Cette histoire vraie eut pour héros le célèbre peintre Soutine.
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L’année 1946 fut longue à passer. On était en avril, mais un vent glacé balayait les rues, et le ciel charriait des nuages de neige.
Le vieil homme, qui se nommait Drioli, traînait douloureusement ses pieds le long du trottoir de cette avenue de Paris. Il avait froid, il était misérable, et pelotonné comme un hérisson dans un manteau noir crasseux, dont seuls ses yeux et le sommet de son crâne dépassaient le col relevé.
Il allait son chemin, regardant distraitement les vitrines. Devant une galerie de tableaux, il s’arrêta soudain, fasciné. Il ressentait un brusque malaise, une inquiétude de la mémoire, le souvenir distant de quelque chose de déjà vu, quelque part. Le tableau représentait un paysage. Un bouquet d’arbres penchés d’un côté, comme écrasés par un vent terrible, et le ciel qui tournait et se tordait tout autour. Au bas du cadre, une petite plaque gravée : Chaïm Soutine (1894-1943).
Drioli contempla le tableau, se demandant vaguement ce qui lui semblait familier.
« Peinture dingue, pensa-t-il. Étrange et folle, mais j’aime ça. Chaïm Soutine… Soutine… Mais c’est mon petit Kalmouk ! s’écria-t-il. Mon petit Kalmouk avec un tableau dans la plus belle galerie de Paris ! Rendez-vous compte ! »
Le vieil homme rapprocha son visage de la vitrine. Il se rappelait le gosse, très clairement. Il y avait si longtemps ! C’était l’année d’avant la guerre, la première. En 1913. Ce Soutine, un gosse morose et lugubre qu’il aimait bien – presque de l’amour – sans aucune raison apparente, sinon sa peinture…
Et quelle peinture ! Tout lui revenait maintenant, la rue, la rangée de poubelles tout du long… La cité Falguière.
« Bizarre, pensait Drioli, comme tout surgissait facilement, maintenant. »
Cette idiotie du tatouage, par exemple. Ça, c’était une folie ! Il était devenu riche un jour, et il avait acheté plusieurs litres de vin. Il se revoyait entrant dans le studio avec les bouteilles sous le bras. Le gosse était assis devant son chevalet, et la propre femme de Drioli, debout au milieu de la pièce, posait pour son portrait.
« Ce soir, c’est fête ! dit-il. On fait une petite fête, tous les trois.
– Qu’est-ce qu’on arrose ? demanda le garçon sans lever les yeux. As-tu enfin décidé de divorcer, que ta femme puisse m’épouser ?
– Non, dit Drioli. C’est fête parce qu’aujourd’hui j’ai gagné une grosse somme d’argent en travaillant.
– Et moi, j’ai rien gagné. On peut arroser ça aussi.
– Si tu veux. »
Drioli s’assit sur la chaise. Le garçon prit place sur le divan avec la femme de Drioli. Entre eux, sur le plancher, ils disposèrent les bouteilles et se mirent à boire.
Au bout d’un moment, Drioli commença à errer dans la pièce, regardant, furtif, les toiles empilées contre les murs. Puis, il s’approcha du divan et s’arrêta, oscillant légèrement.
« Écoute, mon petit Kalmouk, dit-il.
– Quoi ?
– J’ai une idée formidable. Tu es mon ami, et pour moi, tu es un tel artiste que j’aimerais avoir un tableau, un joli tableau.
– Prends-les tous, mais ne m’interromps pas quand je parle à ta femme.
– Non, non ! Écoute… Je veux dire un tableau que je puisse avoir avec moi, tout le temps… Toujours… Où que j’aille, quoi qu’il arrive. »
Il se pencha, empoigna le genou du garçon.
« Je veux que tu peignes un tableau sur ma peau, sur mon dos. Ensuite, tu tatoueras ce que tu auras peint, et comme ça, ça restera toujours là.
– Tu as des idées de fou.
– Je t’apprendrai à te servir de l’appareil. C’est facile. Un enfant le ferait. On pourrait prendre Josie comme modèle. Une étude de Josie sur mon dos. Est-ce que j’ai pas le droit d’avoir le portrait de ma femme sur le dos ? »
Drioli savait qu’il suffisait de parler de sa femme pour que les épaisses lèvres brunes du gosse s’entrouvrent et se mettent à trembler.
« Une étude de nu, dit le gosse, c’est une idée agréable.
– Pas nue, dit la femme.
– C’est une idée énorme, dit Drioli.
– C’est une idée de cinglé, dit la femme.
– En tout cas, c’est une idée, dit le garçon. Et une idée qui s’arrose. »
Ils vidèrent une autre bouteille, puis Drioli s’écria :
« J’y vais, et je ramène mes instruments. Les aiguilles et les encres. J’ai des encres d’un tas de couleurs, autant de couleurs que tu as de tubes, et bien plus belles. »
Drioli revint au bout d’un moment. Il plaça une mallette sur la table, l’ouvrit, en tira les aiguilles électriques et les petites bouteilles d’encres de couleur. Il brancha l’appareil. L’aiguille de 6 millimètres, qui dépassait à l’extrémité, se mit à monter et à descendre très vite. Il jeta sa veste, releva la manche gauche de sa chemise.
« Regarde-moi et je vais te montrer comme c’est facile. Je vais faire un dessin sur mon bras, ici. »
Le gosse était intrigué.
« Laisse-moi essayer un peu… »
Avec l’aiguille bourdonnante, il commença à tracer des lignes bleues sur le bras de Drioli.
« C’est simple, dit-il. On commence tout de suite ! D’abord, je vais faire une peinture ordinaire. Et puis, si elle me plaît, je tatouerai par-dessus… »
Avec une grosse brosse, Soutine commença à peindre sur le dos nu de Drioli. Il travaillait vite, ne faisant qu’un lavis de peinture bleue, de façon à ne pas gêner le travail de tatouage ultérieur. En moins d’une demi-heure, il eut terminé.
« Ça va, » dit-il à la fille, qui retourna sur le divan, s’y étendit et s’endormit.
Drioli vit le garçon prendre l’aiguille et la tremper dans l’encre. Puis il sentit la piqûre aiguë lorsqu’elle toucha la peau de son dos.
Drioli se souvint que lorsque l’artiste s’était enfin reculé, aux premières heures du matin, disant : « C’est fini, » il faisait jour dehors, et qu’on entendait les gens qui marchaient dans la rue.
« Je veux la voir ! » dit Drioli.
Le gosse prit une glace, la leva, et Drioli se tordit le cou.
« Grand Dieu ! » s’écria-t-il.
C’était un spectacle stupéfiant. Du haut en bas, des épaules à la base de l’épine dorsale, son dos flambait de couleurs, or, vert et bleu, noir et écarlate. Le tatouage était si serré qu’on eût dit une pleine pâte. C’était merveille de voir l’utilisation que le gosse avait faite de la saillie des vertèbres et des omoplates pour l’incorporer à sa composition.
Le portrait avait cette qualité tordue, torturée, si caractéristique de Soutine.
« C’est formidable ! »
Le gosse reculait, examinait son œuvre d’un œil critique.
« Tu sais, dit-il, je crois que c’est assez bon pour que je signe. »
Et, reprenant l’aiguille, il inscrivit son nom à l’encre rouge, du côté droit. Juste au-dessus du rein de Drioli.

Et maintenant, le vieillard nommé Drioli, dans une sorte d’extase, regardait un tableau dans la vitrine d’une galerie de peinture, C’était si loin, tout ça ! Presque comme dans une autre vie. Josie était morte. Et le gosse ? Qu’était- il devenu ?
Comme inconscient, Drioli ouvrit la porte de la galerie et entra. C’était une longue salle avec un épais tapis lie-de-vin. Et comme c’était beau ! Tous les gens flânaient devant les toiles, des gens bien, des gens lavés, et chacun tenait à la main un catalogue. Drioli restait à l’entrée, regardant autour de lui, se demandant s’il oserait avancer et se mêler à cette foule. Mais avant qu’il ait eu le temps de rassembler son courage, il entendit une voix, à côté de lui : « Qu’est-ce que vous voulez ? »
L’homme portait un manteau noir. Il était gras et court, avec une figure très blanche. Il s’approcha encore de Drioli et répéta : « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Drioli restait immobile.
« S’il vous plaît, dit l’homme, veuillez sortir de ma galerie.
– Je n’ai pas le droit de regarder les tableaux ?
– Je vous ai demandé de vous en aller. »
Drioli resta ferme. Tout d’un coup, il se sentit implacablement outragé.
« Ne faites pas d’histoires, continuait l’homme. Venez par là. »
Il posa une patte blanche sur l’épaule de Drioli et commença à le pousser fermement vers la porte.
« Ôtez vos sales pattes de mon dos ! » cria Drioli.
Sa voix résonna dans la longue galerie et toutes les têtes se tournèrent, d’un coup.
« Moi aussi, criait Drioli, moi aussi, j’ai un tableau de ce peintre ! C’était mon ami, et j’ai un tableau qu’il m’a donné. »
D’une contorsion, Drioli se dégagea soudain, et avant qu’on ait pu le retenir, il galopait dans la galerie, criant : « Je vais vous montrer ! Je vais vous montrer ! »
Il enleva son manteau, sa veste et sa chemise, et se retourna, présentant aux gens son dos nu.
« Là ! s’écria-t-il. Vous voyez ? Le voilà ! »
Il y eut dans la pièce un silence total. Chacun s’immobilisait, confus, curieusement gêné. Chacun regardait le tatouage. Il était toujours là, ses couleurs plus vives que jamais. Mais le dos du vieil homme était amaigri, les omoplates saillaient un peu plus, et cela donnait au tableau une apparence étrange, ridée, écrasée.
Quelqu’un dit :
« Mon Dieu, mais c’est vrai ! »
Les gens se pressaient maintenant pour entourer le vieil homme.
« On ne peut s’y tromper !
– Sa première manière…
– C’est fantastique ! Fantastique !
– Regardez ! C’est signé !
– Penchez-vous un peu, mon ami, que le tableau soit bien tendu…
– Dites, bonhomme, quand cela a-t-il été fait ?
– En 1913, dit Drioli, sans se retourner. À l’automne 1913.
– Qui a appris le tatouage à Soutine ?
– Moi.
– Et la femme ?
Le propriétaire de la galerie écarta les gens et s’approcha de Drioli. Il était calme, mortellement sérieux.
« Monsieur, dit-il avec un sourire forcé, je suis acheteur. Je vous en donne deux cent mille francs. »
Les yeux du marchand étaient petits et noirs ; les ailes de son nez commençaient à frémir.
Drioli dit lentement :
« Mais comment voulez-vous que je le vende ? »
Il y avait dans sa voix toute la tristesse du monde.
« Oui, dit quelqu’un dans la foule, comment pourrait-il le vendre ? Ça fait partie de lui !
– Écoutez, dit le marchand. Je vous y aiderai. Je vous rendrai riche. On va faire un arrangement pour ce tableau, tous les deux, hein ? »
Drioli le regarda, plein d’appréhension.
« Mais comment voulez-vous l’acheter, monsieur ? Et qu’est-ce que vous en ferez quand vous l’aurez acheté ? Où le garderez- vous ? Où le garderez-vous cette nuit ? Et demain ?
– Ah oui… Où vais-je le garder ?… C’est vrai… Où vais-je le garder ?… Voyons… Voyons… »
Le marchand se passa un doigt sur le nez. « Il semble, dit-il, que si je prends le tableau, je doive vous prendre aussi. C’est un inconvénient. »
Il s’interrompit.
« Le tableau lui-même n’a pas de valeur avant votre mort, reprit-il. Quel âge avez-vous, mon ami ?
– Soixante-et-un ans.
– Mais vous n’êtes peut-être pas très robuste, hein ? »
Il examina Drioli du haut en bas, comme un fermier apprécie un vieux cheval.
« Je n’aime pas ça, dit Drioli en se reculant. En toute honnêteté, monsieur, je n’aime pas ça. »
Il aboutit entre les bras d’un grand monsieur qui tendit les mains et le saisit doucement par les épaules. Drioli s’excusa. Le monsieur lui sourit et, d’une main gantée de jaune canari, tapota, rassurant, une des épaules nues du vieil homme.
« Écoutez, mon ami, dit l’étranger, toujours souriant. Aimez-vous nager et prendre des bains de soleil ? »
Drioli le regarda, plutôt surpris.
« Aimez-vous les bons plats et le vin rouge des meilleurs crus de Bordeaux ? »
L’homme souriait toujours, montrant de fortes dents blanches éclairées d’or.
Il parlait de façon douce et insistante, sa main gantée toujours sur l’épaule de Drioli.
« Vous aimez ces choses-là ?
– Euh… oui ! répondit Drioli, toujours perplexe. Naturellement.
– Et la compagnie des jolies femmes ?
– Pourquoi pas ?
– Et un placard rempli de complets et de chemises faits sur mesure pour vous ? Il me semble que votre garde-robe est un peu négligée. »
Drioli guettait cet homme suave, et attendait le reste.
« Et un domestique qui viendrait vous raser et vous couper les cheveux le matin ? »
Drioli restait là, bouche bée.
« Et une jolie fille bien ronde qui vous ferait les ongles ? »
Quelqu’un, dans la foule, ricana.
« Et une sonnette à côté de votre lit pour appeler la femme de chambre qui vous apporterait le petit déjeuner du matin ? Vous aimeriez tout ça, mon ami ? Ça vous tente ? »
Drioli, immobile, le contemplait.
« Voyez-vous, je suis propriétaire de l’hôtel Bristol, à Cannes. Je vous invite à venir là-bas et à être mon hôte le reste de votre vie, dans le luxe et le confort. »
L’homme s’interrompit, laissant son auditeur savourer cette agréable perspective.
« Votre seul devoir – dois-je dire votre plaisir ? – sera de passer le temps sur ma plage en caleçon de bain. Vous vous promènerez parmi mes clients, vous prendrez des bains de soleil, vous nagerez, vous boirez des cocktails. Ça vous plaît ? »
Drioli leva le nez vers le grand type aux gants jaune canari.
« C’est une idée comique, dit-il lentement. Mais vous parlez sérieusement ?
– Bien sûr.
– Attendez, interrompit le marchand. Écoutez un peu, bonhomme. Voilà une solution à notre problème. J’achète le tableau et je m’arrange avec un chirurgien pour qu’il l’enlève de votre dos. Vous irez de votre côté et vous pourrez profiter de la grosse somme d’argent que je vous donnerai pour ça.
– Sans peau sur mon dos ?
– Mais non. Le chirurgien vous remettra une autre peau à la place. Ce n’est rien du tout !
– Impossible ! dit l’homme aux gants canari. Il est trop vieux pour une greffe de cette importance. Ça le tuerait. Ça vous tuerait, mon ami.
– Ça me tuerait ?
– Bien sûr. Vous n’y survivriez pas. Seul le tableau s’en tirerait.
– Au nom du ciel ! » cria Drioli. Il regarda, épouvanté, les visages qui l’observaient.
La main gantée de canari tapota de nouveau l’épaule de Drioli.
« Venez, dit l’homme, avec son large sourire blanc. Nous allons faire un bon dîner et reparler un peu de tout ça. Vous avez faim ? »
Les yeux de Drioli se tournèrent vers le plafond, ses lèvres s’entrouvrirent et se mouillèrent. Littéralement, on voyait l’eau venir à la bouche du pauvre diable.
« Comment aimez-vous le canard ? continua l’homme. Bien rôti et craquant ? Ou le préférez- vous…
– Je viens, » dit très vite Drioli.
Déjà, il avait ramassé sa chemise et la passait frénétiquement.
« Attendez-moi, monsieur ; je viens. »
Une minute après, il avait quitté la galerie avec son nouveau maître.
Quelques semaines plus tard, une toile de Soutine – une tête de femme, peinte d’une façon assez étrange, bien encadrée et lourdement vernie – fut mise en vente à Buenos Aires.
De ceci, et du fait qu’il n’y a pas d’hôtel Bristol à Cannes, il résulte que l’on s’étonne un peu et que l’on prie pour la santé du vieil homme. Et l’on espère ardemment, où qu’il soit en ce moment, qu’il s’y trouve en compagnie d’une jolie fille bien ronde pour lui faire les ongles et d’une femme de chambre pour lui apporter le petit déjeuner au lit, le matin.
Copyright : 1953 Roald Dahl
et Agence Bradley.
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(Roald Dahl, adaptation anonyme de « Skin » [in The New Yorker, 17 mai 1952, avant d’être repris dans le recueil Someone Like You, New York: Alfred A. Knopf, 1953], illustrée par Jean Joyet, in Constellation, le monde vu en français, volume XIV, n° 83, mars 1955. Le film de Denys de La Patellière, Le Tatoué (1968), traite un sujet similaire : un ancien légionnaire, joué par Jean Gabin, porte un authentique Modigliani tatoué sur le dos, réalisé en 1919)
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(Chaïm Soutine, « L’Idiot » et « Jeune Femme en rouge, » huiles sur toile, c. 1920 et 1928)
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(Amedeo Modigliani, « Portrait de Chaïm Soutine, » huile sur toile, 1916)








































































































