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(René Daumal, dessins d’André Beaudin, in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 3, samedi 1er juin 1935)
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(René Daumal, dessins d’André Beaudin, in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 3, samedi 1er juin 1935)
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(René Daumal, in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 8, samedi 1er février 1936. À notre connaissance, ces poèmes sont restés inédits en volume)
Depuis dix-sept heures, le train roulait. Quelques arrêts pendant la nuit, des arrêts qui paraissaient interminables puis de nouveau le ronronnement monotone de la locomotive. J’avais depuis longtemps fini le livre que j’avais emporté et je regardais à travers les vitres la plaine qui s’étendait à perte de vue. C’était toujours la même plaine, les mêmes petits boqueteaux. J’avais essayé de dormir, mais en vain. J’étais irrité de fumer. Cela aussi me paraissait monotone. À l’arrêt, un voyageur monta dans mon compartiment. C’était une petite station qui devait desservir des bourgades éloignées. On ne voyait nulle maison aux alentours.
Il s’installa en face de moi, déposa un paquet sous la banquette et me regarda avec amusement. Lui ressemblait à un nain qui aurait trop grandi. Ses vêtements trop neufs étaient aussi trop courts. Ses chaussures étaient grises de poussière et semblaient fatiguées. Il avait posé sa casquette sur son crâne chauve, mais sans l’enfoncer.
Trois heures s’écoulèrent sans qu’il m’adressât la parole. Il me regardait attentivement comme on regarde un insecte se débattre dans une flaque d’eau.
Puis il ferma les yeux et s’endormit rapidement. Le soir tombait et je pouvais entendre sa respiration ralentie. De crainte de le réveiller (j’enviais son sommeil), je m’immobilisais. Je n’osais ni me lever ni bouger la main, ni tousser. Je comptais les secondes. J’étais à bout de patience.
L’homme changea de position sans se réveiller. Il s’affaissa sur la banquette et, posant sa tête sur sa main gauche, laissa tomber sa main droite. Il faisait déjà très sombre et je ne distinguais que les gestes du dormeur. Il se mit à ronfler, à siffler plutôt qu’à ronfler, comme un homme extrêmement las qui s’est laissé conquérir par le sommeil, qui refuse de lutter contre le sommeil.
J’assistais à la tombée de la nuit. Il me semblait que le train qui me portait pénétrait lentement dans le domaine de l’ombre. Les bruits semblaient plus forts et plus lourds, les odeurs montaient en s’amplifiant tandis qu’un calme incertain, qu’un calme « mobile » s’insinuait. Je me laissais bercer. Je m’assoupis.
Avec un effort que ne justifiait pas la portée de mon acte, j’allumai une cigarette. Jamais ce geste que j’accomplis tant de fois par jour et si machinalement ne me parut plus pénible et plus lent.
J’approchai lentement l’allumette de l’extrémité de ma cigarette et, après avoir tiré quelques bouffées, je jetai à mes pieds la petite flamme. Elle tomba à quelques centimètres de la main abandonnée du dormeur. Si je n’avais pas été dans l’état singulier dans lequel je me trouvais, je me serais levé brusquement et j’aurais posé le pied sur le tison ardent. La flamme, avant de s’éteindre, monta et jeta une vive lueur sur la main de mon compagnon. Et je vis qu’elle était comme étoilée de sang.
La flamme s’éteignit. La nuit, à ce moment, était profonde. Nous traversions quelques bois qui alourdissaient encore l’obscurité.
Je grattai une autre allumette et, feignant de chercher sur le parquet du wagon un objet égaré, je m’approchai de la main que j’avais vue ensanglantée. Ce n’était pas une hallucination. Aucun doute n’était possible. Une grosse tache de sang sec maculait le revers de cette main endormie. Il y avait aussi sur le poignet un bracelet sanglant, un bracelet épais.
« Cet homme s’est blessé, » pensai-je.
Et je voulus songer à autre chose.
Mais le moyen d’éviter certaines pensées quand, depuis une vingtaine d’heures, on roule dans le pays le plus monotone du monde, dans le début de la nuit, l’esprit engourdi par le halètement régulier d’une locomotive et le roulement monotone des roues sur les rails !
Je fis des efforts pour résoudre des problèmes que je me posais ; je m’accrochais à des chiffres, à des formules ; je jouais avec les mots. Mais ce n’est que la surface de mon esprit qui reflétait ces pensées. Au fond de moi, il y avait l’image étoilée de cette tache de sang sur cette main ouverte devant moi.
Tout à coup, j’abdiquai. Je renonçai à me distraire et je laissai mon imagination se livrer aux plus inquiétantes fantaisies. Elle m’imposa cette conviction que cet homme endormi était un assassin.
La nuit qui m’entourait de toutes parts, qui m’isolait et me faisait perdre contact avec toute réalité extérieure, favorisait cette inquiétude soudaine.
Je repris un à un tous les détails qui m’avaient frappé : les souliers couverts de poussière qui trahissaient une longue course à travers champs vers cette station où l’homme était monté ; les habits trop étroits étaient des habits volés en échange de ceux que portaient l’homme à l’heure du crime ; l’étrange et invincible fatigue du dormeur qui succédait à un violent effort.
Impossible de résister. J’avais la certitude que mon compagnon était un assassin.
Mais l’imagination ne cède pas si volontiers. Elle m’obligeait à inventer les raisons et les circonstances du crime.
Lentement, mais régulièrement, un tableau coloré et précis se composait et s’étalait devant moi. J’oubliais ma propre existence et le décor du train. La réalité cédait à cette hallucination et c’est avec cette reconstitution sous les yeux que je dus m’endormir. Je n’étais pas très sûr de mon sommeil, car j’étais à mi-chemin entre le rêve du dormeur et la vision du distrait.
Les lueurs incertaines de l’aube m’éveillèrent. Il faisait froid et mon assoupissement m’avait engourdi. Je ne pris pas immédiatement conscience de ce qui m’entourait. J’ouvris plusieurs fois les yeux avant de retrouver l’équilibre de la veille.
L’homme dormait toujours. La lumière grise du soleil levant éclairait sa main tachée. Le sang était devenu presque noir.
Une heure environ se passa. Mon compagnon ne bougeait pas, et moi-même je me laissais engourdir par un mauvais sommeil.
Un brusque arrêt bouleversa toute cette atmosphère. Il semblait que l’on avait brusquement tout cassé. Mon compagnon se dressa et regarda immédiatement à travers les vitres du wagon. Avec la manche de son veston, la manche qui couvrait le bras sanglant, il frotta la vitre que la buée rendait opaque. Il ne semblait pas se rendre compte que sa main était maculée de sang. Il obéissait à une idée fixe, je ne savais laquelle. Il n’y avait qu’à voir avec quelle attention il observait les allées et venues des gens dans la petite gare où nous étions arrêtés. Il bâilla plusieurs fois, mais sans quitter des yeux la vitre du wagon. Nous repartîmes et un sourire fit grimacer la bouche de l’homme.
Il me regarda alors et remarqua que mes yeux étaient fixés sur sa main. Mais il ne bougea pas. C’est moi qui ne pus supporter ce silence et c’est moi qui, en le regardant intensément, lui demandai :
« Vous vous êtes blessé ? »
Il regarda sa main gauche avant sa main droite, celle cependant qui était tachée.
« Non, » fit-il.
Et il frotta la tache qui commençait à s’écailler. Mais il se tut et toute son attitude, l’expression de son visage me firent comprendre qu’il ne désirait pas parler.
Nous nous regardions sans mot dire et je pouvais voir dans ses yeux qu’il lisait clairement ma pensée, qu’il avait parfaitement deviné mes soupçons.
À plusieurs reprises, le train ralentit. Il regarda à travers la vitre avec ce que je croyais être de l’inquiétude.
Nous arrivâmes enfin.
En descendant sur le quai, je remarquai des hommes dont la mise et l’attitude révèlent leur profession de policiers. Ils guettaient un voyageur.
Derrière moi, mon compagnon de la nuit attendait. Il prit brusquement une décision. Il s’empara d’une de mes valises et me donna le bras.
À la sortie, on lui réclama son billet.
« J’ai perdu mon ticket de quai, » dit-il, et il tendit 50 centimes.
Puis il me fit hâter le pas.
Quand nous arrivâmes à la station des taxis, il posa ma valise dans une voiture et il me lâcha le bras.
« Merci, » dit-il simplement.
Il sauta dans la première voiture qui passait.
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(Philippe Soupault, « Un Récit inédit, » in Monde, hebdomadaire international, septième année, n° 295, samedi 24 février 1934 ; José Clemente Orozco, « The Subway, » huile sur toile, 1928)
Arnold secoua la tête et se pencha sur la pierre pour examiner l’inscription de plus près. Il voulait voir si le premier 2 de la date, qui se trouvait dans cette vieille inscription, n’était pas un 8, ce qui aurait fait 1824, et ce qui était possible ; mais non, et le second 2 était exactement semblable au premier.
Peut-être le tailleur de pierres avait-il commis une erreur ? La jeune fille était si absorbée dans la pensée de sa mère, qu’il ne voulut pas lui adresser d’autres questions ; il la laissa donc près de la tombe où elle était agenouillée, où elle priait, et il examina d’autres tombeaux. Tous, sans exception, dataient de plusieurs siècles ; on y remarquait même les dates de 930 et 950 ! Il ne trouva pas de tombes plus nouvelles que celle de la mère de Gertrude, et, cependant, on enterrait encore dans le cimetière du bourg, comme le montrait le dernier enterrement qui venait d’avoir lieu.
Du mur très bas de ce cimetière, on apercevait le bourg tout entier. Arnold saisit aussitôt l’occasion de faire là une esquisse.
Au-dessus du cimetière, on remarquait, d’ailleurs, le même brouillard ou la même fumée qui s’étendait sur le bourg et, cependant, plus loin, du côté du bois, d’où l’on entendait les sons lointains du cor, on voyait le soleil, clair et brillant, rayonner au bas de la montagne.
La cloche fêlée du bourg venait de sonner encore ; Gertrude, aussitôt debout, s’essuya les yeux et fit un signe gracieux au jeune homme pour l’engager à la suivre.
Arnold, en un instant, fut à ses côtés.
« Il ne faut pas, dit-elle, nous livrer plus longtemps à la tristesse ; la cloche vient de sonner à l’église et la danse va commencer. Vous avez dû trouver les gens de Germelshausen bien tristes, bien stupides ; ce soir, vous penserez tout le contraire.
– Oui ; mais voici la porte de l’église, dit Arnold, et je ne vois personne en sortir.
– C’est probable, répondit la jeune fille en riant, parce que personne n’y va, pas même le prêtre ; mais le vieux sacristain ne se donne pas de repos et sonne les offices.
– Et aucun de vous ne va à l’église ?
– Non ; ni à la messe, ni à confesse, répondit-elle avec calme.
– Mais, jamais de ma vie, je n’ai rien entendu dire de pareil !
– Vraiment ! Il y a longtemps que cela est arrivé, dit la jeune fille, avec une certaine insouciance. Tenez, voilà le vieux sacristain qui sort de l’église, tout seul, et qui en ferme la porte ; il va chez lui, puis à la taverne.
– Et le curé paraît-il à la taverne ?
– Quelquefois : il ne le prend pas à cœur.
– Qu’est-ce qu’il ne prend pas à cœur ? dit Arnold, moins surpris encore de cet étrange récit que de la naïveté avec laquelle la jeune fille faisait allusion à des faits, sans doute, très extraordinaires.
– C’est une longue histoire, répondit Gertrude, et le curé de Germelshausen l’a écrite tout entière dans un gros livre ; cela vous intéresserait, et, si vous savez le latin, vous pourrez la lire ; mais, ajouta-t-elle, voilà des jeunes gens et des jeunes filles, qui sortent déjà des maisons ; il faut que je me hâte de rentrer pour faire ma toilette, car je ne voudrais pas être la dernière au bal.
– Et la première danse, Gertrude ?
– Je la danserai avec vous ; vous avez ma promesse. »
Ils retournèrent vite au bourg, où tout avait changé depuis le matin. On ne voyait que des groupes de jeunes gens, pleins de gaieté ; les jeunes filles étaient toutes endimanchées et les garçons portaient leurs plus beaux habits.
La taverne était tapissée au-dehors de guirlandes de fleurs et de feuillage qui, de fenêtre en fenêtre, formaient comme un arc de triomphe au-dessus de la porte.
Quand Arnold vit que chacun s’était paré, il ne voulut point paraître, lui-même, avec son costume de voyage ; il ouvrit donc son sac, chez le juge, et il prit aussi ses plus beaux habits. Il venait de terminer sa toilette, quand Gertrude frappa à la porte de la chambre où il se trouvait, et l’appela.
Que la jeune fille lui parut belle dans son riche mais simple costume ! et qu’elle mit de grâce à lui dire de venir avec elle, car son père et sa belle-mère ne devaient se rendre que plus tard au bal.
« Il ne faut pas qu’elle pense beaucoup à Heinrich, » se dit le jeune homme avec satisfaction, tandis qu’il donnait le bras à Gertrude pour la conduire à la fête.
Il eut soin de ne lui rien dire, d’abord ; il éprouvait cependant une bien vive émotion, et quand le cœur de la jeune fille battit contre son bras, il sentit le sien qui ne battait pas moins.
« Et demain, il faut que demain je parte, » murmura-t-il tout bas avec un soupir.
Il savait à peine ce qu’il venait de dire, quand sa compagne répondit en souriant :
« Ne vous inquiétez pas de cela ; nous serons ensemble plus longtemps, plus longtemps, peut-être, que vous ne le désirez…
– Et aimeriez-vous que je restasse avec vous, Gertrude ? dit vivement Arnold.
– Certainement, répliqua-t-elle avec naïveté. Vous êtes bon, gracieux, et je sais que mon père vous aime. En outre, Heinrich n’est pas venu, ajouta-t-elle, non sans une certaine rancune.
– Et s’il venait demain ?
– Demain ? reprit Gertrude ; et elle le regarda avec ses grands yeux noirs, dont l’expression était toute particulière ; une longue nuit nous sépare de demain. Demain ! Vous comprendrez, demain, ce que ce mot signifie ! Mais aujourd’hui, n’en parlons pas, dit-elle en s’interrompant tout à coup ; aujourd’hui est une fête, que nous avons si longtemps, si longtemps désirée, et tant qu’elle durera, ne la gâtons point par de tristes pensées !… »
II
Arnold voulut répondre à Gertrude, mais ils venaient d’entrer dans la salle du bal et une musique bruyante couvrit sa voix, dès qu’il commença à parler. Les musiciens jouaient les airs les plus étranges, les plus nouveaux pour lui, qui le surprenaient autant que les sons du cor qu’il avait d’abord entendus, et, en même temps, il était ébloui par l’éclat des lumières.
Cependant, Gertrude le conduisit au milieu du bal où une foule de jeunes paysannes causaient entre elles. Elle l’y laissa jusqu’à ce que le bal commençât, pour causer elle-même avec les autres jeunes gens.
Arnold se trouva d’abord gêné, dans un monde si extraordinaire, dont les costumes bizarres et l’accent l’étonnaient.
Cet accent, qui lui avait paru doux sur les lèvres de Gertrude, lui semblait dur maintenant. Cependant, les jeunes gens se montraient tous aimables à son égard ; l’un d’eux, même, vint lui prendre la main et lui dit :
« Vous avez raison, monsieur, de rester avec nous. Nous menons la vie gaiement, et l’intervalle se passe assez vite.
– Quel intervalle ? dit Arnold, surpris du mot et surtout de la pensée qu’il serait, lui, Arnold, disposé à rester dans ce bourg. Vous croyez, ajouta-t-il, que je reviendrai ici ?
– Avez-vous donc l’intention de partir ? reprit aussitôt le jeune paysan.
– Oui, demain ou après-demain ; mais je serai bientôt de retour.
– Demain ! dit son interlocuteur. Vraiment ! oh ! à la bonne heure. Demain, nous en causerons. Mais que je vous montre la fête, car, si vous partez demain, vous ne la verrez plus. »
Les autres paysans rirent entre eux avec malice, mais le jeune homme prit Arnold par la main et le conduisit dans toute la taverne, où il y avait une grande foule.
Ils traversèrent d’abord des salles pleines de joueurs de cartes, qui avaient des tas d’or devant eux, sans parler des autres divertissements auxquels on se livrait ; les jeunes filles allaient et venaient, riaient avec les jeunes gens, lorsque les musiciens donnèrent tout à coup, par quelques accords, le signal du bal ; Gertrude fut aussitôt à côté d’Arnold et prit son bras.
« Allons, dit la charmante jeune fille, il ne faut pas que nous soyons les derniers ; comme la fille du juge, j’ai le droit d’ouvrir le bal.
– Mais quel air étrange ! dit Arnold ; je ne sais comment j’en suivrai la mesure !
– Vous vous y mettrez bientôt, reprit Gertrude en souriant ; dans cinq minutes, je vous aurai mis au fait. »
Les villageois se hâtèrent tous d’entrer dans la salle de bal, gais, bruyants, et Arnold n’eut plus qu’une pensée, c’est qu’il était le danseur préféré de Gertrude.
Il dansa plusieurs fois avec elle, et personne ne parut lui disputer sa conquête, quoique les jeunes filles, qui passaient à côté d’eux en dansant, lui fissent quelques plaisanteries sur son dévouement pour Gertrude.
Cependant, il éprouvait une inquiétude indéfinissable, lorsque, de la salle de bal, on entendit distinctement les sons durs et discordant de la cloche fêlée, qui se croisaient avec ceux du violon.
On eût dit qu’un sort avait été jeté sur les danseurs. La musique cessa tout à coup au milieu d’une mesure ; cette foule si animée, si gaie, resta immobile, sembla compter avec anxiété, dans un silence de mort, chaque coup de la lugubre cloche qui s’était mise à tinter ; mais à peine le dernier son s’en faisait-il entendre, que le bruit, la gaieté éclatèrent encore dans la salle.
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 100, samedi 12 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
Tout le monde connaît le sort tragique de Kurt Eisner, mais on ignore souvent que celui qui sut, par ses discours enflammés, soulever les foules, fut en même temps un grand poète.
Nous nous bornerons ici à faire connaître les circonstances dans lesquelles il écrivit les petits contes dont nous donnons ci-dessous la traduction. Depuis décembre 1917, Kurt Eisner s’était efforcé de mettre fin à la guerre en suscitant des grèves, dans tout le pays. C’est à Munich que ses efforts furent couronnés de succès ; le gouvernement bavarois, pour se débarrasser de lui, le mit en prison. L’arrestation eut lieu dans la nuit du 31 janvier au 1er février 1918. Kurt Eisner resta en prison huit mois et demi. C’est de sa cellule, pendant l’été de 1918, qu’il écrivit les petits contes qu’on va lire et qui montrent bien comment, à défaut d’autres moyens, il sut par ses sarcasmes, venger l’humanité.
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LE SIGNE DE LA VRAIE SÉLECTION
Un habitant de la planète Mars descendit sur la Terre, et se fit expliquer événements et phénomènes. Dans une ville, il vit de nombreux êtres qui étaient aveugles, privés de bras et de jambes, atteints d’un tremblement continuel, haletants ou tordus de douleurs ; il y en avait aussi qui avaient perdu la raison.
« Les pauvres hommes, dit-il, d’être venus au monde ainsi arrangés ! mais quelle cruauté que d’attirer plus particulièrement encore l’attention sur eux en leur épinglant des croix de fer sur la poitrine !
– C’est un malentendu, lui dit son guide. Les hommes que vous voyez ici sont nos héros, qui ont été mutilés à la guerre, et les croix que vous apercevez à leur poitrine sont les insignes d’un grand honneur !
– Mais pourquoi faites-vous des guerres ? demanda l’habitant de la planète Mars.
– La guerre est une loi de sélection en vertu de laquelle les plus forts sont victorieux et survivent aux autres, lui expliqua son compagnon ; ainsi, elle sert à la conservation d’une race forte. »
*
L’habitant de la planète Mars visita alors un hôpital. De nouveau, il vit des mutilés, des aveugles et des fous.
« Encore des héros ! s’écria-t-il dans une admiration douloureuse.
– Mais non, lui répondit son guide d’un air méprisant ; ce que vous voyez là, ce sont de misérables déchets d’humanité, les produits d’une sélection à rebours. Toutes ces créatures sont nées telles que vous les voyez là.
– Ah ! je comprends, dit l’habitant de la planète Mars ; à la différence des héros, ils ne portent pas de croix de fer. »
Lorsque le Martien revint à sa planète, il raconta à ses congénères les impressions qu’il rapportait de son voyage sur Terre :
« Les habitants de la Terre, dit-il, font de la sélection : tantôt bonne, tantôt mauvaise. La bonne se fait par la guerre, la mauvaise par la procréation. Le résultat toutefois, dans les deux cas, est le même. Seulement, les uns, on les appelle des héros, et les autres des dégénérés. Et pour qu’on ne puisse pas les confondre, on attache aux premiers des croix de fer sur la poitrine. »
o o o
GARANTISSONS NOS FRONTIÈRES !
Après avoir entièrement dévasté le pays de l’ennemi, nous lui imposâmes la paix. Qui a vu les ravages commis dans le pays ennemi, disait-on chez nous, doit comprendre combien il est nécessaire que nous protégions nos propres frontières contre de pareils dangers. Et nous enlevâmes au pays ennemi un tiers de son territoire pour garantir nos frontières.
Les anciennes frontières étaient garanties à présent. Mais qu’en était-il des nouvelles ? L’on recommença donc une nouvelle guerre à vie et à mort pour garantir les nouvelles frontières, et l’on s’octroya un deuxième tiers du territoire ennemi à titre de garantie. Sur quoi, nous nous aperçûmes que notre dernière acquisition était devenue à son tour une province limitrophe qu’il fallait de même garantir. Et, après une troisième guerre victorieuse, nous, nous annexâmes le dernier tiers.
À présent, nous étions arrivés à la mer. Mais, comme personne ne l’ignore, l’eau constitue la plus mauvaise de toutes les frontières ; aussi nous vîmes-nous forcés de contraindre par une guerre le pays qui se trouvait au-delà de la mer à nous donner des garanties pour notre nouvelle frontière.
Et cela continua ainsi. Nous nous étendîmes toujours de plus en plus vers l’Est pour avoir de nouvelles garanties de frontières, jusqu’à ce qu’enfin nous arrivâmes à un territoire qui nous frappa comme nous étant connu : nous avions atteint notre propre frontière orientale, si bien garantie, et nous dûmes constater avec effroi combien mal assurée était en ce moment notre frontière occidentale puisqu’elle se confondait maintenant avec celle de l’Est. Aussi, il ne nous resta plus rien d’autre à faire que de nous attaquer nous-mêmes.
À ce moment, un homme se leva et dit :
« Il n’y qu’une manière de garantir les frontières, c’est de ne pas en avoir du tout !
– UTOPISTE ! » lui cria-t-on, et tout le monde se moqua de lui.
o o o
L’INCURABLE
Hans, depuis son enfance, était possédé du désir de la vérité. Personne ne l’avait jamais entendu mentir. Vint le temps où tous débitaient des mensonges ; on appelait cela du patriotisme. Mais Hans ne mentit point et continua à dire la vérité. Lorsqu’il découvrit qu’il était resté seul à ne point mentir, sa conscience le força à dire : « Tous mentent, excepté moi. » En disant cela, il donnait sur lui-même un témoignage indiscutable : il était devenu fou. Car il faut être fou pour croire que tout le monde a perdu la raison et qu’on est seul à l’avoir conservée.
Un ami s’adressa à un aliéniste.
« Incurable ! répondit celui-ci, en haussant les épaules.
– Mais ne peut-on pas le guérir de l’illusion qu’il a d’être seul à dire la vérité ?
– Si j’y réussissais, répondit le médecin, c’est alors qu’il serait réellement fou. Car il a raison de dire qu’il est seul à dire la vérité. Le guérir serait le rendre fou. Il est donc, de quelque façon qu’on s’y prenne, incurable. »
o o o
JE NE L’AI PAS VOULU !
Un homme avait couché avec une femme. La femme donna naissance à un enfant. L’homme se vit dans la nécessité de payer une pension alimentaire. Mais il s’y refusa. Il ne nia point qu’il s’était amusé avec la femme, mais il déclara que d’autres l’avaient fait aussi. Et avant tout il jura qu’il n’avait pas voulu l’enfant, cela va sans dire.
Le juge le condamna à pourvoir à l’entretien de l’enfant et aussi aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir, de complicité avec d’autres, employé des moyens anticonceptionnels ; il dut en outre adopter l’enfant qui était un avorton et un crétin.
(Allusion à Guillaume II, qui à la vue d’un champ de bataille couvert de morts et de blessés, aurait dit : « Je ne l’ai pas voulu ! » se défendant par là d’avoir été l’instigateur de la guerre.)

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(Kurt Eisner, traduit par Alix Guillain, « Contes et récits, » in L’Humanité, journal socialiste, dix-huitième année, n° 6163, dimanche 6 février 1921 ; sans mention de traducteur : « Le Signe de la vraie sélection, » « Petit Conte, » in Le Travailleur socialiste, organe de la Fédération de l’Yonne, vingt-deuxième année, n° 1505, samedi 12 février 1921 ; idem, « Variété, » in L’Éclaireur de l’Ain, journal de la Fédération socialiste de l’Ain, vingt-septième année, n° 24, dimanche 12 juin 1921 ; idem, « Conte de guerre, » in L’Ancien Combattant de l’Ardèche, journal hebdomadaire, troisième année, n° 25, samedi 18 juin 1921 ; sans mention de traducteur : « Garantissons nos frontières ! » « Petit Conte, » in Le Travailleur socialiste, organe de la Fédération de l’Yonne, vingt-deuxième année, n° 1513, samedi 12 mars 1921. Otto Dix, pointes sèches et aquatintes extraites du portfolio « Der Krieg, » 1924)
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(G. Petit, in La Terre et la vie, sixième année, n° 1, janvier-février 1936)
Je vous recommande ce petit détail donné récemment, dans les journaux, d’après une statistique officielle : Le nombre des suicides a doublé depuis 1914. Tout simplement. Jamais, depuis qu’il existe une France, on n’a été aussi heureux d’être Français. Cet excès de félicité dépasse les forces humaines et il y a des tas de gens qui en meurent.
Ce sont généralement des vieillards, dont la tête a blanchi, dont les yeux sont éteints. Ils résistent moins à leurs émotions. On a prétendu que ce qui les oblige à se tuer, eux qui étaient si près de la mort, c’est la réduction de leurs rentes et la cherté de la vie. N’en croyez rien. Comment supposer un seul instant, je vous le demande, qu’on puisse ne pas se trouver le mieux du monde dans un pays qui a fait de la paresse une institution nationale et qui a donné la plus large satisfaction au besoin le plus répandu peut-être de l’âme humaine, le besoin de voler ?
Et quand même ils se tueraient, dans certains cas, par excès de misère et non de bonheur, que nous importe ?
Étaient-ils capables de se mettre en grève, de lancer une bombe, de faire dérailler un train ? Avaient-ils formé des syndicats réclamant, exigeant une augmentation de salaires ou de traitements et une diminution d’heures de travail ? Ils ne savaient ni mendier, ni menacer, ni tendre la main, ni tendre le poing. Pourquoi se serait-on intéressé à eux ?
Ces gens-là qui affectent de crever de faim, au milieu de l’universelle prospérité, qu’ils continuent de vieillir ou qu’ils se décident à disparaître, moi, je suis comme le gouvernement, je m’en f… (Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.)
Nous sommes un peuple joyeux, et si nous faisons faillite, ce sera une faillite joyeuse, avec le sourire. Nous en avons assez, des pauvres et des vieux pauvres. À quoi servent-ils ? Ils tiennent trop de place et ils ne rapportent rien. Nous ne voulons plus que des voleurs aimables et gais, qui dépensent beaucoup et remplissent les théâtres, les palaces. Les voleurs, c’est la richesse d’un pays. Ce sont les seuls qui se laissent voler avec exagération par les commerçants, leurs confrères. La France, pour payer ses impôts et faire aller son commerce, a besoin de voleurs. Heureusement, elle n’en manque pas. Elle n’en a jamais eu autant. La Providence la comble.
Que le diable emporte les pauvres ! J’aime à croire qu’il aura quelques égards pour les riches. Joyeux et pratiques, l’un et l’autre, l’un à l’aide de l’autre. Ainsi, pour en revenir à ces vieux idiots qui, n’ayant pas su s’enrichir et n’ayant plus rien à se mettre sous la dent, hésitent entre une corde et un réchaud, je verrais très bien, non pas qu’on leur accordât quelque secours, puisqu’ils ne sont au fond que de méprisables petits rentiers, mais qu’on mît un peu plus à leur portée et qu’on leur facilitât le suicide auquel ils se résignent. N’avez-vous pas remarqué combien il est malaisé et compliqué de s’envoyer dans l’autre monde ? Simplifions, c’est le progrès. Aidons-les à mourir, ceux que nous ne voulons pas aider à vivre.
Pourquoi le gouvernement, ce gouvernement bienfaisant et tutélaire, devant lequel je m’incline avec respect, ne créerait-il pas (et je sais qu’il s’y prépare) de petits établissements de suicides, vingt ou trente à Paris et une centaine en province, dans lesquels on pourrait choisir son genre de mort et disparaître proprement, par des moyens perfectionnés, et avec un minimum de souffrance ?
Ce serait, direz-vous peut-être, de l’humanité. Moi, je suis comme le gouvernement. L’humanité, je m’en fous. (Je ne sais si je me fais bien comprendre.)
Ce serait de la spéculation. Un pays qui a beaucoup de suicides doit songer à en tirer profit – et je sais, de source certaine, qu’on y songe.
Prenons un exemple. Supposons deux vieillards qui ne sont pas des fonctionnaires, qui n’exercent pas l’enviable profession de prolétaires et dont personne, par conséquent, ne s’occupe. C’est un ménage, un vieux ménage. Le mari a soixante-douze ans, la femme soixante-huit. Après avoir beaucoup travaillé l’un et l’autre, pour gagner peu, – c’est le contraire, aujourd’hui, – ils se sont retirés, en 1912, avec cinq mille francs de rente, et ils faisaient des économies. La guerre est venue, ruineuse de pauvres, et l’accroissement formidable du prix de la vie. Les cinq mille francs de rente sont devenus quinze cents francs. Travailler, c’est impossible. Économiser davantage, c’est impossible. Aucun secours à espérer. Ces deux vieux sont des isolés, des oubliés. Quelle ressource leur reste-t-il ? Mourir. Ce sont des vieillards français.
C’est ici que j’interviens avec mon système. D’abord, je rends le suicide engageant. Je donne envie d’y goûter. Je le dépouille de tout appareil funèbre.
Mes établissements de suicides (je m’exprime comme si j’étais le gouvernement), mes établissements de suicides n’éveillent aucune idée de mort. Elle n’y figure que sous-entendue.
Des locaux agréables à regarder, peints de couleurs claires, décorés d’affiches évoquant un au-delà à la fois confortable et agréable et comme une sorte de villégiature-terminus, dans quelque ville d’os. À la porte de chacun de ces établissements, un aboyeur distingué, chargé d’attirer ou de renseigner les clients, capable de s’adapter, dans ses boniments, à tous les goûts, à toutes les croyances, et de célébrer tour à tour la suprême tranquillité du néant ou les délices imprévues de la résurrection. Nous aurions, bien entendu, des boniments spéciaux par spirites, proférés par des aboyeurs très maigres, des désincarnés.
Vous êtes trop perspicace, mon cher lecteur, pour ne pas deviner où je veux en venir. Notre principale clientèle sera formée par les vieux et, pour la période de début, à part quelques désespoirs d’amour, de plus en plus rares, nous ne comptons que sur eux. Mais, à mesure qu’augmenteront les difficultés de la vie et qu’apparaîtront davantage les supériorités destructives du régime, nous aurons aussi une clientèle de jeunes. La France se doit à elle-même de la rechercher et de la conquérir. Nous espérons bien qu’en 1930 les suicides auront quadruplé et se seront, si j’ose m’exprimer ainsi, rajeunis.
Essayez de voir par vous-même à quel point notre système est pratique et avantageux. Vous entrez. Vous vous trouvez, peut-être pour la première fois dans votre vie, en face d’un fonctionnaire poli. Nous exigeons de notre personnel non pas seulement de la politesse, mais de l’amabilité. Vous dites : « Je désirerais être pendu… noyé… asphyxié… électrocuté… » Nous n’avons aucun parti pris et nous n’imposons aucun procédé. Nous sommes simplement à la disposition des clients qui veulent nous honorer de leur confiance.
Mais quand les établissements de suicides seront complètement organisés et commenceront à avoir, avec le concours de l’État, une clientèle abondante et sûre, nous exigerons rigoureusement de toute personne qui s’adressera à nous qu’elle nous abandonne son cadavre. Qu’en ferait-elle ? Je me le demande, je vous le demande !
Généralement, un homme qui se tue ne se préoccupe guère de ce que deviendra son corps, après son trépas. C’est bien là-dessus que nous comptons.
Nos établissements de suicides (je parle toujours au nom du gouvernement) seront complétés par des usines d’exploitation de cadavres. La voilà, la grande idée, et, j’ose le dire, la plus grande idée du siècle ! Utiliser les cadavres ! Rendre utiles, après leur mort, des gens qui ne l’ont pas été pendant leur vie ! Nous sommes dans une période de gaspillage civique, bureaucratique et électoral, où il faut faire argent de tout, où rien ne doit sembler négligeable pour y arriver. Chacun doit payer à la collectivité sa quote-part, et cet homme que le société a condamné à crever de faim, je trouve admirable qu’elle l’exploite et en tire profit après sa mort.
Je n’entre pas dans les détails. Je me borne à quelques aperçus.
Il ne faut pas songer, évidemment, du moins dans les débuts et d’une manière générale, à employer les corps des suicidés pour l’alimentation. Quand je regarde autour de moi, quand je vois les sentiments des Français à l’égard les uns des autres, j’ai l’impression que nous allons vers l’anthropophagie. (1) Les Russes nous ont ouvert la voie, et, déjà, nous-mêmes, à diverses époques de notre histoire, pendant les guerres religieuses et sous la Révolution, nous avons fait, dans ce retour vers d’anciennes traditions et habitudes, quelques tentatives intéressantes quoique trop isolées. Mais pour créer, à l’aide de nos établissements de suicides, des boucheries humaines ou quelque chose d’approchant, il y aura de sérieux obstacles. Notre clientèle, au moins dans les premières années, sera composée presque uniquement de sexagénaires, septuagénaires, octogénaires. Or, les vieillards, très coriaces, sont difficilement comestibles. En essayant de les débiter par tranches, nous risquerions de ne pas avoir beaucoup d’amateurs.
Mais les os, les dents, pourront être utilisés pour fabriquer du noir animal, des manches de couteaux, etc., et la peau également. J’insiste sur ce dernier point qui intéressera particulièrement les bibliophiles, Le cuir est devenu très cher et les reliures sont hors de prix. Voyez quels avantages il y aurait à augmenter la production et presque sans frais. Il y a déjà eu quelques reliures en peau humaine et même, à ce que l’on assure, mais ce n’est pas absolument prouvé, des tanneries de peau humaine, sous la Révolution. Il faudra généraliser ces procédés et en mettre les produits à la portée de toutes les bourses. Et quels résultats on obtiendrait ! Je me représente très bien, par exemple, une partie de la peau d’un pauvre bougre mort de misère servant à relier un ouvrage sur l’extinction du paupérisme.
Voilà où nous en sommes. Notre système d’organisation du suicide national va entrer dans la voie des réalisations. Français que l’accroissement du prix de la vie, et l’augmentation des loyers, et l’effroyable cupidité des mercantis, et les menaces de faillites inquiètent, ne vous laissez pas aller au découragement. Le gouvernement est enfin décidé à s’occuper de vous, quand vous serez morts.
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(1) Ne nous en plaignons pas trop. Dans ce pays où les bouchers sont plus puissants que les ministres, ce serait le seul moyen d’abaisser le prix de la viande.
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(Henri d’Alméras, in Vendémiaire, cinquième année, nouvelle série, n° 6, avril 1922 ; « Les Frileux, » lithographie de Tyra Kleen, 1902)
I
LE TIGRE DE VEREIA
Je suis le tigre d’une ancienne cité de pierre, couverte de cendres ; je suis né par la prédétermination divine et mon esprit est réduit à la patience d’après les prophéties du roi David. Je persisterai pendant des siècles et des siècles… et jusque dans l’éternité. Je restais, confortablement, sur un chemin du jardin d’été près du grand-père Krilov (1), et regardais paresseusement le public. Les promeneurs se faisaient rares, on n’entendait plus les bruits joyeux ; seulement, par-ci, par-là, retentissaient des mauvais rires. La plupart des gens passaient affairés et l’air important, comme si d’eux seuls pouvait dépendre le salut de l’univers. Je ne voyais que le dos des passants et, par leurs paroles et leurs jugements, je pouvais deviner leurs visages et leurs yeux. Une rébellion soudaine me mit sur mes pattes solides ; dans ma rage, je fis un saut vers la maisonnette de Pierre le Grand, et j’enfonçai mes griffes dans un arbre. Je persuadais ces imposteurs qu’ils sont des imposteurs, qu’ils ne peuvent accomplir la plus simple tâche, que leurs yeux sont troubles et myopes, leurs âmes débiles et leurs visages de travers. J’ai balbutié tant de sottises pour confondre ces « sauveurs de l’humanité, » qu’un vertige m’envahit, mon âme s’écoula et les muscles de mon visage se contractèrent. Puis, Dieu sait par quel miracle, je fus changé en un oiseau-chanteur.
Je chantais si fort, que, semblait-il, il n’y avait pas sur la Terre d’endroit où ne parvînt ma chanson. Et, comme tous m’écoutaient, quelque chose qui ressemblait à une cage fut astucieusement accroché au soleil, juste à l’endroit où j’aimais chanter ; je savais qu’on m’attraperait : il devenait dangereux et désagréable de rester oiseau.
Et voici que pour échapper au péril, par n’importe quel moyen et pour reconquérir la liberté, je baissai mes ailes et filai en habile renard à la rue Vereïskaïa, dans un sale et détestable tripot appelé « Les Îles joyeuses, » où, en me bousculant parmi la foule des consommateurs ivres, je m’assis à la première table libre, et, pour détourner l’attention générale, demandai une bouteille du vin le plus frelaté. Malgré la grande foule où l’on ne pouvait se remuer, Sacha Timofeïeva réussit à s’approcher de moi, et, entourant mon cou de ses bras, se mit à presser son visage contre mien. « Cher ami, emmène-moi quelque part, » disait-elle. Et sa ceinture en cuir jaune bruissait sur sa taille. Tandis que son visage mat, avec ses immenses yeux gris sans prunelles, s’approchait du mien, un filet semblable à des toiles d’araignées descendait lentement du plafond, sur moi. Le filet de l’oiseleur était sur moi. Et quand les yeux de mon amante, étant tout près des miens, semblèrent fondus en un seul œil gris, le filet toucha ma tempe et en même temps un crochet aigu perça mon cœur vivant en me tirant subitement vers le haut, par-dessus Sacha Timofeïeva, par-dessus la table, vers le plafond.
II
LES SINGES
On nous a ramassés de tous les coins de la terre, de l’Australie, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, et moi, chef des chimpanzés, portant une ceinture bordée de duvet d’oie, je me cassais la tête et je m’arrachais les cheveux, ne sachant comment me libérer des chaînes qui étaient attachées à nos pieds et à nos mains, pour m’enfuir dans mon pays. Mais il était trop tard. On nous avait chassés sur le champ de Mars, et des hérauts chamarrés d’or, avec des chapeaux de plumes, passaient le long des rangs et nous lisaient l’arrêt de la justice.
Nous, singes, nous étions accusés de terrible perversité, de méchanceté, de fainéantise, d’ivrognerie et de mauvais instincts de vol. Mais on comptait sur nos brillantes capacités d’amélioration et de développement. L’on se préparait à nous infliger les remèdes secrets du professeur de l’Université de Bologne, du chevalier Altenar, – le descendant des « wiking » de Grœnland, d’Islande et de l’Océan du Nord.
Éprouvant un amour presque maternel pour ces malheureux, j’épiais, la révolte dans l’âme, le châtiment qui arrivait après toutes ces cérémonies burlesques. Ces « pieux esprits » les perçaient avec l’alêne du cordonnier et les battaient ensuite avec des marteaux de fer ; à d’autres, ils mouillaient le poil avec un liquide brûlant et, après avoir trempé une corde dans ce liquide, ils la leur liaient au corps et l’attachaient au harnais d’un cheval fougueux, qui traînait par terre la victime criante, jusqu’à ce qu’elle mourût. Aux troisièmes, ils épinglaient la bouche avec des épingles en fer. Bien des choses avaient été accomplies par simple amusement.
Quand le champ de Mars se fut rempli de cris et de plaintes, que la terre s’enfla du sang des singes, et que tout le peuple russe, orthodoxe ou impie, fut à se tordre de rire, soudain surgit un cavalier sur un cheval d’airain, rapide comme le vent, cuirassé de vert. Un immense carcan me serra la gorge et je tombai à genoux. Et, dans le silence assouvi, regardant avec témérité le terrible chevalier, devant cette mort inutile, haïssable et intruse, moi, le chef des chimpanzés de l’Australie et de l’Amérique du Sud, je me mis à crier à la face du fier chevalier – trois fois, comme un coq.
III
LE LUMINEUX ET LA PETITE FILLE EN GUENILLES
Je restais au milieu d’une chambre voûtée et je regardais par la fenêtre, qui donnait sur le jardin. Je voyais la verdure florissante du jardin printanier. Soudain, quelqu’un m’entoura le dos, par derrière. Pétrifié, je retournai la tête. Mes sensations étaient si étranges ! Celui qui m’avait touché me regarda d’abord avec des yeux où je lus du blâme, mais après ils changèrent, ils devinrent tendres et aimants. Son visage était illuminé, ses yeux lucides ; il était encore très jeune, mais il savait infiniment plus que moi, – et j’imaginais savoir beaucoup. Il ne retirait pas ses mains, et, en le regardant, je songeais : « Si ses mains pouvaient rester toujours sur mes épaules. S’il était toujours auprès de moi ! » Et je vis dans un coin une petite fille en guenilles. Elle me tendait en pleurant ses maigres menottes.
Lui, il avait disparu.
Je m’étais baissé vers l’enfant, en appelant celui qui avait disparu ; je regrettais qu’il m’eût quitté, et je savais que la petite fille en guenilles n’y était pour rien. Elle avait cessé de pleurer et souriait.
Derrière la vitre tombait la première pluie du printemps.
IV
LA SORCIÈRE
Je me trouvai dans une maison vide, qui, bien que remplie de toutes sortes de meubles, de tables, de chaises, paraissait inhabitée. Je n’étais pas seul : l’étudiant P… m’accompagnait, vêtu de l’uniforme noir, avec sa barbe noire en pointe et ses lunettes enfumées.
L’une après l’autre, d’abord confuses, puis plus précises, des formes se mettent à surgir autour de moi. Ce sont des espèces de mioches obèses. Et leur présence dans cette maison inhabitée commence à me faire peur. « Regardez par la fenêtre, » me dit l’étudiant, devinant sans doute que j’avais peur dans cette maison inhabitée.
Je m’approchai de la fenêtre et me mis à regarder. La fenêtre donnait sur le jardin. Mais il arriva que, malgré moi, je cessai de regarder et tournai les yeux vers la chambre.
Parmi les formes mobiles se détachait maintenant une femme de haute taille portant un enfant dans ses bras.
Je songeai : « Si je fais le signe de croix sur elle, elle disparaîtra. »
Et, avec ferveur, je fis sur elle deux grands signes de croix, mais la grande femme se signa elle-même, en me regardant avec perplexité, comme pour me montrer que je m’étais trompé. L’étudiant avait disparu. J’essayai d’aller vers la porte, mais je m’arrêtai, incapable de bouger. J’hésitais, je ne sais si ce n’était pas la même chose dans les autres chambres. Et soudain j’aperçus une autre femme. Elle était couchée dans un coin sur un sommier. De courte taille, robuste, le teint rouge brique, le nez aplati, la bouche garnie d’une mâchoire inférieure saillante et hideuse.
« Ce n’est pas cela qu’il faut, » dit-elle en se soulevant sur sa couche, et elle agita une couverture rouge.
Et aussitôt le visage de la grande femme qui portait l’enfant commença à changer, prenant tour à tour les expressions les plus horribles : le nez s’allongeait démesurément, dépassant les lèvres, et les yeux, sortis de leurs orbites, pendaient comme deux petites outres.
Et l’autre, rouge, avec son nez aplati et sa mâchoire inférieure saillante et hideuse, agita à nouveau brusquement sa couverture rouge, et l’enfant commença â fondre dans les bras de la femme ; le corps devenait de plus en plus petit, les mains et les pieds disparurent, – seule la tête subsistait.
V
DAME DE NOËL
Une chambre très haute et fort étroite, sans fenêtres. Seule une petite lanterne l’éclaire. Au milieu, un lit à courtine.
Avec précaution, je m’approchai du lit, je soulevai la couverture et me rejetai en arrière : des insectes répugnants couvraient les draps, – on aurait dit des peaux d’amande gonflées, avec des taches noires sur le dos.
« Voilà où j’en suis ! » Et, indigné, je me dirigeai vers la porte pour aller ailleurs, pour trouver quelqu’un et me venger : je savais à qui était le lit…
Sur le seuil se tenait une inconnue : elle était vêtue de blanc, voilée, une couronne d’or sur la tête, et la lumière, blanche comme une traîne, s’étendait à ses pieds.
« Demain, c’est Noël, » dit-elle.
Je reculai, lui cédant le passage.
« Tu ne m’as pas reconnue ?
– C’est la première fois que je te vois.
– Dame de Noël ! »
Je sautai de joie :
« Et nous aurons un arbre de Noël, une pluie argentée, des noix dorées !
– Tu ne sais pas toi-même ce que tu demandes. C’est mieux pour elle, ainsi….
– Ils sont mécaniques ? » demandai-je joyeusement, en songeant aux insectes répugnants parsemés de taches sur le dos, qui peuplaient le lit sous la courtine.
La Dame de Noël avait disparu ; je me trouvais sous une porte cochère, tel un vieux devant ses ruches.
VI
LE TATARE
Je grimpais sur une tour par un escalier raide et extrêmement étroit. On m’avait dit qu’il suffisait d’atteindre le palier supérieur pour accéder directement au ciel. Là, on aurait à ses ordres un nuage en forme de barque, ou kaiouk : une fois dedans, navigue où bon te semble.
Et je gravissais, je gravissais toujours, me traînant à peine, à bout de patience, le crâne serré comme dans un étau ; pourtant, je fis un effort de plus et j’arrivai. Eh bien, figurez-vous, point de nuage-kaiouk sur le palier, mais un chiffonnier tatare, dont les bras démesurés allaient jusqu’à terre. Je voulais déjà reculer ; vraiment, qu’est-ce que cela signifiait ? Mais le chiffonnier leva ses longs bras et me saisit au collet :
« Eh non, vil parasite, pas plus que tes oreilles tu ne verras le nuage que tu as trouvé dans des livres, ni ce qui se trouve au-delà. Commence par nettoyer tes yeux, qui ne voient partout que saleté ; ce n’est qu’alors que tu seras le bienvenu. »
Avant que j’eusse eu le temps de répliquer, de me justifier, le chiffonnier tatare se mit à me descendre lentement à terre. Arrivé au sol, un choc brusque et soudain me jeta le nez par terre, et je tombai en gémissant dans la fiente tiède.
VII
LE SOSIE
Cette nuit-là, je me retournai longtemps dans mon lit sans pouvoir m’endormir : tantôt j’avais froid, tantôt il me semblait que des puces me harcelaient. Lorsqu’enfin je parvins à m’endormir, je me trouvai dans une chambre spacieuse. J’étais au lit, couché sur le dos. Et, chose étrange, tout en posant ainsi, je me voyais couché ; mais je me trouvai très peu ressemblant à moi-même.
Et voici que ce « moi » étranger se leva et s’en alla par un corridor étroit dans une autre pièce. Mais non, il ne me ressemblait pas le moins du monde : il était grand, le visage pointu, les joues creuses, le nez crochu et rapace ; il portait une tunique courte de soie pourpre, usagée et déjà déteinte, et dans ses yeux brûlait une haine si intense que leur regard eût suffi pour foudroyer un homme comme une mouche. Il s’approcha du lit où dormait quelqu’un, la tête sous la couverture, et, frémissant de la rage qui débordait de son âme, il saisit le drap et le tira, l’arracha de dessous le dormeur, se vengeant de quelque chose, effondrant sa colère sur l’innocent tissu.
Mon âme sauvage s’enivrait, je me consumais de rage.
Mais alors, mon rêve prit fin.
Je restai couché, n’osant remuer. Dans ma chambre, où il n’y avait que livres et jouets, quelqu’un croassait. Il faisait nuit.
VIII
LES OIES ET LES CYGNES
Le pont du chemin de fer s’est écroulé. Notre wagon est tombé dans l’eau. Par miracle, je suis sauf et je ne puis dire comment c’est arrivé, mais je me retrouve sur la berge tout nu. Je me sentais gêné, j’ai voulu me fabriquer un caparaçon de fleurs. Je me mets à en cueillir, et je vois loin, bien loin, apparaître un petit bateau. Et voici que la terre se dérobe au-dessous de moi tout doucement, avec de petites oscillations, et bientôt j’ai compris que je volais.
Je volais au-dessus du fleuve.
La matinée était merveilleuse. j’aurais voulu voler éternellement. Et sur le fleuve nageaient toujours des oies et des cygnes, des oies et des cygnes.
IX
LE LOUP A DÉVORÉ
On m’envoya dans un bois cueillir des noisettes.
« Va, me dit-on, ramasse-nous beaucoup de noisettes. »
Et voici que je marche dans la forêt ; je cherche, mais ce n’est pas commode de marcher ; je trébuche tout le temps et ne vois toujours aucun noisetier. Enfin j’en trouve un, mais il n’a pas une seule noisette mûre ; elles sont toutes vertes.
« Cela ne fait rien ; je leur en apporterai de vertes, s’ils en veulent tant… »
Je baisse la branche, je veux cueillir les fruits, mais tiens, de derrière l’arbrisseau, un loup vient sur moi. Je vois que cela va mal tourner et je dis :
« Eh bien, loup, est-ce que vraiment tu veux me manger ? »
Mais il se tait. Alors, je lui dit de nouveau :
« Ne me mange pas, gris. Je puis t’être utile. »
Et je pense en moi-même :
« Comment pourrais-je bien lui être utile ? »
Et pendant que je réfléchissais ainsi… le loup m’a mangé.
X
JE NE PUIS M’EN ALLER
Un arbre très haut est au-dessus de ma tête ; il craque, il va tomber. Je me tiens debout sous l’arbre, je reste là comme si j’étais enchaîné.
L’arbre crie sinistrement et, là-haut, le sommet tremble, ou parce qu’il est secoué par le vent, ou parce qu’il est près de sa chute. Mais je ne bouge pas.
L’arbre craque, craque, il commence à se casser ; il va tomber, il va m’écraser… Et je ne puis pas m’en aller.
XI
LA PORTE
Elle m’avait dit :
« Nous avons pris cette porte, on ne pouvait pas la laisser dans l’ancienne maison. Tu sais bien comme elle nous est chère. »
J’ai ouvert la porte sans bruit et je suis entré dans ma chambre. Et la vieille porte de fonte, qui avait tourné tout doucement sur des gonds invisibles, se referma sur moi aussi doucement, et hermétiquement. J’ai saisi le loquet, j’ai tiré de toutes mes forces, mais la porte ne bougeait pas. Et je me suis mis à frapper, à cogner du poing, j’ai appelé. Et, épuisé, je suis tombé près du seuil, et j’entendais seulement son cœur battre à grands coups derrière la porte de fonte.
XII
LE PIGEON BLANC
Une compagnie de pigeons s’envola du colombier. Un pigeon blanc aux yeux rouges tournoya avec la volée et tomba à mes pieds comme une pierre. Je le soulevai et le jetai bien haut, en criant :
« Vole, rattrape ta volée, holà ! »
Et le cœur du pigeon battait à tout rompre sous les plumes blanches. Et le voici de nouveau à mes pieds.
Je le lançai à nouveau en l’air et lui criai plus fort encore de voler derrière sa compagnie et de la rattraper.
Mais le pigeon blanc, ayant volé très haut, bien plus haut que sa volée, retomba vers moi, et son cœur de pigeon, sous les plumes blanches, ne battait plus du tout.

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(1) Fabuliste russe.
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(Alexeï Rémizov, traduit du russe par R. Lapina [Bedovaja dolja], in Les Cahiers du Sud, treizième année, n° 92, juillet 1927. Illustration de Roland Topor)
Cependant, le juge n’était pas homme à gâter un dîner par de lugubres pensées ; il frappa sur la table, et la servante apporta des bouteilles et des verres ; le bon vieux vin qu’il versa fit circuler bientôt autour de cette table un peu de vie, presque de gaieté. Ce vin, d’un goût rare, fit sur Arnold l’effet d’une liqueur de feu ; jamais il n’avait rien bu de pareil.
Gertrude en but, ainsi que la vieille femme qui chantait à voix basse une petite chanson sur le bonheur dont on jouissait à Germelshausen. Le juge lui-même parut moins triste. Autant il avait été silencieux et morose, autant il semblait gai. Arnold aussi subit l’influence de ce vin.
C’est à peine s’il se rendit compte de ce qui se passait, lorsqu’il vit le juge prendre un violon et jouer un air de danse, tandis qu’Arnold, qui tenait la charmante Gertrude dans ses bras, tournait si follement autour de la salle, qu’il renversa les chaises et alla se heurter contre la servante, qui était en train de desservir, au point que les assistants en rirent aux éclats.
Tout à coup, chacun se tut dans la salle et lorsque, surpris, Arnold regarda le juge, celui-ci montrait avec son archet la fenêtre ouverte et quittait son violon. Arnold vit alors que dans la rue six hommes, revêtus de robes blanches, portaient un cercueil sur leurs épaules et que derrière cet enterrement marchait un vieillard qui donnait la main à une petite fille blonde. Le vieillard semblait courbé sous le poids des années ; mais la petite fille, qui avait à peine quatre ans, sans rien comprendre à cette triste cérémonie, souriait à tous ceux qu’elle pouvait connaître et se mettait à rire de bon cœur à la vue de deux chiens dont l’un, poursuivant l’autre, alla tomber sur les marches de l’école du bourg.
Le silence dura tant qu’on put apercevoir le cercueil. Dès qu’il eut disparu, Gertrude avança vers le jeune homme et lui dit :
« Maintenant, reposez-vous un peu. Vous vous êtes assez amusé, et le vin vous monte de plus en plus à la tête. Mettez votre chapeau, et nous ferons ensemble une petite promenade. Quand nous rentrerons, il sera temps d’aller à la taverne où il y a danse aujourd’hui.
– Danse ? à la bonne heure ! s’écria-t-il charmé. Je suis venu à propos, et vous m’accorderez la première danse, Gertrude ?
– Certainement, si vous le désirez. »
Arnold prit son chapeau, son portefeuille, et le juge lui dit :
« Pourquoi emportez-vous ce portefeuille ?
– Il dessine, père, dit Gertrude, et il a fait mon portrait. Regardez-le. »
Arnold ouvrit le portefeuille et montra le petit portrait.
Le campagnard le contempla quelque temps en silence.
« Vous voulez l’emporter, dit-il enfin, et peut-être le suspendre dans un cadre ?
– Oui, pourquoi pas ?
– Le peut-il, père ? dit Gertrude.
– S’il ne reste pas avec nous, je ne vois pas pourquoi il ne le ferait pas ; mais il manque quelque chose dans le fond du tableau.
– Quoi donc ?
– L’enterrement. Dessinez cela sur le même papier, et vous pourrez emporter le dessin.
– L’enterrement avec Gertrude ?
– Il y a assez de place, dit encore le juge. Il faut que l’enterrement y soit, ou je ne vous permettrai pas d’emporter le portrait de ma fille. Dans une aussi sérieuse compagnie, personne ne pourra avoir mauvaise opinion d’elle. »
Arnold secoua la tête et ne put s’empêcher de rire de cette étrange idée de donner à la charmante jeune fille un cortège funèbre comme garde d’honneur.
Cependant, il dut se soumettre à ce qui semblait une idée fixe chez le vieillard, et il eut bientôt esquissé, de mémoire, la triste scène qu’il venait d’avoir sous les yeux, tandis que les assistants contemplaient cette nouvelle esquisse qu’Arnold se promettait bien d’effacer.
« Qu’en pensez-vous ? dit-il en tendant le dessin au juge.
– Parfait ! reprit ce dernier. – Qui eût cru que vous l’auriez si vite terminé ? Et maintenant, allez avec Gertrude voir le bourg. Vous pourrez ne plus le revoir. Mais soyez de retour à cinq heures. C’est un jour de fête, et il ne faut pas le manquer. »
Arnold, après les libations du dîner, sentait le besoin de respirer l’air frais du dehors, et bientôt il fut dans la grande rue du bourg, à côté de l’aimable Gertrude.
Cette rue n’était plus aussi tranquille ; des enfants y jouaient ; des vieillards, assis devant les portes, les surveillaient, et l’endroit tout entier, avec ses vieilles et curieuses maisons, aurait offert un agréable aspect, si le soleil avait pu percer l’épaisse et sombre fumée qui s’étendait toujours comme un nuage sur les toits du bourg.
« Y a-t-il, dans le voisinage, un marais ou un bois qui brûle ? dit Arnold à Gertrude ; cette fumée ne couvre aucun autre village et ne peut venir des cheminées.
– Elle vient de la terre, reprit Gertrude avec calme. Mais n’avez-vous jamais entendu parler de Germelshausen ?
– Jamais.
– C’est étrange ; l’endroit est si vieux, si vieux !
– Les maisons, en effet, ont quelque chose d’antique, et les habitants du bourg des manières qui sont à eux ; votre langage, en outre, n’est pas le même que celui des villages voisins. Vous sortez rarement du bourg, je suppose ?
– Rarement, dit Gertrude.
– On n’y voit pas d’oiseaux. Se sont-ils donc envolés ?
– Il y a longtemps, répondit la jeune fille d’un ton bas et monotone, qu’ils ne font plus leurs nids à Germelshausen. Sans doute ils ne peuvent en supporter l’air.
– Et cette chasse du baron ?
– Il court le cerf dans le bois voisin, mais il ne le chassera pas longtemps, ajouta-t-elle, et…
– Vous ne voudriez pas, dit le jeune peintre, qui avait remarqué l’émotion de Gertrude à la vue du baron, le rencontrer encore ?
– Le baron est un homme hardi, que mon père m’a toujours dit d’éviter, reprit Gertrude, quoique… » mais elle n’acheva pas.
« Vous n’avez pas toujours ce brouillard ? poursuivit Arnold.
– Toujours.
– Voilà pourquoi vos arbres fruitiers ne produisent rien. À Marisfeld, on est forcé d’émonder les arbres, tant il y a de fruits, cette année. »
Gertrude ne répondit plus, mais elle marcha en silence à côté d’Arnold, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’extrême limite du bourg.
En chemin, elle sourit plus d’une fois aux enfants qu’elle rencontrait ou échangea quelques mots avec des jeunes filles, sur le bal et sur la toilette qu’on y porterait.
Gertrude jetait aussi de gracieux regards sur le jeune peintre, et lui-même, presque involontairement, se sentait ému près d’elle sans oser en rien dire à Gertrude.
Ils arrivèrent enfin aux dernières maisons du bourg, où tout était muet comme la mort, quoique le bourg lui-même parût plein de vie. Là, cependant, on eût dit que depuis des années la trace d’un pied n’était pas restée dans un jardin ; l’herbe très haute croissait dans les sentiers : tous les arbres fruitiers étaient frappés, en effet, de stérilité, comme Arnold l’avait remarqué.
Ils rencontrèrent alors des gens qui venaient au-devant d’eux ; Arnold reconnut le cortège funèbre du matin. Il traversait encore le village, où il retournait. Involontairement, Gertrude et Arnold tournèrent leurs pas vers le cimetière, qui était voisin.
En vain Arnold s’était-il efforcé de distraire sa compagne, qui était fort triste. Il lui avait parlé d’autres endroits qu’il venait de visiter et qui différaient tant de Germelshausen. Gertrude n’avait jamais vu un chemin de fer et elle écoutait attentive, étonnée, la description que lui en faisait Arnold. Elle n’avait aussi aucune idée du télégraphe, ni d’aucune des nouvelles découvertes, et l’artiste ne pouvait comprendre qu’il existât en Allemagne une population, même peu nombreuse, aussi étrangère au reste du monde.
Ils se trouvèrent bientôt dans le cimetière et le jeune peintre fut frappé de l’antiquité des pierres tombales, qui étaient toutes fort simples.
« Voilà une très vieille pierre, » dit-il en se penchant sur la première tombe qu’il rencontrait, où il déchiffra, non sans peine, l’épitaphe suivante, qui se trouvait presque effacée :
ANNA-MARIA BERTHOLD
NÉE STIEGLITZ
NÉE LE 1er DÉCEMBRE 1188
MORTE LE 2 DÉCEMBRE 1224
« C’est ma mère ! » dit Gertrude sérieusement, et deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
« Votre mère ! ma chère enfant ? s’écria Arnold dans un étonnement profond ; sans doute une de vos arrière, très arrière grand-mères !
– Non, reprit Gertrude, ma propre mère ; mon père s’est remarié et celle qui est à la maison est ma belle-mère !
– Mais la date de sa mort n’est-elle pas 1224 ?
– La date n’est rien pour moi, dit tristement Gertrude. Il est dur d’être séparé de sa mère, et cependant, ajouta-t-elle d’un ton triste et doux, peut-être est-il heureux qu’elle soit allée auprès de Dieu, avant que ce ne fût arrivé ! »
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 96, mardi 8 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
Le client qui pénétra alors dans mon cabinet de consultation était un homme d’apparence robuste et pléthorique, servi par de gros membres lourds et las. Je vis en lui un rural congestionné par la vie au grand air, les repas longs et copieux, l’inaction tant physique qu’intellectuelle. Mais ses mains trépides et rapides, la fixité et la mobilité tour à tour de son regard, la pâleur bistrée de son teint indiquaient, à ne pouvoir s’y méprendre, des troubles nerveux qui pouvaient aller à l’hyperesthésie et déterminer à l’occasion des hallucinations de la vue ou de l’ouïe, des phobies ; il s’assit après m’avoir décliné son nom, qui était celui d’un propriétaire notable du département, et se mit à m’expliquer ce qu’il ressentait, avec une certaine gêne, une difficulté d’expression, des hésitations trop sensibles pour n’être pas significatives… Comprenant alors qu’une fausse honte le dominait, je lui dis cette phrase banale, mais qui a toujours tant d’influence sur le malade :
« Vous savez, Monsieur, qu’un médecin est un confesseur ; vous pouvez tout me confier et m’aider ainsi à assurer plus complètement mon diagnostic. L’état que vous me dépeignez est-il le résultat d’un ensemble de circonstances ou bien s’est-il affirmé à la suite d’un fait précis, récent, ayant exercé sur votre esprit et sur vos sens une impression violente ? La distinction est importante et je fais appel à toute votre franchise. »
Il parut effrayé de ma perspicacité et, en même temps, comme soulagé d’un poids ; et il se mit à parler avec volubilité, sans ordre, dans un emballement passionné d’aveu.
« Ah ! docteur, vous avez raison ; je dois tout dire. – Vous me voyez, je suis solide, habitué à faire de l’exercice, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur même ; ma fortune est confortable, je devrais être très heureux et je passe pour l’être aussi. On m’a fait dans le pays une réputation de Roger Bontemps, de rieur, de viveur… même un peu de don Juan… Ah ! Monsieur, ils ne voient pas l’envers de mes jours, – l’envers des jours, c’est les nuits, n’est-ce pas ? – Ils ne savent pas dans quelles profondes et mystérieuses terreurs je descends, comme un mineur dans sa mine, dès que les ténèbres s’appesantissent. Comment l’homme a-t-il pu s’habituer à la nuit ? comment, la première fois que le soleil est descendu sur l’horizon, n’a-t-il pas compris l’effroyable aveu de mensonge que la nature fait à ce moment-là ? Comment le premier homme n’est-il pas mort le soir du premier jour, étranglant avec lui cette race qui devait vivre à jamais entre ces deux alternatives trop fortes pour sa faiblesse : le jour adorable et l’horreur de la nuit !
Docteur, j’ai peur la nuit, peur comme les enfants ou les femmes, peur de tout ce qui se peuple, de tout ce qui bouge, de tout ce qui parle dans la nuit, des êtres qu’elle enfante… »
*
« Il y a quelques semaines, par suite d’un accident arrivé à la ferrure de mon cheval, je me suis trouvé attardé chez un de mes fermiers et j’ai dû accepter qu’on me fasse un lit dans un petit château que j’ai, attenant à la métairie, et que je n’habite jamais. Après dîner, ils m’y ont conduit avec de gros rires, de grosses attentions, de gros chocs de souliers ferrés et puis, après encore des salutations et des offres de service, ils se sont retirés : ils m’ont laissé seul, comme on laisse les morts seuls après les avoir menés en pompe.
Et comme les morts peut-être écoutent les vivants les abandonner, je les ai écoutés s’éloigner, causer entre eux. Puis la nuit les a avalés de son grand coup de gueule noire, et je n’ai plus rien entendu.
Je ne voulais pas avoir peur, – peur de quoi, Monsieur ? – et pourtant la peau de mon crâne se ridait déjà, tant mes oreilles se tendaient, s’écartaient, attentives à entendre les bruits venir.
Sur ma table s’empilaient des livres que j’avais demandés à Hébrard, mon fermier, des livres d’agriculture faits pour endormir. Mais mes sens ont toujours renâclé devant le sommeil comme des chevaux devant un cadavre. Je vous le demande, Monsieur le docteur, comment peut-on consentir à dormir ? Consentir à devenir une masse inerte, livrée… une masse qui ressemble à un mort…
Cependant, peu à peu, je sentais mes paupières s’engluer, mon cerveau se prendre et s’immobiliser… Ma bougie s’éteignit ; j’eus un moment d’anéantissement profond. Mais mes oreilles veillaient ; elles ne se fermaient pas, elles ; elles étaient devenues des yeux. Elles regardaient les tressaillements légers qui se font dans les cloisons, les craquements qui pètent dans les planches, elles voyaient l’ennemi venir, celui dont l’Écriture a dit qu’il rôde dans les ténèbres.
Et tout d’un coup, averti, alarmé par elles, j’ai lourdement soulevé le double couvercle de chair qui fermait ma vision, j’ai ouvert les yeux : la chambre était noire, aveugle ; nul accroc de clarté où repérer mon regard, rien qu’un mur mou de ténèbres.
Ah ! comme j’ai maudit mon oubli d’une veilleuse, d’une boîte d’allumettes ! comme j’ai clamé après la lumière disparue ! comme je me suis reproché mon imprévoyance, ma confiance ! On doit se reprocher aussi de pareilles choses dans les premiers temps du tombeau.
On venait, il venait : mon ouïe l’a senti traverser la cour, y flâner comme quelqu’un qui s’oriente et cherche sa direction, puis s’aimanter vers moi. Il montait les degrés de l’escalier, sûrement, légèrement, ainsi que quelqu’un qui voit la nuit ; c’était, sur le bois des marches, des touchers un peu râpeux, des pattes griffues, contre les murs des raclements fins, pareils à des frôlements de plumes. Cela s’arrêta devant ma porte, tâta le vantail, se piéta. Il devait écouter de son côté, de même que j’écoutais, moi, dressé sur mes coudes, la figure lavée de sueurs.
Et voilà que j’ai compris qu’on regardait dans ma chambre par le trou de la serrure, juste en face de mon lit. Le rayon de ce regard, sans être en quoi que ce soit lumineux, était apparent dans l’ombre ; on l’y reconnaissait à une sorte de tremblement, de vibration dans la nuit, comme une lance de noir. L’Être devait être à hauteur de la serrure, car il ne se haussait ni ne se baissait pour voir ; on n’entendait plus un mouvement de lui, son action était dans sa vue.
Cela a peut-être duré des heures, Monsieur, des heures que nous avons passées à nous regarder ainsi l’un l’autre, sans mot dire, nous haïssant, nous redoutant, nous guettant.
Et j’ai compris ce que c’est que cet être-là. En pleine campagne, par une nuit sans étoiles et sans lune, il avait pu naître tout à fait, se créer, s’individualiser, menacer ; d’ordinaire, avec nos lampes, notre gaz, nos lueurs de voitures ou de trains qui sillonnent l’étendue, il est arrêté dans son développement, éparpillé, faible, et c’est alors que les éléments divers de sa substance interviennent pour nous causer ces appréhensions vagues, cette sensation d’épouvante côtoyée que les plus braves connaissent ; c’est lui qui se masse dans les coins d’ombre de nos demeures, dans les pans obscurs de nos parcs, dans les angles assombris des routes, qui tente de vivre dès que la lumière meurt ; c’est « le Nocturne, » celui que, depuis des millénaires, les hommes redoutent, dont ils se sont défendus en faisant jaillir le feu, contre lequel ils ont inventé, pour le combattre, les dieux de clarté et de joie qui habitent les jours éternels des Olympes.
Le « Nocturne. »
Il était là, Monsieur, séparé par le bois mince de la porte ; je l’entendais respirer comme moi…
Soudain, la voix éclatante, la voix lumineuse d’un coq a résonné au loin, d’un coq qui avait dû voir la première montée du jour du revers d’une colline, et tout près le coq a répondu ; son cri a comme fait éclater le mur d’ombre : un peu, un peu de lumière a tressailli dans ma chambre, j’ai vu remuer le bouton de ma porte comme manié par une main trop faible et puis j’ai senti qu’il s’évanouissait, qu’il se dispersait, qu’il s’anéantissait dans le matin. – Ah ! docteur !… »
*
« Pardon, lui ai-je dit ; ne croyez-vous pas, cher Monsieur, que quelques semaines de repos, de calme, de soins, dans une maison spéciale, avec une direction sérieuse, n’auraient pas raison de ces… de ces hallucinations ?
– Vous me croyez fou ! s’est-il écrié avec des yeux étincelants de joie et d’espoir ; oh ! docteur, si cela était vrai, si vous aviez raison, si ce n’était qu’une hallucination ! – Oh ! dites-moi que je suis fou, que je délire !… J’aime mieux cela que de croire au « Nocturne ! »

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(François de Nion, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, seizième année, n° 5461, mardi 9 mai 1899 ; « Histoire de la semaine, » in Bastia-journal, républicain, quotidien & littéraire, quatorzième année, n° 5740, dimanche 14 mai 1899 ; in Le Sport colonial, ralliement du lundi, dix-huitième année, n° 2512, lundi 21 août 1899 ; in La Provence sportive, journal bi-hebdomadaire absolument indépendant, deuxième année, n° 100, vendredi 17 juin 1905. L’amateur de fantastique n’aura pas manqué de relever l’analogie avec « L’Intersigne » de Villiers de L’Isle-Adam, particulièrement dans l’épisode du regard à travers la serrure ; il n’est pas exclu non plus que Jean Ray ait pensé à ce texte pour son titre : « Le Grand Nocturne. » « It was a darkness shaping itself forth, » gravure extraite de The World of Romance. A treasury of tales, legends and traditions, London: Cassel, 1892)