis le commencement.
– Ne sera-ce point un peu long ? protestai-je, avec douceur.
– J’abrégerai, monsieur, j’abrégerai le plus qu’il me sera possible. Enfin… Parlons d’abord de cette fameuse Rébellion des Archanges. Tout ce qu’on a raconté à ce sujet est faux, archi-faux. Il n’y a pas en toute cette histoire de quoi fouetter un chat. Mais, j’étais à ce moment en butte à mille jalousies mesquines de mes frères, les Archanges. Ils résolurent de me perdre dans l’esprit du Père. C’est que j’occupais, dans le Ciel, une situation si enviée, si brillante !… »
D’un geste vague et presque honteux, il essuya une larme de regret.
« Je ne veux point formuler le moindre reproche contre le Seigneur Dieu. Mais je crois qu’il a écouté un peu légèrement tous les récits intéressés dont on lui a rebattu les oreilles. »
Mon interlocuteur soupira et reprit :
« En somme, il y a eu, au fond de cela, une évidente fatalité. Je ne garde point rancune au Père Éternel. Je suis incapable de ressentiment. Mais je porte au cœur une grande tristesse sans amertume, lorsque je pense à toutes ces choses. »
Et le Diable considéra, de ses prunelles humides, le caprice des flammes dansantes. Avec hésitation, il posa sur le chenet son pied gonflé par une goutte opiniâtre.
« L’imagination des méchantes gens est extraordinaire et sans limites, médita-t-il. N’a-t-on point été jusqu’à prétendre que j’avais le pied fourchu ? »
Il souriait avec indulgence, et, passant la main sur son front ridé :
« L’invention populaire m’a également gratifié de cornes, ainsi qu’un bouc mal odorant. Tout cela est bien étrange. Mais je finis par me lasser…. Il faut que la vérité soit divulguée enfin…. Quand je songe qu’on a été jusqu’à m’accuser d’avoir été la cause de la chute d’Ève et d’Adam ! Me rendre responsable, moi, de la curiosité malsaine de la première femme, et de la gloutonnerie du premier homme ! Je sais bien que, devant Dieu, Ève affirma que je l’avais tentée par d’insidieuses paroles. Mais je ne comprends point que le Père Éternel se soit laissé prendre à ce mensonge peureux d’enfant prise en faute. Je n’ai jamais eu avec Ève que d’insignifiantes paroles. En ces jours-là, monsieur, la conversation était difficile. On ne pouvait s’entretenir de la pluie et du beau temps, puisque le ciel était inaltérablement serein. Impossible de demander au couple heureux des nouvelles de leur santé, puisque ni l’un ni l’autre n’avait jamais souffert de la plus bénigne maladie. Je me bornais donc à échanger avec eux de banales remarques sur la grâce ou l’étrangeté des animaux qui nous entouraient paisiblement, le tigre couché aux côtés de l’agneau.
– Notre mère Ève était bien coupable de vous charger de sa faute, compatis-je.
– Elle n’était peut-être point coupable, puisque les savants d’aujourd’hui ont découvert que la femme qui accuse à faux est affligée d’hystérie. Peut-être Ève souffrait-elle déjà de cette maladie mystérieuse, que Dieu lui-même ignorait certainement alors. Toujours est-il que je supporte encore les conséquences de cette accusation injuste. Et chaque fois qu’un homme ou une femme cèdent aux faiblesses ou aux vices de leur nature, ils rejettent sur moi toute la responsabilité de leurs actions et même de leurs pensées mauvaises : Satan m’a tenté… j’ai écouté la voix de Satan… Comme leurs premiers pères, ils espèrent se disculper en m’accablant, moi, qui n’en peux mais. Croyez-moi, monsieur, je n’ai jamais tenté personne. Quel avantage en retirerais-je ? Et quel plaisir trouverais-je à cette tâche véritablement trop aisée de pervertir des gens qui sont déjà pourris de péchés dès leur venue au monde ? Je suis – c’est le cas de le dire – le bouc émissaire de toute l’humanité, et cela depuis le commencement des choses.
– La calomnie est chose cruelle, commentai-je.
– À qui le dites-vous, monsieur ! Et je n’ai point été la seule victime des mauvaises langues. Que d’estimables personnages ont été couverts d’opprobre et d’ignominie, non seulement de leur vivant, mais après leur mort, aux yeux de la postérité inattentive ! Ainsi, Messaline…
– Messaline ! l’interrompis-je. Vous ne pouvez décemment excuser cette femme qui se livrait à des portefaix et à des gladiateurs ! »
Mon hôte leva les yeux au ciel.
« L’infortunée créature ! Quelles turpitudes ose-t-on lui prêter ! Elle serait stupéfaite et consternée si elle pouvait entendre toutes les abominations dont on noircit sa mémoire…
– Voyons, voyons, interrompis-je ; glissons sur la vertu de Messaline…
– Elle fut aussi vertueuse que beaucoup d’autres, protesta mon interlocuteur. Mon Dieu, elle a bien été un peu imprudente. Elle a sans doute même eu, dans sa vie d’impératrice ennuyée, un ou deux amants, trois au plus… Mais des amants successifs, vous m’entendez bien ? Messaline eût considéré comme le plus cynique dévergondage le fait d’avoir deux amants à la fois. Ne troublons plus l’ombre de Messaline. Cette femme, d’âme placide et nulle, ne fut jamais à la hauteur de sa réputation. Parlons plutôt de Lucrezia Borgia.
– L’incestueuse Lucrezia ? »
Le diable bondit, choqué profondément.
« Ah ! pauvres gens ! Pauvres gens ! Ce doux et saint homme de pape, ce rude mais honnête César, cet ingénu Francesco et cette timide et rougissante Lucrezia ! Si vous les aviez connus, monsieur !… Surtout, si vous aviez connu Lucrezia ! Cette petite femme eût été incapable d’écraser une guêpe ! Seulement, et c’était là une mauvaise chance, rien de plus, beaucoup de gens sont morts autour d’elle. Le duché de Ferrare possédait alors un climat peu salubre. Et les médecins de l’époque, pour dissimuler leur ignorance, attribuaient au poison toutes les maladies dont ils ignoraient le nom et l’origine. Vous voyez d’ici la pluie d’accusations d’empoisonnements qui s’abattit sur des têtes innocentes. »
Il se tut, et je vis qu’il cherchait d’autres noms, d’autres exemples pour mieux me convaincre.
« Denys le tyran gouverna fort sagement, malgré les persécutions constantes dont le criblèrent les habitants de Syracuse, continua-t-il. Il n’avait de défiance qu’envers son barbier, qui le rasait fort mal, et qui l’avait gratifié plusieurs fois de vexantes petites blessures. Or, Denys, très apprécié par les femmes, n’aimait point être défiguré. Cela se conçoit sans peine, d’ailleurs.
– Assurément, corroborai-je.
– Élagabal était un excellent jeune homme, un peu vantard, par exemple : il aimait à se targuer de bonnes fortunes imaginaires. C’est un défaut commun à beaucoup de jeunes gens de tous les temps.
– Certes.
– Locuste, une aimable femme, n’eut d’autre tort que celui de se lier avec Agrippine, qui l’immola sans pitié aux exigences de sa politique.
– En sorte que Locuste n’a jamais empoisonné Britannicus ? » demandai-je.
Le diable eut un sourire de pitié.
« Personne n’a jamais empoisonné Britannicus. Il est mort d’une indigestion provoquée par son excessive gourmandise. C’était un jeune goinfre, très sympathique d’ailleurs. »
Il se recueillit, afin de puiser dans ses souvenirs.
« Le pauvre Néron, poursuivit-il, n’a pas fait flamber la moindre torche vivante dans ses jardins. Un incident très banal fit d’ailleurs naître cette légende.
– Dites ? pressai-je, curieux.
– Eh bien ! dans un accès de colère juvénile, Néron fit un jour déclarer et brûler publiquement les portraits de quelques patriciens qui avaient répandu contre lui les bruits les moins flatteurs. Quant à ces prétendues orgies, Néron avait bien trop le souci de sa précaire santé pour affronter les veilles et les excès.
– Et Caligula ? interrogeai-je.
– Caligula aimait beaucoup les chevaux, mais jamais il ne fit présent à son coursier préféré d’une mangeoire en ivoire. Caligula était, au demeurant, de nature parcimonieuse. Jamais, non plus, il ne traita irrespectueusement les sénateurs, quoiqu’il ait eu le tort de se plaindre à ses familiers, de la lenteur et de l’obstination qu’ils montrèrent souvent. « Ils sont ennuyeux et bornés, disait parfois Caligula. Mais ils sont prudents. Ils sont indispensables à la sécurité de l’État. » Ces propos, comme vous le savez, furent dénaturés par la suite et donnèrent naissance à des récits insensés.
– Mais Sardanapale, Tibère, Marguerite de Bourgogne, Francesca Cenci ? » m’écriai-je, la tête en feu.
Avec une infinie pitié, le diable me regarda.
« Des gens comme vous et moi, monsieur, tout simplement, répondit-il. Ces hommes et ces femmes que nous venons d’évoquer n’étaient ni meilleurs ni pires que la multitude des humains. Seulement, l’Histoire fallacieuse s’est emparée de leurs noms et a tissé autour de leur mémoire une trame de noires chimères. Ils étaient médiocres : on les a peints odieux. Ils étaient faibles : on les a représentés abominables. En vérité, monsieur, c’étaient tous de pauvres gens : des gens comme vous et moi. »
Il s’était assis, en une attitude accablée. Ses rides s’étaient creusées, plus profondes. Un peu ému, je le considérai. Une compassion sourdait en mon âme, avec un besoin irréfléchi de justice.
« Oui, vous avez raison ; l’humanité vous doit une réparation éclatante, dis-je, très solennel. Vous avez été méconnu et calomnié atrocement. Mais vous avez trouvé en moi un ami sincère, qui assumera la tâche, l’écrasante et noble tâche, de vous laver de toutes les ignominies dont on a souillé votre image. Devant les générations, présentes et futures, ô la première victime de la première erreur judiciaire ! je vous réhabiliterai. »
En proie à une grande émotion, le diable se leva, non sans quelque difficulté.
« Aïe ! murmura-t-il à travers un sanglot de gratitude, ma goutte ! »
D’un ton pénétré, il reprit :
« Vous êtes trop bon, monsieur, vous êtes trop bon… Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance infinie… Votre zèle me touche plus que je ne pourrais le dire. Malheureusement, vous défendrez une cause perdue d’avance… Je me leurrais d’un vain espoir… Jetez les yeux autour de vous : étudiez les vivants. Quand un être sans défiance, un être innocent et bon, s’est attiré, par quelque enfantillage, ce qu’on est convenu de dénommer une mauvaise réputation, nul ne le verra jamais sous son aspect véritable. Son image apparaîtra toujours déformée comme par une eau impure et trouble. Il est perdu pour toute son existence humaine. Et il s’agit là d’un vivant, que chacun peut voir, que chacun peut entendre. Il est loisible d’écouter sa justification, peser sa défense, quoique l’on n’ajoute jamais foi aux paroles de ceux que leurs semblables ont jugés défavorablement. Mais la malveillance triomphe, avec plus d’insolence s’il est possible, de la mémoire des morts, que nul ami ne défendra plus. Ceux-là sont jugés pour toute l’éternité poussiéreuse. Il n’y a plus à leur égard de justice possible… Laissez donc à leur repos dans l’infamie imméritée, Messaline, Lucrezia, Élagabal et Locuste. Et, quant à moi, monsieur, et quant à moi… »

Ses pauvres épaules se voûtèrent davantage. Son regard s’embruma derrière ses lunettes cerclées d’or. Il les ôta, les essuya d’un geste incertain et continua, la voix brisée :
« Il est trop tard pour me justifier devant les hommes, puisque Dieu lui-même n’a pu m’entendre. On ne rectifie point une erreur. On ne corrige point une injustice. Ce qui est fait est fait, voyez-vous. Et jamais on ne reconnaîtra l’innocence du Diable. Néanmoins, monsieur, je vous remercie de votre bienveillant accueil en vous priant de m’excuser… Je vous ai importuné sottement… Adieu et merci… »
Il se leva dans un effort pénible. Je voulus l’accompagner jusqu’à la porte. Mais son geste me retint.
« Inutile de vous déranger, monsieur, » disait ce geste déférent. Et le regard disait :
« Laissez-moi à ma nuit. »
Je contemplai ce dos résigné, ce front humble et chauve qui se courbait ainsi que sous une éternelle menace, ces jambes flageolantes, toute cette vieillesse faible et misérable.
« Et voilà pourtant l’ennemi de Dieu et de la race humaine, » méditai-je.
La porte se referma. Et j’entendis, s’éloignant peu à peu, le pas hésitant et la petite toux discrète.
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(Hélène de Zuylen de Nyevelt, in The New York Herald, European Edition, n° 25318 [Christmas Number], dimanche 17 décembre 1905)
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(René Daumal, dessins d’André Beaudin, in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 3, samedi 1er juin 1935)
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(René Daumal, in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 8, samedi 1er février 1936. À notre connaissance, ces poèmes sont restés inédits en volume)