« Notre ciel a plus d’étoiles et notre vie plus d’amour, » disait, un jour d’exil mélancolique, le grand poète brésilien Gonçalves Dias. Ces mots pourraient servir d’épigraphe à plusieurs contes d’AFFONSO ARINOS qui expriment avec tant de force passionnée, la violence et la douceur de sa terre natale. Dans son livre Pelo Serião qui le rendit célèbre et dans ses études du folklore brésilien, nous retrouvons, comme dans la littérature de son pays, cette curieuse alternance de réalisme campagnard et de lyrisme éperdu qui s’attendrit sur la « poésie sauvage et douloureuse » des vieux palmiers et des cabanes abandonnées.
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C’était au temps de la Saint-Jean avec ses nuitées froides.
À l’intérieur d’une cabane basse, à croupetons par terre comme des caetetus dans une grotte, les deux vieux nègres s’attardaient près du trépied chargé de braises. La fumée aurait rendu l’air irrespirable pour d’autres que pour ces deux copains noirs. Les yeux fixés sur les charbons incandescents, comme si de ces braises eût jailli l’évocation des réminiscences qui les tenaient tous deux absorbés, méditatifs, ils semblaient poursuivre un dialogue muet. Seule quelque phrase brève leur échappait à de longs intervalles et venait rompre leur silence.
La porte de la cabane ne pouvait permettre l’accès d’un homme debout. Quiconque y voulait pénétrer devait se courber bien bas et introduire d’abord curieusement la tête, comme pour surprendre au nid quelque animal sauvage.
Par le portillon toujours ouvert, entraient des bouffées d’air froid qui effilochaient la fumée et faisaient, par instants, jaillir une averse d’étincelles.
À pareils moments, le long visage du compagnon de Quindanda se gonflait dans l’imminence d’un rire tout de suite avorté et, pour exprimer à demi l’image éveillée par l’irruption des étincelles, João Congo disait tout haut :
« Les petites filles qui sortent de l’école ! »
Quindanda ne répondait pas ; mais, au bout de peu de temps, comme s’il eût voulu reprendre le sujet qui le préoccupait dans le moment, il s’adressait à son camarade dans le langage de la Côte.
Ils étaient originaires du même pays, et ils étaient les deux seuls ; ils avaient appartenu à la même tribu et ils avaient été gouvernés par le même toba. Quindanda alléguait, dans ses entretiens avec les blancs, la royauté de son sang et c’est avec conviction qu’il se regardait comme prince. Il gémissait, avec un regret sincère, sur son sérail d’odalisques couleur d’ébène.
Dehors, au sein de la nuit, les vers luisants erraient et vibraient dans l’espace au choc musical des grillons.
Les vaches séparées de leurs nourrissons ruminaient couchées, avec leurs grands yeux doux fixés dans les ténèbres ; d’autres mugissaient par intervalles ; d’autres encore, mieux résignées à la séparation, sortaient lentement par la grande barrière, en broutant de-ci delà de petites touffes tendres et glacées de cotingue.
C’était une vaste cour de ferme avec les taches blanches formées par le bétail au repos et les taches sombres des saules et des gamelliers.
La cabane de Quindanda, dans la rangée de bâtiments qui servaient à loger les esclaves, faisait face à un large terre-plain. Là se détachait, à la faible lueur des étoiles dans cette nuit sans lune, la blancheur d’une chapelle. Sur la muraille du terre-plain poussaient des cactus dont les ombres pointues effrayaient de loin le passant non prévenu. Hormis les deux nègres près du feu, il n’y avait en cet endroit aucune trace d’êtres humains.
« On rêve, pé Zan ?
– On pense à la vie, Quindanda. »
Et ils se plongèrent de nouveau dans la méditation et le silence.
Quindanda serra contre son corps la veste de gros lainage et la capuce rouge, pendant que João Congo, riant sans savoir de quoi, montrait à son camarade deux rangées de dents blanches brillant aux lueurs du feu.
« Y a-t-il des pommes de terre à manger, Quindanda ?
– Non, il n’y en a pas. Il n’y a que du manioc au miel. Vois la calebasse qui est là pendue. »
En mangeant et buvant, les langues se déliaient. João Congo se mit alors à raconter des choses de l’ancien temps, de l’époque du vieux maître, du père du vieux maître d’alors, lequel se trouvait déjà dans un âge avancé.
Ils s’interrompirent tout à coup, en s’entre-regardant.
João Congo leva l’index en l’air, pendant que Quindanda, percevant clairement le souvenir terrible qui leur jaillissait simultanément à l’esprit et leur coupait la voix par instants, marmottait :
« L’idée m’est venue à moi aussi de ce que tu penses. Sainte Croix ! Ave-Maria !!! Que Notre Père des Cieux me délivre de la bêle à la patte pelée !
– Je te conjure, Patte pelée ! » s’écria João Congo. Et il se leva pour épier, par la porte basse, la solitude de la nuit.
Du dehors, comme si quelque épisode lui fût revenu en mémoire, il reprit :
« Au bas de la grande carrière, là-bas même, eut lieu l’aventure. »
Il rentra et se mit à croupetons.
Petit, maigre, le visage tiré, la peau brûlée et furfuracée, ridée comme celle d’un genipape mûr, Quindanda paraissait plus âgé que son compagnon. Grand et mince, le visage allongé terminé par une touffe de barbe rude au menton, Congo avait dans ses yeux rouges et dans sa physionomie pleine de circonspection quelque chose du loup astucieux et expérimenté.
Peu à peu, par gorgées jaillissantes, il se mit à s’épancher, racontant tantôt dans la langue de la Côte, tantôt dans son portugais petit nègre, la terrible histoire.
Quindanda, pelotonné dans les cendres comme un vieux chat, faisait étinceler ses yeux profonds au milieu de la cabane enfumée.
Combien d’années avaient pu s’écouler, ils ne l’auraient su dire. C’était à l’époque du vieux maître, le père du vieux maître d’aujourd’hui. Devant la grande porte de la fazenda passait le chemin des convois, la route royale qui gagnait Villa Rica. En face, il y avait un rancho spacieux, couvert de tuiles. Un nombreux personnel habitait là, à cause de la chapelle de Notre-Dame du Pilar, et puis parce que c’était le « bord des champs, » appellation que l’on avait conservée à la fazenda. Comme l’endroit était plaisant pour un petit noir déluré comme l’était João Congo !
Ah ! le passage des convois avec les « marraines » coquettes, la tête couverte d’argent, une marionnette rouge au toupet, avec le tintement des clochettes et dans la plaine, par les claires matinées, les chansons des muletiers.
« Que Dieu donne santé à qui souffre long regret, » disait parfois le vieux maître, quand, par la suite des temps, il s’arrêtait à la grande porte et voyait le rancho désert, la route négligée, les grands saules pleureurs pencher de plus en plus vers le sol leur feuillage enchevêtré qui pleure, qui pleure sans relâche, ceux que garde la terre !
Un jour, – c’était aux environs de midi, – parut à la fazenda un jeune homme du dehors, qui montait une mule créole, ferrée des quatre pieds. Il fut longtemps avec le vieux maître, le Colonel José Ayres. L’objet de leur entretien ne pouvait regarder aucun nègre, à plus forte raison un négrillon comme était alors Congo. Mais les négrillons servent bien à quelque chose, à preuve que, vers le soir, le Colonel appela João Congo et lui demanda si, dans l’espace de « deux rosaires et trois couronnes, » il serait capable d’aller porter une lettre au père Rodrigues, à la cure, à la distance d’une lieue environ.
Congo était sérieux et bien avisé. Comme il ambitionnait d’être le page du Colonel, il mit l’occasion à profit pour montrer ses aptitudes, et il répondit aussitôt :
« Mon maître ordonne ; l’espace de deux rosaires me suffira.
– Prends cette lettre et porte-la au Père. Accompagne-le ici : il viendra aujourd’hui même. Le temps est bon et il connaît bien le chemin. À l’heure de la bouillie de maïs, à la nuit tombante, je veux que le religieux soit ici. S’il ne peut venir, toi, tu ne l’attendras pas, négrillon. Va tout de suite ! »
Congo ne se le fit pas dire deux fois et gagna aussitôt la route ; celle-ci dévalait vers un plateau inculte, où croissaient des herbes aromatiques et que les cochons sauvages réjouissaient de leurs grognements.
Sans grande hésitation, il laissait à main gauche le pont sur la petite rivière, là-bas, au bout des champs marécageux. Il s’éloigna de la ravine et gravit le morne à pic. Et ce fut au moment où il côtoyait de maigres broussailles sur le versant que ses yeux aperçurent en toute réalité, aperçurent pour ne l’oublier jamais plus, la « Patte pelée. » Il marchait, l’esprit à l’aventure, en allé là-bas sur la Côte lointaine, quand il tomba sur la bête du diable.
Pour dire que c’était une suçuarona, non, un loup, pas davantage ; ce ne pouvait être un ourson. Peut-être était-ce le démon incarné. De l’intérieur du champ d’herbes et de broussailles, l’animal, ou ce qui lui ressemblait, promena autour de lui un regard circulaire, aperçut le nègre et continua son chemin, sans s’inquiéter de la rencontre. Le négrillon était à pied, un croissant à l’épaule. Au début, il hésita à poursuivre sa marche et il recula d’épouvante ; mais, revenant aussitôt de ce premier mouvement, peut-être parce qu’il voyait l’animal lui tourner les talons avec indifférence et continuer sa route, il pressa également le pas en avant.
Il put alors examiner la bête étrange, qui faisait si peu de cas des gens : elle avait le poil fauve comme celui d’un jaguar rouge, la queue longue et mobile, la ligne des reins noire et lustrée.
Pour le reste, c’était un loup de plus forte corpulence, et l’on aurait pu la comparer pour la taille à un jeune veau. La tête était plutôt ronde que longue. Ce qui étonnait le nègre, c’est que l’animal ne trottait, ni ne courait, comme le loup, mais galopait sur trois pattes : l’une des pattes de devant étant recroquevillée et pelée.
Était-ce œuvre de quelque sorcier à deux pieds ou sortilège de l’animal lui-même ? De temps en temps, il tournait la tête vers le noir pour voir s’il l’accompagnait.
On ne pouvait dire que l’effroi des choses de l’autre monde produisait un tel effet ; car le soleil léchait encore la cime des buissons avant de disparaître ; l’après-midi était claire et sereine, surtout en rase campagne ; mais le négrillon se sentait en quelque sorte fasciné par les yeux de la bête.
Quelle influence démoniaque y avait-il en eux ?
Ils dégageaient une lueur pareille à un feu bleuté ; rieurs et menaçants tout ensemble, ils semblaient appeler les gens à quelque terrible mystère. Congo ne s’arrêta pas, franchissant les broussailles, descendant des ravins, gravissant des mornes dans les foulées de la « Patte pelée. »
Le jour ne dure pas toujours ; il devait s’achever de bonne heure au sein d’une nuit sans lune. Le temps des deux rosaires s’était écoulé depuis belle lurette, sans que João ait pu pénétrer sous le porche de la cure. Cependant, le négrillon crut reconnaître qu’il se trouvait dans un sentier, et qu’il avait par conséquent quitté la route royale ; il suivait une foulée qui sinuait à travers la brousse sur la pente descendant du morne, dans la direction d’une gorge où se précipitait un torrent sur un vieux pont de rondins.
Il faisait déjà passablement sombre en cet endroit ; car le bois était très haut. Par-delà le torrent, la côte se dressait pour aboutir plus loin à une clairière déserte.
La sente côtoyait un ravin profond, plein de cavernes.
À ce moment, le même feu bleuté qui flamboyait dans les yeux de la bête semblait jaillir en étincelles de son poil. De temps en temps, elle tournait encore son regard vers João Congo. Maintenant, les étincelles de ses yeux lançaient l’épouvante. Seul la nuit au milieu de la forêt, avec les ténèbres devant les yeux et, au milieu d’elles, cette bête infernale, qui portait du feu dans le poil et dans le regard, Congo ramassa toutes ses énergies pour vaincre la terreur et échapper à la fascination. Il était nécessaire d’avancer. Jusqu’alors, il n’avait pas crié ; mais une fois au fond du val, il rugit avec force et cria des noms de saints.
La voix se répercutait dans le défilé, obscurci doublement par la forêt vierge et par la nuit sans lune.
En même temps, des profondeurs de la gorge où gémissait le torrent, se mirent à monter les éclats d’une voix étranglée, de longs sifflets aigus et puissants « comme un tocsin d’alarme pour les mystérieux habitants de ces halliers. »
En approchant du vieux pont sur la rivière, João Congo vit la « Patte-pelée » lui lancer un dernier et plus long regard, puis, faisant jaillir le feu de ses yeux, de sa bouche, de son poil, de la pointe de sa queue, la bête poussa un vigoureux miaulement, avant de s’élancer dans la cavité.
Le noir s’arrêta court à l’entrée du pont, en entendant encore miauler dans l’éloignement l’once en rut.
On eût dit que le bois allait se dérober sous ses pieds et le précipiter dans le torrent, là au fond. Le pont n’avait pas de garde-fous, et qui sait les trous que l’obscurité pouvait cacher ?
Cependant, il reprit courage et, à tâtons, en avançant tout doucement, il traversa le pont pour gagner la berge opposée.
Là-haut, il vit de nouveau passer devant lui le dos courbé et étincelant de la « Patte-pelée. »
Alors, il commença d’entendre, de la lisière de la forêt, des gémissements humains, faibles et pareils à ceux d’un enfant.
Les yeux de la bête avaient cessé de se tourner vers lui, comme tout à l’heure ; mais son corps flexueux serpentait devant le nègre, en étincellement de lumière bleutée. Par-devant une caverne, qui s’ouvrait au bord du chemin, Congo vit disparaître l’animal.
Il comprit qu’il allait être attaqué bientôt.
À coup sûr, ces cavernes servaient de repaire à la bête infernale.
Combien de compagnons pouvait avoir là la « Patte-pelée ! » Si l’animal s’était caché pour un instant, sans doute était-ce pour aller donner l’alarme aux autres, là au fond du souterrain.
Cette réflexion traversa rapidement l’esprit de João Congo ; en même temps, il put se rendre compte que le sentier en face des cavernes se rétrécissait jusqu’à n’être plus qu’une bande étroite de sol. Le terrain en cet endroit était déchiré et formait un précipice couvert de végétation ; au fond coulait un filet d’eaux pleureuses, qui, tout de suite au-dessus du vieux pont, se déversait dans le torrent.
Pas de doute ; la « Patte-pelée » le tenait bien assiégé. Là, d’une simple poussée, Congo dégringolerait au fond du précipice.
Il fallait reculer, s’il ne voulait pas mourir stupidement, sans moyen de défense.
Comme il en arrivait à cette conclusion, il vit poindre à l’entrée de la première caverne la tête de la « Bête à la Patte pelée, » ou plutôt les deux yeux qui flambaient dans l’obscurité. La chose était véritablement vilaine.
En cet endroit, pensait João Congo, l’unique recours était de se confier étroitement à saint Benoît et au croissant de sa faux.
Mourir pour mourir, on doit mourir le plus tard possible. Le moricaud n’eut pas le temps de recommander son âme, car la « Patte-pelée » bondit aussitôt au-dessus de sa tête, les deux énormes pattes en l’air, les griffes crochues dégainées, la sombre gueule montrant les dents, exhalant des rugissements féroces. Il semblait bien que João Congo devait trouver là sa fin, écrasé comme un poulet sous le sabot d’un cheval.
Il semblait, mais il n’en fut rien, et ce ne fut pas seulement parce que Dieu n’y consentit point.
Le récit peut paraître incroyable ; cependant, les choses arrivèrent bien réellement comme je les narre. Cela prit le temps d’ouvrir et de fermer les yeux, la « Patte-pelée » fit un bond au-dessus de lui ; João Congo tomba en arrière. L’élan de l’animal fut-il trop grand, le moricaud fit-il en sorte de plonger au-dessous de lui ? Toujours est-il que la bête alla droit en haut du précipice, au moment même que le négrillon, dégringolant le long de la berge du ravin, s’accrochait de-ci de-là aux broussailles et aux racines d’arbres.
Brusquement, il s’arrêta ; il lui parut être au fond du précipice, sans chute, sans choc ni douleur. Était-ce possible ? Vivant ou mort ? Qui sait ? Sans doute était-ce la mort. Elle ne pouvait être plus vilaine que ce que voyaient les petits yeux du nègre, écarquillés et brillants.
Au-dessous de lui, par en haut, à droite et à gauche, régnait la plus noire obscurité ; pas même le clignotement craintif d’une étoile solitaire et lointaine. Il n’y avait que du brai, du brai de toutes parts.
La grande ténèbre ne pouvait être que la mort, pensait João Congo.
Mais bientôt survint quelque chose de pis : du sein des ténèbres monta peu à peu un grognement de menace. Ce grognement alla crescendo, et peu à peu le précipice, le défilé, le filet d’eaux pleureuses et le torrent retentirent de hurlements, de miaulements et de rauquements épouvantables.
Convaincu et résigné, João fit un rapide examen de conscience, en se demandant pour quel motif il avait pu être ainsi jeté à l’enfer.
Et il trouva que cet enfer était encore plus laid que l’autre, celui que le prêtre avait dépeint dans son dernier sermon, le jour de Noël.
Au moins, dans l’autre, il y a compagnie, encore que d’âmes perdues et de démons, tandis que dans celui-ci, s’étendaient de toutes parts la solitude et l’obscurité.
En vain, joão Congo, tout doucement, avec précaution, étendait une jambe, allongeait un bras, s’efforçant de tâtonner autour de lui ; il ne rencontrait que le vide. En effet, son corps, pris dans un enchevêtrement de lianes, se balançait doucement dans l’espace.
Quand il se rendit compte qu’il était suspendu au-dessus du précipice à mi-chemin du fond, il se recroquevilla et écarquilla les yeux davantage encore, comme s’il avait voulu palper le terrain au-dessous de lui et sonder la hauteur de la chute probable.
Alors, avec une horreur infinie, il vit s’allumer de nouveau dans le fond du précipice, comme pour l’attirer et le dévorer, les yeux sinistres de la « Patte-pelée. » Congo ferma les yeux et, de temps à autre, il poussait une plainte caverneuse d’agonisant.
Il perdit conscience, semble-t-il ; car il était grand jour quand Quindanda, envoyé avec d’autres par le vieux maître en quête du négrillon, le découvrit accroché à une branche de bois d’huile, qui avait poussé sur la berge du ravin, et entortillé dans un lacis de lianes, suspendu dans l’espace.
João Congo n’avait pas de blessures ; mais ses yeux démesurément ouverts et ses traits affaissés marquaient l’abrutissement complet.
Pendant longtemps, après qu’on l’eût hissé sur la berge du ravin, à force de bras, il demeura muet. Quindanda lui donna quelques tapes dans le dos et le secoua violemment, en lui demandant, avec des cris, s’il était devenu muet et idiot. Rien, pas de réponse.
Finalement, João Congo poussa un grand soupir de soulagement et, comme s’il eût senti en cet instant se desserrer son étouffement, il hurla :
« Holà ! ho ! la « Patte-pelée ! »
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(Affonso Arinos [« O Mão-pelada, » Histórias e paisagens, Rio de Janeiro : Livraria Francisco Alves, 1921], traduit par Phileas Lebesgue et Manoel Gahisto, in Revue de l’Amérique latine, première année, volume I, n° 4, avril 1922 ; cette traduction a été reprise par Francisco García Calderón dans son anthologie Récits de la vie américaine, Paris : Éditions Payot, 1925. « Its Huge, Scaly Carcase, » illustration d’Arthur Layard pour Fifteen Hundred Miles an Hour (The story of a visit to the planet Mars), edited by Charles Dixon, London: Bliss, Sands and Foster, 1895)
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☞ Cette nouvelle a été traduite sous le titre : « The Beast with the Bare Paw, » dans The Living Age, volume 314, n° 4073, samedi 29 juillet 1922.
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THE BEAST WITH THE BARE PAW
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(René Thévenin, in Sciences et Voyages, revue hebdomadaire illustrée, treizième année, n° 649, 650, 651, 652, 654, 657, 658, 662 et 663, jeudis 4, 11, 18 et 25 février, 10 et 31 mars, 7 avril, 5 et 12 mai 1932. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Ce ne furent là que de timides exceptions. Partout ailleurs, on s’efforça de recevoir le mieux possible ces extraordinaires pèlerins et bien des mains, au moment de la séparation, se serrèrent avec effusion.
Le départ s’organisa difficilement. Il fallut corner pendant plus d’une demi-heure pour réveiller l’énergie de plusieurs. Ce festin pacifique, après toutes les émotions de la nuit, après la fatigue de la matinée, cette chaleur des vins après le froid humide de la route, plongèrent beaucoup d’hommes dans une béate ivresse.
Les chauffeurs qui avaient cru, sinon à la noblesse, du moins à la grandeur de l’entreprise, regardaient avec un mépris non dissimulé l’ignominie de tous ces prétendus camarades qu’il fallait porter dans leur voiture et qu’on remplaçait au volant par des chauffeurs improvisés.
Il y eut même des manquants, des femmes surtout qui profitèrent du désordre pour se cacher, pour demander asile et protection.
Enfin, l’élan rompu reprit, plus ardent.
*
Les phares étincelèrent, trouant la nuit, tôt venue, illuminant l’armée brillante des autos volées. Vue du haut des collines, la route apparaissait comme un fleuve de fer et de feu, un fleuve doué de la puissance fantastique d’escalader les côtes et d’exécuter les plus périlleux virages.
Les sirènes, maintenant, se taisaient. La vitesse, dans le silence, semblait plus formidable. Les voitures, frémissantes, obéissaient à une poussée diabolique. Elles allaient, soulevant la poussière glacée, vers le but qu’elles avaient toujours cherché et qu’elles paraissaient avoir enfin trouvé, dont elles se rapprochaient à cent vingt kilomètres à l’heure… Après tant d’hésitations, d’essais, de tâtonnements, de circuits, elles allaient à leur véritable destinée ; ne menaient-elles pas au bonheur ?
Plus vite ! plus vite ! Le bonheur n’attend pas. Il faut l’atteindre ce soir, demain ! Cette fois, il n’échappera pas !
Le bonheur, pour tout le monde, c’est le Paradis retrouvé. C’est un jardin enchanté où l’on se promène, où l’on couche sur la mousse, où l’on respire les plus délicats parfums et que nul souci ne hante. Les narines, d’avance, se dilatent et les yeux pétillent.
Mais est-ce que, vraiment, le bonheur comporte un si grand concours de population ? Qu’est-ce que c’est qu’un paradis avec cinquante mille habitants ? Bah ! tout le monde n’y parviendra pas. Déjà les deux ou trois mille défections font espérer une honnête sélection. Il s’agit d’arriver les premiers. Et les chauffeurs, excités par leur propre folie, cherchent à se dépasser. Il y a des accrochages funestes, de terribles culbutes. Les fossés s’emplissent de voitures défoncées, de blessés geignants, de cadavres à grimaces funèbres.
Dans la nuit, l’instinct sort ses griffes : on ne connaît que soi, on se défend, on attaque. Aux accidents succèdent les meurtres…
Ils suivaient la vallée de l’Allier. Tout en restant en pleine rébellion, éloignés des craintes vulgaires, ils évitaient les villes importantes et les itinéraires officiels. Ils avaient calculé qu’ils feraient la seconde étape à Langeac. À la fine pointe du second jour, ils traversaient Champeix dans le Puy-de-Dôme.
C’était à qui marcherait en tête. Les chauffeurs qui connaissaient les routes s’étaient laissés dépasser ou culbuter, et ils étaient remplacés par des chauffeurs intrépides mais bornés qui s’en rapportaient à leur chance.
À un carrefour, sans se donner le temps de la réflexion, la trombe s’engouffra dans une sorte d’entonnoir où bientôt les premières voitures durent brusquement bloquer leurs freins. Une cascade d’eau y faisait un tel vacarme que personne n’entendit l’appel désespéré des cornes. Dix voitures bientôt ne furent plus qu’une bouillie puante au fond du ravin. Et d’autres voitures venaient, à toute vitesse. Les cris des blessés se mêlaient aux clameurs de l’eau sur les rochers et le tournant était si brusque qu’à vingt mètres on ne pouvait deviner le terrible événement.
Plus de cinquante voitures périrent presque complètement brûlées. Il fallut stopper. Une lueur rougeâtre apparut dans l’encoche des montagnes, à l’est : c’était le jour !
IV
On convint de tenir conseil au carrefour trompeur. Les hommes seulement furent admis. On donna un numéro d’ordre aux orateurs qui se proposèrent. Une grande effervescence régnait. L’anarchie ne peut être qu’un régime provisoire.
Au premier discours filandreux et confus, interrompu par des sifflets impitoyables, succéda un speech plus net, et dont la crudité bestiale fut applaudie :
« Tant pis pour ceux qui restent en route. On n’est pas ici pour faire du sentiment. Moins on sera de fous, plus on rigolera. Chacun pour soi. Trêve de discours et fichons le camp.
– Où donc ? répliqua un gaillard aux yeux bleus, aux longues moustaches blondes à la gauloise. Est-ce que nous savons où nous allons ? Il serait peut-être temps de parler de cela. Et puis de nous donner des chefs responsables !
– Il a raison.
– À bas les chefs !
– Il en a une tête de sous-off !
– Qui est-ce ?
– C’est Richard… un honnête homme.
– C’est du propre. Il est de la rousse, sûr ! Il veut nous jeter dans une souricière !
– À bas les mouchards. »
Un remous se produisit à ce moment comme à la surface d’une eau qui va bouillir.
« Au tour de Richard, » cria quelqu’un.
Une formidable bousculade commença. L’Anglais grimpa sur un tas de cailloux et cria de tous ses poumons :
« Gare aux traîtres. »
Le jour commençait à rôder sur cette foule et les yeux pouvaient plonger dans les yeux. L’âme de chacun s’inscrivait dans son regard.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 316, dimanche 28 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
UN DRAME
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DÉDIÉ À Mlle E. FEYTAUD
Ce jour-là, sans trop savoir ce qui nous arriverait, nous errions dans la maison, le cœur tout oppressé par une joie vague. Mon frère me disait souvent à l’oreille :
« Il sera peut-être en bois !… »
Je le regardais sans comprendre, car je pensais :
« Pourvu qu’elle ait une robe solide et qu’on puisse la déshabiller. »
Lui, il espérait un fusil ; moi, je rêvais une poupée.
L’oncle devait venir : c’était certain, il n’y manquait jamais.
Cependant, nous nous faisions des terreurs folles.
« Oh ! bégayait Carlo, si le premier de l’an n’était pas pour aujourd’hui !
– Oh ! répétais-je, en lui serrant les bras, si l’oncle tombait par terre ; ça glisse tant… s’il cassait tout ! »
Nous ne nous imaginions pas qu’il pût lui-même se casser quelque chose. Hélas ! le jardin brillait de givre comme un grand étalage de sucre candi ; et puis, dans les allées, il y avait une poudre de neige fine, qui, vue derrière les vitres, nous faisait venir l’eau à la bouche.
Papa écrivait près de la cheminée du salon ; dès que nous approchions, il criait : « Chut ! » en reprenant de l’encre. Nous n’osions plus taper des pieds et nous poursuivre au fond du corridor. Il nous avait appris qu’il écrivait de beaux souhaits à ses amis et qu’il ne fallait pas effrayer ses idées. Alors, nous nous amusions à attendre : un drôle de jeu qui nous donnait de petits frissons chaque fois qu’une porte grinçait.
Carlo ne comprenait rien aux lettres ; moi, j’étais préoccupée des idées de papa ; je me figurais voir sur son bureau des tas d’oiseaux prêts à s’envoler au moindre bruit et je me serais bien gardée d’ouvrir la fenêtre.
Un instant, Carlo se dirigea vers la cuisine, puis il revint en disant très bas :
« L’oncle ne vient pas !
– Eh bien ?
– J’en ferai un avec le manche du balai ! »
Il avait l’air résolu.
« Un quoi ?… ripostai-je vivement.
– Un fusil !… Tu verras : j’y collerai du papier et un morceau de ta montre en fer-blanc, tu sais ?
– Non ! La montre est à moi !
– Ah ! je te la prendrai !
– Non !
– Je la veux ! »
Nous élevions la voix à côté du bureau ; nous nous regardions les yeux dans les yeux, crispant nos poings.
« Sacrebleu !… les enfants, grommela papa, mes idées se perdent ; c’est déjà pas facile d’écrire ces satanées lettres ! »
Je me tus et poussai mon frère, en baissant malgré moi le front à cause des idées qui s’échappaient au-dessus de ma tête et dont je croyais sentir les ailes.
Soudain, un gros coup de cloche retentit.
« L’oncle ! » fit papa tranquillement.
Carlo courut en avant ; moi, épouvantée par ce bonheur qui me tombait à la fois dans les oreilles et dans le cœur, je demeurai immobile, les cheveux raides.
L’oncle entra. Il nous parut gelé, mais il tenait son sac et ça faisait des bosses tant il y avait d’affaires dedans.
Carlo tira le sac en poussant des clameurs terribles ; je fis une révérence : il me semblait qu’avec un peu de politesse, la poupée serait plus belle.
L’oncle nous embrassa en secouant sur nous les perles de sa longue barbe, puis il nous mit à la porte : nous savions bien ce que cela voulait dire.
Dans l’ombre du corridor, Carlo et moi, nous nous égratignions de plaisir.
« Elle aura une robe bouffante ! » balbutiai-je, en ravageant les cheveux frisés de Carlo.
– Il aura deux chiens comme celui de papa ! » hurlait Carlo, me mordant l’épaule.
La servante sortit de la cuisine pour savoir ce que signifiait tout ce train ; elle portait avec elle une bonne odeur de sauce.
Je tremblais, je sautais à la pensée que ma poupée mangerait le soir dans mon assiette : je la voyais assise sur la table et se léchant les doigts.
Carlo, pour se calmer, demanda un morceau de pain trempé ; mais la porte se rouvrit, nous entendîmes un gros rire. Papa se frottait les mains ; il avait lâché ses idées et arpentait la chambre, répétant :
« Vont-ils être heureux ! vont-ils être heureux, ces marmots !
– D’abord, les demoiselles ! » fit l’oncle en contenant mon frère, qui me bousculait.
Il me mena devant un fauteuil, tandis que Carlo, sans rien attendre, se précipitait à quatre pattes sur le fusil qui gardait mon trésor.
Oui, la poupée était là, une joufflue tout en chemise, dont les bras se tendaient à petite mère.
Je ressentis une telle commotion que je faillis tomber sur mon frère encore à quatre pattes.
« Tu lui feras des pantalons, » dit papa, attendri par cette nudité rose.
Il oubliait que les poupées sont des femmes.
Mon oncle ajouta :
« Non, une grande robe ! Tiens : tu couperas dans les rideaux. »
Et il me désigna les mousselines des fenêtres, riant toujours.
Moi, je n’osais la toucher : j’étais trop saisie par cette maternité qui m’emplissait le cœur. Une fille !… mon Dieu !… j’avais une fille ! une fille toute nue, toute glacée, tout ahurie, qu’il me faudrait habiller, réchauffer, rassurer ! Allez donc vivre en paix une seule minute !
Brusquement, je repoussai mon frère et, sans penser qu’il pouvait la briser, je lui criai :
« Tu lui feras mal ! »
Après la distribution des remerciements et des baisers, Carlo emporta son fusil, j’emportai ma fille : il était soldat ; moi, j’étais mère !
C’était une chose accomplie : nous serons sérieux le reste de notre existence. J’arrondissais mes bras sous le petit corps lourd à force d’être potelé, je la pressais doucement en me penchant et je mettais la moitié de mon regard dans le sien. Nous nous admirions mutuellement : elle avait des cheveux blonds, doux comme de la soie dorée, moi j’avais une perruque bouclée comme de la laine de mouton ; elle avait une prunelle bleue, transparente, et moi j’avais des yeux de faïence ; elle avait des joues pâles et moi un teint de porcelaine : c’était mon portrait vivant, quoi !…
Carlo faisait l’exercice, soutenant respectueusement son fusil avec un sarreau pour ne pas en ternir la crosse luisante ; en attendant le coup, il clignait les paupières.
« Attention ! » criait-il.
Et vite, je pressais les oreilles de ma fille pour qu’elle n’entendît pas le bouchon contre le mur.
J’avais trouvé ses oreilles à la même place que les miennes, ce qui augmentait notre ressemblance.
Au dîner, Carlo accrocha le fusil derrière sa chaise et me dit d’un ton pénétré :
« C’est pour les chats ! tu comprends… Ils viennent manger ta fille… Pif ! paf !… je les flanque morts sous la table ! »
Par reconnaissance, j’embrassai mon frère pendant qu’on m’attachait ma serviette.
Papa et l’oncle causaient à voix basse ; nous, nous ne disions rien, mais c’était bien intéressant tout de même parce que ma poupée, assise sur la nappe, avait les pieds dans ma sauce et que Carlo tirait les chats par la queue pour les mieux viser.
« Elle rit ! » murmurai-je, émerveillée.
Mon frère se cambrait.
« C’est de me les voir tous carabiner ! » répondait-il fièrement.
Et il lui passait des miettes.
Au dessert, n’y tenant plus, nous descendîmes de nos chaises pour jouer : nous fîmes le tour de la table pendant une heure. Moi, je faisais la maman, lui le colonel, et les chats faisaient les chats. Nous endormions la petite qui pleurait. Carlo, pour la consoler, lui barbouillait la figure avec de la tarte.
On nous envoya coucher de bonne heure, malgré la grande solennité de cette première naissance. Ça nous était fort égal, car nos jouets devaient nous suivre. Nous couchions dans une chambre tout en haut de la maison ; la bonne la fermait à clef, et là, nous dormions le plus possible pour ne pas voir le noir entourant nos deux lits côte à côte. Carlo allongea son fusil sous son traversin ; moi, j’installai ma poupée chérie sur mes vêtements au milieu de la chambre, bien arrangés comme un berceau. Je lui mis mon mouchoir jusqu’au menton, puis on souffla la chandelle et la clef tourna dans la serrure. Carlo tomba sur son oreiller comme un vrai plomb ; moi, j’étais maman, et les mamans ne dorment pas !
Dès que j’avais reçu ce petit être rose, j’avais compris ça.
Aussi, l’œil fixe, je la regardais sommeiller ; heureusement qu’une énorme lune brillait dans les carreaux. Le bon Dieu, ayant pitié de ma poltronnerie habituelle, me prêtait sa lampe pour que je n’aie pas peur en accomplissant mon devoir. Je devins si fière de veiller toute seule dans la grande maison, je me sentis tant de courage, que je voulus avoir un peu froid comme ma poupée. Je me découvris les bras. Sans Carlo, ce gros bêta qui ronflait, j’aurais volontiers chanté un refrain de nourrice !
Vous ne vous imaginez pas combien c’était reposant, cette veillée calme et douce devant une poupée qui dormait ! J’étais forte, oh ! mais forte ! J’aurais voulu voir un fantôme, j’aurais voulu tuer un voleur, j’aurais voulu la défendre contre une armée de ces hôtes effrayantes qui viennent des enluminures d’Épinal, avec des dents monstres et des pattes ornées de sabres.
Cette lune blanche me lavait le front de sa lumière glacée.
Je comptais sur mes doigts, pour savoir combien de minutes emplissaient la nuit, puis je plongeais mon coude bravement dans le traversin, je soupirais : j’étais bien… j’étais très bien !…
Tout à coup, un grattement sonore m’arriva à travers la chambre. Un frisson terrible me secoua ; j’eus envie de me couvrir la tête. La lampe du ciel s’était éteinte derrière un mur ; je ne voyais plus que les étoiles, mais ces tristes lueurs de bougies ne valaient pas la clarté de la lune.
Le grattement continuait. Il me sembla qu’une boule d’ombre se détachait du plancher et s’avançait vers ma poupée. C’était noir comme du velours, et, lorsque ce fut près d’elle, ça fit : « Couic ! »
Je bondis, affolée.
« Carlo !… »
Il se réveilla morceau par morceau, sortant un bras, écartant une main.
« Quoi ? dit-il enfin, tout grognon.
– Une bête, Carlo !… deux bêtes, trois bêtes… Ah ! mon Dieu ! il y en a presque cinq !… »
Il bondit à son tour et se frotta les yeux.
« Où est mon fusil ?… »
Je poussai un véritable cri maternel.
« Ça mange ma poupée ! »
Et je me lovai dans mes draps, me demandant si je devais descendre ou grimper le long des rideaux pour ne pas être mangée aussi. Carlo, épouvanté, examina le plancher.
« Ce sont des rats !… » fit-il en grelottant. – Il chercha son fusil. « Bouge pas, sœur ! »
Je pleurais, éperdue. Les corps noirâtres passaient et repassaient sur le corps rose de ma pauvre fille ; ils dérangeaient le mouchoir. Le rat, mon Dieu !… C’est le loup de la poupée ! Comme elle devait avoir peur ! Ils flairaient sa figure où l’odeur de la tarte était restée ; l’un d’eux s’arrêta sur un mollet. Elle demeurait tranquille ; son regard d’émail reflétait les étoiles, et ses bras se tendaient en avant avec une risette…
Les rats grinçaient des mâchoires : tout de bon, ils la mangeaient ! Elle embaumait le son nouveau ; sa peau était neuve, et les monstres fourraient leurs museaux dans sa poitrine crevée : le son coulait à flots !… Je me tordais les mains. Carlo vint me rejoindre.
Il s’adossa au lit, tapa des pieds, mais les rats ne se dérangeaient seulement pas.
« J’ai peur qu’ils la finissent ! chuchota Carlo, de moins en moins brave.
– Pourquoi, Carlo ?
– C’est qu’après, ils nous mangeront ! »
Au hasard, il tira le bouchon de son fusil. Quand il fallut aller le reprendre, il n’osa point, car un des assassins grignotait sa balle.
« Marchons ensemble ! dis-je avec désespoir.
– Non ! pour ce qui reste de ta poupée, c’est pas la peine ! Demain, je trouverai un autre bouchon. »
Le son coulait toujours ; ils décousaient toujours la peau !
Il me semblait qu’on me mordait la poitrine. Je leur lançai une bottine, un bas, mon jupon, la casquette de mon père. Si j’avais eu le fusil, je les aurais écrasés tous avec la crosse ! On mangeait ma fille et j’y voyais rouge, moi, dans cette grande nuit d’hiver ! Carlo eut l’idée de faire le chat : les bêtes reculèrent enfin et la bande sinistre rentra dans le trou du plancher. Mais il était trop tard : ma poupée gisait inerte sur sa petite couche, la tête retournée, les jambes flasques. Ses pauvres bras se tendaient encore, et rien d’horrible comme ces deux membres roses émergeant de cette mare de son, de ce tas de peau devenue chair morte.
Je retournai sa face souriante : elle gardait sa risette, ses cheveux soyeux, ses yeux pleins de transparence d’étoile, mais ce visage impassible avait maintenant quelque chose de si doux, de si navrant, que moi, enfant, j’en eus une émotion de femme !
Je m’agenouillai dans ma longue robe de nuit et cherchai au fond de mon âme à peine éclose comment pouvait se dire une prière pour la poupée !
Carlo ramassa le son et tâcha d’arranger les jambes ; il pleurait aussi, et sa douleur de petit homme était touchante. Il regardait bien son fusil intact ; cependant, il avait un gros chagrin ! Il alla se recoucher.
« Je ferai le chat s’ils reviennent, me dit-il ; n’aie pas peur ! »
Peur, oh ! non… Je m’étendis sur ce cadavre rose et déchiré, je collai ma bouche contre ce front de porcelaine, puis j’attendis, tout ensevelie dans cette ombre, que les rats, après avoir dévoré la fille, vinssent dévorer la mère !…
Il y avait aux quatre coins de la chambre des meubles allant se profiler sur le noir en silhouettes étranges ; la gelée faisait craquer les vitres, et, derrière les vitres, le ciel glissait une à une ses larmes d’argent ! La frayeur m’aurait tuée si le sommeil ne m’eût prise au milieu d’un sanglot !…
*
Le lendemain, personne ne voulut croire à l’histoire des rats.
« Les enfants, disait-on, n’ont pas de pitié pour leurs jouets ! »
Jamais l’oncle ne voulut me rendre une autre fille ! Du reste, ce n’est que par la douleur que les poupées sont vos poupées ! jamais je n’en aurai aimé une autre !
On ne voulut pas nous croire, et pourtant, moi qui vous raconte ces sottises, j’ai le sourire aux lèvres, mais une larme sur la joue ! Oui, une larme tout entière pour une poupée ! Et lorsque je vois un rat trotter sous une chaise, je vais comme une folle à la rencontre de mon fils qui a eu hier trente ans sonnés !
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(Rachilde, in L’École des femmes, première année, n° 16, jeudi 16 octobre 1879. « Das Rattenhaus, » aquarelle d’Alfred Kubin, 1902)
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LA FILLE DE NEIGE
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Mie Cathe, la Berrichonne, était une bonne vieille dont la coiffe, l’esprit et le nez se trouvaient toujours aussi pointus. Mie Cathe m’avait nourri, je l’aimais tendrement, et encore à quinze ans, je n’eusse pas changé Mie Cathe pour une jolie femme. Son principe d’éducation, vis-à-vis de moi, se résumait dans ceci :
« Cours… sans déchirer tes pantalons ! »
Notez que j’avais des pantalons indéchirables se composant d’un château pour la jambe droite, d’une ferme énorme pour la jambe gauche et d’une fortune assez ronde pour servir de ceinture solide.
Je poussais comme un froment exceptionnel entre Mie Cathe et mon précepteur, le cousin pauvre. Mon père et ma mère vivaient en un pays qu’on appelle le grand monde, dont le chef-lieu était Paris ; de temps en temps, ils écrivaient à Mie Cathe pour s’informer de ma santé, envoyer une montre ou des foulards au pauvre cousin, et dans ce fond de Berri ignoré, nous étions heureux comme des gens sagement endormis.
Ah ! une bonne vieille nourrice, c’est plus qu’une mère, je crois, qu’une mère qui ne vous a pas nourri. Après le bon Dieu, il y a le lait, et, devant cette chose exquise, tous les hommes sont égaux. Mon précepteur écoutait Mie Cathe avec un respect silencieux ; moi, je l’adorais.
Elle racontait des histoires, l’été, à l’ombre des tilleuls, en tricotant ; l’hiver, près du feu, en raccommodant ce qu’elle avait tricoté l’été.
Vint le vent de n’importe où, elle m’inculquait la même morale : « Ne déchire plus tes pantalons ! » et mon précepteur d’ajouter : « Trahit sua quemque voluptas !… »
Un soir de janvier, dans notre grande cuisine, emplie de roses lueurs du foyer, Mie Cathe commença un récit dont le souvenir fait trembler mon cœur encore aujourd’hui, mon cœur d’homme sceptique.
Je faisais griller des marrons sur les braises ; mon chien Tobie ronflait : ainsi, jadis, le juste de ce nom devait faire, et une solennelle tranquillité régnait malgré les tourmentes de neige qui fouettaient les vitres.
« Mon petit, dit Mie Cathe, tu as quinze ans depuis hier et tu n’es guère sage ! Tu as un accroc au genou, tu t’es battu avec les gamins du village… Je perds la cervelle, moi, rien qu’en te voyant manier un bâton. Mes doigts sont trop rudes pour t’adoucir les membres et le caractère… J’écrirai à ta maman par la plume du curé si ça doit continuer. »
Le début me déplaisait. Après avoir retourné mes marrons, j’examinai Mie Cathe, dont le nez s’effilait d’une manière inquiétante.
« Que fait-elle, maman ? dis-je d’un ton bourru.
– Elle danse à Paris.
– Et papa ?
– Il la regarde faire, pardine !
– Eh bien ! Mie Cathe, pense bien qu’ils doivent aussi se faire des accrocs tous les deux ; laissons-les s’amuser et conte-nous ton histoire !… »
Il faut vous dire que Mie Cathe ne racontait jamais sans s’interrompre ; je lui posais beaucoup de questions, les bons livres demandent à être discutés.
« Il y avait une fois un garçon et une fille qui s’aimaient d’amour… »
Mes quinze ans sonnés permettaient sans doute la phrase à Mie Cathe, mais moi, j’eus un petit tressaut.
« Hein ?… Mie Cathe, qu’est-ce que c’est que l’amour quand ce n’est pas dans les chansons ?
– C’est une maladie.
– Ah ! »
Et je lui offris pour me réconcilier un marron vraiment doré à point.
« … Qui s’aimaient, reprit la paysanne, se brûlant la langue et hachant ses phrases, qui s’aimaient… (Ce marron est trop cuit). La fille était belle, quoique pauvre. Le jeune homme… (Retire les autres du feu) s’appelait Jean-Pierre, et elle… (Ça te gâtera les dents). »
Mie Cathe finit par avaler le marron. Moi, je ne découvrais encore pas l’intérêt de cette histoire.
« … Elle s’appelait… rien, car elle n’avait pas de parents et servait dans une ferme. Le garçon était riche. À chaque foire, ce Jean-Pierre vendait ses bœufs, ses moutons, et revenait les poches pleines. Il ne pensait point au mariage… cette belle fille l’occupait trop. Pourtant, les père et mère du jeune homme s’assemblèrent et lui dirent :
« Jean-Pierre, il faut t’épouser d’avec la fille du meunier !
– Non ! qu’il leur fit, j’aime ailleurs !
– Nous le savons ; mais ailleurs il n’y a rien et, vois-tu, faut laisser les amours pour songer au sérieux !
– Mie Cathe, demandai-je très nonchalamment… je croyais, j’avais entendu dire (toujours dans les chansons) que l’amour mène au mariage ?
– Pas hors des chansons ! fit Mie Cathe, gonflant la pointe de son bonnet.
– Alors, cette maladie ?
– Cette maladie, déclara nettement Mie Cathe, trouve son remède dans le mariage, et tu m’impatientes !… »
Elle repoussa un autre marron.
« Tu les as donc pris dans le tas aux noix, tes marrons, qu’ils sont si durs ?… »
Désormais j’étais fixé : mes marrons étaient faux… et le mariage était une médecine !…
Mon précepteur hochait le front.
« Voilà, poursuivit-elle, que Jean-Pierre aimait toujours sa vaurienne. La fille du meunier se dépitait… à en crever dans sa farine… Enfin, par une belle nuit des Rois, le meunier invita Jean-Pierre, fit faire des crêpes, des galettes ; sa fille mit des rubans dans ses cheveux et du vin sur la table ; il y eut bombance. Jean-Pierre, par politesse, ne put refuser sa portion ; mais, sur le coup de dix heures, il se leva, salua la compagnie. Comme chacun savait où il allait, ce fut à qui le retiendrait. Il avait promis à son amoureuse de lui porter une tranche de galette dans la hutte au berger. Il neigeait, pareil à ce soir ! La hutte du berger était au milieu d’une prairie ; il y faisait froid. Mais les amoureux…
– Comment se prend-elle, la maladie des amoureux ? demandai-je de nouveau.
– Quand on est deux… n’ont jamais froid. La pauvrette attendait les pieds dans la neige, grelottant tout de même et craignant que son amoureux ne restât chez la riche meunière.
– Et, ajoutai-je de mon cru, qu’une seconde maladie ne le prît – car mon esprit se délurait.
– Oui. Or, minuit passa. Un coup de vent vint, abattit le toit de la hutte et la fille se mit à pleurer. La neige tombait sur ses épaules, la bise gelait ses larmes… elle attendait toujours.
Cette nuit-là, le meunier, aidé de sa fille, grisa Jean-Pierre, et Jean-Pierre n’alla pas au rendez-vous ! Le lendemain, notre gars dégrisé s’en fut à la ferme où sa pauvre amoureuse donnait de l’avoine aux poules. En passant près de la hutte, il aperçut une grosse bonne femme que les petits enfants de l’endroit devaient avoir pétrie en boules de neige. Il se mit à rire, pensant à l’amoureuse, quand elle rencontrerait ça le soir. Mais, à la ferme, on lui apprit que son amoureuse s’était quittée de chez ses maîtres sans prévenir personne… de dépit. On ne savait point ce qu’elle était devenue. Jean, inquiet, revint la nuit suivante devant la hutte du berger. Il attendit comme elle avait attendu devant la bonne femme de neige et, pour se réchauffer, il fit aussi des boules qu’il lança à la méchante statue. À la première boule qu’il lança, il fit jaillir de ce visage tout blanc deux grands yeux noirs et morts.
Sous la grosse femme de neige, il y avait une mince jeune fille : le cadavre glacé de l’amoureuse à Jean-Pierre ! Elle avait attendu toute la nuit des Rois, enracinée là par l’amour tandis que le ciel lui tissait lentement son linceul.
Jean-Pierre en perdit la raison. Dès qu’il voyait des gamins faire des boules de neige, il allait les rouer de coups.
… Et, ajouta brusquement Mie Cathe, si tu ne déchirais pas tes pantalons… »
Un coup sourd retentit à notre porte. J’eus presque peur. Cette histoire lamentable, ces marrons trop durs, ce coup frappé… mes pantalons… à minuit ! J’allai ouvrir sur le geste de ma nourrice, moins rassurée que moi, car la peur, comme l’amour, est un mal que l’on attrape souvent lorsqu’on n’est que deux.
« Fichtre ! » murmura le précepteur qui ne jurait jamais.
Pour intimider le voleur, j’ouvris en criant :
« Nous n’aimons pas qu’on nous dérange ! »
Je demeurai ahuri devant une enfant de mon âge, une petite pauvresse dont les yeux avaient des reflets d’étoile. Je n’oublierai pas ce tableau, non, de ma vie !
Elle était debout, les mains jointes, sur le perron couvert d’hermine. Derrière elle, tombait toute une secouée de flocons qui s’entassaient avec une molle douceur. Plus un bruit, plus un souffle ; le vent s’était tu, ciel et terre se confondaient dans un infini mœlleux comme une fourrure, et sa tête poudrée de diamants apparaissait comme une tête de petite reine. Ses haillons avaient des bordures de cygne et se piquaient çà et là de fines pierreries. C’était enfin la fille de neige… à moitié linceul !
« Laissez-moi entrer, dit-elle, rien qu’un peu… Je m’en irai tout de suite… mais j’ai les pieds si froids… »
Je compris que mon admiration devenait stupide. Je la fis entrer avec une sorte de respect. Mie Cathe prépara un verre de vin brûlant. Tobie donna sa place et le précepteur prit la fuite.
« Sûrement… c’est celle qui revient !… » chuchotait Mie Cathe, atterrée.
La petite n’eut point d’histoire à nous apprendre. Elle venait de loin et y retournait. Son singe était mort. Elle savait chanter, vendre des allumettes de contrebande, montrer des bêtes savantes.
Maintenant, elle faisait comme son singe… elle passait de froid. Voilà !
Elle parlait doucement. Ses mains, que je frottais dans les miennes, étaient très petites. Elle était jolie, oh ! si jolie… que j’en demeurais pétrifié. Les beaux yeux ! les beaux cheveux ! Mie Cathe lui prépara un lit à côté du sien. J’allai fouiller moi-même dans les armoires de mes grands-mères, et je rapportai une ancienne robe de soie rouge, quelque chose de fantastique. La mignonne faillit se pâmer. Elle s’affubla de ce chiffon avec une véritable science. Puis elle se mit à chanter, à danser, à éclater d’un tel bonheur que nous en fûmes bientôt complètement fous.
Elle nous confia qu’elle s’appelait Cicie, et elle se tordait dans sa jupe trop longue, et son corps souple voltigeait comme les flammes du fagot flambant dans la cheminée.
Ma nourrice alla chercher une couverture ; nous restâmes seuls. Cicie, épuisée par ses bonds, s’en vint tomber sur mes genoux ; elle m’entoura de ses bras minces et, posant mon front sur son épaule :
« Personne ne m’a donné une robe rouge… personne ! Je vous aime de tout mon cœur !… Voulez-vous aimer la pauvre Cicie autant qu’elle vous aimera ? Mon singe est mort… Je n’ai plus d’ami… »
Je dis avec passion :
« Oh ! oui… je t’aimerai, Cicie… mais je ne veux pas remplacer ton singe ! »
Elle me sourit, toute candide.
« Mon singe était laid, tu es gentil ! Je ferai une différence ! »
Je crois que nous nous embrassâmes. Chère créature ! elle paraissait folle. Le froid, la misère et, subitement, ce grand luxe de la robe rouge !
Pauvre Cicie ! elle s’endormait, très sainte, sur mes genoux. La flambée lui envoyait des teintes fauves et elle semblait vêtue d’un long manteau sanglant. Ses mains fluettes caressaient encore les plis de la jupe merveilleuse.
L’amour est, je pense, une impression de tous les âges qui se subit sans se comprendre : les hommes sont enfants à toutes les époques de leur vie ! Pourquoi les enfants ne seraient-ils pas des hommes durant le court passage d’une impression d’amour ? Durant cette minute de solitude avec Cicie, j’aimais éperdument, je fus malade, je fus jaloux, je fus ambitieux, je rêvai, je maudis, je bénis et, comme un amant très humble, je ne lui dis rien de ce que j’éprouvais. Je ne regrettais qu’une chose : ne plus avoir de marrons ! Partager est le premier instinct des gens épris, n’est-ce pas ?
Mie Cathe arriva derrière moi :
« Prends garde ! cette petite a peut-être des poux, dit-elle, sans respect pour mes chimères.
– Tais-toi, Mie Cathe ; elle ne me quittera plus. Je lui donnerai la chambre de ma mère… nous la nourrirons des meilleures choses… elle portera cette robe… elle dansera… nous ferons toutes ses volontés… et pourvu qu’elle ne fonde pas… »
Je passai la jolie dormeuse à ma nourrice et je fis un saut de joie haut comme la cheminée.
Mie Cathe, après avoir couché Cicie, me fit boire une infusion de tilleul.
« Tu es bien malade, grommela-t-elle, et demain tu te battras avec elle… pour déchirer encore ta culotte neuve !… »
J’allai me coucher, plein de fièvre, par là-dessus.
J’eus, cette nuit-là, un songe bizarre. Je crus voir, dans la pénombre de mes rideaux, se pencher une femme rouge ; deux petits bras entourèrent mon buste, deux lèvres fraîches touchèrent mon front ; je sentis des larmes mouiller mes joues, puis… tout s’effaça dans un tourbillon de neige. Je me réveillai dès l’aube, et je courus à la cuisine. Mie Cathe préparait mon déjeuner.
« Eh bien ? dis-je en palpitant.
– Cicie était une petite voleuse, répliqua durement ma nourrice, pendant que mon vieux précepteur grognait en latin. Oui, une petite voleuse ; elle s’est sauvée en emportant la robe de ta grand-mère. Je lui avais dit qu’elle ne la garderait pas. Elle a trouvé plus simple de l’emporter. »
Je restai muet. Fondue, la fille de neige ! Fondue comme un léger flocon !
À partir de ce jour, je fus un garçon taciturne. Je sus respecter mes pantalons.
On ne me parlait pas de la petite mendiante, ne se doutant pas que j’y pensais sans cesse.
D’ailleurs… à quoi bon ?… Mon cœur, ouvert par elle, s’était refermé sur l’apparition féerique. J’avais la conviction de ne pas avoir rêvé.
Cicie, reconnaissante, m’avait donné son dernier adieu avant que de s’aller fondre dans la tourmente neigeuse… J’attendais vaguement que l’amour me la reposât sur les genoux, tout endormie, toute frileuse et toute dorée par les flammes de notre mutuelle passion d’enfant.
Cicie ne revint point. On me rappela chez mes parents, dans la grande ville où dansait ma mère. J’eus à terminer mon éducation de garçon qu’on voulait marier de bonne heure. Je me souvins du remède de Mie Cathe, mais pour le prendre j’attendis peut-être trop longtemps.
Quelquefois, pendant les nuits de neige, je me réveille en sursaut. Un bruit imperceptible se fait entendre le long de la croisée, un petit bruit sec disant pour moi, qui rêve encore : « Cicie… Ci… cie ! » et je revois un fantôme de glace, l’amoureuse de la légende, enlaçant un fantôme rouge, l’amoureuse de mes quinze ans ! Mais ce bruit, ce n’est que la gelée… écrivant ses hiéroglyphes sur la page blanche de ma vitre, où la lune blonde glisse un signet d’or !
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(Rachilde, in Le Scapin, deuxième année, n° 1 et 2, deuxième série, septembre et octobre 1886 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans L’Homme roux, nouvelles, Paris : À la Librairie illustrée, « Les Oubliés, » [1888]. « Gerda and the Crow, » illustration de Boris Diodorov pour The Snow Queen d’Andersen, Oberton Publishing House, 2005)
Une obscurité lugubre s’étendait partout. Tout était désert. On entendait une rumeur vague et sourde dans le fond de la rue. Une troupe à cheval passa, composée d’hommes et de chevaux ÉCORCHÉS. Les cavaliers portaient des flambeaux à la flamme rouge qui éclairait leurs visages mis à nus, traversés de muscles sanglants. Les bouches étaient ouvertes jusqu’aux oreilles sous les casques de chair pendante. Et les chevaux traînaient leurs peaux dans le ruisseau qui débordait de sang jusqu’aux maisons. Des femmes pâles, échevelées, silencieuses, apparaissaient aux fenêtres, puis disparaissaient en gémissant parfois sourdement. J’étais seul, immobile de terreur et sans force pour fuir, et je regardais le défilé de cette effroyable cavalerie lancée au grand galop. Cela dura cinq heures. Il y avait aussi quantité de voitures d’artillerie chargées de cadavres déchirés mais encore palpitants. Une odeur infecte de sang et de bitume se répandait dans l’air.
(Rêve du Comte de Lavalette dans sa prison pendant la Terreur.)
LA RUE VIDE
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Il fut décidé que je partirais pour Saint-Quentin dès le vendredi. Il bruinait. Paris était maussade sous un sale petit crachin, prélude aux pluies noires que je m’attendais à recevoir du ciel picard. Les adieux furent brefs, mais on sentait en suspens dans la poignée de mains de mon frère, dans le regard embué de ma mère, une peur latente, au moins une inquiétude. Ce n’était pourtant pas la première fois que je partais ainsi. Il fallait alors presser les préparatifs, ordonner le voyage comme s’il s’était agi simplement d’aller au coin de la rue acheter un journal.
Qu’allais-je faire à Saint-Quentin ? À l’heure où je me tenais pelotonnée dans un coin de secondes classes, je l’ignorais. Mais je savais que je devais aller à Saint-Quentin, que des événements importants découleraient de ce déplacement.
Dans le wagon raisonnablement garni (on n’était pas encore aux périodes intenses de voyages : fêtes de fin d’année, vacances de Pâques, etc.), les conversations ronronnaient, construisant autour de moi un fond sonore agréable. Ce doux grondement me berçait. Parfois, l’aigre flûte d’une voix féminine perçait les modulations basses des voix d’hommes. J’avais un peu froid. Novembre étirait ses derniers jours. À travers la vitre, on apercevait la campagne mollement flagellée par des averses. Ciel gris, terre jaunâtre, arbres dépouillés par des vents rageurs. Le train filait, flèche vibrante dans l’espace métallique. Trains du Nord, rapides comme des pensées, percutant comme des obus… Trains du Nord… Je pensais tout haut.
« Mais non, Madame, fit un gros homme jovial qui m’avait entendue répéter ces derniers mots, vous n’êtes pas sur une ligne du Nord, mais bien sur la ligne Paris-Lyon-Méditerranée. Du reste, regardez-donc… »
Mon compagnon de voyage me présentait le paysage avalé par nos yeux froids, et d’un seul geste parut effacer les plaines monotones et les nuages lourds et faire jaillir à leur place collines rondes, vertes vallées et villages roussis par un soleil féroce.
« Pourtant, dis-je avec entêtement, j’ai bien pris le train de Saint-Quentin, j’en suis sûre. Nous défilions à cent vingt à l’heure entre des plaines désertiques.
– Pas de plaines, Madame, trancha le voyageur qui ne riait plus du tout et paraissait conscient de son pouvoir de transmutation, tel un prestidigitateur vexé… il n’y a jamais eu de plaines sur ce parcours, mais des coteaux, des rivières et des vignes. D’ailleurs, voici Lyon. »
Impossible de douter. J’étais bien dans le train du Sud. Et cependant, je me souvenais parfaitement d’avoir pris mon billet à la gare du Nord, puis de m’être fait conduire avec mes bagages au train de Saint-Quentin. Saint-Quentin ! Il fallait que je m’y rende. Il ne me restait plus qu’à descendre, changer de train. Hélas ! une indolence complète s’emparait de moi. J’avais beau me dire : « Descends, retourne à Paris, va-t-en à Saint-Quentin, il faut y aller. » C’était en vain. Je ne pouvais secouer mon apathie inexplicable. Je me sentais heureuse, comblée par mon erreur, et en même temps alertée par un sentiment de danger. Lyon et ses fumées se résorbèrent avant que je me fusse décidée à bouger. Une étrange, une délicieuse paralysie me prenait tout entière.
Une à une, les escales du voyage me jetèrent leurs noms, leurs parfums, leurs couleurs. Ce qui me sembla plus étrange que tout, c’est que par moments la vision des plaines picardes interceptait celle des villes rhodaniennes, comme en « surimpression. » Je regardais ainsi fuir dans le vent ces champs gras et bruns, ces canaux bordés de fins peupliers, pour moi seule, pour ma secrète nostalgie et mon profond remords. Jusqu’à la fin de ce trajet, les images-témoins du voyage à Saint-Quentin, ce voyage que je n’avais pas fait m’escortèrent comme des regrets, brochant leurs lignes horizontales sur les cierges poignants des cyprès de Provence. Puis, lentement dissoutes dans les rayons du ciel limpide, les campagnes plates et les villes de briques s’estompèrent et retournèrent au néant. Des villages couleur de miel, des collines aux pentes mouchetées d’oliviers les remplacèrent, mirage durable. Dans le lointain, une tache bleue s’agrandit, devint la mer, envahissante, souveraine, la mer fouaillée par un violent mistral. Des mèches blanches étincelaient sur sa crinière indigo.
Quand je descendis, je me trouvai désemparée, lourde de ce voyage incompréhensible, embarrassée de mes valises. Qu’étais-je donc venue faire dans cette ville maritime, minuscule si j’en jugeais par son port grand comme un tableau d’Othon Friesz ? Et pourquoi le train ne roulait-il pas plus avant ? Il restait tant de villes à éventrer, de tunnels à perforer, cauchemars renaissants !
Le train s’était arrêté dans cette gare bouchée par un mur haut et lisse, pareil à un fronton de pelote basque. La « Pacific » buta du nez contre la muraille, puis s’éteignit brutalement après un halètement rauque. Ainsi qu’on s’éloigne d’une bête morte, les voyageurs se hâtèrent de quitter ce train vidé de sa substance et qui ne respirait plus.
Pas un employé n’était visible dans la gare mystérieuse. Avant de franchir le portillon désert, j’accordai un regard au mur aveugle qui retenait comme engluée la locomotive monstrueuse. En prenant le chemin qui menait au port, je reconnus de nombreux voyageurs. L’homme qui m’avait interpellée ne s’y trouvait pas, quoique je ne l’eusse pas vu descendre aux autres arrêts.
Le port était ravissant. Sur l’eau calme à peine remuée par un faible vent d’est, – le mistral avait cessé, – des barques dansaient vaguement. J’observais leurs coques peintes de couleurs vulgaires qui rendaient plus exquise l’immensité nacrée du ciel, leurs voiles éclatantes. Sur les ponts des yachts blancs, des matelots se mouvaient avec une grâce d’insectes, lavant, frottant, amenant les voiles, pilotant les bâtiments, évoluant dans le fouillis des mâts et des carènes comme des acrobates. Un mouvement prodigieux bouleversait ce petit port ; ce n’étaient que voiliers ou canots entrant et sortant de la passe, manœuvres des voiles, ronflements des moteurs. D’un bord à l’autre, les matelots blancs et bleus s’adressaient des signaux singuliers avec leurs bras terminés par de longues écharpes de soies polychromes. C’était bien la première fois que je voyais faire des signaux maritimes avec des chiffons féminins. Mais peut-être était-ce la mode ici !
Je fus vite gorgée d’un tel pittoresque jusqu’à l’écœurement. Ni les allées et venues des yachts patriciens et des barques trapues, ni les gesticulations des marins haussés sur leurs orteils comme des funambules ne m’amusèrent plus. Et je m’avisai de trouver dérisoires leurs gestes qui faisaient flotter dans la lumière crêpes de chine et voiles aux tons d’arc-en-ciel. Tristement, je contemplai mes quatre valises. La foule m’entourait, épaisse et sonore. Tous ces gens bruns et vêtus de toiles claires parlaient un langage ignoré. Ah ! que j’eusse voulu pouvoir fuir ce port vermeil, laisser ce quai gluant où traînaient des pelures de mandarines et de pastèques et des monceaux de fleurs piétinées. Je voulais rompre avec cette vie bourdonnante, ne plus entendre ce tohu-bohu clinquant et gai, ne plus respirer ces parfums lourds ou acides de fruits pourris et de fleurs mortes.
Je pensais au but initial de mon voyage, à ce Saint-Quentin paisible et sûr que je n’atteindrais jamais. Il me parut que j’étais rivée à ce lieu enchanteur comme à un spectre, que rien ne m’en délivrerait, que toujours et jusqu’à la fin de toutes choses, je demeurerais là, errante et désolée, au milieu de ces groupes joyeux, des beaux hommes hâlés, des filles brunes, vénéneuses comme des orchidées dans leurs robes transparentes. Je tournais et virais sur le quai étroit, bousculée par les flâneurs. Des marins chantaient des airs « à boire » dans leur langue inconnue, douce et zézayante. Torses nus, huileux et solides, les dockers portaient sur leurs massives épaules faites pour des charges pesantes des paniers de fruits et des corbeilles pleines de jacinthes, de tubéreuses, de roses aux pétales safranés.
J’étais éblouie de tant de lumières, de couleurs mouvantes que j’en fermai les yeux. Mais je fus alors livrée à l’assaut puissant des parfums auxquels se mêlait la puanteur de quelques charognes oubliées, çà et là, par une municipalité peu soucieuse d’hygiène. Allais-je succomber à la torpeur de tous mes sens ? Resterais-je ligotée par une indifférence charmée pire que la mort ? Non, il ne fallait pas m’attarder sur le port, participer même passivement à sa vie aventureuse, ce n’était pas là mon but, mon but formel. Hélas ! j’avais beau me raisonner, je ne bougeais pas plus que si j’eusse été enchaînée par une amarre.
C’est alors qu’Elle passa et vint vers moi, mince et souffreteuse, déjetée dans ses haillons bigarrés. On eût dit que cette adolescente s’était vêtue d’une de ces robes de théâtre que les costumiers dessinent pour Mignon. Elle était en somme habillée de morceaux de toutes couleurs, aux franges indescriptibles. Entre les trous, sa peau luisait, d’une blancheur malsaine. Mais le visage de la petite fille – elle pouvait avoir treize, quatorze ans – était fin et doux, bordé d’une chevelure blond pâle, très mousseuse. Et ses yeux bleus avaient une fraîcheur d’eau vive. Elle me regarda, l’air étonné. Elle parlait français.
« Venez, fit-elle d’une voix où je retrouvais les douces inflexions inconnues, ne restons pas sur ce quai. Que faites-vous donc ici ?
– Je sais que je ne devrais pas me trouver dans cette ville, répondis-je, mais je me suis trompée. J’ai pris le train du Midi au lieu de me rendre à Saint-Quentin où l’on doit m’attendre. Comment vais-je faire, quand vais-je partir d’ici ? »
Ô surprise ! La petite fille, si maigre et chancelante qu’elle fût, prit ma main droite dans sa petite poigne gauche, et je sentis dans son étreinte une fermeté presque cruelle. De sa main libre, elle désignait mes bagages disgracieux.
« Laissez vos valises ; vous n’en avez pas besoin, vous n’en aurez plus besoin. Partons vite avant qu’il ne soit trop tard. »
Le ton dont elle avait prononcé ces mots me communiqua un frisson glacé. Que voulait-elle dire ?
À présent que je me trouvais déliée de cet obscur sortilège qui me maintenait au port, et que je pouvais marcher librement, quitter le quai, en m’éloignant de ce lieu ardent, j’éprouvais une sensation d’ingratitude et de témérité. Apres avoir tant désespéré durant cette halte au milieu d’une foule indifférente, il me sembla que la fille blonde ne m’arrachait à mon seul refuge que pour m’entraîner vers Dieu sait quels périls, quelles horreurs informulées !
Nous entrâmes dans une des rues chatoyantes qui venaient baigner leurs racines jusqu’au creux du port fumant de chaleur. Jamais je n’aurais pensé marcher aussi longtemps. La ville m’avait primitivement semblé toute petite, ramassée sur sa rade comme un éventail sur une main. Elle élevait au contraire ses tentacules gigantesques et tortueuses à l’assaut de collines d’un vert velouté bleui par des massifs d’agaves. La foule nous pressait, toujours aussi bruyante, échangeant d’un rire à l’autre, d’une chanson à une raillerie, ces mots roucoulants comme des trilles d’oiseaux, et dont je regrettais de ne pas comprendre le sens. Langue inconnue, peuplade incontestablement latine, mais qui m’était aussi étrangère que pourrait l’être, par exemple, une tribu cafre pour une moghrabine.
« Venez vite ; ne nous attardons pas. »
La petite fille, aux os saillants, et dont les épaules voûtées tendaient la cotonnade à la percer, me tenait fidèlement la main. Les promeneurs étaient moins nombreux. La foule s’éclaircissait au fur et à mesure que nous montions dans la ville haute. Alors que nous approchions d’un boulevard d’abord ombragé, puis qui perdait ses arbres vernis de soleil pour s’enfoncer sous la terre, la fillette me montra cette voie souterraine en pointant sa main décharnée aux ongles bleus, signe d’anémie :
« Il y a là un canal. C’est beau et fascinant, oui, fascinant comme le mystère du monde. Vous aimeriez sûrement passer sur ses bords. Des touffes de verdure pendent du tunnel jusqu’à l’eau qui s’illumine par le dessous, comme s’il y avait des lampes dans le fond. Et il fait doux et chaud. Mais je ne peux pas y aller, je ne veux pas vous y emmener. Car mon père et ma mère y vivent. Ils sont à l’intérieur, au centre de l’ombre, où le canal cesse de briller ; ils y sont depuis des mois, des années, et ils se battent, et ils se saoulent comme des brutes. Si je retournais auprès d’eux, ils me tueraient sous les coups. »
La pauvre petite me montrait ses bras violacés, ses frêles et piquantes épaules toutes noircies par la marque des doigts, des plaies sur son dos que les déchirures de sa robe découvraient facilement. Bien sûr, j’avais grand pitié de cette enfant, et je n’allais pas lui demander de m’accompagner sur ce boulevard au cœur liquide, de longer ce canal, malgré toute sa beauté, son mystère lumineux et la voûte végétale…
Tout en parlant, nous étions arrivées sur une grande place circulaire où semblait s’être concentrée la frénésie du jour finissant. Des manèges remplis de gens, d’enfants, tournaient à l’envers, avec des musiques d’orgues et des soupirs de cornemuses. Dans un halo de poussière dorée par le couchant, un jeune homme, seulement vêtu d’un pagne jaune citron, dansait avec une gravité mystique, comme on prie. Les pièces de monnaie tombaient autour de sa mince silhouette rougeâtre. On croyait voir une statuette ensorcelée. Le jour déclinait rapidement ainsi qu’il est de règle, les soirs d’été, dans ces régions méditerranéennes.
Car nous étions en été, un juillet chaud et musqué. Ce n’étaient partout que cris, rires, coups de poings entre gaillards costauds, excités par les filles moqueuses, nues sous leurs mousselines fleuries.
« Venez ; hâtons-nous, » répétait la fillette dont la main dure tordait mon poignet à me faire gémir. Je ne l’aurais pas crue capable d’une telle force nerveuse.
Une fois la place laissée loin derrière nous, nous gravîmes une longue rue funèbre, bordée de hautes bâtisses de pierres ocres, aux volets noirs rigoureusement clos, aux portails sculptés et ornés de cuivres monumentaux. Quand nous arrivâmes aux abords d’un très vaste pont qui couvrait la rue comme une cave (s’agissait-il d’un pont de chemin de fer ou d’une rue supérieure enjambant la nôtre ? Je l’ai toujours ignoré), la fille blonde me parut gagnée par une terreur abjecte. Elle tremblait, roulait ses beaux yeux avec égarement et demeura longtemps pétrifiée devant la voûte qui obscurcissait l’horizon comme un nuage. Enfin, elle se décida et je la suivis, incapable de lui résister. Tout d’un coup, elle frissonna plus fort, jetant des regards de panique vers l’autre trottoir. Son visage déjà blême parut encore plus décoloré, comme si tout le pauvre sang qui coulait dans ses veines eût été totalement tari.
« Qu’avez-vous ? »
Elle ne répondit pas, mais pressa ma main plus durement ; j’avais la sensation d’être agrippée par une serre de rapace. Derrière nous, c’était encore la foule dense et chaleureuse, bariolée de soleil, où il devait être bon de se sentir étroitement soudés peau à peau, comme dans un élément vital et bienfaisant. Devant nous, c’était l’innommé, l’aventure inavouable. Dans l’ombre, nous sentions ramper des choses sans consistance, au frôlement mou, nous percevions le vol d’affreuses petites créatures à la fois poilues et satinées. Des fongosités livides, des végétations claquant comme des mandibules nous happaient au passage. Après l’air brûlant du port, puis la tiédeur des boulevards, nous recevions dans cette rue la gifle du vent, un vent froid de novembre. Nous avions laissé l’été merveilleux pour venir chercher dans cette rue sombre un affreux climat. Les parfums des cargaisons, fleurs et fruits, n’étaient plus qu’un souvenir capiteux. Peu à peu, nous étions envahies, submergées par une odeur entêtante et fade, insistante, qui nous ployait sous la crainte de la révélation. L’adolescente rit d’un rire cassé et dit :
« Cela sent la Mort !
– Non, répliquai-je avec agacement, ce n’est pas l’odeur de la Mort, mais quelque chose de pire, de définitif, qui est l’anéantissement et le bout de toute vie.
– Je sais, la pourriture… cela sent la pourriture… et voilà ce qui est pourri… là-bas, cette horrible chose couchée… »
En serrant les dents, je suivis cette folle qui me traînait dans une course sans terminus. Je traversai la rue pour gagner la rive opposée et nous montâmes vers cette longue chose sombre que la petite fille me montrait avec épouvante. Je m’approchai avec une répugnance profonde. Je vis un amas noir qui avait la forme d’un homme étendu. Ses vêtements usés, rongés, semblaient confondus par leur couleur, leur matière fangeuse, avec le sol noirâtre. Aucun membre ne paraissait relié aux autres, mais plutôt arraché, détaché, animés qu’ils étaient tous, jambes, mains, pieds, par une vie infecte, abominable, celle de millions de vers qui grouillaient sur ce cadavre putréfié, tout en le désarticulant morceau par morceau. Seul, le visage était intact, blanc et froid comme un masque. Soudain, mon cœur cessa de battre, car les paupières baissées se relevaient lentement. J’étais inondée de sueur. Ces yeux ! Ces yeux vivants ! Des yeux noirs et sauvages, buveurs d’énergies, des yeux succubes, qui regardaient la petite fille blonde avec une fixité, une avidité de suceurs. La petite hurla : « Non… Non… pas ça… Ils me brûlent comme des ventouses… »
Notre répulsion était si grande que la fillette me tira violemment à l’écart de cette horreur. Comme nous courions dans le milieu de la rue, elle me parla d’une voix haletante : « Il est vivant… Depuis des années, il gît là, sans que personne ne lui porte secours, car on a peur de lui. Jusqu’à présent, il n’avait jamais bougé, pas même tressailli. Il est entièrement pourri, ce n’est plus qu’un tas de pestilence et de vermines… Oh ! J’ai peur. Oh ! Oh ! Oh ! »
Son cri roula sous la voûte dégoûtante. Des oiseaux nocturnes partaient déjà en chasse, et nous avions du mal à éloigner les insectes velus qui nous mordaient au sang. Des griffes végétales nous cinglèrent dans notre fuite. Je me retournai pour surveiller la Chose. L’Être, puisqu’il fallait lui donner ce nom, l’Être s’était dressé à mi-corps. Ma compagne grelottait affreusement. Soudain, Il se leva, lentement, lourdement, déplaçant ses jambes que j’avais vues, ô combien nettement, déchiquetées par la décomposition, et qui suivaient pourtant le mouvement de ce tronc limoneux surmonté de ce visage aux yeux voraces.
Malgré l’ombre violette, je distinguais la flamme obscène du regard. À observer cette marche pesante dans un éclairage fantastique, j’évoquai ces monstres de cinéma dotés d’une vie cruelle et brève après avoir dormi durant des siècles entre les pages des vieux grimoires d’Europe centrale. Les mouvements gourds de la Créature rappelaient certaines prises de vues « au ralenti. » C’était aussi épouvantable qu’un cauchemar, mais Nous le vivions et ne pouvions nous échapper.
Il était inutile d’attendre du secours, car la rue était Vide, implacablement Vide. En montant comme des insensées, nous avions laissé plus bas, bien plus bas, la foule fraternelle et nous étions seules avec la Pourriture, dans cette rue qu’environnait la silencieuse nuit, seules avec la Peur.
La Créature arrêta un moment sa marche de robot et posa par terre un objet qui me parut être un gros Kodak. Libérée de ce qui la gênait, elle reprit son pas inexorable, marchant vers nous. Alors, la petite fille heurta dans son affolement une des portes cochères luxueuses. Son geste nous délivrait de notre enchantement. Maintenant, nous montions au galop le trottoir opposé au monstre, frappant à toutes les portes, vainement. Et nous nous enfoncions ainsi plus profondément dans la nuit terrifiante. Enfin, un de ces portails armoriés céda sous notre pression. Nous bondîmes à l’intérieur et je barricadai l’entrée. Ma compagne me révéla que toutes les maisons que nous venions de côtoyer appartenaient à cet homme qui marchait dans la rue vide, comme un somnambule.
Ainsi, nous venions d’entrer dans le piège. Fébrilement, je cherchai une cachette, une issue, mais n’eus qu’un sentiment de surprise. Ce vaste hôtel était vide, sans aucun meuble dans toutes ses pièces que nous visitâmes toujours en courant. Les murs étaient adorablement peints de gris Trianon et de filets roses et or, les glaces innombrables s’ornaient de trumeaux délicats, et les plafonds resplendissaient de nuages d’anges et de déesses. En vain, nous tournions et retournions dans ces salons luxueux et nus. J’avisai un escalier dérobé et nous nous crûmes sauvées. Mais l’escalier étroit aboutissait à un autre corps de bâtiment. Et de marches descendues en marches remontées, d’une maison à une autre maison, toutes également vides et pareillement ornées de glaces et d’or, de plafonds mythologiques et de lambris azurés, nous restâmes une éternité à tenter d’ouvrir les hautes portes, à chercher l’escalier qui nous conduirait au-dehors, la porte qui nous libérerait, le passage qui nous dissimulerait, le trou qui ferait entrer dans ce dédale un peu d’air et de ciel. Car il n’y avait aucune fenêtre dans ces demeures hallucinantes. Les volets aperçus de la rue se fermaient sur la pierre. Nous ne passions d’un hôtel à l’autre que pour y retrouver d’autres marches de pierres blanches embellies de fer forgé, d’autres salons nus, beaux et silencieux. Pendant que nous acheminions notre destin à travers ces maisons communicantes, jusqu’à la dernière minute nous nous cognâmes à tous ces murs comme des chauves-souris aveugles. Ma compagne n’était plus qu’un frisson. Quant à moi, en proie à un malaise atroce, fait de crainte et d’attente, de nausée et d’intérêt, il me sembla que l’Homme grignoté par ses légions de vers allait nous rejoindre bientôt, nous assombrir de son ombre croulante. Et je croyais déjà sentir son odeur de néant, l’odeur de la putréfaction parfaite, intégrale. J’en étais malade de dégoût.
Nous entendîmes le bruit assourdi d’une porte heurtée longuement. Les cadavres sortis de la terre peuvent-ils donc marcher, frapper la matière, saisir une main vivante ? Quelle horreur ! Stimulée par ce bruit, la petite fille toucha une porte, la douzième depuis notre dégringolade à travers ces demeures dépouillées. Et la porte s’ouvrit. Nous sortîmes dans la rue. Nous étions revenues au bas de cette Montée des Épouvantes. La foule circulait dans la gaieté des lanternes et des réclames électriques. Nous pouvions croire avoir rêvé toute cette aventure quand je surpris un geste de ma compagne, la tête tournée vers le haut de la rue plongée dans la nuit opaque. Toutes deux, nous regardions le mystère hideux, la haute forme de l’Être noir éclairée par un lampadaire à la flamme verdâtre, l’Être qui de son pas lourd, fantomal, entrait dans l’hôtel que j’avais fermé d’une illusoire barre de fer. La porte se rabattit sur lui comme un sépulcre.
Mais nous nous trouvions au milieu d’humains, d’êtres bien vivants qui nous coudoyaient en riant. Et l’odeur chaude et saine de cette foule chassait les miasmes de la rue vide. Nous marchions au rythme de nos frères, de nos sœurs, descendant avec eux vers la place fardée où grinçaient les limonaires, où claquaient les fusils des stands. Coulées dans cette masse anonyme et généreuse, pétries à son flanc, nous allions vers le port, vers le large, vers la vie. Nous étions sauvées.

–––––
(Lucie Derain, Carrousel de nuit, frontispice et bandeaux de Jacques Ernotte, Paris : Les Éditions de la Nouvelle France, collection « Chamois, » n° 12, 1946)
La petite Marguerite avait les yeux couleur d’or et les cheveux pareils à de la soie dans sa teinte naturelle. Les jours où elle allait à l’école, elle portait ses cheveux en tresses enroulées au-dessus des oreilles. Mais les dimanches et les jours de fête, sa mère, Mme Marchat, les lui brossait et les laissait libres sur ses épaules. Ils pendaient, très plats, si fins et si légers que le moindre souffle en soulevait quelque mèche. Ainsi, avec ses yeux d’or et ses cheveux de soie, quand elle passait au soleil, dans la rue, elle brillait. Vraiment. On la voyait de loin.
Son père, M. Marchat, était ouvrier au téléphone. Vêtu d’une combinaison, coiffé d’une jolie casquette bleu marine à visière de cuir et chaussé de bottes, il passait ses journées dans les égouts à installer et réparer les câbles. Le samedi soir, il emmenait sa femme au cinéma qui se trouve rue de Vaugirard, en face de la rue de la Croix-Nivert. C’était le plus proche, et il ne fallait pas plus de cinq minutes pour rentrer se coucher, après la séance. Les deux heures qu’il passait là, c’était à peu près le seul moment de la semaine où il pouvait voir le ciel, des arbres. Car le dimanche, il restait dans son logement, dont les fenêtres s’ouvraient sur la cour, à faire les menues réparations du ménage, ressemeler les chaussures avec de très vieux morceaux de caoutchouc, recoller l’assiette cassée, déboucher le siphon de l’évier, mettre un tuteur au pied de la chaise. Il était très habile de ses mains. Et cela permettait de ne jamais user jusqu’au bout la moindre chose, qui coûte si cher.
Quand ils allaient au cinéma, le samedi soir, ils laissaient la petite Marguerite seule dans son petit lit, entre le buffet et la machine à coudre, dans la salle à manger. Leur logement n’avait que deux pièces et la cuisine. La petite Marguerite avait un peu peur pendant quelques minutes, toute seule dans le noir. Puis elle s’endormait. Et, quand elle était endormie, souvent, elle était souriait.
*
Le jour de ses huit ans, son père décida qu’elle était maintenant assez grande pour aller, elle aussi, au cinéma. Le samedi suivant, elle accompagna ses parents. Elle fut bien étonnée, elle ouvrit très grands ses yeux couleur d’or, elle ne comprit pas grand’chose. Mais toute la nuit elle rêva d’une fleur qu’elle avait vue aux actualités, une énorme, gigantesque fleur merveilleuse, blanche, vivante, mouvante, qui roulait sur elle-même, se gonflait et s’épanouissait et montait rejoindre les nuages. Le matin, elle demanda à son père comment on pouvait faire pousser cette fleur. Son père lui répondit qu’il fallait une drôle de graine, qui s’appelait la bombe atomique.
La petite Marguerite aurait bien voulu en avoir une. Mais cela devait coûter très cher, comme beaucoup de jouets brillants, neufs, qui lui faisaient envie, aux devantures, de l’autre côté de la vitre, elle, pauvre, sur le trottoir. Elle n’osa pas demander à ses parents de lui acheter cette graine. Elle savait trop ce qu’ils lui répondraient. Alors elle pensa au Père Noël et lui écrivit pour lui demander de lui en apporter une.
Le Père Noël fut très embarrassé par la demande de la petite Marguerite. C’était la première fois qu’un enfant souhaitait de posséder un pareil objet. Il pensa que, décidément, les jeunes générations évoluent. Elles se modernisent. Il haussa les épaules et dit : « Après tout… »
La nuit où devait venir le Père Noël, la petite Marguerite tricha. Elle fit semblant de dormir. Elle l’entendit parfaitement descendre par la cheminée, et même il jurait parce qu’elle était à moitié bouchée avec de vieux journaux pour les courants d’air. Quand il fut parti, elle se leva et trouva ce qu’elle avait demandé. C’était comme un gros cigare, aussi large qu’un œuf, et cela avait l’air d’être en cuivre, ou peut-être en or. Une étiquette y était attachée par une ficelle blanche, et sur l’étiquette étaient écrit les mots : Bombe atomique, et au-dessous : Mode d’emploi. Et puis beaucoup de lignes imprimées en caractères minuscules. La petite Marguerite n’essaya même pas de les lire. Elle savait comment on fait avec une graine. Elle avait déjà semé un noyau de pêche quand elle était allée à la campagne, en colonie de vacances. Mais elle n’était pas restée assez longtemps pour le voir pousser. Elle avait rapporté une plante dont elle ne savait pas le nom, toute fleurie de fleurs jaunes quand elle l’avait arrachée, et qui dépérissait dans un pot, sur la machine à coudre. Plus qu’un rameau vert et quatre feuilles.
Elle enleva l’étiquette et enfonça la bombe atomique dans le pot. Elle fit un petit monticule de terre pour cacher la pointe qui dépassait. Puis elle alla chercher de l’eau à la cuisine et arrosa sa graine. Elle se recoucha, s’endormit, heureuse.
*
Quand M. Marchat sut ce que le Père Noël avait apporté à sa fille, il sauta jusqu’au plafond. Il s’approcha en tremblant du pot de fleurs, gratta doucement la terre, tira avec précaution la bombe atomique et faillit mourir d’un arrêt du cœur parce que, dans son émotion, il laissa tomber la bombe sur le plancher. Il attrapa sa femme et sa fille par la main, les entraîna en courant jusqu’au café du coin comme ils étaient, tous les trois, en pantoufles, et, là, commença à respirer un peu. Il décida de téléphoner au commissariat ; c’était ce qu’il avait de mieux à faire. Bien qu’il fût employé du téléphone, cela lui coûta quand même six francs. Le commissaire affolé téléphona au préfet de police, qui téléphona au ministre de l’Intérieur, qui téléphona au ministre de la Guerre, qui téléphona au président du Conseil, qui ne sut à qui téléphoner. Cinq heures plus tard, le quartier fut cerné par un régiment blindé et par des gardes républicains à cheval. Les pompiers arrivèrent avec trois voitures rouges, dressèrent leur grande échelle, mais elle ne servit à rien parce que les fenêtres du logement donnaient sur la cour et ils durent passer par l’escalier.
Ils enfoncèrent, à coups de hache, la porte qui n’était pas fermée à clef, aperçurent dans la pénombre la bombe qui luisait entre les pieds de la machine à coudre, braquèrent sur elle leur grosse lance, et attendirent l’ordre d’ouvrir le robinet. L’émotion leur jetait le sang dans les tempes avec un bruit de bombardement. Le tuyau serpentait sur les marches de l’escalier.

Il s’agissait de savoir qui enlèverait la bombe, qui en prendrait possession. L’artillerie la voulait, l’infanterie la réclamait, l’aviation la désirait, la marine elle-même, se basant sur les expériences de Bikini, prétendait s’en emparer. Les savants du Centre de recherches atomiques demandèrent qu’on la leur confiât pour examen. Tous les généraux se mirent d’accord pour s’opposer à cette prétention. La bombe appartenait à l’armée. Aucun civil ne devait être admis à mettre son nez dessus.
En attendant qu’une décision fût prise, les pompiers se relayaient, lance en main, au seuil de l’appartement, tandis que des silhouettes coiffées de képis montaient l’escalier, traversaient avec précaution le palier, risquaient la tête à travers les débris de la porte, et redescendaient précipitamment.
Les différents états-majors établirent leurs P. C. à cinquante kilomètres de Paris, et commencèrent à s’envoyer des notes fulminantes pour établir leur droit exclusif à la possession et l’emploi de l’engin.
La presse, après avoir révélé que la bombe était du modèle le plus petit, le plus puissant, le plus terrifiant qu’on eût fabriqué à ce jour, s’était repliée vers des imprimeries de province et, de là, exaltait la force et la grandeur de la France enfin retrouvées. Les journaux catholiques insistaient sur le fait que la bombe avait été donnée à la France par l’entremise d’une enfant innocente, et rappelaient le nom de Jeanne d’Arc.
Le gouvernement s’installa à Dijon et décréta l’évacuation de Paris. Les Parisiens n’avaient pas attendu la décision des ministres. Tous ceux qui possédaient une auto, c’est-à-dire en premier lieu les bouchers, charcutiers, crémiers, marchands de toutes sortes, et les trafiquants du marché noir, étaient partis dès qu’ils avaient connu la nouvelle. Des centaines de trains débordants emmenaient chaque jour vers la campagne les habitants de la capitale qui ne disposaient pas de moyens de transport personnels. Seuls restèrent les tout petits fonctionnaires, attachés à leur poste, les employés du métro, les releveurs de compteurs du gaz et de l’électricité, les demoiselles des P. T. T. et la grande foule de ceux qui n’avaient pas d’argent, qui ne savaient pas où aller, qui en avaient déjà trop vu de toutes sortes pour s’émouvoir encore, qui avaient trop faim pour craindre la mort instantanée.
En particulier étaient restés M. et Mme Marchat et la petite Marguerite. M. Marchat, qui connaissait bien les égouts, avait d’abord installé sa famille dans un rond-point souterrain, sur des matelas, à la lumière de l’acétylène. Mais au bout de quelques jours, comme rien n’arrivait et que Mme Marchat avait peur des rats, ils s’en furent occuper l’appartement du cousin de leur belle-sœur qui, cycliste au ministère de l’Intérieur, était parti avec son administration.
*
Cependant, les nations s’émouvaient. M. Truman compta ses bombes et s’aperçut qu’il lui en manquait une. Il déclara que c’était certainement celle-là et envoya un ambassadeur extraordinaire auprès du gouvernement français pour en réclamer la restitution. M. Churchill fit savoir que l’Angleterre ne dormirait pas tranquille tant qu’il y aurait une bombe atomique sur le continent. La presse russe dénonça, en la personne du père Noël, un agent des trusts et du bloc occidental. L’O. N. U. fut convoquée en session extraordinaire, et le Conseil du Veto prit une résolution déclarant inadmissible le stockage, par la France, d’armes que les grandes puissances, dans leur sagesse, étaient seules en droit d’utiliser.
Chacun des trois Grands s’étant proposé pour récupérer la bombe, une discussion orageuse s’ensuivit. À la fin d’une séance qui dura quatre jours et cinq nuits, les délégués se mirent d’accord sur les termes d’un ultimatum qui mettait la France en demeure de détruire elle-même l’engin, dans le délai d’une semaine.
*
L’appartement du cousin était au premier étage d’une vieille maison du boulevard de Grenelle. La petite Marguerite, à la fenêtre, regardait passer le métro sur la voie aérienne. Le soir, il transportait des pleines voitures de lumière, et leur reflet tournait dans ses yeux d’or. Elle n’avait rien compris à ce qui s’était passé ; elle savait seulement qu’on lui avait pris le cadeau du père Noël et que c’était une injustice parce qu’elle avait de bonnes notes à l’école, et qu’elle était sage à la maison.
Le gouvernement français, se faisant l’interprète de l’honneur national, se cabra devant l’humiliation qu’on prétendait lui imposer et mobilisa cinq classes. Les généraux s’accordèrent, enfin, pour tirer au sort l’attribution de la bombe. Ce fut le service de Santé qui se la vit attribuer. Le médecin général commandant en chef fit aussitôt converger vers la capitale, pour prendre possession de l’engin, toutes les ambulances disponibles. Elles arrivèrent trop tard. Devant le rejet de l’ultimatum, l’O. N. U. avait pris des dispositions immédiates, et trois fusées à réaction chargées d’explosif atomique percutèrent en même temps sur l’obélisque. Ce fut du beau travail. Le ministre de l’Urbanisme s’enferma à clef dans son bureau pour se frotter les mains. On allait, enfin, pouvoir reconstruire Paris selon un plan rationnel. Quant aux misérables habitants qui n’avaient pu s’en aller, qui avaient été transformés en principes essentiels en même temps que les pierres, ils mouraient depuis si longtemps de faim que l’événement pouvait être considéré, pour eux, comme une délivrance.
La petite Marguerite était devenue tout entière soie, or et lumière. Ravie, elle monta longtemps, longtemps au sommet de la merveilleuse, inimaginable fleur. Elle atteignit les nuages, perça le ciel et, justement, le père Noël se trouvait sur son chemin. Elle s’arrêta pour se plaindre à lui et lui raconter comment on lui avait pris sa bombe.
« C’est dommage, dit le père Noël en caressant sa longue barbe, c’est bien dommage ; elle était en chocolat. »
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((René Barjavel, illustrations de Jacques Faizant, in Paris-Cinéma, organe libre du cinéma français, troisième année, n° 65, mardi 31 décembre 1946. À notre connaissance, ce conte n’a jamais été repris en volume)
Ce fut un tonnerre unanime. Une commune haine unit… Mais la haine aussi engendre la haine. Les ennemis se cherchèrent pour se frôler, se défier, à l’écart, loin des discussions générales.
« Monsieur vient se faire nourrir ?
– Monsieur va épouser la bonne ?
– Lâche !
– Immondice ! »
Les deux peaux de bêtes, précipitées l’une contre l’autre, cessèrent de parler, de s’invectiver, pour en venir aux griffes, au couteau.
Et ces gens, descendus de machines merveilleusement perfectionnées, au milieu de ce luxe d’extrême civilisation, ressemblaient tout à coup à des ours sortis de leur tanière et se disputant une proie.
Il n’y avait pas d’agents en vue ! il fallait en profiter. Tant d’hommes n’ont que le gendarme pour loi morale. Il y eut des combats sanglants. On entendit le cri des blessés. Des femmes eurent des crises de nerfs.
D’un coup de clé américaine à la tempe, un chauffeur fut tué.
On discuta autour de son cadavre. On se décida à l’enterrer, tout de suite, dans le champ voisin…
L’incident gêna, un moment, tous ces hommes sans frein. Le bruit s’en étant répandu, il y eut des murmures, et, bientôt, quelqu’un pour exprimer, tout haut, sa pensée :
« Nous voulons fonder la Cité Libre et voici que nous tuons nos frères. Chassons de nos rangs l’assassin. »
À ces mots, une vague de contradiction s’éleva, se propagea. Celui qui avait tué eut ses partisans.
Il y eut encore des rencontres à mains armées dans la brume qui s’épaississait. Les batailles, comme l’instant d’avant les discussions, manquaient d’envergure.
« On m’a volé, cria quelqu’un qui s’était éloigné de sa voiture.
– C’est dégoûtant. »
Des ricanements répondirent à ces exclamations.
« À la guerre comme à la guerre ! »
L’Anglais prit encore la parole :
« Au soleil ! au soleil ! filons vers le soleil ! »
Le conseil eut un gros succès. Chacun regagna sa voiture et, la main au volant, reprit contact avec les idées d’apparence plus raisonnables.
III
Alors recommença le terrible concert des cornes et des sirènes. Dans la campagne, bêtes et gens tremblaient de peur : cette clameur ne ressemblait à rien de déjà entendu. C’était à croire à l’envahissement de la terre par des êtres extraordinaires, dont la respiration eût été un beuglement. Les animaux se cachaient sous la paille, se tapissaient les uns contre les autres ; les hommes s’enfonçaient dans leurs draps, pour ne pas voir, pour ne plus entendre…
Mais à travers la paille, à travers les draps, le bruit stridait, continu, avec des variations, des reprises plus sauvages, infernales. Au bout de deux heures, comme un ouragan passe, le bruit brutal s’atténuait ; quelques notes encore éclataient, puis c’était le silence, un silence qui laissait les oreilles malades, hallucinées, bourdonnantes.
L’horrible concert sévissait plus loin.
Il avait été convenu qu’on ne s’arrêterait qu’à midi, pour déjeuner.
Orléans, la Motte-Beuvron, Salbris, Vierzon passèrent, à peine aperçus, dans la nuit de brume et dans le petit jour louche de sept heures du matin. Des lumières tremblaient aux fenêtres, puis s’éteignaient. Les maisons préféraient avoir l’air d’être mortes.
Issoudun était levé. Quand le jour luit, l’homme, redevenu brave, est plus curieux. Toute la ville se précipita vers le bruit, sur la grand-route.
Enfouis dans leur peau de chèvre ou de bêtes exotiques, les yeux abrités par des lunettes, les chauffeurs, penchés sur la direction, le pied assuré, dans la peur de heurter les autres voitures, – elles roulaient à se toucher, – les chauffeurs, immobiles, avaient l’air de fantômes pressés.
« Où allez-vous ? crièrent des gamins.
– Au soleil ! » répondirent des voix bizarres, lointaines.
Réponse qui ne contentait pas, qui, invariable, ne faisait qu’intriguer davantage les Berrichons rusés et prévenus des dessous du geste humain.
Dans un itinéraire logique, Châteauroux fut devenu le but de cette première étape. Les chauffeurs se méfièrent et choisirent la route plus modeste qui serpente vers La Châtre.
Châteauroux ne se consola jamais d’avoir effrayé l’armée de l’essence. Des dépêches avaient mis la ville en émoi. Il avait été question de procéder à un barrage pour disperser la terrible cohorte.
Dans un conseil de cabinet tenu, d’urgence, dès dix heures du matin, au Ministère de l’Intérieur, il avait été décidé qu’on tenterait quelques conciliations, en avant de Châteauroux. On savait les chauffeurs armés ; on voulait leur éviter de faire usage de leurs revolvers. Des estafettes gagnèrent Déols, à l’entrée de la route d’Issoudun et attendirent… en vain.
Ce fut la seconde victoire des chauffeurs.
Aussi arrivèrent-ils à La Châtre comme en pays conquis… Ils mirent à la gare et à l’entrée des routes des sentinelles munies de tous pouvoirs et ils s’installèrent, d’autorité, dans tous les restaurants, cafés, pensions qu’ils purent découvrir. Les charcuteries et les boulangeries furent mises à sac.
Ce fut une sorte de banquet gigantesque. Dans bien des guinguettes, des gens du pays s’attablèrent avec les révoltés. On but à la liberté, à la joie de ne plus obéir à personne… Dans les hôtels et les restaurants bourgeois, l’enthousiasme était beaucoup plus modéré. Toute résistance fut vite jugée inutile. Il n’y a pas de garnison dans cette petite ville et les gendarmes, peu nombreux, n’avaient reçu aucune instruction. À la mairie, on décida de laisser faire.
Aussitôt que les chauffeurs connurent leur sécurité, ils s’en donnèrent à cœur joie. Ils visitèrent les caves des maisons particulières. Il y eut quelques alertes. Un vieillard qui voulut s’opposer à la visite de son garde-manger, fut lié solidement à un fauteuil et condamné à assister au pillage de son argenterie et de son placard à liqueurs. Deux vieilles demoiselles se défendirent avec tant d’énergie, pistolet au poing, que leur maison fut abandonnée momentanément, mais vers trois heures, lorsque le moment du départ fut arrivé, on jeta chez elle, par une vitre brisée, une torche enflammée qui mit le feu à la maison.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 315, dimanche 21 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
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☞ De larges extraits de « Papahouette » sont parus dans Le Crapouillot d’avril 1931.
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Au Sénégal, on nomme griottes tous les hommes qui s’occupent des arts et des sciences. Ces artistes noirs représentent assez fidèlement la bohème littéraire de l’Europe. Ils sont très indépendants et voyagent continuellement chargés de leurs manuscrits, qui composent toute leur fortune. Affranchis de tous les préjugés religieux des mahométans, ils ne tiennent aucun compte des préceptes du Coran ; aussi les prêtres musulmans les ont-ils en quelque sorte excommuniés. Sous le rapport religieux, ils sont complètement hors-la-loi ; on leur refuse jusqu’à la sépulture, et les corps de ceux qui meurent sont pendus dans les troncs des arbres creux.
Pendant mon séjour au Sénégal, le plus célèbre de tous les griottes se nommait Manar. Chaque chef de tribu aurait donné le tiers de ses revenus pour l’avoir à son service, mais il préférait moins gagner et voyager à son gré. Lorsque je le rencontrai, je m’empressai de me mettre sous sa protection pour explorer le pays des Banbaras qui l’idolâtraient.
C’était un homme robuste. On peut se faire une juste idée de sa personne et de son costume par le portrait d’Abraham, tel qu’il est habituellement représenté. Il avait surtout étudié les temps primitifs, aussi en parlait-il continuellement, et j’étais heureux de l’entendre et de l’interroger sur ces époques reculées qui pour nous sont entourées de tant de ténèbres.
Je ne sais à quel propos je lui demandai un jour s’il croyait au diable.
« Étrange question ! s’écria-t-il… Est-elle sérieuse, et veux-tu que j’y réponde en homme de science ou légèrement ?
– Je désire très vivement que tu me répondes catégoriquement et que tu me dises tout ce que tes études sur les temps primitifs ont pu t’apprendre de ce vilain croque-âmes.
– Je ne demande pas mieux, reprit-il ; car je saisirai avec empressement toutes les occasions pour te prouver que, malgré leur orgueil, les blancs peuvent apprendre bien des choses de la bouche des noirs…
– Entendons-nous, interrompis-je, il ne faut pas oublier que tu es le nègre le plus intelligent et le plus instruit, et que moi je suis loin d’être le coryphée intellectuel et scientifique de l’Europe ; puis encore, si je t’accorde une supériorité incontestable sous le rapport de l’inspiration naturelle et de certaines sciences occultes, je te trouve nul en présence de nos moindres études positives… Mais voyons, crois-tu au diable ? »
Manar me lança un regard qui voulait dire : « Que n’ai-je eu tes maîtres de mathématiques !… » Puis, dominant la fâcheuse impression que mes paroles un peu trop franches avaient produite en lui, il reprit simplement notre conversation.
« Crois-tu au diable… crois-tu au diable ! Ta question est mal posée, me dit-il.
– Comment cela ?
– Bah ! est-ce qu’on peut demander à un homme comme moi s’il croit au diable ? Est-ce qu’il ne faut pas que le laid existe pour que le beau soit possible ? Est-ce qu’il ne faut pas admettre le mauvais esprit quand on adore le bon ? Nier le diable, ne serait-ce pas nier Dieu ?…
– Je vais poser ma question autrement.
– J’attends.
– Eh bien, voyons, puisque tu crois au diable, quelle idée t’en fais-tu ? Si tu voulais le peindre, quelle forme lui donnerais-tu ?…
– Si je voulais représenter le diable, je peindrais dans le ciel un nuage sinistre qui répandrait la grêle et le feu sur nos blés et sur nos habitations, ou bien mon tableau représenterait une tornade africaine. Le simoun, déracinant tous les arbres d’une forêt, les soulèverait jusque dans la région des nuages et les laisserait retomber sur une cité populeuse ; ou bien encore je peindrais la mer en fureur, et, au milieu de ses vagues écumantes, je répandrais des débris de vaisseaux, puis des milliers de cadavres, puis une multitude d’hommes encore vivants qui s’agiteraient en vain pour échapper à la mort.
– Et où serait le diable en tout cela ?… demandai-je.
– Comment ! où serait le diable ? s’écria le griotte. Ces tableaux effroyables représenteraient-ils Dieu, ce Dieu paternel et bienveillant que nous adorons ?
– Non.
– Eh bien, tout ce qui ne représente pas Dieu représente le diable.
– Cette idée me semble contestable.
– Dieu est si peu dans ces cruelles irritations de la nature, que si tu te trouvais une des victimes de ces épouvantables désastres, ton premier mouvement serait d’appeler ton Dieu fort et généreux à ton aide.
– C’est vrai.
– Vois-tu, continua le griotte, il n’y a que deux principes dans toute la nature. – L’un a son élément dans le mal, le laid, la décomposition de toute chose et la mort. C’est le diable. – Le second principe, qui lutte continuellement contre le premier, n’aime que ce qui est bien et beau ; il crée avec ardeur pendant que son cruel adversaire s’acharne à tout détruire. Enfin, le second principe, c’est la vie, c’est Dieu. Malheureusement, ajouta le griotte en poussant un soupir, le principe destructeur est plus fort que le principe créateur. Les hommes vieillissent vite et, malgré Dieu, cet amant passionné de la vie, aucun n’a encore échappé à la mort.
– La mort, répondis-je, a surtout le dessus dans ton pays où les hommes ne font rien pour aider le principe de la vie. Les arbres de vos forêts pourrissent ; vos végétaux sèchent et s’éclaircissent ; votre population diminue au lieu d’augmenter. Si Dieu est le principe de la vie, il ne l’est sur la terre qu’avec la condition que l’homme s’aidera ; et si celui-ci reste nul, tout se décompose et la race humaine elle-même marche à grands pas vers sa fin.
– Alors, Dieu, le principe de la vie, serait victorieux si l’homme s’aidait !
– L’Europe n’en fournit-elle pas un exemple frappant au reste de la terre ?
– Comment cela ?… Mourez-vous plus vieux que nous ?…
– Oui, un peu plus vieux, – et ce qui est bien plus concluant, c’est que sur cent Sénégalais il n’en vient pas dix à l’âge de quarante ans, et le même nombre d’Européens fournit trente hommes de soixante ans.
– Et cela tient, dis-tu, à ce que l’homme s’unit à Dieu pour prolonger l’existence ?
– Sans doute.
– Que peut-il faire ?… Ses moyens sont bien bornés.
– Ils sont infinis.
– Quels sont donc ces moyens ?
– Ce sont ceux que nous fournissent nos études scientifiques.
– Mais moi qui ai étudié toute ma vie, je n’en connais aucun.
– C’est que tes études ne sont pas de celles qui donnent ces précieuses connaissances. Tu as principalement étudié trois choses : d’abord, une certaine science mystique et occulte qui ne repose que sur des préjugés ;
Puis les principes religieux, et ton exaltation sur ce point ne peut te conduire qu’à des erreurs.
Enfin, tu as surtout, et avec un grand succès, cultivé la musique et la poésie ; mais c’est de l’art et non de la science. L’art s’adresse à l’âme, la purifie et lui procure de douces jouissances ; mais l’âme, qui est immortelle, n’a pas à craindre de destruction. L’art ne s’adressant qu’à elle ne peut donc pas avoir d’influence sur notre conservation.
Le principe destructeur dont tu me parles ne peut nous atteindre qu’en notre matière, aussi est-ce sur ce terrain que nous nous efforçons de le combattre.
Pour être plus forte et faire face sur tous les points au principe destructeur, notre armée scientifique s’est divisée en un grand nombre de sections. Les uns composent des engrais pour féconder la terre afin qu’elle nous donne de plus abondantes récoltes. Les autres inventent des mécaniques pour nous affranchir des travaux fatigants. À l’aide de certains remèdes, nous guérissons des maladies auxquelles vous autres vous n’échappez jamais. Ainsi, soit en nous procurant des aliments plus abondants, soit en nous épargnant des fatigues, soit en guérissant nos maladies, nos savants adoucissent et doublent notre existence. Aussi, contrairement à ta sentence de tout à l’heure, crois-je que si l’homme s’aide lui-même, le principe créateur l’emportera sur le principe destructeur, et que Dieu sera plus fort que le diable.
– Bissimula ! que je voudrais être né en Europe, s’écria Manar. Je t’en prie, donne-moi quelques leçons avant de me quitter, et je consacrerai tout le reste de ma vie à répandre l’idée des études scientifiques dans mon pays.
– J’essaierai, quoique je craigne bien que tu ne puisses pas abandonner ta musique, ta poésie, et surtout tes rêveries mystiques. Enfin, nous verrons ; mais, avant tout, il faut que tu me répondes mieux au sujet du portrait du diable.
– Ne t’en ai-je pas donné trois bons exemples : le tonnerre, la tempête sur l’Océan et la tornade africaine ?
– Oui ; mais ta réponse philosophique ne me satisfait nullement. C’est dans un autre sens que je t’interroge.
– Demande-moi clairement ce que tu veux que je te dise, et je m’efforcerai de te satisfaire.
– Voyons. Si, en traversant une épaisse forêt pendant une nuit sombre, le diable t’apparaissait, penses-tu que ce serait sous la forme d’un lion, d’un serpent, d’un homme ou d’un hibou ?…
– Le diable n’est pas un être ; c’est un principe. Il peut pénétrer en tout dans un but de destruction, mais il ne peut pas prendre de formes visibles.
– D’accord ; mais est-ce que tout le peuple de l’Afrique centrale pense comme toi ?
– Malheureusement non !
– Eh bien, dans l’idée populaire de ton pays, quelle forme prend habituellement le diable pour apparaître aux hommes ?… »
Ici Manar prit un roseau, le tailla avec un morceau de verre, comme nous taillons nos plumes avec un canif ; puis, l’ayant trempé dans une encre indélébile, qu’il composait avec diverses plantes, il traça des lignes sur une planchette, et, au bout de quelques minutes, il me mit devant les yeux un dessin qui représentait un homme noir, grand, svelte, avec des yeux ardents, des sourcils arqués, une bouche moqueuse, une grosse tête frisée coiffée d’un béguin cornu, et une queue effilée qui ondulait derrière ses cuisses.
« Reconnais-tu ce portrait ?…
– Mais, c’est notre diable !… m’écriai-je.
– Nakamou ! (1) c’est le nôtre aussi.
– C’est ce que je voulais savoir.
– Oui ; mais ce n’est pas ce qui est le plus généralement admis qui est le plus vrai. Quoique tous les peuples de la terre se peignent ainsi le diable, ce portrait ne lui ressemble nullement. C’est un autre être qui a posé il y a six ou sept mille ans, et ce pauvre modèle ne savait même pas qu’il y eût un diable.
– Comment cela ?
– Je croyais qu’en Europe vous vous expliquiez cette erreur.
– Pas que je sache. On croit au diable ou on n’y croit pas. Ceux qui y croient se le représentent sous la forme de l’homme à queue que tu viens de dessiner.
– Vos savants, dont tu me parlais tout à l’heure, ne savent donc pas tout ?
– Ah ! parbleu non ! et ils sont loin de le prétendre.
– Eh bien ! pour que tu puisses enlever cette grossière erreur de leur esprit, qui, d’après ce que tu m’en as dit, est plein de connaissances si utiles et si gracieuses, je me réserve de t’expliquer comment il s’est fait que tous les peuples de la terre se sont trompés sur les traits du diable.
– Commence immédiatement ton explication ; je t’écoute avec le plus grand intérêt.
– Non, je ne puis pas en ce moment ; je veux m’appuyer sur des preuves authentiques, et je ne les ai pas ici. Demain, je pourrai les avoir.
– Où sont elles ?
– Dans un tronc de baobab, à environ dix lieues d’ici.
– Quoi ! tu ne pourrais pas me donner ces explications avec tes souvenirs ? Ta mémoire est si bonne ; je m’en rapporterais complètement à toi.
– Non ; ne parlons plus de cela. Ce n’est pas assez important pour que tu ne puisses pas attendre à demain. »
Craignant de tourmenter le griotte, malgré ma vive impatience d’avoir l’étrange explication qu’il me promettait, je ne voulus pas insister.
Nous étant remis en marche, nous suivîmes toute la journée un ravin au fond duquel coulait un torrent. À notre droite s’élevait, presque PERPENDICULAIREMENT, une chaîne de montagnes dont les énormes roches semblaient suspendues comme par enchantement au-dessus de nos têtes. À gauche, c’était une suite continue de modestes collines couvertes d’herbe sèche et d’arbres chétifs. Vers le soir, ayant atteint l’extrémité est de ce ravin, nous nous trouvâmes sur un immense plateau, et nous arrivâmes bientôt dans un camp maure. Après notre repas, voyant le soleil disparaître à l’Occident et les ombres de la nuit se répandre sur les effroyables solitudes de l’Orient vers lesquelles nous nous dirigions, je priai le griotte d’accepter l’hospitalité que l’on nous offrait, et de consentir à rester jusqu’au lendemain sous les tentes que l’on avait dressées pour nous.
« Le Bourom-d’Arh (2) a plusieurs fois insisté pour que je couche dans son palais ; j’ai refusé, car je ne sais pas dormir ailleurs qu’au milieu des forêts. Si tu ne te sentais pas le courage de partager mes habitudes, il ne fallait pas me suivre.
– Partons ! » répondis-je.
Trois heures après, nous étions au milieu d’une épaisse forêt que j’avais aperçue du camp maure, d’où elle semblait une tache noire et sinistre aux confins de l’horizon. Manar foula l’herbe avec ses pieds autour d’un gros tamarinier, alluma un grand feu, et, nous étant enroulés dans nos koudious (3), nous nous endormîmes, comme d’habitude, entre le foyer et l’arbre.
C’est là le bivouac d’un vrai poète !!!…. C’est là que le philosophe peut se trouver face-à-face avec les plus imposantes et les plus étranges merveilles de la nature !
Ô vous, qui aspirez à être les élus des muses, vendez votre château ou votre chaumière, allez explorer ces contrées sauvages !… Si vous savez vous frayer un passage dans ces forêts vierges que Dieu a formées en jetant les arbres pêle-mêle et avec une profusion digne de lui ; si vous vous trouvez mollement couchés sur le sol aride du désert ; si vous vous endormez paisiblement en entendant crier autour de vous plusieurs milliers de bêtes féroces, vous pourrez être certains de votre vocation poétique, tout aussi bien qu’un conscrit peut se croire né pour la guerre si, à sa première bataille, il voit sans émotion les bombes et les boulets voltiger autour de sa tête. Telles étaient les réflexions que je faisais en m’endormant à côté du griotte, qui ne paraissait nullement se soucier du concert que, chaque nuit, venaient nous donner gratuitement les lions, les tigres, les hyènes, les hiboux, etc., etc.
Le matin, Manar se réveillait toujours au moment où les premières teintes pourprées de l’aurore apparaissaient à l’Orient. Il se mettait immédiatement en prière ; puis il apprêtait notre déjeuner, qui se composait invariablement de farine de millet délayée dans du lait. Ce jour-là, lorsque, après notre frugal repas, nous nous levâmes pour nous remettre en marche, je lui demandai si nous allions bientôt arriver à l’arbre dans lequel se trouvait son véritable portrait du diable.
« Nous y allons tout droit, me répondit-il, et nous y serons avant la fin de la première moitié du jour. »
En effet, il était environ dix heures lorsque nous arrivâmes au pied de son arbre-bibliothèque. C’était un baobab dont le tronc, haut d’environ trente pieds, n’avait pas moins de quatre mètres de diamètre. Le baobab est un arbre dont on parle beaucoup, mais que peu de personnes connaissent bien. Nos plus célèbres naturalistes ne l’ayant jamais vu, et n’en parlant que sur des ouï-dire, n’en donnent qu’une description très inexacte. Le noyer est, en France, l’arbre qui ressemble le plus au baobab, tant pour l’aspect général que pour le développement du tronc, la disposition des branches et la forme des feuilles. Il y a aussi entre eux une analogie frappante sous le rapport de la longévité. De tous les arbres de l’Europe, le noyer est celui qui vit le plus longtemps, et le baobab passe pour être l’aîné des arbres africains ; mais l’écorce du baobab est plus lisse et plus verte, et ses feuilles sont beaucoup plus rares que celles du noyer. Puis, au lieu de noix, le baobab produit un fruit qui ne ressemble à aucun autre. Les Sénégalais le nomment pain de singe ; et cette dénomination est assez juste, car le fruit du baobab sert réellement de pain aux singes, qui en font la base de leur nourriture. Le baobab se distingue surtout des autres arbres, et particulièrement du noyer, par sa constitution ligneuse. Son bois n’est pas réellement du bois ; c’est quelque chose de poreux, de flexible et d’herbacé comme du jonc.
Après avoir jeté un regard scrutateur sur son arbre privilégié, trouvant sans doute qu’il était tel qu’il l’avait laissé, le griotte se montra soudainement joyeux.
« C’est là, me dit-il, un des lieux où je me suis assis et où j’ai médité le plus souvent et le plus longtemps ; c’est là une de mes cinquante grandes stations.
– Tu as donc cinquante arbres comme celui-ci pour contenir ta bibliothèque ?
– Oui, cinquante, et chacun d’eux, en me servant de votre expression, ne contient pas moins de deux cents volumes.
– C’est joli ; les Européens les plus riches n’en possèdent pas autant.
– Cela tient à ce que vos riches n’aiment pas les livres ; puis vos écrivains font partie d’un peuple, et comme tous vos peuples disparaissent après avoir eu une nationalité de quelques siècles, les poètes et leurs écrits disparaissent avec eux ; tandis que nous autres, griottes, nous ne faisons partie d’aucun peuple. Un millier de nations se sont éteintes autour de nous. Ni leur naissance, ni leur chute ne nous ont dérangés. Nous avons traversé toutes les vicissitudes humaines sans y prendre la moindre part. Nous venons de l’origine du monde, et notre but est d’aller jusqu’à la fin des siècles. – Nos écrits, que nous nous transmettons religieusement de père en fils, se conserveront plus longtemps dans nos troncs d’arbres que les vôtres dans vos palais de marbre !…
– Je veux bien le croire, répondis-je ; mais n’oublions pas ce qui nous amène ici. Voyons donc ton portrait du diable.
– Je vais te le montrer. Aide-moi à me faire une échelle avec ces branches pour que je puisse monter jusqu’à la porte de ma bibliothèque. »
Cette porte étrange était tout simplement un trou ovale de deux pieds de large qui s’ouvrait au-dessous de la naissance des grosses branches du baobab, à environ six mètres au-dessus du sol.
L’ayant aidé, le griotte monta avec agilité et disparut dans la cavité du tronc de l’arbre. Il y resta quelque temps à remuer ses bucoliques et à causer seul, puis il sortit avec un sac en cuir qu’il mit entre ses jambes lorsqu’il se fut assis au près de moi.
« Voyons, dit-il en fouillant dans le sac mystérieux, si je parviendrai à te faire comprendre l’erreur que l’on a commise au sujet du portrait du diable…
– Je t’écoute.
– D’abord, reprit-il en me montrant un vieux morceau de cuir tout couvert de caractères bizarres, voici ce que Tand’jaor, un des premiers hommes qui ont su exprimer leurs pensées par des signes, a écrit sur le sujet qui nous occupe : « Humilions-nous. L’homme n’est rien ; sa vie s’éteint aussi vite qu’un flambeau qui tombe dans la mer. – Hélas ! le Dieu créateur est moins fort que le Dieu destructeur ! »
Environ cinquante ans plus tard, continua le griotte, Haïssour, le plus célèbre penseur des premiers âges du monde, écrivit ce qui est traduit sur ce morceau de corne : « Il y a deux êtres au-dessus de l’homme : l’un veut son bonheur et s’efforce de prolonger son existence ; l’autre cherche à anéantir sa race. »
Après m’avoir lu ainsi une vingtaine de notes à peu près semblables aux deux que je viens de citer, et écrites les unes sur des morceaux de cuir, les autres sur des cornes ou sur des tablettes de oail-cèdra [sic], Manar me dit :
« Tu vois, dès les premiers siècles on croyait à deux êtres suprêmes : l’un mauvais, l’autre bon.
– Cela est naturel, répondis-je.
– Tu en conviens, reprit le griotte. Eh bien ! écoute-moi jusqu’à la fin et tu trouveras ce que je vais te dire tout aussi naturel.
– Je t’écoute. »
Ici, Manar me lut une trentaine de ces notes manuscrites qui différaient peu des premières ; seulement ce que disaient les dernières faisait assez clairement comprendre qu’en vieillissant les peuples laissaient asservir leur raison naturelle par les préjugés les plus ridicules. – On croyait encore à deux êtres ou à deux principes supérieurs ; mais on pensait que ces deux génies pouvaient apparaître aux hommes.
Je voulus me récrier ; mais le griotte me prévint et, sans me donner le temps de faire une objection, il me dit que ce qu’il venait de me lire n’était que pour m’amener tout doucement à d’autres documents plus importants.
« Voyons donc !… m’écriai-je.
– Les notes que je viens de te montrer prouvent qu’en tout temps on a cru à deux dieux, l’un bon, l’autre mauvais. Mais il me semble que ceci ne répond pas positivement à ta question.
– Évidemment non.
– Pourquoi ne me le faisais-tu pas remarquer ?
– J’attendais la fin de tes explications.
– Tu me demandes le portrait du diable ; un portrait ne peut être représenté que par des traits ou des images.
– Sans doute.
– Eh bien ! depuis l’origine du monde, les hommes ont eu successivement trois manières différentes de représenter le mauvais esprit. Voici son premier portrait fait à l’époque des hiéroglyphes. »
En prononçant ces derniers mots, Manar me mettait sous les yeux un galet couvert de figures bizarres, et m’indiquait du doigt deux flammes à base opposée et séparées par un trait.
« Ces deux flammes, ajouta le Griotte, représentaient les deux dieux admis par tous les premiers hommes. J’ai été bien longtemps à trouver le sens de ce symbole, et le plus difficile à deviner, c’était de savoir qu’elle était celle des deux flammes qui était le diable.
D’après les écrits de cette époque primitive, je dus croire que la flamme inférieure et renversée représentait le bon Dieu ; car toutes les notes qui me sont venues des premiers siècles sont invariablement terminées par ces mots : « Hélas ! le Dieu créateur est moins fort que le Dieu destructeur. » Partant donc de ce principe, je me mis en devoir d’expliquer les documents hiéroglyphiques que mes pères m’avaient légués ; mais je m’aperçus bientôt que je me trompais et que, tout en s’affligeant de la faiblesse du Dieu créateur, les écrivains l’avaient, par amour, placé au-dessus du Dieu destructeur. La flamme supérieure représentait donc le Dieu du bien et la flamme inférieure le Dieu du mal. En adoptant ce système, je trouvai, en effet, un sens suivi et raisonnable aux notes, qui autrement me semblaient inexplicables.
Les deux dieux ou les deux principes furent représentés pendant trois siècles par ces deux flammes. Puis les images hiéroglyphiques ou symboliques firent place à des signes qui formaient des mots. Tous les anciens écrivains sont d’accord pour affirmer que c’est la tribu jéhovienne qui, la première, a connu l’art d’exprimer régulièrement ses idées par des caractères qui, assemblés de différentes manières, rendaient tous les sons de la voix humaine. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que ce fut cette tribu jéhovienne qui donna l’idée bien définie de Dieu au peuple hébreu. Aussi, comme tu dois le savoir, en langue hébraïque Jéhova signifie Dieu, et Jéhova vient de Jéhovien.
– C’est extrêmement curieux, m’écriai-je.
– Je suis heureux que cela t’intéresse. Écoute-moi bien attentivement, car je t’explique des choses tellement éloignées les unes des autres et tellement paraboliques qu’il faudrait parler une année entière pour bien les exposer et bien les enchaîner l’une à l’autre, et si tu ne me prêtais pas la plus vive attention, il me serait impossible de te les faire comprendre pendant les quelques minutes que nous devons encore consacrer à notre conversation sur ce sujet.
– Est-ce que je te semble distrait ? Je t’écoute pourtant avec avidité et presque religieusement.
– Où en suis-je donc ?
– Tu viens de me dire que les deux dieux étaient représentés par deux flammes lorsque les Jéhoviens inventèrent la manière d’exprimer leurs idées par écrit à peu près comme nous le faisons nous-mêmes.
– C’est cela, reprit le griotte. Eh bien ! les Jéhoviens pouvant donc se faire comprendre par des lettres formant des sons, substituèrent des expressions aux images hiéroglyphiques. Par exemple, pour désigner les deux dieux qu’ils admettaient comme les générations qui les avaient précédés, au lieu des deux flammes ils employèrent les deux mots que voici. »
Manar me montrait du doigt sur un vieux morceau de cuir des signes très embrouillés, formant comme deux mots placés l’un au-dessus de l’autre et séparés par un trait.
« Je vois, lui dis-je, mais je n’y comprends rien. Cette écriture m’est inconnue.
– Cette note n’a pas été traduite ; elle vient directement des Jéhoviens.
– C’est un document très précieux. – J’abuserais de ta complaisance si je te demandais de longues explications. – Je te prie, seulement, de me traduire ces deux mots.
– Il n’y a pas deux mots, car celui placé au-dessus du trait est absolument le même que celui qui est au-dessous ; si tu avais bien regardé, tu l’aurais remarqué.
– C’est possible ; mais quelle est la signification de ce mot ?
– Ce mot comme la flamme hiéroglyphique signifie : Dieu. – La traduction de cette expression jéhovienne serait en français : %. Comme la flamme inférieure représentait le diable, le mot Dieu placé au-dessous du trait signifie aussi : Dieu méchant ou diable. Si, par exemple, en ce temps-là, on eût voulu dire : J’aime Dieu, on aurait écrit j’aime % en plaçant le mot Dieu qui est au-dessus du trait au droit de la ligne. Si, au contraire, on eût voulu dire : je hais le diable, on aurait écrit je hais % en plaçant le Dieu inférieur au droit de la ligne. Il en était de de même lorsqu’on employait deux flammes pour représenter Dieu et le diable.
– C’est très étrange !… Mais comme le même mot signifiait à la fois Dieu et le diable, comment dans la conversation où le trait disparaissait, pouvait-on en faire la distinction ?…
– C’était très facile : lorsqu’on parlait de l’esprit créateur, on prononçait seulement le mot Dieu. Si, au contraire, on voulait désigner le diable, on faisait suivre le mot Dieu de la qualification de mauvais ou de méchant.
– C’est très bien… mais te serait-il possible de me donner en français la prononciation du mot Dieu et de l’expression qui y était ajoutée lorsqu’on parlait du diable ?
– C’est assez difficile ; mais enfin je vais essayer de te satisfaire. – Prête bien l’oreille et tâche de rendre en français les sons que je vais articuler. »
Je mis la plume à la main et je m’apprêtai à écrire en notre langue les étranges syllabes que le griotte allait prononcer.
Après avoir réfléchi un instant, Manar me dit : « Le mot jéhovien, qui désigne le bon Dieu, se prononce à peu près comme Niam. Et en disant : Niam-bac-houl, on rend assez fidèlement l’ancienne expression qui signifiait diable. La double expression que tu vois là sur cette note et qui représente Dieu ou le diable, selon la manière dont elle est placée sur la ligne, peut donc se prononcer comme si en français on écrivait %.
Ainsi, dans la conversation, Niam signifiait Dieu. – Niam-bac-houl voulait dire esprit destructeur ou diable. Dans les écrits, % représentait les deux dieux ou Dieu et le diable. – Pour désigner le principe que nous appelons Dieu, le mot Niam qui est au-dessus du trait se trouvait sur la ligne. – Si, au contraire, on parlait de l’esprit destructeur, c’était le Niam inférieur qui se trouvait sur la ligne. – Et si enfin il était question de Dieu et du diable en même temps, on plaçait le trait qui sépare les deux Niam sur la ligne. Comprends-tu ?…
– Certainement.
– Eh bien, voyons, nous conversons. Dis-moi Dieu…
– Niam.
– Dis-moi diable.
– Niam-Bac-houl.
– Dis-moi Dieu et le diable.
– %.
– Bien… Maintenant écris : J’aime Dieu.
– J’aime %.
– Écris : je hais le diable.
– Je hais le %.
– Écris : je crains Dieu et le diable.
– Je crains %.
– Parfaitement. Cela est compris. – Je vais continuer mon explication. Prête-moi toujours la plus vive attention, car je résume les choses, et il est plus difficile de se faire comprendre en abrégeant que lorsque l’on développe tous les faits.
– Ne crains rien ; continue. – Tu sera compris. »
Le griotte consulta quelques notes, puis il me dit : « La double expression % représenta Dieu et le diable pendant environ cinq cents ans ; puis, comme les derniers documents que je t’ai lus ont pu te le faire comprendre, l’esprit des peuples se laissa gagner par les préjugés. On admettait encore deux principes ou deux dieux, mais on croyait que ces deux êtres supérieurs pouvaient apparaître aux hommes. – De toutes parts, on racontait quelque apparition plus ou moins étrange. Les uns avaient vu Dieu sous la forme d’un grand feu éblouissant, ou bien sous les traits d’un vénérable vieillard. – Les autres avaient rencontré le diable déguisé en vieille femme ou en guerrier. Mais, tout à coup, les gens de la tribu des Sah-Tans firent savoir aux populations qui les environnaient que le diable apparaissait toutes les nuits dans leur camp établi au milieu des épaisses forêts du Sennar, à l’ouest et non loin de la mer Rouge. Tout en annonçant cette effroyable nouvelle, ils invitaient leurs voisins incrédules à venir s’assurer par eux-mêmes que cette apparition n’était que trop réelle. Les curieux arrivèrent de tous côtés et tous s’en allèrent convaincus que, sous la forme d’un homme cornu et à queue, le diable visitait toutes les nuits la tribu de Sah-Tan.
On ne peut en effet pas douter que des êtres extraordinaires se montrèrent aux hommes à cette époque.
– Alors, m’écriai-je, tu admets la possibilité de l’apparition du diable ?
– Mais non. – Un discours interrompu ne signifie rien. – Écoute et n’interromps pas.
– Continue.
– Je dis qu’il est certain que les Sah-Tans virent des êtres qu’ils prirent pour des diables. Ces apparitions ne sont contestées par aucun des anciens écrivains, et j’ai là plus de cinquante notes qui affirment de la manière la plus positive qu’elles ont réellement eu lieu. Je ne t’en dirai qu’une : celle qui est traduite sur cette planchette de caoil-cédra et qui a été écrite par Dongo, l’historien de la tribu des Sah-Tans. Voici ce qu’il dit : « Notre tribu était campée depuis quelques jours seulement dans la vallée de Génahel, lorsqu’en rentrant le soir un de nos hommes, qui était allé chercher du bois dans la forêt, entrevit dans les ténèbres une forme humaine qui s’enfuyait devant lui avec une vitesse étonnante. Croyant que c’était un de nos pasteurs, il l’appela ; mais, pour toute réponse, il entendit un hurlement strident qui le fit frémir. Le lendemain, plusieurs de nos hommes firent des rencontres semblables, puis, de jour en jour, ces effroyables apparitions se multiplièrent et se rapprochèrent de nos tentes. Enfin, peu de temps après, notre camp fut toutes les nuits en quelque sorte pris d’assaut par ces êtres étranges qui sautaient, gambadaient, couraient, renversaient mille choses, enlevaient nos moutons et même nos filles, qui pour la plupart ne revinrent jamais. Parmi celles que ces génies malfaisants nous rendirent, plusieurs se trouvèrent enceintes ; et ce qui nous épouvanta peut-être le plus fut de voir les enfants qu’elles mirent au monde grandir si subitement, qu’au bout de quelques mois ils étaient plus hauts de taille, plus vigoureux et aussi bien formés que nos fils de vingt ans. Ces enfants, comme les êtres qui nous apparaissaient, avaient la voûte du crâne aplatie, de très longues oreilles qui, de loin, ressemblaient à des cornes, et au bas de leur échine pendait une queue effilée, frétillante et longue d’environ une coudée. Nous voulûmes garder ces enfants parmi nous, mais plusieurs nous furent enlevés et les autres se sauvèrent malgré nous dans la forêt. Pour nous soustraire à ces tribulations, nous nous sommes éloignés des forêts, mais les esprits des ténèbres nous visitent encore quelquefois. Hélas ! qu’avons-nous donc fait au bon Dieu, pour qu’il nous livre ainsi aux attaques des génies du mal ?…
Tu vois, ajouta le griotte, que ces apparitions eurent réellement lieu ; et les gens de la tribu des Sah-Tans prirent si bien ces êtres extraordinaires pour des diables, qu’ils les nommèrent toujours Niams-bac-houls, qui, comme je te l’ai dit, signifiait : diable. Puis, tout en conservant l’expression % pour designer les deux dieux, ils représentèrent couché sur les lettres du Niam inférieur un homme à queue et cornu comme ceux qui leur apparaissaient. Tiens, voici une de leurs notes qui n’a pas été traduite, et là, sur ce Niam inférieur, on distingue encore parfaitement ce portrait du diable.
– Tout cela est aussi logique que surprenant, m’écriai-je. Mais enfin, quels étaient donc ces êtres étranges qui apparaissaient aux Sah-Tans ?
– C’est ce qu’au bout d’une vingtaine d’années quelques hommes de cette tribu osèrent chercher à s’expliquer. Aussi robustes qu’intelligents, ils se mirent résolument à la poursuite de ces êtres malfaisants. Un jour, ils parvinrent à en tuer un et ils l’apportèrent au milieu du camp. – Ils allumèrent des flambeaux et appelèrent leurs parents pour l’examiner attentivement avec eux ; – mais personne n’osait venir. Enfin, quelques vieillards, plutôt par fanfaronnade que par courage, approchèrent un peu. « Qu’avez-vous fait, jeunes fous ! crièrent-ils à ceux qui leur montraient le corps de leur victime. Votre meurtre va nous attirer toute la colère du méchant esprit, et il nous fera anéantir par ses légions infernales.
– Ces êtres, répondirent les jeunes guerriers, ne sont ni le bon ni le mauvais esprit ; car les génies supérieurs ne peuvent d’aucune manière perdre la vie, et celui-là est bien réellement mort. Nous sommes convaincus que ce ne sont que des animaux tenant du singe et de l’homme.
– Taisez-vous ; – vous blasphémez. Votre irréligion et votre témérité nous attireront les plus grands malheurs. »
Les jeunes gens allaient répondre, lorsque les Niams-bac-houls, arrivant en grand nombre et bondissant par-dessus les hommes qui entouraient le cadavre, le saisirent et l’emportèrent avec une rapidité effroyable.
Cet événement donna raison aux vieillards et aux peureux de la tribu, et les hommes forts de corps et d’esprit qui étaient peu nombreux n’osèrent plus rien entreprendre pour combattre les préjugés de leurs parents. Toutes les fois que l’occasion s’en présenta, ils se contentèrent de dire tout bas que les Niams-bac-houls n’étaient que des animaux moitié singes, moitié hommes.
Les choses en étaient à ce point lorsque la tribu des Sah-Tans tomba sous la domination d’un chef étranger. – Ce prince, qui se nommait Tabaski, et que l’Afrique place au premier rang de ses grands hommes, voulut, dès son arrivée chez ses nouveaux sujets, s’assurer de quelle nature étaient les êtres qui leur apparaissaient. Il s’entoura des jeunes gens qui disaient en avoir déjà tué plusieurs, et alla avec eux un soir se mettre à l’affût le long de la forêt, où un grand nombre de Niams-bac-houls ne tardèrent pas à venir. Le prince et sa petite troupe, s’étant mis à leur poursuite, en tuèrent une vingtaine, qu’ils emportèrent au camp et que Tabaski fit le lendemain pendre à des arbres pour voir s’ils pourriraient comme des êtres mortels. Au bout de quelques jours, voyant que leurs corps se décomposaient, il fut convaincu que, comme le disaient les jeunes gens de la tribu, ces Niams-bac-houls n’étaient que des animaux tenant du singe et de l’homme, et il publia l’ordre suivant, que mes aïeux m’ont textuellement transmis.
« Ordre du grand prince Tabaski aux Sah-Tans, ses sujets.
Il y a deux dieux, mais ces deux êtres supérieurs ou plutôt ces deux principes universels sont indéfinissables et invisibles. – L’un crée et l’autre détruit ; mais ils ne peuvent prendre aucune forme matérielle. Les êtres qui depuis quelque temps se montrent la nuit dans notre camp ne sont donc que de simples animaux qui n’ont rien de surnaturel. Leur forme, leur allure et leurs actions sont certainement des plus étranges, et je comprends que leur première apparition ait pu jeter l’épouvante parmi le peuple ; mais de ce moment je tiendrai pour lâches et insensés les hommes qui prendront encore ces animaux pour des diables et qui fuiront devant eux. J’étais fier d’hériter du commandement de la tribu des Sah-Tans, si renommée par la valeur de ses guerriers et par l’esprit sérieux de ses vieillards. Aussi ai-je éprouvé un grand chagrin en voyant que ce peuple de héros était dominé par les plus ridicules préjugés.
Vous n’osez plus sortir la nuit. – Vous avez peur de vos ombres. Je veux que ces erreurs cessent, et que la tribu des Sah-Tans redevienne ce qu’elle a été et ce qu’elle doit être.
À compter d’aujourd’hui, nuit et jour, nous ferons une guerre d’extermination aux Niams-bac-houls ; et si, comme je l’espère, les tribus voisines nous imitent, cette race d’animaux malfaisants sera bientôt complètement anéantie. »
Tabaski fit ponctuellement exécuter son ordre, et, soit en les prenant dans des pièges, soit en allant les chasser jusqu’au fond de la forêt, les Sah-Tans exterminèrent promptement tous les Niams-bac-houls qui étaient autour de leur camp. Les autres tribus les ayant poursuivis avec une égale ardeur, au bout d’un mois il ne restait plus sur toute la terre un seul être de cette race maudite ; mais il fut plus facile de les tuer que d’effacer l’impression qu’ils avaient produite sur l’esprit des peuples. Malgré les défenses les plus sévères des chefs de tribus, lorsqu’on en parlait tout bas, on les nommait toujours Niams-bac-houls, et encore aujourd’hui, par toute la terre, on se représente le diable sous les traits de ces hommes cornus et à queue qui, comme je te l’ai déjà dit, ne savaient certes pas qu’il y eût un esprit malin lorsqu’ils servirent de modèles pour en faire faire l’immortel portrait.
Du reste, toutes les expressions caractéristiques de cette époque reculée se retrouvent encore parmi nous, et il serait facile de les rassembler. – % représente encore Dieu et le diable dans le Sennaar. Le Niam inférieur signifie toujours esprit malin ou homme cornu et à queue ; et si l’on y parle de vive voix du diable ou de l’animal qui a été pris pour lui, on dit, comme il y a 5,000 ans, Niam-bac-houl. – Le mot bac-houl se trouve même dans la langue ioloffe, et le nom des Sah-Tans, un peu altéré, est une des expressions qui servent à désigner le démon. Enfin, ce qui est peut-être le plus étrange, c’est qu’il n’y a en Afrique que deux hommes que Mahomet ait admis au rang des demi-dieux, et ce Tabaski qui a fait anéantir la race des Niams-bac-houls en est un. À Saint-Louis, nègres, mulâtres et Européens se réjouissent tous les ans pendant huit jours en son honneur.
Pour moi, ajouta le griotte, tout cela prouve que l’homme est très faible, et qu’il prend souvent les plus absurdes visions pour des réalités. – Il y a deux dieux : – le beau, le vrai, le bien, la jeunesse et la vie représentent celui que nous appelons le bon Dieu ; – le diable, au contraire, se trouve dans le mal, le laid, la sottise, la décrépitude des êtres et la mort. Que vos savants adoptent ces idées, qu’ils cherchent à connaître la nature du principe destructeur, et ils nous soustrairont peut-être bientôt à la mort.
– Tes croyances sont trop matérielles, répondis-je ; je n’oserais pas les proposer à l’examen de nos savants.
– Matérielles ou non, mes croyances sont justes ! s’écria Manar. Dieu domine dans la nature d’un jeune homme, et le diable est le plus fort dans le corps d’un vieillard. Que vos savants analysent le sang d’un être vieux ou malade et le sang d’un être jeune et en bonne santé ; dans le premier, ils trouveront le principe destructeur, et dans le second le principe de la vie. Qu’ils partent de là, et ils arriveront aux plus précieuses découvertes. »
Ne voulant pas discuter avec le griotte sur un tel sujet, je terminai notre entretien en lui promettant de publier ses idées en France.
Son récit ou plutôt sa longue explication m’a été rappelée par la nouvelle qui s’est répandue à Paris que des hommes à queue avaient été vus à l’ouest de la mer Rouge ; et, au moment même où je publie ce qu’il m’en a dit, Manar doit recevoir au Sénégal tous les articles, brochures et volumes que nos célèbres littérateurs et nos illustres savants ont publiés pour expliquer cet événement zoologique. La science de nos écrivains va enthousiasmer le griotte, et je pense qu’il s’empressera d’aller mettre les livres que je lui envoie à la place de ses ridicules manuscrits, qu’il fera brûler à petit feu au pied de son arbre-bibliothèque.
Pourtant, comme tous nos écrivains, sans en excepter M. Alexandre Dumas, ont écrit Niams-Niams, tandis que toutes les règles de la lexicologie jéhovienne ou ioloffe veulent absolument que l’on écrive % ou simplement Niam, si on ne désigne qu’un des deux dieux, voyant en cela une faute grave, Manar trouvera peut-être des erreurs dans tous les mots des ouvrages que je lui ai envoyés, et je crains qu’il ne brûle mon précieux ballot pour conserver ses vieilles chroniques.

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(1) Nakamou signifie : Eh bien (langue toloffe).
(2) Bourom-d’Arh signifie gouverneur de Saint-Louis (langue teloffe).
(3) Le koudiou est un immense tapis composé de trente ou quarante peaux d’agneaux cousues ensemble avec des lanières de cuir.
J’ai encore chez moi celui qui me servit de lit pendant tout mon voyage.
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(V. Verneuil, in Le Portefeuille, revue critique, historique et littéraire, première année, n° 6, dimanche 21 juin 1855. Illustrations de Louis Le Breton gravées par Léonard Jarrault pour le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863. Du même auteur, voir « Mœurs et préjugés des paysans bourbonnais, ou Jeannette et le diable, » déjà publié sur ce site)