La neige s’était mise à tomber, si bien que la piste de ceux qui marchaient en avant se trouvait marquée pour ceux qui suivaient selon la mesure de leurs forces et de leur enthousiasme.
Et maintenant qu’ils avaient dépassé les défilés montagneux qui séparent la France en deux, ils dévalaient furieusement sur ce tapis immaculé, dans le grand silence étonné des plaines. On n’entendait que l’essoufflement des moteurs mêlé aux clameurs âpres des corbeaux effrayés, qui se levaient par troupes, planaient, n’osaient plus se poser.
Dans les voitures, l’enthousiasme était revenu. On se félicitait d’être enfin débarrassé de tous ces faux frères qui ne comprenaient pas l’importance, la beauté, la grandeur de ce mouvement gigantesque. Ils se tenaient, maintenant. Les circonstances se chargeraient des derrières éliminations.
Les femmes, énervées, chantaient.
Les gens, sur le seuil de leur chaumière, ouvraient les yeux et la bouche. Les journaux les avaient renseignés et, derrière leur porte, leur fourche était préparée. Ils étaient bien décidés à faire payer leur pain et leur vin.
Les voitures passaient, cahotées. On entendait des rires, des cris. Des figures grimaçantes se montraient aux portières. Des voitures et encore des voitures de toutes les couleurs… mais aucune ne songeait à s’arrêter.
*
Vers deux heures de l’après-midi, ils arrivèrent à Aubenas, dans l’Ardèche. Les provisions d’essence étaient presque épuisées et la faim commençait à torturer les estomacs.
Les premiers chauffeurs, avec leur visage de commandement et leurs gestes trop précis vers les étalages, furent reçus sans cordialité. L’alarme fut immédiatement donnée et toutes les maisons se barricadèrent.
Les révoltés furent d’abord ébahis de cette audace, puis – la lutte étant devenue leur affaire – ils se mirent en devoir de défoncer quelques devantures.
La gendarmerie n’attendait que cet acte pour s’interposer. Elle fut vite débordée. Les premiers prisonniers dégagés, ce furent les gendarmes qu’on mit sous les verrous.
Alors, les habitants organisèrent eux-mêmes la résistance. Attaqués, ils ripostèrent. Des lucarnes des greniers, ils tirèrent des coups de fusils sur ces hommes vêtus de peaux de bêtes, envahisseurs brutaux. Exaspérés, les révoltés fabriquèrent des torches qu’ils enduisirent de pétrole et mirent le feu à tous les coins de la petite ville.
Geste d’insensés ! L’incendie se répandit rapidement, gagnant les faubourgs et enserrant bientôt, dans un cercle de flammes, incendiés et incendiaires. Des voitures explosaient, tuant autour d’elles, communiquant le feu aux maisons épargnées. Les peaux de bêtes des chauffeurs devenaient une proie rapide. On en voyait courir entourés de feu, portant la flamme sur ceux qui voulaient s’approcher. Les femmes transformées en furies hurlaient, frappaient, mordaient. Partout, de singuliers combats s’improvisèrent entre ces nouvelles amazones et les bourgeois vengeurs de leur ville mise à feu et à sac.
Les chauffeurs avaient oublié leur but. Ils ne pensaient plus qu’à tuer, qu’à brûler. Et les femmes les imitaient, les dépassaient en audace, en méchanceté, en bestialité.
La vieille cité n’était plus maintenant qu’un énorme brasier, que dominait l’odeur écœurante des fumées de pétrole.
Les habitants qui avaient pu s’échapper de chez eux s’étaient réfugiés dans les souterrains de l’église, dont les chauffeurs ne connurent pas l’entrée.
Quand les habitants d’Aubenas osèrent sortir, un horrible spectacle se présenta devant eux. De leur ville, il ne restait plus que les murs.
La ville était morte, mais elle avait tué les assaillants. Nulle part on ne trouva trace d’un chauffeur vivant.
Avaient-ils donc tous péri ? Non. Une dizaine de voitures avaient pu être sauvées ; avec de l’essence volée et quelques victuailles, elles avaient gagné la grande route, vers midi.
Et c’était une autre folie qui prolongeait leur existence.
Les voitures marchaient un train d’enfer ; elles portaient les plus farouches parmi les chauffeurs, ceux que leur audace avaient protégés. Ils étaient une dizaine d’hommes par voiture et, quand l’un paraissait fatigué, ses acolytes se disputaient sa place à la direction. Il y eut encore, sur la route, de meurtriers pugilats.
Les voitures allaient, se dépassant ! Les hommes hurlaient comme des fanatiques qui se précipitent au carnage. Les sirènes aboyaient, sifflaient, sanglotaient.
Ivres de sang, de feu et de faim, – car ils ne songeaient même pas à manger, – ils couraient devant eux, traversant des hameaux, des villes, sans s’arrêter. Ils voulaient aller jusqu’au bout de leur souffle.
Ce fut une journée atroce.
Près d’un bois, un chasseur embusqué tira sur une voiture, la tua comme une bête malfaisante et rien ne bougea d’elle quand elle fut à terre, basculée dans le fossé ; les hommes ne formaient plus qu’un être avec le moteur enragé. Ils étaient morts de la mort de la voiture.
VI
La neige avait cessé. Ou approchait de la côte méditerranéenne. Déjà de chauds effluves caressaient les fronts de ces monstres mus par la fièvre. Leurs yeux méchants sourirent.
Ils virent, comme en un mirage, leur rêve prêt à se réaliser, leur rêve d’une autre vie. Après un instant de détente, ils s’élancèrent avec un nouveau zèle, les yeux à demi-clos de fatigue et de joie.
Tout à coup, à un virage, sur la corniche à pic, la première voiture perdit pied, s’élança dans le vide, et les autres, du même élan, suivirent. Les sirènes chantaient. Les hommes, cramponnés, éclataient de rire :
« Nous arrivons, nous arrivons ! Vive la liberté ! À bas les patrons ! »
Un petit bruit au milieu de la mer ; les cinq dernières voitures n’étaient plus…
FIN
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 318, dimanche 11 septembre 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)

































































































