Près du feu où nous avons mis tant de bûches pour voir monter la flamme, l’histoire du garde-champêtre, d’autres encore, et Platon et la vie quotidienne sont passés pêle-mêle. Dehors, la pluie tombe avec la nuit sur l’avenue aux airs de village. D’où vient notre bien-être ? Pas du cadre ; invisiblement ouverte sur toutes les promenades, l’installation des Dhôtel tient du pigeonnier : elle abrite sans retenir, et ne sépare pas des chemins, des ciels et des talus. Ses habitants s’y posent après leurs marches aux alentours, avant leurs départs à moto pour l’Auvergne ou les Ardennes.
Pourtant, depuis ce jour de l’autre année où je rencontrai André Dhôtel sur une place déserte de l’ancienne ville haute, à Provins, – il y promenait le regard de toutes les patiences et sa bonne volonté, – nos causeries familières ont apprivoisé un bonheur amical. C’est que sa femme apporte sa sollicitude, sa compréhension, le rayonnement de son visage clair. C’est que lui ne se revêt ni de son âge ni de sa fonction. Fraternel et simple, n’a-t-il pas écrit que « le meilleur de la vie, » c’était « le plaisir de parler à cœur ouvert et d’entendre parler à cœur ouvert » ?
Aussi, près d’eux, éprouve-t-on comme une libération. Des détails s’évanouissent dont on s’embarrasse ; les préoccupations ne prennent que leur place : le travail du collège avec la satisfaction d’une bonne équipe d’élèves, le sort des livres avec la joie d’être reconnu et la gloire peut-être pour tant d’histoires tissées de rêves et de réalités ; les heures cessent de courir l’une après l’autre et nous derrière elles sans espoir de les rattraper ; les barrières disparaissent. Paisible, resplendissante, apparaît alors une vie simple et belle dont notre vie nous détourne, une réalité heureuse de loisir et de vacance. Ce qui compte, c’est de marcher à travers les champs, de pêcher en Argonne, de s’asseoir sur un talus, de regarder les plantes, de rencontrer sur les routes des inconnus, sans hâte, dans les moments que laissent le travail et les occupations.

Dhôtel le professeur, Dhôtel l’écrivain, est d’abord l’homme qui dit : « On n’a pas assez le temps de se promener. » Mais ses romans sont une promenade.
« Si je ne pense pas à un paysage, je ne peux pas écrire. Pour Le Village pathétique, il y avait le marais. Pour Le Maître de pension, il y avait la lande. Le marais, la lande, comme les dunes, « lieux favorables, » y sont restés présents, ont joué leur rôle dans l’action, délivré leurs signes au moment voulu. Souvent, le sentiment n’affleura que par la notation « d’étranges lumières sur les labours secs et sur les thyms » ou « d’un soleil blanc au-dessus d’un toit. » Dans Le Pays où l’on n’arrive jamais, l’histoire se déroule comme une route où l’on passe. Qu’importe où elle va :
« Un roman, pour moi, c’est une chanson passagère, vite envolée, et dont on se souvient sans savoir exactement de quoi il s’agissait. Mais, du moment qu’il y a une histoire, cela m’intéresse. »
Non que le récit veuille conduire le lecteur à des conclusions, ou l’enseigner par une aventure exemplaire. L’expérience m’a paru décevante, au début, de demander à Dhôtel quelque renseignement sur un personnage ou une intrigue :
« Peut-être. Je ne me rends pas compte ; je prends l’histoire de l’extérieur. »
Il doit pourtant savoir ce qu’il veut, me disais-je alors ; les raisonnements ne sont pas la part du lecteur, on comprend que le détachement du conteur et son allure lente en déconcertent quelques-uns. C’est qu’il n’y a pas, chez Dhôtel, de but concerté. Seulement le plaisir de conter, et, à cette occasion, de dire les ciels, et les plantes, et les rencontres, tout ce qui fait l’enchantement de sa vie. Il m’explique :
« J’ai souvent essayé de composer vigoureusement comme tout le monde, mais cela ne marche pas. Il faut que je parle d’une certaine façon, comme le tempo en musique. J’ai besoin de dire en passant, sans appuyer, de dérouler fait après fait. C’est pour moi la seule façon de révéler. Pour comprendre, regardez la différence entre Beethoven qui orchestre autour d’une phrase et Mozart qu’une phrase, même magnifique, n’empêche pas de continuer…
L’histoire est nécessaire. Quand on me dit : « Le récit des vagabondages et des visions nous aurait suffi, » j’ai envie de rire. C’est comme si on me disait : « Nous nous contenterions de l’âme, nous nous passerions du corps et des habits. »
Conteur légendaire, Dhôtel déforme notre réalité comme la légende pour que les faits laissent apparaître une dimension supplémentaire. La fidélité n’est pas de reproduire la vie telle que nous la voyons, mais de prendre avec l’événement des libertés qui recréeront le plus caractéristique et donneront sa lumière au détail révélateur. L’itinéraire est sans importance, seul compte ce que nous aurons vu en chemin. Pourquoi vouloir le vraisemblable ? Les romans sont des rêves qui présentent un « aspect de la vie, une certaine idée des choses. »
Les faits qui paraissent n’avoir pas de gravité pour le héros n’en ont pas davantage pour l’auteur. Il s’y montre désinvolte car, pour lui comme pour eux, ils sont de la même famille. L’essentiel est ailleurs. Proches de la nature, un peu vagabonds, attendant l’irrationnel dans une sorte d’innocence naturelle, ses personnages ne paraissent guère exister en fonction d’une société :
« L’individu est à part, explique Dhôtel. Le social, le moral sont comme la nourriture ; on vit pour autre chose, inconsciemment, on ne s’en rend compte que plus tard. »
Comme lui, ses héros sont libres, d’une liberté intérieure qui ne tient pas à leur expérience. Déjà l’enfant Michaël savait que « la liberté, cela se retrouve partout, selon les chances. » Les circonstances l’entravent peu. Il faut seulement trouver dans quelle direction se faire attentif. Mais comment ? Aucun effort intellectuel ou tension d’esprit, aucune exaltation ou recherche idéologique n’y conduisent. Le rationnel est dangereux qui construit logiquement n’importe quoi. Tout est plus simple – les humbles ne sont-ils pas les mieux accordés au mystère ? – et plus miraculeux. Regardez l’artisan qui modèle des vases ; un jour, il fait une œuvre belle sans que lui ni personne sache comment. Rimbaud l’Ardennais, celui de la maison du général, fut frappé un jour du surnaturel comme d’une foudre. Pour Dhôtel, il est « mêlé étroitement à l’humain, au quotidien, presque au routinier. »
Mais les occupations nous accaparent. Nous allons trop vite. Nous sommes trop pressés. Quand nous saurons détacher nos liens, quitter un moment notre univers pour nous promener lentement, la face véritable du monde nous apparaîtra, non plus cadre de notre vie, mesuré à nos besoins, mais splendeur absolue, existant pour elle-même. L’Homme de la scierie déjà l’avait compris : « Vous dites voilà une fleur, voilà un chien, voilà un homme. Chaque fois que vous dites cela, vous prononcez un mot aussi grand que le ciel. » Il donnait encore ce secret : « Il n’y a rien que le temps de Dieu, que chacun mesure à sa façon, » cependant qu’à Martinien, Dhôtel recommandait : « Avant de nous promener sur les routes, il faut nous envelopper d’éternel. »

Dhôtel considère avec le même regard les hommes et les graminées. Nous sommes, au milieu d’un monde plein de richesses et des multiples chemins de la vie, « d’insignifiantes et merveilleuses exceptions. » Peu à peu, je comprenais mieux l’humilité un peu agaçante de M. Humbaut, le percepteur des « Souvenirs d’Aigly, » auquel ses regards paraissaient « aussi inutiles que certaines fleurs abandonnées sur les terres » et que la pensée de rester toujours un homme ordinaire emplissait d’une extrême douceur.
« J’ai pris un livre de Jean Rostand sur les libellules, me dit un jour André Dhôtel ; ses calculs sur la surface des ailes et leur résistance montrent que leur vol est impossible. Il ne me reste plus qu’à les regarder voler. »
Il me faudrait dire son approche attentive de ce monde inconnu et réel qui double le nôtre, et son silence intérieur au long d’une sorte de vagabondage. Il faudrait dire sa science des plantes, toujours dépassée par les splendeurs qu’elles offrent, et comme il raconte : « C’étaient des graines de chardon… »
Très occupé comme nous tous, menant sa vie, son métier de professeur et son œuvre, c’est à ses promenades qu’André Dhôtel nous convie, et, par elles, à goûter un peu de sa paix, de sa sagesse, de son émerveillement.
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(C.-F. de Lignac, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1474, jeudi 1er décembre 1955. Jean Dubuffet, « Dhôtel nuancé d’abricot, » huile sur toile, juillet-août 1947 ; les deux photographies illustrant l’article sont extraites de la publication originale)




















