« Mon cher ami, – disait le papier bleu, – tu serais bien aimable de venir tout de suite. Je serai mort quand tu arriveras ; je dois donc te prévenir que tu trouveras mon visage sans chair ni peau. Il ne te semblera peut-être pas très agréable à regarder ; à moi-même qui le vois dans la glace, il fait horreur. Mon crâne surtout, quand je me penche pour écrire, me paraît d’une matière dure et jaune qui est bien déplaisante, et ces deux trous de mes orbites ont une impersonnalité qui m’est tout à fait désagréable. Bonsoir, mon vieux. Crois-tu que le coup fera éclater la cervelle ? – JEAN CLERKE. »
Je crus faire un de ces mauvais rêves qui se forment des brumes du matin, et je me hâtai jusque chez Clerke. Je le savais bizarre. Comme disent les médecins, il faisait de l’excitation. C’était un grand garçon blond, avec des yeux bleus extrêmement pâles, perçants et fixes. Ses gestes étonnaient par leur déclenchement brusque ; il ne prenait pas, il happait ; il ne se levait pas, il était mis debout ; il avait des temps de réaction complètement anormaux. Son esprit, qui s’emparait des choses, les transformait aussitôt et leur donnait une grandeur poétique. Il avait vu chez un marchand du boulevard de Clichy une canne sculptée qui ornait la vitrine. Cette canne représentait un petit homme triste et bon, dont la figure toucha Clerke. Il lui prêta une âme, et il en fit une divinité. Il venait s’asseoir à la terrasse d’un petit café voisin. De là, il considérait la tête sculptée dans du bois de cornouiller ; il lui parlait, il l’interrogeait, il lui adressait des prières. Ce temps de carnaval le rendait fou. Que de fois, passant devant une boutique et des masques pendus, il s’était acharné à refaire l’histoire morale de chacun de ces masques, comme d’un être vivant. « Tiens, – disait-il, – celui-ci est un avare ; tu vois comme il a les yeux ronds et la bouche serrée ; celui-ci est poltron ; celui-là ira en prison ; celui-là sera trompé. »
*
Quand j’arrivai chez Clerke, le corps, dont la tempe était trouée, reposait déjà sur le lit. La figure était grave et beaucoup plus belle que nous ne l’avions jamais vue. Quelques amis étaient assemblés. On raisonnait sur ce suicide singulier. « Tenez, me dit quelqu’un, voici un paquet qu’il vous a laissé. »
C’était une enveloppe blanche, d’une dizaine de centimètres de côté, pareille à celles où on glisse les manuscrits. Elle contenait quelques pages, qui avaient été écrites cette nuit même. Voici ces tragiques feuillets :
« Ce qui m’arrive, – écrivait Clerke, – est tellement singulier qu’avant de quitter un monde où mon rôle, comme je viens de m’en rendre compte, est entièrement terminé, je veux laisser à ceux qui me survivront le récit des raisons qui m’en chassent.
Je suis rentré chez moi ce soir, jour du mardi gras 1910, à minuit et demi environ. J’ai toujours aimé à passer seul ces journées de fête, et y attendre de lieu en lieu un plaisir fait du spectacle des autres. J’ai donc changé cinq ou six fois de café. J’ai erré ensuite dans ce Montmartre tumultueux et bigarré, qui commence à la place Blanche et finit à la place Pigalle. Comme je redescendais vers ma maison, l’esprit très vif et bouillonnant d’idées, je rencontrai une bande de masques, où il y avait des magistrats, des maires de village, une Arlésienne, un Pierrot, un mousquetaire et une Folie qui se tenaient par le bras. « Bonsoir à tous les fous ! » me cria la Folie. Et ils disparurent.
Une fois chez moi, et debout devant ma glace, j’eus tout à coup le sentiment que mon visage n’était aussi qu’un masque, et que je l’enlèverais aisément. Comment la chose se fit-elle ? J’ai tout à coup senti mes doigts pincer, près de la tempe, une pellicule extrêmement mince que je déroulai sans peine, et qui couvrait toute ma figure. Mon visage n’était rien de plus ; et dès que je l’eus enlevé, une seconde face humaine apparut sous la première qui la comprimait ; elle se défripa, pour ainsi dire, s’épanouit, et je me vis avec stupeur un visage tout différent de celui que j’avais accoutumé de me connaître. C’était une figure à grands traits droits, rasée, sévère, et qui aurait été assez belle, si elle n’avait été gâtée par un long nez mou de proboscidien ; dans l’ensemble, elle eût convenu à un juge : c’était peut-être la figure de ma conscience.
Après un instant de stupeur, elle me parut si triste et si ridicule que j’essayai de savoir si je n’en avais pas une troisième, cachée sous les deux autres, et comme j’avais arraché mon premier et familier visage, je détachai le second. À mesure que je l’enlevais, je sentais un poil épais et rude, qui voyait le jour pour la première fois, se dérouler en tous sens, et j’apparus bientôt à mes propres yeux sous la face d’un faune hirsute et roux, dont la barbe de crin se développait en volutes. J’avais un nez camard, des lèvres ouvertes et riantes, des sourcils circonflexes et des yeux retroussés. J’eus honte de moi-même, et je tirai encore le coin de cette figure, qui n’était pas plus solide que les deux premières. Ô minute d’épouvante ! La face qui apparut cette fois n’appartenait plus à l’espèce des fils d’Adam : c’était le profil aplati d’un bouc. J’arrachai ce masque hideux. Mais le suivant était pis encore. Rétrogradant toujours dans la hiérarchie des êtres, je m’apparus cette fois sans front, les yeux saillants, la bouche immense et tombante, – pareil à un de ces crapauds dont la laideur lance dans la nuit un appel désespéré. J’arrachai, j’arrachai… Je me souviens à peine des figures de moi-même, de plus en plus hideuses, de plus en plus dégradées, que je n’apercevais que pour les tirer, violemment, et les jeter à terre. Et tout à coup, je m’arrêtai, stupide. Il n’y avait plus rien sur mon visage, rien sur le squelette nu, blanc et luisant, qui avait été l’armature de tous mes masques.
Je retrouvais enfin une forme connue. Je considérais avec horreur ce front bossué, les saillies rondes qui couronnent les orbites, le renflement des pariétaux, la grâce affreuse de l’arcade zygomatique, le nez triangulaire et béant, la concavité élégante du maxillaire supérieur. Je compris alors que j’avais épuisé tous les rôles qu’il m’avait été donné de jouer, et que je demeurais avec le squelette dur et déjà mort, seule forme que je dusse garder dans le tombeau. J’ai donc pris mon revolver. Mais avant d’arrêter d’un coup l’inutile mouvement de mon cœur, j’ai voulu dresser le procès-verbal de cette nuit pleine de révélations. Maintenant, je vais profiter de ce que la besogne des vers est faite d’avance, et entrer dans le sommeil. »
*
La lecture de ce manuscrit redoubla notre douleur. Ainsi, les fantaisies d’une nuit de mardi gras avaient suffi à détruire cette intelligence. Dans son désordre même, on trouvait une sorte de logique et de philosophie. Nous sûmes, depuis, que Clerke était sujet à des hallucinations. Un jour, après avoir pris du haschich, il avait voulu se passer à travers le bras un couteau qu’il prenait pour un fil de lumière. Un autre jour, il avait déclaré qu’il n’avait plus de poids, et, soustrait à la gravitation, il avait décidé de sortir par la fenêtre du premier étage. « Car chacun, ajouta le médecin qui nous confiait ces détails, a la folie qu’il mérite. Mais les plus raffinées sont précisément les plus dangereuses. »
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(Henry Bidou, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-cinquième année, n° 12226, mercredi 20 avril 1910 ; « Penseur au masque, » lithographie de Jacques Poulain)








































