Poussé par je ne sais quel bon ou mauvais génie, une nuit de décembre, empruntant le conduit d’une cheminée, je m’introduisis dans le cabinet de travail de Joseph Delteil. Je n’y trouvais pas l’homme élégant aux fines moustaches que j’avais rencontré un soir de 14 juillet, passage de la Vierge, discutant entre deux midinettes des mérites respectifs de « Sans-Gêne » et des « Nouvelles Littéraires. »
Cette nuit, je surpris Joseph Delteil en caleçon de bain – il neigeait sur Paris – et je conçus pour l’original personnage une telle admiration que des vers de Scarron, plus ou moins exacts, revinrent en ma mémoire, m’aidant à dessiner, pour la postérité :
Un pauvret
Très maigret
Au col gris,
Dont l’esprit
Tout tordu,
Tout bossu,
Trépané,
Décharné,
Fut réduit
Jour et nuit
À souffrir
Sans guérir
Des tourments
De ses sens.
Penché sur un cadran phosphorescent, Joseph Delteil humait, avec une hilarité saugrenue, un courant électrique qui le pénétrait par la plante des pieds et le quittait par l’occiput. La chambre d’acier s’encombrait autour de lui de machines étranges, broyeuses de litanies, sur lesquelles planait une âcre odeur de bichromate, de gazoline et d’huile de ricin. Des flammèches mauves, vertes ou bleues, comme des âmes damnées d’alcooliques, couraient le long de fils ou dansaient à la pointe d’antennes, accompagnées de sonorités aiguës. Des mannequins étaient alignés le long des murs, vêtus d’impassibilité métallique, portant sur leur front d’aluminium un nom doré.
Au-dessus de ces armures immobiles et muettes, dans de larges vitrines montant jusqu’au plafond, c’était un étalage de truculences gastronomiques. Aux côtés de la pâtisserie, de la charcuterie, de la brasserie, la pharmacie, la mercerie, la quincaillerie, la droguerie étaient largement représentées.
De livres, point.
L’Électricité et l’Épicerie avaient tout envahi.
J’éternuai, d’étonnement peut-être… Joseph Delteil fit pirouetter son fauteuil, me découvrit dans l’ombre de l’âtre et s’écria triomphalement :
« Vous êtes Frédéric Lefèvre ! Oui, oui, je vous connais ; vous venez m’interviewer ; je vous attendais ; écoutez-moi donc, et surtout ne parlez pas, laissez-moi parler.
Je parle… »
Je tirai mon stylo, mon agenda, et pris du mieux que je pus l’air attentif et béat de Frédéric Lefèvre écoutant Paul Valéry.
« Vous êtes dans le laboratoire d’un type qui a inventé une nouvelle machine littéraire. Ni livres, ni journaux, ni fiches, ni manuscrits ; j’ai banni l’intellectualité de cette demeure ; seule la sensualité préside à mes travaux d’art. Voici mes documents : margarine, soufre, confiture, camembert, pâte de guimauve, racine de bégonia, sulfate de cuivre, méthane… Synthèse de mes recherches, vous voyez dans cette huile de foie d’académicien tremper des comprimés de diméthylamido-phénildiméthylpyrazolone-butychoral. Tout mon art est dans cette savante mixture.
Face à l’Univers qui m’écoute, je proclame : Vivre, ce n’est pas penser… c’est sentir avec toute l’ardeur de son animalité maîtresse, avec l’appétit de ses désirs inassouvis, avec ses instincts de chair gourmande et toutes ses aspirations organiques. Je détrône l’autorité usurpée du cerveau et je rétablis la royauté absolue de l’estomac. Sur cette révolution abdominale et au nom de la souveraineté gastrique, je fonde la littérature de demain.
Ainsi pénètre en moi l’inspiration sans le secours de l’intelligence, et l’expression en sort de la même façon. Suivez-moi avec attention. Je vais, pour illustrer ce préambule théorique, expérimenter mon appareil à fabriquer la poésie.
Je m’étends dans ce fauteuil ; je me coiffe de cette calotte métallique reliée d’une part aux accumulateurs et d’autre part à la machine à écrire. Je promène sur mon nombril, sur la langue, devant mes yeux et sous mon nez, cette rondelle de saucisson, tandis que, simultanément, passe le courant. Que se produit-il ? Directement impressionnés par le saucisson et excités par les décharges électriques, mes cinq sens vibrent, et leurs vibrations réagissent immédiatement dans la boîte crânienne, communiquant ensuite leur vie nouvelle au clavier universel avec une vitesse variant, à mon gré, entre celle d’un escargot qui digère et celle d’un zèbre monté sur roulement à billes… Regardez ; les résultats s’inscrivent automatiquement sur la feuille blanche… »
La machine tapait ; un timbre tintait ; une feuille s’envolait. Delteil me la tendit, avec un malicieux sourire. Je la lus :
Si
Six sots
Sont six sauts
De saucisson,
Six sons sont
Six sauts de
Sots.
« Ce ne peut être qu’un chef-d’œuvre, dis-je.
– Du tout, monsieur ; ne voyez-vous pas que la troisième ampoule rouge, à droite, s’est allumée ? Elle signale que l’expression des sensations a été bouleversée par un faux contact ; et que les saveurs sont tombées dans les fosses nasales, tandis que les odeurs ont emprunté le conduit auditif. Ainsi a pu naître l’idiotie que vous avez eu l’honneur de lire ; mais, dans le genre idiot, ce n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Répétons l’expérience sur la machine à fabriquer la prose. Je pose délicatement sur ma langue rose cette petite crotte de bique. Je mets tout en branle… patientez cinq minutes… et je vous sers chaud ce paragraphe inédit. Lisez… »
Et je lus :
« Ô crotte rose, rose crotte, croûte ronde, je t’adore. Ô douce crotte, bille d’or, rose molle, oméga, boule, soleil, je te roule en mon œil. Ô chaude sphère, goutte d’ombre, comprimé de vin, je te bois, je te mange et je te tourne et je te roule. Ô crotte, symbole du monde, épouse du trou, bosse du pôle et pôle de l’amour, entre toutes les crottes, sois bénie, crotte que la bique fit pour moi, le bouc… »
Je n’eus pas le temps d’exprimer mon admiration.
« Par cet exemple décisif, s’écriait Delteil, vous pouvez comprendre maintenant le fonctionnement de ma machine et ses immenses avantages. Avec un appareil bien au point, un assortiment choisi d’ingrédients chimiques, pharmaceutiques et alimentaires, dans le minimum de temps, avec le minimum d’efforts, on peut obtenir un maximun de génie. La virtuosité littéraire, philosophique, satirique ou poétique, est à la portée de tous les talents. Les défaillances de l’esprit, les erreurs de la fantaisie, les paresses de l’imagination sont évitées, corrigées, par ce mécanisme perfectionné. Il crée pour tout dire un état émotif inconscient, facultatif et sélectionné, qui prend la place de la volonté réfléchie pour mettre en œuvre la pensée libre et pure.
Le style lui-même ne participe plus que du dispositif ingénieux de ma mécanique ; par un quart de tour de ce petit bouton, je peux le faire lyrique ou familier, éloquent ou tendre, épique ou rigolo, oui, rigolo…
La réflexion semeuse d’embûches, l’attention procureuse de fatigues, la compilation énervante et l’observation déprimante n’ont plus de rôle dans l’élaboration et la rédaction du livre. La littérature devient une adroite combinaison de matières premières et un jeu facile de leviers, de piles, de courroies, de fils et de courants électriques. C’est une industrie. Elle nourrira son homme aussi bien qu’une manufacture de baleines de parapluies ou une fabrique d’œillets métalliques.
Notez bien aussi que je peux réunir la collaboration de tous les penseurs, philosophes, historiens, poètes, chroniqueurs, romanciers qui me plaisent. Je mets à ma disposition tous les grands écrivains d’hier et d’aujourd’hui, et tous les grands hommes de tous les temps. Voici pour mes œuvres futures réunies dans cette chambre Anacréon et Landru, Poincaré que vous voyez à gauche de Jésus-Christ très reconnaissable, Pierre Benoit qui tient compagnie à saint Jacques de Compostelle et la comtesse de Noailles qui fait des risettes à Malikoko, tyran du Gold Coast. »
Joseph Delteil surprit mon regard posé sur un mannequin flasque à tête énorme.
« Celui-ci, dit-il, c’est le public. Je l’interroge parfois pour connaître ses dispositions financières ; il n’est pas utile de s’arrêter à ses goûts littéraires.
– Mais que pense-t-il de votre invention ?
– Cela m’importe peu. Mais si vous désirez le savoir, rien n’est plus facile. »
Joseph Delteil tira un fil, le plongea dans le ventre du bonhomme, pressa sur un bouton et la machine à écrire agita ses doigts grêles d’où s’échappa une feuille que nous lûmes : « Les faiseurs de romans sont des moulins à café qui broient du vide. Les inventeurs de nouvelles formules littéraires sont des moulins à poivre qui veulent moudre de la dynamite. Joseph Delteil est un moulin à vent qui veut moudre des étoiles. Tous les sens leur semblent propices ; un seul leur manque : le bon sens… »
« Le public est bête, » dit Delteil.
Il se mit à tourner entre les mannequins, décochant à l’un des coups de pied, à l’autre un direct, pâle, nerveux. Je sentis qu’une grande chose se préparait. Mais l’illustre écrivain me tendit la main pour me congédier.
« L’opinion des autres, me dit-il, je m’en fous. La mienne me suffit. Pour embêter le peuple, l’Académie et les grands hommes, je vais écrire un roman dont le principal personnage sera Dieu, après moi… »
De la porte, je pus voir Joseph Delteil placer devant son bureau un grand mannequin, installer ses appareils, les mettre en marche. Quelque chose d’étrange parut s’éveiller.
« Je vais commencer par lui faire faire un pet, » murmura Delteil.
Une vibration nouvelle emplit la chambre.
« Est-ce Dieu ? » demanda l’auteur.
Alors on entendit, au loin, un grondement et une voix terrible qui disait :
« M… errr… de… »
… J’ai cru longtemps que c’était le bon Dieu qui avait répondu à Delteil. Je crois aujourd’hui que ce n’était peut-être que le voisin du dessous… une espèce de pompier… sans génie, bien entendu… sans éducation non plus !

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(Philippe Casanova, « Interviews imaginaires, » in La Gazette de Paris, hebdomadaire, deuxième année, n° 12, samedi 2 février 1929)
































