Ces deux jeunes Anglais, deux frères, Henry et John, parcouraient à pied la Forêt-Noire, pendant leurs vacances. Tous deux parlaient plus ou moins l’allemand. Tous deux avaient toujours été intéressés par le passé teutonique, et, maintenant, ils voyaient se réaliser un rêve longtemps caressé en visitant cette immense et séculaire forêt dont on parle dans les contes de Grimm.
Ils s’étaient arrêtés à Baum pour y passer la nuit. Comme il y avait longtemps qu’il n’avait pas fait d’aussi longues randonnées pédestres, John souffrait d’une ampoule ; ce petit incident tombait fort mal, car les vacances des jeunes gens allaient se terminer sous peu, et, deux jours plus tard, ils devaient repartir pour Londres.
Henry était, à juste titre, mécontent de voir son frère immobilisé, car il désirait tout particulièrement visiter les fameuses cascades de Satz. Ces cascades n’étaient qu’à vingt kilomètres de Baum, et comme il le faisait remarquer à John, un marcheur ordinaire aurait fait cette petite promenade sur la tête.
Mais John n’était pas convaincu ; aller à 20 kilomètres de là signifiait couvrir vingt nouveaux kilomètres pour revenir au point de départ.
Henry n’avait aucune envie de rester paresseusement à Baum ; aussi, après l’ultimatum de son frère, décida-t-il de se rendre seul aux cascades. Il pensait rentrer le soir même, au plus tard le lendemain, dans l’après- midi. Le sac à l’épaule, il partit peu après ; John le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il fût caché par les arbres et retourna en clopinant à l’auberge, où il soigna son talon meurtri.
Le soir, Henry ne revint pas et, le lendemain, pendant les premières heures du jour, un orage éclata et fit rage jusqu’à midi. John, contemplant la tempête d’un œil paisible, se félicita d’être demeuré à Baum. Il avait percé son ampoule et allait mieux.
Le soir vint, mais Henry ne se montra pas.
Le matin du troisième jour, John se leva de bonne heure, car c’était la date fixée pour leur départ. Il commençait d’être très inquiet. Quand midi arriva, il s’effraya tout de bon ; un accident avait dû arriver, car rien, à part cela, n’aurait pu faire oublier à Henry que leurs vacances étaient terminées.
À trois heures de l’après-midi, John décida d’agir. Il se sentit soudain le courage d’un lion. À marche forcée, il serait de retour à Baum à minuit. L’horloge de la vieille église du village sonnait la demie de trois heures quand il s’enfonça dans la forêt, faisant quatre milles à l’heure.
Il marcha pendant trois heures, trouvant aisément son chemin, grâce à son guide. Bien qu’il eût un peu ralenti le pas, il s’attendait à chaque instant à percevoir le bruit des cascades. Au lieu de cela, il entendit une plainte proférée à voix basse ; il s’arrêta et regarda autour de lui. Le sentier se dirigeait vers un épais écran de feuillage, de sorte qu’il ne put rien dire.
Il tendit l’oreille et entendit de nouveau la même plainte. C’était une voix de femme. Après une seconde d’hésitation, il quitta le sentier et se fraya un chemin à travers les buissons ; très vite, il se trouva au bord d’une petite clairière au milieu de laquelle, assise sur un arbre tombé, se trouvait une jeune fille. Elle penchait la tête et, de temps à autre, elle gémissait d’un ton de détresse. Il s’approcha d’elle rapidement, ce qui lui fit relever la tête.
La jeune inconnue n’eut pas plutôt porté les yeux sur l’Anglais, qu’elle jeta un cri angoissé et faillit tomber. John courut vers elle. C’était une enfant qui n’avait peut-être pas seize ans, et elle était très jolie avec ses longs cheveux dorés, ses yeux bleus et les fossettes de son visage.
John comprenait difficilement le patois de la jeune fille, mais il crut deviner qu’en allant ramasser du bois pour le feu, elle était tombée et s’était foulé la cheville. Elle lui expliqua la raison de son effroi quand elle l’avait vu s’approcher : on rencontre si rarement quelqu’un dans la forêt, puis il était étranger. Par bonheur encore, il parlait allemand. Elle tremblait un peu.
John apaisa la peur de la jeune fille et lui demanda son nom.
« Gertrude, monsieur le voyageur, répondit-elle.
– Et où demeurez-vous ? »
Elle désigna d’un geste vague les arbres environnants.
« Pouvez-vous marcher ? » lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête d’un air de doute.
Bon gré mal gré, l’Anglais se voyait dans l’obligation de reconduire l’étrangère chez elle ; d’ailleurs, à dire vrai, ce devoir était loin de lui déplaire ! Il était jeune et fort : il la prit dans ses bras et suivit le chemin qu’elle lui indiquait.
Enfin, Gertrude assura qu’elle allait essayer de marcher, s’il lui donnait seulement le bras. De cette façon, ils avancèrent plus vite, et la tête blonde qui s’appuyait sur l’épaule de John lui faisait oublier à demi l’objet de son voyage. La jeune Allemande babillait gaiement ; elle trouvait merveilleux qu’un étranger parlât si bien sa langue.
Il souriait. Comment avait-elle deviné qu’il était Anglais ? Elle répondit aussitôt que tous les riches voyageurs étaient Anglais. Et de temps à autre, elle le regardait.
Il était près de huit heures et le soleil se couchait lorsque John aperçut devant eux une masse grise qui se laissa soudain deviner derrière les arbres ; c’était un compromis entre une maison forte et un petit château. Une légère spirale de fumée flottait au-dessus des cheminées.
« Quelle est cette maison ? demanda John.
– C’est la nôtre, répondit la jeune fille.
– Et comment s’appelle ce lieu ? »
Gertrude parut distraite, semblant mal comprendre la question.
« C’est au fond de la forêt, » dit-elle enfin.
Ils arrivèrent devant la porte démantelée du mur d’enceinte ; John aperçut la silhouette penchée d’une vieille femme qui creusait la terre. Gertrude l’avait vue aussi.
« C’est grand’mère, » dit-elle.
La vieille était si absorbée par sa besogne qu’elle n’avait pas remarqué les jeunes gens, et John se demandait quelle sorte de plante on allait mettre dans cette profonde tranchée quand Gertrude trébucha sur une pierre ; au bruit, la grand’mère leva la tête.
Autant la jeune fille l’avait charmé, autant l’autre femme déplut à John ; c’était une mégère maigre et ridée, avec un horrible et hallucinant visage de sorcière. Il était difficile de croire qu’il existait une parenté entre ces deux personnes.
Le voyageur fut présenté dans les formes ; la vieille matrone le remercia avec effusion. Elle tremblait en pensant à ce qui aurait pu arriver à sa petite fille si on ne l’avait pas secourue, car il y avait des loups dans la forêt… des loups, et d’autres choses encore ; et elle se signa dévotement.
John répondit qu’il n’avait rien fait que de très naturel, puis, se souvenant du but de son voyage, il demanda si un étranger vêtu d’une façon pareille à la sienne, et lui ressemblant, n’avait pas passé par là la veille ou l’avant-veille. Les deux femmes répondirent négativement.
Alors, John les pria de bien vouloir lui indiquer le chemin de Satz, car il était indispensable qu’il s’y rendît le plus vite possible.
Cette question parut les troubler. Satz était loin, très loin ; elles ne savaient à quelle distance ni dans quelle direction. Il n’y avait pas de sentiers tracés dans cette partie de la forêt. Non ; le voyageur ferait mieux de passer la nuit dans leur maison, où il serait le bienvenu.
Pour rendre l’invitation plus pressante, Gertrude se joignit les mains, et la vieille femme, dans un sourire aimable, montra ses dents jaunes.
John restait indécis ; le crépuscule allait finir et le jardin s’assombrissait de plus en plus. En regardant le trou que la vieille était en train de creuser, il se prit à penser qu’on aurait dit une tombe. Néanmoins, il répondit qu’il était heureux d’accepter leur hospitalité.
Ils entrèrent dans la maison par une petite porte qui donnait dans une vaste cuisine dallée, à peine meublée ; sur le feu qui s’éteignait, chantait une marmite. Gertrude qui, maintenant, marchait sans aide, ajouta une assiette au couvert qui était déjà mis.
Le dîner fini, tandis que Gertrude lavait la vaisselle, sa grand’mère fermait la maison ; elle verrouilla les hautes fenêtres et assujettit la porte par une barre de fer. John lui demanda si la maison lui appartenait, et elle répondit que oui. Sa famille avait subi des revers, ajouta-t-elle ; son fils avait été tué à la guerre ; elles restaient seules maintenant : deux pauvres femmes.
John tira son portefeuille et lui demanda d’un air gêné ce qu’elle accepterait pour le loger cette nuit. La vieille femme essuya une larme en affirmant que l’invité ne payait pas en Allemagne.
Gertrude alluma alors deux chandelles, et elle en tendit une au jeune Anglais, puis elle lui dit qu’on allait le conduire à sa chambre. Il acquiesça, car il se sentait très las. Il suivit la jeune fille qui passa la première, tandis que la grand’mère clopinait derrière eux.
Ils traversèrent un spacieux vestibule et s’engageaient dans l’escalier, quand un objet tomba de la poche de la vieille ; par politesse, John se retourna pour le ramasser, mais elle fut plus vive que lui et, saisissant rapidement ce qu’elle avait perdu, elle le cacha. Le jeune homme avait cependant pu entrevoir ce qui paraissait si précieux, et il aurait juré qu’il s’agissait d’une liasse de billets de banque.
Les murs humides reflétaient la lumière de chandelles ; les parquets nus craquaient sous leurs pas. Enfin, Gertrude s’arrêta devant une porte et l’ouvrit, puis elle invita le jeune homme à entrer. La grand’mère le suivit et, désignant un lit à colonnes surmonté d’un lourd baldaquin, lui dit qu’elle espérait qu’il y dormirait bien. Elle s’excusa du manque de meubles, en incriminant la guerre, et lui souhaita bonne nuit, puis elle ferma la porte en ressortant.
Resté seul, John éleva sa chandelle et, des yeux, fit le tour de la chambre. Dans la pénombre, il vit qu’il se trouvait dans une pièce à sombres panneaux de chêne, dont l’unique fenêtre carrée était soigneusement close. Au beau milieu était un énorme lit, et c’était le seul meuble. Sur le mur qui faisait face au lit était accroché un tableau ancien. Il s’en approcha pour le mieux voir. Il représentait une femme d’un certain âge et qui, bien qu’elle eût des traits effrayants, ressemblait étrangement à la jeune fille qu’il avait secourue. Ce portrait semblait à la fois attirer et faire peur, avec ses yeux brillants comme des charbons ardents. Il n’y avait sur le tableau ni nom de peintre, ni date, mais seulement sur le cadre une plaque de métal ternie gravée d’un prénom : Gertrude.
John, fâcheusement impressionné, se détourna du tableau : ce n’était pas un ornement agréable pour une chambre à coucher. Il remarqua alors que la chandelle allait bientôt s’éteindre et il décida d’appeler ses hôtesses et de leur demander un autre luminaire. C’était puéril, mais il sentait qu’il aurait peur dans l’obscurité. Il alla donc à la porte et tourna le bouton ; la porte resta close ; elle était fermée du dehors.
Dans sa colère, il faillit frapper du poing contre le bois, et crier, mais il s’apaisa et se rappela qu’il avait affaire à deux femmes seules, et qu’il leur était inconnu. Oui, leur précaution s’expliquait aisément.
Énervé, il vint près du lit. À mi-chemin, il s’arrêta, effrayé, et se retourna. Ce faisant, ses yeux rencontrèrent ceux du portrait. Grand Dieu ! Il comprenait à présent : cette femme avait les traits d’un loup.
À ce moment, son pied heurta un petit objet ; il se pencha et vit qu’il s’agissait d’un bouton ; c’était un bouton en cuir provenant de sa veste, et cette trouvaille le fit sourire, car il se souvint que la jeune fille, tandis qu’il la reconduisait, avait admiré les boutons de ses habits.
Il commença de se dévêtir ; un cri faillit lui échapper : aucun de ses boutons ne manquait… Alors, celui qu’il avait ramassé sur le parquet devait appartenir à son frère.
La chandelle vacilla et s’éteignit ; John croyait entendre des pas dans la pièce… il alla se blottir dans un angle et y demeura frissonnant.
Tout à coup, il lui sembla que, derrière lui, le mur glissait au contact de son corps. Il devait avoir à son insu appuyé sur quelque ressort caché. Il avança les mains en tâtonnant ; il les retira brusquement : il venait de sentir sous ses doigts un objet froid comme la glace.
À ce moment, la lune se montra et emplit la chambre de sa lumière blême, et John put voir le fond de la niche qu’il venait de découvrir.
Il distingua d’abord une vague masse grise, debout, puis, ses yeux s’accoutumant à la clarté lunaire, il vit que cette chose blafarde qu’il contemplait était le visage froid de son frère, mort.
John chancela. Il avait fait la guerre ; il avait vu la mort en face auparavant ; ce n’était pas l’aspect de la mort qui le terrifiait, c’étaient ces mains levées, les paumes retournées, comme pour repousser quelque objet, et, dans les traits de son frère, cette indicible expression d’horreur.
John ne remarqua sur le cadavre aucune trace de violences ; seulement, le visage était devenu noir. On avait coupé les boutons de la veste… et maintenant John se rappelait la liasse de billets qu’avait laissé tomber la vieille.
Le jeune homme, hébété, quitta l’encoignure et regagna le lit où, finalement, il se laissa tomber. Tout dansait devant ses yeux et, de son cadre, la femme au regard flamboyant rivait ses yeux à ceux du malheureux. Elle, la sorcière !… La lune éclairait le cadavre d’Henry ; elle éclairait le portrait fantastique.
John pressentit, bien que le silence fût absolu, qu’il se passait au moment même quelque chose d’horrible dans la chambre. À l’étage supérieur, il entendit un bruit léger de pas, un grincement de cordes… Un vent frais passa sur ses tempes, et le grincement recommença…
Puis l’obscurité l’atteignit, lui, sur le lit. Instinctivement, il regarda au plafond : le baldaquin descendait lentement et allait l’écraser.
Une terreur folle décupla ses forces. Glissant sur le côté, il sauta à bas du lit et se jeta sur la porte ; cette dernière gémit, mais ne céda pas. John, tirant un coup de revolver, fit sauter la serrure. Quelques instants plus tard, il était libre.
Il ne se rappela jamais comment il parvint à sortir de la maison. On le retrouva, vers midi, le lendemain, errant à Baum, à demi fou.
L’affaire fut prise en mains par les autorités britanniques et la police allemande, mais nul ne découvrit jamais le mystérieux sentier qu’avaient suivi les deux frères.
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(William Hallatt, traduit de l’anglais par Irène Robert, illustration de Maurice Sauvayre, « Nos Contes d’action, » in Dimanche illustré, quatorzième année, n° 701, dimanche 2 août 1936 ; « Notre conte, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2734, lundi 19 septembre 1955. La nouvelle originale, « Very Deep in the Forest, » est parue dans The Evening Standard, le mercredi 21 décembre 1932)

















































