Je vis pour la première fois le poète Octave Coriolan sur la grande place de Cavaillon. Près des deux arcs romains qui s’y dressent entre les platanes, il donnait à un groupe d’enfants une leçon d’histoire en plein air avec l’autorité que lui conféraient sa qualité de professeur au collège et la chaleur dont l’emplissait sa brillante imagination.
Je m’approchai pour l’écouter. Il en parut flatté. Je m’enhardis à lui demander si les environs étaient riches en ruines semblables à celles que nous avions devant nous. Et j’en sus bientôt plus que ne m’en auraient appris les guides sur des antiquités relativement peu connues comme le temple de Varnègues, les ponts d’Apt et de Saint-Chamas ou l’arc de triomphe de Carpentras.
Nous fîmes ainsi connaissance. Et durant mon séjour je recueillis de sa bouche plusieurs histoires, dont une que je n’ai pas oubliée et que voici telle à peu près qu’il m’en souvient.
« Naguère, me dit-il, je passais parfois mes vacances chez des paysans appelés Valabrègue, dans le mas du Férou, au pied du Lubéron, entre le flanc vertical du massif et la Durance palpitant sur son lit de galets comme une dorade.
Je m’y adonnais à la plus aimable paresse, dormant au fond des salles fraîches, m’asseyant sur le bord d’un grossier sarcophage plein d’une eau vive où buvait le bétail, fumant ma pipe sous les chênes qui, autour de la maison, couvraient d’ombre les fumiers diaprés de volailles et les plaintives bergeries. Et je passais de longues heures dans les maquis et les bois qui bordent le pied de la montagne.
Tout, d’ordinaire, respirait dans ce séjour la satisfaction de vivre. Aussi fus-je étonné, la dernière fois que j’y vins, de n’y pas trouver les visages souriant comme à l’accoutumée. Quelques mots inintelligibles chuchotés par les enfants pendant le souper, des regards inquiets au moindre bruit, le mutisme du père, homme d’ordinaire jovial et même un peu bavard, trahissaient un malaise dont je n’osai d’abord demander la cause. »
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« J’appris enfin que, depuis peu, une suite de vols nocturnes alarmait la région. Ici c’était une vigne pillée et saccagée, là un mouton enlevé ; dans un chais, un fût de vin doux avait été clandestinement vidé et, la nuit précédente, les Valabrègue avaient entendu un grand fracas de poteries brisées dans la laiterie, mais, accourus aussitôt, n’avaient pu voir le malfaiteur qui déjà s’était enfui en emportant une jarre d’huile et des fromages.
Les gendarmes avaient les premiers remarqué que, partout où celui-ci s’était introduit, le sol restait marqué d’empreintes de sabots fendus qui eussent pu appartenir soit à un petit bovidé, soit à un bouc ou à un sanglier de grande taille, soit encore à un cerf s’il n’eût été notoire que jamais aucun cerf n’avait été signalé dans la contrée. La présence constante de ces traces était d’autant plus surprenante qu’elles ne s’accompagnaient nulle part de celles qu’auraient laissées des chaussures à semelle de corde, de feutre ou de caoutchouc, comme en portent souvent les voleurs et que, s’il s’y mêlait des pas, c’étaient seulement ceux des gens de la maison.
Il semblait donc, de prime abord, qu’on dût incriminer un animal. Mais un herbivore ne saurait ravir un mouton. Quant à emporter une jarre et à vider un tonneau, il y fallait apparemment un être humain. L’obscurité de l’énigme troublait les têtes plus encore que le mécontentement d’avoir été lésé ou la crainte de l’être un jour. Les hommes inclinaient à croire que le coupable était peut-être une sorte de singe d’une espèce inconnue échappé d’une ménagerie ; parmi les femmes, plus d’une n’osait avouer que déjà elle songeait au diable. Bref, tout le pays vivait dans l’obsession. Et dès qu’au crépuscule les champs devenaient plus vides, les bois plus sombres et la montagne plus menaçante, chacun s’enfermait chez soi, l’oreille tendue et l’esprit agité.
Déjà les paysans ne parlaient que de la Bête ; ils se demandaient entre eux s’ils l’avaient aperçue ; et certains prétendaient que d’autres l’avaient vue. »
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« Puis, un soir, peu après le coucher du soleil, la fille de mes hôtes, jeune personne de dix-huit ans, surgit à la lisière des chênes, livide, courant comme une biche traquée, appelant au secours d’une voix étranglée par la peur, et se précipita dans la maison. Elle avait vu la bête, là-bas, à la fourche du chemin. L’animal s’avançait vers elle. Mais elle avait crié si fort qu’il s’était enfoncé dans les lentisques et elle ne pouvait rien en dire, sinon qu’il était gros à peu près comme un âne et se dressait comme un ours.
L’émoi fut grand dans la famille. Et tandis que la jeune fille, toutes portes fermées, se laissait réconforter par sa mère qui eût eu grand besoin qu’on la réconfortât elle-même, les hommes prirent leur fusil et firent une sortie jusqu’aux à-pics de la montagne. Après quoi, chacun d’eux se posta aux points d’accès de la ferme et fit le guet toute la nuit. Et, dès le matin, commencèrent des palabres avec les voisins pour organiser une battue à travers le Lubéron.
Je montrai peu d’enthousiasme pour cette expédition. Et, la maudissant de troubler la paix de ma retraite, je me contentai, pour feindre de m’y intéresser, d’évoquer la légende de la Tarasque et l’histoire authentique de la Bête du Gévaudan, ce qui ne rassura personne.
Je n’étais venu chercher ici ni frissons ni prouesses. Je vous ai dit mon goût pour l’archéologie. Pourtant, ne croyez pas qu’il s’accompagne chez moi d’une sécheresse d’esprit scientifique. J’aime à imaginer les monuments antiques tels qu’en leur temps, peuplés de ceux pour qui ils ont été bâtis. Ils me peignent la vie journalière façonnée par une autre civilisation. Aussi les moindres de leurs débris, assises de temples, voûtes de silos ou de moulins, aqueducs dont les arceaux ruinés semblent se tendre la main à travers la campagne, comme les danseurs d’une farandole rompue, me sont aussi précieux que les arènes de Nîmes ou le théâtre d’Orange. Vous le dirai-je ? Le plus grand trésor d’antiquités, sous notre ciel provençal, pour moi, c’est la nature elle-même. Elle n’avait pas un autre visage dans la Grèce de Platon et la Sicile d’Archimède. Comment, sur ces monts rocheux, verdis d’yeuses et de pins, voir les chèvres brouter parmi les genévriers sans entendre le chalumeau des bergers de Théocrite ? Et ces ruisseaux qui irriguent nos champs et nos prairies, puis-je en voir abaisser les vannes sans murmurer avec Virgile : « Claudite jam rivos, pueri ; sat prata biberunt ? »
Je demandais au Lubéron les voiles d’ombre bleue qui s’entrouvrent à chaque aurore sur des escarpements célestes et des gorges ténébreuses, les livrant aux cataractes d’une lumière irisée ; j’y cherchais le reflet des déesses nacrées et le soleil de leurs cheveux ; qu’avais-je à faire de cette bête problématique et de ses vulgaires méfaits ?
J’attendais heureusement, ce jour-là, un ami qui devait me prendre dans sa voiture pour aller à Arles avec lui.
Je traversai la Crau qui fut la voie d’Héraclès et passai une partie de la journée dans la sous-préfecture qui fut l’antique Arélate. Des chantiers souterrains du forum aux remparts d’Auguste, des thermes aux Aliscamps, du théâtre aux arènes, je ressaisis le fil d’heures écoulées depuis deux mille ans.
Au retour, nous visitâmes les fouilles de Glanum près de l’arc de triomphe de Saint-Rémy et du mausolée des Jules. Ici le sol, écarté comme les flots d’une marée descendante, découvre une ville entière, avec les bases de ses maisons et de ses temples, avec ses rues, ses places, ses portiques. Quand elle apparaît entre les collines violettes et les deux édifices vénérables qui la gardent, on s’attend à la voir monter comme un décor sortant des planches et, intacte, reprendre sa vie de cité gallo-romaine dans les remous d’une population vivante.
En faisant sous mes pieds tinter ces dalles qu’ont usées tant de cothurnes et de socques, tant de roues de char, en frôlant ces bancs de boutique, en passant devant ces troncs dédiés à Mars ou à Hercule, où de pieux passants versaient une obole à l’appui de leur prière, je mettais quelquefois la main sur mes yeux et pensais : « Le temps n’est rien, tout est présent ; les légionnaires en cataphracte, les cavaliers sur leurs chevaux camarguais, les paysans en cuculle, les matrones aux colliers d’or, les blanches esclaves portant leur amphore à la fontaine, sont toujours là ; leurs voix voltigent, leurs yeux et leurs dents brillent, l’odeur de leur corps et les parfums de leurs vêtements flottent autour de moi ; bien mieux, je connais et partage leurs soucis, leurs travaux, leurs projets. Je leur parle. Et pourtant, depuis deux mille ans, ils ne sont plus ! »
Cependant, le gardien qui nous accompagnait nous montrait, çà et là, au-dessous des ruines du Ier siècle, les murs, les colonnades et les cours de maisons grecques récemment exhumées. Une autre ville, bâtie par les Phocéens fondateurs de Marseille, soulève les pierres de son tombeau romain, émerge en blocs énormes du fond d’un troisième millénaire et transporte chez nous le cadre familier de la vie aux temps d’Homère, d’Eschyle et d’Euripide.
Cette promenade dans les rues d’une Athènes gauloise, cette visite, comme furtive et le cœur battant, dans l’atrium de demeures pareilles à celles d’Alceste ou d’Iphigénie, devant ces vasques où eût pu se mirer la danseuse du Banquet et jusqu’en des gynécées où se fardèrent tant de vivantes Tanagras, m’emporta dans de si longues rêveries que nous ne partîmes qu’à la nuit. »
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« Nous rentrâmes en hâte et mon ami me reconduisit sur la rive nord de la Durance. La route y est, de loin en loin, coupée par de mauvais chemins. Je les comptai à la lueur des phares dans l’obscurité et je descendis à l’entrée de celui qui, je le croyais du moins, menait au mas des Valabrègue. Resté seul, je m’aperçus que je m’étais trompé, sans pouvoir pour autant savoir où j’étais.
Cependant, la lune parut. Autour de moi, un paysage tourmenté prenait, sous la lumière blafarde, un aspect fort sauvage. Je constatai que j’avais dépassé mon but d’au moins six à sept kilomètres. Et je m’apprêtais à retourner quand il me souvint que quelqu’un, non loin de là, pouvait me donner asile.
C’était un homme connu dans tout le canton, bien qu’il vécût seul et aussi retiré qu’un ermite, en un lieu très écarté. Il se nommait Pascal. Logé dans une masure croulante, entre des amandiers et quelques ceps de vigne épars sur un domaine abandonné, il élevait des abeilles, cultivait un potager, possédait deux ou trois chèvres, et augmentait ses ressources en soignant les ruches dans des fermes. Sans besoins, sans désirs, d’humeur toujours égale, ne se plaisant qu’en pleine nature et avec ses mouches à miel, il était bien vu de tous à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’il ne fréquentât personne. Et s’il me traitait en ami, c’était qu’il sentait chez moi une sympathie réelle pour ce qui le distinguait des autres. Il y avait en lui du saint, du primitif, du poète et du philosophe. J’étais une des rares personnes qui connaissaient sa demeure.
Je marchai longtemps dans une sorte de défilé, sur un sol défoncé d’ornières et semé d’éboulis. Enfin, le passage s’élargit et j’aperçus, au milieu d’un vaste espace découvert, une lueur jaunâtre qui m’indiqua la maison du solitaire. Je m’approchai en dépit de la fureur d’un chien de garde et frappai à la porte.
L’homme m’ouvrit avec une expression de méfiance qui fit place, dès qu’il m’eut reconnu, à un air embarrassé. Il me retint sur le seuil tandis que je lui contais ma mésaventure et je pus, durant ce temps, percevoir nettement, à l’intérieur du logis, le bruit d’un pas sec et rapide suivi de la chute d’un meuble, puis un choc sourd, comme si quelqu’un s’échappait en sautant par une fenêtre.
« Suis-je indiscret ? demandai-je ; aviez-vous un visiteur ?
– Entrez, me répondit-il.
– Cependant…
– Approchez-vous du feu ; il y a du mistral. Vous pourrez coucher sur mon lit ; j’ai pour moi plusieurs bottes de paille.
– Je puis encore très bien rentrer seul à la ferme.
– Non, non, monsieur. D’ailleurs, à vous je puis tout dire. »
Nous étions assis vis-à-vis, lui sur une sorte de billot, moi sur une chaise boiteuse, devant quelques brandons dont la fumée s’élevait lentement sous le manteau d’une cheminée presque aussi large que la pièce. Je prêtais peu d’attention à ce qui m’entourait, l’esprit encore enveloppé, comme dans les mailles d’un filet, par l’opium des visions que je rapportais de Glanum. Et c’est avec les dieux couronnés de lierre et d’anémones aux carrefours de la cité, en suivant les meutes d’Artémis dans les fourrés des Alpilles, en regardant les mimes dans les noces des colons grecs unis aux filles des Ligures, que j’écoutai Pascal.
« Le monde, disait-il, est encore plein d’inconnu. Les seuls replis du Lubéron en recèlent plus que vous ne pouvez croire. Placé ici aux confins de ses déserts, j’y surprends quelquefois l’écho de leur secret. J’ai pu ainsi connaître un de leurs habitants cachés. Celui-ci est un survivant de ces temps très anciens auxquels vous vous intéressez. J’étais, tout à l’heure, je l’avoue, avec cet étrange ami. Il ose entrer chez moi le soir et m’instruit de choses merveilleuses.
Il vint jadis en Gaule, sur la nef de pirates hellènes qu’il amusait de sa syrinx. Il y demeura longtemps, puis retourna dans son pays après l’effondrement de l’empire. Et il y serait encore s’il n’en avait été chassé, pendant la dernière guerre, par l’invasion de la Grèce. De forêt en forêt, il parvint jusque dans la France momentanément sans combats et se réjouit d’y retrouver les parfums de l’Hymette et du Pélion sur les Alpilles et le Ventoux. Entre les deux, le Lubéron devint son séjour préféré.
Peut-être pensez-vous que jamais homme ne vécut si vieux. C’est qu’il ne s’agit pas exactement d’un homme, mais d’une de ces divinités champêtres qui, à défaut d’être immortelles, comme les dieux passaient pour l’être, jouissent d’une très grande longévité. En un mot, c’est un faune qui était ici tout à l’heure et qui a fui en vous entendant.
– Que dites-vous là ?
– Je ne mens jamais.
– Un faune ! et je ne l’aurai pas vu !
– Pouvais-je le retenir malgré lui ?
– Je ne m’en consolerai jamais !
– Hélas, monsieur, il est naturellement farouche. Et, depuis peu, il le devient davantage. La découverte de Glanum, et surtout de ses maisons grecques, éveilla pour lui tant de souvenirs et le mit dans un état d’exaltation si violente qu’un jour il se blessa gravement en s’élançant à la poursuite de nymphes dont il croyait flairer les inaccessibles refuges. Il en resta boiteux et dut renoncer à prendre les lièvres à la course ou à grimper dans les arbres pour y cueillir le miel sauvage. Réduit à faire provision de châtaignes et de glands doux, il se laissa approcher et nous liâmes nos intérêts, lui m’indiquant les essaims pour multiplier mes ruches, moi le nourrissant d’un peu de laitage et de légumes. Mais il est fier, répugne à accepter l’aumône et préfère maintenant marauder, ce qui lui attirera la colère des paysans. Il ne l’ignore pas. Voilà pourquoi il est craintif.
– C’est donc là, m’écriai-je, l’objet de la terreur des Valabrègue ! Que les paysans sont bornés ! Mais vous ne vous trompez pas : leur ressentiment est terrible. »
Je lui racontai en peu de mots ce qui s’était passé au mas et l’informai de la battue qu’on y préparait.
« Il faut prévenir Sylvain, » me dit-il avec calme.
Car il nommait ainsi, fraternellement, celui qu’ailleurs on appelait la Bête et dont on parlait comme d’un monstre.
« Le rattraperons-nous ?
– Je sais où il se cache. Mais nous n’aurons pas trop du restant de la nuit pour arriver jusque-là. »
Nous nous mîmes en route et commençâmes un voyage qui, passée l’espèce de clairière où se trouvait la masure, devint une pénible ascension, sans autres chemins que les ravines et les lits des torrents. L’aube commençait à poindre quand il me dit :
« Nous approchons. »
Peu à peu, une clarté plus vive succédait au clair de lune. Il sembla qu’une flore soudaine de pivoines et de primevères couvrait au-dessus de nous les sommets dénudés. Nous étions sur le bord d’une crevasse profonde. En bas, le sol uni, au milieu d’un bouquet de chênes verts, avait, sous le gazon, les joncs et la menthe, l’apparence d’un tapis. Un filet d’eau, sourdant en cascatelle d’une roche fendue, accentuait de son faible bruit le mystère du silence. Devant l’ouverture d’une grotte, le faune dormait sous un pin.
Pascal, pour l’éveiller, allait pousser du pied un éclat de roc sur les pentes, quand je retins son mouvement. Bientôt le faune remua, se leva et alla s’offrir à la caresse froide de la source ; puis il se roula dans l’herbe et revint prendre une flûte de Pan suspendue aux branches du pin. Et, tourné vers le premier rayon qui pénétrait dans la vallée, il fit ruisseler sous ses lèvres les notes fluides des roseaux et il chanta :
« Tu reviens, Apollon vainqueur de Marsyas. Pourtant, tu t’éteindras. Et moi j’aurai, jusqu’à ma fin, conservé les secrets du divin artiste dont le sang coule dans les veines de mon corps hybride.
Animal, j’eus le feu du désir, la force aisée, le mouvement précis et l’infaillible instinct. Homme, j’eus le génie musical, seul interprète de l’intraduisible intuition. Et les cornes de mon front fusent vers l’infini mieux que celles de Jupiter Ammon. Pourtant, je renie l’homme total qui ne fonde sa force que sur la destruction et qui préfère sa perte à l’aveu de sa faiblesse…
Nature ! grande Nature, je suis tien de la hanche aux pieds. J’ai vécu trois mille ans dans l’étreinte de tes bois et de tes eaux. Mais les siècles sont courts, la race qui te dévaste me fera périr un jour.
Nymphes pareilles aux vagues des moissons ; enlaçantes naïades, algues d’ivoire, éclairs des vertes profondeurs ; printanières hamadryades, arbres-femmes, scions nouveaux et vivants, chair d’aubier, sang de sève, captives des écorces que fleurissent la rose de vos lèvres et l’églantine de vos seins, où êtes-vous ? Dans quel fleuve d’années s’en est allée votre magie, comme la tête d’Orphée dans les flots torrentueux de l’Èbre ?
L’ardeur universelle de ma force passée n’est plus qu’un volcan éteint. Qu’importe ! Il me suffit, phares de mes désirs, de retrouver vos formes mobiles et vos couleurs de raisin mûr dans les nuages du matin. Réponds au chèvre-pied, Nature, avant que sa poussière ne retourne à tes tourbillons ! »
Un instant, il se tut. Puis il imita sur sa flûte le chant de plusieurs oiseaux, et, peu à peu, tandis que le jour grandissait et que, descendant par degré, le soleil échauffait le maquis et distillait le parfum poudreux des résines, merles, ramiers, tourterelles, pinsons, grives, alouettes, loriots, piverts, fauvettes, rossignols s’assemblaient dans le bois de chênes verts. Chacun chantait sa chanson et Sylvain la répétait en l’amplifiant. Si bien que chacun la recommençait pour l’entendre encore une fois si prodigieusement embellie. Les sansonnets étaient les plus hardis à lui donner la réplique dans ce bavardage sans mots. Et les sachant habiles à contrefaire tous les sons, il improvisait mille trilles qu’ils imitaient aussitôt.
Ce fut dans la contemplation de cette scène bucolique que nous parvinrent des abois espacés, portés par le vent. Je pâlis en songeant aux chasseurs. Ceux-ci, partis sans doute avant l’aube, s’avançaient sur un des plateaux qui partagent le Lubéron et dont l’un dominait le précipice en face de nous. Pascal le comprit comme moi et, mettant deux doigts dans sa bouche, donna un coup de sifflet strident qui interrompit net le merveilleux concert.
Le musicien leva la tête et, malgré la distance, reconnut son ami qui lui faisait signe de s’enfuir. D’un bond, il entra sous les arbres.
Déjà nous nous rassurions en pensant qu’il déjouerait aisément la poursuite de ses ennemis, quand je l’aperçus au loin courant sur une sorte de corniche naturelle à peine moins élevée que le plateau.
« Il n’y a pas d’autre issue, » disait Pascal.
Presque aussitôt, un feu de salve ébranlait la montagne qui le répercutait avec grondement d’orage.
« Ils l’ont vu ! » m’écriai-je.
Éperdu, bondissant de rocher en rocher comme un chamois, s’agrippant aux buissons et aux arbrisseaux, il revenait à son gîte, comptant que ni les hommes ni les chiens n’oseraient l’y rejoindre. Mais une pierre roula sous ses pieds et l’entraîna vers une grande faille qui coupait l’abrupte paroi de la gorge. La fusillade alors cessa et, dans le brusque silence qui succéda à son tonnerre, une voix d’une force presque surnaturelle cria :
« Marsyas ! »
Longtemps nous entendîmes ce mot, redit par les échos, s’éloigner et se perdre dans d’invisibles lointains. Et le faune ne reparut jamais.
Rentré au mas, je ne pus tirer des récits délirants dont la battue faisait l’objet aucun éclaircissement sur cette disparition. Tous avaient vu la Bête et chacun assurait lui avoir donné le coup fatal ; personne cependant ne l’avait vue mourir. Quant à aller la chercher dans le gouffre, nul ne le voulait tenter.
J’en parlai peu après avec Pascal que j’allai voir et, lui rapportant les propos qu’on tenait au mas, je lui demandai s’il était convaincu que son ami avait été tué ou s’il n’espérait pas, au contraire, qu’il avait pu s’échapper.
« Ni ceci ni cela, me répondit-il. Connaissant mieux la montagne que les gens dont vous me parlez, je n’ai pas eu la même crainte d’aller y rechercher Sylvain, d’autant qu’en chassant les essaims, j’étais venu déjà dans la faille. Or il y croît maintenant un olivier sauvage que je n’y avais jamais vu. On dit que les anciens croyaient aux métamorphoses et qu’un de leurs poètes a conté celles de maints personnages fabuleux. La nature, après tout, ne s’embarrasse guère pour changer une larve en abeille et si, au temps passé, elle changea Marsyas en rivière, elle a bien pu encore faire un arbre de celui qui la servait si bien et n’avait jamais oublié les leçons du rival d’Apollon. »
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(Jean Gallotti, dessin de Lucien Boucher, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1462, jeudi 8 septembre 1955)















