Alentour, l’herbe ne verdoyait plus. Un vol d’étourneaux monta très haut, fuyant la fumée noire des vingt-cinq cheminées monumentales ; les bâtiments trapus s’étendaient au milieu d’entrelacs de voies ferrées ; le long des murs de briques, des sentinelles, baïonnettes au canon, veillaient à ce qu’aucun promeneur n’approchât de l’usine. Le guide de 1’autocar emboucha son porte-voix :
« Mesdames et Messieurs. Voici la gigantesque fabrique où travaille actuellement le professeur Hirchweiznicht, le plus grand chimiste du monde, l’homme qui a industrialisé les gaz asphyxiants. Grâce à lui, l’ypérite a pu anéantir des armées entières. Il a réussi à introduire le gaz moutarde dans des obus de tous les calibres. On ne compte plus les victimes de ce grand savant. S’il le voulait, les quatre cavaliers de l’Apocalypse feraient à nouveau piaffer leurs chevaux sur le monde terrorisé. Et ce génie est une émanation directe de notre glorieuse race. Le pays peut être fier de lui ! »
*
Dans son laboratoire, le professeur Hirchweiznicht était penché sur des éprouvettes. Au moral, le professeur tenait de Lucifer, de Calvin et du vampire de Düsseldorf, réunis, au physique, du gorille de la Haut-Volta, un gorille passé au papier de verre et que la civilisation aurait pourvu de lunettes à branches d’or. Fébrile, allant d’une cornue à un alambic, d’un précipité à son carnet de notes, le professeur Hirchweiznicht leva soudain vers le ciel un visage extasié ; les lentilles de ses lunettes jetèrent des éclairs, parallèles à ceux des fours électriques. Il cria :
« Waldemar ! »
Waldemar, le premier préparateur, qui ressemblait à un navet, s’avança, diaphane et respectueux.
« Maître ?
– Waldemar, mon ami, je le tiens !
– Quoi ?… Maître !…
– Le gaz pickles, Waldemar ! Le gaz pickles, auquel je travaille depuis trois ans… Je l’ai, mon ami !… Je l’ai !… Voilà, Waldemar, quoique je n’aie aucune confiance en vous, vous aurez l’honneur d’assister à mes premières expériences…
– Le gaz pickles, Maître ! Vous ne m’en aviez jamais parlé ?…
– Parce que c’est mon chef-d’œuvre, Waldemar, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. Tous les gaz existants, les lacrymogènes comme les sternutatoires, n’existent plus désormais à côté du gaz pickles. Imaginez, mon ami, un mélange d’hydrogène sulfuré, de cocaïno-benzol, d’essence de rose, de soufre, de cyanure de potassium et d’oxyde de carbone. Vous envoyez ce mélange en vapeurs, en nappes, en pluie, que sais-je ! Comme vous voudrez enfin, Waldemar ! L’ennemi respire le gaz… Il a tout d’abord l’impression agréable de manger des pickles… Il sourit à la vie, il espère un prompt bifteck et, tout à coup, le gaz pickles agit ! Moins de trente secondes après l’inhalation, l’homme se tord dans d’affreuses souffrances et puis il est dissous, Waldemar, vous m’entendez, dissous… Pfuitt ! Volatilisé… Évaporé !… Vous saisissez l’intérêt ! Je modernise la guerre. Plus de charniers, mon ami ! Plus d’épidémies pour le vainqueur ! Plus de risques de contagion. Plus de fossoyeurs ! La mort et le nettoyage instantané. La destruction et l’hygiène… Waldemar ! préparez la chambre d’expériences. Nous allons essayer tout de suite le gaz pickles sur les lapins… Mettez dix lapins ! Non ! Vingt lapins ! »
L’aide lâcha, dans la casemate de fer, vingt lapins angoras. Il verrouilla la porte bardée comme un coffre-fort, tandis que le professeur Hirchweiznicht abaissait une manette. On entendit un sifflement, pareil à un chuintement.
Cinq minutes passèrent,
« Ouvrez les vannes d’évacuation ! » commanda le savant.
L’air frais s’engloutit dans la pièce. Le vantail béa électriquement ; dans la casemate blindée voltigeaient encore quelques poils… Le professeur Hirchweiznicht avait dit vrai. Il ne restait plus, sur le sol d’acier poli, un seul lapin. Le navet, sidéré, portait une main tremblante à son front moite ; il balbutiait :
« Maître ! Quelle merveille ! Quel triomphe !
– Oui, Waldemar ! Mais il faudrait expérimenter cela sur du matériel humain maintenant… Du vrai matériel humain… Des foules en mouvement.
– Rien de plus facile, Maître. On nous demande d’urgence de l’ypérite, pour une expédition coloniale d’extension et de redistribution des matières premières. Envoyons-leur, à la place de cette ypérite, du gaz pickles…
– Bravo ! s’écria le professeur, frottant ses mains velues… Expédiez, Waldemar… Expédiez !… Je ferai, au besoin, travailler les équipes de nuit. »
Quinze jours après, un télégramme, enthousiaste, annonçait à l’inventeur que vingt-cinq mille guerriers acajou et leurs chefs, arrosés par l’artillerie et l’aviation avec le gaz pickles, avaient rejoint, sans laisser de traces, le glorieux Paradis ou le glorieux Enfer des militaires, ad libitum.
*
Ce soir-là, la nuit était douce et les étoiles donnaient les pleins feux sur leur dais de velours. Un parfum alangui de roses montait vers la chambre du professeur Hirchweiznicht, qui habitait un pavillon, au milieu de l’usine. Un rossignol, branché sur l’âme de Schubert, lançait son chant d’amour. Le professeur Kirchweiznicht referma la fenêtre. Les trilles argentines lui faisaient mal à la tête. Comme tous les jours, avant de se coucher, il lisait un passage de l’Évangile selon saint Luc, car il entendait, avec le secours de la religion, préparer décemment son passage vers l’Éternel Repos. Il referma le livre pieux et, rasséréné, s’en fut se coucher. Il allait s’endormir lorsqu’un bruit léger, mais insistant, atteignit son oreille, un bruit énervant, plus faible, puis plus fort, le bruit du vol d’un moustique. Le savant perçut, tout à coup, que l’insecte, installé sur son front, le piquait sans vergogne. Il s’envoya une claque magistrale ; trente secondes s’écoulèrent ; le moustique assoiffé s’en prenait à sa joue. Furieux, le professeur alluma la lampe ; le moustique demeurait invisible. Il éteignit ; l’insupportable bourdonnement reprit de plus belle. C’était à devenir fou !
Le professeur Hirchweiznicht s’en fut à la cuisine ; le vaporisateur de pétrole était vide. Il se recoucha, puis se releva ; le moustique n’avait pas cessé son repas, qui, décidément, comportait une succession de services. Le chimiste exacerbé examina les murs, le plafond, et manqua choir du lit, durant cette minutieuse inspection. Rien ! L’ennemi n’était pas perceptible.
Alors, furieux de cette attaque sournoise et de voir ainsi son sommeil gâché, le maître de la mort volatile alla vers son laboratoire. Il prit deux tubes de gaz pickles et les hala vers la chambre à coucher. Déchirant des journaux en petits morceaux, il calfeutra soigneusement les portes et les fenêtres, afin qu’aucun interstice ne laissât filtrer la moindre bribe d’air pur. Puis il appliqua son masque à gaz sur sa figure et ouvrit, en grand, les robinets des immenses bouteilles. Un long bruissement troubla le silence… Triomphant, le professeur Hirchweiznicht s’étendit sur le lit. À travers les hublots du masque, il fixait le plafond avec un sourire de vengeance. Dix minutes s’écoulèrent… Le plus grand chimiste du monde sombrait tout doucement dans le sommeil, lorsque, à travers les couches d’ouate humidifiées du groin de cochon, il poussa un rugissement étouffé.
Insensible au gaz pickles, qui venait de tuer vingt-cinq mille nègres, le moustique avait de nouveau piqué le professeur Hirchweiznicht, sur le sein gauche, cette fois !
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(Tancrède Bernard, illustration de Roger Wild, « Les Contes de l’Intran, » in L’Intransigeant, Le Journal de Paris, cinquante-septième année, n° 20741, mardi 18 août 1936)





















































