Dès que nous fûmes entrés, il tira son couteau à virole et courut ouvrir la fenêtre, car son choubersky d’occasion avait beaucoup fumé et l’atmosphère du réduit était à vous étouffer. La fenêtre s’ouvrait au couteau, avec difficulté, comme une huître portugaise. Elle céda cependant ; il revint allumer la lampe, un vieux quinquet, m’indiqua pour m’asseoir un mauvais fauteuil en noyer et commença à faire passer sous mes yeux des plans très soignés de son projet d’Exposition.
« Voici le détail. »
C’étaient des tours, des palais et des ponts, presque tous d’une belle note d’art.
« Remarquez l’échelle ! » ajoutait-il par moment.
Les proportions étaient géantes.
Il me fit voir le plan d’ensemble ! Des colosses de statues, des ponts, des tours, des palais et des temples, entassements de Pelions sur Ossas, c’était formidable. Un des ponts, le plus étendu, posait sa pile à Meudon et partait d’une jetée hardie joindre son arche aux coteaux d’Argenteuil. Paris là-dessous avait l’air d’un hameau chétif.
« C’est superbe évidemment, lui dis-je, mais… c’est un rêve.
– Non point ! fit-il.
– Mais tout l’or des deux mondes ne payerait pas les seuls soubassements d’un pareil projet.
– Je le sais.
– Eh bien alors ? »
Le bal musette que nous avions en face commençait à faire trop de tapage ; il alla fermer la fenêtre, puis revint à moi, et me dit en scandant sa phrase :
« Je vais capter le « Potentiel, » monsieur, m’entendez-vous ? »
Je le regardais ahuri. Il se rapprocha de moi.
« Pour faire comprendre la notion du potentiel, je vais prendre pour exemple la pierre qui couronne la grande pyramide d’Égypte. Voilà trois mille ans, des bras sans nombre se sont unis dans un effort immense pour mettre cette pierre en place. Si vous la faites redescendre aujourd’hui, le travail qu’elle pourra fournir dans sa chute correspondra sensiblement au travail qui représenta son ascension d’autrefois. Où est actuellement ce travail ? Dans le potentiel. Voyez-vous, fit-il avec enthousiasme, rien que pour Paris, la somme du travail accompli depuis des siècles est en réserve dans le potentiel… Or, monsieur, je vais le capter.
– Y croyez-vous réellement ? » fis-je incrédule.
Il me regarda quelque temps, et me répondit :
« Mon cher monsieur, régler son imagination, c’est tarir la source de ses espérances… Allez ! Vous n’y entendez rien. »
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(Frédéric Cousot, « Les Excentriques, » in Le Quotidien illustré, deuxième année, n° 34, lundi 14 janvier 1895 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1079, samedi 18 juillet 1896 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)















