Arnold secoua la tête et se pencha sur la pierre pour examiner l’inscription de plus près. Il voulait voir si le premier 2 de la date, qui se trouvait dans cette vieille inscription, n’était pas un 8, ce qui aurait fait 1824, et ce qui était possible ; mais non, et le second 2 était exactement semblable au premier.
Peut-être le tailleur de pierres avait-il commis une erreur ? La jeune fille était si absorbée dans la pensée de sa mère, qu’il ne voulut pas lui adresser d’autres questions ; il la laissa donc près de la tombe où elle était agenouillée, où elle priait, et il examina d’autres tombeaux. Tous, sans exception, dataient de plusieurs siècles ; on y remarquait même les dates de 930 et 950 ! Il ne trouva pas de tombes plus nouvelles que celle de la mère de Gertrude, et, cependant, on enterrait encore dans le cimetière du bourg, comme le montrait le dernier enterrement qui venait d’avoir lieu.
Du mur très bas de ce cimetière, on apercevait le bourg tout entier. Arnold saisit aussitôt l’occasion de faire là une esquisse.
Au-dessus du cimetière, on remarquait, d’ailleurs, le même brouillard ou la même fumée qui s’étendait sur le bourg et, cependant, plus loin, du côté du bois, d’où l’on entendait les sons lointains du cor, on voyait le soleil, clair et brillant, rayonner au bas de la montagne.
La cloche fêlée du bourg venait de sonner encore ; Gertrude, aussitôt debout, s’essuya les yeux et fit un signe gracieux au jeune homme pour l’engager à la suivre.
Arnold, en un instant, fut à ses côtés.
« Il ne faut pas, dit-elle, nous livrer plus longtemps à la tristesse ; la cloche vient de sonner à l’église et la danse va commencer. Vous avez dû trouver les gens de Germelshausen bien tristes, bien stupides ; ce soir, vous penserez tout le contraire.
– Oui ; mais voici la porte de l’église, dit Arnold, et je ne vois personne en sortir.
– C’est probable, répondit la jeune fille en riant, parce que personne n’y va, pas même le prêtre ; mais le vieux sacristain ne se donne pas de repos et sonne les offices.
– Et aucun de vous ne va à l’église ?
– Non ; ni à la messe, ni à confesse, répondit-elle avec calme.
– Mais, jamais de ma vie, je n’ai rien entendu dire de pareil !
– Vraiment ! Il y a longtemps que cela est arrivé, dit la jeune fille, avec une certaine insouciance. Tenez, voilà le vieux sacristain qui sort de l’église, tout seul, et qui en ferme la porte ; il va chez lui, puis à la taverne.
– Et le curé paraît-il à la taverne ?
– Quelquefois : il ne le prend pas à cœur.
– Qu’est-ce qu’il ne prend pas à cœur ? dit Arnold, moins surpris encore de cet étrange récit que de la naïveté avec laquelle la jeune fille faisait allusion à des faits, sans doute, très extraordinaires.
– C’est une longue histoire, répondit Gertrude, et le curé de Germelshausen l’a écrite tout entière dans un gros livre ; cela vous intéresserait, et, si vous savez le latin, vous pourrez la lire ; mais, ajouta-t-elle, voilà des jeunes gens et des jeunes filles, qui sortent déjà des maisons ; il faut que je me hâte de rentrer pour faire ma toilette, car je ne voudrais pas être la dernière au bal.
– Et la première danse, Gertrude ?
– Je la danserai avec vous ; vous avez ma promesse. »
Ils retournèrent vite au bourg, où tout avait changé depuis le matin. On ne voyait que des groupes de jeunes gens, pleins de gaieté ; les jeunes filles étaient toutes endimanchées et les garçons portaient leurs plus beaux habits.
La taverne était tapissée au-dehors de guirlandes de fleurs et de feuillage qui, de fenêtre en fenêtre, formaient comme un arc de triomphe au-dessus de la porte.
Quand Arnold vit que chacun s’était paré, il ne voulut point paraître, lui-même, avec son costume de voyage ; il ouvrit donc son sac, chez le juge, et il prit aussi ses plus beaux habits. Il venait de terminer sa toilette, quand Gertrude frappa à la porte de la chambre où il se trouvait, et l’appela.
Que la jeune fille lui parut belle dans son riche mais simple costume ! et qu’elle mit de grâce à lui dire de venir avec elle, car son père et sa belle-mère ne devaient se rendre que plus tard au bal.
« Il ne faut pas qu’elle pense beaucoup à Heinrich, » se dit le jeune homme avec satisfaction, tandis qu’il donnait le bras à Gertrude pour la conduire à la fête.
Il eut soin de ne lui rien dire, d’abord ; il éprouvait cependant une bien vive émotion, et quand le cœur de la jeune fille battit contre son bras, il sentit le sien qui ne battait pas moins.
« Et demain, il faut que demain je parte, » murmura-t-il tout bas avec un soupir.
Il savait à peine ce qu’il venait de dire, quand sa compagne répondit en souriant :
« Ne vous inquiétez pas de cela ; nous serons ensemble plus longtemps, plus longtemps, peut-être, que vous ne le désirez…
– Et aimeriez-vous que je restasse avec vous, Gertrude ? dit vivement Arnold.
– Certainement, répliqua-t-elle avec naïveté. Vous êtes bon, gracieux, et je sais que mon père vous aime. En outre, Heinrich n’est pas venu, ajouta-t-elle, non sans une certaine rancune.
– Et s’il venait demain ?
– Demain ? reprit Gertrude ; et elle le regarda avec ses grands yeux noirs, dont l’expression était toute particulière ; une longue nuit nous sépare de demain. Demain ! Vous comprendrez, demain, ce que ce mot signifie ! Mais aujourd’hui, n’en parlons pas, dit-elle en s’interrompant tout à coup ; aujourd’hui est une fête, que nous avons si longtemps, si longtemps désirée, et tant qu’elle durera, ne la gâtons point par de tristes pensées !… »
II
Arnold voulut répondre à Gertrude, mais ils venaient d’entrer dans la salle du bal et une musique bruyante couvrit sa voix, dès qu’il commença à parler. Les musiciens jouaient les airs les plus étranges, les plus nouveaux pour lui, qui le surprenaient autant que les sons du cor qu’il avait d’abord entendus, et, en même temps, il était ébloui par l’éclat des lumières.
Cependant, Gertrude le conduisit au milieu du bal où une foule de jeunes paysannes causaient entre elles. Elle l’y laissa jusqu’à ce que le bal commençât, pour causer elle-même avec les autres jeunes gens.
Arnold se trouva d’abord gêné, dans un monde si extraordinaire, dont les costumes bizarres et l’accent l’étonnaient.
Cet accent, qui lui avait paru doux sur les lèvres de Gertrude, lui semblait dur maintenant. Cependant, les jeunes gens se montraient tous aimables à son égard ; l’un d’eux, même, vint lui prendre la main et lui dit :
« Vous avez raison, monsieur, de rester avec nous. Nous menons la vie gaiement, et l’intervalle se passe assez vite.
– Quel intervalle ? dit Arnold, surpris du mot et surtout de la pensée qu’il serait, lui, Arnold, disposé à rester dans ce bourg. Vous croyez, ajouta-t-il, que je reviendrai ici ?
– Avez-vous donc l’intention de partir ? reprit aussitôt le jeune paysan.
– Oui, demain ou après-demain ; mais je serai bientôt de retour.
– Demain ! dit son interlocuteur. Vraiment ! oh ! à la bonne heure. Demain, nous en causerons. Mais que je vous montre la fête, car, si vous partez demain, vous ne la verrez plus. »
Les autres paysans rirent entre eux avec malice, mais le jeune homme prit Arnold par la main et le conduisit dans toute la taverne, où il y avait une grande foule.
Ils traversèrent d’abord des salles pleines de joueurs de cartes, qui avaient des tas d’or devant eux, sans parler des autres divertissements auxquels on se livrait ; les jeunes filles allaient et venaient, riaient avec les jeunes gens, lorsque les musiciens donnèrent tout à coup, par quelques accords, le signal du bal ; Gertrude fut aussitôt à côté d’Arnold et prit son bras.
« Allons, dit la charmante jeune fille, il ne faut pas que nous soyons les derniers ; comme la fille du juge, j’ai le droit d’ouvrir le bal.
– Mais quel air étrange ! dit Arnold ; je ne sais comment j’en suivrai la mesure !
– Vous vous y mettrez bientôt, reprit Gertrude en souriant ; dans cinq minutes, je vous aurai mis au fait. »
Les villageois se hâtèrent tous d’entrer dans la salle de bal, gais, bruyants, et Arnold n’eut plus qu’une pensée, c’est qu’il était le danseur préféré de Gertrude.
Il dansa plusieurs fois avec elle, et personne ne parut lui disputer sa conquête, quoique les jeunes filles, qui passaient à côté d’eux en dansant, lui fissent quelques plaisanteries sur son dévouement pour Gertrude.
Cependant, il éprouvait une inquiétude indéfinissable, lorsque, de la salle de bal, on entendit distinctement les sons durs et discordant de la cloche fêlée, qui se croisaient avec ceux du violon.
On eût dit qu’un sort avait été jeté sur les danseurs. La musique cessa tout à coup au milieu d’une mesure ; cette foule si animée, si gaie, resta immobile, sembla compter avec anxiété, dans un silence de mort, chaque coup de la lugubre cloche qui s’était mise à tinter ; mais à peine le dernier son s’en faisait-il entendre, que le bruit, la gaieté éclatèrent encore dans la salle.
(À suivre)
–––––
(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 100, samedi 12 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)




























