D’où sortait-il ? De quelle gouttière était-il tombé ? Je n’osais pas le regarder, de peur de lui faire honte. Plusieurs fois j’avais détourné la tête, feignant une grande indifférence. Mon Dieu ! l’affreux animal ! J’étais mortifié rien qu’à le voir sur mes talons ; ce chat, si ce nom pouvait lui être donné, avait un aspect vraiment lugubre : il allait, semblable à un fantôme, laissant traîner sa queue dans la neige, le poil hérissé de glaçons, les flancs abattus comme ceux d’un ballon dégonflé. Il était maigre, maigre. On s’apercevait bien vite que sa peau avait été faite pour un autre ; elle flottait sur l’échine et formait un gros pli sous le ventre ; non seulement le vêtement était trop large, mais encore on y voyait des trous… et des plaies… à travers les trous ! Il n’avait qu’une oreille.
Cette oreille se dressait, raide de froid, sur son crâne. À la place de la seconde, la main du hasard avait jeté un emplâtre de boue. Puis, il était jaune, ce qui contribuait à le rendre laid. Avec son air tremblant, sa robe sale, on l’eût pris pour une grande feuille morte. Je l’avais rencontré en sortant de la maison paternelle. J’avais pris le trottoir ; lui avait pris le ruisseau. Il me regardait en clignant les yeux. « Tu vois, pensait-il, c’est là toute la différence qui existe entre nous. » Quelle humiliation !
Le trottoir était plein de neige. De temps en temps, on voyait une glissade sur le ruisseau, une glissade brillante, ainsi qu’une lame d’acier. Pour en profiter, il fallait me mettre au niveau du chat : consentir à tant de bassesse, jamais !… Quand venait la glissade, le pauvre diable, lui, crochetait ses pattes sur la glace, y incrustait ses griffes, flairait son chemin, poussait un miaulement triste et arrivait au but comme sur des roulettes. Il butait contre le moindre obstacle, se relevait en miaulant toujours tristement. Quelquefois, il fixait sur moi son œil jaune ; alors, un frémissement inquiet agitait sa queue, son oreille semblait faire des efforts inouïs pour se remuer.
« Pourvu qu’on n’aille pas croire, murmurai-je, que c’est le mien ; pourvu que je ne trouve pas Gustave, Alfred ou Léopold… Bien sûr, cette bête va me donner du ridicule ! »
J’entendais déjà les quolibets de mes camarades : « Où l’a-t-il déniché ? – Est-il fier de sa trouvaille ! – Ne l’approchez pas, son chat lui a donné la gale ! – Mettons-les en fourrière tous les deux. –Pst !… Pst !… » Ensuite la bande des grands : « Voilà Oreste et Pylade ! – À la porte, Oreste et Pylade ! » etc.
Je craignais particulièrement les railleries de Célestin, le premier de la division.
On disait tout bas qu’il avait une « bonne amie » ; la preuve, c’est qu’il avait dans sa case un cœur en massepain avec une flèche de papier doré collée dessus ; la preuve encore, c’est qu’un jour, le pion de troisième l’avait appelé « Adonis, » et que le surnom lui en était resté. En classe, aucun n’eût pu dire si Adonis était une injure ou un compliment du pion. Enfin, si je rencontre Célestin, il ne manquera pas de placer sa phrase habituelle : « C’est Daphnis et Chloé ! » On aimait tant à se moquer de ma pauvre personne ! Maudit chat !…
Heureusement que la rue était à peu près déserte. Les devantures des boutiques s’entrouvraient à peine. Les marchands soufflaient dans leurs doigts derrière les vitrines fardées. Une petite pauvresse, un gros balai à la main, écartait la neige à l’endroit où passent les voitures. Le ciel noir lui promettait beaucoup d’autres balayages, mais la petite fille promenait son instrument avec une lenteur désespérante. Les bras tendus n’étaient que la continuation du manche de son balai. En passant devant elle, je fis sauter mon paquet de livres sur mon dos, en criant d’un air dégagé : « C’est-y à toi, ce vilain chat ? » La petite leva la tête, et ne me vit point ; son regard était gelé. C’est égal, c’en était une qui savait maintenant qu’il ne m’appartenait pas.
Le chat tenait bon. Il continuait de rouler sur les glissades et de tomber sur les tas de neige. Je sifflais, je tapais du pied, je l’injuriais sournoisement. Ah oui ! il miaulait d’une voix chevrotante, il m’escortait toujours. Le sentier du devoir était tracé pour lui dans l’ornière de ma route. Misérable chat !… Je pensais à une gravure que j’avais vue dans un magnifique livre sur la table du salon. Cette gravure représentait une forêt verdoyante : au premier plan, un jeune homme, peu vêtu, tâchait d’éviter un monstre hideux qui le poursuivait et dont la mâchoire était armée de sabres-baïonnette. Au second plan, on voyait des êtres cornus regardant la scène sous des branches d’arbres. Je songeais que le jeune homme peu vêtu avait, sauf le costume, une grande analogie avec moi. J’étais poursuivi aussi par un monstre, et, malgré l’absence de sabres-baïonnette, je lui soupçonnais de mauvaises intentions.
Au bas de la gravure, il n’y avait point de légende ; seulement, papa, m’ayant trouvé, un jour, le livre sur les genoux, le prit, le remit vivement à sa place, en me disant : « Ça ne te regarde pas ! » Je n’étais pas plus obéissant qu’un autre, mais, en revanche, je n’avais aucune curiosité. Il y a des contes pour les enfants, il y en a pour les grandes personnes : chacun doit garder les siens. Ma réflexion me tint lieu de morale.
Cependant, en tournant les feuillets du livre mystérieux, j’aurais appris des choses intéressantes : j’aurais appris d’abord que le poursuivi de la gravure s’appelait Adonis, Adonis ! le modèle de Célestin ; que le poursuivant était un sanglier du nom de Mars, etc., etc. « Bast! pensai-je, le monsieur qui a perdu ses habits court après, et le monstre, c’est un fantassin qui s’est déguisé pour lui faire peur. » Dans mon esprit, je ne séparais pas le fantassin de ses armes.
Sapristi ! j’aurais donné dix billes, des grosses ! oui, pour que le chat eût tourné à gauche ; il tourna à droite en même temps que moi. Tous deux, nous rencontrâmes… devinez qui ? – La demoiselle de Célestin-Adonis ! J’en étais bien sûr. Elle allait en classe avec sa bonne ; elle avait une robe pareille… C’était bien celle-là. Célestin, un jour de promenade, l’avait montrée à un grand ; il avait dit : « Tu vois cette demoiselle… » puis il avait chuchoté un tas de sottises, qui lui valurent un pensum. Oh ! un fameux. Justement, il fallait que cette demoiselle… Le chat miaula en s’enfonçant dans un amas de neige sale. J’étais si troublé, que j’ôtai ma casquette. La demoiselle me rit au nez. C’était peut-être bien du chat qu’elle riait. N’importe, la fureur me prit ; j’avais autant de vanité qu’un homme raisonnable. Aussi bien qu’un homme, je sentais le ridicule. J’ôtai mes mitaines, je ramassai une poignée de neige et puis… vlan !… Ah ! la drôle de mine ; on aurait dit qu’il sortait d’un baquet d’écume de savon.
Nous étions au coin d’une rue sombre : au bout, était le collège ; au coin, il y avait une borne. Le chat se traîna jusqu’à la borne en se secouant. Ses flancs se gonflaient, se dégonflaient… Une vraie balle élastique qu’on viendrait de piétiner… V’lan !.. une deuxième boule de neige, pétrie dure, cette fois. Oh ! plus d’oreille, je lui ai cassé sa dernière ! Coquin, chenapan, ça t’apprendra à suivre un collégien… Une troisième boule… Pion de chat ! pensum de chat ! chat système métrique !… et toujours des boules !…
Quand je crus la correction suffisante, je vins examiner mon ennemi : il était étendu sur l’échine, ses deux pattes de devant toutes droites en l’air ; on aurait dit qu’il suppliait ! Son œil vitreux s’emplissait d’eau. Je posai machinalement mes livres sur la borne et je lui passai le bout de mon pied sur le ventre… Un son vague et doux monta jusqu’à moi : ce bruit monotone qu’on nomme vulgairement ron-ron : le merci du chat que l’on caresse.
Je me baissai, je remis mes mitaines, craignant les griffes ; je le touchai plus délicatement. Il ouvrit tout grands ses yeux jaunes : deux belles topazes qui luisaient, luisaient comme au doigt de maman. Puis il poussa un miaulement plus chevrotant que tous les autres, ronronna doucement et mourut !
À dix ans, on a une conscience. « Pourquoi l’as-tu tué ? me dit ma conscience ; était-il méchant ? – Non, il ne m’a pas fait de mal, mais c’était un bête ! – Ah ! c’est donc une preuve d’esprit que tu as donnée en le tuant ? Il était bête, ce chat, mais il ne t’aurait jamais lancé une boule de neige. – Il était si laid ! – Crois-tu être plus beau, maintenant qu’il est mort ? »
De grosses larmes roulèrent sur ma vareuse. Je me mis à genoux, je fis un trou au pied de la borne, j’y plaçai ma victime ; ensuite, reprenant mes livres, je m’enfuis à toutes jambes.
À la porte du collège, il y avait un mendiant. Que faisait-il là ? « Cet âge est sans pitié. » Un petit garçon, en entrant, lui mit un sou dans la main. Un sou : le prix des billes, et le petit garçon murmura : « Mon Dieu ! c’est pour le chat jaune ! »
Périgueux, le 29 novembre 1877.

–––––
(Rachilde, « Variétés, » in L’Estafette, mercredi 12 juin 1878 ; in L’École des femmes, première année, n° 19, jeudi 6 novembre 1879. Cette nouvelle a été reprise aux Éditions du Fourneau, dans la collection « Juvenilia » [n° 3], en 1984, tirée à 150 exemplaires sur vergé Symphonie avoine. « Félin et fleurs, » estampe de Michel Jamar)


















