Dans l’animation des groupes qui se hâtaient vers la sortie, Remy Sauray gardait une apparente indifférence. Malgré la sympathie maintes fois témoignée de ses camarades, il s’entêtait dans sa solitude, qu’il exécrait, et s’enfonçait dans une misanthropie faite à la fois d’envie et de dédain. D’ordinaire, tandis que les autres étudiants quittaient l’École de médecine pour se répandre dans les brasseries ou descendaient le boulevard Saint-Germain, expansifs et loquaces, il rentrait seul, après quelques poignées de main rapides, et regagnait sa chambre, où, du moins, il pouvait en liberté s’attarder à ses rêveries et flâner la douce flânerie des heures lentes, interminables, en face de livres jamais feuilletés.
Non pas qu’il fût paresseux, mais d’une indolence native à laquelle se mêlait la désespérance de l’à-quoi-bon. Arriverait-il jamais à rien, après ces études ardues contre lesquelles se rebellait sa fine nature, ces écœurants travaux dont il n’avait jamais senti l’esprit sublime et où sa bonne volonté avait sombré rapidement, submergée, rebutée par l’odeur fade des salles d’hôpital et l’épouvante des lits blancs alignés comme des tombes le long des murs ? Sans fortune, sans distractions au milieu de ce quartier bruyant, il préférait à tout la retraite de son garni près du square Cluny, où les arbres dépouillés, la rue grise de brumes lui semblaient une perpétuelle évocation de son passé. Et le passé le replongeait dans sa désolation. D’aussi loin qu’il pouvait se souvenir, c’étaient des paysages noirs et mouillés, une petite ville du Nord où son père était encore officier de santé, pauvre diable réduit à une clientèle de faubourgs, car la compagnie minière, maîtresse du territoire, avait son médecin pour ses employés. Puis une image passait, rapide, décolorée : celle de sa mère, une pâle blonde du pays, morte très jeune et qu’il connaissait surtout par une photographie fleurie de buis bénit, que le vieil officier de santé vénérait à l’égal d’un fétiche. Toute son enfance se passait entre le fugitif souvenir de la morte et les brusqueries de son père, aigri par les difficultés d’un labeur impossible, cherchant l’oubli dans l’alcool. C’étaient ensuite les années de collège à la préfecture du département, années de bagne, d’ennui pesant, avec les éternelles vexations dont souffre l’enfant pauvre, les angoisses des examens où il avait échoué à plusieurs reprises, enfin sa vocation décrétée par le père et sa venue à Paris.
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Remy Sauray songeait souvent à tout cela sans amertume, résigné, souffrant seulement en dedans de soi-même du manque d’une chaude affection et de l’obligation d’un travail qu’il haïssait. Pourtant, ce soir-là, sa pensée, moins morose, s’arrêtait avec complaisance sur l’après-midi terminé. Sans qu’il sût pourquoi, il gardait la satisfaction de la besogne accomplie. Il n’avait pas trouvé aux salles de dissection l’aspect de charnier qu’il redoutait : il sortait donc victorieux de cette petite épreuve affrontée pour la première fois et il en avait une sorte de fierté. Ce n’était pas du dégoût qu’il avait éprouvé, mais une attraction dont il ne se rendait pas bien compte, se croyant saisi par le métier alors qu’il était obsédé seulement par le besoin de son cadavre, celui d’une très jeune femme emportée en trois jours par une congestion pulmonaire. Sa nuit fut agitée, mais peuplée de rêves paisibles dans lesquels la morte semblait l’appeler sur sa pierre et lui sourire.
Le lendemain, dès une heure, il franchit le seuil du pavillon et s’engagea dans le long couloir déjà familier. À droite et à gauche du corridor, dallé comme le promenoir d’un cloître, s’ouvraient les salles. Là brusquement, l’ennui solennel et monacal qui tombait des murs blancs disparaissait. Le lavabo où les étudiants revêtaient leurs blouses de travail était très animé, presque joyeux, malgré son odeur pénétrante d’acide phonique. Par la porte vitrée, on distinguait la longue pièce et l’alignement des cadavres : au milieu circulaient les aides d’anatomie allant de groupe en groupe le scalpel à la main, tandis que les étudiants penchés sur les corps éventrés fumaient des pipes, très gais, et que les lazzis s’échangeaient de table à table, comme au café. Remy pressé gagna sa place et soudain la même émotion que la veille l’étreignit. La forme allongée là était bien celle qui avait hanté son rêve. Était-ce que dans la pâleur de cette mince figure aux traits tirés par la mort, dans ces cheveux blond cendré, il trouvait une analogie avec la photographie qui souriait dans la chambre paternelle ? Ou bien était-ce une attirance instinctive, timide et puissante à la fois, de ce chaste vers le jeune corps qui semblait s’offrir, de ce sevré de jouissances vers la chair féminine étalée ? Une secrète compassion se mêlait aussi à ce désir inavoué : c’était son premier cadavre, et la destinée de ce corps abandonné, livré aux carabins, sans amis pour le réclamer, sans sépulture, sans défense, lui semblait comparable à son sort d’isolé dans la vie. Et, pour cela, il l’aimait. Le partage qu’il dut en faire avec ses camarades de travail l’exaspéra. Chaque mutilation l’atteignait lui-même comme une blessure, et, malgré sa sauvagerie, il se sentit près d’aimer l’étudiant qui disposait de la tête et qui, soit paresse, soit indifférence, la laissa presque intacte.
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L’étrangeté de ce sentiment s’accrut avec le temps. Remy venait tous les jours avant l’heure, partait le dernier, après avoir enseveli son cher cadavre dans un linceul de taffetas gommé, et autour de lui, la fumée des pipes, les chansons grivoises des autres lui semblaient une profanation. Bien plus, son affection jalouse s’étonnait de la présence et du contact des collègues avec lesquels il étudiait le corps de la jeune femme. Il leur savait tacitement gré de leurs heures de flânerie où le scalpel épargnait cette chair diaphane et déjà verdie, inventant des parties au café, lui le misanthrope, pour détourner ses amis de la dissection des traits aimés. Son esprit jadis découragé s’accrochait à cette singulière sympathie avec un entêtement maladif, car il avait fait de cette morte banale une compagne surhumaine qu’il associait à sa solitude. Sa triste existence d’enfant sans mère, d’adolescent grandi sans tendresse, s’échauffait aux rayons factices de cet amour et, pour la première fois, la vie lui sembla moins rude.
Maintenant, il ne s’absorbait plus dans ses songes creux, l’avenir ne lui paraissait plus aussi sombre, la succession de son père lui semblait acceptable. N’aurait-il pas le prestige de diplôme de la Faculté de Paris ? Pourquoi ne pas faire concurrence au médecin de la compagnie, le remplacer peut-être ? C’était alors la fortune assurée, la considération que traînait après lui ce gros homme, la boutonnière rougie d’une rosette, et qui serrait la main du directeur des mines, dînait avec lui. Tout cela lui paraissait désormais très naturel et les nuits, accoudé à sa fenêtre il respirait largement le vent froid de février passant en longues et régulières haleines dans le ciel piqué de l’or des étoiles, un ciel de gelée. Au-dessous de lui, la rue s’agitait, pleine de lumières, les arbres du square, grandis par l’ombre, penchaient vers sa fenêtre leurs branches craquantes de givre, tandis qu’au loin, sur le boulevard Saint-Germain, les feux multicolores des fiacres et la masse luisante des tramways passaient dans un fantastique défilé. Et de toute cette agitation qu’il détestait naguère, comme de l’allègement de ses pensées, il lui venait une joie.
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Cependant les jours se passaient, et, soudain Remy, concevant l’idée de la séparation de l’image aimée, en eut une véritable souffrance. Le pauvre corps mutilé, tailladé, n’avait pourtant plus rien de sa forme primitive ; seule, la tête, sur son oreiller de cheveux clairs, passionnait encore le jeune homme. Le bras gauche aussi, sa part, qu’il avait conservé comme une relique, pendait intact, un bras de très jeune femme, mince et blanc avec la main petite, veinée de blanc, transparente. Or, comme on avait décidé le remplacement du cadavre, Remy s’exaspéra, incapable de supporter la séparation. L’obstination de son cerveau malade se refusait à admettre l’enfouissement prochain de ce qu’il avait aimé ; il ressentait une terreur d’enfant à l’idée de retomber dans sa solitude, et, plutôt que de voir disparaître son rêve tout entier, il déroba, la veille du jour fatal, la petite main couleur de cire.
Religieusement embaumé, le souvenir funèbre étala sa blancheur sur le tapis sombre de sa table sans qu’il osât, deux jours durant, lever les yeux sur la tache claire de la main morte dans la pièce obscure. Mais quand, à l’École de médecine, le garçon d’amphithéâtre eut enlevé les débris humains épars sur la table et qu’il ne resta rien du jeune corps déchiqueté, Remy Sauray rentra le soir en courant dans sa chambre, tout meurtri dans son cœur d’enfant solitaire et, se penchant sur la main glacée, il la baisa longuement.

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(Charles Mouton, in L’Écho de France, journal du matin, littéraire & politique, sixième année, n° 2617, mercredi 23 mars 1892. Luis Riccardo Falero, « Jeune Femme, » huile sur toile, sd)














































