Ce récit fait partie d’une série de chroniques fabuleuses. J’espère que le ton et la féerie vous plairont, bien qu’ils soient différents de mes habituelles histoires.
A. D.
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J’étais installé dans un village avec Martinien. Un métier tranquille et de bonnes soirées que je passais à jouer aux cartes avec le maréchal-ferrant, tandis que Martinien flânait dans les rues. Je me demande quel plaisir il y trouvait. Deux lampes électriques éclairaient tout le village, un désert absolu empli du parfum des fumiers, des rosiers, des phlox et des terres immenses d’alentour.
Martinien ne songeait pas aux filles, mais il errait. Peut-être écoutait-il les conversations derrière les portes. Il me demanda un soir si je croyais que vingt ans (il avait vingt ans) ou même cinquante suffisaient pour connaître les choses essentielles du monde et que personne n’a jamais pu dire, étant donné la brièveté de chaque vie humaine. Malgré les traditions, on ne peut constater que des faits approximatifs ou à la rigueur, pour peu qu’on s’y intéresse, quelques faits scientifiques. Mais le vent du soir apporte des paroles inconnues, dont, après bien des années d’études, on parvient tout juste à saisir des bribes.
« Laisse-moi jouer aux cartes, ai-je dit à Martinien, et ne fais pas tant d’embarras.
– Mais il y a quelque chose de bizarre autour de ce village, » prétendait Martinien.
Soit ! Puisqu’il le désirait je ne demandais pas mieux que de chercher avec lui, et le dimanche suivant nous parcourûmes les rues silencieuses, et finalement nous sommes sortis du village par la route des Pleux. Partout des chaumes emplis de corbeaux qui se levaient lourdement et s’en allaient, loin de nous, poursuivre leurs occupations. Soudain, nous fûmes surpris par l’air sauvage de ce plateau qui cependant portait les traces honorables d’une civilisation que j’estime, malgré tout le mal qu’on en dit : la petite route parfaitement goudronnée, les poteaux télégraphiques ajourés en ciment, les bornes récemment peintes. Mais c’était comme s’il y avait eu un signal impossible à percevoir parce qu’il avait peut-être trop d’acuité. Donc, scrupuleusement, nous avons pris à tâche d’interroger les alentours et sans nous faire beaucoup d’illusions.
Là-haut, cette buse tendrement crucifiée montait contre le vent. Une lièvre regardait par-dessus les herbes d’un fossé lointain. Les alouettes immobiles dans le ciel chantaient comme si jamais elles ne devaient redescendre. Enfin, une fille que nous ne connaissions pas vint à passer sur la route et elle semblait beaucoup plus préoccupée qu’il n’est naturel par sa démarche et par sa beauté. Mais tu sais bien que de pareils incidents se remarquent tous les jours. Alors, mon fils, il faut bien avouer une fois de plus…
« Une grande friche entre deux champs de blé, » m’as-tu dit soudain.
Il existe sans doute des lieux privilégiés, où il faut absolument que l’on découvre quelque chose, et toi, Martinien, tu as découvert le chemin au milieu de la friche.
Ce chemin restait d’abord enfoui sous un gazon frais, où l’on aurait peut-être pu déceler la trace d’anciennes ornières. Un peu plus loin, il se dénudait ici et là, comme foulé par le passage de quelque troupeau très léger ou très ancien.
« Il ne vient pas de moutons par ici certainement, me dis-tu. Cette friche est inhospitalière et pleine de cailloux.
– Les moutons mangent des cailloux tout aussi bien, ai-je observé avec humeur.
– Ce sont des gens qui viennent là, reprit Martinien.
– Et où iraient-ils donc ? »
Je ne me lasserai jamais de me montrer désabusé en toutes circonstances. C’est mon rôle, et Martinien en fera son profit s’il lui semble bon. Mais je fus le premier à reconnaître combien il était étrange que ce chemin s’arrête comme par enchantement devant une petite barrière de graminées. J’entends bien que le chemin ne se perdait pas dans la broussaille : il se terminait avec netteté comme au pied d’un mur. Si des gens s’avisaient d’y venir, ils ne devaient jamais aller plus loin et se contenter de parcourir les cent pas du chemin en partant de la route.
Nous avons exploré en tous sens la friche, afin de chercher l’ombre de quelque piste qui eût prolongé notre chemin ou une bifurcation qui en fut issue. Nous avons essayé d’imaginer, grâce aux accidents du terrain, les courbes que naturellement aurait épousées toute allée commode. Enfin, Martinien eut l’idée de considérer l’horizon. Devant la forêt lointaine, on apercevait un champ d’osier qui paraissait divisé en deux bosquets. Nous traversâmes toute cette friche encombrée de chardons, puis un champ de betteraves, avant de parvenir à l’oseraie, mais arrivés là nous avons constaté que si les osiers formaient bien deux groupes distincts, c’étaient de multiples fondrières qui les séparaient, et non pas une voie tracée. Au-delà, on voyait encore une friche désolante, semée de laitues bleues et de chardons.
Nous sommes revenus au village dans la soirée, un peu dégoûtés de notre manie de trouver des signes dans la campagne, mais presque sûrs d’avoir tout au moins surpris l’indice d’une légende locale. Nous avons interrogé le maréchal et plusieurs personnes dignes d’estime. Tous nous ont répondu qu’ils ne connaissaient pas de chemin dans la friche, une terre impossible que personne n’avait jamais pu débarrasser de ses cailloux.
« Peut-être des gamins qui ont fait un jeu, prétendait quelqu’un. Par exemple, ils auront voulu fabriquer une sorte de terrain d’aviation pour leurs petites mécaniques ou leurs montgolfières. »
Un autre nous faisait observer que le fossé séparait la route de notre chemin et qu’aucune voiture ne s’y serait engagée sans difficultés.
Mais la présence de l’invisible est difficile à ignorer. Nous sentions les réticences de certaines gens, et même une vague inquiétude. En réalité, s’ils ne savaient rien sur l’origine de ce chemin (qui pouvait être malgré tout une très ancienne voie charretière), les uns et les autres avaient observé parfois que des animaux s’y donnaient rendez-vous (en petit nombre et selon les affinités normales) : des lièvres, des perdrix, des campagnols, et finalement des chiens qui flairaient seulement la trace du gibier. L’épicier finit par nous révéler ce fait, mais on n’était pas sûr, et l’on exagère toujours, ajoutait le maréchal. Et puis qu’est-ce que ça pouvait nous faire ?
Nous n’avons pas manqué, vers la fin de l’été et au cours de l’automne, de faire quelques promenades sur la route pour observer ce qui se passait sur notre chemin. Nous n’eûmes pas la chance de surprendre la plus modeste réunion d’alouettes. Tout juste deux corbeaux et un moineau certain soir. Les chasseurs parcouraient le terroir et bouleversaient toute la faune.
« Encore une fois bredouilles, me disait Martinien. Je ne me promènerai jamais plus sur cette route. »
Et, cependant, au lieu de te sermonner sur ta naïveté déçue, je t’ai fait observer au long des jours que plus la pluie, la boue et les brouillards pesaient sur ce terroir, mieux on éprouvait la certitude qu’un moment viendrait où nous verrions ce que peu de gens avaient su voir ou regarder. Le témoignage du chemin vide restait dans notre souvenir, et il fallait attendre quelque événement nouveau.
Cet événement survint, et nous ne l’avons pas compris tout aussitôt. Vers la fin du mois de décembre, il se mit à neiger. C’était de la poussière de neige que le vent balayait comme une fumée le long des toits et des fossés. Nous avons eu le désir de nous promener dans la campagne pour voir comme tout avait changé et nous sommes allés, sans nous concerter, sur la route des Pleux. Nous nous sommes arrêtés devant la friche, là où le chemin commençait, et nous examinâmes l’étendue blanche. Des centaines d’hectares jusqu’à la forêt, qui seule demeurait sombre à l’horizon. Alors, nous avons vu notre chemin nettement prolongé au loin, sous la neige qui avait soudain dessiné ses contours. Comment donc ? N’avions-nous pas cherché avec la plus grande attention les moindres traces ? Mais nous n’avions pas songé que la voie pouvait s’élargir considérablement, et la neige faisait paraître une vaste piste tout à fait plate au milieu de la friche, qui était encombrée sur toute son étendue de mottes de terre, de taupinières et de blocs de silex. Sur la piste, les silex semblaient enterrés ou ne formaient que de légères bosses. La végétation de l’été nous avait empêchés d’observer cela.
« Alors ? me dis-tu.
– Allons voir. »
La piste ne menait pas aussi loin que nous le supposions, mais dès l’entrée on apercevait une dizaine d’empreintes parallèles faites par des pattes d’oiseaux. À un certain endroit, la neige était demeurée intacte, car les oiseaux avaient dû s’envoler, mais nous avons retrouvé leurs empreintes (exactement le même nombre d’empreintes) à trois cents pas, et bientôt nous pouvions voir d’autres traces venues de toutes parts dans la plaine et qui confluaient en formant enfin un véritable sentier. Ainsi, cela n’avait pas d’importance que la vaste piste, dont nous avions soupçonné les prolongements, soit devenue invisible lorsque nous eûmes dépassé les champs d’osier. Il suffisait de chercher où se rendaient les animaux. Nous marchions à droite et à gauche de leurs pistes afin de ne rien effacer, et nous étions honteux de la grossièreté de nos foulées.
Nous dûmes cheminer pendant trois heures. Nous avions donc parcouru environ une douzaine de kilomètres, maintes fois perdu et retrouvé les traces, lorsque nous avons songé à nous orienter. Comme nous étions sûrs de nous être dirigés vers le sud, nous aurions dû, depuis longtemps, atteindre le bord de la vallée, c’est-à-dire la falaise de l’Île-de-France ( pour m’exprimer en termes nets). Nous avions traversé une grande coupe de forêt presque aussi dénudée qu’une clairière et nous avions retrouvé une plaine que nous ne connaissions pas, semée de bosquets, et qui nous semblait occupée par des prairies onduleuses aux contours très irréguliers (autant que la neige nous permettait d’en juger). Les empreintes des animaux devenaient plus nombreuses, quoique, malgré tout, on ne pût en compter qu’une trentaine peut-être, puis, soudain, elles se dispersèrent en tous sens.
« Nous voilà bien avancés, dit Martinien.
– Peut-être nous sommes arrivés, » lui ai-je répondu.
Devant nous se dressait un bosquet plus vaste dont la lisière était chargée de ronces et nous vîmes courir vers ce bosquet une perdrix dont une aile restait étendue et traînait dans la neige. Une aile magnifique dans son abandon et colorée de sang. Nous avons voulu poursuivre l’oiseau, afin de le saisir et de le réconforter si c’était possible, mais il disparut dans les ronces. Nous avons cherché à contourner le bosquet. Ses dimensions se révélaient de plus en plus grandes et nous sommes parvenus à une allée qui y pénétrait et où la neige était demeurée absolument intacte. Nous nous décidâmes à longer cette allée bordée d’abord de sapins, puis de hêtres très élevés. L’allée débouchait sur un espace dénudé d’une dizaine d’hectares avec de grands creux et des buttes. Une maisonnette s’élevait au flanc de la première de ces buttes. C’est avec une grande hâte que nous sommes allés jusque-là, et, pendant un moment, nous avons cru saisir un secret inouï.
Devant la maisonnette, il y avait une cour entourée d’un mur. Nous avons ouvert une porte basse et nous nous sommes trouvés, très fâchés de notre impolitesse, en présence d’un vieillard assis sur un billot et qui tenait entre ses mains une perdrix blessée. Il tamponnait l’aile avec un mouchoir imbibé d’alcool de menthe.
Le vieillard ne manifesta aucune surprise à nous voir et sourit malicieusement. Nous lui avons dit aussitôt, en nous excusant, que nous étions perdus et que nous désirions savoir le nom de ce lieu.
« Comment êtes-vous venus jusqu’ici ? » nous demanda l’homme.
Cela nous ennuyait de l’avouer, mais la perdrix blessée était un merveilleux témoignage en notre faveur. Nous avons expliqué que nous étions venus à travers champs et que nous avions suivi des pistes d’animaux.
« Beaucoup de petits animaux viennent par ici en automne et en hiver, dit le vieillard en berçant doucement sa perdrix.
– Mais comment ça s’appelle « par ici » ? » demanda Martinien.
Le vieillard leva une main :
« C’est un endroit comme beaucoup d’autres, répondit-il ; mais apprenez tout de même que vous êtes arrivés au bout du monde.
– Quel bout du monde ?
– Un lieu où aucun étranger ne vient jamais. À cent pas de la maison, il y a un hameau de dix feux, que vous ne pouvez apercevoir en venant chez moi, car il est masqué par une butte. Le chemin qui y conduit, et qui vient de la route nationale numéro cinq, s’arrête à l’extrémité du hameau contre la butte même. »
Le vieillard fit un geste pour signifier à Martinien qu’il était inutile d’objecter que c’était là un accident géologique assez commun. Jamais, nous confia-t-il aussitôt, ni représentant de commerce, ni médecin, ni vétérinaire, ni contrôleur ne venait ici, depuis de nombreux siècles sans doute. Les habitants allaient faire leurs provisions au bourg et ils ne se fiaient qu’à eux-mêmes et aux plantes pour soigner leurs maladies et celles des vaches et des moutons. Le hameau possédait une épicerie, une mairie. Tous les mariages se faisaient entre voisins, et, quand il y avait de l’excédent pour l’un des deux sexes, les laissés pour compte demeuraient célibataires ou attendaient patiemment le hasard de quelque veuvage.
Je voyais bien que Martinien brûlait de déclarer à l’homme qu’il se moquait de nous. Mais les gestes patients de notre faiseur de contes arrêtaient toute démonstration.
« Pas de chasseurs chez nous, ajouta-t-il, et le gens parlent si peu qu’on les prendrait pour des muets. Moi-même, je n’ai pas dit vingt mots depuis l’été. Alors… »
Il se tut et nous restions suspendus. Nous considérions la perdrix qui tentait avec confiance de battre des ailes, non pour s’envoler, mais pour caresser le visage de l’homme. C’est à ce moment que nous avons cru surprendre un très grand secret, parce que le moindre mot, le moindre objet, le moindre geste devenaient soudain très beaux et inexplicables. Cet envol simulé de la perdrix, la douceur de la neige et des yeux du vieillard nous récompensaient de notre course, même si rien de ce qu’on nous disait n’était vrai.
« Oui, des animaux viennent souvent par ici, nous dit l’homme ; du moins ceux qui savent que c’est le bout du monde. »
Il n’y avait pas de vent. Un beau soleil brillait sur la neige. Le vieillard se leva et nous demanda si nous voulions entrer chez lui. Nous nous sommes excusés et nous sommes partis.
Nous désirions visiter le hameau. Nous l’avons aperçu le long d’une butte, derrière les saules. Les maisons semblaient rafistolées et raccommodées par des bricoleurs. Nous sommes entrés à l’épicerie, où l’on pouvait trouver tout ce que l’on désirait. Nous avons demandé quelques biscuits et autres articles, et l’épicière nous servit sans nous dire un mot, et sans répondre à nos questions. Elle fit notre compte sur un papier qu’elle nous tendit. Une fois ressortis dans l’unique rue du hameau, nous avons rencontré deux petites filles qui se sont enfuies à toutes jambes et un jeune homme qui brouettait du foin. Nous l’avons interrogé sur le nombre d’habitants, nous lui avons demandé pourquoi il n’y avait pas d’église. Il ne fit pas attention à nos paroles et nous dit simplement :
« La chapelle est de ce côté. »
Puis il nous tourna le dos.
« Allons-nous-en, » dis-je à Martinien.
Nous sommes restés un quart d’heure dans la rue déserte. Personne ne se montra, mais, soudain, deux faisans dorés débouchèrent d’un porche et passèrent tout près de nous. Ils se dirigèrent du côté de la chapelle.
Ce n’était pas bien malin de retrouver la route nationale, puisqu’il n’y avait que ce chemin. Nous l’avons retrouvée non sans joie, avec ses autos crasseuses ou magnifiques. Nous nous taisions. Quoi qu’il en soit, même si le vieillard n’était qu’un fallacieux instituteur en retraite, nous avions visité le pays le plus ignoré de la terre.
Quand j’ai revu le maréchal-ferrant, je lui ai dit :
« Nous sommes allés, hier, au bout du monde, figurez-vous. »
Il nous considéra avec gravité.
« Ah ! vous savez maintenant, » me dit-il.
Quelques personnes dans ce village connaissaient l’existence du hameau du bout du monde, mais on se gardait d’en parler, et, seulement une fois ou deux par an, quelques gamins hardis se rendaient en secret là-bas pour regarder de loin le hameau et voir les bêtes apprivoisées.
Martinien, permets-moi de raconter l’histoire quand nous changerons de pays, au printemps (puisque nous ne restons jamais en place). Personne ne la croira et voilà encore une histoire perdue. Personne, sauf un ami ou une amie que nous ne connaissons pas encore, et ce sera justement le bonheur de notre prochain printemps.
FIN
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(André Dhôtel, in Istanbul, quotidien du soir politique et littéraire, soixante-dix-huitième année, n° 1206, 1207 et 1208, jeudi 22, vendredi 23 et samedi 24 décembre 1955 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil La Chronique fabuleuse, dans sa réédition augmentée au Mercure de France en 1960. Elle a également fait l’objet d’une édition séparée avec une pointe-sèche d’Edmond Rigal et un poème d’André Dhôtel, Arenella Édition, 1982. « Chemin de campagne, » gravure de Pierre Dubreuil, 1965)

















