« L’homme fait la civilisation
et la civilisation défait l’homme »
BALLADE DE LA SAGESSE.
C’était le premier dimanche que Jerry et Bella passaient dans cette cage. Le jardin zoologique était spacieux, bien conditionné, et chaque animal placé dans ce qui ressemblait le plus à son milieu habituel.
Ainsi Jerry et Bella jouissaient d’une charmante salle à manger, style Lévitan, et d’un affreux divan sur lequel ils étaient couchés.
Les surhommes, qui avaient supprimé la pesanteur et dormaient entre ciel et terre, ne pouvaient concevoir l’usage irrationnel du lit.
Jerry se déplaça lentement et contempla Bella qui dormait, les bras repliés sous la tête. Bella était vraiment une très jolie fille et, comme elle était aussi nue que lui, chaque mouvement accusait sa beauté.
Les premiers visiteurs commençaient à arriver. Il était facile de distinguer les âges : les surhommes étaient vêtus de blanc jusqu’à seize ans, de bleu jusqu’à cinquante et de rouge après cinquante ans. C’était extrêmement pittoresque.
Le voisin de gauche de Jerry, un gorille, manifesta son mécontentement par une série d’acrobaties périlleuses dont le but était nettement insultant. Le voisin de droite, chimpanzé adolescent, mangeait ses bananes avec beaucoup de recueillement.
La grosse attraction, c’était évidemment Jerry et Bella, nouveaux arrivés, rejetons d’une espèce disparue. La pancarte portait : Homo sapiens. Les surhommes s’intitulaient maintenant Homo-super-sapiens et on considérait Jerry et Bella comme les ancêtres des grands singes. On apprenait aux jeunes surhommes que le singe descendait de l’homme.
Personnellement, il en apprivoisait plusieurs dans sa ferme africaine. C’est d’ailleurs en soignant un petit babouin malade qu’il avait fait la connaissance de Bella.
Cela se passait au temps où Jerry plantait du caoutchouc et des bananiers pour son propre compte.
Le père de Bella, médecin et ivrogne, ne manquait jamais de lui reprocher sa paresse. Car c’était, à son avis, de la paresse, de ne pas acclimater la vigne. Inutile de se donner du mal, on recevait le vin, l’alcool et toutes sortes de choses bonnes à boire et à manger sur simple commande.
Quand on vint installer l’usine, Jerry suivit avec curiosité les premiers travaux. Puis, petit à petit, il s’en désintéressa. Les ouvriers circulaient en auto, les ingénieurs en avion.
Jerry avait fort à faire pour protéger Bella contre l’admiration forcenée et gênante de ces étrangers.
Seul le père de Bella, toujours avide de nouveautés alcoolisées, fit connaissance et s’installa à demeure dans l’usine. Entre deux crises de délirium, il soignait les nègres avec beaucoup de dévouement.
Mais un jour, le délirium finit par le vaincre, au moment précis où il commençait à s’habituer à ne plus boire qu’un litre de gin par jour.
Ce fut vers cette époque que Jerry fit l’acquisition d’une petite mine d’or difficilement exploitable à cause de sa grande profondeur. Il aimait emmener Bella explorer ces galeries.
Un jour, tandis qu’ils étaient dans la mine, une formidable explosion les coucha ; la terre s’entrouvrit et le ciel apparut.
Bella et Jerry se hâtèrent de remonter : ils mirent plusieurs heures.
À la place de l’usine, il n’y avait plus rien nulle part. Un gigantesque cratère remplaçait le paysage primitif.
Au bout de peu de temps, ayant cherché un passage dans le cratère, Jerry se rendit compte que celui-ci s’étendait sur une grande distance, que toutes les communications avec l’extérieur étaient coupées.
Si Jerry n’avait pas été boy-scout dans son jeune temps, le désespoir l’aurait rapidement envahi.
Mais l’école qui apprend aux jeunes garçons à se conduire en sauvages est une excellente école. Il est beaucoup plus utile de savoir allumer le feu en frottant deux bouts de bois l’un contre l’autre que de distinguer à première vue s’il s’agit d’un texte de César ou de Pline l’Ancien. Ces principes empreints du plus élémentaire bon sens, n’ont pas encore pénétré dans le cerveau des maîtres de la pensée.
Si Jerry avait potassé son César au lieu de faire l’école buissonnière, il serait certainement mort de faim, de froid et de peur, et il n’aurait pas su confectionner de ses propres mains un tas de choses aussi laides qu’utiles.
De ce premier coup d’œil sur la situation, il ne tira que des conclusions plutôt optimistes. Son seul regret était que son beau-père ne fût pas avec lui.
« Je me demande, se disait Jerry, quelle tête ferait le vieil ivrogne en voyant que la civilisation a disparu en emportant l’alcool avec elle. Sans doute aurait-il commencé par construire un alambic. »
Aidé de Bella, Jerry édifia une ravissante cabane en bois et entreprit la mise en chantier d’instruments de chasse et de pêche. Bella trouvait cette forme de camping « absolument passionnante. »
Les premiers jours, ils se nourrirent de fruits que l’explosion avait quelquefois laissés intacts. Le sol était jonché d’or, de diamants et d’autres bagatelles absolument inutiles en pareille circonstance.
Cependant, le diamant lui fournit d’excellentes pointes de flèches et l’or s’avéra très pratique, une fois fondu et transformé en casseroles. Quelques bêtes, mystérieusement épargnées, vinrent se montrer.
Jerry était décidé, coûte que coûte, à reconstituer le paradis terrestre pour son plaisir personnel. Vieux rêve insensé, mais qui tient fortement au cœur de l’homme.
Pour parvenir à ses fins, il classa les animaux en trois catégories : 1) utiles ; 2) nuisibles ; 3) agréables. Il s’efforça de supprimer les bêtes nuisibles, de se servir modérément, pour sa substance, des bêtes utiles et enfin de protéger les êtres qu’il trouvait gracieux.
Ce n’était pas facile. La nature est bâtie sur cette fâcheuse habitude des créatures vivantes de s’entredévorer.
Jerry se transforma en divinité. Mais il n’avait pas assez confiance dans la justice pour se borner à croire à sa toute-puissance. C’est ainsi qu’il édifia la Clôture pour faire respecter la Loi.
L’univers de Jerry et Bella se trouva de la sorte plutôt pacifique, chacun étant à sa place et ne pouvant occuper la place d’un autre.
*
En somme, l’existence était très tolérable, sauf quelques petits ennuis que la nature dispense impartialement avec ses bienfaits.
Jamais ils ne connurent la faim ou le froid. Tandis qu’ils vivaient comme des sauvages en ne manquant de rien, à quelques milliers de kilomètres de là, des gens civilisés faisaient des stations interminables pour se procurer la maigre ration qui les empêcherait de mourir d’inanition.
Mais, en contre-partie, la science avançait à pas de géant. Une époque magnifique, l’âge d’or en quelque sorte. Des inventions, des découvertes. Toutes les inventions, toutes les découvertes, excepté justement celles qui auraient épargné à l’homme les cruels tiraillements de l’estomac.
Jerry en était resté au bon vieux temps de l’atome.
Il ne savait pas que l’usage intensif de cet atome avait provoqué une brusque mutation de l’espèce humaine.
Pour lui, les saisons passaient lentement au rythme éternel des pluies, du soleil, des plantes qui germent, et autres balivernes qui n’intéressent pas les gens civilisés, mais que Jerry, pour son compte, trouvait magnifiques.
On croit généralement que deux individus de sexes contraires, déposés seuls sur un coin du globe, finissent nécessairement par se haïr alors même qu’ils s’entendaient bien dans la société de leurs semblables.
En ce qui concernait Bella et Jerry, cette croyance s’avérait parfaitement fausse. Réduits à leurs seules ressources, les discussions qui, dans les ménages, sont provoquées par les étrangers, étaient, du fait de leur solitude, éliminées.
Jerry s’était amusé à écrire sur de l’écorce tout ce qu’il savait par cœur, afin, disait-il, de fixer ses connaissances. Cette encyclopédie contenait des versets de la Bible, des recettes de cuisine, des bribes de mauvais poèmes appris à l’école et des morceaux d’éloquence politique.
La collaboration de Bella avait consisté dans la description de points de tricot et dans une longue harangue concernant les droits et les devoirs de la femme.
Cependant, Bella était une bonne épouse. Elle contemplait Jerry, pensant que, dans certaines circonstances, il est préférable d’avoir un mari menuisier plutôt qu’un amant poète.
« J’ai décidément beaucoup de chance, se disait souvent Bella. Quand je pense qu’en ce moment je pourrais boire un thé fade avec l’horrible femme du pasteur, ou entendre l’administrateur colonial raconter, pour la vingtième fois, une glorieuse histoire de chasse en grattant son eczéma !… Au lieu de cela, je vois comment les scarabées font leur nid et j’apprends le nombre de dents que possède un zèbre de six mois. Je te regarde, Jerry, et je sais ce qu’est l’amour : un peu d’admiration et beaucoup de reconnaissance. »
Jerry souriait et entreprenait la construction d’un moulin à café. Ils apprenaient à se passer d’une foule d’objets et d’usages qu’ils pensaient indispensables.
Bella et Jerry ne comptaient plus le temps. La journée était leur seule unité de durée et ils auraient été bien embarrassés de dire le nombre d’années qui avaient passé depuis le cataclysme.
*
En réalité, le vaste monde continuait sa route grinçante et affolée à une allure accélérée. La science trouvait sans doute qu’il n’y avait plus une seconde à perdre si l’on voulait faire d’un être humain, heureux de vivre, une machine sans âme et sans passion. Aussi le monde, toujours avide de semer la contrainte et l’ennui dans les profondeurs de l’Univers, envoya une mission de reconnaissance aux environs de l’endroit où Jerry et Bella coulaient des jours paisibles.
Les explorateurs étaient véhiculés à l’aide d’une espèce de sauterelle à hélice qui se posait n’importe où, en effrayant les colibris et en écrasant les orchidées. Les honnêtes représentants de la civilisation cherchaient un métal qui avait l’aimable propriété de désagréger un continent sous le volume restreint d’un grain de riz.
Ils voletaient de-ci, de-là, faisaient un petit trou et s’en allaient ailleurs, pleins de contentement et de silence. Car ils ne parlaient pas, ils ne parlaient plus… Les pensées formulées étaient transmises sur le cerveau à l’interlocuteur qui répondait de la même manière. Ainsi, la voix humaine, fantaisie inutile, avait disparu.
C’est vers le soir que Jerry aperçut les déplaisantes sauterelles mécaniques. Il crut à un nouvel oiseau et commit l’imprudence de décrocher une de ses flèches à pointe de diamant sur les Missionnaires de la Civilisation.
Ceux-ci furent extrêmement choqués par cet événement anormal et atterrirent incontinent dans le paradis terrestre. Bella et Jerry, surpris de voir qu’ils ressemblaient à des êtres humains, accoururent sans enthousiasme, mais en prononçant toutefois quelques paroles de bienvenue.
Les étrangers, enfoncés à mi-corps dans leurs carlingues, les regardaient sans mot dire. Puis ils mirent pied à terre et contemplèrent Jerry et Bella avec un mélange de tristesse et de réprobation.
Jerry eut une exclamation :
« Regarde, dit-il à Bella, je viens de les compter : ils sont cinquante et ils sont cinquante jumeaux ! »
En effet, ils étaient tous physiquement semblables. La beauté est un élément de distraction, donc de perte de temps : on avait supprimé la beauté. Bella resta un moment sans voix devant cet étalage uniforme.
« Mais, fit enfin Bella, ce sont cinquante proviseurs de lycée, cinquante huissiers, cinquante contrôleurs des contributions, avec une tête semblable, je ne peux pas me tromper ! »
Car la société, dans sa sagesse, avait créé pour les surhommes des visages austères en série.
Jerry commençait à s’énerver devant ces étrangers et il se mit à hurler :
« Quand vous aurez fini de nous regarder comme des bêtes curieuses ! »
Les surhommes portèrent leurs mains à leurs oreilles d’un même geste effrayé ; leurs pauvres tympans atrophiés ne pouvaient supporter ce bruit odieux de la parole.
L’un des étrangers se détacha du groupe et, intrépide, commença à examiner les armes et l’installation primitive de Jerry. Puis, sortant une brochure de sa poche, il revint vers ses amis et leur montra en silence des photographies.
Jerry, curieux, s’approcha et vit, non sans surprise, que l’étranger, le doigt sur une gravure, le comparait à l’homme de Cro-Magnon, à celui du Néanderthal, en général, à des ancêtres au faciès simiesque dont l’humanité n’a pas lieu d’être fière.
« Pas du tout, pas du tout, s’exclama Jerry en colère ; vous faites complètement erreur.
– Si, si, » faisaient cinquante têtes rébarbatives.
Et cinquante mains pourvues d’un index compétent et vengeur se pointaient vers lui.
Jerry se tortillait.
« C’est idiot, je vous assure. Je serais aussi capable que vous de construire les sauterelles dans lesquelles vous prétendez voler. »
Les regards des surhommes se faisaient de plus en plus compatissants et de plus en plus résolus.
Celui qui semblait être le chef ramassa l’arc et les flèches de Jerry et les compara à celles de l’« Homme Chinois » préhistorique dont les vingt siècles constituaient une garantie. Les flèches de Jerry et les flèches du Chinois se ressemblaient comme des sœurs.
Le chef surhomme eut un sourire satisfait. Jerry prit cela très mal.
« Qu’ai-je à faire, je vous le demande, de cet affreux magot ? Mais comprenez donc que votre civilisation de malheur a tout fait sauter, que j’ai été obligé de fabriquer des outils ridicules et démodés. Si vous aviez laissé la nature tranquille au lieu de jouer à cache-cache avec elle, je n’en serais pas là, D’ailleurs, je suis très heureux et n’ai à formuler qu’un désir : fichez-moi la paix ! »
Sur ces fortes paroles, il tourna le dos à l’aréopage des proviseurs-juges d’instruction et s’en fut vaquer à ses occupations habituelles.
À ce moment, deux des surhommes s’emparèrent de Bella qui poussait des cris affreux. Ils l’embarquèrent dans la sauterelle mécanique. Jerry intervint. En une seconde, il envoya les deux surhommes contempler des plants de patates douces qui poussaient près de là.
Aussitôt, il sentit dans le bas des reins une douleur analogue à celle qu’éprouverait le monsieur à qui on taillerait une fermeture-éclair à même la peau.
Au bout de peu de temps, il se rendit compte que le cher surhomme, muni d’un étrange petit miroir lumineux, était l’auteur de cette charmante espièglerie.
Mais avant d’être revenu de sa surprise, il était, lui aussi, saisi, empaqueté, arrimé auprès de Bella.
Alors, les pionniers de la Civilisation mirent au pillage le domaine enchanté, emballèrent et numérotèrent chaque objet, et le tout, enfoui dans de grandes caisses, se casa dans les avions-sauterelles qui s’envolèrent.
« Que dis-tu de la civilisation ? cria Jerry à l’oreille de Bella. Décidément, le Progrès est en marche. Je crains fort que rien ne l’arrête plus. »
Bella se pencha tendrement sur son épaule.
« La civilisation, répondit-elle, n’est pas si mauvaise, puisque je suis toujours avec toi. »
Et, se collant contre Jerry, elle s’endormit paisiblement.
Ils atterrirent quelque part sur une grande place publique, au milieu d’une pelouse.
Leur aspect était différent de celui des surhommes ; pourtant, ils paraissaient ne pas les voir, ils étaient plongés dans un océan d’incuriosité.
On aurait tout aussi bien pu leur amener sur la pelouse une baleine, un volcan, un centaure, ils n’auraient pas tourné la tête.
La curiosité ne surgissait que sur commande, à l’heure de l’instruction culturelle générale et obligatoire.
En descendant de la sauterelle, Bella éprouva de la honte en se voyant ainsi dévêtue devant tout un peuple. Mais les austères citoyens considéraient sans désir, et avec un peu de dégoût, les charmes certains de Bella. Bientôt, la honte se transforma en colère devant une indifférence à laquelle les femmes ne sont pas habituées.
Jerry, Bella et les caisses, posés sur des petits véhicules, se dirigèrent avec leur escorte vers un immense bâtiment.
Ils pénétrèrent aussitôt après dans un bureau où un surhomme abondamment chargé de distinctions honorifiques (Médaille de l’Électron, Croix de la Désintégration, Compagnon de l’Atome) les examina avec intérêt.
Jerry commençait à éprouver une curieuse impression de chatouillement à la base du nez.
« Je voudrais tout de même, dit-il, que vous cessiez de faire les muets et de nous traiter comme des sauvages. »
Le surhomme-conservateur esquissa un sourire pour se concilier ces deux animaux primitifs.
« Ne souriez pas comme une vieille tortue, continua Jerry ; nous n’avons pas demandé à venir ici. Nous avons le droit d’être libres ! »
Il devait y avoir quelque part un interprète ou une machine au courant de la vieille magie des mots humains, car le surhomme-conservateur parut comprendre le sens de cette remarque.
Il sortit un petit miroir lumineux et l’autre côté des reins de Jerry connut, à son tour, les joies de la fermeture-éclair.
Bella assistait à cette scène avec une patience angélique.
« Tu n’as, mon chéri, dit-elle, que ce que tu mérites. Pourquoi vouloir contrarier la vieille tortue ? Nous sommes ensemble, cela devrait te suffire. Attends, tu vas voir comme ils vont devenir gentils ! »
De la caisse, elle tira les objets familiers, et se mit en devoir d’allumer un feu en frottant deux bouts de bois.
Prodigieusement intéressés, les surhommes s’approchèrent.
« Tu vas allumer un incendie, intervint Jerry, boudeur.
– Tu parles si je m’en moque ! D’ailleurs, j’ai toujours eu envie de voir flamber une maison. Autant que ce soit celle de la tortue, n‘est-ce pas ? »
Et devant les surhommes ébahis, Bella fit jaillir la flamme éternelle.
Jerry entra dans le jeu sans bonne grâce, mais avec un morose plaisir.
Il se mit à mimer devant l’aréopage tous ses gestes habituels. Puis, saisissant son arc, il envoya une flèche au beau milieu d’un rapport que tenait un scribe incolore.
La flèche resta fichée dans l’épaisseur du carton.
Jerry et Bella effectuèrent alors une petite danse sauvage très réussie. C’était le souvenir d’un film documentaire.
Ils mélangèrent à doses égales la hula-hula et la danse du scalp. Puis, quand ils se trouvèrent à court de sauvagerie, ils improvisèrent un pas qui tenait de la bourrée auvergnate et de la gigue écossaise. Cette dernière partie de leurs ébats chorégraphiques parut beaucoup plaire aux surhommes.
En hâte, on avait fait venir des surhommes en renfort et maintenant la pièce était pleine de monde.
Un surhomme, agrémenté d’une caméra, fixait sur la pellicule ce monument de folklore préhistorique.
Mais l’enthousiasme muet de l’assistance monta encore d’un ton quand Bella et Jerry se mirent à danser leur « Swing » qui commençait à être à la mode au moment de leur cataclysme.
Soufflant dans un harmonica dont il ne s’était jamais séparé, Jerry envoya dans l’espace un air tel que ses propres oreilles s’en révoltèrent.
Si les membres de la docte assemblée avaient des doutes sur la véritable qualité de sauvages de Bella et de Jerry, la démonstration de swing les avaient entièrement convaincus.
Ils devinrent tout de suite plus aimables et la joie se peignit sur leur visage ; ce qui veut dire qu’ils cessèrent de ressembler à des prédicateurs calvinistes.
« Tu comprends, expliqua Bella, de toute façon, ils nous considèrent comme des sauvages. Si nous n’acceptons pas de les confirmer dans leurs imbécillités, nous risquons les pire ennuis. Tu as déjà éprouvé les bienfaits du miroir générateur de fermetures-éclairs. Sans te faire de peine, à regarder tes reins, on dirait que tu t’es assis sur un éclair. »
En effet, en portant la main sur l’endroit incriminé, Jerry sentit sa peau boursoufflée comme par un tatouage maori.
« Je ne sais pas, dit-il à Bella, si toutes leurs inventions sont du même calibre, mais celle-là, je la retiens ! »
Encore tout essoufflés de leur violent exercice, ils s’assirent par terre et attendirent tranquillement les événements.
Soudain, comme par enchantement, on leur apporta une boîte de foie gras et deux bouteilles de bourgogne.
« Ils sont gentils, dit Bella, on mange et on boit aussi. Allons ! la civilisation n’est pas encore complètement égarée. »
Mais, tandis qu’ils étaient en train de se restaurer, un médecin, accompagné d’un arsenal complet et mystérieux, s’enquit successivement de leur température, de leur tension artérielle, et radiographia leur digestion.
« C’est affreux, s’étranglait Jerry, ils nous prennent pour des cobayes !
– Les cobayes sont d’adorables petites bêtes, répliqua Bella, et la comparaison n’est pas désagréable.
– Oui mais, dit Jerry, ils veulent sans doute nous empoisonner.
– Où as-tu vu, répondit Bella indignée, qu’un honnête foie gras et du Clos-Vougeot 1911 aient jamais empoisonné quelqu’un ? »
Jerry, vexé, se tut et noya ses inquiétudes avec la seconde bouteille. Après quoi, il chanta à pleine voix une joyeuse chanson d’étudiants dont le refrain, bien qu’inconvenant, fut repris avec entrain par Bella.
Alors, très gentiment, les surhommes les invitèrent à les suivre, les encadrant d’un côté par un sourire-grimace pour les encourager, et de l’autre côté par les redoutables miroirs.
Ce qui était, en raccourci, l’image exacte d’une société bien organisée.
On les conduisit vers une cage aménagée en hutte où les éléments de leur futur mobilier se trouvaient déjà réunis.
Ils passèrent une nuit paisible et, le lendemain matin, ils s’éveillèrent de bonne humeur.
En entendant sonner des cloches synthétiques, ils pensèrent que c’était dimanche. Le vieil usage s’était perpétué de s’ennuyer à ne rien faire un jour par semaine.
À midi, un surhomme-employé leur apporta un repas composé de homard à l’américaine, de poulet à la crème et de glace aux fraises, accompagnés d’un vin blanc centenaire.
« Si tu veux mon avis, dit Jerry, ils nous donnent ça à manger parce qu’ils pensent que c’est notre nourriture habituelle. Ils ont dû trouver cela dans de vieux livres de cuisine.
– Et les surhommes, qu’est-ce qu’ils mangent ? demanda Bella.
– Des épinards, des carottes crues et du yaourt, » dit Jerry, classant arbitrairement les individus qui lui déplaisaient parmi ceux qui s’adonnaient régulièrement à ce mode d’alimentation anémiante.
*
Vers le début de l’après-midi, les premiers visiteurs défilèrent.
Devant ces visages mornes, Jerry se sentit envahi d’une intense gratitude vis-à-vis du Destin.
Cette gratitude s’accrut encore quand il se rendit compte que les surhommes croquaient des pilules leur tenant lieu de repas.
Le soir, les visiteurs commencèrent à devenir moins nombreux. Bella lui demanda doucement :
« Cela ne te désole pas, mon chéri, d’être considéré comme un monstre par cette foule de crétins ? »
Et Jerry répondit :
« Bien sûr que non ! Déjà, dans ma jeunesse, on me promenait de famille en famille pour me montrer. J’étais « le petit garçon qui ne savait pas faire une division. »
Il faisait chaud.
Bella s’assoupissait doucement dans les bras de Jerry. Il vit que les hanches de Bella s’arrondissaient et que peut-être un bébé-sauvage…
Jerry s’allongea plus commodément pour ne pas réveiller Bella et, pendant qu’il caressait les admirables épaules, il pensait : « Dieu soit loué ! J’aurais pu être un surhomme de l’autre côté de la cage. J’aurais pu être le maître de la civilisation au lieu d’en être l’esclave. J’aurais pu devenir parfait, sans passions, sans défauts, sans espoirs. Et je n’aurais pas sur mon bras le poids si lourd et si léger de l’Amour et de la Beauté. »
Puis, nichant sa tête dans la chevelure de Bella, il s’endormit à son tour, les yeux pleins de merveilles.
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(Jacques Seguin, illustration originale de Jean Boullet, in Lundimanche, le journal de toute la semaine, nouvelle formule, n° 35, du mardi 22 au 28 juin 1948)




























































