Lorsqu’en 1862 je publiai la première édition de mon ouvrage sur la Pluralité des mondes habités, je vis ce travail accueilli de façons très diverses par la presse. Les hommes qui s’occupent plutôt de science exacte que de philosophie ne parurent pas disposés à admettre cette démonstration de l’existence de la vie et de l’intelligence sur les autres planètes ; plusieurs astronomes déclarèrent même que, pour eux, il n’y avait d’hommes que sur la Terre, et j’avais des amis à l’Observatoire qui ne partageaient guère mes convictions sur ce sujet. Dans le monde ecclésiastique, on vit également les opinions divisées, car tandis que les revues et publications ultramontaines faisaient connaître leurs scrupules dogmatiques à admettre la possibilité même d’une autre race humaine habitant d’autres régions de l’univers, on entendait à Notre-Dame de Paris l’éloquent prédicateur du carême proclamer que, dans le dogme chrétien, rien ne s’oppose à la croyance que les autres mondes portent des humanités analogues à la nôtre. Enfin, dans le monde philosophique et littéraire, on admit immédiatement les preuves démonstratives que j’avais rassemblées, et pendant plusieurs mois les divers journaux français mirent la plus grande sympathie à faire connaître à leurs lecteurs les bases et les éléments de cette doctrine. Parmi les articles dont j’ai gardé un souvenir reconnaissant, je me permettrai de citer ceux de Sainte-Beuve dans le Constitutionnel et les Nouveaux Lundis de Henri Martin et de Louis Jourdan dans le Siècle, du docteur Hœfer dans le Cosmos, d’Antony Méray dans l’Opinion nationale, de Paul Rousselot dans la Revue de l’instruction publique, de M. de Rémusat dans la Revue des Deux-Mondes.
Aujourd’hui, en faisant un retour en arrière, et en me recueillant pour reconnaître quels progrès a faits la popularisation de cette doctrine et celle de l’astronomie depuis quelques années, je constate la vérité des prévisions que j’avais eues : c’est que, de toutes les sciences, l’astronomie est certainement celle qui est la plus susceptible d’être, je ne dirai pas vulgarisée, mais popularisée, et surtout d’être aimée par le plus grand nombre d’esprits. Nous sommes tous plus ou moins désireux de connaître le grand mystère déployé sur nos têtes, et pendant la nuit silencieuse nos pensées s’élèvent avec nos regards vers les brillantes étoiles pour leur demander leur secret… Combien il est heureux, pour tous ceux qui consacrent leur vie à la science et à sa diffusion parmi les diverses classes de la société, de voir leurs travaux porter fruit et leurs idées se répandre dans la foule des intelligences avides de savoir ! J’espère que l’on ne se méprendra pas sur le motif de mon assertion si j’ajoute ici, pour donner la mesure de l’état actuel de la question dans le domaine public, que j’ai vu avec satisfaction la Pluralité des mondes habités traduite dans les principales langues de l’Europe, depuis la Norvège jusqu’à la Grèce, et notre édition française déjà réimprimée quinze fois. (1)
De jour en jour, d’ailleurs, la question s’élucide davantage, et les progrès si rapidement accomplis dans l’astronomie et dans la physique confirment les prévisions antérieures, et nous instruisent mieux sur l’analogie des autres mondes avec le nôtre. Les astronomes de métier ne peuvent que difficilement désormais se refuser à admettre l’existence de la vie sur les planètes de notre système, comme sur celle des autres et innombrables systèmes de l’espace. J’ai sur ce point des lettres particulières de l’illustre sir John Herschel qui en font foi. Cette année même, 1870, un astronome de la Société royale astronomique de Londres a écrit un livre pour étudier ce sujet sous l’aspect spécial de la physique céleste ; et dans un ouvrage récemment paru sur le Soleil, le P. Secchi, directeur de l’Observatoire de Rome, se prononce hautement en faveur de la pluralité des mondes.
L’existence de la vie et de la pensée sur les autres mondes n’était pas plus douteuse au point de vue de la philosophie naturelle il y a dix ans qu’aujourd’hui. Mais au point de vue des faits astronomiques, la question était sans contredit moins avancée, et elle progressera d’année en année, de siècle en siècle, comme toutes les branches des connaissances humaines, jusqu’au jour où enfin nous aurons, je ne dirai pas des ballons qui nous fassent voyager chez les habitants de la Lune, de Vénus ou de Mars, mais des télescopes assez puissants pour nous les montrer. Ce jour arrivera-t-il jamais ?… Je l’ignore. Mais il ne faut désespérer de rien, et le génie terrestre qui nous fait aujourd’hui causer à voix basse de l’Europe à l’Amérique est capable de bien des choses. Qui sait si les habitants de Vénus ne nous voient pas déjà ?
On me demande souvent, et surtout dans les conférences, de résumer ce que, astronomiquement parlant, nous savons de science certaine sur les autres mondes ; de comparer à ce que nous savons aujourd’hui les idées plus ou moins imaginaires que nos ancêtres ont pu avoir sur ce sujet ; et de dire ce que la philosophie inductive nous autorise à penser sur les rapports qui peuvent rattacher nos destinées à la construction de l’univers.
Je vais essayer de donner aux nombreux lecteurs de cet Annuaire une idée générale et sommaire de cette grande et curieuse étude des conditions de la vie humaine sur les autres mondes de l’infini.
Il y a en astronomie deux ordres distincts d’intérêt pour l’intelligence studieuse. D’abord, l’agrément de connaître les lois physiques de l’univers et l’état du système du monde, ensuite le sentiment de voir son esprit agrandi par les conséquences philosophiques qui dérivent de la science de la nature. Ce sont là deux aspects qui se prêtent un mutuel intérêt et qu’un être pensant peut difficilement séparer l’un de l’autre, quoique en ce siècle les astronomes aient été peu philosophes, et réciproquement. Pour moi, je laisserai, même dans cette étude sommaire, le rayonnement de la philosophie éclairer et embellir les régions, au premier abord abruptes, que nous allons visiter.
Le premier point qu’il importe de bien comprendre, c’est que la Terre où nous sommes est un astre du ciel, oui, un astre, sans métaphore aucune, et aussi bien que la Lune, Jupiter ou Saturne.

« Oui ! mais elle ne brille pas… me réplique-t-on.
– Ah ! voilà l’objection première que toujours on présente. C’est là une erreur qu’il faut tout d’abord rectifier. La Terre ne brille pas de sa propre lumière ; mais ni la Lune, ni aucune planète ne brillent de leur propre lumière. Tous ces mondes qui gravitent autour du Soleil sont autant de corps opaques, sans lumière propre, mais éclairés par le Soleil.
La Lune, par exemple, est éclairée par le Soleil. Quand elle se trouve à peu près entre le Soleil et nous, dans son cours mensuel, nous ne la voyons pas, parce que, sa moitié éclairée se trouvant naturellement toujours du côté du Soleil, sa moitié obscure est de notre côté. Quand, au contraire, la Lune, quinze jours plus tard, a décrit une demi-circonférence et nous a placés à peu près entre elle et le Soleil, nous la voyons pleine, parce que toute sa moitié éclairée est de notre côté. Lorsqu’elle est située à angle droit avec le Soleil et nous, nous ne voyons que la moitié de la moitié éclairée, c’est-à-dire un quartier. Tout le monde connaît le mécanisme des phases de la Lune. La lumière qu’elle nous envoie n’est que la réflexion de celle qu’elle reçoit du Soleil. Elle est très blanche et très brillante, parce que, étant assez éloignée de nous, toute la lumière qu’elle reçoit est rassemblée sur un disque qui ne nous paraît mesurer à l’œil nu qu’un pied de diamètre. Mais si nous pouvions en approcher, nous verrions cette lumière diminuer d’intensité à mesure que la surface de la Lune deviendrait plus grande, et si nous pouvions arriver tout près, nous verrions que cette clarté, presque éblouissante de loin, n’est pas supérieure à celle qui est réfléchie par nos routes, nos plaines en plein soleil. Et il y a sur la Lune de vastes régions qui ne réfléchissent pas plus de lumière que nos prairies et nos mers, car le terrain de la Lune est varié de teintes comme celui de la Terre, quoique en général il soit plus rocailleux et ressemble en certaines régions à du plâtre. À l’œil nu, les plaines grises, moins réfléchissantes, nous apparaissent comme des taches, désignées sous les noms de mers, de lacs et de marais, à une époque où l’on croyait que c’était de l’eau. Au télescope, ces régions, et même les plus brillantes en apparence, sont abruptes et fort diversifiées, et on distingue nettement les ombres des pics, des cratères et des rochers, de telle sorte que la Lune vue au télescope n’est pas plus brillante que ne le serait la Terre vue d’un aérostat à une certaine hauteur.
Pour la Lune, la Terre où nous sommes est un globe céleste qui brille comme la Lune le fait pour nous, plane dans le ciel étoilé, et présente des phases analogues aux siennes propres. La pleine terre arrive au moment du minuit du méridien central de l’hémisphère lunaire qui nous regarde, c’est-à-dire au moment de la nouvelle lune pour nous ; la nouvelle terre arrive au moment de la pleine lune ; le dernier quartier terrestre au moment du premier quartier lunaire.

Si, au lieu de voir la Lune à 96,000 lieues de distance, comme nous la voyons, nous pouvions nous placer à un éloignement double, triple, son disque nous paraîtrait quatre fois, neuf fois moins étendu. À un million de lieues, la Lune ne nous offrirait plus de diamètre appréciable et ne serait plus qu’un point brillant : une étoile.
À quelques millions de lieues de distance, la Terre n’offre plus un disque d’un diamètre appréciable ; elle paraît comme une grosse étoile extrêmement lumineuse, mais sans scintillements.
Vénus, située entre le Soleil et nous, et à 26 millions de lieues du Soleil (nous roulons à 37 millions), ne se trouve parfois qu’à 11 millions de lieues de nous. Alors, elle nous apparaît comme une étoile très lumineuse. Au télescope, rapprochée, elle offre un disque d’un diamètre sensible et perd cet éclat. Plus rapprochée encore, on distingue ses chaînes de montagnes et l’on constate qu’elle ne possède tout simplement, comme la Terre, que la lumière qu’elle reçoit de l’astre du jour. Elle nous offre des phases correspondant à l’angle qu’elle fait avec le Soleil et nous.
Mars, situé à 56 millions de lieues du Soleil, s’approche parfois à 19 millions de lieues, et nous apparaît également comme une étoile de première grandeur. Un télescope qui grossit cent fois le rapproche alors à 190,000 lieues, et il nous offre une surface d’un diamètre sensible, sur laquelle la lumière apparente de la planète vue à l’œil nu s’est évanouie ; alors, on distingue des taches. Un télescope qui supporte un grossissement de 1000 fois rapproche ce monde à 19,000 lieues comme il rapproche la Lune à 96 lieues. Un pouvoir grossissant de 6,000 fois, comme celui de lord Rosse et de l’Observatoire de Melbourne, rapproche presque Mars à 3,000 lieues, Vénus à 1800 et la Lune à 15 lieues de nous seulement. Dans ces conditions, ces autres mondes perdent leur lumière apparente, et nous observons leur sol, leurs plaines, leurs paysages simplement éclairés par la lumière du même soleil que nous.
Ainsi l’on constate directement, et sans erreur possible, que les diverses planètes de notre système sont des terres opaques comme la nôtre, qui ne sont visibles et ne brillent de loin que parce qu’elles réfléchissent la lumière du Soleil.
Cette première illusion enlevée, il en reste maintenant une autre, qui s’oppose également à ce que nous puissions nous rendre compte de la réalité cosmographique.
Nous nous imaginons généralement que nous sommes en bas de l’univers, et que les astres sont en haut.
Il n’y a pas d’erreur plus colossale que celle-là. La vérité est qu’il n’y a ni haut ni bas dans l’univers, ni direction aucune.
Et d’abord, en ce moment-ci, par exemple, où vous lisez cette page, mon cher lecteur (ou ma chère lectrice), vous vous imaginez vaguement qu’étant debout vous avez la tête en haut et les pieds en bas, que dessous la Terre c’est le bas de l’univers, et que le Soleil, la Lune et les étoiles sont plus hauts que nous. Rien n’est plus faux. En ce moment même, il y a tout autour du globe terrestre des gens qui ont les pieds sur le sol et la tête à l’opposé, et qui appellent tous le haut l’espace situé sur leurs têtes. Nous-mêmes, en vertu de la rotation diurne du globe, nous serons dans un quart de jour, ou six heures, dans une position qui fera juste un angle droit avec celle que nous occupons actuellement. Dans douze heures, nous serons juste dans une situation opposée à celle que nous avons maintenant. Dans dix-huit heures, nouvel angle droit. Dans vingt-quatre heures, nous serons revenus où nous sommes… Ce raisonnement est applicable à quelque point que nous occupions sur le globe. Donc, par définition même, le bas, c’est pour nous tous, habitants de cette planète, l’intérieur de la Terre, et voilà tout. Le haut, c’est l’espace infini qui entoure le globe de toutes parts. Ces positions varient à chaque instant pour tous les habitants du globe.
Lors donc que les anciens empilaient des craintes sur la stabilité du ciel et de la terre, avaient peur que la terre tombe ! et la faisaient soutenir en dessous par divers moyens, tantôt par des fondations infinies, tantôt par des colonnes, tantôt par de l’eau ou de l’air comprimé, tantôt même par des éléphants, ils raisonnaient dans l’ignorance de ce simple fait : que l’attraction de la Terre nous retient autour d’elle et forme le centre d’adhésion de tout ce qui appartient au système terrestre, depuis les profondeurs du sol jusqu’aux nuages, et même jusqu’à la lune.
Si la Terre était unique dans l’infini, elle resterait fatalement immobile, n’étant attirée par aucun objet, et demeurerait éternellement suspendue, isolée, au sein du vide éternel, sans pouvoir tomber en aucune façon.
Si, à sa formation, elle avait été lancée dans une direction quelconque ou avait commencé une chute avec une vitesse quelconque, elle tomberait éternellement dans l’infini, sans jamais atteindre le fond de l’espace, et ce serait exactement comme si elle ne bougeait pas.
Mais notre globe n’est pas unique dans l’espace. Il fait partie d’un groupe de planètes soutenu par le Soleil. En effet, c’est le Soleil qui soutient la Terre. On peut dire qu’il la tient horizontalement, à bras tendus, à 37 millions de lieues de distance. Il est 1,400,000 fois plus gros qu’elle et 350,000 fois plus lourd. En raison de cette prépondérance, il nous soutient, Terre et autres planètes, dans le vide éternel, sur le réseau invisible de la gravitation universelle.
Loin donc d’être au centre ou à la base de l’univers, la Terre est un astre comme tous les autres ; et loin d’être immobile ou privilégiée, elle est lancée dans l’espace avec la vitesse vertigineuse de 27,500 lieues à l’heure ou 660,000 lieues par jour, à laquelle on ne songe guère, vitesse plus de 1000 fois plus rapide que celle d’un train express, et 50 fois plus formidable que celle d’un boulet de canon !
Maintenant que nos deux principales illusions innées sont évanouies, nous pouvons nous rendre compte des éléments de la mécanique céleste et nous former une juste idée de la situation du système planétaire. Nous prendrons ainsi la base astronomique de la doctrine de la pluralité des mondes habités.
Représentons-nous le Soleil, astre colossal, comme nous venons de le dire, placé au sein de l’espace et entouré d’un groupe ou système de mondes distribués sur un même plan horizontal autour de lui. Ces mondes, situés comme nous allons le voir, circulent tous autour de ce foyer central avec des vitesses variées réglées par les distances. Ceux qui sont les plus proches vont plus vite ; ceux qui sont les plus éloignés vont plus lentement.
Voisines du Soleil sont quatre médiocres planètes : 1° Mercure, à 14 millions de lieues, tournant autour du Soleil en une période de 88 jours qui est son année, et sur lui-même en 24 heures 5 minutes, ce qui lui donne une journée analogue à la nôtre ; 2° – Vénus, à 26 millions de lieues du Soleil, tournant autour de lui en une période de 224 jours qui est son année, et sur elle-même en 28 heures 21 minutes, ce qui lui donne aussi une journée peu différente de la nôtre ; – 3° la Terre, à 37 millions de lieues, effectuant sa révolution annuelle en 365 jours un quart et sa rotation diurne en 23 heures 56 minutes ; elle est accompagnée d’un satellite tournant autour d’elle en un mois ; – 4° Mars, à 56 millions de lieues du Soleil, accomplissant son cours annuel en 687 jours ou presque deux ans, et sa rotation en 24 heures 37 minutes, ce qui lui donne également une journée peu différente de la nôtre. Ainsi voilà d’abord quatre planètes, de dimensions moyennes, car Vénus est de la même grosseur que la Terre, et Mars comme Mercure sont plus petits qu’elle ; elles ont toutes les quatre des saisons, toutes les quatre une atmosphère, toutes les quatre de l’eau, des nuages, des rayons de soleil, des vents et des variations météorologiques, et elles paraissent régies par des conditions d’existence sensiblement analogues.
Après ce premier groupe, on rencontre un espace fort large, désert de grosse planète, et occupé par une quantité indéfinie de planéticules, dont on a déjà retrouvé plus d’un cent, qui sont grosses comme des départements, et proviennent soit d’une grosse planète brisée, soit d’un anneau cosmique morcelé en fragments. Nous n’avons pas à nous occuper ici de ces lilliputiennes.
C’est au-delà de cette zone que trônent les véritables et respectables représentants du système planétaire : 1° à la distance de 192 millions de lieues du Soleil, c’est-à-dire à plus de 5 fois la distance où nous sommes de cet astre, on rencontre le monde gigantesque de Jupiter, 1400 fois plus gros que la Terre et 310 fois plus lourd, qui effectue sa révolution autour de l’astre radieux en une année 12 fois plus longue que la nôtre ; ses habitants ne comptent que 8 ans dans le même temps que nous comptons un siècle ; sa journée (jour et nuit compris) ne dure cependant que 9 heures 55 minutes. – 2° À la distance de 350 millions de lieues du centre commun des orbites planétaires gravite le système merveilleux de Saturne, environné d’anneaux et de satellites (Saturne possède 8 lunes et Jupiter 4) ; cette singulière planète est 865 fois plus grosse que la Terre, et seulement 92 fois plus lourde, c’est la moins dense de toutes ; son année est de 30 ans ; sa journée n’est que de 10 heures 15 minutes, jour et nuit compris ; ses anneaux, qui occupent une étendue de 71,000 lieues de large, tournent autour d’elle comme un pont suspendu en une période rapide comprise entre 10 et 11 heures ; ce monde a 8 espèces de révolutions lunaires, c’est-à-dire 8 espèces de mois, comme Jupiter en a 4 ; sa lune la plus proche tourne en moins d’un jour et sa huitième en 80. – 3° À la distance de 740 millions de lieues, on rencontre la planète Uranus, environnée aussi d’un monde de satellites multiples, 75 fois plus grosse que la Terre et 16 fois plus lourde, effectuant sa révolution annuelle en 84 ans ; dans mille de nos années, les Uraniens n’en ont que douze des leurs, comparaison qui peut nous servir à juger combien le calendrier n’est que relatif, et combien la mesure du temps varie d’un monde à l’autre. – 4° Enfin, à une distance 30 fois plus éloignée du Soleil que ne l’est la Terre, c’est-à-dire à 1,100 millions de lieues du centre, se meut avec lenteur la dernière planète connue du système : Neptune, 85 fois plus grosse que la Terre et 18 fois plus lourde, effectuant sa révolution autour du Soleil, le long d’une orbite qui ne mesure pas moins de 7 milliards de lieues d’étendue, en une période de 160 ans. (On a pu dire en plaisantant que ces années sont si lentes, qu’un conscrit de Neptune (s’il y en a là comme ici) tire au sort à l’âge de 3,200 ans, et que les enfants y sont encore en nourrice (si nourrices il y a) à l’âge de 250 ans !) Quoi qu’il en soit, ces nombres sont bien capables de nous instruire sur la relativité du temps et de l’espace. Ce groupe des grosses planètes composé de quatre corps célestes, comme le premier, termine pour nous la description sommaire du système du monde. Si le groupe des quatre premières nous suggère des idées d’égalité entre notre planète et Vénus, Mars et Mercure, celui-ci nous suggère des idées de supériorité pour ces quatre mondes gigantesques qui trônent au sein des régions spacieuses de notre système.
Cette première vue générale de la famille solaire nous suggère tout d’abord la réflexion fort simple que notre planète n’a pas été distinguée par la Nature dans l’organisation astronomique de l’univers. Ni au point de vue de la distance au Soleil et de la chaleur reçue, ni au point de vue de la dimension et du poids, ni au point de vue de la durée des années, des saisons et des jours, ni au point de vue du nombre des satellites, la Terre où nous sommes n’a pas reçu le moindre privilège.
L’étude que nous pouvons faire au télescope de chaque planète de notre système nous montre en elle une terre analogue à la nôtre, sur laquelle les quatre éléments créateurs typiques des anciens, la terre, l’eau, l’air et le feu, existent avec leurs propriétés. Nous venons de voir qu’il y a des planètes supérieures à la nôtre en importance, mais c’est surtout l’analogie qui nous frappe d’abord. Pour donner une idée de cette ressemblance, nous pouvons considérer notre voisine la planète Mars, dont on a tracé ici la géographie. (À propos de géographie, nous pouvons remarquer en passant que celle de la Lune a été faite avant celle de la Terre, et que la hauteur des montagnes de la Lune a été mesurée longtemps avant celle des montagnes de la Terre.) Eh bien, dans la géographie de Mars, nous voyons des continents et des mers, – un peu moins d’eau qu’ici, – des neiges aux pôles, des méditerranées, des golfes, des presqu’îles… Peut-on supposer que ces terres soient sans plantes, sans animaux, sans hommes, sans aucune sorte d’êtres vivants ? que ces mers soient sans poissons, sans navires, absolument désertes ? que ces plaines soient sans villes habitées, ces montagnes sans forêts ? que les fleuves descendent aux mers, que les ruisseaux murmurent, que la pluie tombe, que le veut souffle… pour RIEN ?

À l’époque où l’on croyait la Terre immobile au centre du monde, on avait le droit apparent de déclarer que l’univers tout entier avait été créé et mis au monde exprès pour nous ; on avait rapetissé le Dieu suprême à la taille de l’homme terrestre, et, comme l’a dit Chateaubriand, si Dieu a créé l’homme à son image, l’homme le lui avait bien rendu. Mais depuis ce grand et immortel seizième siècle qui couronna l’œuvre de Christophe Colomb par celle de Copernic, depuis que l’astronomie de précision s’est substituée à l’erreur de Ptolémée, et depuis que la science a su déterminer la place et l’importance du Soleil, l’état mécanique et physique du système planétaire, et la position modeste de notre planète au milieu des autres membres du groupe solaire, l’idée de l’existence de la vie sur ces terres sœurs de la nôtre s’est présentée comme le complément naturel de l’astronomie moderne. Galilée lui-même en parle dès le commencement du dix-septième siècle ; un grand nombre d’écrits (une centaine) sont publiés sur ce curieux problème, entre autres ceux restés célèbres de Fontenelle, Huygens, Lalande, etc. ; l’imagination même devance les progrès de l’optique, et l’on sent que la doctrine de la pluralité des mondes habités sera un jour universellement admise comme étant la conséquence philosophique de la science du ciel.
La grande objection en apparence spécieuse qu’on ait faite a été tirée de la différence de la chaleur solaire reçue par les planètes. On a dit que nous ne pourrions vivre sur Mercure, où il fait trop chaud, et sur Jupiter et sa suite planétaire, parce qu’il y fait trop froid. En effet, il est probable qu’il fait plus chaud qu’ici sur une planète 3 fois plus proche du Soleil, et qu’il fait plus froid sur des planètes 5 fois, 9 fois et demie, 19 et 30 fois plus éloignées. Cette différence est hautement probable ; mais elle n’est pas certaine, 1° parce que la chaleur centrale peut être plus forte sur les grosses planètes lointaines que sur la nôtre, et agir à leur surface, tandis que sur la Terre elle n’a plus maintenant aucune action sur la vie végétale et animale ; 2° parce que la quantité de la chaleur solaire reçue et mise en action à la surface des planètes dépend de l’état physique de l’atmosphère, qui agit comme le verre, laisse passer et retient plus ou moins de chaleur ; on peut concevoir tel état atmosphérique qui, nonobstant la distance, donne à Mercure, Vénus, Mars et Jupiter la même température moyenne que chez nous. Mais en traitant l’objection de plus haut, on s’aperçoit qu’il n’y a pas lieu de se mettre en peine de toutes les différences possibles, fussent-elles réelles et non mitigées, fussent-elles extrêmes.
Nous aurions grand tort, en effet, de prendre l’homme terrestre pour le type de l’habitant de l’univers, et de prétendre que les êtres des autres planètes soient construits exactement comme lui. Ce serait de notre part une prétention quelque peu naïve, et qui révélerait trop notre incapacité. De quel droit voudrions-nous astreindre la nature à former les habitants de tous les mondes de l’infini sur notre modèle ? Sommes-nous le nec plus ultra de la beauté et de l’excellence ? Non, évidemment, puisque nous mangeons, et que la surface de cette planète n’est qu’une tuerie et une boucherie perpétuelles. Nous serions fort mal inspirés de vouloir universaliser un tel régime physique et moral.
D’ailleurs, la nature a eu la précaution de nous offrir sur cette Terre même une image de sa puissance indéfinie et de sa liberté. Il y a ici même les êtres les plus singuliers que nous puissions imaginer. Les uns vivent dans l’eau, avec des organes essentiellement différents des nôtres, et meurent placés dans l’air, fluide nutritif pour nous, comme nous mourons d’ailleurs nous-mêmes lorsque nous sommes immergés dans l’élément liquide. Tels êtres vivent à la température de 60 et 80 degrés, dans les sources d’eau chaude ; tels autres vivent sur les neiges des montagnes et au milieu des glaces polaires. Le naturaliste signale des espèces animales qui respirent et vivent dans une atmosphère asphyxiante pour l’homme, et d’autres qui habitent les profondeurs océaniques sous une pression de 60 atmosphères et au milieu d’une nuit éternelle. En même temps, la nature nous montre la vie répandue partout à profusion sur ce globe, débordant de toutes parts de cette coupe trop étroite, entassée, parasite, au détriment des existences elles-mêmes, si bien qu’à une puissance infinie de diversité on voit s’ajouter encore une puissance infinie de production.
Et c’est cette pauvre petite Terre qui nous donne ce spectacle significatif ! Les autres terres célestes, plus belles, plus importantes, plus glorieuses, qui sont bercées dans l’éther sur les rayons bienfaisants du même Soleil, se présentent à nous enveloppées comme la nôtre d’atmosphères où circulent les vents, les nuages, les pluies, les orages, inclinées avec des saisons parfois moins disparates et moins extrêmes qu’ici (ex. : Jupiter au printemps perpétuel), découpées d’océans et de méditerranées servant d’intermédiaires entre leurs continents, blanchies à leurs pôles de neiges éclatantes qui fondent au printemps comme ici et s’amoncellent à l’automne ! Et nous oserions supposer que la vie, si à l’étroit ici-bas, et cependant si immense, aurait été refusée à ces mondes exposés aux mêmes sources de fécondité ! Et nous oserions voir sur ces vastes terres lointaines de silencieux déserts où nul regard ne se serait ouvert, où nulle pensée ne se serait éveillée depuis les origines des choses ! Une telle supposition n’est pas seulement attentatoire à la grandeur de la Nature ; elle témoignerait de plus que nous ne comprenons rien des faits que l’astronomie nous développe dans le ciel, ni de ceux que la physiologie nous fait analyser sur la Terre.
Mais ce n’est pas seulement l’analogie qui nous témoigne de l’existence de la vie et de l’intelligence sur les autres mondes, c’est encore et c’est surtout l’appréciation que la science nous donne des lois de la nature, et de leur inévitable et universelle application. Lors même qu’il existerait des mondes entièrement dépourvus d’atmosphère, comme notre voisine la Lune paraît l’être, – et par conséquent également dépourvus d’eau, – nous ne serions pas encore autorisés à déclarer qu’il est impossible qu’ils soient habités. Ce n’est pas à nous à dire à la nature : « Tu n’iras pas plus loin ! » Et quoique nous ne puissions aucunement nous imaginer des êtres vivant sans respirer, sans boire ni manger, cependant nous ne pouvons pas nier qu’il n’y en ait de tels, et nous serions même plus autorisés à penser qu’il y en a, dans l’infinie variété des formes vivantes possibles.
Il est probable toutefois qu’il y a une certaine ressemblance entre les différents mondes de notre système planétaire. Voici les raisons qui m’engagent à penser ainsi. D’abord, toutes ces planètes ont la même origine, étant toutes filles du Soleil, de l’équateur duquel elles se sont successivement échappées par la force centrifuge. Ensuite, elles sont restées dépendantes du même astre, et ce sont les mêmes forces qui les soutiennent et les vivifient. Années, saisons, jours, atmosphères, géographie physique, équateurs, pôles, satellites, tous ces divers éléments ont des liens de commun de l’un à l’autre. Mais ce qu’il faut noter surtout, c’est que depuis quelques années deux branches spéciales d’étude ont particulièrement démontré cette ressemblance générale. D’une part, l’analyse spectrale de la lumière réfléchie par les planètes a établi qu’il y a de la vapeur d’eau dans l’atmosphère de Mars, de Jupiter et de Saturne, et de l’eau chimiquement semblable à la nôtre. D’autre part, l’analyse de plusieurs aérolithes tombés du ciel, débris probables de certaines régions de notre système, a montré dans plusieurs du carbone, du charbon, analogue à celui qui provient ici d’origine organique. Ainsi, nous avons déjà des vestiges des autres mondes. Il serait bien désirable de recevoir un jour quelque signe, quelque objet, nous donnant plus complètement encore le témoignage de la vie végétale, animale ou humaine planétaire.
La certitude que nous devons avoir de la présence de la vie sur les autres mondes ne se base donc pas seulement sur les inductions logiques qui sont la conséquence naturelle de l’astronomie ; et ce n’est pas seulement parce que les autres planètes sont des terres analogues à la nôtre, et que la vie est le but suprême des lois de la nature, que nous arrivons à une conviction absolue sur ce sujet si anciennement discuté. Mais depuis qu’une ingénieuse méthode d’analyse nous a donné le pouvoir de lire dans un rayon de lumière des caractères imprimant la nature chimique de la flamme d’où il est issu, nous savons à n’en pas douter que telles substances existent dans l’atmosphère de telle et telle planète, et cette connaissance a brillamment complété nos documents, car sur une terre où nous constatons la présence simultanée de l’air, de l’eau et de la chaleur solaire, il nous est impossible de supposer que, contrairement à tout ce que nous avons appris de la nature, ces principes aient pu rester inactifs et stériles. Et comme si la nature n’avait pas voulu que nous gardions la moindre indécision à cet égard, elle complète mieux encore ce document en nous jetant dans les aérolithes du charbon et de l’hydrate d’oxyde de fer, autres témoignages de l’action de l’eau, de l’air et d’une origine organique.
D’ailleurs, à celui qui se refuserait à admettre nos conclusions si évidentes par elles-mêmes, il suffirait de présenter le gigantesque et terrifiant panorama de l’univers, comparé à l’insignifiance du petit globule planétaire où nous sommes ; assurément, il faudrait avoir l’esprit enveloppé de ténèbres pour ne pas être saisi par une telle comparaison. Oui ! ce globe terrestre, qui court dans l’espace avec une vitesse de 27,500 lieues à l’heure, cette troisième planète du système solaire, disparaît pour la vue dès qu’on arrive seulement à Jupiter, c’est-à-dire sans sortir même de notre système. Ce système lui-même, avec ses 7 milliards de lieues de circonférence, est invisible de l’étoile la plus rapprochée de nous. Chaque étoile est un soleil, centre de système. Ces systèmes sidéraux sont parfois bien différents du nôtre, car il y en a dans lesquels on possède non pas un seul soleil, mais plusieurs, et de différentes couleurs, qui distribuent les saisons et les jours les plus merveilleux sur leurs planètes inconnues. L’immensité est peuplée de ces systèmes divers, disséminés dans tous les sens et à toutes les distances.
L’étoile la plus rapprochée de nous est un soleil non moins brillant que le nôtre, et double. Elle est située à 226,000 fois la distance d’ici à notre soleil, c’est-à-dire 226,000 fois 37 millions de lieues, ce qui fait 8 trillions 362 milliards de lieues. On voit que c’est près d’un million de fois plus loin que la Lune. De tous les soleils de l’espace, c’est celui qui est le plus rapproché : c’est notre voisin. Le 2e après est plus de 2 fois plus éloigné ; le 3e est 4 fois plus loin. Entre chaque étoile, il paraît exister un éloignement analogue à celui-là ! Or on compte déjà télescopiquement 75 millions d’étoiles. Quelle immensité n’occupent-elles pas !
Un exemple fera mieux apprécier ces grandeurs. Tout le monde sait que le son se propage dans l’air avec une vitesse de 340 mètres par seconde. Lorsqu’on entend un coup de tonnerre 10 secondes après l’apparition de l’éclair, c’est que la foudre a éclaté à une distance de plus de 3 kilomètres. On n’entend pas le son au moment où il se produit (à moins qu’on n’en soit tout près), mais après un certain temps correspondant à la distance qui nous sépare du lieu. Il en est de même pour la lumière, avec cette différence qu’elle se propage beaucoup plus vite. Sa vitesse est de 77,000 lieues par seconde. Elle met 1 seconde 1/2 pour venir de la Lune ; 8 minutes 13 secondes pour venir du Soleil, 4 heures pour venir de Neptune. Eh bien : elle vole pendant 3 ans et 8 mois pour traverser la distance qui nous sépare de notre étoile voisine, alpha de la constellation du Centaure ! Elle vole comme une flèche, et quelle flèche ! pendant 22 ans pour venir de Sirius, pendant 50 ans pour venir de l’étoile polaire. Et il y a des soleils si éloignés de nous, que leur lumière a mis 10,000, 50,000 ans pour nous arriver, malgré cette vitesse incessante de 77,000 lieues par chaque seconde !… Et il y a des astres éloignés à de telles profondeurs dans l’espace infini, que leur lumière n’arrivera jamais jusqu’à la Terre ! Or quand on réfléchit que, dans ces millions de systèmes, notre petit système solaire est perdu par son insignifiance, et tient moins d’importance dans le ciel qu’une fourmilière sur la Terre, et quand on revient à se souvenir que la planète où nous sommes est une des moindres de ce petit système lui-même et n’a aucune importance personnelle, on tombe de confusion devant l’immensité de l’univers, et l’on sent plus profondément que jamais quelle illusion c’était de notre part d’oser borner à ce grain de poussière l’action et la puissance du Créateur !
L’enseignement que nous impose la contemplation de l’espace infini sur l’insignifiance relative de l’habitant de la Terre est confirmé et développé encore par l’idée du temps. Avant l’apparition de l’homme sur cette planète, avant la formation de la Terre, pendant des millions et des milliards de siècles, ou pour mieux dire depuis l’éternité passée, les étoiles brillaient dans l’immensité, des systèmes sidéraux se sont succédé, des soleils et des planètes ont existé, et les forces de la nature ont agi sans qu’il y ait eu sur la Terre où nous sommes un seul regard humain pour les connaître… De même, lorsqu’il n’y aura plus sur la Terre glacée un seul être vivant, l’univers sidéral continuera d’exister comme maintenant. Devant l’éternité comme devant l’infini, nous ne sommes ici que des atomes passagers et éphémères.
Tel est l’ensemble des études astronomiques et des considérations philosophiques qui ont concouru à l’édification de la Pluralité des mondes habités. Cette doctrine, absolue, indiscutable, et digne par sa grandeur de la majesté de la nature, peut à son tour servir de flambeau pour jeter une nouvelle lumière sur le problème encore obscur de nos destinées. Nos âmes sont-elles éternelles ? Vivrons-nous, après la mort terrestre, sur ces autres mondes qui planent comme le nôtre dans le ciel ? Avons-nous déjà vécu sur cette terre ou sur les autres planètes ? Pourquoi ne gardons-nous en général nul souvenir de nos existences passées ? Sommes-nous destinés à connaître un jour toutes ces splendeurs des étoiles, et à vivre d’une vie plus noble, plus pure, plus heureuse, etc. ? Ce sont là autant de problèmes que la doctrine de la pluralité des mondes et la connaissance de l’univers aident à déchiffrer, mais dont l’examen ne peut trouver place dans cet article, déjà long en lui-même, et d’un caractère absolument scientifique.
Cependant, il est une question complémentaire de la pluralité des mondes que je ne puis passer sous silence. C’est celle-ci, que l’on m’a si souvent adressée : « Comment sont faits les habitants des autres planètes ? »
Je n’en sais rien, absolument rien. Toutefois, je suis plutôt porté à croire qu’ils n’ont pas un corps pareil au nôtre.
Sans doute, et surtout si nous pensons qu’au-delà de la vie actuelle nous serons réincarnés sur une autre planète, il nous est difficile de nous représenter un corps différent du nôtre. Cependant, le fait est très probable, pour ne pas dire certain, en raison de la différence des conditions d’existence, des milieux, du régime vital et des éléments.
Parmi les nombreux auteurs qui ont voyagé en esprit dans les planètes, et dont j’ai donné les principales et les plus curieuses relations dans mon ouvrage les Mondes imaginaires, on remarque certains penseurs aventureux qui ont essayé de décrire des formes vivantes différentes de la nôtre. Ce n’est pas la partie la moins bizarre de ces descriptions pseudo-astronomiques, et nous pouvons les feuilleter un instant pour notre amusement historique et philosophique.
L’un des plus anciens est le Grec Lucien de Samosate, l’auteur des Dialogues des morts, dont le plus petit bachelier se souvient. Il a fait un voyage imaginaire à la Lune, en allant la prendre dans l’Océan au moment où elle se lève. Son navire put y aborder sans grands dommages, et il assista à une bataille entre Endymion et Phaéton, laquelle bataille était livrée par les êtres les plus singuliers qu’on puisse imaginer : Lacanoptères (ailes d’herbe), Anémodromes (courant sur le vent), Strutobalanes (passereaux-glands), Hippogerames (à cheval sur des grues), Aérocordaques (sautant en l’air), etc. Mais la description la plus originale est celle de son voyage à la constellation du Taureau.

Là sont les Pléiades. Les Grecs voyageurs y rencontrèrent une île merveilleuse qu’on appelle l’île des Lampes, où ils arrivèrent à l’entrée de la nuit. Là, on ne voit ni plantes, ni animaux, ni hommes, mais un peuple de Lampes, qui allaient et venaient comme les habitants d’une ville, sur les places, les rues et le port. Les unes sont petites et chétives : c’est le menu peuple. Les autres sont grandes, nobles, resplendissantes : ce sont les riches et les importants. Chacun vit, agit, a son nom et sa famille. Elles parlaient et s’entretenaient ensemble.
Aux quinzième et seizième siècles, avant Copernic, nous avons plusieurs voyages imaginaires sur les planètes, parmi lesquels on ne peut s’empêcher de citer ceux du Dante, du cardinal de Cusa, de l’Arioste et de Rabelais. Mais, dans ces descriptions, il n’est pas question d’une forme d’habitants différente de la forme terrestre ; la seule particularité du voyage de l’Arioste est qu’il rencontre saint Jean dans la Lune, et que le bon sens perdu par les gens de la Terre est gardé là-haut dans des fioles, qui sont toutes bien remplies.
Après Copernic, Jordano Bruno, Galilée et Kepler écrivent sur la pluralité des mondes ; mais sans engendrer des formes vivantes inconnues à notre séjour terrestre. En 1650, on voit deux voyages imaginaires fort originaux : l’Homme dans la Lune, de Godwin, et le Monde dans la Lune, de Wilkins. Le premier se fait enlever dans l’air par des cygnes sauvages, qui le portent jusqu’à la Lune. Les Lunariens, ou, pour leur donner leur vrai nom, les Sélénites, sont, selon lui, de même forme que nous, 2 fois plus grands, avec le teint olivâtre, mais habillés de vêtements d’une couleur inconnue à notre monde. Ils ne parlent qu’en musique, dorment quinze jours et veillent un égal temps ; ils vivent longuement, et leur corps ne se décompose pas après la mort. Le second livre que je viens de nommer expose que la Lune est une terre comme la nôtre, qu’on peut y aller en construisant un vaisseau plus léger que l’air (c’est presque un ballon). Il discute si les habitants de la Lune sont de la race d’Adam, et conclut que ce n’est pas probable. Il pense qu’ils sont tout à fait différents de nous, mais ne s’aventure pas à les dessiner.
C’est de la même époque que datent les deux ouvrages de Cyrano de Bergerac : Voyage dans la Lune, et Histoire des États et Empire du Soleil. D’après la première excursion, les habitants de la Lune, qui ne diffèrent pas essentiellement de nous, marchent à quatre pattes, et ressemblent sensiblement à des faunes. Ils ont 12 coudées de long, et Cyrano, malgré sa taille, est pour eux comme un petit singe dont ils s’amusaient beaucoup. Ils ne mangent pas ; à l’heure des repas, on se couche sur un hamac au milieu d’une chambre nue mais poreuse, autour de laquelle sont condensées les exhalaisons des viandes cuites, lesquelles pénètrent par pression à travers les cloisons de cette singulière salle à manger, et baignent le corps entier d’effluves nutritives. – La plus aimable et respectable sépulture que l’on puisse donner à un ami mort, c’est de le manger. – Pour connaître l’heure, on se sert d’un singulier cadran solaire : la personne à laquelle vous demandez l’heure se place en face du soleil, met son nez dans le méridien, ouvre les lèvres, et l’ombre du nez sur telle ou telle dent donne l’heure à quelques minutes près. – Dans le voyage de Cyrano au Soleil, l’originalité la plus curieuse, c’est que les Solariens sont transparents, de telle sorte qu’on voit leur cœur, leurs poumons et leur foie à travers la poitrine. Une autre imagination non moins hardie, c’est que certains êtres peuvent se réunir pour n’en former qu’un seul : ainsi, un arbre se divise en milliers de fragments qui sont autant de petits individus vivants ; à un signal, ils subissent de nouveau une attraction collective et reconstituent l’arbre-république.

À ces voyages imaginaires du dix-septième siècle, il faut que j’ajoute celui du Père Athanase Kircher. Pour lui, chaque planète est conduite par des anges, et est le séjour d’esprits divers. Sur Vénus, le bon Père rencontre des esprits vêtus de corps charmants, d’une jeunesse et d’une beauté ravissantes, ornés de robes blanches miroitant au soleil ; les uns sonnent des cymbales et jouent de la cythare, les autres portent des corbeilles de roses et de lis, semant sous leurs pas les fleurs et les parfums. Dans Mercure, ce sont des êtres qui ne font que danser comme du vif-argent. Dans Mars, empesté de vapeurs méphitiques, criblé de lacs de soufre et de naphte, on rencontre des cavaliers géants montés sur des chevaux horribles dont les naseaux lancent des flammes. Dans Saturne, ce sont des vieillards avec des faux, marchant péniblement, enveloppés de longs manteaux sombres…
L’astronome Huygens, dont le Cosmothéôros fut publié en 1698, pense que les habitants de tous les mondes sont semblables à nous, parce que, selon lui, notre organisme est le mieux construit pour travailler les arts et les sciences, et qu’il faut à tout le monde une tête, des mains et des jambes.
Des divers voyages imaginaires publiés au dix-huitième siècle, le plus curieux est celui du poète danois Holberg, si toutefois nous omettons, comme étrangers à l’astronomie, les voyages de Gulliver. Le héros de Holberg, Niels Klim, trouve au-dessous de la Terre, ou pour mieux dire dans son intérieur, quatre petites planètes. La première, Nazar, est habitée par des Arbres, gens très calmes, sans passions et prudents, qui causent entre eux par un langage que nous n’entendons pas. Il y a les deux sexes comme ici, et les castes sociales ne sont autre chose que les espèces végétales naturelles ; les Palmiers sont nobles, les Sensitives sont les petites maîtresses du pays, les Cyprès sont toujours tristes, etc. La seconde planète souterraine, nommée la Martinie, est habitée par des singes. La troisième, Mézendor, est habitée par des instruments de musique, marchant sur un seul pied. La quatrième, Quama, est peuplée de sauvages.

Nous aurions à citer aussi l’ingénieux et profond récit de Voltaire, Micromégas ; les Arcanes célestes de Swedenborg, intéressants à un titre bien différent ; les voyages de Rétif de la Bretonne, etc. Mais, nous n’y trouverions pas de types différents du type humain terrestre dont nous nous occupons ici, si ce n’est toutefois les singularités de ce dernier romancier, qui parle d’hommes-éléphants, d’hommes-baleines, d’hommes-crapauds, et autres associations puisées dans le règne animal, hardies, mais peu nouvelles.
Enfin, pour terminer cette revue rétrospective, je ne puis encore m’empêcher de signaler, dans notre siècle, la publication singulière faite en 1835 sous le nom supposé d’Herschel, à propos d’une prétendue découverte faite dans la lune, au cap de Bonne-Espérance. D’après cette mystification, assez ingénieusement inventée, et qui excita à un tel point l’attention publique qu’Arago crut devoir en parler à l’Institut, le télescope d’Herschel avait enfin fait découvrir les habitants de la Lune. C’étaient des hommes à ailes de chauves-souris, couverts de longs poils cuivrés. On les voyait, disait-on, se diriger d’une caverne à l’autre, entourés d’oiseaux étranges, au long bec, ressemblant sans doute à des canards américains !

Nous pourrions encore, en feuilletant les divers romans scientifiques inspirés par la même idée, remarquer d’autres essais, tels que ceux de l’étrange conteur américain Edgar Poe, ou de Boitard, qui donne de grosses têtes aux habitants du Soleil et la forme d’oies à face humaine aux habitants d’Uranus, et quelques autres relations contemporaines. Mais tout ce qui intéressait utilement ici notre curiosité, c’était d’avoir une idée générale des tentatives faites pour imaginer des formes vivantes et pensantes étrangères à la nôtre.
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Quelle conclusion tirons-nous de cette galerie générale des imaginations humaines dont le but était de deviner ou se créer une nature extra-terrestre ? C’est que, malgré tous les efforts que l’on a pu faire, on n’est pas arrivé à rien inventer qui n’ait son origine sur la Terre. Nous ne pouvons rien créer, même en idée ; nous ne pouvons que transformer, modifier, métamorphoser plus ou moins les faits que nous observons sur la Terre. Quand nous voulons imaginer des hommes différents de nous, nous prenons forcément et à notre insu des êtres ou des choses terrestres, que nous arrangeons plus ou moins élégamment, plus ou moins monstrueusement ; mais nous ne créons pas.
Ainsi, sous ce point particulier et curieux de la question de la pluralité des mondes, savoir quelle est la forme des habitants des autres globes, la science terrestre répond qu’elle l’ignore, et qu’il serait stérile de le chercher.
Mais sur la question en elle-même de l’existence de la vie et d’humanités inconnues sur les autres mondes de l’infini, la science répond qu’elle le sait ; que la vie et l’intelligence ne sont pas bornées à ce petit séjour où nous respirons ; qu’il y a d’autres mondes que le nôtre ; et qu’il en est de bien supérieurs à la Terre, et dignes au plus haut degré de solliciter l’éternelle ambition de nos âmes.
Oui, ces planètes, qui attirent nos regards pendant la nuit silencieuse, ces systèmes sidéraux lointains dont nous ne distinguons d’ici que les soleils : ce sont là autant de foyers célestes où des familles humaines sont rassemblées. Nous n’habitons ici qu’un département de l’immense archipel stellaire ; la Terre est un astre du ciel ; nous sommes citoyens du ciel ; notre humanité est une section de la vie universelle et éternelle, et les mondes de là-haut portent les humanités nos sœurs !

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(1) La quinzième édition vient de paraître, Librairie académique Didier et Cie, quai des Augustins, 35, Paris. 1 vol. avec grav. astron., prix 3 fr. 50.
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(Camille Flammarion, in Annuaire Mathieu (de la Drôme), 1871-1872, Paris : Henri Plon Éditeur, 1871)
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