En proclamant Robert Vivier le premier lauréat du prix Albert Ier fondé par les Éditions Bernard Grasset, le jury a couronné un bel écrivain.
Robert Vivier a atteint depuis peu la quarantaine ; il a débuté dans les lettres en 1921 par la poésie, qu’il n’a pas abandonnée d’ailleurs. S’il faut caractériser celle-ci d’un mot, disons qu’elle est impressionniste. Des touches légères, mais justes, sur le spectacle quotidien, dans une grisaille et une mélancolie qui dénotent ce pays liégeois dont il est originaire. Mais l’inspiration reste élevée, même quand il s’arrête au détail coutumier. Ses œuvres parues depuis son début sont : La Route incertaine, La Plaine étrange (1922), Le Ménétrier (prix Verhaeren en 1924), Déchirures en 1927, édités à Bruxelles.
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En 1925, il donna Vivre, que publia la revue Europe. En 1930, chez Rieder, Non, qui reçut en Belgique le prix du Centenaire, analyse simple et claire du jeu de l’hésitation, de la pudeur et de la crainte chez un jeune homme qui n’ose déclarer son amour… Un refoulement intellectuel et charnel où le subconscient et l’hérédité tiennent les premiers rôles.
Dans Folle qui s’ennuie (Rieder), qui vient d’attirer l’attention sur Robert Vivier, il s’agit d’une jeune femme petite bourgeoise qui seule tout le jour, s’ennuie, s’ennuie de sa vie banale, en attendant le soir la rentrée de son mari. Mais cet ennui fait pour elle partie de son existence normale.
Robert Vivier est un esprit délicat et raffiné, dont le talent personnel a une place de choix dans la littérature française de Belgique. Nos lecteurs seront certainement de cet avis en lisant la nouvelle que nous avons le plaisir de leur donner aujourd’hui.
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I
Comme c’est arrivé quelques jours après son anniversaire, qui tombe en juin, je puis à peu près fixer la date.
Ce n’est pas que cet anniversaire soit bien important : nous sommes deux, nous vivons à deux – nous nous fêtons entre nous. Mais cette fois-ci, la fête avait eu l’air de continuer en nous un certain temps, par une animation, une facilité – nous trouvions ce qu’il fallait dire. Pendant une semaine, peut-être.
C’est une erreur de croire qu’aussitôt touché le bonheur s’en va ; laissé à lui-même, il ne demande qu’à durer. Ce jour-là encore, pendant que nous déjeunions comme d’habitude, à notre petit restaurant d’employés, et après, quand je la ramenais à la porte de la banque, c’était toujours cette facilité. Nous nous séparâmes sans avoir eu le temps d’user la joie. Je me retrouvai seul, allant vers mon ministère. Soudain, la rue m’apparut étrangement silencieuse ; et l’écho de nos paroles, qui durait encore en moi, me sembla se fêler dans ce silence subit.
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Je viens toujours la reprendre vers six heures, six heures moins dix ; j’aime mieux être là un peu trop tôt, pour pas risquer de la faire attendre.
Je m’installe sur le trottoir opposé à la banque. C’est plus commode pour elle : ainsi, elle m’aperçoit du premier coup d’œil ; si elle n’est pas seule, elle quitte ses collègues et traverse la rue pour venir à moi.
Une ombre oblique partageait la bâtisse, donnant déjà l’impression du soir.
Je savais que je ne devais pas compter sur elle avant six heures bien sonnées. Aussi je ne m’impatientais pas. Ma pensée ne se détachait pas encore de l’après-midi qui venait de s’écouler.
Il ne s’était rien passé d’intéressant ce jour-là. Il ne se passe jamais rien d’intéressant. Ce qui vivait en moi était plus vague et plus vrai que des faits. Le bureau où je travaille n’a qu’une haute fenêtre donnant sur une cour. En été, l’après-midi, il faut baisser le store à cause du soleil, et malgré cela la pièce est chaude et aride. Dans l’immobilité et la solitude, le moindre mouvement prend l’importance d’un rite. C’est un geste qui compte, que de tapoter sur le bord de l’encrier avec la plume alourdie d’une goutte noire.
M. Martinel, le chef de bureau, m’avait fait appeler vers cinq heures. C’est toujours la même chose. Loreau, l’huissier, frappe à peine, encadre sa longue face blême dans l’entrebâillement de la porte, et, passant une main sur le haut de son crâne, dit d’un ton morne :
« M. Martinel. »
J’y vais, je salue le chef de bureau. Sous ses cheveux crépus, dans la grosse tête qui transpire un peu, il y a beaucoup de mots qui se bousculent, et il se débat contre tous ces mots. il en jette partout, il les entortille autour de lui… Sur la cheminée, les aiguilles avancent au cadran de la pendule : la demie de cinq heures est venue pendant que M. Martinel parlait. Et les mots de M. Martinel ont beau accumuler leurs broussailles, me lier à ce bureau près duquel j’écoute, penché, avec un sourire attentif et distrait, – une seule chose vit en moi : la crainte qu’il ne soit six heures moins dix avant la fin des explications.
Ce jour-là, tandis que j’écoutais et attendais, le grand désordre des dossiers sur la table de M. Martinel m’avait inspiré une inquiétude soudaine : si, par hasard un papier important s’était égaré là-dedans, pas un papier du ministère, mais un papier qui aurait concerné par exemple cette joie entre ma femme et moi, comment jamais remettre la main dessus ? Et à présent une angoisse du même genre me venait de la rue, où trop d’êtres et de choses s’entrecroisaient. Supposons qu’un jour j’arrive plus tard, qu’elle soit déjà sortie ? Elle a hésité sur le trottoir, elle m’a cherché, du bleu soudain plus foncé de ses yeux. Puis elle s’est hasardée seule par les rues, par le désordre indéfini des rues…
Bon, le cerveau se fatigue. Il y a la maison : on se retrouve à la maison – comment n’y pas songer ?
Je ne sais pas pourquoi la banque fut si grande tout à coup.
Certes, c’est une grande banque – on pourrait se sentir fier d’y avoir sa femme. Mais, ce soir-là, du trottoir d’en face, elle m’apparut à pic, comme une falaise.
Des autos, rangées au ras du trottoir, semblaient petites et bombées comme des tortues à côté de la haute bâtisse. Parfois, une nouvelle tortue, curieusement rapide et silencieuse, venait avec précision se loger à côté des autres. Les messieurs qui sortaient des autos n’avaient pas l’air de trouver la banque si haute : ils entraient sans hésiter.
Les messieurs qui sortent des autos savent ce qu’ils ont à faire. À l’intérieur de la banque, quelles choses importantes ils vont arranger ! Ce sont ces messieurs-là qui mettent en branle tout ce dont parlent les journaux.
Ma femme et moi, nous vivons, oui. Est-ce que c’est vivre ? Peut-être, si l’on devait examiner de près notre train-train, dirait-on que ce n’est pas vivre, de se tenir comme nous le faisons chaque jour dans notre appartement devant la fenêtre remplie par la chaleur du soir. Je lis à haute voix. Elle coud, elle m’écoute. Rien de très joli chez nous : c’est loué meublé. Une estampe japonaise seulement, que j’ai pendue au mur. Elle représente une femme qui détourne la tête et s’abrite avec une gaucherie gracieuse sous une ombrelle chargée de neige. Les tons sont doux, un peu tristes. La figure est blanche et unie. Nous aimons cette estampe ; nous la regardons parfois ensemble. Parfois aussi, d’un mot, j’appelle ses yeux vers la fenêtre d’en face, où est suspendue la cage d’un canari. Voilà nos soirées à nous, voilà notre vie qui n’en est pas une. Mais pourrions-nous changer ? Nous sommes ce que nous sommes. Nous allons à pied.
Oh ! j’avais pensé souvent à tout cela. Ce n’était pas d’hier que je venais prendre ma femme à six heures.
Il y avait plus de mouvement : une heure différente commençait. L’une après l’autre, les autos se détachaient du trottoir, et maintenant elles n’étaient plus silencieuses ; elles partaient en cornant, dans un gros bruit de moteur. Et, du coup, beaucoup de piétons se mirent à descendre dans la rue.
Par moments, une voix aigre jetait à travers tout, en dents de scie : « Journaux du soir ! Les journaux ! » Déjà cette vieille ? Je lui achète souvent le journal. Quand elle nous voit remonter la rue, elle fait un pas : « Journaux du soir ! » Je n’aime pas la grimace humble de sa lèvre inférieure.
Souvent, à cette heure, ma femme était déjà sortie. Je regardais toujours la banque. Enfin, la porte vitrée au fond du vestibule sombre miroita plusieurs fois de suite. Des hommes et des femmes s’égrenèrent. Puis tout un groupe rapide. Comment la distinguer là-dedans ? Mais, tout de suite, le trottoir fut vide. Deux femmes, encore, s’inclinèrent ensemble et se mirent à courir. La porte vitrée miroita plus fort, puis battit. Le portier vint jeter un coup d’œil sur le trottoir, rentra ; ses mains, réunies derrière le dos, avaient déjà fini leur journée.
Allons, elle ne tarderait plus. Elle se poudrait, elle mettait son chapeau.
Mon cœur se préparait à elle. Un sourire me venait, sans souci des passants. Et, de nouveau, toute l’animation de midi, cette facilité, les mots qu’il faut… J’allais lui toucher la main. Nous remonterions les rues, en même temps que tous ceux qui se retrouvent et remontent les rues cette heure-ci. Nous achèterions le journal. Oh ! c’était encore tout un voyage. Et les achats dans les boutiques… Mais nous serions deux.
Six heures vingt-cinq à ma montre. Cela faisait vingt, parce que j’ai l’habitude de l’avancer un peu.
Je remontais les étages, je retournais à son bureau, je recommençais : les mains, la poudre, le chapeau, puis le couloir, puis l’escalier…
Comment était-elle habillée ce matin ? Ah ! oui, son chapeau tango. Une tache orangée allait naître dans l’ombre du vestibule. Cet orangé, tout à coup, me la rendit plus proche.
Mais sa figure ? Je m’inquiétai.
La joie est une chose fragile. À quoi avait-elle pu songer depuis que je l’avais quittée, depuis qu’elle était demeurée seule avec le hasard de ses pensées ?
Sa figure ?
Et moi, avec ce sourire…
Mon sourire rentra. Mieux valait attendre, voir son visage et lui répondre. Mais cette femme que j’attendais, ma femme, la connaissais-je assez pour pressentir lequel de ses visages allait m’apparaître ? En moi, plusieurs êtres s’apprêtaient, hésitaient. Lequel serait appelé à vivre, dans un instant ? Je ne savais pas quelle serait la couleur de notre soirée. C’est de soirées que notre vie est faite, à nous qui écrivons tout le jour dans des bureaux.
Six heures trente-cinq. Une demi-heure de moins à vivre ce soir.
Je me mis à faire les cent pas. non sans tourner souvent la tête de peur de manquer sa sortie. Je ne sais pas ce qui me disait que ces précautions étaient inutiles, que je jouais là un jeu morose.
Passants…
Lea gens entrent en vous sans qu’on les regarde. Et meurent.
Au fond, les gens sont mal vêtus. Beaucoup de pantalons imperceptiblement râpés, fatigués ; beaucoup de cols déteints. Ils étaient si nombreux, les gens. Ils s’en allaient tous du même côté, ils avaient l’air de marcher ensemble. Et il était difficile de se représenter qu’en réalité chacun d’eux suivait son chemin séparé.
Il y avait des couples. On sentait qu’ils venaient de se reformer, que leurs corps préparés par l’habitude penchaient tout naturellement l’un vers l’autre. Je me disais : « Moi aussi, je rentrerai avec elle. » Mais en attendant, j’étais en défaut. J’aurais dû expliquer à chacun pourquoi j’étais ici, anormalement seul.
Passants, passants…
Une suite de mouvements sans forme.
Je me retrouvais dans cette rue, débarqué par un rêve.
Des messieurs sortaient encore de la banque. La dernière tortue s’écarta sournoisement du trottoir. Puis un homme, l’air endimanché dans ses habits propres, un paquet sous le bras : un huissier sans doute. Allons, c’était à son tour à elle, maintenant. En somme, cela s’était vite passé.
Six heures quarante-cinq. Inutile de monter : elle descendait précisément. Et puis, que trouverais-je là-haut ? Des laveuses, des seaux, des brosses ; et moi là-dedans… Si elle ne venait pas, c’est qu’elle avait quelque chose de pressé à finir.
Encore une fois, six heures quarante-cinq.
À vrai dire, il n’était jamais arrivé qu’elle restât ainsi après l’heure pour finir un travail. Cela m’inquiétait sourdement et à la fois m’excitait. J’aurais voulu qu’une connaissance passât, pour pouvoir dire : « J’attends ma femme. Elle a été retenue. Ça ne lui arrive jamais. »
Et j’avais déjà compris qu’elle n’était pas dans ce bâtiment aveugle : quand j’avais pensé aux laveuses, j’avais nettement vu un lieu où elle n’était pas, où elle ne pouvait pas être.
Les laveuses elles-mêmes surgirent sur le trottoir. Dures, pressées, elles s’emparèrent du porche. Et la grande porte grillée se ferma aux trois quarts.
Mes jambes traversèrent la rue et s’arrêtèrent devant les laveuses.
Ces femmes activaient leurs gros membres comme des choses. Non, elle ne pouvait pas être ici. Quel rapport avait-elle avec tout cela ? Et pourtant, elle venait tous les jours à cette banque, de neuf à midi et de deux à six.
On ferma tout à fait la porte, et je fus nié, sur ce trottoir.
Machinalement, je me mis à remonter la rue. C’était notre chemin habituel. La marchande de journaux vint à moi quand je passai. Je l’écartai, puis retournai sur mes pas et lui achetai tout de même le journal.
Je savais bien qu’il n’y avait plus personne dans le monde. Et en même temps je me disais : « Suis-je bête ? Elle est à la maison. Elle est sortie de la banque sans me voir, pendant que je faisais les cent pas. » Je me dépêchais. Chaque seconde de son attente me faisait mal.
Il y avait tellement de véhicules, tant de gens, tant de passants… L’esprit en était découragé, et du coup tout semblait inutile. Je n’avais plus envie de rentrer. Pourquoi rentrer ? Plus jamais il ne serait possible de retrouver quelqu’un ou quelque chose.
Et soudain je courus, malgré l’air étouffant – sûr qu’elle était chez nous, qu’elle me guettait à la fenêtre : son inquiétude tendue me tirait vers elle.
II
Naturellement, elle n’était pas là.
Il y avait dans tout ceci une logique à laquelle j’étais docile, et qui me poussait vers je ne sais quelle perfection du néant.
Je m’assis sur une chaise. Je ne l’attendais plus. Je restais de travers, provisoire, tirant des bouts de paille de ma chaise et les effilochant.
Au fond, je savais.
Qu’est-ce que je savais ?
Des laines de diverses couleurs traînaient sur la table. Au mur, l’estampe japonaise, en blanc et bleu. Oh ! je connaissais tout cela ; c’était l’alphabet pour moi. Je voyais sur la cheminée ce cendrier, bleu lui aussi, de genre chinois. Nous l’avions regardé tant de fois à la vitrine du magasin. Et l’année précédente, pour ma fête, elle me l’avait acheté. Sur le bahut était jeté son chapeau rose. La tablette de la machine à coudre portait une blouse commencée, et le dé, minuscule et sûr, attendait qu’elle vint s’asseoir et travailler.
Je me mis à balayer la chambre, me baissant pour ramasser les rognures d’étoffe accrochées au tapis. Jusqu’à ces débris de couture, tout ici parlait de sa présence. J’en étais certain : le logis préparé, elle viendrait. Il fallait me dépêcher de finir avant qu’elle ne fût là.
À la fenêtre d’en face, une femme vint donner des graines à l’oiseau, parla aux barreaux de la cage, les tapota. La soirée avançait. Et elle avançait aussi là-bas, je ne savais où, dans ce lieu hors de mon atteinte où se trouvait maintenant ma femme, et où chaque minute pouvait amener des choses inconnues, irrévocables.
Mon cœur battit : la chambre à coucher ! Je n’avais pas regardé dans la chambre à coucher. Je courus ouvrir la porte. Personne. Un silence inhabité. Le couvre-lit était intact.
Je ne désirais pas parler à la concierge.
À quoi bon ? Ma femme allait sonner, elle entrerait avec des paquets, je comprendrais. Il fallait seulement rester ici, parce qu’elle n’avait pas la clef.
C’est inouï ce qu’il y a de gens qui crient, les soirs d’été. Des voix d’enfants, des voix de femmes… Et elle qui pouvait sonner à chaque instant – l’entendrais-je ? Je me suis mis à la fenêtre. En bas coulait le mouvement de la rue, si régulier, si indifférent : tout ce qui nous concernait, cette rue le niait tranquillement, inconsciemment, à jamais.
Que faisait-elle donc à cette heure ? Et où ? Elle qui ne sortait jamais. Je ne pouvais rien imaginer. Il y avait quelque chose de sinistrement calme dans cette absence totale d’hypothèses.
J’ai essayé de lire. Je n’ai pas mangé. Il y avait aussi cette chaleur. Des voisins rentraient chez eux. Encore. On sonnait un coup, deux coups. On disait bonsoir. Quelqu’un ouvrait une fenêtre.
Puis vint l’heure où l’on ne dit plus bonsoir, où simplement les clefs tournent dans les serrures.
Elle n’est pas revenue cette nuit-là, ni les jours suivants.
Les jours planaient. J’évanouissais ma présence. Étais-je encore ? Avions-nous jamais été ?
Je ne rencontrais plus guère de connaissances. D’abord, j’avais évité les gens à cause de leurs sottes questions qui eussent dérangé les choses. Peu à peu, nul ne chercha plus à me voir. Mes amis avaient trouvé d’autres oreilles pour y déverser leurs histoires.
Durant tout ce temps-là, personne ne m’a parlé de ma femme. Si, Loreau m’a dit un jour : « Est-ce que madame serait malade ? Je ne la vois plus jamais avec vous au restaurant. »
J’ai répondu : « Elle va très bien. Merci, Loreau. »
Cela ne l’intéressait déjà plus.
Ainsi, ce qui m’était arrivé n’existait pas pour les gens. Et moi-même, à la fin, je m’établissais dans mon dépaysement machinal, mais, la cause de ce dépaysement, je n’en avais plus qu’une notion atténuée et lointaine. Comme un veuf dont la femme est morte depuis longtemps et qui a presque oublié son visage, mais qui ne s’est jamais bien repris à l’existence.
Dans ma chambre, le soir, la porte fermée me regardait pendant des heures.
Les rues marchaient, toujours pareilles. Les mêmes grains de poussière tournoyaient dans la lumière de la ville. Ce fut un été de soleil. Chaque soir, j’achetais le journal à la vieille marchande. Je reprenais machinalement mon itinéraire quotidien, touchant tel coin de rue toujours à la même heure. À six heures, six heures cinq, je passais devant la banque.
III
Un soir, elle est sortie de la banque et est venue à moi, traversant la rue.
Sous son chapeau tango, avec ses yeux bleus que je connais – rien de changé.
Elle m’a dit :
« Ah ! toi. »
Comme à l’ordinaire. Et de moi est sorti tranquillement le « chérie » habituel, qui avait dormi tout ce temps-là.
Pas de questions, pas de nouvelles. De mon côté, il ne s’était rien passé, et je compris tout de suite que, de son côté non plus, il n’y avait pas eu d’aventure, qu’elle me revenait absolument vide de souvenirs, renouant notre vie là où elle s’était inexplicablement rompue. Je sentais qu’il eût été absurde de dire : « Où as-tu été ? »
Je ne pouvais croire qu’elle fût là. Le monde allait de nouveau s’ébranler. Je voyais de nouveau toutes les choses : les boutiques, les réverbères, la vieille marchande et ses journaux. Quelle fatigue, que de voir toutes les choses…
Dans une charcuterie, nous avons fait peser du jambon. Puis ma femme s’est rappelé qu’il lui fallait du cordonnet de soie bleue, et nous avons cherché une mercerie. Ensuite, pendant qu’elle entrait chez la fruitière, j’allai en face acheter le pain : c’est ainsi toujours.
Nous avons mangé.
J’ai lu à haute voix. Elle cousait sa blouse aux reflets mordorés. Nous regardions parfois l’estampe japonaise. De la fenêtre pleine de chaleur, nous arrivait un cri d’enfant mince et fêlé. Je ne me souviens pas de ce que nous avons pu nous dire ce soir-là. Nous n’avons pas dû beaucoup causer. Nous avons lu.
Elle avait rangé son chapeau rose dans l’armoire de la chambre à coucher. Plus rien sur le bahut. La surface de la vie se reformait sans un remous.
Chacun allait à son travail, et nous nous retrouvions aux mêmes heures. Beaucoup de petites choses nous arrivaient, et nous en parlions. Je crois même que nous parlions plus qu’auparavant.
Parfois, toute cette histoire me paraît improbable. Les silences, pourtant. Les silences entre nous sont maintenant pénibles, lourds de vide. Ils ne vivent plus comme autrefois. Ces silences-ci sont durs et inertes comme des planches.
Je la regarde se taire, et je vois quelqu’un de très distinct, d’éloigné, dont je perçois nettement les bornes, et dont j’épelle chaque trait avec une sorte d’étonnement. Je ne peux pas deviner ce qu’elle sent, elle, pendant ces silences. Si elle me parle à ces moments-là, ses mots me surprennent comme s’ils venaient d’une autre chambre. Et elle m’est alors plus distante que pendant la durée de cette disparition, où ma ferveur s’appliquait à maintenir en moi la place de son absence.
Sa présence concrète m’oblige de croire à son retour. Voici sa joue, je pourrais la toucher : sans doute, c’est sa joue (du moins, c’est une joue). Ma pensée retourne vers ce temps vide. C’est une chose dont je ne pourrai jamais lui parler, car je sais que pendant nos silences elle ne retourne pas à cet espace de temps, que cet espace n’existe pas pour elle.
Il n’y a que moi qui sache qu’elle a disparu, qu’elle peut disparaître. Et maintenant, il m’est interdit de me soulager de cette idée en disant la chose à quelqu’un. C’est trop tard, puisqu’elle est revenue. On me rirait au nez.
Voilà.
Elle me parle, elle me touche. Elle a les mêmes mots qu’avant, les mêmes yeux. Mais ses yeux passent à côté de moi. Et il n’y aura plus jamais entre nous cette animation qui avait suivi son anniversaire. Je suis terriblement seul en face d’elle.
Parfois, je me dis qu’elle n’était pas encore disparue, ce soir-là, au moment où je suis arrivé devant la banque. C’est ma faute : elle a tardé, et je me suis laissé prendre trop vite par le serrement de cœur ; je n’ai pas eu la force de la faire apparaître.
Sans doute ne conservons-nous un être auprès de nous que parce que nous avons la force de le créer à chaque instant.
Je vis, j’aurai la force. Je la ferai exister de plus en plus. Le temps est long : j’effacerai bien jusqu’au souvenir de ma défaillance.
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(Robert Vivier, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, douzième année, n° 634, samedi 8 décembre 1934. Du même auteur, voir « L’Estacade, » déjà publié sur ce site. )





















