Un an s’en va, un an s’en vient ; et dans moins de sept mois, vingt ans se seront écoulés depuis le début de la guerre. Il me semble pourtant que c’était hier. Quand arriva cet événement fatal, je n’avais pas encore trente-huit ans. Ardent et plein de jeunesse, et même réputé boute-en-train parmi des compagnons d’armes dont beaucoup n’avaient pas plus de cinq lustres et montraient plus d’âge et de gravité que moi, je croyais la jeunesse et la vie infinies. Ces trente-huit ans-là, si pleins, passés à tant explorer le jardin des Sciences, le jardin des Lettres, le jardin d’Amour, avaient été très longs, délicieusement longs. Dans la jeunesse, le temps musarde, et même, dans l’enfance, il est interminable. Et maintenant, je suis effrayé de l’accélération que sa course a prise depuis la guerre. C’est fou ! Au secours ! On me vole des jours ! Cela n’est pas de jeu !
Voyons… en 1914, mon fils aîné était un petit garçon de neuf ans, je le vois encore comme il était ; et ses frères étaient garçonnets ou poupons. J’ai encore ces petites voix dans mes oreilles et je suis deux fois grand-père déjà !
C’est trop court. On n’a le temps de rien faire. Si vingt années ne sont que cela, et si ça va de plus en plus vite, pauvre de moi ! Dans vingt ans, c’est-à-dire demain, j’aurai 77 ans… ou plus rien du tout.
J’ai souvent entendu dire que les hommes, au moment où ils vont mourir, repassent en une minute tous les événements de leur vie. C’est comme un film, qui se débobine, une rapide série d’images. Ceux qui nous ont révélé cela, ce sont des noyés qui n’ont pas été tout à fait noyés mais qui ont eu l’âme au bord des lèvres et que l’on a rappelés à la vie alors qu’ils avaient déjà débobiné le film. Eh bien, en y réfléchissant, cela ne me surprend pas. La vie est une pauvre petit bobine de rien du tout. Il nous semble que le cinéma dure et, en effet, pour les plus chanceux, il dure des quatre-vingts ans et même plus ; mais c’est parce qu’il est tourné au ralenti. En vérité, il y a si peu de chose là-dedans, qu’on peut tout voir en quelques secondes. Quand on se résume, – même si l’on a été un homme abondant en œuvres, – comme le total se réduit ! Tenez, depuis que je sais tenir une plume, je n’ai guère passé de jours sans noircir du papier ; quand je regarde la collection, le volume m’en paraît gros ; mais quand je la relis, je m’aperçois avec une grande humilité que j’ai fait foisonner, en somme, un bien petit nombre d’idées, toujours les mêmes. Je n’étais sur terre que pour dire cela, cette poignée de pensées-là… Vraiment, il n’y a pas de quoi se gonfler !
Et puis, comme le temps n’est rien par lui-même, comme il n’est qu’un rapport de succession entre des faits, si une seconde contient cent faits et si une année n’en contient pas plus, la seconde et l’année s’équivalent ; l’une n’est pas plus longue que l’autre. J’ai lu dans les « Mille et une Nuits, » de mon cher et célèbre ami J.-C. Mardrus, le conte d’un certain homme à qui un magicien ordonne de se plonger la tête dans un bassin plein d’eau. Aussitôt que cet homme eut la tête dans l’eau, il se vit transporté dans un lieu lointain, où il s’établit marchand, se maria, eut des enfants. Si je me souviens bien (car je n’ai pas relu ce conte depuis longtemps), il devint roi de ce pays, fut envahi par une armée ennemie, livra des batailles et… brusquement se retrouva la tête sortie du bassin d’eau à côté du magicien souriant. Toute cette longue et trouble existence, il l’avait vécue, ou plutôt rêvée, dans le temps à peine appréciable de mettre sa tête dans l’eau et de la retirer.
À quel pauvre leurre nous laissons-nous prendre ! À notre dernier jour, nous nous apercevrons que nous avons à peine vécu, que cela ne fut pas plus long qu’une purge à prendre ou qu’un dimanche à passer à la campagne. Et pourtant, nous en serons-nous fait des cheveux pour organiser ce bout de vie-là ! Que d’efforts perdus pour nous y installer ! Que d’importance donnée au pauvre personnage que nous jouons dans la pièce ! Et que de souffrances, que de larmes pour des malheurs qui ne sont, en somme, même les pires, que des embêtements très passagers, puisque tout finit demain ! Oh ! vous qui êtes tristes ou désespérés, prenez un peu de patience, allez, ce ne sera pas long. On ne sait pas assez ça. Je commence à avoir l’âge où on le comprend ; mais je n’espère pas le faire entendre à ceux qui ont encore de la jeunesse et des illusions. Que ce soit tant pis ou tant mieux, – et quand ce sera fait, il n’y aura ni tant pis ni tant mieux, – dans vingt ans d’ici, c’est-à-dire dans quelques jours, dans quelques heures, le roi, l’âne ou moi, nous mourrons.
Le roi, l’âne ou moi ? Il serait plus exact de dire : le roi, l’âne et moi…
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(Octave Béliard, in Annales africaines, quarante-sixième année, n° 2, lundi 15 janvier 1934. Līvijas Endzelīnas, « Pulksteņi, » huile sur toile, 1979)
















