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(Jean Gallotti, in Vu, journal de la semaine, n° 26, mercredi 12 septembre 1928. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Jean Gallotti, in Vu, journal de la semaine, n° 26, mercredi 12 septembre 1928. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Le docteur Marcus Diderich avait toujours été de ceux que l’on est convenu de nommer des exaltés : grands gestes, conceptions hardies, idées grandioses. En cette vieille université d’Heidelberg, où nous avions fait côte à côte durant sept années nos études médicales, il s’était acquis, sans la chercher d’ailleurs, une réputation spéciale. Parmi les insouciants que nous étions alors pour la plupart, au milieu même de ceux qui réfléchissaient, qui se creusaient la cervelle à la recherche d’une doctrine qui les pût satisfaire, Marcus, seul, avait une foi bien nette, une idée dominante, arrêtée et considérée par lui comme certaine ; négligeant la substance grise du cerveau, les richesses des circonvolutions, voire les travaux du grand Broca, il croyait à l’âme et, naturellement, à l’existence future ; et, de cette croyance, il s’était fait le champion. C’était là son unique motif de conversation dans notre cercle d’intimes ; c’était aussi son cheval de bataille dans les assemblées de notre ligue ; ce fut enfin le sujet de sa thèse, très remarquée encore que d’un titre bien vague et quelque peu usé par les anciens philosophes : « Rapports du corps et de l’âme. »
La vie nous sépara ensuite, mais l’amitié qu’il avait conçue pour moi ne s’était pas démentie et jamais trois mois ne s’écoulaient sans qu’une lettre de lui, toujours longue, intéressante, bourrée de projets, vint, d’un coin quelconque de l’Europe, me rappeler notre bon temps de jeunesse. Car, plus qu’à son aise, et fort au-dessus de ces misères que sont pour nous, roturiers de la médecine, la visite et la consultation, Marcus Diderich faisait de la haute science en des laboratoires accueillants et variés.
À la satisfaction que j’éprouvais à le lire s’était mêlée pourtant une vague crainte au reçu de ses dernières missives ; elles révélaient un état d’esprit tourmenté, heurté d’une idée fixe. De plus, tout habitué que je fusse aux rêves et aux intentions vraiment fantastiques de mon ami, je ne retrouvais plus la justesse et la puissance de raisonnement dont il savait d’ordinaire poursuivre et soutenir jusqu’au bout ses plus abracadabrants paradoxes. Il y avait des fugues d’un sujet à un autre, des sautes dans le ton général, tantôt emphatique, tantôt terre-à-terre ; l’écriture même était changée, tremblée par places, avec des mots passés et des lignes qui couraient en haut de la page, tandis que d’autres plongeaient d’un seul coup dans le vide du papier blanc.
Enfin, un mot de lui m’arriva plus tôt que je ne l’attendais, bref, impératif et aussi suppliant, m’assignant à date fixe un rendez-vous dans l’une de ses propriétés, à Honef sur le Rhin, au pied des sept montagnes.
Laissant la clientèle aux bons soins de mon remplaçant, j’y fus sans hésiter, malgré la longueur du voyage, tant je pressentais que quelque chose d’extraordinaire m’attendait là-bas.
Quand j’arrivai, Marcus m’embrassa et dit :
« C’est bon. Je savais que tu viendrais. »
Il avait peu changé ; seulement, son regard était fixe, ses orbites creusées, ses mains brûlantes. Il me servit à table, se refusa lui-même à goûter d’aucun aliment, et, à toutes mes questions, répondit seulement : « Tu sauras tout à l’heure, quand nous y serons. » J’eus vite terminé un pareil repas ; la tristesse où j’étais de voir mon ami malade, la curiosité aussi de ce qu’il allait me révéler obstruaient ma gorge, et je me levai.
Il me prit par la main, me conduisit par plusieurs couloirs dont il referma les portes derrière soi, et s’arrêta dans une salle carrée, sans fenêtres, qu’éclairaient seules des ampoules électriques. Tous les objets qui garnissaient cette pièce montraient au premier coup d’œil que l’on était dans un laboratoire. Au centre, pourtant, quelque chose d’insolite étonnait : une énorme cloche de cristal qui eût pu contenir plusieurs hommes. Une sorte de paquet blanchâtre couché sur le plancher était allongé sous cette cloche.
« Tu vois cette forme recouverte d’un drap, dit Marcus ; c’est le corps de Miss Anny Fincke, dont mon âme va épouser l’âme tout à l’heure. – Oui, continua-t-il posément et comme s’il eût conté une histoire banale, tu sais que l’âme est seule intéressante dans la vie et surtout dans l’au-delà. Hein ? te rappelles-tu ? L’ai-je assez victorieusement démontré dans ma thèse, et dans mes travaux intérieurs !… Eh bien, quand j’ai pensé que le temps était venu de ne plus vivre seul, j’ai cherché une femme, comme tout le monde fait, mais j’ai voulu que son âme fût parfaite et je pensai naturellement et comme déduction de mes théories qu’une telle âme devait habiter un corps et surtout un visage parfaits. J’ai donc voyagé ; j’ai cherché partout. C’est alors que tu as reçu des lettres que je t’adressais de-ci et de-là – il s’animait peu à peu. – Ah ! Ah ! Je me suis trompé : oui, voilà, en ce point, ma thèse était fausse. Qui ne se trompe pas, dis-moi, ami ! Oui, j’ai cherché partout ; j’ai connu des jeunes femmes et des vierges, d’une idéale beauté ; leurs yeux sont purs comme des eaux de lac, leurs bouches ne connaissent que la courbe du sourire ; plusieurs se damneront pour elles ; mais moi, moi, j’ai résisté, car je sais voir les âmes et leurs âmes sont hideuses. Oui ! j’ai un don, mon ami !… Oui, j’ai le don de voir les âmes au travers de leur enveloppe. Je n’ai pas besoin d’étudier un être longuement pour n’arriver encore qu’à des conclusions probables sur sa véritable essence. Du même coup que je vois les yeux, la bouche, les cheveux, du même coup aussi je vois l’âme, tu entends : l’âme sans voile. Et partout, partout, la même déception horrible. Jusqu’au jour où, sur le bateau qui revenait d’Angleterre en France, je rencontrai l’âme de Miss Fincke et je sus qu’elle était belle de toute la grâce et de toute la beauté. Mais son corps, pauvre Anny, mais son visage ! Toute l’horreur de ce visage, tel que jamais je n’en avais vu d’aussi affreux ! Tout de suite, ma décision fut prise. Je fis ma cour à Miss Anny, qui m’agréa, charmée, car elle n’osait espérer qu’on pût l’aimer un jour. Avec cette liberté que laissent les mœurs anglaises, elle consentit à m’accompagner sur les bords du Rhin que je lui fis visiter. En grand secret, j’ordonnai pendant ce temps la construction et la pose de cette cloche avec le dispositif que tu vas voir fonctionner. Quand tout fut prêt, il y a un mois, j’amenai ma fiancée, lui montrai mon laboratoire et la priai de se soumettre à une expérience que je disais banale. Pleine de confiance en moi, elle s’étendit sous la cloche ; je la couvris d’un drap pour ne pas voir la hideur du visage et la décomposition du corps. Je ressortis par la trappe que tu peux voir d’ici, puis, tous les joints hermétiquement clos, je fis passer un courant électrique puissant et le corps de Miss Fincke fut matière morte. »
Marcus éclata d’un rire strident ; puis : « Comprends-tu, maintenant, mon génie ? l’âme d’Anny est là, libre sous la cloche, car elle a beau être chose presque immatérielle, elle existe pourtant, et rien de ce qui existe ne peut passer à travers le cristal. De plus, tout le monde sait cela, l’âme monte toujours ; il n’y a donc aucun danger qu’elle essaye de sortir par les fentes du plancher. D’ailleurs, veux-tu la voir ? »
Sans attendre ma réponse, il ferma le commutateur des lampes, et, vers le sommet de la cloche, j’aperçus une flamme mauve qui voletait en vacillant, pauvre lueur révélant sans doute la présence des gaz pestilentiels. Marcus était à genoux…
« Est-elle jolie ! fit-il, les mains jointes, comme en extase. Maintenant, acheva-t-il, comme depuis un mois j’ai mis ordre à toutes mes affaires, je vais entrer là-dessous ; je m’électrocuterai grâce à un circuit intérieur que j’ai fait établir ; mon âme libre s’unira aussitôt à l’âme d’Anny, et cela pour toute l’éternité. Tu comprends ; si j’avais attendu de mourir de ma belle mort, mon âme n’aurait peut-être pas pu rejoindre la sienne tandis que, dans la cloche, il n’y a pas moyen que cela se passe autrement. Quant à toi, mon ami, si je t’ai fait venir, c’est pour que tu me rendes un service ; aussitôt le courant passé, tu briseras la cloche pour que nous puissions nous envoler ensemble. Tu étais le seul capable de me comprendre, n’est-ce pas ? un autre m’aurait simplement traité de fou. – Au revoir, ami. À bientôt. »
Et, avant que j’ai pu tenter un mouvement pour le retenir, Marcus, avec des gestes d’halluciné, s’était échappé.
Cloué au sol, suant de terreur, je le vis, l’instant d’après, entrer sous la cloche par la trappe ouverte dans le plancher. Il sembla un moment perdre connaissance sous l’influence sans doute de l’horrible odeur qui devait se dégager du cadavre.
Puis, brusquement, il se pencha ; une étincelle jaillit… ce fut tout.
L’avouerai-je ?… J’ai brisé la cloche avant de m’enfuir épouvanté !
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(Dr L. Bresselle [9 bis, rue de l’Église (Le Vésinet)], in Le Potard, organe bi-mensuel illustré des aides-pharmaciens d’Algérie, quatrième année, n° 68, mercredi 15 janvier 1908. Edmund Dulac, « Le Rêve de l’entomologiste, » illustration pour « Le Papillon rouge » de Gérard d’Houville, 1909)
VII
Elle se passa, ni plus ni moins lente que celles aux heures non tragiques. La laveuse vint laver et s’étonna à peine que la cave fût détrempée quand on lui eût expliqué qu’une commande de vin avait fait nettoyer des bouteilles, ce qui, par hasard, s’était réellement passé la veille.
Le péril immédiat était donc conjuré.
Il le pouvait peut-être d’autant plus demeurer qu’on eût dit que le défunt avait fait le nécessaire pour donner aux auteurs de sa fin anticipée la possibilité de se débrouiller vis-à-vis du public indiscret.
Représentant de commerce, voyageant sans cesse, apparaissant et disparaissant au gré des possibilités que lui donnait son emploi, il était bien la victime rêvée pour des meurtriers souhaitant qu’on ne s’inquiétât pas d’une anormale absence. Bien plus, le matin même de ce jour sinistre, elle avait reçu une lettre et un télégramme, mensongers et dictés par la volonté de surprendre, indiquant que la tournée commerciale en cours se prolongerait sans doute huit ou quinze jours encore ; et le voisinage en avait eu connaissance.
Tout était donc pour le mieux, à condition que les morceaux du corps dépecé pussent proprement disparaître.
La nuit venue, ils étaient encore accoudés devant ce problème.
« Nous avons, conclut-il, au moins une huitaine devant nous ; après quoi, notre heure de partir – si longtemps attendue – pourra sonner son appel. Or, huit fois vingt-quatre heures, c’est plus qu’il n’en faut pour venir à bout de ces paquets de viande et d’os… à condition de ne pas commettre d’imprudences. »
Et, la tête dans les mains, allongé sur la soie saumon du couvre-lit, il brisait les idées les unes contre les autres ; tous les plans lui semblaient impraticables, dangereux. En temps ordinaire, le danger ne lui faisait point peur ; au contraire, il frémissait souvent d’une volupté plus grande à le rechercher, à le frôler, à le tenter. Mais, en l’occurrence, le péril signifiait la séparation, la perte de l’aimée, de sa « gosse » qui était tout le sang de ses veines et la mœlle affolée de ses os, en même temps que toute la tendresse de son cœur ; et sa folie d’amour le rendait astucieusement prudent ; de même les maniaques aliénés déploient des cautèles surprenantes pour la sauvegarde de leurs lubies.
En bas, le calorifère – une sorte de « salamandre » chauffant toute la maison – ronflait sous l’effort du charbon dilaté et du vent d’est.
À cause qu’ils avaient grelotté de fatigue et de fièvre, ce poêle était bourré de combustible et ses parois, au rouge vif, irradiaient l’incendie. Les boiseries proches du foyer grésillaient ; une fumée, monta, âcre.
Un peu effrayés, ils descendirent calmer cette exagération d’embrasement.
« Il rôtirait un bœuf, ce poêle ! s’exclama-t-elle, sans arrière-pensée.
– Et même autre chose ! » précisa-t-il, déjà féru d’un projet nouveau.
Dans la cuisine, ses mains fouillèrent parmi les ordures d’une boîte. Des os, vestiges de pot-au-feu familial, y traînaient.
En quelques minutes, l’enfer minuscule du foyer les annihila.
« Voilà pour les os, » affirma-t-il, tout heureux du succès de l’expérience.
Elle allait répondre ; le chien bondit en hurlant vers la porte de la courette qu’un passant venait de heurter.
Alors, lui, récita :
« … et des lambeaux affreux
Que des chiens dévorant se disputaient entre eux. »
« Je sais quoi faire des os ; je sais quoi faire de la chair, corrigea-t-il. Nous sommes sauvés, ma petite à moi.
Seulement, il y a la tête, oui, la tête… elle est impossible, cette tête !
– Et le reste…
– Quel reste ?
– Tu sais bien…
– Ah ! oui, les… l’intérieur ; pas commode non plus. Ça ne fait rien, nous trouverons. En attendant… »
Un fracas interrompit ce discours optimiste ; là-haut, dans leur chambre, un tonnerre métallique roulait, suivi d’un bruit plus sourd.
« Mouton… c’est le Mouton ! » s’exclama-t-elle.
D’un bond, elle fut là-haut, anxieuse de savoir ce que leur enfant « à eux » commettait pour provoquer ce bruit.
Ce n’était presque rien ; la « fillette » réveillée s’était laissée glisser de son petit lit blanc, avait accompli son petit tour de promenade et avisé un seau ; le renverser lui avait plu et, maintenant, elle jouait à faire rouler la tête du mort, la tête ricanante qui recevait des petits coups de pied et des taloches de mains inhabiles et frêles.
L’enfant pleura quand on lui eut retiré son joujou pour le restituer au seau de toilette.
« Il faut en finir ; ça ne peut pas durer, » déclara-t-il.
(À suivre)
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 970, dimanche 21 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)
Alors qu’il est à la pêche, Gregor Silverton voit soudain sortir de l’eau, à quelques mètres de son bateau, une tortue géante qui a un visage et des bras humains.
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C’était un pêcheur australien, du nom de Gregor Silverton. Il vivait de peu, dans une région paisible, à l’abri d’une cabane isolée de la côte de la mer de Corail. Il ne se souciait pas de rechercher des perles fines ou de ramasser des coraux. Pourvu qu’il pêchât des poissons, pour en revendre et pour sa subsistance, cela lui suffisait.
Quand il avait fait bonne pêche, il reprenait son bateau et allait jusqu’au cap Grafton, où il la vendait. Puis il remontait à la Baie de la Trinité, et, là, il se sentait chez lui.
La Grande Barrière de corail était le lieu de pêche favori de Gregor Silverton. Il y avait là de nombreuses anses discrètes, où il lançait ses filets.
Cette nuit-là, Gregor Silverton atteignit sans encombre les récifs de la Grande Barrière. Bien entendu, il n’avait pas rencontré âme qui vive. De quelque côté qu’il tournât les yeux, la mer de Corail était déserte. Nulle silhouette humaine n’errait sur les rochers.
Le cotre évoluait lentement, sans fanal, toutes voiles tombées. Il parvint bientôt à une petite anse, où il s’échoua mollement sur le sable fin. La lune orangée se cachait à demi dans les nuages. Lestement, Gregor Silverton sauta à terre.
Il ne manquait pas de points de repère et savait se les ménager. Il retrouva sans peine l’emplacement de ses plus gros filets posés quelques heures auparavant. Dans la journée, le flot était transparent ; mais la nuit, il n’en était évidemment pas de même, et l’Australien ne s’aperçut encore de rien.
Il se mit en devoir de retirer ses filets, les sentit plus résistants qu’à l’habitude. Un sourire passa dans sa barbe : il aurait encore fait de bonnes prises !… Il tira.
C’est curieux comme les filets ne remontaient pas !… Ils surgissaient à peine du flot. Gregor Silverton tira de nouveau et lança un juron sonore : les filets étaient déchirés !…
Pas un poisson ne s’y était pris. Toutes les mailles s’en allaient n’importe comment, s’effilochant de bien triste façon !… Quel poisson fantastique avait pu commettre semblables dégâts ? C’était à n’y rien comprendre, de mémoire de pêcheur !…
« Malédiction !… » fit Gregor Silverton.
Il restait encore des filets dans l’eau, mais à présent il n’y avait plus moyen de les remonter. Quelque chose les retenait. Mais quoi ?…
En cet endroit, il y avait beaucoup de profondeur et de nombreux remous. Il ne pouvait donc être question pour Gregor Silverton de plonger, et cette pensée ne l’effleura même pas.
Mais une sorte de rage s’empara de lui à l’idée que non seulement il rentrerait bredouille, mais que ses plus grands, plus jolis et plus solides filets se trouvaient désormais hors d’usage !… S’il eût tenu le poisson qui avait fait cela, il l’eût volontiers déchiqueté vivant.
Sous la vague clarté lunaire, les trois quarts de ses filets émergeant, Gregor Silverton étudia les dégâts. Ils étaient irréparables et, pour lui, la perte était grande. On eût dit que les mailles avaient été disjointes, puis tranchées, coupées net, en maints endroits, comme avec des cisailles.
Gregor Silverton connaissait trop bien tous les poissons et crustacés de la mer de Corail, depuis le temps qu’il les traquait, pour croire qu’il pût s’agir d’un crabe gigantesque. Cette hypothèse était impossible. Alors ?
Il allait bientôt avoir l’explication du mystère, et il était, certes, à cent lieues de s’y attendre !…
Dix minutes encore s’écoulèrent, durant lesquelles l’Australien, désespéré, laissa retomber ses filets sur la grève, avec une partie demeurant submergée. Quelque chose la retenait solidement au fond de l’eau.
Puis il y eut un remous plus fort que les autres, un étrange maelström…
Et la grande affaire commença !…
Les flots continuèrent de s’agiter d’insolite manière. Bientôt, ils bouillonnèrent presque. Il y eut même de courtes vagues qui vinrent lécher les pieds de Gregor Silverton. Celui-ci recula. Ses yeux s’exorbitèrent !…
Brusquement, il vit surgir de l’écume une masse énorme, qui ruisselait d’eau vive et de paillettes de lune. Cela était bombé, sombre, luisant.
« Une tortue !… » murmura Gregor Silverton.
Mais jamais de sa vie il n’avait rencontré une tortue semblable ! Celle-ci n’en finissait plus de sortir de l’eau, et elle était dix fois, vingt fois plus grosse que les tortues géantes du golfe de Carpentarie… Voilà donc quel était l’animal fantastique qui avait détruit ses filets !
Le pêcheur eut un grondement et se dit qu’il ne pourrait pas venir à bout de semblable ennemi avec ses pauvres harpons. Puis c’eût été un combat bien inégal et d’ailleurs parfaitement inutile, car il n’ignorait pas combien les tortues ont la vie dure. À plus forte raison, une de cette taille !…
Si elle abordait les récifs de la Grande Barrière et se hissait lentement sur l’un d’eux, parviendrait-il jamais à la retourner sur le dos, comme on doit d’abord le faire ? C’était bien improbable !… Puis elle devait peser des centaines de kilos !…
Cependant, la tortue n’avait pas l’air de vouloir aborder. Elle continuait de flotter, à peu près immobile, à la surface de la mer. On ne distinguait pas encore sa tête. On devinait ses pattes qui battaient l’eau, furieusement, comme si elle avait eu conscience du danger qui la menaçait, mais dont, très certainement, elle aurait facilement raison.
« Sale bête !… » grommela Gregor Silverton.
Non !… Jamais il n’avait rencontré un monstre pareil à celui-ci. Et il commença d’avoir peur… Car c’était un véritable monstre, un animal fabuleux, ressuscité des anciennes légendes !…
L’Australien lâcha ses filets et se mit à reculer, doucement, avec prudence, se disant qu’en trois enjambées il aurait, bondissant de récif en récif, regagné son cotre, et pourrait prendre la fuite. C’est alors qu’il vit surgir, soudain, deux des pattes de la tortue, celles de devant.
Elles étaient courtes, comme il se doit comparativement surtout à l’énormité de la carapace. Mais, au lieu de battre le flot latéralement, voici qu’elles se dressaient un peu, puis se tendaient vers le ciel noir, et Gregor Silverton crut bien devenir fou !…
Il poussa un cri terrible et recula si vite qu’il manqua de tomber.
Les pattes de la tortue géante se terminaient par des doigts, de véritables doigts humains. Et ces doigts se tordaient comme pour l’appeler !…
« Au secours !… » râla l’Australien.
Il faillit tomber à genoux.
Les marins qui, dans les mers de Chine, aperçurent le grand serpent de mer, ou les premiers navigateurs qui abordèrent aux rivages fabuleux hantés par les sirènes, n’éprouvèrent, certes, jamais de frayeur comparable à celle que ressentit Gregor Silverton, lorsque l’effarante vision se précisa et devint plus extraordinaire encore !…
Tout à coup, la tête de la tortue sortit des flots, en s’ébrouant. Le hasard voulut qu’en cet instant un rayon de lune vint la frapper en plein, et cette fois la terreur cloua littéralement le pêcheur sur place !…
La tortue avait une tête humaine !…
À présent, l’animal émergeait à peu près complètement ; toutefois, il nageait toujours, très lentement. Il n’y avait plus que l’extrémité inférieure de sa formidable carapace qui demeurât submergée, avec les pattes de derrière. Mais les pattes de devant et la tête – la terrifiante tête ! – jaillissaient des remous et s’agitaient sans cesse…
Les pattes étaient recouvertes d’une peau visqueuse, luisante, plissée ; puis cela s’achevait par une main presque blanche, une vraie main, avec des doigts qui remuaient… Pour la tête, le cou aussi était fait de cette même peau plissée, tel le cou de toutes les tortues ; mais ensuite il y avait une tête – une tête humaine !…
« Aâââh !… » râla l’Australien.
Une tête avec des yeux, un nez, une bouche, non pas des cheveux, mais un crâne nu et noir, qui brillait. Mais une tête tout de même, qui se tourna vers lui !… Des yeux qui le regardèrent. Une bouche qui s’ouvrit comme pour lui parler !…
Du coup, sous l’empire de l’épouvante, Gregor Silverton retrouva ses jambes et battit en retraite. Manquant vingt fois de tomber à la mer, entre les pattes du monstre qui semblait le guetter, il disparut en bondissant de récif en récif et atteignit son bateau. D’un suprême effort, il le poussa à l’eau, y sauta. Il se croyait en sûreté.
Hélas !… À peine eut-il jeté un regard sur la mer qu’il vit l’homme-tortue qui nageait vers lui. La tête du monstre émergeait. Ses pattes de devant gesticulaient comme l’eussent fait de véritables bras !… Sa carapace glissait très vite à la surface.
Gregor Silverton se saisit d’un harpon… Déjà le vent gonflait l’unique voile demeurée carguée de son bateau. Mais déjà, aussi, la tortue fonçait sur lui !…
Alors, il vit nettement la bouche de la tête humaine qui s’ouvrait, et nettement il entendit quelque chose. Quoi ? Il n’eût su le dire. Mais quelque chose, à coup sûr !… La tortue géante lui avait parlé, comme jadis parlaient les sirènes… Ce qu’elle lui avait dit, il ne l’avait pas compris, à cause du bruit grandissant des vagues ; mais ce qui est certain, c’est que le monstre lui parlait !…
Gregor Silverton, hagard, halluciné, dressé à l’avant de son petit bateau comme une effarante figure de proue, leva son harpon et le lança. Le fer siffla dans l’air et vint s’abattre, épargnant par miracle la tête humaine, sur la carapace de la tortue, où il glissa pour disparaître dans la mer. Bien entendu, cette arme primitive n’avait pu entamer la carapace épaisse… Mais, devant pareille attaque, la tortue géante réagit brutalement.
De nouveau, sa bouche s’ouvrit. De nouveau, elle interpella le pêcheur, épouvanté, qui saisit un second harpon et s’apprêta, cette fois-ci, à tenter de lui crever un œil… Mais le pauvre Gregor Silverton n’acheva même pas son geste, et le harpon, soudain, lui échappa des mains, sous un choc rude, inattendu, terrible, imprévisible, un choc qui lui fit en même temps perdre l’équilibre, le rejeta contre le bordage, où sa tête heurta rudement !
Étourdi, Gregor Silverton n’eut pas à se relever. Une grosse vague passa sur lui, qui l’emporta. Il comprit que son bateau venait d’être brusquement soulevé par l’homme-tortue de la mer de Corail, comme le sont parfois les baleinières par les monstres marins qu’elles poursuivent. Et, à pareille attaque, la fragile embarcation, faite pour d’autres excursions, n’avait point résisté !…
Étourdi par le choc contre le bordage, l’Australien commença par couler bas, ou presque, tandis que son bateau, complètement retourné, la coque vers les étoiles, allait tout doucement s’échouer quelque part, non loin de là, sans couler… Mais Gregor Silverton nageait aussi bien que ses amis et ennemis à la fois : les poissons… Il se ressaisit, parvint à aborder, se hissant sur un des plus importants récifs de corail de la Grande Barrière…
Il se laissa tomber sur le sable, ferma les yeux, puis les rouvrit. Alors, comme dans un cauchemar, sous la lune orangée d’Australasie, il vit la tortue qui, à son tour, sortait de l’eau, rampait sur le sable, venait à lui !…
Il voulut se redresser, ne le put… Il vit se rapprocher la tête humaine du monstre, qui ne fut bientôt plus qu’à deux mètres de son corps étendu, tout tremblant… Il vit la bouche s’ouvrir de nouveau !…
Et s’il n’entendit pas ce que la tortue lui disait, c’est qu’il venait de s’évanouir !…
*
Lorsque Gregor Silverton revint à lui, il faisait grand jour et un soleil de feu dardait sur les récifs et les plages de sable d’or de la Grande Barrière de Corail. Aussitôt, il vit, penché à son chevet, un homme qu’il ne connaissait pas. Pourtant, il lui semblait avoir vu déjà ce visage-là quelque part. Tout à coup, la mémoire lui revint. Il se dressa sur son séant en poussant un cri : il avait reconnu la tête de la tortue géante.
« Du calme. voyons !… dit l’homme, le retenant par le bras. Restez tranquille. Vous n’avez rien à craindre de moi. C’est plutôt vous qui m’avez entraîné dans une bizarre aventure et avez bien failli causer ma perte !…
– Moi ?… » balbutia l’Australien, abasourdi.
Il contemplait l’inconnu, qui portait encore un pantalon de toile caoutchoutée, mais avait le torse nu et lui souriait !… La nuit, la tortue ne souriait pas !… Puis Gregor Silverton aperçut son cotre, redressé, qui se balançait gentiment sur les flots bleus…
« Oui, dit l’homme, j’ai renfloué votre bateau, imbécile !… »
Enfin, non loin de son cotre, mais sur la grève, le pêcheur découvrit une masse sombre, bombée, qui lui parut métallique, et il beugla, littéralement :
« La tortue !…
– Quelle tortue, idiot ?… »
Ce qu’il y avait de plus formidable, c’est que l’homme riait, maintenant, mis au courant des transes nocturnes du pauvre pêcheur de la baie de la Trinité. Et il expliqua avec complaisance :
« Écoutez-moi bien et tâchez de comprendre, mon ami !… Je me nomme Jérémie Bills et je suis ingénieur. J’avais choisi cet endroit, que je croyais parfaitement désert, de la Grande Barrière, où les fonds sont propices et le relief du sol sous-marin curieux, pour expérimenter un nouvel appareil de mon invention, destiné à l’exploration des abîmes sous-marins les plus inaccessibles, les plus profonds, surtout. Disons qu’il s’agit là d’une sorte de scaphandre, si vous voulez !… Ou, plutôt, d’un tank sous-marin… »
Silverton avait moins peur, mais croyait bien toujours rêver. L’extraordinaire Jérémie Bills continua :
« On ne peut descendre très profondément dans la mer, vous le savez, à cause de la pression formidable de l’eau. J’ai résolu le problème par ce tank, que vous voyez là, que vous ayez pris à tort pour une tortue, car il n’en revêt même pas la forme, et qui peut se comparer aux modernes mitraillettes terrestres, nouveaux chars d’assaut dans lesquels prend place un seul homme, couché. Il en est ainsi pour mon char sous-marin, supportant la pression de l’eau. Mais à quoi bon descendre au fond des mers, si c’est pour n’y rien voir et ne pas pouvoir se défendre contre les monstres qui y vivent ? C’est pourquoi mes bras et ma tête sont libres, émergeant de leur prison métallique et d’une carapace caoutchoutée, et j’ai, pour me défendre, une petite lance foudroyante, parcourue par un courant électrique. Afin de me protéger la tête contre la pression, mon appareil s’adjoint au fond de l’eau, et mû par un déclic, une sorte de petit plafond, de plateforme, également résistante, qui s’étend au-dessus de ma tête, me permettant ainsi la liberté de mes mouvements…
– Ah !… oui !… » fit Gregor Silverton, abasourdi, en se levant.
Jérémie Bills acheva :
« Je me suis empêtré dans vos filets, stupide garçon, et les pinces de mon tank les ont déchiquetés. Évidemment, au fond de l’eau, j’ai la tête dans un casque de scaphandrier, et, en outre, une calotte de caoutchouc. Je venais d’ôter mon casque seulement quand vous m’avez aperçu, le visage nu. Je vous ai appelé, mais vous n’avez pas répondu. Je ne vous aurais jamais fait chavirer si vous ne m’aviez harponné, et, quand je me suis vu en danger, j’ai préféré vous flanquer à l’eau, voilà !… Sans rancune !… »
Sur ces mots, Jérémie Bills retourna à son char sous-marin et Gregor Silverton à son cotre. Mais, quand l’Australien quitta la Grande Barrière, il put voir l’étrange scaphandre de l’ingénieur s’enfoncer dans les flots. Un dernier frisson le parcourut. Puis il n’y eut plus rien.
Gregor Silverton regagna la baie de la Trinité. Il n’a jamais revu l’homme-tortue de la mer de Corail, qui poursuit ailleurs ses grandes explorations, agrippant de ses mains libres des coquillages fabuleux ! Il est vrai que Gregor Silverton a changé de lieux de pêche et que, de son cotre, l’ingénieur Jérémie Bills, tout à son œuvre scientifique, présage des inventions de l’avenir, a quitté les récifs de la Grande Barrière de Corail. Peut-être, un jour, entendrons-nous parler de lui !…

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(Max-André Dazergues, in Jean-Pierre, l’hebdomadaire moderne de la famille, deuxième année, n° 90, jeudi 28 décembre 1939)
C’était aux environs de l’an 845. Beier, le fils du roi de Danemark, venait d’être banni et allait chercher, à travers les mers, les biens qui lui étaient refusés dans son pays. Poussé par son gouverneur Hasting, qui lui vantait les plantureuses vallées de France, il débarquait soudain dans le Ponthieu, ravageait l’Amiénois, le Vermandois, pillait l’abbaye de Fécamp, celle de Jumièges, saccageait Rouen et s’élançait sur Paris.
À l’arrivée des pirates, une tempête d’une violence inouïe éclata sur la Manche, poussant les eaux jusque dans les prairies, arrachant les barques à leurs amarres, creusant les falaises qui s’écroulaient dans un bruit de tonnerre.
Trois jours durant, les pêcheurs restèrent terrés dans leurs chaumières, tandis que les femmes priaient saint Prétextat et saint Ouen d’apaiser la fureur des flots. Le quatrième jour, ils sortirent de leurs demeures et coururent sur la côte, anxieux de juger des dégâts. C’est alors que vers la Roche au Coucou, à l’endroit où la falaise de Flamanville s’abaisse vers les dunes de Sciotot, un vieux bonhomme, du nom de Kerbiguet, aperçut sur la grève un paquet informe, au milieu d’algues amoncelées par la tempête. Il s’approcha et vit, avec surprise, une fillette enveloppée d’un manteau de cuir. C’était un être étrange, à la tête énorme, percée de deux gros yeux noirs. Ses bras et ses jambes s’agitaient furieusement et sa bouche hurlait des mots inconnus.
Kerbiguet, pris de pitié, enveloppa la petite dans son roque (1) et la porta à sa femme, qui lui fit boire un peu de cidre pour lui fouetter le sang, et la réchauffa devant un grand feu d’ajoncs morts. Comme ils n’avaient pas d’enfants, les Kerbiguet l’adoptèrent et la choyèrent. Cette mignonne ne leur était-elle pas envoyée du ciel pour égayer leur solitude ?
La fillette grandit rapidement. Elle était robuste, intelligente, mais laide, et bientôt se révéla violente et cruelle. Sa méchanceté, hélas ! devait se développer avec les années. Il n’était pas de jour qu’elle ne se querellât avec les petits de son âge. Elle les frappait brutalement et avec joie. Son jeu favori était de courir sur la falaise, pour dénicher les jeunes mouettes et les martyriser. Seule la souffrance semblait la satisfaire et illuminait son visage d’un sourire sauvage.
Dans le village, beaucoup de femmes voyaient en elle une envoyée du diable. On l’accusait de jeter des sorts, d’attirer les orages, de faire périr le bétail… De quoi ne l’accusait-on pas ? Les Kerbiguet eux-mêmes commençaient à être inquiets. La vieille, désolée, menait la petite vers les saintes reliques et demandait à Dieu de chasser les mauvais génies qui s’étaient emparés de son corps et de son âme. Mais tous les saints du paradis semblaient se désintéresser d’elle. Sa laideur physique et sa laideur morale ne cessaient de croître. Ses parents adoptifs étaient au désespoir, quand, un soir, elle disparut.
Sa fuite aurait dû calmer les esprits. Il n’en fut rien. Dès ce jour, au contraire, la crainte redoubla. Les uns prétendaient l’avoir vue sur la côte, guidant les drakars (2) des Normands, d’autres l’avaient aperçue au fond d’une grotte, fascinant les hommes de ses yeux d’oiseau de proie. Bientôt, on l’accusa de provoquer des naufrages, en faisant lever sous les flots des récifs où se brisaient les barques. Du cap de la Hague à Barneville, une terreur inconsciente s’empara de la côte. Dans tous les malheurs, on crut découvrir celle qu’on avait appelée Évenuk (3) (du premier mot qu’elle avait prononcé, quand on l’avait trouvée sur la grève).
L’automne venu, les sinistres se multiplièrent. Les naufrages devinrent si nombreux que les marins, eux-mêmes, furent effrayés et donnèrent au passage compris entre la côte ouest du Cotentin et les îles anglo-normandes le nom de : « la Déroute. » Les barques ne sortaient plus, le poisson devenait rare et, sur terre, une épidémie inconnue ravagea la contrée. Le doute, maintenant, n’était plus possible : c’était Odin, lui-même, qui avait envoyé en France cette fille de la mer, pour semer la terreur et faciliter les incursions des barbares.
Tout ceci n’était évidemment que légendes engendrées par la peur. Pourtant, une étrange coïncidence vint bientôt frapper les esprits et accroître encore l’épouvante : un jour, au lever du soleil, les fleuves se couvrirent de petites barques qui descendaient vers la mer. Aux Schans (4) qui les surmontaient et se silhouettaient sur le ciel, on reconnut de très loin les Danois. Bientôt, du reste, les détails se précisèrent ; on vit nettement les casques coniques, les cottes de mailles, les arcs, les carquois, les arbalètes, les épées et les haches des combattants. Les Vikings refluaient, emportant un énorme butin. Ils rejoignirent leurs drakars, chargèrent jusqu’au soir des caisses et des sacs pesants, puis, à la nuit tombante, à l’heure de la marée, ils prirent le large et disparurent. Or, dès le lendemain, nul ne revit Évenuk sur la côte.
Les jours passèrent ; la paix, de nouveau, régnait dans les villages ; le travail reprenait gaiement. On commençait même à oublier la mauvaise fée, quand des marchands venus d’Orient apportèrent des nouvelles bien étranges : Beier et Hasting, au lieu de regagner les provinces nordiques, à leur départ de France, étaient descendus vers le sud, avaient contourné l’Espagne, traversé la Méditerranée et, conduits, disait-on, par un mauvais génie, avaient fait route vers l’Italie. Ils rêvaient, paraît-il, d’aller jusqu’à Rome, mais, éblouis par les splendeurs de la ville de Lune, trompés peut-être aussi par leur ignorance, ils s’arrêtèrent en Toscane. Les richesses de la cité étaient bien faites pour exciter leurs convoitises ; malheureusement, des fortifications importantes en défendaient l’accès. Il fallut renoncer à pénétrer par la force. Hasting, connu de tous pour sa ruse, usa donc, auprès du gouverneur, d’un subterfuge habile. Il se présenta très humblement, raconta que le mauvais temps l’avait poussé sur la côte et obligé à relâcher. Échappé par miracle à la tempête, il avait promis au Dieu des chrétiens de recevoir le baptême et venait demander le pardon de ses fautes.
Le gouverneur accueillit Hasting avec bienveillance et le baptême fut célébré, au milieu d’une énorme affluence de curieux. Beier et les siens visitèrent alors la ville en toute liberté, reconnurent avec soin, pendant plus d’une semaine, les rues et les édifices où s’étalaient des richesses insoupçonnées, puis, un soir, annoncèrent aux quatre coins de la ville, avec des cris affreux et des larmes feintes, que Hasting venait de mourir subitement. Le gouverneur fit préparer de somptueuses funérailles à son hôte et, deux jours plus tard, seigneurs et bourgeois s’assemblaient dans l’église, parés de leurs plus beaux atours. Le cercueil du héros de la mer pénétra dans la nef, suivi de tous les compagnons du grand chef, et l’office commença dans le plus grand recueillement ; mais, au moment où le prêtre entonnait le chant des morts, une immense clameur retentit. Subitement, les gens fuyaient, s’écrasaient aux portes, des femmes s’évanouissaient, d’autres hurlaient de terreur. Hasting venait de bondir de son cercueil ; ses hommes tiraient de leurs cottes des armes dissimulées et se jetaient sur les assistants. En quelques minutes, le comte de Lune, l’évêque, les prêtres et les seigneurs étaient égorgés, l’église mise au pillage. Alors, sans plus attendre, profitant de la surprise et du désarroi qu’ils avaient semés, les soldats se répandirent dans la ville, fouillèrent, volèrent, massacrèrent, égorgeant les hommes, étranglant les femmes et les enfants. Pendant douze heures, ce fut un horrible carnage, puis, le soir venu, l’incendie détruisit ce qui ne pouvait être emporté. Toute la nuit, des flammes immenses s’élevèrent vers le ciel, des cris effroyables de mourants retentirent. Le lendemain, quand le soleil parut, seuls des monceaux de cendres rappelaient la riche cité.
Ces nouvelles colportées, déformées et amplifiées par les marchands de l’Orient, créèrent en France une légende effrayante autour de Beier, de Hasting, et aussi… de la fée Évenuk.
Beier, maintenant, était réputé invulnérable. Son regard faisait se détourner les épées et les flèches. Les traits qui l’atteignaient par derrière se brisaient ou revenaient sur l’assaillant. Le drakar d’Hasting était, paraît-il, enchanté. « Lorsqu’il s’élançait sur les flots, il rivalisait avec la tempête mugissante, il triomphait de l’essor de l’aigle. Quand il était plein de guerriers, vous eussiez dit une ville royale flottante, un fort d’armes en mer. » (5) Quant à Évenuk, elle était le mauvais génie, l’esprit malfaisant qui guidait les pirates à travers le monde et les faisait triompher dans leurs attaques les plus téméraires.
Aussi, quand, des côtes d’Aquitaine, le bruit parvint que les barques aux deux voiles blanches et aux proues monstrueuses venaient d’être signalées remontant vers le nord, la terreur fut-elle à son comble. Et sept jours après, la terrible fée était aperçue, de nouveau, sur la grève du Cotentin. Alors, dans toute la région, ce fut du délire. On signala, le même jour, Évenuk à Barneville, à Jobourg, à Dielette et même dans l’île de Sercq. On prétendait, maintenant, qu’elle changeait de forme, pour échapper à la vengeance. Elle se faisait serpent pour traverser les landes ; elle se muait en chauve-souris pour pénétrer dans les chaumières et sucer le sang des enfants.
Les vieux s’enfermèrent, en tremblant, dans leurs demeures, les femmes envahirent les églises, multiplièrent leurs prières et leurs offrandes aux grands saints. Pourtant, le premier moment d’effroi passé, quelques hommes jeunes, hardis et vigoureux, se ressaisirent. Ils se groupèrent et jurèrent de délivrer le pays de la mauvaise fée. Ils s’armèrent, se munirent de reliques pour se protéger, puis, par petits détachements de dix ou douze éclaireurs, ils fouillèrent, pendant plus d’une semaine, la côte et la campagne. Hélas ! toutes leurs recherches restèrent vaines. Et de nouveau, les récoltes se desséchaient, le bétail périssait et les épidémies décimaient la jeunesse.
On pensa, avec juste raison, qu’Évenuk, comme tous les monstres, ne devait sortir qu’au crépuscule. Les fouilles de jour furent donc abandonnées, mais les hommes poursuivirent la lutte. Ils firent désormais leurs reconnaissances dans l’obscurité et explorèrent, avec soin, les grottes si nombreuses de notre côte de la Hague. Pendant six nuits, ils parcoururent inutilement la région, mais la septième, l’un d’eux, qui était jeune et brave et que l’on appelait Kermanach, aperçut, au bord de la falaise, non loin de la Percaillerie, deux yeux étincelants qui jetaient des feux verdâtres sur la mer. C’étaient les deux yeux d’Évenuk, ces yeux qui fascinaient les marins ou changeaient les hommes en rochers. Kermanach ne trembla pas ; il fit coucher ses compagnons, les disposa en demi-cercle, puis, après s’être signé trois fois, s’avança vers le monstre.
Évenuk, immobile, observait obstinément la mer. Une barque se balançait sur les flots et venait directement vers la falaise, attirée par une force surnaturelle. Kermanach et ses compagnons rampaient sans bruit, au milieu des bruyères en fleurs. Au ciel, la lune montait et commençait à dorer les blanches crêtes des vagues. Tout était silencieux. Les hommes avançaient doucement ; ils étaient maintenant à cent pas à peine. Ils progressèrent encore, puis s’arrêtèrent. Évenuk semblait toujours hypnotisée par sa proie qui bondissait sur les flots.
Kermanach s’accroupit, saisit une flèche, banda son arc… Un sifflement strident retentit dans la nuit. Le trait fendait l’air et traversait le monstre qui se tordait de douleur. Les hommes bondirent, mais déjà, Évenuk glissait, rampait, roulait au bord de la falaise… Elle disparut à leurs yeux. Ils entendirent seulement un bruit affreux, le bruit d’un corps qui s’écrase sur des roches et, penchés sur la mer, ils virent au clair de lune, à cent mètres au-dessous d’eux, un être visqueux, inerte, aplati sur la grève. Alors, un cri de triomphe jaillit de leurs poitrines et se répercuta au loin… mais ils n’eurent pas le temps de l’achever. Le reflux entraînait le monstre et, soudain, les flots devenaient plus noirs que les schistes de la grève. Huit tentacules émergeaient, se tordaient comme des serpents, autour d’une tête hideuse où deux yeux étincelaient. Évenuk s’en allait lentement vers le large, en fixant son regard sur les hommes muets de peur, et ces hommes sentaient en eux un fluide étrange les pénétrer, les étourdir.
*
C’est depuis ce jour-là que, sur toute la partie occidentale du Cotentin, des pieuvres ont envahi la côte. Vous les trouverez partout, dans les rochers, sur les sables humides et dans les algues vertes. Elles se replient en boule, se dissimulent, mais elles surveillent les eaux et guettent leurs proies. Depuis plus de dix siècles, elles ravagent la côte et ruinent les pêcheurs. Les plus fortes ne craignent pas de s’attaquer aux jeunes enfants aventurés sur la grève. Quelques-unes même, d’après ce qu’on m’a dit, vont au loin attendre les marins. Elles se laissent flotter mollement, entre deux eaux, transparentes, invisibles, puis, quand elles aperçoivent une barque, elles s’élancent, la chavirent, saisissent les hommes dans leurs tentacules géants et les entraînent au fond des mers, dans un empire inconnu des vivants… où la fée Évenuk les dévore.
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(1) Gilet de fourrure.
(2) Bateaux de mer des Normands.
(3) En français : Évenou.
(4) Plate-forme surélevée et permettant de dominer l’adversaire dans les combats.
(5) Tegner.
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(H. de Versonnex [pseudonyme d’Henri de Rolland], in Le Lisez-moi Bleu, magazine littéraire bi-mensuel des jeunes filles, nouvelle série, tome XL, n° 344, 15 mars 1938. Ce conte a été repris dans le recueil Les Rois de la mer (Vikings et Normands), illustré par Jean Picpus, Paris : Nouvelles Éditions Latines, collection « Aventures & Voyages, » 1948. Du même auteur, voir « Le Baligan, » déjà publié sur ce site)
La première fois qu’ils la virent, en voiture sur la route, elle les frappa, sous le soleil brouillé de pluie, par son insolite éclat de crépi blanc, ses verdâtres volets clos, l’air de fièvre et de mort qu’elle exhalait. On eût dit un grand tombeau blafard ; entre les arbres poussés à l’abandon et un fouillis d’herbes folles, des allées de gravier luisaient, pâles, et une pièce d’eau, glauque et triste, ressemblait à un miroir moisi.
« Oh ! » dit Mme Heldrain, plus qu’étonnée, saisie ; et elle rencontra le regard du secrétaire de son mari, Jean Debove, assis genou contre genou, en face d’elle.
« La maison hantée ? » suggéra-t-il, mi-plaisant, mi-sérieux.
Le cocher de village qui les conduisait de Fontainebleau à Sourches, où les Heldrain venaient de louer une maison de campagne pour l’été, se retourna, le fouet étendu :
« Voire, hantée ? C’est la maison du crime qu’il faut dire. »
Mme Heldrain, voyant qu’il regardait en parlant son mari, réveilla d’un léger coup de coude le vieux sénateur, que le grand air assoupissait. Habitué au sommeil des longues séances, il ouvrit tout de suite les yeux, comme s’il les avait fermés pour se recueillir, et il écouta avec une attention bénigne le cocher qui le prenait à témoin.
« Dirait-on pas une maison de malheur ? Depuis dix ans, il n’y a personne qui a voulu la louer. Et l’on n’aime point passer devant, la nuit. Ah ! mais non ! Elle est toute restée comme elle était, depuis le crime.
– Quel crime ? » demanda Jean Debove.
Brun, joli garçon, épingle et correct, il regardait à la dérobée, indéfinissablement, Mme Heldrain, dont le pied, sans qu’elle eût l’air d’y songer, pressait le sien. Ses quarante ans gardaient une beauté jeune, un charme de maigreur savamment habillée. Sa mince taille ployait en attitudes souples et brisées ; une face-à-main abritait ses yeux, un peu voilés, de grande chatte perverse. De ses cheveux teints en or, de ses gants de Suède très longs, de sa robe en foulard, de toute sa personne, un parfum s’exhalait, violent et artificiel.
« Ah ! ça a fait du bruit dans le pays ! déclara le cocher, s’adressant toujours au mari. Des Parisiens, qui habitaient là, des gens riches ; voire ! Et la femme, Monsieur, empoisonnait son vieux mari, afin de s’en aller à la noce avec un jeune galant. Elle disait qu’il était malade, son mari, mais c’est qu’elle l’empoisonnait bel et bien avec du phosphore. Comme je vous le dis ! Et un jour, il a tout découvert. Alors, pour ne point aller en prison, c’est elle qui s’est empoisonnée du coup, et elle en a crevé, sauf votre respect, comme un rat ! »
Et pour confirmer son dire, le cocher cracha et dit :
« Ah ! vraiment oui ! »
*
Installés à Sourches depuis huit jours, les Heldrain et M. Debove, ce soir-là, prenaient, au sortir de table, le café sur la terrasse. Ils se taisaient, gagnés au recueillement de ce grand vide. Toute la campagne, les arbres et les prés, les haies, les fonds de collines, le ruban d’eau d’une petite rivière, là-bas, sous des saules, trempaient dans un bain de lune claire, en des transparences d’aquarium bleu.
« La belle nuit, » dit Mme Heldrain. Et, se retournant vers son mari, dont la tête d’un blanc argenté s’affaissait un peu :
« Vous souffrez, mon ami ? »
Le sénateur se redressa, abasourdi.
« Oui, cette migraine redouble ; je crois que je ferais bien de monter me coucher. »
Et, après un silence où, par politesse, on ne se permit pas de lui donner un conseil, il déclara :
« Je monte. Bonne nuit, ma chère. »
Elle lui tendit sa main ; il la baisa, en prenant un temps, avec une galanterie sénile ; après quoi, s’adressant à son secrétaire :
« Bonsoir, Jean, mon enfant ; nous travaillerons demain matin.
– Bien, mon cher maître ! »
Et M. Debove s’inclina.
Mme Heldrain et lui écoutèrent décroître le pas du vieillard.
« Voulez-vous me donner ma mantille ? demanda-t-elle.
– Volontiers, Madame. »
Il lui présenta la dentelle, qui pendait au dos d’un fauteuil. Lui prenant alors les mains à travers les mailles du tissu léger, elle échangea avec lui un chaud et magnétique snake-hand ; ses dents riaient, très blanches, sous la lune.
« Merci, mignon ! » dit-elle.
Il fit tout bas :
« Louise ! »
Et ils s’étreignirent, bouche sur bouche, corps à corps, leurs lèvres se cherchant à travers les dents, l’amour leur dardant aux reins.
« Oh ! mignon ! petit mignon ! répétait-elle, en un roucoulement pâmé, – qu’est-ce qu’il te faut, mon chéri ?
– Vous ! répondit-il d’un ton implorant d’enfant gâté ; je veux vous… je veux vous !… »
Elle baissa la tête, maternelle et très douce :
« Non, bébé, sois sage ; impossible.
– Pourquoi ça, Lizzie ?
– Parce que… »
Et comme il insistait, elle lui suça les paupières, de baisers doux et silencieux de velours ; et mystérieuse, dans l’eau de lune qui les baignait, elle lui souffla dans l’oreille :
« C’est Elle qui ne veut pas. »
Elle désignait, de son regard trempé de lueur, du bout de ses doigts à la pâleur nacrée, l’astre qui influe sur le flot des mers et le sang des femmes, la pleine lune élargissant son orbe, et qui faisait penser à une croupe de chair lumineuse un peu obscène.
Il soupira :
« Lizzie !… » et se tut. Un vent frais voletait à travers les feuilles, soufflant sur leur cœur un attendrissement. Leurs désirs stérilisés refluèrent en eux et, par une déviation singulière, ramenèrent au point normal leur conscience. Ils eurent honte, pendant un instant, de leur adultère installé si à l’aise, sous les yeux aveugles du mari.
« Venez, dit Mme Heldrain ; allons nous promener sur la route. »
*
Elle s’enveloppa de sa mantille ; et ils sortirent, sans bruit, du jardin. Un sentier, grimpant entre les vignes, serpentait devant eux. Des feuillages noirs se découpaient en ombre sur le sol, où les cailloux blancs luisaient comme des escarboucles. On voyait des mares de lune s’étendre, à perte de champs ; arbres et buissons s’y doublaient, en de fluides reflets. Le ciel, sans étoiles, brillait autour de la lune large, d’une splendeur d’éther sombre.
« Comme il vieillit, » dit tout à coup Mme Heldrain.
Une phalène leur passa sur le visage, leur donnant conscience d’un éveil d’être subsistant, dans ce sommeil des choses ; ils crurent entendre l’infiniment petite vibration d’insectes à ras de terre. Des peurs éparses, l’angoisse de l’ombre et de l’inconnu frôlèrent leurs échines.
« Oui, il baisse beaucoup, » répliqua Jean Debove, d’une voix très basse.
Et comme ils pensaient, l’un et l’autre, à ce mari si peu gênant, ils aperçurent, à un coude du sentier, de la hauteur plongeante où ils se tenaient, la maison hantée, la maison du crime, toute blême, en sa pâleur spectrale.
« Oh ! » dit Mme Heldrain, saisie, comme la première fois.
Les murs, très hauts, percés de fenêtres closes pareilles à des yeux morts, semblaient boire la lune, tant ils absorbaient sa clarté polaire, verdâtre comme la fièvre des étangs, animée d’une vie sardonique comme le phosphore.
Une suggestion de ce genre leur vint à l’esprit, en même temps. Mme Heldrain dit à son amant, en se serrant contre lui, dans un frisson :
« Ne trouves-tu pas que cette maison a l’air vénéneux ? On dirait qu’elle sue du poison. »
Il répondit :
« J’y pensais ; la lune lui donne un aspect bien étrange.
– Il me semble, dit Mme Heldrain, que j’aurais peur de passer tout auprès ; cependant, avec toi !… Il y a là quelque chose qui fascine. Rapprochons-nous, veux-tu ? »
Il répliqua sans entrain :
« Si tu y tiens ! »
Et ils se mirent à descendre le sentier qui y conduisait, par des dalles étroites d’escalier, qui brillaient comme des lames de sabre.
*
La maison, maintenant, flamboyait toute pâle devant eux, en un silence de jardin enchanté, en une paix fleurie de cimetière. Scellée de partout, fermée aux regards des hommes, elle gardait cependant, divulguait, par ses volets de prison et ses murs de sépulcre, l’éclat magique du drame qui s’y était livré.
Enveloppée d’un suaire blanc, nimbée d’une auréole froide, elle ressuscitait, comme Lazare, du mystère angoissant de la mort,
Dans son ombre, des pensées louches et tristes s’éclairaient, à l’unisson, dans l’âme de Jean Debove et de Mme Heldrain ; et, comme répondant à des sous-entendus de leur conscience, à de non-exprimées et troubles réflexions, le jeune homme murmura :
« Pourquoi a-t-elle fait cela ? »
Mme Heldrain comprit de quelle femme il parlait : elle, l’empoisonneuse, la folle par amour, la suicidée ; elle répondit :
« Oui, à quoi bon ce crime ? »
Ils rêvèrent un long moment, et elle reprit :
« La vie est si courte.
– Ah ! fit-il, certes. »
Et il pensa, comme elle, au vieil homme qui dormait, paisible et confiant là-bas, à l’inoffensif mari que chacun de ses pas acheminait vers la fosse. Jamais il ne leur avait fait de mal. Eux, pourquoi lui en feraient-ils ?
Mme Heldrain soupira :
« Nous sommes heureux ainsi. »
Et après un silence :
« Pourtant, nous agissons mal. Je serais moins coupable, si j’étais veuve. »
Il murmura très bas, très bas :
« Tu le seras peut-être bientôt ; et alors tu ne m’aimeras plus ?
– Tais-toi, tais-toi, dit-elle ; pour te conserver, je commettrais des crimes ! »
Ils tressaillirent, ce mot ayant dépassé leur pensée, mot malheureux comme on en dit souvent, et qu’on voudrait effacer. C’était toute la misère de leur amour honteux qui avait crié ainsi, d’un bas-fond de détresse.
« Oh ! mon Jean, mon Jean ! » soupirait-elle, en s’abattant sur lui ; et longuement, à lèvres perdues, ils se baisèrent sous l’astre blême.
Un bruit s’agita, de feuilles ou de bêtes ; les ombrages d’ombre dansèrent à une bouffée de vent, sur le sol ; un crapaud, dans le jardin désert, éleva, près du bassin moisi, son chant à deux notes, mélancolique. On eût dit qu’il les entendait.
« Allons-nous-en, dit Mme Heldrain, devenue pâle comme le logis hanté ; j’ai peur, maintenant. »
Et ils s’éloignèrent très vite, avec un frisson le long des vertèbres, de la maison aux mauvaises pensées.
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(Paul Margueritte, in La Lanterne, supplément littéraire, neuvième année, n° 648, dimanche 27 novembre 1892 ; in Fin de Siècle, grand journal littéraire & illustré, cinquième année, n° 419, jeudi 7 mars 1895 ; in La Vie littéraire, tome XX, deuxième série, 1902 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 26, lundi 22 mai 1911 ; cette nouvelle a été reprise en volume et illustrée d’après des dessins de Georges Conrad, dans le recueil Le Cuirassier blanc, Paris : Arthème Fayard et Cie, « Modern-Bibliothèque, » 1913. L’illustration est extraite du supplément littéraire de La Lanterne)
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☞ Cette nouvelle a été traduite en allemand par Wilhelm Thal, sous le titre : « Das bleiche Haus, » dans la revue Funken, deuxième année, n° 12, vendredi 2 juin 1905.
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PAUL MARGUERITTE : DAS BLEICHE HAUS
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VI
« Que fais-tu donc, mon grand ami ? cria, juste à point pour le désensorceler, la voix de l’aimée. Il va bientôt sonner midi, sais-tu ?
– De l’eau ! de l’eau ! » vociféra-t-il, pour toute réponse, repris par la terreur des dangers courus.
Et comme, heureuse presque de lui obéir ainsi qu’elle prenait joie à le faire avant le drame, elle lui apportait le pot de faïence blanc et bleu, rempli de clair liquide, il le prit brutalement et le lança à la volée, furieusement, avec des reproches à la bouche.
« Que veux-tu que je fasse de ça pour laver toute cette saloperie ? »
Il gesticulait comme font les déments. Sans doute n’avait-il plus son sang-froid ; le sang grise autant que le plus pernicieux des alcools.
Encore une fois, ce fut elle qui trouva l’idée ingénieuse.
Un tuyau de caoutchouc promenait son serpentement sur les briques rouges de la courette et la terre sale du jardin. L’adapter au robinet de la cuisine, lâcher le torrent de l’eau, fut l’affaire d’un instant. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le sous-sol était transformé en marécage et que les maculatures sanglantes disparaissaient des murs, après avoir glissé en longues et minces rigoles, comme des coulées de larmes sur des joues blêmes.
La tête, toujours peureusement délaissée, nageait à demi dans la bourbe liquéfiée. Elle semblait rire d’un rictus grotesque et menaçant.
Pourquoi donc, cependant, aurait-elle ri, cette tête coupée ?
Le nettoyage était fait ; les sacs égouttaient de l’eau avec du sang. Lui les cala quelques minutes sur les marches basses de l’escalier et, quand ils ne pissèrent presque plus leur liquide douteux :
« Il faut monter ça, pour un moment, dit-il. Si tu mettais des journaux ? »
En quelques secondes, sur ses indications, elle tapissa le corridor et l’escalier de feuilles quotidiennes, au jour le jour amassées.
En quelques enjambées, il monta jusqu’à la chambre et avisa, entre le grand lit de milieu et la cheminée, une surface de parquet que la carpette ne couvrait pas… qui était lavable, le cas échéant. Une autre garniture de journaux couvrit la place ; ce n’était pas suffisant, à son gré ; dans le cabinet de toilette, une toile cirée protégeait une petite table. Il l’intercala entre les feuilles imprimées… Cette fois, les préparatifs étaient terminés.
Dans la cave, sur les dernières pierres de l’escalier, les sacs achevaient de distiller du sang. Au moment où il voulut en empoigner un, le cœur lui manqua ; cette besogne de dépeceur, puis de colporteur de viande humaine, lui donnait la nausée. Cependant, à tout prix, il fallait. Ses bras essayèrent un effort. Mais les gens qui tiennent habituellement une plume sont mal à l’aise dans l’exécution de prouesses des forts de la halle. Ces sacs étaient épouvantablement lourds.
À reculons, s’arc-boutant et s’aidant de la convexité du mur, l’apprenti bourreau traîna son faix jusqu’à la hauteur du corridor.
Elle était là qui l’attendait. Elle escomptait même une vision plus horrible que celle, presque normale, de cette panse charbonneuse et gonflée dont le contenu était invisible, et ce fut tout naturellement qu’elle entreprit de lui donner un coup de main pour l’ascension de l’étage tapissé de journaux.
Avec un bruit mat, le sac se mesura sur le plancher.
Deux fois encore, ils recommencèrent ; dans la cave, la tête demeurait seule, toujours hagardement ironique. Lui, bandant ses nerfs, essaya de la fixer ; et, encore, il eut la perception que ce chef riait. Mais, pourquoi donc riait-il ? Et l’intuition lui vint que l’assassiné souriait, dans la paix de son repos, de tous les vains tracas qu’il causait encore à ses survivants qui n’osaient pas mourir aussi, et qui se préoccupaient grotesquement de conserver les chances possibles d’une vie ne valant pas la peine d’être vécue.
Quoi qu’il en fût de ses pensées d’outre-trépas, cette tête était encombrante au possible. Où la mettre ? Dans quoi ?
« Un seau, ma grande, s’écria-t-il… Descends un seau, veux-tu ? »
Quelques secondes plus tard, la tête, proprement installée dans un récipient émaillé de bleu, dormait là son sommeil, sous l’abri d’un couvercle.
Soulagé de tout le poids du travail accompli, il dilatait plus largement sa poitrine, respirait mieux, lorsque, tout à coup, un souvenir lui revint, laid et terrifiant.
« Oh ! j’ai oublié, murmura-t-il… J’allais faire du beau. »
Circulaire, son regard embrassa la chambre ; un autre seau de toilette y traînait encore ; il s’en saisit et s’engouffra vers le bas.
Quand il revint, il était livide ; qu’avait-il donc fait encore ?…
Et, quand elle eut regardé, ses yeux s’affolèrent ; une horreur nouvelle irradia de ses pupilles ; ce qu’il y avait là-dedans, c’était la masse hideuse des entrailles…
Pendant qu’Elle détournait la tête, Lui, ordonné, rangeait ce deuxième seau tout auprès de l’autre, le long des sacs humides et pleurant sur les journaux. Une étape était accomplie. Personne n’entrait là, hormis eux.
La journée pouvait s’écouler sans danger.
(À suivre)
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 966, mercredi 17 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)
Nous prenions le thé, certain soir, chez l’honorable sir Walter Mac-Farlane, le très distingué professeur de l’Université de Greenwich, dont les savantes gloses entomologiques ont établi la gloire, quand l’un de nous lança le nom du Père de Présanges, l’éminent prélat, qui vient de voir récompenser toute une vie de dévotion et de labeur sacerdotal par l’octroi de la pourpre cardinalice.
« Mais, demanda quelqu’un, ne fut-il pas votre voisin ? »
Depuis dix ans bientôt, sir Walter Mac-Farlane passe les mois d’été en France, dans son incomparable villa de Meudon, entourée d’un jardin qui dévale jusqu’à la Seine, et dont les fenêtres ouvrent sur la vallée dominant Paris ceinturé de collines bleues et tout frémissant de fumées légères.
« Il fut mon voisin, en effet, répondit sir Walter, et cela lui valut une bien cruelle aventure ! »
La petite baronne de Sainte-Adresse se renversa dans son rocking et battit des mains.
« Une histoire ! dit-elle, dont le héros est un prélat !… Ah ! sir Walter, vous êtes un grand coupable si vous demeurez bouche close !
– C’est que, jolie madame, objecta le savant, s’il s’agit d’un prélat, il s’agit aussi d’un satyre. »
Il y eut des « Oh ! » et des « Ah ! » ; mais Mme de Sainte-Adresse fit une moue charmante.
« Précisément, » dit-elle…
Le baron prit un air bougon.
« Après tout, conclut sir Walter, les journaux de l’époque ne se sont pas embarrassés d’une pudeur si importune et le satyre de Meudon a vu mieux célébrer sa gloire qu’un général victorieux. C’était, cela, voici cinq ans passés, et plusieurs d’entre vous, sans doute, n’ont pas oublié les exploits du monstre. Il surgissait au crépuscule, tantôt dans le bois, tantôt dans les chemins avoisinant la ville, et malheur à celles qu’il approchait ! D’un geste brutal… »
La petite baronne frissonna.
« Ah ! ce geste brutal ! interrompit-elle, en apparence tout effrayée.
– D’un geste brutal, reprit sir Walter, il étouffait les cris de sa victime, la jetait sur le sol, puis, soudain hésitant, comme atterré par le forfait qu’il allait commettre, la poitrine haletante, il crispait les poings, et tout à coup il s’enfuyait les yeux hagards, titubant ainsi qu’un homme ivre. J’ajoute tout de suite que, sur les trente et quelques femmes qui furent en butte à ses attaques, – jeunes ou vieilles, sans distinction, car le misérable ne choisissait guère ! – aucune n’eut à déplorer plus qu’une chute un peu violente et une frayeur bien compréhensible. Seule, une vieille demoiselle conta au commissaire… Mais l’enquête établit qu’il y avait eu présomption de sa part.
– Je gage, sir Walter, fit Mme de Sainte-Adresse, que l’abbé de Présanges rencontra un soir le satyre et, trompé par sa soutane…
– Ne gagez pas, madame, car vous perdriez à coup sûr ! L’affaire est à la fois plus simple et plus complexe… Les ruses du monstre déroutaient toutes les recherches. On le guettait à Billancourt quand il opérait dans le bois, et dans le bois quand sa personne satanique apparaissait à Billancourt, si bien que les battues les plus minutieuses ne donnaient point de résultat. La police était sur les dents ; les gens ne sortaient plus qu’armés de lourdes cannes ; à chaque coin de rue, des visages anxieux guettaient le crépuscule… Pendant ce temps, en quelque lieu désert, une malheureuse tombait.
– Honorablement ! » fit quelqu’un.
Sir Walter inclina la tête.
« Le monstre était barbu, dit-on, toujours enveloppé d’une lévite sombre, coiffé d’un bonnet assez ridicule, et celles d’entre ses victimes qui eurent le sang-froid de le regarder, déposèrent ensuite qu’il n’avait point mauvais visage. Au fur et à mesure qu’il commettait des simulacres d’attentats, ses façons se faisaient moins rudes. Ses moyens faiblissaient, je crois. Il disparut, d’ailleurs, du jour au lendemain, après deux semaines d’exploits. »
La petite baronne dit très naïvement :
« En vérité, ce fut dommage, et ce satyre aurait fini par inspirer quelque regret à ses victimes ! N’était ce bonnet ridicule, dont vous avez parlé, il serait même sympathique… Mais que vient faire en tout ceci M. de Présanges ? »
Sir Walter sourit longuement.
« Jolie madame, poursuivit-il, que vous êtes donc impatiente ! Sachez qu’à cette époque je rentrais du Congo, où j’avais poursuivi, pendant de longs mois, d’importantes recherches sur les milliers d’insectes malfaisants qui peuplent les bois et les marécages. Un des premiers, j’avais étudié la célèbre mouche tsé-tsé, indéniablement reconnue depuis comme un facteur de trypanosomiase, cette terrible maladie du sommeil, dont les ravages s’étendent aujourd’hui jusqu’à notre vieux monde. J’avais capturé aussi, adroitement, quelques individus d’une espèce ailée des plus rares et qui n’est autre, jolie madame, que la musca erotica de Cuvier, une façon de cantharide dont la piqûre provoque chez les Noirs un singulier délire. C’est, à n’en pas douter, la « folie d’amour » dont parlait déjà le vieil Hérodote ; mais vous me permettrez de ne point insister… Je donnai tous mes soins à ramener vivantes ces pauvres bêtes, car il ne fallait pas compter entreprendre, là-bas, des recherches de laboratoire. J’y réussis, d’ailleurs, au prix de mille peines ; puis je vins m’installer ici et j’occupai tous mes loisirs à vérifier mes notes et à parfaire mes recherches. C’est alors qu’intervint l’abbé de Présanges… »
Sir Walter prit son temps, jouissant en connaisseur de la curiosité ambiante.
« Un soir, poursuivit-il, en rentrant de Paris, mon domestique m’annonça que mon pieux voisin m’avait rendu visite durant ma courte absence. Passionné, comme moi, de l’entomologie, il avait visité mon laboratoire, étudié mes collections. Le valet de chambre paraissait fort troublé.
« M. de Présanges, me confia-t-il, a touché aux mouches et l’une d’elles l’a piqué. »
Je n’écoutai pas davantage. Je gravis soudain l’escalier, j’entrai dans mon laboratoire… Ne vous en déplaise, jolie madame, une musca erotica s’était échappée de sa cage. Dieu merci ! la mouche tsé-tsé n’était point en cause, et il ne s’agissait, pour mon pieux voisin, que d’une intoxication d’un caractère peut-être un peu spécial, mais dont les effets dépassent rarement une période de deux semaines… D’ailleurs, vous connaissez la suite : Meudon soudain terrorisé, les filles renversées par un odieux satyre, quinze journées d’effroi, et ce pauvre prélat courant, éperdu, par les routes, les yeux hagards, les poings crispés, atterré des forfaits que sa haute moralité l’empêcha seule de commettre…
– Comment ! interrompit quelqu’un, vous ne l’avez pas prévenu ! Vous n‘avez point tenté de quelque antidote !
– Et la science, monsieur ? prononça gravement sir Walter. Ne devais-je pas profiter d’une occasion, unique en l’occurrence, d’étudier les effets de cette piqûre sur un Européen ? Sachez que mes observations furent des plus fécondes. »
Il y eut un silence. La petite baronne regarda son mari, en vérité plus âgé qu’elle et fort éprouvé par le temps ; puis elle se tourna vers sir Walter.
« Cette mouche, dit-elle de sa jolie voix claire, est-il bien difficile de se la procurer ? »
Nous n’eûmes point loisir d’entendre la réponse de notre hôte éminent, tant le baron mit d’insistance à réclamer soudain, à voix très haute, son automobile…

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(Louis-Frédéric Sauvage, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 199, jeudi 22 avril 1909 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 85, jeudi 20 juillet 1911)
Les choses semblent parfois être animées d’une volonté mystérieuse qui leur est propre. Ainsi le trois-mâts long-courrier qui faisait les lignes d’Australie et qui jouissait, parmi les gens de mer, d’une renommée aussi étrange qu’inquiétante.
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Quand j’étais jeune, mon oncle Louis, l’ancien capitaine au long cours, était un dieu pour moi. Il dort, depuis longtemps, dans le cimetière du Croisic, comme ceux de mes parents que les fortunes de mer n’ont pas fait disparaître avec leur navire ou que d’étranges maladies n’ont pas terrassés sur les rivages lointains. Mais son souvenir vivra en moi autant que je vivrai moi-même. Je le vois encore dans le petit salon dont les fenêtres donnaient sur le port et où voisinaient, avec d’affreux meubles Louis-Philippe en velours d’Utrecht, les objets rapportés de ses voyages : bahuts chinois incrustés de nacre, tapis d’Orient, bouddhas indiens en ivoire, lances et flèches de sauvages polynésiens. Des animaux empaillés, des coquillages aux couleurs tendres, curieusement contournés, ornaient le dessus de la cheminée. Un grand herbier d’algues marines, chef-d’œuvre de patience et d’ingéniosité, évoquait à mes yeux la mer fabuleuse des Sargasses et les forêts sous-marines de Vingt mille lieues sous les mers. Aux murs, des peintures d’un art naïf représentaient, tantôt sur une eau calme comme celle de nos salines, tantôt assaillis par d’effroyables tempêtes, les navires que le capitaine avait commandés et conduits à bon port. Il y avait de quoi rêver pendant des heures. Et, sur tout cela, flottait cette odeur mélangée d’encens et d’épices que je devais retrouver dans les ports d’Extrême-Orient et qui, déjà, suffisait à me transporter, en imagination, parmi des paysages fantastiques.
Mais, au milieu de toutes ces merveilles, c’était leur possesseur qui m’inspirait à la fois le plus de curiosité et le plus de respect. Quand mon père me conduisait chez lui, j’étais sûr d’y entendre de passionnantes histoires concernant des bateaux de jadis, de fameux capitaines et des pays aux mœurs bizarres. Non pas que le vieux marin eût au moindre degré le sens du pittoresque : il avait vu trop de choses différentes et d’hommes de toutes les couleurs pour s’étonner de rien, et l’on ne conçoit pas le pittoresque sans un élément de surprise. Mais il avait suivi les chemins de la mer, pendant plus de trente ans, avec une constance passionnée. La navigation n’était pas seulement, pour lui, un moyen de gagner honnêtement sa vie en transportant des marchandises d’un port à un autre, ainsi que ses ancêtres l’avaient toujours fait ; elle l’avait séduit par ses joies plus que par ses profits, davantage encore, peut-être, par ses périls et l’orgueil qu’il avait eu d’en triompher.
Je crois qu’il n’aimait pas la mer. Contrairement à ce que les terriens se figurent, ce ne sont pas ses beautés qui frappent les hommes dont la vie se passe à lutter contre elle : c’est sa puissance, son immensité, son caractère impétueux et fantasque à qui l’on ne peut jamais se fier entièrement. Le dompteur n’aime pas le lion qu’il chevauche dans sa cage et qui pourrait, d’un seul mouvement, le jeter à terre et le mettre en pièces.
*
Un capitaine expérimenté n’essaie pas de résister aux violences de la mer, mais il ruse pour ne pas leur obéir ; bien mieux, il sait les utiliser, se faire porter par les courants, aller chercher les grandes brises régulières qui soufflent perpétuellement sur certaines étendues vides des océans, louvoyer jusqu’à ce qu’il puisse s’abandonner aux forces aveugles qui servent alors ses desseins malgré elles. J’ai connu de ces capitaines, à la belle époque des voiliers, qui avaient atteint la virtuosité dans cet art difficile, et mon oncle Louis était l’un d’eux.
C’est pourquoi, dans ses récits, perçait souvent l’enthousiasme d’un professionnel parlant du métier où il excelle. Et il n’avait garde d’oublier ses meilleurs collaborateurs : les navires aux coques fines et robustes, aux mâts élancés, aux larges voiles, qui avaient été pour lui des amis plus que des instruments. Entre eux, c’était comme une alliance basée sur l’intérêt commun, pour flotter malgré tout, faire de la route, arriver à destination, et chacun y tâchait de son mieux.
Un jour que nous l’attendions chez lui, mon père et moi, il me surprit en contemplation devant un de ses tableaux de marine. On y voyait, sur une mer en furie, un trois-mâts si fortement incliné que l’eau couvrait son pont jusqu’au milieu. Une vague monstrueuse, dont la crête déferlait au-dessus de son flanc découvert, semblait prête à l’engloutir. Ses deux seules voiles établies, – grand hunier et misaine, – gonflées par la tempête, menaçaient de rompre les mâts déjà courbés. Et, malgré l’inexpérience évidente de l’artiste, il y avait quelque chose de tragique dans cette lutte inégale entre un navire à demi désemparé et la puissance gigantesque des éléments.
Je n’avais pas entendu la porte s’ouvrir, et ce fut la forte main de mon oncle qui, en s’abattant sur mon épaule, me rappela brusquement à la réalité.
« Eh bien ! mon petit, dit-il, qu’est-ce que tu penses de cette situation ? J’avoue que le jour où je m’y suis trouvé, je n’étais pas fier…
– C’est l’Armançon, n’est-ce pas ? demanda mon père.
– Oui, l’Armançon, répondit le capitaine. Mon premier commandement, et le plus mauvais souvenir de ma carrière… »
Je flairai une histoire :
« Vous avez fait naufrage avec lui, mon oncle ?
– Si j’avais fait naufrage ce jour-là, mon gars, je ne serais pas ici, car cela se passait aux environs du cinq de latitude sud, au beau dans des parages où l’on ne rencontre guère plus de navires que d’îles… Mais c’est quelque part, de ce côté-là de la terre, que l’Armançon a dû rester, avec mon successeur, qui a eu moins de chance que moi… Cela devait arriver un jour ou l’autre…
– Pourquoi, mon oncle ? »
Le vieux marin s’installa dans un fauteuil, et je m’assis sur le tapis, à ses pieds. Mon père souriait.
« Gildas, lui dit mon oncle, ne te moque pas. Tu sais très bien qu’il y a des bateaux qui se tirent d’affaire tout seuls, même avec des capitaines maladroits, et d’autres qu’il faut surveiller de près, parce qu’ils font, au moment du danger, ce qu’ils peuvent pour aggraver leur cas… Ils sont rares, je le veux bien, mais j’en ai connu, et l’Armançon était de ceux-là. »
Il se tut un instant, puis reprit en s’adressant à moi :
« Les bateaux, mon petit, et surtout les bateaux à voiles, ce ne sont pas des assemblages inertes de planches, de toile et de cordages. Du jour où ils ont pris la mer, ils montrent un caractère souvent bon, parfois mauvais ; ils vieillissent, ils ont des maladies, tout comme nous ; ils vivent, et il y en a qui se dégoûtent de la vie, qui veulent mourir… parfaitement, qui veulent mourir, et qui se suicident si on ne les en empêche pas… Tout le monde en connaît un exemple dans la marine de guerre : c’est le Danton, un gros cuirassé construit à Brest. J’assistais à son lancement ; le préfet maritime était là, avec toutes les autorités et des milliers de curieux. On enlève les dernières poutres qui le retenaient, on largue les amarres, on scie la « savate » ; le voilà qui se met à glisser, et la musique entame la Marseillaise… Mais, au lieu de prendre de la vitesse, il ralentit et s’arrête au milieu de la cale, l’arrière trempant tout juste dans l’eau ; il ne voulait pas y entrer, sachant, sans doute, que sa vie serait malheureuse et préférant ne pas la commencer. On l’y a forcé, non sans peine… Or, quelque temps après, dans l’arsenal, on faisait tourner ses machines pour les essayer, après l’avoir solidement amarré, comme d’habitude ; les deux aussières cassent, et mon Danton s’en va donner du nez, de toute sa force, contre le quai d’en face. On le répare, on l’achève, puis on l’emmène au large pour son essai de fonctionnement ; en rentrant en rade, à l’endroit le plus étroit du goulet, sa barre se bloque à bâbord et il met le cap sur les rochers, tout près de là : le commandant n’a eu que le temps de lancer les machines en arrière à toute vitesse, pour l’arrêter… Eh bien ! je dis que ce bateau-là voulait se suicider et qu’il finira mal…
L’Armançon aussi était un désespéré qui cherchait une occasion d’en finir avec la vie. Pourquoi ? Est-ce qu’on sait ?… Peut-être à cause du nom qu’on lui avait donné… C’est celui d’une rivière qui se jette dans l’Yonne, laquelle est un affluent de la Seine : tout ça, c’est beaucoup d’eau douce, et l’armateur avait eu une drôle d’idée de baptiser ainsi un navire destiné à naviguer sur la mer… et sur quelle mer ! Il faisait les voyages d’Australie, allant par le cap de Bonne-Espérance et revenant par le Horn ; le tour du monde à chaque fois, pour rapporter de pleins chargements de blé ou de laine.
C’est à Melbourne que je l’ai pris. Son capitaine – le vieux Charret, tu te rappelles, Gildas ? – venait de mourir, emporté par une maladie foudroyante à laquelle le premier lieutenant n’avait rien compris… Il faut te dire qu’à cette époque les docteurs étaient rares en Australie, même dans les grands ports, et on se débrouillait comme on pouvait, avec la boîte aux remèdes et un petit livre qu’on appelait le « médecin de papier. »
J’étais moi-même lieutenant sur un trois-mâts de la même compagnie, la Garonne (celui- là, du moins, avait un nom de fleuve !), et l’armateur m’avait promis le premier commandement qui deviendrait vacant. Justement, nous arrivâmes à Melbourne huit jours après la mort du capitaine de l’Armançon. On me remit un télégramme venu de France et qui me prescrivait de prendre sa succession. Le bateau, déjà charge, n’attendait que moi : il n’attendit pas longtemps. Dès le lendemain, mon sac était à bord, le remorqueur nous sortait de la rade, et je faisais établir la voilure, tout fier d’être, pour la première fois, « maître après Dieu » sur un navire… Ah ! jeunesse !…
Ce jour-là, je me le rappelle comme si c’était hier. Il faisait un temps magnifique ; le remorqueur nous avait lâchés en nous souhaitant bon voyage. Une petite brise du nord nous poussait doucement, toutes voiles dehors, vers le large. Tout me paraissait facile… Remarque que, la veille, je venais de toucher terre après cent dix jours de traversée et que je repartais pour une durée à peu près égale, ayant en perspective le passage du cap Horn, qui n’est jamais drôle : les grandes brises d’ouest qui, de ce côté-là, font le tour de la terre, sans que rien les arrête, les vagues de quinze mètres de haut, les icebergs en dérive, la brume, les côtes sans phares et la responsabilité de conduire, au milieu de tous ces dangers, un navire que je ne connaissais pas, deux mille tonnes de laine et une vingtaine d’hommes d’équipage… Mais j’avais déjà fait ce voyage dix fois avec de solides capitaines et, sans me figurer que je n’avais plus rien à apprendre, j’étais bien sûr d’en savoir assez pour ramener l’Armançon à Nantes, quoi qu’il arrivât…
Quand nous fûmes en route, le lieutenant monta sur la dunette pour prendre le quart. J’étais un peu gêné devant lui, parce qu’il était mon aîné de six ou sept ans et que son ancienneté aurait dû le désigner pour le commandement qui m’était échu. J’avais résolu de lui témoigner beaucoup d’égards, mais sans laisser oublier que j’étais le capitaine. Sur un bateau, il faut qu’un seul homme commande… et si on appliquait le même principe à terre, les choses en iraient peut-être mieux.
Donc, je lui donnai mes instructions : gouverner à l’est-sud-est pour doubler le cap Portland, qui est l’extrémité orientale de la Tasmanie, et ensuite au sud-est, afin de nous dégager franchement de la Nouvelle-Zélande. C’est la manœuvre classique ; elle ne pouvait pas le surprendre. Mais il eut un coup d’œil inquiet vers la voilure – j’avais mis toute la toile que l’Armançon pouvait porter – et il me dit :
« Je pense qu’après Portland, nous n’allons pas garder tout ça ? »
Je jugeai indispensable de montrer immédiatement mon autorité.
« Nous garderons tout ça, répondis-je d’un ton un peu sec, tant que la brise ne forcera pas trop. Je n’ai pas envie de perdre du temps, et je vous prie de ne serrer aucune voile avant que ce soit nécessaire. »
Il marmotta quelque chose que je fis semblant de ne pas entendre, à propos de jeunes imprudents et de bateaux qu’« on » ne connaissait pas. Puis il parut très occupé à surveiller la manière dont le timonier gouvernait, et je descendis pour étudier les Instructions nautiques.
Au milieu de la nuit, je vins assister au changement de route, qui se fit normalement. Le maître d’équipage était de quart. Quand nous eûmes mis le cap au sud-est et brassé les vergues en conséquence, il me demanda :
« Je vais serrer les perroquets, n’est-ce pas, capitaine ?
– Pourquoi ? lui dis-je. La brise est bien formée, et nous pouvons les porter sans danger.
– La Garonne le pourrait, répondit-il. Mais, avec celui-ci, il faut se méfier : il ne fait rien comme un autre.
– Eh bien ! fis-je avec bonne humeur, méfiez-vous et serrez les perroquets quand le vent fraîchira ; mais, jusque-là, gardez-les. »
En ce temps-là, les capitaines mettaient leur amour-propre à faire leurs traversées dans le moindre temps possible. Il fallait aller chercher les vents favorables, qu’on ne trouvait pas toujours facilement, et les utiliser de son mieux. Déjà, je projetais de battre des records, comme on dit maintenant, et je trouvais absurde de prendre des précautions spéciales quand il ventait seulement « bonne brise » et que le baromètre était stable. Je m’en allai donc dormir tranquillement, et je rêvai que je passais le cap Horn sans serrer mes perroquets, ce qui me valait un retour invraisemblablement rapide, l’estime respectueuse des vieux capitaines, et une belle gratification de l’armateur. Mais l’Armançon donnait une bande effroyable… et je m’éveillai sur le plancher de ma cabine, où j’avais été jeté par la brusque inclinaison du trois-mâts, dans un vacarme de vaisselle brisée.
Je montai sur la dunette à grand’peine. Le maître d’équipage, cramponné au gréement, criait des ordres, l’homme de barre était arcbouté sur sa roue, et les matelots, rampant sur le pont dangereusement penché, s’efforçaient d’atteindre les drisses des perroquets, au pied des mâts, pour les amener.
Le vent n’était pas assez fort pour que cet incident eût des suites graves. Dès que les perroquets furent descendus, l’Armançon revint en route et se redressa. Alors, je pus demander ce qui s’était passé.
« Il a encore essayé son mauvais coup, me répondit le maître d’équipage. Il y a eu un petit grain de rien du tout, et il s’est couché en travers au vent, comme s’il voulait chavirer… Ça lui est arrivé deux fois en venant de France, sans que personne sache pourquoi. Depuis vingt ans que je navigue, je n’ai jamais rien vu de pareil. Il le fait exprès, bien sûr… »
Et, comme je riais de cette réflexion :
« Vous verrez, capitaine. Ce bateau-là nous jouera un vilain tour. »
Les jours qui suivirent ne furent marqués par aucun événement. Le vent tourna peu à peu jusqu’à l’est, c’est-à-dire à l’opposé de notre route ; il fallut louvoyer, tirer bordées sur bordées, sans avancer vers le cap Hom. Je descendis au 60e degré de latitude, et trois semaines s’écoulèrent ainsi à gagner péniblement dans l’est, avec des brumes intermittentes et un froid de tous les diables. Il n’était plus question de traversée rapide… Enfin, vers le 150e degré de longitude, le vent changea et prit de la force tout de suite ; c’étaient les grandes brises d’ouest, qui, dans ces parages, soufflent toujours en tempête, et parfois pendant deux ou trois mois de suite. Mais nous les avions trop désirées pour nous en plaindre.
On ne parlait plus des perroquets, bien entendu ; leurs mâts eux-mêmes étaient amenés sur le pont, et solidement amarrés. Progressivement, je fis réduire la voilure, carguer la brigantine, serrer la grand’voile, prendre des ris aux huniers… Au bout de trois jours, nous n’avions plus que le grand hunier au bas ris et la misaine, et nous filions plus de douze nœuds, vent arrière, avec des roulis de trente degrés de chaque bord et des paquets de mer qui s’écrasaient sur le pont toutes les cinq minutes.
Quand tu navigueras à ton tour, mon petit, tu verras ce que sont ces mers du Sud… C’est là que se forment les vrais marins. Nulle part les vagues ne sont aussi hautes, ni le vent aussi violent. Lorsqu’on voit ces montagnes d’eau arriver à la vitesse d’un train express, avec un grondement qui grandit de seconde en seconde, on se rend compte que, devant elles, le plus beau navire n’est qu’une pauvre petite chose, qu’elles engloutiraient en un instant. Pourtant, nous trouvons notre route dans ce chaos, nous nous servons du vent, nous dominons la houle… Il y a de quoi avoir plus de fierté que d’inquiétude. Les terriens ne se doutent pas de ce qu’on ressent dans ces moments-là…
Quant à moi, je n’aurais pas donné ma place pour celle de commandant du port de Nantes. L’Armançon, du reste, se comportait parfaitement, et j’avais à peu près oublié la fantaisie qui l’avait pris en quittant l’Australie. Mais nous faisions bonne veille, jour et nuit : par des temps pareils, une voile est vite emportée, les filins trop tendus cassent comme du verre, et cela peut avoir des conséquences sérieuses. On n’a pas trop de toute son attention.
Il y avait une semaine que nous allions ainsi, et la brise ne montrait pas la moindre tendance à mollir. Pas de soleil, naturellement, ni d’étoiles ; aucun moyen, par conséquent, de fixer notre position. Je naviguais à l’estime, bien sûr, d’ailleurs, de donner dans le passage entre le cap Horn et les Shetland du Sud : la place n’y manque pas. Cependant, en jeune capitaine plein de zèle, j’aurais voulu avoir un point exact, et j’avais donné la consigne de me prévenir dès qu’une éclaircie permettrait de prendre une hauteur.
Or, un matin, vers dix heures, je me trouvais de quart. Le temps était toujours le même, le vent soufflant en véritable ouragan, le baromètre très bas ; mais les nuages semblaient avoir diminué d’épaisseur, et, vers le sud-est, une clarté blanchâtre me faisait espérer l’apparition, au moins fugitive, du soleil. Je pris mon sextant, je fis remplacer le timonier qui était à la barre afin qu’il vînt compter les secondes avec le chronomètre pendant que j’observais, et j’attendis tout en surveillant la route. En effet, la clarté s’accentua et le disque du soleil se montra, encore voilé, assez net pourtant. L’œil à la lunette, les jambes écartées afin de garder mon équilibre, je m’efforçais d’amener l’image au contact de l’horizon, quand je sentis que le bateau, incliné par un grand coup de roulis, ne se relevait pas et continuait, au contraire, à se pencher davantage.
Je n’eus que le temps de m’accrocher à une rambarde – en lâchant mon sextant, que je n’ai pas revu – pour ne pas glisser par-dessus le bord. Et je regardai vers l’avant.
Ce que je vis alors, je ne l’oublierai jamais. L’Armançon était couché sur le flanc, l’eau courant déjà sur le pont, le bout de sa grand’vergue touchant la mer. Dans le langage des marins, cela s’appelle « engager. » Et tous savent que si l’on « engage » quelquefois, on ne revient pas souvent dire comment la chose s’est passée. Pour moi, c’était ma première expérience ; mais j’en savais assez pour ne pas ignorer qu’un trois-mât ordinaire « n’engage » pas à l’allure que nous tenions. Pendant les quelques secondes où j’avais cessé de guetter ses mouvements, l’Armançon avait sournoisement changé de cap ; il avait passé du vent arrière au vent de travers, et s’y maintenait malgré l’effort du gouvernail, dans la position la plus dangereuse que puisse prendre un voilier par gros temps. Aucun doute n’était possible : il l’avait fait exprès, et en choisissant bien son moment.
Si j’étais un littérateur, je pourrais te faire une belle description de cette minute ; mais je n’ai aucun talent pour cela, et d’ailleurs, je ne pensais qu’à une chose : faire tourner le bateau, le ramener, de force, vent arrière, pour l’obliger à se redresser. Il n’y avait pas de temps à perdre ; lentement, la bande augmentait ; la mer gagnait, sur le pont, de virure en virure. Une grosse lame souleva le navire, heureusement sans déferler ; mais, à la suivante, nous courions grand risque d’être submergés.
C’était l’habitude, pendant ces traversées des mers du Sud, d’avoir une hache toujours prête au pied du grand mât ; en cas de saute de vent ou de grain subit, cela permettait de couper la drisse d’une voile et de sauver un mât qui, autrement, aurait pu se rompre. Quelques matelots étaient là, se retenant aux cordages, de toutes leurs forces, comme des naufragés à une bouée. Je leur criai :
« Coupe ! Coupe ! »
Malgré la violence du vent, ma voix leur parvint, et l’un d’eux, saisissant la hache d’une main, en donna de grands coups au hasard. Des fragments de filin sautèrent, mais l’Armançon s’inclinait toujours, et la crête de l’énorme houle déferlante s’avançait dans un fracas de tonnerre… Enfin, au quatrième coup, la hache frappa l’écoute du grand hunier, raide comme une barre de fer. Il y eut un bruit sec, puis, dans la mâture, une vraie explosion, et quelque chose de blanc s’envola : le hunier, débarrassé d’un de ses points fixes, s’était déchiré et arraché de sa vergue ! Instantanément, le bateau se redressa en revenant dans le lit du vent, et lorsque la vague creva sur le pont, elle put tout couvrir, balayer les cages à poules et nous asphyxier à moitié : le danger était passé.
Seulement, je savais désormais à quoi m’en tenir. Je ne cherchai plus à faire de la vitesse, je t’assure. Tant que le coup de vent dura, je continuai ma route sous la misaine seule, avec deux hommes à la barre pour arrêter immédiatement toute embardée. Puis, le temps redevenu maniable, je fis établir les voiles une à une, et je naviguai vers la France avec une prudence extrême. L’Armançon se sentait-il dompté ? Peut-être. En tout cas, il ne fit rien d’anormal jusqu’à l’arrivée à Nantes.
Quand je me présentai chez l’armateur, j’avais l’intention de lui raconter mon aventure et de le mettre en garde contre ce bateau dangereux. Mais il ne me laissa pas parler.
« Heureux de vous voir, capitaine. Ça s’est bien passé, ce voyage ?… Parfait. Vous m’avez rendu grand service en ramenant l’Armançon. Pauvre capitaine Charret !… Enfin !… Et, maintenant, j’ai besoin de vous pour autre chose… Un beau trois-mâts tout neuf, l’Émile, qui sort des chantiers et qui sera prêt à partir dans trois jours… Ça vous va-t-il ?… Parfait. Non, non, ne me remerciez pas… Allez bien vite faire connaissance avec votre nouveau bateau. Je tiens beaucoup à ce que le départ ne soit pas retardé. Au revoir, capitaine… »
Je sortis sans avoir pu placer un mot. Du reste, l’histoire n’était pas facile à expliquer, surtout à quelqu’un qui n’était pas du métier. J’avais un peu peur qu’on se moquât de moi… Et puis, je m’en étais tiré, un autre ferait de même… Et, enfin, quand on est à terre, le danger loin, on n’aime plus beaucoup y penser…
Trois jours plus tard, je reprenais la mer sur l’Émile, pour une nouvelle absence de six mois… Fameux bateau, celui-là. Nous avons fait huit fois le tour du monde ensemble. Avec lui, j’étais tranquille ; il voulait vivre, et nous nous comprenions à demi-mot.
Mais, avant de partir, je retournai à bord de l’Armançon, amarré à quai, pour renseigner mon successeur. C’était un jeune, lui aussi ; et quand je lui racontai ce qui m’était arrivé, en lui conseillant de se méfier, il eut un petit sourire… Il appareilla un mois après moi, pour l’Australie ; il donna de ses nouvelles en doublant le cap de Bonne-Espérance, et puis on n’entendit plus parler de lui, jamais. Quelque part, dans le Pacifique, l’Armançon a dû profiter d’une tempête pour tromper la vigilance de ceux qui le conduisaient ; il a « engagé » de nouveau, et, cette fois, il ne s’est pas relevé… »
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(Henri Bernay, « Un Conte d’aventure, » in Dimanche-Illustré, neuvième année, n° 440, dimanche 2 août 1931 ; « Notre Conte, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2689, jeudi 28 juillet 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)