Dans des temps très anciens, les hommes, encore plus qu’aujourd’hui, aimaient les écrevisses.
Aimaient ! Entendons-nous ! Ils les trouvaient bonnes, et en mangeaient beaucoup.
Les grosses bêtes qui auraient fourni une nourriture plus abondante, meilleure peut-être, se défendaient à coups de griffes, de dents, de cornes, et déchiraient, étranglaient, éventraient fort bien ceux qui les attaquaient.
Avec une écrevisse, rien à craindre ! Elle pinçait parfois un peu fort les doigts qui voulaient la saisir. Ce n’était pourtant pas grand’chose. Le doigt pincé n’y restait pas.
Et la pêche à l’écrevisse était facile ! On jetait dans la rivière un morceau de viande attaché au bout d’une ficelle. Il y avait toujours, près de là, une écrevisse qui se disait tout à coup :
« Ça sent bon ! »
Elle reniflait à droite, à gauche, se dirigeait vers l’endroit d’où venait l’odeur, apercevait le morceau de viande.
« Justement ce que je pensais ! »
Tranquillement, elle approchait et se mettait à manger.
L’homme, qui tenait l’autre bout de la ficelle, tirait un peu, très peu. L’écrevisse attrapait solidement le morceau avec ses deux pinces.
« Tu veux t’en aller ! Rien à faire ! »
L’homme, brusquement, tirait si fort que l’écrevisse était projetée hors de l’eau, lancée en l’air. Elle lâchait vite le morceau. Trop tard ! Elle retombait dans l’herbe, loin du bord de la rivière. L’homme la saisissait par-derrière, la jetait dans un panier où grouillaient déjà beaucoup d’écrevisses.
Et toutes finissaient dans l’eau bouillante, cuites ! Une fois cuites, qu’elles fussent mangées n’ajoutait pas grand’chose à leur malheur.
Les hommes les aimaient tant, en prenaient, en mangeaient tant, qu’elles devinrent rares, de plus en plus rares. Un jour, il n’en resta plus qu’une, une seule, une grosse mère qui tenait un paquet d’œufs, serrés bien au chaud sous sa large queue.
Elle se croyait très maligne parce que, jusqu’à présent, elle ne s’était pas laissé attraper. Elle avait eu de la chance, voilà tout ! Le jour où elle n’en eut plus, elle fut aussi godiche que les autres.
Ce jour-là, au fond de la rivière où elle vivait, elle aperçut, posée sur le sable, une petite cage en fil de fer.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Elle approcha.
« Ça sent bon ! »
Dans la cage, elle vit un morceau de viande, aspira deux ou trois petits coups.
« Un peu faisandée ! Exactement comme je l’aime ! »
Elle voulut s’emparer du morceau. Ses pinces étaient trop grosses pour passer entre les barreaux. Elle fit le tour de la cage, grimpa dessus, et crac ! sous son poids, une porte s’ouvrit. Elle tomba juste sur la viande, et, frottant vigoureusement ses pinces l’une contre l’autre, s’écria :
« J’ai de la veine ! »
Le morceau, faisandé bien à point, sentait fort. Elle le mangea et puis se dit :
« Maintenant, rentrons chez nous ! »
Mais la porte qui s’était ouverte si facilement, sous son poids, pour la laisser entrer, refusait de s’ouvrir dans l’autre sens pour la laisser sortir. Elle poussait, poussait, rien ne bougeait. Avec toute sa malice, elle ne pensait pas à tirer au lieu de pousser.
Et un homme vint, en bateau. Il enfonça jusqu’au fond de la rivière un crochet fixé au bout d’un long bâton, attrapa la cage, la sortit de l’eau, la renversa et, appuyant sur la porte dans le bon sens, fit tomber la grosse écrevisse au fond du bateau, dans un peu d’eau qui y restait. Et puis il réamorça son piège, le rejeta à la rivière. Le pauvre homme ne savait pas qu’il perdait son temps, qu’il ne prendrait plus jamais d’écrevisses, qu’il venait de pêcher la dernière.
Mais l’écrevisse le savait, savait que, si elle mourait avant d’avoir fait éclore, avant d’avoir élevé la nombreuse famille qui grandissait dans ses œufs, il n’y aurait plus d’écrevisse. La race en serait éteinte, morte.
Chers œufs ! Dans un transport d’amour maternel, violemment, elle replia sa queue pour les serrer contre son cœur ; si violemment qu’elle bondit en arrière et passa à travers la coque du bateau – un vieux bateau pas mal pourri.
Elle était libre ! Deux ou trois coups de queue encore ! elle fut loin.
Et le bateau s’emplit d’eau, coula. L’homme se noya.
L’écrevisse, voyant que cela réussissait si bien de marcher à reculons, jura de ne plus marcher autrement. Elle tint parole.
Quand ses enfants sortirent de l’œuf, elle leur apprit tout de suite à marcher de la même façon, sans regarder jamais où ils allaient. Elle leur expliquait que si l’on va au hasard, à reculons, sans savoir où, on arrive n’importe où, et il y a beaucoup de chances pour que ce ne soit pas exactement dans un filet, dans un piège, dans une nasse, dans un de ces endroits où la curiosité vous pousse irrésistiblement à pénétrer quand on va où l’on a envie d’aller.
Si un poseur, pour se montrer plus malin que les autres, faisait quelques pas en avant, elle l’arrêtait d’une bonne claque. Il n’avait pas envie d’en recevoir une seconde.
Ainsi, la marche à reculons devint la marche ordinaire des écrevisses. Elles s’en trouvèrent bien. Les hommes ne les attrapèrent plus aussi facilement, en pêchèrent beaucoup moins qu’il n’en naissait. Elles redevinrent nombreuses dans les rivières, dans les lacs d’où elles avaient, naguère, disparu, après y avoir jadis pullulé.
Et quand, beaucoup plus tard, la grosse écrevisse mourut de vieillesse, on la coucha au milieu de la rivière, et sur son corps, chacun de ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants jeta une pierre. Une haute pyramide s’éleva, sur laquelle on grava, en écriture et en langue écrevisse :
« Ci-gît notre Mère à tous. »
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(Léopold Chauveau, « Vendredi des tout-petits, » in Vendredi, hebdomadaire littéraire, politique et satirique, troisième année, n° 88, vendredi 9 juillet 1937)




























