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(Pierre Hérault, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 5, septembre 1948)
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(Pierre Hérault, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 5, septembre 1948)
À PROPOS DU DERNIER ROMAN DE M. JULES VERNE :
“LES TRIBULATIONS D’UN CHINOIS EN CHINE.”
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Le gros docteur Ludwig Feigenbaum débite, depuis vingt-cinq ans, de la petite science à bon marché. Le gros docteur Ludwig Feigenbaum explique la machine pneumatique aux demoiselles. Il lui arrive bien parfois de confondre une algue avec un coléoptère, mais toute la science vient à lui et sort de lui. Il est le père de la science, comme le vieux Poséidon est le père des eaux. Je me figure pieusement le gros docteur Feigenbaum ceint d’un diadème de petites machines à vapeur, assis sur une pile de Volta comme sur un trône, et tenant dans sa main droite, en guise de sceptre, un poteau télégraphique. Sa fonction terrestre, qu’il accomplit avec une sérénité divine, est d’enseigner la science à tous ceux qui ne sauront jamais rien.
Il sait qu’il sait tout ; il a réfuté Darwin avec une nuance de pitié et, grâce à lui, les gens du monde savent, désormais, que l’homme descend, non pas du singe qui est grimacier et malpropre, mais bien de l’éléphant qui débouche les bouteilles et enfile les aiguilles. Mais le docteur Ludwig Feigenbaum sort de sa béatitude, à la seule pensée que les petits garçons et les petites filles de France connaissent encore les contes des fées. Il a composé une préface tout exprès pour dire aux parents de retirer à leurs enfants les contes de Perrault et de les remplacer par les livres du docteur Ludovicus Ficus, son ami. « Fermez-moi ce livre, mademoiselle Louison, laissez là, s’il vous plaît, “l’oiseau bleu, couleur du temps”, que vous trouvez si beau et qui vous fait pleurer, et étudiez vite la fermentation ! Il serait beau qu’à sept ans vous n’eussiez pas encore une opinion faite sur la génération spontanée. » – Le docteur Ludwig Feigenbaum a découvert que les fées sont des êtres imaginaires. C’est pourquoi il ne peut souffrir qu’on parle d’elles aux enfants. Il leur parle du guano qui n’a rien d’imaginaire. – Eh bien, docteur, les fées existent, précisément parce qu’elles sont imaginaires.
Elles existent dans les imaginations naïves et fraîches, naturellement ouvertes à la poésie toujours jeune des légendes populaires. Le moindre petit livre qui inspire une idée poétique, qui suggère un beau sentiment, qui remue l’âme enfin, vaut infiniment mieux pour l’enfance et pour la jeunesse que tous vos bouquins bourrés de notions mécaniques.
Il faut des contes aux petits et aux grands enfants, de beaux contes en vers ou en prose, des récits qui nous donnent à rire ou à pleurer, et qui nous mettent dans l’enchantement.
Les contes refont le monde à leur manière et nous donnent l’occasion de le refaire à la nôtre. Aussi prennent-ils sur nous l’influence la plus irrésistible et la plus sympathique. Ils nous aident à imaginer. Et, réfléchissez-y : Qu’est-ce que lire un roman, sinon le refaire ? Qu’est-ce que comprendre une œuvre d’imagination, sinon l’imaginer de nouveau ? Les traités de vulgarisation scientifique, innombrables comme les lames de l’Océan, nous inondent et nous submergent, nous et nos enfants. Nous en sommes aveuglés, étouffés, noyés. Un peu de littérature nous ferait l’effet d’un peu d’air et de jour. Tous les docteurs Ludwig Feigenbaum du monde n’y feront rien. La jeunesse a besoin de livres d’imagination. Il lui faut des romans.
– Mais, direz-vous, notre époque est une époque de science. Elle a conçu les méthodes, poussé les expériences et hâté les découvertes avec un génie admirable. La pratique a suivi la théorie et trouvé des applications industrielles, avec une sagacité qu’on ne peut trop louer. N’est-ce pas là un spectacle aussi beau que nouveau sur lequel l’imagination peut s’exercer ? – Assurément, et la matière est riche pour le roman scientifique. Mais, de grâce, ne brouillons rien, et ne confondons pas l’art et la science.
Le roman scientifique doit, comme tout autre sorte de roman, peindre des états d’âme, des sentiments, des passions, des mœurs. Mais ce qui le caractérise est de peindre ces mœurs, ces passions, ces sentiments, ces états de l’âme dans des circonstances nécessairement dépendantes de la science, impossibles et inexplicables sans la science, nécessaires et intelligibles par la science seule. En un mot, le roman scientifique a pour sujet l’homme aux prises avec la société, et le roman de sentiment l’homme aux prises avec la passion.
Prenons le plus ancien, le plus célèbre, le plus beau des romans scientifiques, le “Robinson Crusoé”. Marine, procédés mécaniques, applications industrielles, mœurs sauvages, flore et faune exotiques, rien n’y manque de ce qui caractérise le genre. Mais le sujet n’est pas la représentation de ces choses si curieuses qu’elles soient ; le sujet, – un des plus beaux qu’on puisse inventer, – c’est la lutte de l’homme seul contre la nature, c’est l’œuvre gigantesque d’un solitaire qui reconstitue, pour son usage, les arts et la vie, refait au besoin, l’une après l’autre, les conquêtes séculaires des sociétés humaines, et, plus tard, fonde, sur des bases pratiques, pour l’éducation d’un sauvage, l’édifice de la morale chrétienne. Ce sujet sublime est traité par Daniel de Foë avec une netteté parfaite et une sorte d’énergie brutale particulière à la race anglo-saxonne. Le style du “Robinson” ne peut être comparé, pour la précision, qu’à celui d’un journal de bord. Voilà le parfait roman scientifique.
Je vous ferai remarquer, en passant, que “les Aventures de Robinson”, composées par l’auteur en vue du public adulte, se trouvèrent être un livre sympathique à la jeunesse et, moyennant quelques suppressions, extrêmement agréable à l’enfance. On en peut dire tout autant du “Don Quichotte”. Je ne crois pas, pour ma part, qu’il y ait une littérature juvénile d’un ordre particulier. Les livres qui conviennent à la jeunesse sont tout uniment les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Et sans parler de chefs-d’œuvre, tout livre largement conçu et simplement écrit satisfait les esprits adolescents, s’il n’a toutefois pour sujet ni les relations des sexes ni de honteuses misères sociales.
Pour revenir aux fictions du genre qui nous occupe, je citerai, comme les plus singulières merveilles obtenues en ce siècle par l’emploi littéraire de matériaux scientifiques, quelques nouvelles conçues avec une sagacité merveilleuse par l’Américain Edgar Poe. Doué du sens littéraire le plus fin, pourvu d’une vaste instruction et de plus atteint d’une curiosité aiguë et très irritable, Poe vivait dans une société sans souvenirs, sans traditions, mais capable des applications scientifiques les plus hardies et les plus efficaces. Il fut nécessairement amené à considérer la chose humaine dans ses rapports avec les machines et les appareils. C’était un idéaliste transcendant.
Quelques-unes de ses nouvelles, “Ligéia” par exemple, ont pour théâtre un monde imaginaire absolument indépendant des lois physiques qui régissent le nôtre. D’autres, en assez grand nombre, sont, comme disent les métaphysiciens, des “processus ” de psychologie pure. D’autres enfin, et c’est de ces dernières que je suis amené à parler, ont trait à la science. “L’aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall” est du nombre. Le sujet de cette nouvelle que M. Jules Verne a repris avec de nouveaux développements est un voyage à la Lune, accompli non dans un obus par un photographe parisien, comme l’a imaginé le conteur français, mais en ballon, par un raccommodeur de soufflets de Rotterdam, citoyen inventif et folâtre, qui trouva ce moyen bien simple d’échapper à ses créanciers.
Cette fantaisie, contée avec le flegme et l’humour d’un Américain, est grandement empreinte de satire ; c’est de la moquerie sans rire, à la Swift, mais elle rentre dans le genre scientifique par le soin minutieux avec lequel sont décrits les procédés de l’entreprise. “La vérité sur le cas de M. Waldemar” et la “Révélation magnétique” sont deux récits conçus sur des données fort analogues l’une à l’autre, et qui ne touchent aux sciences que si l’on veut que le magnétisme en soit une. Mais “Le Colloque entre Monos et Una” et “La Conversation d’Eros et de Charmion” roulent sur des phénomènes cosmiques. Ce sont deux nouvelles jumelles, nées de la même idée, comme on en rencontre assez souvent dans l’œuvre du conteur américain.
Dans ces deux dialogues, la fin du monde est supposée un fait accompli, sur lequel raisonnent les interlocuteurs. Leurs discours, tenu, l’un dans le monde des âmes, l’autre sur la terre régénérée et refleurie, se déroulent – tels du moins que Baudelaire les a traduits – dans un magnifique langage, d’une précision savante et d’une pureté séraphique. D’après le récit d’Eros, une comète a mêlé à l’atmosphère terrestre un gaz inflammable qui détermina une combustion immédiate et totale. La conflagration finale résulte, dans le récit de Monos, de causes très complexes, mais qui se rattachent toutes au développement excessif de l’industrie.
« Cependant, dit Monos, ressuscité, en rappelant les dernières années de la vieille Terre, cependant d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. » Les “Aventures d’Arthur Gordon Pym”, qui font tout un volume, contiennent le récit d’une tempête et celui d’une révolte à bord qui prouvent que l’auteur sentait, quand il voulait, comme un marin, tout en écrivant comme le conteur le plus expressif. Si ce livre finissait comme il commence, ce serait le plus beau des romans maritimes, mais il se termine brusquement par une idée absurde.
Il est évident qu’en France la fiction scientifique n’a atteint ni la simple grandeur du “Robinson”, ni la sagacité profonde des contes d’Edgar Poe. Si je pouvais faire entrer M. Henri Rivière dans le groupe des romanciers scientifiques, j’aurais du moins un nom à rapprocher de celui d’Edgar Poe. Il y a entre le conteur américain et M. Henri Rivière, qui est un de nos braves officiers de marine, certaines analogies de nature. Toutefois, l’originalité de l’auteur de “Caïn” est très nette. C’est ce “Caïn”, si puissamment conçu et conduit d’horreurs en horreurs avec une force croissante, que je voudrais rattacher à ma série, mais ce qu’on y trouve de pseudo-science à la Mesmer ou à la Lavater n’est qu’un genre de merveilleux choisi, avec raison, par l’auteur comme le plus acceptable pour les esprits de notre temps.
On m’accorderait peut être le “Pierrot” du même auteur. C’est une nouvelle de quelque étendue dont le sujet est la folie meurtrière. Je pourrais noter dans cette œuvre des observations quasi-médicales, mais ce serait trop subtiliser. Les fous, depuis l’Ajax de Sophocle et le vieux Lear, leur roi, relèvent, comme les sages, s’il en est, de la littérature générale. Je suis donc contraint d’abandonner M. Henri Rivière et de chercher un autre nom. Je me rappelle avoir lu, il y a une dizaine d’années, avec beaucoup de plaisir un petit livre qui s’appelle “Un Habitant de la planète Mars”. M. H. de Parville y suppose qu’un aérolithe énorme est tombé, en Amérique, dans une plaine de je ne sais quel état de l’Union. Les curieux accoururent en foule pour voir cet astre déchu, noir et calciné. Des industries s’exercent, une ville s’improvise ; un congrès international de savants s’assemble. Les géologues, les astronomes, les chimistes examinent l’aérolithe, pratiquent des sections dans sa masse, discourent et disputent. Ils constatent que le bolide a écorné en passant une montagne de la planète Mars et qu’il en a gardé la pointe, soudée à sa propre masse par l’action de la chaleur. Métaux, carbone, débris animaux, animalcule vivant, que ne trouve-t-on pas dans ce fragment de roche ? Ce petit volume, écrit dans un style très convenable de “reporter”, est, autant qu’il m’en souvient, plein d’esprit et très suggestif.
Il serait à souhaiter que M. de Parville donnât d’autres petits romans du même genre. Mais les “Voyages extraordinaires” de M. Jules Verne suffisent à la consommation et laissent peu de débit, me dit-on, aux produits similaires. M. Jules Verne n’entend pas le roman scientifique comme j’ai dit que je l’entendais, mais j’avoue tout bas que les siens m’amusent. M. Verne a l’esprit ouvert, franc, un peu gros, l’esprit à la Sarcey. Il est de bonne humeur ; il montre un entrain de troupier qui marche au clairon.
Tout cela est très français. Son langage l’est moins, mais je ne voudrais pas, pour tout au monde, chercher querelle à un homme qui raconte si rondement des histoires honnêtes et amusantes. D’ailleurs, je ne suis pas bien sûr que ces livres-là, si agréables qu’ils soient, relèvent de la littérature proprement dite. Lisez le nouveau roman de M. Verne. Il se nomme les “ Tribulations d’un Chinois en Chine”. Vous y verrez un négociant de l’empire du Milieu qui correspond avec sa fiancée par le téléphone perfectionné, et cela vous amusera.
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(Anatole France, « Revue littéraire, » in Le Globe, huitième année, deuxième série, n° 109, jeudi 21 août 1879)
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CHANSON DU FLEUVE, POÈME TAPUSCRIT INÉDIT
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Voyez donc, au Café de la Marine, quand vous irez à Granville, mon vieil ami Célestin Baudu, capitaine en retraite de la flotte marchande et spécialiste en histoires de bord. Il en a tout un stock, fantastiques à souhait et dont il fournit au dénouement une explication de la plus rationnelle simplicité.
Hier, par exemple, comme on discutait devant le rapport de la commission d’enquête, sur le naufrage du Titanic, Célestin se recueillit un moment, poussa vers le plafond, à la manière d’une locomotive qui démarre, quatre ou cinq bouffées de fumée blonde, puis nous dit, en reposant sa pipe :
« Ce sénateur Smith ! Quel âne ! Il énumère complaisamment tous les dangers qui menacent la navigation transatlantique et n’oublie que le plus grave : les vaisseaux-fantômes.
– Ah bah ! Il y a donc encore des vaisseaux-fantômes, capitaine ?
– Oui ; seulement, ils sont à vapeur maintenant. C’est le progrès… Certains parages, comme le golfe du Mexique, en sont littéralement infestés. On en rencontre aussi dans le nord, mais plus rarement. C’est pourtant là, sur le Banc-à-Vert, quand je commandais la Mary-Gratis, que je fis pour la première fois connaissance avec leur face de vent-debout. J’étais jeune, vingt-six ans, des muscles, de l’entrain et toute la présomption de cet heureux âge. Il ne fallait pas m’en conter, à moi, des histoires d’apparitions ! J’aurais ri au nez des farceurs. Tout de même, depuis quinze jours que le brouillard nous tenait à la gorge sur ce maudit Banc-à-Vert, on n’avait guère le cœur à plaisanter. Quel brouillard, mes enfants ! Figurez-vous de l’étoupe. Il n’y avait plus de ciel, plus de mer, plus de vent, plus rien ! La brume avait tout avalé, même un bon morceau de nos enfléchures. Positivement, on avait l’air de fondre, de se diluer dans tout ce gris. Les hommes, là-dedans, ressemblaient à des personnages de cinéma, et pas bien nets encore : ils n’avaient plus de couleur ni de relief ; leur voix s’étouffait…
– Ça doit être comme ça dans le Purgatoire ! » dit mon second, un vieux pratique du Banc, Olivier Martret, de Trébeurden (Côtes-du-Nord), dont l’esprit était drôlement orienté depuis quelque temps. Mais il est vrai qu’il avait été séminariste dans son jeune âge (On trouve de tout, vous savez, chez les Jean Gouin) et il pouvait bien lui en être resté quelque chose – comme qui dirait une espèce de remords ou de vague crainte superstitieuse.
« Pour lors, répliquai-je, mon vieux Martret, on ne doit pas pêcher lourd de morues dans ton Purgatoire !… »
Ma réflexion ne le dérida pas. Mais le fait est que ça devenait enrageant : quinze jours passés, qu’on n’avait pu mettre une doris dehors ; chômage complet sur toute la ligne. La Mary-Gratis ne remuait pas plus qu’une roche, tant la mer était plate en dessous. Nous dérivions pourtant, mais d’une dérive si lente, si douce, qu’elle en était insensible. Et peu à peu le silence s’était établi autour de nous, un silence comme je n’aurais pas cru qu’il pouvait y avoir du silence, tellement profond qu’on y était comme englouti et qu’on avait peur du son de sa propre voix. Dans les premiers jours, on entendait encore assez distinctement les cornes de brume des autres goélettes mouillées sur le Banc ; leurs râles de bêtes blessées se répondaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Ça n’avait rien de gai, cette musique : c’était de la vie encore malgré tout. Mais les râles se firent d’heure en heure plus sourds et plus lointains ; ils cessèrent tout à fait le soir du treizième jour ; la mer elle-même se tut, devint une chose inerte, pareille à la brume, st ce fut comme si le cœur du monde s’était arrêté. Pour combien de temps et reverrait-on jamais le soleil ? On commençait à en douter. Le baromètre restait impénétrable comme l’horizon. L’équipage, gagné par l’engourdissement universel, se traînait sur le pont ou s’affalait dans le poste et il avait fallu que j’usasse d’autorité pour obtenir qu’on doublât les hommes de veille au bossoir et dans les hunes. Précaution élémentaire sur une mer fréquentée ! Il était même tout à fait étonnant qu’aucun paquebot n’eût encore traversé notre route…
« Voyez-vous, capitaine, continua Olivier, tout ça n’est pas naturel. J’ai vu pas mal de brouillards dans ma vie, mais pas des brouillards comme celui-ci… Il y a quelque chose sûrement dans l’air…
– Oui, dis-je, des molécules d’eau en suspension…
– Sans doute, mais ces molécules-là n’expliquent pas tout… Avec les pires brouillards, on entendait le chant de la houle, les sirènes des paquebots, les cornes de brume des goélettes. Ici, on n’entend rien… La vie est comme suspendue, paralysée… On dirait que nous ne sommes plus dans la vie…
– Par exemple ! Et où diable serions-nous, alors ?
– Je ne sais pas. Il y a des choses qu’on sent et qu’on ne peut pas définir. C’est comme les icebergs qu’on ne voit pas et qu’on devine à la température de l’eau…
– Va pour les icebergs ! Mais qui veux-tu qui rôde autour de nous, en plein mois de juin ? Des revenants ? Le Voltigeur hollandais ? Le grand baleinier de Sag-Harbour ?
– Peut-être.
– Sacré Breton ! ne pus-je m’empêcher de dire en riant, mais d’un rire qui, pour être franc, sonnait assez faux. Alors, tu crois que la mer est hantée ? Et c’est ça, d’après toi, qui fait qu’on a l’air de naviguer dans de la charpie ?
– Plus bas, capitaine, plus bas !… »
J’avais en effet un peu élevé la voix dans cette dernière partie de notre entretien et la figure de mon interlocuteur décelait une telle angoisse que j’allais peut-être m’en excuser, quand un cri tomba de la hune :
« Navire par tribord !
– Tonnerre de tonnerre ! Lofe en grand ! Toute la barre à toi ! » hurlai-je au timonier, sans plus songer aux recommandations de Martret.
Et je regardai. La grande masse sombre d’un cargo de fort tonnage s’estompait dams la brume à moins de vingt brasses de notre hanche de tribord. Comme sa direction était perpendiculaire à la nôtre, un abordage semblait inévitable. Nous cornions désespérément pour attirer l’attention du steamer, qui marchait heureusement à petite allure. Mais il semblait ne rien entendre, ne rien voir. Aveugle et sourd, il piquait droit devant lui sans même prendre la peine, comme l’exigent les règlements, de faire jouer sa sirène de brume. Et ses hélices battaient l’eau en silence…
« Le voilà ! geignait Olivier. C’est celui qui rôdait autour de nous ! C’est le vaisseau-fantôme !
– Fantôme toi-même ! » lançai-je au capon, qui s’était cramponné à la balançoire du gui…
Ce silence, pourtant ! Cette marche lente, mais inflexible, quand il eût été si facile au cargo, qui avait peut-être renversé sa vapeur, de donner un tour de roue pour nous éviter !…
Je ne sais comment nous n’y laissâmes pas notre peau, le Mary-Gratis n’ayant pu achever son virage avant la collision. Toujours est-il que nous en fûmes quittes avec quelques avaries dans notre gréement. Et c’est alors que se passa l’incident le plus dramatique et le plus énigmatique aussi de cette histoire. Car, penchés sur la lisse du cargo, qui se présentait maintenant par le travers, nous discernions confusément une grande forme blanche immobile et deux fois plus large qu’un être humain de taille moyenne. Au moment où les deux navires se frôlaient, le spectre se trouva en contact avec un de nos hommes, réfugié dans les haubans ; il détendit les bras, happa l’homme. Tous deux roulèrent sur le tillac. On perçut un bruit de lutte, des grognements, un râle. Et, avant que nous fussions revenus de notre stupeur, la brume s’était refermée ; le steamer fantôme avait disparu. Par une coïncidence singulière, la victime de cette mystérieuse agression était précisément mon second, Olivier Martret… »
Le capitaine Baudu reprit sa pipe, en secoua les cendres sur son pouce, la cura, puis la rebourra méthodiquement. C’est généralement après cette opération compliquée et avant de battre son briquet qu’il consent à donner la clef de ses petits rébus maritimes. Nous attendions avec une certaine curiosité l’explication de celui-ci.
« Présentement, nous dit le capitaine, on est assez bien renseigné sur les allées et venues des navires-fantômes. L’Army and Navy Register, qui en a fait une étude statistique, évalue leur nombre à huit cent vingt-cinq. On les appelle là-bas d’un nom mélancolique : les derelicts, les abandonnés. Il y a plusieurs manières, pour un navire, de devenir vaisseau-fantôme ou derelict : la fièvre jaune, la désertion, un incendie, un cyclone, que sais-je ? Le vaisseau-fantôme auquel j’avais eu affaire s’appelait le Wyer-G.-Macduff. Il coulait bas, sans qu’on sût comme, et son équipage s’était sauvé dans les chaloupes. Or, tout fait penser que c’est lui-même qui se coulait : quelque ivrogne avait tourné le robinet des prises d’eau qui servent à inonder les cales en cas d’incendie ; en quittant son poste, le mécanicien, par habitude professionnelle, referma les prises, et le navire cessa de s’enfoncer. Il rôdait depuis quinze ans dans l’Atlantique, broyant, éventrant tout sur son passage. Il y ferait peut-être encore des dégâts, la canaille, si le commandant de l’Alcæa, ne l’avait rencontré quelques jours après nous, par temps clair et mer calme, pas très loin d’Halifax, et n’avait réussi à l’amariner. J’ai su qu’il s’agissait bien de mon steamer-fantôme, parce qu’il y avait sur le tillac le cadavre d’un ours blanc de grande taille. Le Wyer-G.-Macduff avait dû toucher, peu avant notre rencontre, quelque iceberg où rôdait le terrible plantigrade. L’ours avait grimpé à bord, et c’est lui qui, affamé par plusieurs jours de jeûne, s’était jeté, en passant près de la Mary-Gratis, sur ce pauvre nigaud d’Olivier Martret…
Vous voyez comme tout cela est simple, au fond ! »
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(Charles Le Goffic, « Contes des Mille et un matins, » in Le Matin, vingt-neuvième année, n° 10392, samedi 10 août 1912 ; in Le Journal du dimanche, nouvelle série, n° 196, dimanche 25 août 1912 ; « Contes et nouvelles, » in La Dépêche de Brest, quotidien républicain du matin, trente-cinquième année, n° 13572, mercredi 9 février 1921 ; « Les Contes français, » in L’Action française, organe du nationalisme intégral, quinzième année, n° 109, mercredi 19 avril 1922. François-Auguste Biard, « Embarcation attaquée par des ours blancs, » huile sur toile, 1839)
☞ Une traduction de la nouvelle de Charles Le Goffic a été publiée dans le Sonntagsblatt de Strasbourg, le 3 octobre 1926.
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DAS GESPENSTERSCHIFF
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(Charles Le Goffic, in Sonntagsblatt, Unterhaltungs-Beilage der Strassburger Neuesten Nachrichten, quarante-neuvième année, n° 40, dimanche 3 octobre 1926)
« Vous oubliez donc que, moi aussi, je suis lié, pieds et poings, à cette puissance mystérieuse qui a déjà fait sortir Marpha du pays de la mort. Ce que Chavarande m’a suggéré quand je dormais, que j’ignore et que je ne saurai que lorsque tout sera fini, j’en suis l’esclave éternel. La seule chose que je sache, c’est que je dois aller vers elle, la morte, cette pourriture que j’ai vue étreindre mon compagnon ; je suis soumis à ce cadavre qui repose, je ne sais pas en quel trou ; je dois aller vers lui, un jour, je ne sais pas quand, peut-être demain. Quel baiser hideux serais-je, moi aussi, obligé de subir ou de donner, quelle étreinte funèbre m’abattra sur le sol, foudroyé comme l’autre ? Je ne sais rien et je puis m’imaginer les pires détresses. Ma vie est corrompue par cette pensée ; j’ai fui Paris, j’ai délaissé tout, je me suis réfugié dans un trou, à la campagne où je mène une existence harcelée par le même coup de fouet. Je n’ai plus le droit de rêver, de travailler, de faire des projets, de vouloir être heureux, puisqu’un jour ou l’autre, je m’en irai, pèlerin hagard, vers la mort qui me retiendra. Et rien, rien, rien ne peut m’y soustraire, rien, rien ! Si je pouvais me tuer, si je pouvais, avant cette échéance imposée par la folie d’un autre, m’arracher à la vie ! Mais je n’ai jamais pu terminer le geste de la délivrance que je commençais. Est-ce la peur ? Est-ce une force inconnue qui me retient malgré moi, au bord du fossé ? Ce ne peut être que ceci, n’est-ce pas ? puisque je ne m’appartiens plus.
– Vous vous effrayez de chimères, dis-je, un peu ému de l’exaltation de Burgelin, par cela même que Marpha et Chavarande sont morts ; l’un la puissance, l’autre le but, vous êtes délivré.
– Vous croyez ? Vous êtes sûr ? haleta-t-il. Mais il me semble que cette suggestion est restée en moi, comme un germe en pleine terre, qui se développe sourdement pour éclater, tout d’un coup, à la lumière. Par moments, je sens que ça pousse dans mon cerveau et ça me fait mal ! »
Brusquement, se prenant la tête à deux mains, il s’enfuit et je ne pus le rejoindre.
« Il est vraiment fou, » pensais-je en m’en allant.
Je ne revis plus Burgelin, mais, deux mois plus tard, dans un journal, je lus ceci :
« Un terrible accident de montagne vient de se produire dans le massif de Blœtschberg. Un touriste se promenant, sans guide, dans la montagne, est tombé dans un précipice, à la suite d’un faux pas. Des témoins de la chute avertirent les gens d’un village voisin et l’on fit des recherches, très périlleuses à cause de la profondeur du gouffre. Enfin, après bien des efforts, on arriva jusqu’au cadavre. Mais, circonstance horrible, on le retrouva étendu complètement sur le corps d’une femme, dont il ne restait plus que d’informes débris ; la malheureuse devait se trouver depuis longtemps à cette place, disparue elle aussi dans un accident que personne n’avait connu. Des papiers trouvés sur le cadavre de l’homme ont permis d’établir son identité : c’est un Français, nommé Gaston Burgelin. Sur la femme, on n’a trouvé qu’un médaillon en or, sur lequel était gravé le nom de Marpha. Sans la chute de l’un, on n’aurait jamais retrouvé le corps de l’autre ; pourrait-on croire qu’ils s’attendaient ? »
Le rédacteur de cette phrase, d’un goût douteux, pouvait-il se douter qu’il disait vrai ? Burgelin, guidé par son implacable maître, n’avait-il pas été conduit jusque-là, vers Marpha qui l’attendait pour l’étreindre dans la mort ?
FIN
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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 947, mardi 27 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)
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(René Char, in Cahiers d’art, XXVIIe année, n° 11, décembre 1952)
Depuis la dynastie des Ming, l’Empire du Milieu n’avait pas admiré un poète qui sût, comme le faisait M. Ho, célébrer la beauté féminine. D’un pinceau minutieux et passionné, il décrivait l’envol parfait des sourcils plus effilés que la feuille du saule, l’attrait de la bouche semblable à une cerise blessée, la grâce pliante et fragile de la taille, souple comme un jonc, et il évoquait, avec une infinie délicatesse, le trouble enchantement qu’éveille, chez tout homme de goût, la vue des petits pieds pareils aux boutons des lotus.
Un jour, au cours d’une promenade dans la montagne, M. Ho s’égara sur la piste d’un rêve, et tandis qu’il cherchait à retrouver sa route, il découvrit, tapi dans des massifs de camélias et de rhododendrons, un petit temple de pierre grise. Un vieux prêtre parut au seuil et invita le poète à goûter, aux pieds des dieux, un instant de repos et le calme de la prière.
M. Ho brûla devant la statue de l’Ange gardien du District quelques bâtonnets de parfums et quelques lingots d’or en papier, et se reposa doucement dans la pénombre dorée. Il se disposait à partir lorsque son regard se fixa soudain sur une peinture qui ornait un des murs du petit temple.
Dans un jardin fleuri, au bord d’un étang couvert de nénuphars d’ivoire et de nacre, une jeune fille, debout, semblait attendre… Ses tresses noires pendaient sur ses épaules, en serpents d’ébène, et les étuis d’or de ses ongles étincelaient comme des rayons.
M. Ho, immobile, fasciné, resta figé dans une extase ; il perdit la notion de ce qui l’entourait, sa vue se troubla, tout son être se tendit vers cette beauté inaccessible qu’un génie seul avait pu créer et… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple ; il sentit que ses pieds quittaient le sol, son corps flotta un instant dans l’air chargé des fumées de l’encens, et il passa à travers le mur pour se trouver dans le jardin fleuri, au bord de l’étang couvert de nénuphars, la main dans celle de la merveilleuse jeune fille.
Et M. Ho oublia tout ! Sa bibliothèque, ses pinceaux, ses disciples.
Des jours, plus courts que des minutes, passèrent sans qu’une pensée du monde vint le distraire de son adoration.
L’été avait fui, l’automne fermait les coupes éblouissantes des nénuphars de l’étang, et les fruits courbaient les branches des arbres du jardin, quand, un soir, au moment où les amants improvisaient des vers sur l’éternité de leur amour, un terrible coup de tonnerre retentit. M. Ho quitta les bras qui l’enlaçaient, et sortit du pavillon qui abritait toutes ses joies, pour chercher dans le ciel les signes menaçants de l’orage ; il sentit autour de lui la pénombre dorée, et, à travers des temps et des espaces… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple et le vieux prêtre dit en s’inclinant :
« La nuit vient. Je crains que l’illustre seigneur ne retrouve pas facilement le chemin de son honorable demeure. Il vaudrait mieux qu’il daignât se remettre en route sans tarder. D’ailleurs, cette peinture est la seule que possède notre humble asile de piété… »
Les dernières lueurs du couchant entraient par la porte du temple. M. Ho regarda encore une fois le mur mystérieux sur lequel étaient peints le jardin, l’étang, la jeune fille…
Les arbres du jardin craquaient sous le givre, l’étang glacé était plus terne qu’une lame d’étain, la jeune fille pleurait, le visage caché par sa manche de soie, et ses belles tresses d’adolescente étaient relevées pour former maintenant le chignon des épouses…

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(Marguerite Moreno, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, trente-neuvième année, n° 14154, mercredi 20 décembre 1922. « Vue nocturne du Matsuchiyama et du canal de Sanya, » estampe de Hiroshige Utagawa, 1856-1859)
Un an s’en va, un an s’en vient ; et dans moins de sept mois, vingt ans se seront écoulés depuis le début de la guerre. Il me semble pourtant que c’était hier. Quand arriva cet événement fatal, je n’avais pas encore trente-huit ans. Ardent et plein de jeunesse, et même réputé boute-en-train parmi des compagnons d’armes dont beaucoup n’avaient pas plus de cinq lustres et montraient plus d’âge et de gravité que moi, je croyais la jeunesse et la vie infinies. Ces trente-huit ans-là, si pleins, passés à tant explorer le jardin des Sciences, le jardin des Lettres, le jardin d’Amour, avaient été très longs, délicieusement longs. Dans la jeunesse, le temps musarde, et même, dans l’enfance, il est interminable. Et maintenant, je suis effrayé de l’accélération que sa course a prise depuis la guerre. C’est fou ! Au secours ! On me vole des jours ! Cela n’est pas de jeu !
Voyons… en 1914, mon fils aîné était un petit garçon de neuf ans, je le vois encore comme il était ; et ses frères étaient garçonnets ou poupons. J’ai encore ces petites voix dans mes oreilles et je suis deux fois grand-père déjà !
C’est trop court. On n’a le temps de rien faire. Si vingt années ne sont que cela, et si ça va de plus en plus vite, pauvre de moi ! Dans vingt ans, c’est-à-dire demain, j’aurai 77 ans… ou plus rien du tout.
J’ai souvent entendu dire que les hommes, au moment où ils vont mourir, repassent en une minute tous les événements de leur vie. C’est comme un film, qui se débobine, une rapide série d’images. Ceux qui nous ont révélé cela, ce sont des noyés qui n’ont pas été tout à fait noyés mais qui ont eu l’âme au bord des lèvres et que l’on a rappelés à la vie alors qu’ils avaient déjà débobiné le film. Eh bien, en y réfléchissant, cela ne me surprend pas. La vie est une pauvre petit bobine de rien du tout. Il nous semble que le cinéma dure et, en effet, pour les plus chanceux, il dure des quatre-vingts ans et même plus ; mais c’est parce qu’il est tourné au ralenti. En vérité, il y a si peu de chose là-dedans, qu’on peut tout voir en quelques secondes. Quand on se résume, – même si l’on a été un homme abondant en œuvres, – comme le total se réduit ! Tenez, depuis que je sais tenir une plume, je n’ai guère passé de jours sans noircir du papier ; quand je regarde la collection, le volume m’en paraît gros ; mais quand je la relis, je m’aperçois avec une grande humilité que j’ai fait foisonner, en somme, un bien petit nombre d’idées, toujours les mêmes. Je n’étais sur terre que pour dire cela, cette poignée de pensées-là… Vraiment, il n’y a pas de quoi se gonfler !
Et puis, comme le temps n’est rien par lui-même, comme il n’est qu’un rapport de succession entre des faits, si une seconde contient cent faits et si une année n’en contient pas plus, la seconde et l’année s’équivalent ; l’une n’est pas plus longue que l’autre. J’ai lu dans les « Mille et une Nuits, » de mon cher et célèbre ami J.-C. Mardrus, le conte d’un certain homme à qui un magicien ordonne de se plonger la tête dans un bassin plein d’eau. Aussitôt que cet homme eut la tête dans l’eau, il se vit transporté dans un lieu lointain, où il s’établit marchand, se maria, eut des enfants. Si je me souviens bien (car je n’ai pas relu ce conte depuis longtemps), il devint roi de ce pays, fut envahi par une armée ennemie, livra des batailles et… brusquement se retrouva la tête sortie du bassin d’eau à côté du magicien souriant. Toute cette longue et trouble existence, il l’avait vécue, ou plutôt rêvée, dans le temps à peine appréciable de mettre sa tête dans l’eau et de la retirer.
À quel pauvre leurre nous laissons-nous prendre ! À notre dernier jour, nous nous apercevrons que nous avons à peine vécu, que cela ne fut pas plus long qu’une purge à prendre ou qu’un dimanche à passer à la campagne. Et pourtant, nous en serons-nous fait des cheveux pour organiser ce bout de vie-là ! Que d’efforts perdus pour nous y installer ! Que d’importance donnée au pauvre personnage que nous jouons dans la pièce ! Et que de souffrances, que de larmes pour des malheurs qui ne sont, en somme, même les pires, que des embêtements très passagers, puisque tout finit demain ! Oh ! vous qui êtes tristes ou désespérés, prenez un peu de patience, allez, ce ne sera pas long. On ne sait pas assez ça. Je commence à avoir l’âge où on le comprend ; mais je n’espère pas le faire entendre à ceux qui ont encore de la jeunesse et des illusions. Que ce soit tant pis ou tant mieux, – et quand ce sera fait, il n’y aura ni tant pis ni tant mieux, – dans vingt ans d’ici, c’est-à-dire dans quelques jours, dans quelques heures, le roi, l’âne ou moi, nous mourrons.
Le roi, l’âne ou moi ? Il serait plus exact de dire : le roi, l’âne et moi…
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(Octave Béliard, in Annales africaines, quarante-sixième année, n° 2, lundi 15 janvier 1934. Līvijas Endzelīnas, « Pulksteņi, » huile sur toile, 1979)
Ce récit fait partie d’une série de chroniques fabuleuses. J’espère que le ton et la féerie vous plairont, bien qu’ils soient différents de mes habituelles histoires.
A. D.
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J’étais installé dans un village avec Martinien. Un métier tranquille et de bonnes soirées que je passais à jouer aux cartes avec le maréchal-ferrant, tandis que Martinien flânait dans les rues. Je me demande quel plaisir il y trouvait. Deux lampes électriques éclairaient tout le village, un désert absolu empli du parfum des fumiers, des rosiers, des phlox et des terres immenses d’alentour.
Martinien ne songeait pas aux filles, mais il errait. Peut-être écoutait-il les conversations derrière les portes. Il me demanda un soir si je croyais que vingt ans (il avait vingt ans) ou même cinquante suffisaient pour connaître les choses essentielles du monde et que personne n’a jamais pu dire, étant donné la brièveté de chaque vie humaine. Malgré les traditions, on ne peut constater que des faits approximatifs ou à la rigueur, pour peu qu’on s’y intéresse, quelques faits scientifiques. Mais le vent du soir apporte des paroles inconnues, dont, après bien des années d’études, on parvient tout juste à saisir des bribes.
« Laisse-moi jouer aux cartes, ai-je dit à Martinien, et ne fais pas tant d’embarras.
– Mais il y a quelque chose de bizarre autour de ce village, » prétendait Martinien.
Soit ! Puisqu’il le désirait je ne demandais pas mieux que de chercher avec lui, et le dimanche suivant nous parcourûmes les rues silencieuses, et finalement nous sommes sortis du village par la route des Pleux. Partout des chaumes emplis de corbeaux qui se levaient lourdement et s’en allaient, loin de nous, poursuivre leurs occupations. Soudain, nous fûmes surpris par l’air sauvage de ce plateau qui cependant portait les traces honorables d’une civilisation que j’estime, malgré tout le mal qu’on en dit : la petite route parfaitement goudronnée, les poteaux télégraphiques ajourés en ciment, les bornes récemment peintes. Mais c’était comme s’il y avait eu un signal impossible à percevoir parce qu’il avait peut-être trop d’acuité. Donc, scrupuleusement, nous avons pris à tâche d’interroger les alentours et sans nous faire beaucoup d’illusions.
Là-haut, cette buse tendrement crucifiée montait contre le vent. Une lièvre regardait par-dessus les herbes d’un fossé lointain. Les alouettes immobiles dans le ciel chantaient comme si jamais elles ne devaient redescendre. Enfin, une fille que nous ne connaissions pas vint à passer sur la route et elle semblait beaucoup plus préoccupée qu’il n’est naturel par sa démarche et par sa beauté. Mais tu sais bien que de pareils incidents se remarquent tous les jours. Alors, mon fils, il faut bien avouer une fois de plus…
« Une grande friche entre deux champs de blé, » m’as-tu dit soudain.
Il existe sans doute des lieux privilégiés, où il faut absolument que l’on découvre quelque chose, et toi, Martinien, tu as découvert le chemin au milieu de la friche.
Ce chemin restait d’abord enfoui sous un gazon frais, où l’on aurait peut-être pu déceler la trace d’anciennes ornières. Un peu plus loin, il se dénudait ici et là, comme foulé par le passage de quelque troupeau très léger ou très ancien.
« Il ne vient pas de moutons par ici certainement, me dis-tu. Cette friche est inhospitalière et pleine de cailloux.
– Les moutons mangent des cailloux tout aussi bien, ai-je observé avec humeur.
– Ce sont des gens qui viennent là, reprit Martinien.
– Et où iraient-ils donc ? »
Je ne me lasserai jamais de me montrer désabusé en toutes circonstances. C’est mon rôle, et Martinien en fera son profit s’il lui semble bon. Mais je fus le premier à reconnaître combien il était étrange que ce chemin s’arrête comme par enchantement devant une petite barrière de graminées. J’entends bien que le chemin ne se perdait pas dans la broussaille : il se terminait avec netteté comme au pied d’un mur. Si des gens s’avisaient d’y venir, ils ne devaient jamais aller plus loin et se contenter de parcourir les cent pas du chemin en partant de la route.
Nous avons exploré en tous sens la friche, afin de chercher l’ombre de quelque piste qui eût prolongé notre chemin ou une bifurcation qui en fut issue. Nous avons essayé d’imaginer, grâce aux accidents du terrain, les courbes que naturellement aurait épousées toute allée commode. Enfin, Martinien eut l’idée de considérer l’horizon. Devant la forêt lointaine, on apercevait un champ d’osier qui paraissait divisé en deux bosquets. Nous traversâmes toute cette friche encombrée de chardons, puis un champ de betteraves, avant de parvenir à l’oseraie, mais arrivés là nous avons constaté que si les osiers formaient bien deux groupes distincts, c’étaient de multiples fondrières qui les séparaient, et non pas une voie tracée. Au-delà, on voyait encore une friche désolante, semée de laitues bleues et de chardons.
Nous sommes revenus au village dans la soirée, un peu dégoûtés de notre manie de trouver des signes dans la campagne, mais presque sûrs d’avoir tout au moins surpris l’indice d’une légende locale. Nous avons interrogé le maréchal et plusieurs personnes dignes d’estime. Tous nous ont répondu qu’ils ne connaissaient pas de chemin dans la friche, une terre impossible que personne n’avait jamais pu débarrasser de ses cailloux.
« Peut-être des gamins qui ont fait un jeu, prétendait quelqu’un. Par exemple, ils auront voulu fabriquer une sorte de terrain d’aviation pour leurs petites mécaniques ou leurs montgolfières. »
Un autre nous faisait observer que le fossé séparait la route de notre chemin et qu’aucune voiture ne s’y serait engagée sans difficultés.
Mais la présence de l’invisible est difficile à ignorer. Nous sentions les réticences de certaines gens, et même une vague inquiétude. En réalité, s’ils ne savaient rien sur l’origine de ce chemin (qui pouvait être malgré tout une très ancienne voie charretière), les uns et les autres avaient observé parfois que des animaux s’y donnaient rendez-vous (en petit nombre et selon les affinités normales) : des lièvres, des perdrix, des campagnols, et finalement des chiens qui flairaient seulement la trace du gibier. L’épicier finit par nous révéler ce fait, mais on n’était pas sûr, et l’on exagère toujours, ajoutait le maréchal. Et puis qu’est-ce que ça pouvait nous faire ?
Nous n’avons pas manqué, vers la fin de l’été et au cours de l’automne, de faire quelques promenades sur la route pour observer ce qui se passait sur notre chemin. Nous n’eûmes pas la chance de surprendre la plus modeste réunion d’alouettes. Tout juste deux corbeaux et un moineau certain soir. Les chasseurs parcouraient le terroir et bouleversaient toute la faune.
« Encore une fois bredouilles, me disait Martinien. Je ne me promènerai jamais plus sur cette route. »
Et, cependant, au lieu de te sermonner sur ta naïveté déçue, je t’ai fait observer au long des jours que plus la pluie, la boue et les brouillards pesaient sur ce terroir, mieux on éprouvait la certitude qu’un moment viendrait où nous verrions ce que peu de gens avaient su voir ou regarder. Le témoignage du chemin vide restait dans notre souvenir, et il fallait attendre quelque événement nouveau.
Cet événement survint, et nous ne l’avons pas compris tout aussitôt. Vers la fin du mois de décembre, il se mit à neiger. C’était de la poussière de neige que le vent balayait comme une fumée le long des toits et des fossés. Nous avons eu le désir de nous promener dans la campagne pour voir comme tout avait changé et nous sommes allés, sans nous concerter, sur la route des Pleux. Nous nous sommes arrêtés devant la friche, là où le chemin commençait, et nous examinâmes l’étendue blanche. Des centaines d’hectares jusqu’à la forêt, qui seule demeurait sombre à l’horizon. Alors, nous avons vu notre chemin nettement prolongé au loin, sous la neige qui avait soudain dessiné ses contours. Comment donc ? N’avions-nous pas cherché avec la plus grande attention les moindres traces ? Mais nous n’avions pas songé que la voie pouvait s’élargir considérablement, et la neige faisait paraître une vaste piste tout à fait plate au milieu de la friche, qui était encombrée sur toute son étendue de mottes de terre, de taupinières et de blocs de silex. Sur la piste, les silex semblaient enterrés ou ne formaient que de légères bosses. La végétation de l’été nous avait empêchés d’observer cela.
« Alors ? me dis-tu.
– Allons voir. »
La piste ne menait pas aussi loin que nous le supposions, mais dès l’entrée on apercevait une dizaine d’empreintes parallèles faites par des pattes d’oiseaux. À un certain endroit, la neige était demeurée intacte, car les oiseaux avaient dû s’envoler, mais nous avons retrouvé leurs empreintes (exactement le même nombre d’empreintes) à trois cents pas, et bientôt nous pouvions voir d’autres traces venues de toutes parts dans la plaine et qui confluaient en formant enfin un véritable sentier. Ainsi, cela n’avait pas d’importance que la vaste piste, dont nous avions soupçonné les prolongements, soit devenue invisible lorsque nous eûmes dépassé les champs d’osier. Il suffisait de chercher où se rendaient les animaux. Nous marchions à droite et à gauche de leurs pistes afin de ne rien effacer, et nous étions honteux de la grossièreté de nos foulées.
Nous dûmes cheminer pendant trois heures. Nous avions donc parcouru environ une douzaine de kilomètres, maintes fois perdu et retrouvé les traces, lorsque nous avons songé à nous orienter. Comme nous étions sûrs de nous être dirigés vers le sud, nous aurions dû, depuis longtemps, atteindre le bord de la vallée, c’est-à-dire la falaise de l’Île-de-France ( pour m’exprimer en termes nets). Nous avions traversé une grande coupe de forêt presque aussi dénudée qu’une clairière et nous avions retrouvé une plaine que nous ne connaissions pas, semée de bosquets, et qui nous semblait occupée par des prairies onduleuses aux contours très irréguliers (autant que la neige nous permettait d’en juger). Les empreintes des animaux devenaient plus nombreuses, quoique, malgré tout, on ne pût en compter qu’une trentaine peut-être, puis, soudain, elles se dispersèrent en tous sens.
« Nous voilà bien avancés, dit Martinien.
– Peut-être nous sommes arrivés, » lui ai-je répondu.
Devant nous se dressait un bosquet plus vaste dont la lisière était chargée de ronces et nous vîmes courir vers ce bosquet une perdrix dont une aile restait étendue et traînait dans la neige. Une aile magnifique dans son abandon et colorée de sang. Nous avons voulu poursuivre l’oiseau, afin de le saisir et de le réconforter si c’était possible, mais il disparut dans les ronces. Nous avons cherché à contourner le bosquet. Ses dimensions se révélaient de plus en plus grandes et nous sommes parvenus à une allée qui y pénétrait et où la neige était demeurée absolument intacte. Nous nous décidâmes à longer cette allée bordée d’abord de sapins, puis de hêtres très élevés. L’allée débouchait sur un espace dénudé d’une dizaine d’hectares avec de grands creux et des buttes. Une maisonnette s’élevait au flanc de la première de ces buttes. C’est avec une grande hâte que nous sommes allés jusque-là, et, pendant un moment, nous avons cru saisir un secret inouï.
Devant la maisonnette, il y avait une cour entourée d’un mur. Nous avons ouvert une porte basse et nous nous sommes trouvés, très fâchés de notre impolitesse, en présence d’un vieillard assis sur un billot et qui tenait entre ses mains une perdrix blessée. Il tamponnait l’aile avec un mouchoir imbibé d’alcool de menthe.
Le vieillard ne manifesta aucune surprise à nous voir et sourit malicieusement. Nous lui avons dit aussitôt, en nous excusant, que nous étions perdus et que nous désirions savoir le nom de ce lieu.
« Comment êtes-vous venus jusqu’ici ? » nous demanda l’homme.
Cela nous ennuyait de l’avouer, mais la perdrix blessée était un merveilleux témoignage en notre faveur. Nous avons expliqué que nous étions venus à travers champs et que nous avions suivi des pistes d’animaux.
« Beaucoup de petits animaux viennent par ici en automne et en hiver, dit le vieillard en berçant doucement sa perdrix.
– Mais comment ça s’appelle « par ici » ? » demanda Martinien.
Le vieillard leva une main :
« C’est un endroit comme beaucoup d’autres, répondit-il ; mais apprenez tout de même que vous êtes arrivés au bout du monde.
– Quel bout du monde ?
– Un lieu où aucun étranger ne vient jamais. À cent pas de la maison, il y a un hameau de dix feux, que vous ne pouvez apercevoir en venant chez moi, car il est masqué par une butte. Le chemin qui y conduit, et qui vient de la route nationale numéro cinq, s’arrête à l’extrémité du hameau contre la butte même. »
Le vieillard fit un geste pour signifier à Martinien qu’il était inutile d’objecter que c’était là un accident géologique assez commun. Jamais, nous confia-t-il aussitôt, ni représentant de commerce, ni médecin, ni vétérinaire, ni contrôleur ne venait ici, depuis de nombreux siècles sans doute. Les habitants allaient faire leurs provisions au bourg et ils ne se fiaient qu’à eux-mêmes et aux plantes pour soigner leurs maladies et celles des vaches et des moutons. Le hameau possédait une épicerie, une mairie. Tous les mariages se faisaient entre voisins, et, quand il y avait de l’excédent pour l’un des deux sexes, les laissés pour compte demeuraient célibataires ou attendaient patiemment le hasard de quelque veuvage.
Je voyais bien que Martinien brûlait de déclarer à l’homme qu’il se moquait de nous. Mais les gestes patients de notre faiseur de contes arrêtaient toute démonstration.
« Pas de chasseurs chez nous, ajouta-t-il, et le gens parlent si peu qu’on les prendrait pour des muets. Moi-même, je n’ai pas dit vingt mots depuis l’été. Alors… »
Il se tut et nous restions suspendus. Nous considérions la perdrix qui tentait avec confiance de battre des ailes, non pour s’envoler, mais pour caresser le visage de l’homme. C’est à ce moment que nous avons cru surprendre un très grand secret, parce que le moindre mot, le moindre objet, le moindre geste devenaient soudain très beaux et inexplicables. Cet envol simulé de la perdrix, la douceur de la neige et des yeux du vieillard nous récompensaient de notre course, même si rien de ce qu’on nous disait n’était vrai.
« Oui, des animaux viennent souvent par ici, nous dit l’homme ; du moins ceux qui savent que c’est le bout du monde. »
Il n’y avait pas de vent. Un beau soleil brillait sur la neige. Le vieillard se leva et nous demanda si nous voulions entrer chez lui. Nous nous sommes excusés et nous sommes partis.
Nous désirions visiter le hameau. Nous l’avons aperçu le long d’une butte, derrière les saules. Les maisons semblaient rafistolées et raccommodées par des bricoleurs. Nous sommes entrés à l’épicerie, où l’on pouvait trouver tout ce que l’on désirait. Nous avons demandé quelques biscuits et autres articles, et l’épicière nous servit sans nous dire un mot, et sans répondre à nos questions. Elle fit notre compte sur un papier qu’elle nous tendit. Une fois ressortis dans l’unique rue du hameau, nous avons rencontré deux petites filles qui se sont enfuies à toutes jambes et un jeune homme qui brouettait du foin. Nous l’avons interrogé sur le nombre d’habitants, nous lui avons demandé pourquoi il n’y avait pas d’église. Il ne fit pas attention à nos paroles et nous dit simplement :
« La chapelle est de ce côté. »
Puis il nous tourna le dos.
« Allons-nous-en, » dis-je à Martinien.
Nous sommes restés un quart d’heure dans la rue déserte. Personne ne se montra, mais, soudain, deux faisans dorés débouchèrent d’un porche et passèrent tout près de nous. Ils se dirigèrent du côté de la chapelle.
Ce n’était pas bien malin de retrouver la route nationale, puisqu’il n’y avait que ce chemin. Nous l’avons retrouvée non sans joie, avec ses autos crasseuses ou magnifiques. Nous nous taisions. Quoi qu’il en soit, même si le vieillard n’était qu’un fallacieux instituteur en retraite, nous avions visité le pays le plus ignoré de la terre.
Quand j’ai revu le maréchal-ferrant, je lui ai dit :
« Nous sommes allés, hier, au bout du monde, figurez-vous. »
Il nous considéra avec gravité.
« Ah ! vous savez maintenant, » me dit-il.
Quelques personnes dans ce village connaissaient l’existence du hameau du bout du monde, mais on se gardait d’en parler, et, seulement une fois ou deux par an, quelques gamins hardis se rendaient en secret là-bas pour regarder de loin le hameau et voir les bêtes apprivoisées.
Martinien, permets-moi de raconter l’histoire quand nous changerons de pays, au printemps (puisque nous ne restons jamais en place). Personne ne la croira et voilà encore une histoire perdue. Personne, sauf un ami ou une amie que nous ne connaissons pas encore, et ce sera justement le bonheur de notre prochain printemps.
FIN
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(André Dhôtel, in Istanbul, quotidien du soir politique et littéraire, soixante-dix-huitième année, n° 1206, 1207 et 1208, jeudi 22, vendredi 23 et samedi 24 décembre 1955 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil La Chronique fabuleuse, dans sa réédition augmentée au Mercure de France en 1960. Elle a également fait l’objet d’une édition séparée avec une pointe-sèche d’Edmond Rigal et un poème d’André Dhôtel, Arenella Édition, 1982. « Chemin de campagne, » gravure de Pierre Dubreuil, 1965)
D’où sortait-il ? De quelle gouttière était-il tombé ? Je n’osais pas le regarder, de peur de lui faire honte. Plusieurs fois j’avais détourné la tête, feignant une grande indifférence. Mon Dieu ! l’affreux animal ! J’étais mortifié rien qu’à le voir sur mes talons ; ce chat, si ce nom pouvait lui être donné, avait un aspect vraiment lugubre : il allait, semblable à un fantôme, laissant traîner sa queue dans la neige, le poil hérissé de glaçons, les flancs abattus comme ceux d’un ballon dégonflé. Il était maigre, maigre. On s’apercevait bien vite que sa peau avait été faite pour un autre ; elle flottait sur l’échine et formait un gros pli sous le ventre ; non seulement le vêtement était trop large, mais encore on y voyait des trous… et des plaies… à travers les trous ! Il n’avait qu’une oreille.
Cette oreille se dressait, raide de froid, sur son crâne. À la place de la seconde, la main du hasard avait jeté un emplâtre de boue. Puis, il était jaune, ce qui contribuait à le rendre laid. Avec son air tremblant, sa robe sale, on l’eût pris pour une grande feuille morte. Je l’avais rencontré en sortant de la maison paternelle. J’avais pris le trottoir ; lui avait pris le ruisseau. Il me regardait en clignant les yeux. « Tu vois, pensait-il, c’est là toute la différence qui existe entre nous. » Quelle humiliation !
Le trottoir était plein de neige. De temps en temps, on voyait une glissade sur le ruisseau, une glissade brillante, ainsi qu’une lame d’acier. Pour en profiter, il fallait me mettre au niveau du chat : consentir à tant de bassesse, jamais !… Quand venait la glissade, le pauvre diable, lui, crochetait ses pattes sur la glace, y incrustait ses griffes, flairait son chemin, poussait un miaulement triste et arrivait au but comme sur des roulettes. Il butait contre le moindre obstacle, se relevait en miaulant toujours tristement. Quelquefois, il fixait sur moi son œil jaune ; alors, un frémissement inquiet agitait sa queue, son oreille semblait faire des efforts inouïs pour se remuer.
« Pourvu qu’on n’aille pas croire, murmurai-je, que c’est le mien ; pourvu que je ne trouve pas Gustave, Alfred ou Léopold… Bien sûr, cette bête va me donner du ridicule ! »
J’entendais déjà les quolibets de mes camarades : « Où l’a-t-il déniché ? – Est-il fier de sa trouvaille ! – Ne l’approchez pas, son chat lui a donné la gale ! – Mettons-les en fourrière tous les deux. –Pst !… Pst !… » Ensuite la bande des grands : « Voilà Oreste et Pylade ! – À la porte, Oreste et Pylade ! » etc.
Je craignais particulièrement les railleries de Célestin, le premier de la division.
On disait tout bas qu’il avait une « bonne amie » ; la preuve, c’est qu’il avait dans sa case un cœur en massepain avec une flèche de papier doré collée dessus ; la preuve encore, c’est qu’un jour, le pion de troisième l’avait appelé « Adonis, » et que le surnom lui en était resté. En classe, aucun n’eût pu dire si Adonis était une injure ou un compliment du pion. Enfin, si je rencontre Célestin, il ne manquera pas de placer sa phrase habituelle : « C’est Daphnis et Chloé ! » On aimait tant à se moquer de ma pauvre personne ! Maudit chat !…
Heureusement que la rue était à peu près déserte. Les devantures des boutiques s’entrouvraient à peine. Les marchands soufflaient dans leurs doigts derrière les vitrines fardées. Une petite pauvresse, un gros balai à la main, écartait la neige à l’endroit où passent les voitures. Le ciel noir lui promettait beaucoup d’autres balayages, mais la petite fille promenait son instrument avec une lenteur désespérante. Les bras tendus n’étaient que la continuation du manche de son balai. En passant devant elle, je fis sauter mon paquet de livres sur mon dos, en criant d’un air dégagé : « C’est-y à toi, ce vilain chat ? » La petite leva la tête, et ne me vit point ; son regard était gelé. C’est égal, c’en était une qui savait maintenant qu’il ne m’appartenait pas.
Le chat tenait bon. Il continuait de rouler sur les glissades et de tomber sur les tas de neige. Je sifflais, je tapais du pied, je l’injuriais sournoisement. Ah oui ! il miaulait d’une voix chevrotante, il m’escortait toujours. Le sentier du devoir était tracé pour lui dans l’ornière de ma route. Misérable chat !… Je pensais à une gravure que j’avais vue dans un magnifique livre sur la table du salon. Cette gravure représentait une forêt verdoyante : au premier plan, un jeune homme, peu vêtu, tâchait d’éviter un monstre hideux qui le poursuivait et dont la mâchoire était armée de sabres-baïonnette. Au second plan, on voyait des êtres cornus regardant la scène sous des branches d’arbres. Je songeais que le jeune homme peu vêtu avait, sauf le costume, une grande analogie avec moi. J’étais poursuivi aussi par un monstre, et, malgré l’absence de sabres-baïonnette, je lui soupçonnais de mauvaises intentions.
Au bas de la gravure, il n’y avait point de légende ; seulement, papa, m’ayant trouvé, un jour, le livre sur les genoux, le prit, le remit vivement à sa place, en me disant : « Ça ne te regarde pas ! » Je n’étais pas plus obéissant qu’un autre, mais, en revanche, je n’avais aucune curiosité. Il y a des contes pour les enfants, il y en a pour les grandes personnes : chacun doit garder les siens. Ma réflexion me tint lieu de morale.
Cependant, en tournant les feuillets du livre mystérieux, j’aurais appris des choses intéressantes : j’aurais appris d’abord que le poursuivi de la gravure s’appelait Adonis, Adonis ! le modèle de Célestin ; que le poursuivant était un sanglier du nom de Mars, etc., etc. « Bast! pensai-je, le monsieur qui a perdu ses habits court après, et le monstre, c’est un fantassin qui s’est déguisé pour lui faire peur. » Dans mon esprit, je ne séparais pas le fantassin de ses armes.
Sapristi ! j’aurais donné dix billes, des grosses ! oui, pour que le chat eût tourné à gauche ; il tourna à droite en même temps que moi. Tous deux, nous rencontrâmes… devinez qui ? – La demoiselle de Célestin-Adonis ! J’en étais bien sûr. Elle allait en classe avec sa bonne ; elle avait une robe pareille… C’était bien celle-là. Célestin, un jour de promenade, l’avait montrée à un grand ; il avait dit : « Tu vois cette demoiselle… » puis il avait chuchoté un tas de sottises, qui lui valurent un pensum. Oh ! un fameux. Justement, il fallait que cette demoiselle… Le chat miaula en s’enfonçant dans un amas de neige sale. J’étais si troublé, que j’ôtai ma casquette. La demoiselle me rit au nez. C’était peut-être bien du chat qu’elle riait. N’importe, la fureur me prit ; j’avais autant de vanité qu’un homme raisonnable. Aussi bien qu’un homme, je sentais le ridicule. J’ôtai mes mitaines, je ramassai une poignée de neige et puis… vlan !… Ah ! la drôle de mine ; on aurait dit qu’il sortait d’un baquet d’écume de savon.
Nous étions au coin d’une rue sombre : au bout, était le collège ; au coin, il y avait une borne. Le chat se traîna jusqu’à la borne en se secouant. Ses flancs se gonflaient, se dégonflaient… Une vraie balle élastique qu’on viendrait de piétiner… V’lan !.. une deuxième boule de neige, pétrie dure, cette fois. Oh ! plus d’oreille, je lui ai cassé sa dernière ! Coquin, chenapan, ça t’apprendra à suivre un collégien… Une troisième boule… Pion de chat ! pensum de chat ! chat système métrique !… et toujours des boules !…
Quand je crus la correction suffisante, je vins examiner mon ennemi : il était étendu sur l’échine, ses deux pattes de devant toutes droites en l’air ; on aurait dit qu’il suppliait ! Son œil vitreux s’emplissait d’eau. Je posai machinalement mes livres sur la borne et je lui passai le bout de mon pied sur le ventre… Un son vague et doux monta jusqu’à moi : ce bruit monotone qu’on nomme vulgairement ron-ron : le merci du chat que l’on caresse.
Je me baissai, je remis mes mitaines, craignant les griffes ; je le touchai plus délicatement. Il ouvrit tout grands ses yeux jaunes : deux belles topazes qui luisaient, luisaient comme au doigt de maman. Puis il poussa un miaulement plus chevrotant que tous les autres, ronronna doucement et mourut !
À dix ans, on a une conscience. « Pourquoi l’as-tu tué ? me dit ma conscience ; était-il méchant ? – Non, il ne m’a pas fait de mal, mais c’était un bête ! – Ah ! c’est donc une preuve d’esprit que tu as donnée en le tuant ? Il était bête, ce chat, mais il ne t’aurait jamais lancé une boule de neige. – Il était si laid ! – Crois-tu être plus beau, maintenant qu’il est mort ? »
De grosses larmes roulèrent sur ma vareuse. Je me mis à genoux, je fis un trou au pied de la borne, j’y plaçai ma victime ; ensuite, reprenant mes livres, je m’enfuis à toutes jambes.
À la porte du collège, il y avait un mendiant. Que faisait-il là ? « Cet âge est sans pitié. » Un petit garçon, en entrant, lui mit un sou dans la main. Un sou : le prix des billes, et le petit garçon murmura : « Mon Dieu ! c’est pour le chat jaune ! »
Périgueux, le 29 novembre 1877.

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(Rachilde, « Variétés, » in L’Estafette, mercredi 12 juin 1878 ; in L’École des femmes, première année, n° 19, jeudi 6 novembre 1879. Cette nouvelle a été reprise aux Éditions du Fourneau, dans la collection « Juvenilia » [n° 3], en 1984, tirée à 150 exemplaires sur vergé Symphonie avoine. « Félin et fleurs, » estampe de Michel Jamar)