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(G. Petit, in La Terre et la vie, sixième année, n° 1, janvier-février 1936)
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(G. Petit, in La Terre et la vie, sixième année, n° 1, janvier-février 1936)
Je vous recommande ce petit détail donné récemment, dans les journaux, d’après une statistique officielle : Le nombre des suicides a doublé depuis 1914. Tout simplement. Jamais, depuis qu’il existe une France, on n’a été aussi heureux d’être Français. Cet excès de félicité dépasse les forces humaines et il y a des tas de gens qui en meurent.
Ce sont généralement des vieillards, dont la tête a blanchi, dont les yeux sont éteints. Ils résistent moins à leurs émotions. On a prétendu que ce qui les oblige à se tuer, eux qui étaient si près de la mort, c’est la réduction de leurs rentes et la cherté de la vie. N’en croyez rien. Comment supposer un seul instant, je vous le demande, qu’on puisse ne pas se trouver le mieux du monde dans un pays qui a fait de la paresse une institution nationale et qui a donné la plus large satisfaction au besoin le plus répandu peut-être de l’âme humaine, le besoin de voler ?
Et quand même ils se tueraient, dans certains cas, par excès de misère et non de bonheur, que nous importe ?
Étaient-ils capables de se mettre en grève, de lancer une bombe, de faire dérailler un train ? Avaient-ils formé des syndicats réclamant, exigeant une augmentation de salaires ou de traitements et une diminution d’heures de travail ? Ils ne savaient ni mendier, ni menacer, ni tendre la main, ni tendre le poing. Pourquoi se serait-on intéressé à eux ?
Ces gens-là qui affectent de crever de faim, au milieu de l’universelle prospérité, qu’ils continuent de vieillir ou qu’ils se décident à disparaître, moi, je suis comme le gouvernement, je m’en f… (Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.)
Nous sommes un peuple joyeux, et si nous faisons faillite, ce sera une faillite joyeuse, avec le sourire. Nous en avons assez, des pauvres et des vieux pauvres. À quoi servent-ils ? Ils tiennent trop de place et ils ne rapportent rien. Nous ne voulons plus que des voleurs aimables et gais, qui dépensent beaucoup et remplissent les théâtres, les palaces. Les voleurs, c’est la richesse d’un pays. Ce sont les seuls qui se laissent voler avec exagération par les commerçants, leurs confrères. La France, pour payer ses impôts et faire aller son commerce, a besoin de voleurs. Heureusement, elle n’en manque pas. Elle n’en a jamais eu autant. La Providence la comble.
Que le diable emporte les pauvres ! J’aime à croire qu’il aura quelques égards pour les riches. Joyeux et pratiques, l’un et l’autre, l’un à l’aide de l’autre. Ainsi, pour en revenir à ces vieux idiots qui, n’ayant pas su s’enrichir et n’ayant plus rien à se mettre sous la dent, hésitent entre une corde et un réchaud, je verrais très bien, non pas qu’on leur accordât quelque secours, puisqu’ils ne sont au fond que de méprisables petits rentiers, mais qu’on mît un peu plus à leur portée et qu’on leur facilitât le suicide auquel ils se résignent. N’avez-vous pas remarqué combien il est malaisé et compliqué de s’envoyer dans l’autre monde ? Simplifions, c’est le progrès. Aidons-les à mourir, ceux que nous ne voulons pas aider à vivre.
Pourquoi le gouvernement, ce gouvernement bienfaisant et tutélaire, devant lequel je m’incline avec respect, ne créerait-il pas (et je sais qu’il s’y prépare) de petits établissements de suicides, vingt ou trente à Paris et une centaine en province, dans lesquels on pourrait choisir son genre de mort et disparaître proprement, par des moyens perfectionnés, et avec un minimum de souffrance ?
Ce serait, direz-vous peut-être, de l’humanité. Moi, je suis comme le gouvernement. L’humanité, je m’en fous. (Je ne sais si je me fais bien comprendre.)
Ce serait de la spéculation. Un pays qui a beaucoup de suicides doit songer à en tirer profit – et je sais, de source certaine, qu’on y songe.
Prenons un exemple. Supposons deux vieillards qui ne sont pas des fonctionnaires, qui n’exercent pas l’enviable profession de prolétaires et dont personne, par conséquent, ne s’occupe. C’est un ménage, un vieux ménage. Le mari a soixante-douze ans, la femme soixante-huit. Après avoir beaucoup travaillé l’un et l’autre, pour gagner peu, – c’est le contraire, aujourd’hui, – ils se sont retirés, en 1912, avec cinq mille francs de rente, et ils faisaient des économies. La guerre est venue, ruineuse de pauvres, et l’accroissement formidable du prix de la vie. Les cinq mille francs de rente sont devenus quinze cents francs. Travailler, c’est impossible. Économiser davantage, c’est impossible. Aucun secours à espérer. Ces deux vieux sont des isolés, des oubliés. Quelle ressource leur reste-t-il ? Mourir. Ce sont des vieillards français.
C’est ici que j’interviens avec mon système. D’abord, je rends le suicide engageant. Je donne envie d’y goûter. Je le dépouille de tout appareil funèbre.
Mes établissements de suicides (je m’exprime comme si j’étais le gouvernement), mes établissements de suicides n’éveillent aucune idée de mort. Elle n’y figure que sous-entendue.
Des locaux agréables à regarder, peints de couleurs claires, décorés d’affiches évoquant un au-delà à la fois confortable et agréable et comme une sorte de villégiature-terminus, dans quelque ville d’os. À la porte de chacun de ces établissements, un aboyeur distingué, chargé d’attirer ou de renseigner les clients, capable de s’adapter, dans ses boniments, à tous les goûts, à toutes les croyances, et de célébrer tour à tour la suprême tranquillité du néant ou les délices imprévues de la résurrection. Nous aurions, bien entendu, des boniments spéciaux par spirites, proférés par des aboyeurs très maigres, des désincarnés.
Vous êtes trop perspicace, mon cher lecteur, pour ne pas deviner où je veux en venir. Notre principale clientèle sera formée par les vieux et, pour la période de début, à part quelques désespoirs d’amour, de plus en plus rares, nous ne comptons que sur eux. Mais, à mesure qu’augmenteront les difficultés de la vie et qu’apparaîtront davantage les supériorités destructives du régime, nous aurons aussi une clientèle de jeunes. La France se doit à elle-même de la rechercher et de la conquérir. Nous espérons bien qu’en 1930 les suicides auront quadruplé et se seront, si j’ose m’exprimer ainsi, rajeunis.
Essayez de voir par vous-même à quel point notre système est pratique et avantageux. Vous entrez. Vous vous trouvez, peut-être pour la première fois dans votre vie, en face d’un fonctionnaire poli. Nous exigeons de notre personnel non pas seulement de la politesse, mais de l’amabilité. Vous dites : « Je désirerais être pendu… noyé… asphyxié… électrocuté… » Nous n’avons aucun parti pris et nous n’imposons aucun procédé. Nous sommes simplement à la disposition des clients qui veulent nous honorer de leur confiance.
Mais quand les établissements de suicides seront complètement organisés et commenceront à avoir, avec le concours de l’État, une clientèle abondante et sûre, nous exigerons rigoureusement de toute personne qui s’adressera à nous qu’elle nous abandonne son cadavre. Qu’en ferait-elle ? Je me le demande, je vous le demande !
Généralement, un homme qui se tue ne se préoccupe guère de ce que deviendra son corps, après son trépas. C’est bien là-dessus que nous comptons.
Nos établissements de suicides (je parle toujours au nom du gouvernement) seront complétés par des usines d’exploitation de cadavres. La voilà, la grande idée, et, j’ose le dire, la plus grande idée du siècle ! Utiliser les cadavres ! Rendre utiles, après leur mort, des gens qui ne l’ont pas été pendant leur vie ! Nous sommes dans une période de gaspillage civique, bureaucratique et électoral, où il faut faire argent de tout, où rien ne doit sembler négligeable pour y arriver. Chacun doit payer à la collectivité sa quote-part, et cet homme que le société a condamné à crever de faim, je trouve admirable qu’elle l’exploite et en tire profit après sa mort.
Je n’entre pas dans les détails. Je me borne à quelques aperçus.
Il ne faut pas songer, évidemment, du moins dans les débuts et d’une manière générale, à employer les corps des suicidés pour l’alimentation. Quand je regarde autour de moi, quand je vois les sentiments des Français à l’égard les uns des autres, j’ai l’impression que nous allons vers l’anthropophagie. (1) Les Russes nous ont ouvert la voie, et, déjà, nous-mêmes, à diverses époques de notre histoire, pendant les guerres religieuses et sous la Révolution, nous avons fait, dans ce retour vers d’anciennes traditions et habitudes, quelques tentatives intéressantes quoique trop isolées. Mais pour créer, à l’aide de nos établissements de suicides, des boucheries humaines ou quelque chose d’approchant, il y aura de sérieux obstacles. Notre clientèle, au moins dans les premières années, sera composée presque uniquement de sexagénaires, septuagénaires, octogénaires. Or, les vieillards, très coriaces, sont difficilement comestibles. En essayant de les débiter par tranches, nous risquerions de ne pas avoir beaucoup d’amateurs.
Mais les os, les dents, pourront être utilisés pour fabriquer du noir animal, des manches de couteaux, etc., et la peau également. J’insiste sur ce dernier point qui intéressera particulièrement les bibliophiles, Le cuir est devenu très cher et les reliures sont hors de prix. Voyez quels avantages il y aurait à augmenter la production et presque sans frais. Il y a déjà eu quelques reliures en peau humaine et même, à ce que l’on assure, mais ce n’est pas absolument prouvé, des tanneries de peau humaine, sous la Révolution. Il faudra généraliser ces procédés et en mettre les produits à la portée de toutes les bourses. Et quels résultats on obtiendrait ! Je me représente très bien, par exemple, une partie de la peau d’un pauvre bougre mort de misère servant à relier un ouvrage sur l’extinction du paupérisme.
Voilà où nous en sommes. Notre système d’organisation du suicide national va entrer dans la voie des réalisations. Français que l’accroissement du prix de la vie, et l’augmentation des loyers, et l’effroyable cupidité des mercantis, et les menaces de faillites inquiètent, ne vous laissez pas aller au découragement. Le gouvernement est enfin décidé à s’occuper de vous, quand vous serez morts.
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(1) Ne nous en plaignons pas trop. Dans ce pays où les bouchers sont plus puissants que les ministres, ce serait le seul moyen d’abaisser le prix de la viande.
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(Henri d’Alméras, in Vendémiaire, cinquième année, nouvelle série, n° 6, avril 1922 ; « Les Frileux, » lithographie de Tyra Kleen, 1902)
I
LE TIGRE DE VEREIA
Je suis le tigre d’une ancienne cité de pierre, couverte de cendres ; je suis né par la prédétermination divine et mon esprit est réduit à la patience d’après les prophéties du roi David. Je persisterai pendant des siècles et des siècles… et jusque dans l’éternité. Je restais, confortablement, sur un chemin du jardin d’été près du grand-père Krilov (1), et regardais paresseusement le public. Les promeneurs se faisaient rares, on n’entendait plus les bruits joyeux ; seulement, par-ci, par-là, retentissaient des mauvais rires. La plupart des gens passaient affairés et l’air important, comme si d’eux seuls pouvait dépendre le salut de l’univers. Je ne voyais que le dos des passants et, par leurs paroles et leurs jugements, je pouvais deviner leurs visages et leurs yeux. Une rébellion soudaine me mit sur mes pattes solides ; dans ma rage, je fis un saut vers la maisonnette de Pierre le Grand, et j’enfonçai mes griffes dans un arbre. Je persuadais ces imposteurs qu’ils sont des imposteurs, qu’ils ne peuvent accomplir la plus simple tâche, que leurs yeux sont troubles et myopes, leurs âmes débiles et leurs visages de travers. J’ai balbutié tant de sottises pour confondre ces « sauveurs de l’humanité, » qu’un vertige m’envahit, mon âme s’écoula et les muscles de mon visage se contractèrent. Puis, Dieu sait par quel miracle, je fus changé en un oiseau-chanteur.
Je chantais si fort, que, semblait-il, il n’y avait pas sur la Terre d’endroit où ne parvînt ma chanson. Et, comme tous m’écoutaient, quelque chose qui ressemblait à une cage fut astucieusement accroché au soleil, juste à l’endroit où j’aimais chanter ; je savais qu’on m’attraperait : il devenait dangereux et désagréable de rester oiseau.
Et voici que pour échapper au péril, par n’importe quel moyen et pour reconquérir la liberté, je baissai mes ailes et filai en habile renard à la rue Vereïskaïa, dans un sale et détestable tripot appelé « Les Îles joyeuses, » où, en me bousculant parmi la foule des consommateurs ivres, je m’assis à la première table libre, et, pour détourner l’attention générale, demandai une bouteille du vin le plus frelaté. Malgré la grande foule où l’on ne pouvait se remuer, Sacha Timofeïeva réussit à s’approcher de moi, et, entourant mon cou de ses bras, se mit à presser son visage contre mien. « Cher ami, emmène-moi quelque part, » disait-elle. Et sa ceinture en cuir jaune bruissait sur sa taille. Tandis que son visage mat, avec ses immenses yeux gris sans prunelles, s’approchait du mien, un filet semblable à des toiles d’araignées descendait lentement du plafond, sur moi. Le filet de l’oiseleur était sur moi. Et quand les yeux de mon amante, étant tout près des miens, semblèrent fondus en un seul œil gris, le filet toucha ma tempe et en même temps un crochet aigu perça mon cœur vivant en me tirant subitement vers le haut, par-dessus Sacha Timofeïeva, par-dessus la table, vers le plafond.
II
LES SINGES
On nous a ramassés de tous les coins de la terre, de l’Australie, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, et moi, chef des chimpanzés, portant une ceinture bordée de duvet d’oie, je me cassais la tête et je m’arrachais les cheveux, ne sachant comment me libérer des chaînes qui étaient attachées à nos pieds et à nos mains, pour m’enfuir dans mon pays. Mais il était trop tard. On nous avait chassés sur le champ de Mars, et des hérauts chamarrés d’or, avec des chapeaux de plumes, passaient le long des rangs et nous lisaient l’arrêt de la justice.
Nous, singes, nous étions accusés de terrible perversité, de méchanceté, de fainéantise, d’ivrognerie et de mauvais instincts de vol. Mais on comptait sur nos brillantes capacités d’amélioration et de développement. L’on se préparait à nous infliger les remèdes secrets du professeur de l’Université de Bologne, du chevalier Altenar, – le descendant des « wiking » de Grœnland, d’Islande et de l’Océan du Nord.
Éprouvant un amour presque maternel pour ces malheureux, j’épiais, la révolte dans l’âme, le châtiment qui arrivait après toutes ces cérémonies burlesques. Ces « pieux esprits » les perçaient avec l’alêne du cordonnier et les battaient ensuite avec des marteaux de fer ; à d’autres, ils mouillaient le poil avec un liquide brûlant et, après avoir trempé une corde dans ce liquide, ils la leur liaient au corps et l’attachaient au harnais d’un cheval fougueux, qui traînait par terre la victime criante, jusqu’à ce qu’elle mourût. Aux troisièmes, ils épinglaient la bouche avec des épingles en fer. Bien des choses avaient été accomplies par simple amusement.
Quand le champ de Mars se fut rempli de cris et de plaintes, que la terre s’enfla du sang des singes, et que tout le peuple russe, orthodoxe ou impie, fut à se tordre de rire, soudain surgit un cavalier sur un cheval d’airain, rapide comme le vent, cuirassé de vert. Un immense carcan me serra la gorge et je tombai à genoux. Et, dans le silence assouvi, regardant avec témérité le terrible chevalier, devant cette mort inutile, haïssable et intruse, moi, le chef des chimpanzés de l’Australie et de l’Amérique du Sud, je me mis à crier à la face du fier chevalier – trois fois, comme un coq.
III
LE LUMINEUX ET LA PETITE FILLE EN GUENILLES
Je restais au milieu d’une chambre voûtée et je regardais par la fenêtre, qui donnait sur le jardin. Je voyais la verdure florissante du jardin printanier. Soudain, quelqu’un m’entoura le dos, par derrière. Pétrifié, je retournai la tête. Mes sensations étaient si étranges ! Celui qui m’avait touché me regarda d’abord avec des yeux où je lus du blâme, mais après ils changèrent, ils devinrent tendres et aimants. Son visage était illuminé, ses yeux lucides ; il était encore très jeune, mais il savait infiniment plus que moi, – et j’imaginais savoir beaucoup. Il ne retirait pas ses mains, et, en le regardant, je songeais : « Si ses mains pouvaient rester toujours sur mes épaules. S’il était toujours auprès de moi ! » Et je vis dans un coin une petite fille en guenilles. Elle me tendait en pleurant ses maigres menottes.
Lui, il avait disparu.
Je m’étais baissé vers l’enfant, en appelant celui qui avait disparu ; je regrettais qu’il m’eût quitté, et je savais que la petite fille en guenilles n’y était pour rien. Elle avait cessé de pleurer et souriait.
Derrière la vitre tombait la première pluie du printemps.
IV
LA SORCIÈRE
Je me trouvai dans une maison vide, qui, bien que remplie de toutes sortes de meubles, de tables, de chaises, paraissait inhabitée. Je n’étais pas seul : l’étudiant P… m’accompagnait, vêtu de l’uniforme noir, avec sa barbe noire en pointe et ses lunettes enfumées.
L’une après l’autre, d’abord confuses, puis plus précises, des formes se mettent à surgir autour de moi. Ce sont des espèces de mioches obèses. Et leur présence dans cette maison inhabitée commence à me faire peur. « Regardez par la fenêtre, » me dit l’étudiant, devinant sans doute que j’avais peur dans cette maison inhabitée.
Je m’approchai de la fenêtre et me mis à regarder. La fenêtre donnait sur le jardin. Mais il arriva que, malgré moi, je cessai de regarder et tournai les yeux vers la chambre.
Parmi les formes mobiles se détachait maintenant une femme de haute taille portant un enfant dans ses bras.
Je songeai : « Si je fais le signe de croix sur elle, elle disparaîtra. »
Et, avec ferveur, je fis sur elle deux grands signes de croix, mais la grande femme se signa elle-même, en me regardant avec perplexité, comme pour me montrer que je m’étais trompé. L’étudiant avait disparu. J’essayai d’aller vers la porte, mais je m’arrêtai, incapable de bouger. J’hésitais, je ne sais si ce n’était pas la même chose dans les autres chambres. Et soudain j’aperçus une autre femme. Elle était couchée dans un coin sur un sommier. De courte taille, robuste, le teint rouge brique, le nez aplati, la bouche garnie d’une mâchoire inférieure saillante et hideuse.
« Ce n’est pas cela qu’il faut, » dit-elle en se soulevant sur sa couche, et elle agita une couverture rouge.
Et aussitôt le visage de la grande femme qui portait l’enfant commença à changer, prenant tour à tour les expressions les plus horribles : le nez s’allongeait démesurément, dépassant les lèvres, et les yeux, sortis de leurs orbites, pendaient comme deux petites outres.
Et l’autre, rouge, avec son nez aplati et sa mâchoire inférieure saillante et hideuse, agita à nouveau brusquement sa couverture rouge, et l’enfant commença â fondre dans les bras de la femme ; le corps devenait de plus en plus petit, les mains et les pieds disparurent, – seule la tête subsistait.
V
DAME DE NOËL
Une chambre très haute et fort étroite, sans fenêtres. Seule une petite lanterne l’éclaire. Au milieu, un lit à courtine.
Avec précaution, je m’approchai du lit, je soulevai la couverture et me rejetai en arrière : des insectes répugnants couvraient les draps, – on aurait dit des peaux d’amande gonflées, avec des taches noires sur le dos.
« Voilà où j’en suis ! » Et, indigné, je me dirigeai vers la porte pour aller ailleurs, pour trouver quelqu’un et me venger : je savais à qui était le lit…
Sur le seuil se tenait une inconnue : elle était vêtue de blanc, voilée, une couronne d’or sur la tête, et la lumière, blanche comme une traîne, s’étendait à ses pieds.
« Demain, c’est Noël, » dit-elle.
Je reculai, lui cédant le passage.
« Tu ne m’as pas reconnue ?
– C’est la première fois que je te vois.
– Dame de Noël ! »
Je sautai de joie :
« Et nous aurons un arbre de Noël, une pluie argentée, des noix dorées !
– Tu ne sais pas toi-même ce que tu demandes. C’est mieux pour elle, ainsi….
– Ils sont mécaniques ? » demandai-je joyeusement, en songeant aux insectes répugnants parsemés de taches sur le dos, qui peuplaient le lit sous la courtine.
La Dame de Noël avait disparu ; je me trouvais sous une porte cochère, tel un vieux devant ses ruches.
VI
LE TATARE
Je grimpais sur une tour par un escalier raide et extrêmement étroit. On m’avait dit qu’il suffisait d’atteindre le palier supérieur pour accéder directement au ciel. Là, on aurait à ses ordres un nuage en forme de barque, ou kaiouk : une fois dedans, navigue où bon te semble.
Et je gravissais, je gravissais toujours, me traînant à peine, à bout de patience, le crâne serré comme dans un étau ; pourtant, je fis un effort de plus et j’arrivai. Eh bien, figurez-vous, point de nuage-kaiouk sur le palier, mais un chiffonnier tatare, dont les bras démesurés allaient jusqu’à terre. Je voulais déjà reculer ; vraiment, qu’est-ce que cela signifiait ? Mais le chiffonnier leva ses longs bras et me saisit au collet :
« Eh non, vil parasite, pas plus que tes oreilles tu ne verras le nuage que tu as trouvé dans des livres, ni ce qui se trouve au-delà. Commence par nettoyer tes yeux, qui ne voient partout que saleté ; ce n’est qu’alors que tu seras le bienvenu. »
Avant que j’eusse eu le temps de répliquer, de me justifier, le chiffonnier tatare se mit à me descendre lentement à terre. Arrivé au sol, un choc brusque et soudain me jeta le nez par terre, et je tombai en gémissant dans la fiente tiède.
VII
LE SOSIE
Cette nuit-là, je me retournai longtemps dans mon lit sans pouvoir m’endormir : tantôt j’avais froid, tantôt il me semblait que des puces me harcelaient. Lorsqu’enfin je parvins à m’endormir, je me trouvai dans une chambre spacieuse. J’étais au lit, couché sur le dos. Et, chose étrange, tout en posant ainsi, je me voyais couché ; mais je me trouvai très peu ressemblant à moi-même.
Et voici que ce « moi » étranger se leva et s’en alla par un corridor étroit dans une autre pièce. Mais non, il ne me ressemblait pas le moins du monde : il était grand, le visage pointu, les joues creuses, le nez crochu et rapace ; il portait une tunique courte de soie pourpre, usagée et déjà déteinte, et dans ses yeux brûlait une haine si intense que leur regard eût suffi pour foudroyer un homme comme une mouche. Il s’approcha du lit où dormait quelqu’un, la tête sous la couverture, et, frémissant de la rage qui débordait de son âme, il saisit le drap et le tira, l’arracha de dessous le dormeur, se vengeant de quelque chose, effondrant sa colère sur l’innocent tissu.
Mon âme sauvage s’enivrait, je me consumais de rage.
Mais alors, mon rêve prit fin.
Je restai couché, n’osant remuer. Dans ma chambre, où il n’y avait que livres et jouets, quelqu’un croassait. Il faisait nuit.
VIII
LES OIES ET LES CYGNES
Le pont du chemin de fer s’est écroulé. Notre wagon est tombé dans l’eau. Par miracle, je suis sauf et je ne puis dire comment c’est arrivé, mais je me retrouve sur la berge tout nu. Je me sentais gêné, j’ai voulu me fabriquer un caparaçon de fleurs. Je me mets à en cueillir, et je vois loin, bien loin, apparaître un petit bateau. Et voici que la terre se dérobe au-dessous de moi tout doucement, avec de petites oscillations, et bientôt j’ai compris que je volais.
Je volais au-dessus du fleuve.
La matinée était merveilleuse. j’aurais voulu voler éternellement. Et sur le fleuve nageaient toujours des oies et des cygnes, des oies et des cygnes.
IX
LE LOUP A DÉVORÉ
On m’envoya dans un bois cueillir des noisettes.
« Va, me dit-on, ramasse-nous beaucoup de noisettes. »
Et voici que je marche dans la forêt ; je cherche, mais ce n’est pas commode de marcher ; je trébuche tout le temps et ne vois toujours aucun noisetier. Enfin j’en trouve un, mais il n’a pas une seule noisette mûre ; elles sont toutes vertes.
« Cela ne fait rien ; je leur en apporterai de vertes, s’ils en veulent tant… »
Je baisse la branche, je veux cueillir les fruits, mais tiens, de derrière l’arbrisseau, un loup vient sur moi. Je vois que cela va mal tourner et je dis :
« Eh bien, loup, est-ce que vraiment tu veux me manger ? »
Mais il se tait. Alors, je lui dit de nouveau :
« Ne me mange pas, gris. Je puis t’être utile. »
Et je pense en moi-même :
« Comment pourrais-je bien lui être utile ? »
Et pendant que je réfléchissais ainsi… le loup m’a mangé.
X
JE NE PUIS M’EN ALLER
Un arbre très haut est au-dessus de ma tête ; il craque, il va tomber. Je me tiens debout sous l’arbre, je reste là comme si j’étais enchaîné.
L’arbre crie sinistrement et, là-haut, le sommet tremble, ou parce qu’il est secoué par le vent, ou parce qu’il est près de sa chute. Mais je ne bouge pas.
L’arbre craque, craque, il commence à se casser ; il va tomber, il va m’écraser… Et je ne puis pas m’en aller.
XI
LA PORTE
Elle m’avait dit :
« Nous avons pris cette porte, on ne pouvait pas la laisser dans l’ancienne maison. Tu sais bien comme elle nous est chère. »
J’ai ouvert la porte sans bruit et je suis entré dans ma chambre. Et la vieille porte de fonte, qui avait tourné tout doucement sur des gonds invisibles, se referma sur moi aussi doucement, et hermétiquement. J’ai saisi le loquet, j’ai tiré de toutes mes forces, mais la porte ne bougeait pas. Et je me suis mis à frapper, à cogner du poing, j’ai appelé. Et, épuisé, je suis tombé près du seuil, et j’entendais seulement son cœur battre à grands coups derrière la porte de fonte.
XII
LE PIGEON BLANC
Une compagnie de pigeons s’envola du colombier. Un pigeon blanc aux yeux rouges tournoya avec la volée et tomba à mes pieds comme une pierre. Je le soulevai et le jetai bien haut, en criant :
« Vole, rattrape ta volée, holà ! »
Et le cœur du pigeon battait à tout rompre sous les plumes blanches. Et le voici de nouveau à mes pieds.
Je le lançai à nouveau en l’air et lui criai plus fort encore de voler derrière sa compagnie et de la rattraper.
Mais le pigeon blanc, ayant volé très haut, bien plus haut que sa volée, retomba vers moi, et son cœur de pigeon, sous les plumes blanches, ne battait plus du tout.

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(1) Fabuliste russe.
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(Alexeï Rémizov, traduit du russe par R. Lapina [Bedovaja dolja], in Les Cahiers du Sud, treizième année, n° 92, juillet 1927. Illustration de Roland Topor)
Cependant, le juge n’était pas homme à gâter un dîner par de lugubres pensées ; il frappa sur la table, et la servante apporta des bouteilles et des verres ; le bon vieux vin qu’il versa fit circuler bientôt autour de cette table un peu de vie, presque de gaieté. Ce vin, d’un goût rare, fit sur Arnold l’effet d’une liqueur de feu ; jamais il n’avait rien bu de pareil.
Gertrude en but, ainsi que la vieille femme qui chantait à voix basse une petite chanson sur le bonheur dont on jouissait à Germelshausen. Le juge lui-même parut moins triste. Autant il avait été silencieux et morose, autant il semblait gai. Arnold aussi subit l’influence de ce vin.
C’est à peine s’il se rendit compte de ce qui se passait, lorsqu’il vit le juge prendre un violon et jouer un air de danse, tandis qu’Arnold, qui tenait la charmante Gertrude dans ses bras, tournait si follement autour de la salle, qu’il renversa les chaises et alla se heurter contre la servante, qui était en train de desservir, au point que les assistants en rirent aux éclats.
Tout à coup, chacun se tut dans la salle et lorsque, surpris, Arnold regarda le juge, celui-ci montrait avec son archet la fenêtre ouverte et quittait son violon. Arnold vit alors que dans la rue six hommes, revêtus de robes blanches, portaient un cercueil sur leurs épaules et que derrière cet enterrement marchait un vieillard qui donnait la main à une petite fille blonde. Le vieillard semblait courbé sous le poids des années ; mais la petite fille, qui avait à peine quatre ans, sans rien comprendre à cette triste cérémonie, souriait à tous ceux qu’elle pouvait connaître et se mettait à rire de bon cœur à la vue de deux chiens dont l’un, poursuivant l’autre, alla tomber sur les marches de l’école du bourg.
Le silence dura tant qu’on put apercevoir le cercueil. Dès qu’il eut disparu, Gertrude avança vers le jeune homme et lui dit :
« Maintenant, reposez-vous un peu. Vous vous êtes assez amusé, et le vin vous monte de plus en plus à la tête. Mettez votre chapeau, et nous ferons ensemble une petite promenade. Quand nous rentrerons, il sera temps d’aller à la taverne où il y a danse aujourd’hui.
– Danse ? à la bonne heure ! s’écria-t-il charmé. Je suis venu à propos, et vous m’accorderez la première danse, Gertrude ?
– Certainement, si vous le désirez. »
Arnold prit son chapeau, son portefeuille, et le juge lui dit :
« Pourquoi emportez-vous ce portefeuille ?
– Il dessine, père, dit Gertrude, et il a fait mon portrait. Regardez-le. »
Arnold ouvrit le portefeuille et montra le petit portrait.
Le campagnard le contempla quelque temps en silence.
« Vous voulez l’emporter, dit-il enfin, et peut-être le suspendre dans un cadre ?
– Oui, pourquoi pas ?
– Le peut-il, père ? dit Gertrude.
– S’il ne reste pas avec nous, je ne vois pas pourquoi il ne le ferait pas ; mais il manque quelque chose dans le fond du tableau.
– Quoi donc ?
– L’enterrement. Dessinez cela sur le même papier, et vous pourrez emporter le dessin.
– L’enterrement avec Gertrude ?
– Il y a assez de place, dit encore le juge. Il faut que l’enterrement y soit, ou je ne vous permettrai pas d’emporter le portrait de ma fille. Dans une aussi sérieuse compagnie, personne ne pourra avoir mauvaise opinion d’elle. »
Arnold secoua la tête et ne put s’empêcher de rire de cette étrange idée de donner à la charmante jeune fille un cortège funèbre comme garde d’honneur.
Cependant, il dut se soumettre à ce qui semblait une idée fixe chez le vieillard, et il eut bientôt esquissé, de mémoire, la triste scène qu’il venait d’avoir sous les yeux, tandis que les assistants contemplaient cette nouvelle esquisse qu’Arnold se promettait bien d’effacer.
« Qu’en pensez-vous ? dit-il en tendant le dessin au juge.
– Parfait ! reprit ce dernier. – Qui eût cru que vous l’auriez si vite terminé ? Et maintenant, allez avec Gertrude voir le bourg. Vous pourrez ne plus le revoir. Mais soyez de retour à cinq heures. C’est un jour de fête, et il ne faut pas le manquer. »
Arnold, après les libations du dîner, sentait le besoin de respirer l’air frais du dehors, et bientôt il fut dans la grande rue du bourg, à côté de l’aimable Gertrude.
Cette rue n’était plus aussi tranquille ; des enfants y jouaient ; des vieillards, assis devant les portes, les surveillaient, et l’endroit tout entier, avec ses vieilles et curieuses maisons, aurait offert un agréable aspect, si le soleil avait pu percer l’épaisse et sombre fumée qui s’étendait toujours comme un nuage sur les toits du bourg.
« Y a-t-il, dans le voisinage, un marais ou un bois qui brûle ? dit Arnold à Gertrude ; cette fumée ne couvre aucun autre village et ne peut venir des cheminées.
– Elle vient de la terre, reprit Gertrude avec calme. Mais n’avez-vous jamais entendu parler de Germelshausen ?
– Jamais.
– C’est étrange ; l’endroit est si vieux, si vieux !
– Les maisons, en effet, ont quelque chose d’antique, et les habitants du bourg des manières qui sont à eux ; votre langage, en outre, n’est pas le même que celui des villages voisins. Vous sortez rarement du bourg, je suppose ?
– Rarement, dit Gertrude.
– On n’y voit pas d’oiseaux. Se sont-ils donc envolés ?
– Il y a longtemps, répondit la jeune fille d’un ton bas et monotone, qu’ils ne font plus leurs nids à Germelshausen. Sans doute ils ne peuvent en supporter l’air.
– Et cette chasse du baron ?
– Il court le cerf dans le bois voisin, mais il ne le chassera pas longtemps, ajouta-t-elle, et…
– Vous ne voudriez pas, dit le jeune peintre, qui avait remarqué l’émotion de Gertrude à la vue du baron, le rencontrer encore ?
– Le baron est un homme hardi, que mon père m’a toujours dit d’éviter, reprit Gertrude, quoique… » mais elle n’acheva pas.
« Vous n’avez pas toujours ce brouillard ? poursuivit Arnold.
– Toujours.
– Voilà pourquoi vos arbres fruitiers ne produisent rien. À Marisfeld, on est forcé d’émonder les arbres, tant il y a de fruits, cette année. »
Gertrude ne répondit plus, mais elle marcha en silence à côté d’Arnold, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’extrême limite du bourg.
En chemin, elle sourit plus d’une fois aux enfants qu’elle rencontrait ou échangea quelques mots avec des jeunes filles, sur le bal et sur la toilette qu’on y porterait.
Gertrude jetait aussi de gracieux regards sur le jeune peintre, et lui-même, presque involontairement, se sentait ému près d’elle sans oser en rien dire à Gertrude.
Ils arrivèrent enfin aux dernières maisons du bourg, où tout était muet comme la mort, quoique le bourg lui-même parût plein de vie. Là, cependant, on eût dit que depuis des années la trace d’un pied n’était pas restée dans un jardin ; l’herbe très haute croissait dans les sentiers : tous les arbres fruitiers étaient frappés, en effet, de stérilité, comme Arnold l’avait remarqué.
Ils rencontrèrent alors des gens qui venaient au-devant d’eux ; Arnold reconnut le cortège funèbre du matin. Il traversait encore le village, où il retournait. Involontairement, Gertrude et Arnold tournèrent leurs pas vers le cimetière, qui était voisin.
En vain Arnold s’était-il efforcé de distraire sa compagne, qui était fort triste. Il lui avait parlé d’autres endroits qu’il venait de visiter et qui différaient tant de Germelshausen. Gertrude n’avait jamais vu un chemin de fer et elle écoutait attentive, étonnée, la description que lui en faisait Arnold. Elle n’avait aussi aucune idée du télégraphe, ni d’aucune des nouvelles découvertes, et l’artiste ne pouvait comprendre qu’il existât en Allemagne une population, même peu nombreuse, aussi étrangère au reste du monde.
Ils se trouvèrent bientôt dans le cimetière et le jeune peintre fut frappé de l’antiquité des pierres tombales, qui étaient toutes fort simples.
« Voilà une très vieille pierre, » dit-il en se penchant sur la première tombe qu’il rencontrait, où il déchiffra, non sans peine, l’épitaphe suivante, qui se trouvait presque effacée :
ANNA-MARIA BERTHOLD
NÉE STIEGLITZ
NÉE LE 1er DÉCEMBRE 1188
MORTE LE 2 DÉCEMBRE 1224
« C’est ma mère ! » dit Gertrude sérieusement, et deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
« Votre mère ! ma chère enfant ? s’écria Arnold dans un étonnement profond ; sans doute une de vos arrière, très arrière grand-mères !
– Non, reprit Gertrude, ma propre mère ; mon père s’est remarié et celle qui est à la maison est ma belle-mère !
– Mais la date de sa mort n’est-elle pas 1224 ?
– La date n’est rien pour moi, dit tristement Gertrude. Il est dur d’être séparé de sa mère, et cependant, ajouta-t-elle d’un ton triste et doux, peut-être est-il heureux qu’elle soit allée auprès de Dieu, avant que ce ne fût arrivé ! »
(À suivre)
–––––
(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 96, mardi 8 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)
Le client qui pénétra alors dans mon cabinet de consultation était un homme d’apparence robuste et pléthorique, servi par de gros membres lourds et las. Je vis en lui un rural congestionné par la vie au grand air, les repas longs et copieux, l’inaction tant physique qu’intellectuelle. Mais ses mains trépides et rapides, la fixité et la mobilité tour à tour de son regard, la pâleur bistrée de son teint indiquaient, à ne pouvoir s’y méprendre, des troubles nerveux qui pouvaient aller à l’hyperesthésie et déterminer à l’occasion des hallucinations de la vue ou de l’ouïe, des phobies ; il s’assit après m’avoir décliné son nom, qui était celui d’un propriétaire notable du département, et se mit à m’expliquer ce qu’il ressentait, avec une certaine gêne, une difficulté d’expression, des hésitations trop sensibles pour n’être pas significatives… Comprenant alors qu’une fausse honte le dominait, je lui dis cette phrase banale, mais qui a toujours tant d’influence sur le malade :
« Vous savez, Monsieur, qu’un médecin est un confesseur ; vous pouvez tout me confier et m’aider ainsi à assurer plus complètement mon diagnostic. L’état que vous me dépeignez est-il le résultat d’un ensemble de circonstances ou bien s’est-il affirmé à la suite d’un fait précis, récent, ayant exercé sur votre esprit et sur vos sens une impression violente ? La distinction est importante et je fais appel à toute votre franchise. »
Il parut effrayé de ma perspicacité et, en même temps, comme soulagé d’un poids ; et il se mit à parler avec volubilité, sans ordre, dans un emballement passionné d’aveu.
« Ah ! docteur, vous avez raison ; je dois tout dire. – Vous me voyez, je suis solide, habitué à faire de l’exercice, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur même ; ma fortune est confortable, je devrais être très heureux et je passe pour l’être aussi. On m’a fait dans le pays une réputation de Roger Bontemps, de rieur, de viveur… même un peu de don Juan… Ah ! Monsieur, ils ne voient pas l’envers de mes jours, – l’envers des jours, c’est les nuits, n’est-ce pas ? – Ils ne savent pas dans quelles profondes et mystérieuses terreurs je descends, comme un mineur dans sa mine, dès que les ténèbres s’appesantissent. Comment l’homme a-t-il pu s’habituer à la nuit ? comment, la première fois que le soleil est descendu sur l’horizon, n’a-t-il pas compris l’effroyable aveu de mensonge que la nature fait à ce moment-là ? Comment le premier homme n’est-il pas mort le soir du premier jour, étranglant avec lui cette race qui devait vivre à jamais entre ces deux alternatives trop fortes pour sa faiblesse : le jour adorable et l’horreur de la nuit !
Docteur, j’ai peur la nuit, peur comme les enfants ou les femmes, peur de tout ce qui se peuple, de tout ce qui bouge, de tout ce qui parle dans la nuit, des êtres qu’elle enfante… »
*
« Il y a quelques semaines, par suite d’un accident arrivé à la ferrure de mon cheval, je me suis trouvé attardé chez un de mes fermiers et j’ai dû accepter qu’on me fasse un lit dans un petit château que j’ai, attenant à la métairie, et que je n’habite jamais. Après dîner, ils m’y ont conduit avec de gros rires, de grosses attentions, de gros chocs de souliers ferrés et puis, après encore des salutations et des offres de service, ils se sont retirés : ils m’ont laissé seul, comme on laisse les morts seuls après les avoir menés en pompe.
Et comme les morts peut-être écoutent les vivants les abandonner, je les ai écoutés s’éloigner, causer entre eux. Puis la nuit les a avalés de son grand coup de gueule noire, et je n’ai plus rien entendu.
Je ne voulais pas avoir peur, – peur de quoi, Monsieur ? – et pourtant la peau de mon crâne se ridait déjà, tant mes oreilles se tendaient, s’écartaient, attentives à entendre les bruits venir.
Sur ma table s’empilaient des livres que j’avais demandés à Hébrard, mon fermier, des livres d’agriculture faits pour endormir. Mais mes sens ont toujours renâclé devant le sommeil comme des chevaux devant un cadavre. Je vous le demande, Monsieur le docteur, comment peut-on consentir à dormir ? Consentir à devenir une masse inerte, livrée… une masse qui ressemble à un mort…
Cependant, peu à peu, je sentais mes paupières s’engluer, mon cerveau se prendre et s’immobiliser… Ma bougie s’éteignit ; j’eus un moment d’anéantissement profond. Mais mes oreilles veillaient ; elles ne se fermaient pas, elles ; elles étaient devenues des yeux. Elles regardaient les tressaillements légers qui se font dans les cloisons, les craquements qui pètent dans les planches, elles voyaient l’ennemi venir, celui dont l’Écriture a dit qu’il rôde dans les ténèbres.
Et tout d’un coup, averti, alarmé par elles, j’ai lourdement soulevé le double couvercle de chair qui fermait ma vision, j’ai ouvert les yeux : la chambre était noire, aveugle ; nul accroc de clarté où repérer mon regard, rien qu’un mur mou de ténèbres.
Ah ! comme j’ai maudit mon oubli d’une veilleuse, d’une boîte d’allumettes ! comme j’ai clamé après la lumière disparue ! comme je me suis reproché mon imprévoyance, ma confiance ! On doit se reprocher aussi de pareilles choses dans les premiers temps du tombeau.
On venait, il venait : mon ouïe l’a senti traverser la cour, y flâner comme quelqu’un qui s’oriente et cherche sa direction, puis s’aimanter vers moi. Il montait les degrés de l’escalier, sûrement, légèrement, ainsi que quelqu’un qui voit la nuit ; c’était, sur le bois des marches, des touchers un peu râpeux, des pattes griffues, contre les murs des raclements fins, pareils à des frôlements de plumes. Cela s’arrêta devant ma porte, tâta le vantail, se piéta. Il devait écouter de son côté, de même que j’écoutais, moi, dressé sur mes coudes, la figure lavée de sueurs.
Et voilà que j’ai compris qu’on regardait dans ma chambre par le trou de la serrure, juste en face de mon lit. Le rayon de ce regard, sans être en quoi que ce soit lumineux, était apparent dans l’ombre ; on l’y reconnaissait à une sorte de tremblement, de vibration dans la nuit, comme une lance de noir. L’Être devait être à hauteur de la serrure, car il ne se haussait ni ne se baissait pour voir ; on n’entendait plus un mouvement de lui, son action était dans sa vue.
Cela a peut-être duré des heures, Monsieur, des heures que nous avons passées à nous regarder ainsi l’un l’autre, sans mot dire, nous haïssant, nous redoutant, nous guettant.
Et j’ai compris ce que c’est que cet être-là. En pleine campagne, par une nuit sans étoiles et sans lune, il avait pu naître tout à fait, se créer, s’individualiser, menacer ; d’ordinaire, avec nos lampes, notre gaz, nos lueurs de voitures ou de trains qui sillonnent l’étendue, il est arrêté dans son développement, éparpillé, faible, et c’est alors que les éléments divers de sa substance interviennent pour nous causer ces appréhensions vagues, cette sensation d’épouvante côtoyée que les plus braves connaissent ; c’est lui qui se masse dans les coins d’ombre de nos demeures, dans les pans obscurs de nos parcs, dans les angles assombris des routes, qui tente de vivre dès que la lumière meurt ; c’est « le Nocturne, » celui que, depuis des millénaires, les hommes redoutent, dont ils se sont défendus en faisant jaillir le feu, contre lequel ils ont inventé, pour le combattre, les dieux de clarté et de joie qui habitent les jours éternels des Olympes.
Le « Nocturne. »
Il était là, Monsieur, séparé par le bois mince de la porte ; je l’entendais respirer comme moi…
Soudain, la voix éclatante, la voix lumineuse d’un coq a résonné au loin, d’un coq qui avait dû voir la première montée du jour du revers d’une colline, et tout près le coq a répondu ; son cri a comme fait éclater le mur d’ombre : un peu, un peu de lumière a tressailli dans ma chambre, j’ai vu remuer le bouton de ma porte comme manié par une main trop faible et puis j’ai senti qu’il s’évanouissait, qu’il se dispersait, qu’il s’anéantissait dans le matin. – Ah ! docteur !… »
*
« Pardon, lui ai-je dit ; ne croyez-vous pas, cher Monsieur, que quelques semaines de repos, de calme, de soins, dans une maison spéciale, avec une direction sérieuse, n’auraient pas raison de ces… de ces hallucinations ?
– Vous me croyez fou ! s’est-il écrié avec des yeux étincelants de joie et d’espoir ; oh ! docteur, si cela était vrai, si vous aviez raison, si ce n’était qu’une hallucination ! – Oh ! dites-moi que je suis fou, que je délire !… J’aime mieux cela que de croire au « Nocturne ! »

–––––
(François de Nion, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, seizième année, n° 5461, mardi 9 mai 1899 ; « Histoire de la semaine, » in Bastia-journal, républicain, quotidien & littéraire, quatorzième année, n° 5740, dimanche 14 mai 1899 ; in Le Sport colonial, ralliement du lundi, dix-huitième année, n° 2512, lundi 21 août 1899 ; in La Provence sportive, journal bi-hebdomadaire absolument indépendant, deuxième année, n° 100, vendredi 17 juin 1905. L’amateur de fantastique n’aura pas manqué de relever l’analogie avec « L’Intersigne » de Villiers de L’Isle-Adam, particulièrement dans l’épisode du regard à travers la serrure ; il n’est pas exclu non plus que Jean Ray ait pensé à ce texte pour son titre : « Le Grand Nocturne. » « It was a darkness shaping itself forth, » gravure extraite de The World of Romance. A treasury of tales, legends and traditions, London: Cassel, 1892)
Poussé par je ne sais quel bon ou mauvais génie, une nuit de décembre, empruntant le conduit d’une cheminée, je m’introduisis dans le cabinet de travail de Joseph Delteil. Je n’y trouvais pas l’homme élégant aux fines moustaches que j’avais rencontré un soir de 14 juillet, passage de la Vierge, discutant entre deux midinettes des mérites respectifs de « Sans-Gêne » et des « Nouvelles Littéraires. »
Cette nuit, je surpris Joseph Delteil en caleçon de bain – il neigeait sur Paris – et je conçus pour l’original personnage une telle admiration que des vers de Scarron, plus ou moins exacts, revinrent en ma mémoire, m’aidant à dessiner, pour la postérité :
Un pauvret
Très maigret
Au col gris,
Dont l’esprit
Tout tordu,
Tout bossu,
Trépané,
Décharné,
Fut réduit
Jour et nuit
À souffrir
Sans guérir
Des tourments
De ses sens.
Penché sur un cadran phosphorescent, Joseph Delteil humait, avec une hilarité saugrenue, un courant électrique qui le pénétrait par la plante des pieds et le quittait par l’occiput. La chambre d’acier s’encombrait autour de lui de machines étranges, broyeuses de litanies, sur lesquelles planait une âcre odeur de bichromate, de gazoline et d’huile de ricin. Des flammèches mauves, vertes ou bleues, comme des âmes damnées d’alcooliques, couraient le long de fils ou dansaient à la pointe d’antennes, accompagnées de sonorités aiguës. Des mannequins étaient alignés le long des murs, vêtus d’impassibilité métallique, portant sur leur front d’aluminium un nom doré.
Au-dessus de ces armures immobiles et muettes, dans de larges vitrines montant jusqu’au plafond, c’était un étalage de truculences gastronomiques. Aux côtés de la pâtisserie, de la charcuterie, de la brasserie, la pharmacie, la mercerie, la quincaillerie, la droguerie étaient largement représentées.
De livres, point.
L’Électricité et l’Épicerie avaient tout envahi.
J’éternuai, d’étonnement peut-être… Joseph Delteil fit pirouetter son fauteuil, me découvrit dans l’ombre de l’âtre et s’écria triomphalement :
« Vous êtes Frédéric Lefèvre ! Oui, oui, je vous connais ; vous venez m’interviewer ; je vous attendais ; écoutez-moi donc, et surtout ne parlez pas, laissez-moi parler.
Je parle… »
Je tirai mon stylo, mon agenda, et pris du mieux que je pus l’air attentif et béat de Frédéric Lefèvre écoutant Paul Valéry.
« Vous êtes dans le laboratoire d’un type qui a inventé une nouvelle machine littéraire. Ni livres, ni journaux, ni fiches, ni manuscrits ; j’ai banni l’intellectualité de cette demeure ; seule la sensualité préside à mes travaux d’art. Voici mes documents : margarine, soufre, confiture, camembert, pâte de guimauve, racine de bégonia, sulfate de cuivre, méthane… Synthèse de mes recherches, vous voyez dans cette huile de foie d’académicien tremper des comprimés de diméthylamido-phénildiméthylpyrazolone-butychoral. Tout mon art est dans cette savante mixture.
Face à l’Univers qui m’écoute, je proclame : Vivre, ce n’est pas penser… c’est sentir avec toute l’ardeur de son animalité maîtresse, avec l’appétit de ses désirs inassouvis, avec ses instincts de chair gourmande et toutes ses aspirations organiques. Je détrône l’autorité usurpée du cerveau et je rétablis la royauté absolue de l’estomac. Sur cette révolution abdominale et au nom de la souveraineté gastrique, je fonde la littérature de demain.
Ainsi pénètre en moi l’inspiration sans le secours de l’intelligence, et l’expression en sort de la même façon. Suivez-moi avec attention. Je vais, pour illustrer ce préambule théorique, expérimenter mon appareil à fabriquer la poésie.
Je m’étends dans ce fauteuil ; je me coiffe de cette calotte métallique reliée d’une part aux accumulateurs et d’autre part à la machine à écrire. Je promène sur mon nombril, sur la langue, devant mes yeux et sous mon nez, cette rondelle de saucisson, tandis que, simultanément, passe le courant. Que se produit-il ? Directement impressionnés par le saucisson et excités par les décharges électriques, mes cinq sens vibrent, et leurs vibrations réagissent immédiatement dans la boîte crânienne, communiquant ensuite leur vie nouvelle au clavier universel avec une vitesse variant, à mon gré, entre celle d’un escargot qui digère et celle d’un zèbre monté sur roulement à billes… Regardez ; les résultats s’inscrivent automatiquement sur la feuille blanche… »
La machine tapait ; un timbre tintait ; une feuille s’envolait. Delteil me la tendit, avec un malicieux sourire. Je la lus :
Si
Six sots
Sont six sauts
De saucisson,
Six sons sont
Six sauts de
Sots.
« Ce ne peut être qu’un chef-d’œuvre, dis-je.
– Du tout, monsieur ; ne voyez-vous pas que la troisième ampoule rouge, à droite, s’est allumée ? Elle signale que l’expression des sensations a été bouleversée par un faux contact ; et que les saveurs sont tombées dans les fosses nasales, tandis que les odeurs ont emprunté le conduit auditif. Ainsi a pu naître l’idiotie que vous avez eu l’honneur de lire ; mais, dans le genre idiot, ce n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Répétons l’expérience sur la machine à fabriquer la prose. Je pose délicatement sur ma langue rose cette petite crotte de bique. Je mets tout en branle… patientez cinq minutes… et je vous sers chaud ce paragraphe inédit. Lisez… »
Et je lus :
« Ô crotte rose, rose crotte, croûte ronde, je t’adore. Ô douce crotte, bille d’or, rose molle, oméga, boule, soleil, je te roule en mon œil. Ô chaude sphère, goutte d’ombre, comprimé de vin, je te bois, je te mange et je te tourne et je te roule. Ô crotte, symbole du monde, épouse du trou, bosse du pôle et pôle de l’amour, entre toutes les crottes, sois bénie, crotte que la bique fit pour moi, le bouc… »
Je n’eus pas le temps d’exprimer mon admiration.
« Par cet exemple décisif, s’écriait Delteil, vous pouvez comprendre maintenant le fonctionnement de ma machine et ses immenses avantages. Avec un appareil bien au point, un assortiment choisi d’ingrédients chimiques, pharmaceutiques et alimentaires, dans le minimum de temps, avec le minimum d’efforts, on peut obtenir un maximun de génie. La virtuosité littéraire, philosophique, satirique ou poétique, est à la portée de tous les talents. Les défaillances de l’esprit, les erreurs de la fantaisie, les paresses de l’imagination sont évitées, corrigées, par ce mécanisme perfectionné. Il crée pour tout dire un état émotif inconscient, facultatif et sélectionné, qui prend la place de la volonté réfléchie pour mettre en œuvre la pensée libre et pure.
Le style lui-même ne participe plus que du dispositif ingénieux de ma mécanique ; par un quart de tour de ce petit bouton, je peux le faire lyrique ou familier, éloquent ou tendre, épique ou rigolo, oui, rigolo…
La réflexion semeuse d’embûches, l’attention procureuse de fatigues, la compilation énervante et l’observation déprimante n’ont plus de rôle dans l’élaboration et la rédaction du livre. La littérature devient une adroite combinaison de matières premières et un jeu facile de leviers, de piles, de courroies, de fils et de courants électriques. C’est une industrie. Elle nourrira son homme aussi bien qu’une manufacture de baleines de parapluies ou une fabrique d’œillets métalliques.
Notez bien aussi que je peux réunir la collaboration de tous les penseurs, philosophes, historiens, poètes, chroniqueurs, romanciers qui me plaisent. Je mets à ma disposition tous les grands écrivains d’hier et d’aujourd’hui, et tous les grands hommes de tous les temps. Voici pour mes œuvres futures réunies dans cette chambre Anacréon et Landru, Poincaré que vous voyez à gauche de Jésus-Christ très reconnaissable, Pierre Benoit qui tient compagnie à saint Jacques de Compostelle et la comtesse de Noailles qui fait des risettes à Malikoko, tyran du Gold Coast. »
Joseph Delteil surprit mon regard posé sur un mannequin flasque à tête énorme.
« Celui-ci, dit-il, c’est le public. Je l’interroge parfois pour connaître ses dispositions financières ; il n’est pas utile de s’arrêter à ses goûts littéraires.
– Mais que pense-t-il de votre invention ?
– Cela m’importe peu. Mais si vous désirez le savoir, rien n’est plus facile. »
Joseph Delteil tira un fil, le plongea dans le ventre du bonhomme, pressa sur un bouton et la machine à écrire agita ses doigts grêles d’où s’échappa une feuille que nous lûmes : « Les faiseurs de romans sont des moulins à café qui broient du vide. Les inventeurs de nouvelles formules littéraires sont des moulins à poivre qui veulent moudre de la dynamite. Joseph Delteil est un moulin à vent qui veut moudre des étoiles. Tous les sens leur semblent propices ; un seul leur manque : le bon sens… »
« Le public est bête, » dit Delteil.
Il se mit à tourner entre les mannequins, décochant à l’un des coups de pied, à l’autre un direct, pâle, nerveux. Je sentis qu’une grande chose se préparait. Mais l’illustre écrivain me tendit la main pour me congédier.
« L’opinion des autres, me dit-il, je m’en fous. La mienne me suffit. Pour embêter le peuple, l’Académie et les grands hommes, je vais écrire un roman dont le principal personnage sera Dieu, après moi… »
De la porte, je pus voir Joseph Delteil placer devant son bureau un grand mannequin, installer ses appareils, les mettre en marche. Quelque chose d’étrange parut s’éveiller.
« Je vais commencer par lui faire faire un pet, » murmura Delteil.
Une vibration nouvelle emplit la chambre.
« Est-ce Dieu ? » demanda l’auteur.
Alors on entendit, au loin, un grondement et une voix terrible qui disait :
« M… errr… de… »
… J’ai cru longtemps que c’était le bon Dieu qui avait répondu à Delteil. Je crois aujourd’hui que ce n’était peut-être que le voisin du dessous… une espèce de pompier… sans génie, bien entendu… sans éducation non plus !

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(Philippe Casanova, « Interviews imaginaires, » in La Gazette de Paris, hebdomadaire, deuxième année, n° 12, samedi 2 février 1929)
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(Joseph Delteil, dessins de Touchagues, in Jazz, l’activité intellectuelle, 15 janvier 1929 ; idem, in Le Sourire, trente-deuxième année, décembre 1929. Ce conte a été repris en volume dans L’Homme coupé en morceaux, soixante-huit chroniques, 1923-1933, édition établie par Robert Briatte, Cognac : Le Temps qu’il fait, 2005)
Dernier sonnet d’un Mallarmiste
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Un jeune homme, dont le cadavre a été porté à la Morgue avant-hier, n’a pas été encore reconnu. Comme unique papier, on a trouvé sur lui ce sonnet pessimiste, que ce malheureux a dû commettre quelques instants avant son acte de désespoir.
Oh ! l’automne qui chante avec des voix ombreuses
Dans la rouille ! les chocs lucides de l’éther !
Réponse du soleil aux discours de la mer !
L’oaristhys et l’argyrose ! Les heureuses
S’épanchent. Quelques chants éloignés de macreuses
Éperdument traînant l’immense vol amer
De leurs ailes ; plein ciel où plus d’un a souffert,
Loin de l’âcre relent des voluptés terreuses !
Saison où le candide est mort dans le rusé,
Et pourpre vin, où luit la honte du baiser
Perpétuellement périssant d’hystérie !
Pauvre loi ! le sommeil est bien lent à venir…
L’humanité s’en va, déserte, alangourie !
On a vu le soleil sous le pôle jaunir !
Voilà bien les funestes conséquences de ces théories poétiques contre lesquelles M. Francisque Sarcey et M. Camille Doucet s’efforcent en vain de réagir.
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 90, jeudi 2 avril 1885)
Poète mort à vingt ans
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Après Dryden et Malfilâtre, après Savage et Chatterton, après Escousse, Élisa Mercœur, Hégésippe Moreau et tant d’autres poètes morts dans les floraisons premières de leur génie, la chronique vient d’inscrire un nouveau nom au registre désolant du plus noir des martyrologues.
M. Louis-Godefroy Lussinan, qui vient de se suicider à vingt ans, méritait de prendre place dans la glorieuse pléiade de ces infortunés.
Nous avons publié, mercredi dernier, un sonnet mallarmiste du regretté poète ; nous donnons aujourd’hui un autre sonnet où le jeune auteur semble avoir voulu mêler les accents rollinesques aux fortes cadences de Baudelaire.
ADIEUX SPLEENITIQUES
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Vierge emparadisante, à la forme bougeuse,
J’ai subi ta hantise et tes spasmes affreux
Dans la torpeur des nuits, où, sur ta chair frôleuse,
Glissait l’âpre regard des peupliers ocreux.
J’ai béni les tourments de ton âme infiltreuse
Dans l’enlinceulement des hoquets langoureux,
– Fantôme asphyxieur à la voix chuchoteuse ! –
Et je meurs desséché comme un vieillard cireux.
Je meurs, tout corrodé par les cuisantes fièvres
Qu’aspirait la ventouse ardente de tes lèvres,
Raffinant dans mon cœur la tortuosité.
Zéphyrs angélisés des firmaments opaques,
Salut ! – Exhalez-vous de mon être envoûté,
Râles harmonieux, baisers démoniaques !
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 92, samedi 4 avril 1885)
Poète mort à vingt ans
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Quelques amis du regretté Godefroy Lussinan recueillent aujourd’hui ses poésies éparses dans les publications spéciales et dans les albums des grands salons littéraires, pour en former un volume.
On me communique les stances suivantes qu’anime la mâle inspiration de Baudelaire :
VISION CRÉPUSCULAIRE
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Mon âme est un meeting où des rêves cafards
Hurlent, en échangeant d’innombrables nazardes.
Mon cœur est un tramway puant, où des poissardes
Infligent leurs relents aux voyageurs blafards.
Mon corps, réduit infect, téléphone asthmatique,
Couve un sale brelan de viols cadavéreux.
Mon crâne est un tambour d’horloge pneumatique,
Où le temps crache l’heure en efforts catarrheux.
Meeting hurlant, tramway, horloge ou téléphone,
L’homme est un meuble creux ouvert sur le néant.
Dans l’esthétique ignoble, étalé comme un faune,
Il tient sous l’idéal son dépotoir béant.
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 94, lundi 6 avril 1885)
CHRONIQUE
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L.-G. DE LUSSINAN
Enfin réclamé par un parent, le corps de Louis-Godefroy de Lussinan vient de quitter la Morgue. Dans la grande voiture verte de l’administration des Pompes funèbres, il a été transporté à la gare Montparnasse, et de là il court vers son dernier asile, vers son repos dernier, qu’il trouvera dans le petit cimetière de Bad… sur les bords de la mer bretonne.
J’ai beaucoup connu celui qui se faisait appeler Lussinan, par respect sans doute pour son vrai nom de famille, par honte peut-être.
C’était du temps où j’exerçais ce bizarre pontificat qui s’appelait la présidence des Hydropathes. Ah ! les Hydropathes ! comme ce titre extravagant me remet en mémoire tous les camarades plus ou moins arrivés, à propos de ce pauvre diable qui a trouvé dans un remous de la Seine la fin de ses inquiétudes, le terminus de sa maladive ambition.
Chaque génération littéraire compte ainsi dans ses rangs des vainqueurs joyeux, épanouis, éclatants d’orgueil triomphal, et des misérables qui, en fait d’Académie, entrevoient seulement le marbre de la Morgue, et comme lauriers des branches d’ifs ou de cyprès.
D’autres, comme Richepin, Bourget, Rollinat, ont rapidement conquis leur très grande place au soleil de la publicité. Edmond Haraucourt obtient un légitime succès avec son poème de l’Âme nue. Harry Alis soulève contre lui les colères de l’École normale, et se sent de force à y résister ; Félicien Champsaur vient, dans Miss América, de découvrir l’Amérique… de l’avenue Friedland et de l’Éden-Théâtre ; Georges Lorin, à qui le crayon ne suffit pas, a buriné les vers charmants du Paris-Rose ; Edmond Deschaumes régente ses contemporains avec bonne humeur dans des chroniques et des livres spirituels ; Charles Cros, prince de la science, est aussi monarque au royaume de la poésie ; Georges Moynet, laissant là le monologue, va publier un roman de haute fantaisie chez le jeune éditeur J. Lévy, cet ancien hydropathe devenu empereur des Incohérents ; Fernand Icres, Eugène Lemouël, et tant d’autres que je ne puis citer, quittent peu à peu le quartier Latin ou Montmartre, pour se jeter avec la fougue de la jeunesse sur le centre de Paris, où fleurissent les éditeurs, les directeurs de théâtre et les rédacteurs en chef.
Louis-Godefroy de Lussinan les connaissait bien tous, mais était très inconnu de la plupart. Très grand, mince, blond, avec une fine moustache, les yeux bleus parfois fixes d’une façon inquiétante, mais presque toujours perdus dans le vague. Le sourire surtout m’avait frappé dans cette physionomie un peu froide et nébuleuse. Quand il s’adressait à quelqu’un avec l’intention d’être aimable, ce sourire venait soulever les commissures de ses lèvres, sans que rien bougeât dans le reste ; du visage, on aurait dit un sourire rapporté. Le sourire quand même d’un supplicié, qui fait le brave.
La première fois que je le vis, ce fut à l’issue d’une séance de déclamation, que je présidais. Il m’avait fait passer son nom, pour que je l’inscrivisse parmi ceux qui devaient réciter des vers. Quand je l’appelai, il ne répondit pas et je passai à un autre. Seulement, à la sortie, il vint correctement s’excuser : « J’ai eu peur, me dit-il. D’ailleurs, voici le sonnet que je comptais lire. » Il me remit le manuscrit et disparut sans attendre ma réponse.
Il en fut ainsi presque à chaque séance. Il faut dire que les réunions avaient lieu chaque samedi et que qui voulait venait, et demandait la parole ; c’était une sorte de réunion publique littéraire.
Quand je lui conseillai d’envoyer ses vers aux petits journaux du quartier Latin ou de Montmartre qui conservent encore le culte de la poésie, il me répondit évasivement. Je ne m’occupai guère plus de lui, ayant bien d’autres affaires en tête.
Son souvenir m’est revenu quand j’ai lu, l’autre jour, comment avait fini ce malheureux garçon. Je me suis mis à fouiller un peu parmi les manuscrits envoyés par lui, et j’y ai trouvé des vers, des notes, des impressions, des études critiques sur les poètes et les littérateurs qu’il a coudoyés, sur les milieux plus ou moins étonnants et abracadabrants qu’il a traversés pendant sept ou huit ans de séjour à Paris.
J’ai encore pu me procurer d’autres renseignements biographiques sur cet étrange personnage. Personnage est bien le mot car, par une singulière conformation cérébrale, il subissait à ce point l’influence soit de ses camaraderies du moment, soit de ses lectures, que jamais sa propre personnalité ne s’est réellement dégagée. Il est resté reflet.
Je devrais donc borner rapidement là cette courte oraison funèbre pour un artiste bien doué, mais qui ne fut qu’un assimilateur, si, par un hasard peu commun dans notre société, qui ressemble à un catalogue ou à un Almanach Bottin, ce bizarre Lussinan n’avait eu, au contraire, une vie essentiellement poétique. C’est dans sa vie même, dans le roman dont il a été le héros que je trouve le poète. Au lieu de mettre des hémistiches et des rimes seulement en des poèmes, c’est dans son existence même qu’il en a placé.
D’autres conçoivent la littérature comme une sorte de bureau où l’on se rend à heure fixe. Les uns sont inspirés par la muse ou le Dieu, de huit heures du matin à midi, d’autres plutôt après la sieste, d’autres à l’heure de l’absinthe, cette heure boulevardière que le monde a transformé en five o’clock tea ; d’autres enfin le soir, sous la lampe. Mais nul ne songe, en dehors de ces heures consacrées au travail poétique, à vivre en poète et à jeter le rêve tout vivant dans le domaine de l’action. La page finie, la correction terminée, la plupart redeviennent bourgeois, vivent comme tout le monde, font des calembours semblables à ceux de monsieur le notaire, ou de monsieur l’ingénieur. Leur muse ne les tyrannise pas plus que le souci du bureau ne suit l’employé au sein de sa famille. Ils jouent aux dominos, ou au whist, ou au billard de la même façon que tous les sectateurs de ces jeux plus ou moins nobles.
Il n’en était point ainsi de celui que je continuerai à appeler Lussinan jusqu’au jour où je pourrai dévoiler son véritable nom.
Ici, je dois dire que je marche sur un terrain difficile. Mon droit d’historiographe ne va pas jusqu’à porter le trouble au sein de deux familles très intéressées à ce que le silence se fasse le plus tôt possible sur les malheureux événements qui ont conduit le jeune poète à cette tragique fin.
Je n’insiste pas. Et, quant au genre de folie qu’on attribuait au jeune poète, on peut le soupçonner en lisant les vers suivants, que je ne veux pas commenter aujourd’hui.
LA DUNE
Bad…, soir.
Père ! oh ! père ! la tombe est-elle donc fermée
Sur les os ? Nuptial violon, chante faux !
Qui donc couche la vie au tranchant de la faulx ?
Voir la lande bouillir de spectres en fumée !
Ta face, moi petit, s’éteint inanimée !
Les femmes ont parfois le regard des gerfauts !
Leurs philtres n’ont pas peur des lointains échafauds !
Agamemnon périt au retour de l’armée.
Le roi ! qui donc est roi ? disent les comédiens !
Hamlet le voit errer sur les remparts anciens
Quelquefois ; mais Yorick, dont le crâne se bombe
Au-dessus des yeux creux, et du rictus maudit,
Garde le pur secret insondé de la tombe !
… Qui me parle ? Quelqu’un parle sans contredit !
Parmi ses hallucinations, que pouvait bien entendre le soir, sur le sable de la dune, dans la brise de mer, le pauvre poète Louis-Godefroy de Lussinan ?
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(Émile Goudeau, « Chronique, » in La Presse, cinquantième année, n° 95, mardi 7 avril 1885)
Le poète Lussinan
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Un certain nombre de journaux reproduisent, en les commentant, les vers de Louis-Godefroy Lussinan, le brillant poète mort à vingt-cinq ans, et dont la Presse a été la première à signaler la fin tragique. Je remarque, avec regret, que, partout, le nom de M. Lussinan est defiguré. Pourquoi cette mutilation posthume ?
J’aime à croire que nos confrères n’ont point eu d’intentions malveillantes à l’égard d’un infortuné qui n’a jamais compté que des amis dans le monde littéraire parisien.
Le XIXe Siècle qui, le premier, nous a emprunté les vers du regretté poète, s’appliquera, nous l’espérons, à ne pas persévérer dans son erreur typographique. (1)
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(1) Le XIXe Siècle, dans son entrefilet du dimanche 5 avril 1885 intitulé : « Un Poète moderniste, » avait attribué les « Adieux spleenitiques » à Louis Godefroy-Larrinau.
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 95, mardi 7 avril 1885)
LES ŒUVRES DE LUSSINAN
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Comme je l’ai dit dans un précédent article, Louis-Godefroy de Lussinan m’avait adressé plusieurs liasses de manuscrits. Il me prenait peut-être pour un fervent de son genre de littérature. J’étais surtout, vis-à-vis de ce jeune infortuné, comme un bon camarade, prêt aux paroles encourageantes. Ce qui m’intéressait le plus en lui, c’était sa vie même, qu’il me sera, j’espère, bientôt permis de raconter par le menu. En attendant, parmi les poésies plus ou moins macabres, embues d’une obscurité tenace, sans doute voulue, il, se trouve des pages de prose où le poète donnait libre carrière à ses enthousiasmes ou à ses dénigrements littéraires.
Il m’avait écrit, en m’envoyant ces études, une lettre qui peut servir de préface, et que je me fais un plaisir de donner aux lecteurs de la Presse. Si, de hasard, cela peut les intéresser, si le programme que se fixait Lussinan, et qu’il a essayé de remplir à sa guise, leur paraît digne d’attention, je livrerai ce que je possède entre les mains à la publicité, tout en mettant des lignes de points à la place de certaines appréciations trop violentes, ou des compliments trop flatteurs que le jeune poète m’adressait, moins sans doute à cause du talent qu’il pouvait me reconnaître, qu’en raison de l’influence qu’il me supposait posséder.
ÉMILE GOUDEAU
Première Lettre
Paris, ce 7 novembre, par pluie
et vent d’ouest.
Cher poète, mon président en hydropathie,
J’envoie ci-joint à votre camaraderie, bonne peut-être, ironiquement faite, j’envoie au hasard de votre humeur de ce jour – plaise au destin meilleure soit-elle et suave – quelques feuillets où votre Hamlet de carton, comme vous m’appelâtes un soir que j’hésitais à parler sous le lustre triste, a tenté de résumer sa vie littéraire ; littéraire ! ai-je dit, si peu ! Mais pas sa vraie vie, celle dont vous réclamez le récit avec une obstinée révolte contre mon mutisme sain. Ici ou là, s’est jetée l’existence de Louis-Godefroy, tout vôtre ! Ici ou là, parmi les algues inquiétantes, les pieuvres peut-être, les crabes et aussi les gluantes méduses d’une mer aventureuse où sombrera Alcyon malade, ce que les bélîtres de Sorbonne dénomment la raison. Qu’importent les soliloques ? mieux me vaut quelque dialogue avec vous, si vous consentez à jouer le rôle du confident.
D’aucuns, entre les bonnes âmes enfantines et gaies, me poussent d’accrocs en accrocs, à déchirer mon vestalisme de contempteur de la Foule.
Croire à la foule, croire au sable du rivage ! croire formellement aussi aux étoiles. Mais avant que d’aborder le monstre aux millions de mufles, seigneur ! seigneur ! je prends vous, devers moi, paire d’oreilles amies, et aussi bouche qui sait parler aux multitudes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Soyez-moi donc propice. Projet : écrire, libeller, pamphlétiser peut-être mes impressions sur toutes choses et gens vus, le kaléidoscope d’une traînante et monotone vie, sous les toitures du quartier Latin, ou du mont des Martyrs. Ah ! les gargotes ! les garnots ! les gargotes de style où l’on parnasianise à tant par tête, sous la coupe du romantique, exubérant et benoît cuisinier Banville ! Mangeras-tu de la couleur, du son, de la fadaise ensoleillée ? Pour un franc cinquante, on a la rime riche, la césure double ou triple à la mode de Caen, l’esprit en bouteille funambulesque, et le pain déjà rassis des grecqueries cnémides fossiles, en chlamydes désinfectées au chlore, en ès et en òs ou en ôm.
Pour dix sous de plus, le sommeiller Leconte de Lisle versera sur la table dans la coupe néophytique un élixir de lotos, retour de l’Inde.
Oh ! les gargotes ! la macabre pendule qui sonne treize coups en quatorze vers de sonnets ! Le squelette aussi parlera dans des rimes entrecroisées. Il y aura du relent ce soir pour tout le monde. Pince la taille de Mlle Edgard Poë [sic], la goule, et de Mimi Beaudelaire, qui revient trois fois sur quatre avec un bel atour de prostituée qui a, dessous, un cancer au sein et. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour les garnots, voir comme, sans falbalas, les traîneurs de copie s’extravasent en filets, entrefilets, échos et pustules journalistiques, sur une table louée, sous une lampe carcel, devant un poêle dont le coke pourrait être payé sans doute. Claretie reçoit encore avec le même perpétuel sourire d’emprunt, et le même nez de travers, le pullulant candidat. Foin aussi des pauvres drames que la poste transmet à Sardou, qui, lui, les transmettra à une relative postérité, dans un vol où sa trompette essoufflée de marchands de robinets tragi-comiques s’évertue à faire sortir de Josaphat l’ombre barbiste de Scribe.
Mais quoi, poète et président de paravent, toi-même, laisse-moi donc tranquille. J’ai vu vos réunions fantaisistes, tandis que, dans un paradis pique-nique de jupes ostréiques à tant la douzaine, vous dissertiez tous, au Sherry-Cobbler, et Jean Richepin, et Paul Bourget, et Maurice Bouchor, et Raoul Ponchon, quatrinité d’audace qui devait renverser tout. Ah ! ce Sherry-Cobbler, pas une brasserie, certes, ni un temple, bien que Maurice Rollinat y chantât vêpres, ni une synagogue quand même Catulle Mendès y jouait aux échecs d’un air messiaque, en bon israélite qui feint de croire les temps proches. Ce Sherry-Cobbler, quel cabaret ! Ce serait belle histoire, pas vrai, Don Emilio Gudo (et non Goudeau) ? La tête sarcastique, le corps dégingandé, la silhouette, c’était Sapeck. Choses à dire.
Et, puis, là-bas, – tourne le feuillet, petite histoire, mince muse Cliotine, Cliotinette, – les influences virent sous le souffle, bise, rafale des ans qui comptent double, sur la croupe du baccalauréat annuel, qui jette, jettera, par grand tralala, les uns sur les autres, les capucins de cartes des générations studiantines.
Le café – oh ! toujours les sans-patrie ! toujours les fils de province ! toujours le café, le café – le café Rive-Gauche. Le grand Georges Bovin qui, d’une main, soutient la chromolithographie, et, de l’autre, la poésie rose et noir ; encore Maurice Rollinat, tête en rejet de profil, gueule ouverte, mugissante, mains crispées sur les dents d’éléphant du monstre-piano, qu’il secoue pour lui faire pousser des Dies iræ, comme à un sabbat. Puis Émile Goudeau, dans la sauvage contemption des maîtres, noir, torve, un œil dans le rêve, un autre sur la réalité, bifurquant du lyrisme aux lazzis.
Outre encore ce jouvenceau Félicien Champsaur, pas de bibliothèque, rien que les crânes des voisins : plus modernement, pillera les conversations toutes ouvertes, que les livres qu’il faut par peine absurdante, et, dans la crainte sourde de l’ophthalmie, réduire, en mélopées neuves, renouvelées. Ci et là, tous ces hydropathes : Joseph Gayda, la lave du Midi dans de la gomme ; Grenet-Dancourt, le Sardounique. Mille et cætera ! deux mille s’entasseront parmi ces lignes cursives, tous les portraits.
Cette fondation ensuite, vers Montmartre, ces Chats noirs, pareils à des tigres. M’en souvient.
Aussi ces histoires folles, – pauvrettes amours, orgies de riens ! – Le venez-y voir des jeunes ans adressé aux tristesses damocléennes, penchées sur les hommes lacustres, paludéens, enlizés dans la fange vitale.
Si vous plaît ce que j’écrivis pour distraire ma pensée des rêves bretons, sauvages, qui heurtent, comme des chauves-souris, les parois crâniennes de Louis-Godefroy, dites ? Sinon, bonsoir.
Pluie et vent d’ouest, poète et président, par vespéral ennui. Quelques minutes avant que, grisé de peur nocturne, je m’abîme dans le sommeil.
L.-G. DE LUSSINAN
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(Émile Goudeau, in La Presse, cinquantième année, n° 97, jeudi 9 avril 1885)
Mystification littéraire
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Elle est jolie, d’ailleurs, cette mystification, et la plupart de nos confrères y ont été pris.
Un journal parisien s’est amusé à fabriquer un poète. On lui a confectionné un état-civil. On l’a appelé M. Godefroy de Lussinan. On l’a déclaré âgé de vingt ans. Et l’on a raconté son horrifique suicide. La légende d’Escousse et Lebras rajeunie ! Toute la misère, tout le désespoir du rimeur mis à la mode du jour. Cela ne suffisait pas : il fallait des preuves. On donna les meilleures : des vers du poète mort jeune. Des vers très curieux, cuits et recuits sur les fourneaux de Stéphane Mallarmé, de Paul Verlaine, de Jean Richepin, de Maurice Rollinat ! Tous les ingrédients de l’actuelle sorcellerie poétique ! Toutes les herbes de la Saint-Jean cueillies par des déesses baudelairesques échouées au Chat noir ! Voulez-vous les deux échantillons de cette fabrication. Prenez et lisez :
Mon âme est un meeting où des rêves cafards
Hurlent, en échangeant d’innombrables nazardes.
Mon cœur est un tramway puant, où des poissardes
Infligent leurs relents aux voyageurs blafards.
Mon corps, réduit infect, téléphone asthmatique,
Couve un sale brelan de viols cadavéreux.
Mon crâne est un tambour d’horloge pneumatique,
Où le temps crache l’heure en efforts catarrheux.
Meeting hurlant, tramway, horloge ou téléphone,
L’homme est un meuble creux, ouvert sur le néant.
Dans l’esthétique ignoble, étalé comme un faune,
Il tient sous l’idéal son dépotoir vivant.
Second morceau. Celui-là a pour titre : Adieux spleenitiques :
Vierge emparadisante, à la forme bougeuse,
J’ai subi ta hantise et tes spasmes affreux
Dans la torpeur des nuits où, sur ta chair frôleuse,
Glissait l’âpre regard des peupliers ocreux.
J’ai béni les tourments de ton âme infiltreuse
Dans l’enlinceulement des hoquets langoureux
– Fantôme asphyxieur à la voix chuchoteuse ! –
Et je meurs desséché comme un vieillard cireux.
Je meurs, tout corrodé par les cuisantes fièvres
Qu’aspirait la ventouse ardente de tes lèvres,
Raffinant dans mon cœur la tortuosité.
Zéphyrs angélisés des firmaments opaques,
Salut ! – Exhalez-vous de mon être envoûté,
Râles harmonieux, baisers démoniaques !
Ce sont là, n’est-ce pas, « les paroles inconnues chantant sur vos lèvres les lambeaux maudits d’une phrase absurde, » ainsi que le dit en prose le maître du genre, le poète Mallarmé. Tout le monde a reproduit, commenté, critiqué, déploré. Des rectifications sur le nom de M. de Lussinan ont été demandées aux journaux qui avaient écrit : Lurrinau. Les rectifications ont été faites. Le mystificateur pourra sans doute faire dans quelques jours une curieuse « Revue de la Presse. »
Qu’il la fasse et qu’il ajoute aux « Œuvres posthumes » du suicidé ce quatrain qui nous paraît procéder de la même inspiration, et que nous lui confions généreusement :
Dans la nuit métallique en la presqu’île ouverte
Luit le ramier d’argent pénible, douloureux,
Qui de l’ombre d’effroi que le destin déserte
Se colore infini de reflets sulfureux.
Veut-on savoir maintenant ce qui a suscité notre doute ? Il s’est produit, dans le lancé de cette mystification, quelques lacunes, certaine négligence dans la rectitude de la fumisterie. Ce genre demande la correction et le sang-froid du pincer sans rire. On ne nous a pas dit le genre de mort du désespéré, ni sa situation macabre posthume, non plus que le lieu des funérailles, où la muse était tenue de jouer le rôle du chien du pauvre. Eι puis, où est la tombe ? sacrebleu ! que nous allions pleurer dessus !… Non, la première pièce ci-dessus rappelle la façon Richepin, qu’on s’avisa pendant un temps de représenter comme fou furieux ; la seconde porte la pseudo-griffe de Rollinat, dont les amuseurs du jour ont plus souvent exalté le satanisme que l’incomparable talent…
En somme, l’heureuse plaisanterie en question semble l’œuvre de deux malins compères, singulièrement habiles en pasticherie.
Et si l’invention des deux morceaux incombe à un seul personnage, il a, certes, celui-là, du talent et de l’esprit. Mais pour être définitivement quelqu’un, il faudra qu’il ait trouvé une manière à lui, qu’il ait tout à fait achevé d’enterrer M. de Lussinan.
Un fureteur.
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(« Un Fureteur, » in La Justice, sixième année, n° 1913, vendredi 10 avril 1885. Pablo Picasso, « Poeta decadente » [Jaume Sabartés], fusain et peinture sur papier, 1900 ; portrait d’Émile Goudeau par Uzès)
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La bouche toute saigneuse de mûres, pieds nus et balançant par la queue un écureuil qu’il avait tué d’un coup de fronde, Noré cheminait dans la forêt. Le silence de midi bourdonnait, – susurrement de mouches dansantes, – mêlé subtilement d’une odeur de menthe et de bolets. Et quand, au gré du vent bougeur, le soleil perçait le dôme illusoire des feuilles, une haute ombelle s’allumait dans quelque clairière, brusque, éclatante comme un cri.
Dès l’orée, le garçon retrouva le pré roussi où le labri, étalé contre un genêt, gardait seul les vaches. La chaleur du dehors, brutale, pesa tout entière à sa nuque, Mais, ayant repris sous les broussailles sa gourde de grenache, il rit de contentement.
Noré n’avait pas de souvenirs. Un décor immuable, d’identiques visages faisaient, entre le Noré de sa petite enfance et le gars dru qu’il était devenu, une longue chaîne de monotonie. Il ne concevait point d’autres univers que cette ferme des Vergnes, – son gîte, – investie de champs de seigle et de pommeraies, où régnaient la maîtresse Chon, boiteuse et revêche, et l’« oncle » Anthime, qui le roulait de coups. Nul, jamais, ne l’avait aimé, excepté peut-être un peintre – un pauvre hère – qui venait passer de temps à autre quelques semaines à la ferme. Le barbouilleur montra à lire à l’enfant dans un bouquin appelé Mythologie que, finalement, il oublia. Par lui, Noré, ébloui, pénétra dans un monde insoupçonné. Il apprit que chaque arbre, chaque rocher et la mare même où il menait boire ses bêtes recélaient autant de vies secrètes et mystérieuses. Et Noré – les apparences quotidiennes s’étant évanouies une à une – découvrit les vrais visages des choses masqués de feuilles, d’écorce ou d’eau vive. Des jours durant, le cœur affolé, il guetta, près de l’antre où elle se terre, la peureuse Écho, docile à répondre à qui l’appelle, mais toujours invisible ; il chercha dans l’humus, trempé des pluies d’octobre, la trace fourchue des sabots des faunes. Parfois, il crut entendre Pan jouer de la flûte dans la forêt.
Ainsi, il atteignit seize ans. Maintenant, ses quêtes infatigables le menaient souvent près d’une fontaine qui jaillissait d’une sorte de cuvette ceinte de fougères, abritée sous de très vieux ormes. Le garçon restait là, d’interminables heures, à considérer le reflet vertigineux des branches dans le miroir qu’un lit de terreau faisait sombre. Lorsqu’il se penchait, une figure indistincte venait à sa rencontre, celle, pensait-il, de la naïade familière que Noré imaginait voluptueusement, nue et blanche, avec sa poitrine fleurie d’une double rose et sa bouche où mordre comme à un beau fruit.
Ce fut en ce lieu que lui apparut pour la première fois l’Homme-aux-yeux-de-flamme. Il était très grand, sec et noir ainsi qu’une caroube, et des peaux de loup le vêtaient, cousues grossièrement.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il durement.
Et comme Noré hésitait à répondre :
« Petit, j’ai seulement besoin que tu me prêtes l’appui de ton épaule pour regagner mon ermitage. »
Ils marchèrent côte à côte, sans se parler.
« C’est ici ! » dit l’homme.
Et il désignait, sous un roc en auvent, une cabane surmontée d’une cloche. Ils entrèrent. L’ermite offrit à Noré des noix fraîches, des pommes, du lait caillé. Puis, lorsqu’il le vit réconforté, il ouvrit devant lui un livre énorme que gardaient deux ais vermoulus. L’enfant put y contempler des images prodigieuses : ici, une ville croulait sous une averse de feu, là, un cortège s’avançait, portant une arche, et, plus loin, des multitudes descendaient vers la mer qui s’entrouvrait sous leurs pas.
« Ceci, petit, est le Livre de vérité. Il contient la raison de ce qui était et ce qui sera. Il est l’omniscient et le parfait.
– Mon livre aussi, répliqua orgueilleusement Noré, explique toutes choses. »
Et il dit l’histoire dorée des arbres, des minéraux et des fontaines, et comment chaque forme inanimée abrite un dieu caché.
Or, le regard de l’homme exprima tout à coup une telle colère que l’enfant s’arrêta, interdit. Mais l’autre le pressait déjà sur sa poitrine.
« Ne crains rien, mon fils ; Dieu m’a suscité pour t’arracher aux faux dieux. Captif de mensonges exécrables, l’eau lustrale de la source te libérera. »
Noré reprit tout songeur le chemin du pâtis. Cet inconnu l’attirait et l’effrayait à la fois. Chaque jour, cependant, il retournait auprès du solitaire. Celui-ci, comme on sarcle un champ envahi par l’ivraie, s’acharnait à ruiner l’une après l’autre les croyances de l’enfant. Il lui enseignait sa propre foi et que le monde visible est, dans toutes ses parties, décevant et méprisable. Revenu près de ses bêtes, la tête au ventre du labri, le garçon sentait une tristesse atroce l’envahir : que restait-il, hélas, de ce paradis qu’il s’était créé, – traversé de cheveux défaits et de chairs furtives, – et proche surtout, si proche de ses impatientes mains ? Si l’homme ne mentait pas, le bois était vide, et vides les jardins et la vaste terre bigarrée ! La source, pourtant…
Sur ce point, les deux enseignements concordaient étrangement. Noré retourna au bassin ombreux où l’eau, soulevée en pulsations régulières, semblait battre comme un cœur. « Nymphe ! Ô Nymphe, implorait-il, écoute ! Apparais-moi… Que ta lèvre touche ma lèvre. Ou celui-là me prendra à toi, qui m’enchaîne un peu plus chaque jour ! »
Et il pleurait de doute, de solitude et de désir.
Quand l’ermite déboucha de la sente, il ne vit tout d’abord, gêné par l’écran mouvant des fougères, que l’eau moirée sur quoi le torride été laissait pleuvoir, déjà, des feuilles mortes. Il boitait. Il avait soif. Du bout de son bâton de houx, il écarta les tiges flexibles et, de suite, il sursauta, ayant aperçu le jeune corps à demi-immergé. La face de Noré, tournée vers les profondeurs, regardait posément, intensément, quelque chose qui glissait peut-être dans le réseau reflété des branches. Les bras pendants, agités par l’eau vivante, semblaient étreindre, caresser quelque forme invisible.
L’homme demeurait là, stupide, atterré. Une pensée subite le jeta à genoux, balbutiant une prière pour la pauvre âme qui, si Dieu ne daignait fléchir, ne serait pas sauvée. Mais il se sentait entouré de démons aux aguets, dans l’air, parmi les herbes et jusque dans la fontaine même. Des prunelles l’observaient, des mufles reniflaient vers lui, une puanteur de tanière annihilait l’odeur agreste de la forêt…
Il priait désespérément, il priait. Une feuille séchée qui lui frôla l’épaule le fit se dresser brusquement, horripilé. Il se signa d’une main tremblante et, sans tourner la tête, il s’éloigna à grandes enjambées.
Un geai, sarcastique, éclata de rire. Mais, la nuit ayant envahi le bois, il se tut.
Très loin, un rossignol se prit à chanter.
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(André Castaing, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-cinquième année, n° 16074, vendredi 23 mars 1928. John William Waterhouse, « The Rescue, » huile sur toile, c. 1890. Du même auteur, voir les trois autres contes déjà mis en ligne)
Arnold avait fini sa petite esquisse, et, d’un ou de deux coups de crayon, ayant indiqué le costume villageois de Gertrude, il lui montra son portrait en disant :
« Ai-je bien attrapé la ressemblance ?
– Est-ce moi ? s’écria Gertrude émue.
– Qui serait-ce donc ? dit Arnold en riant.
– Et désirez-vous conserver le portrait, l’emporter ? ajouta-t-elle avec une timide anxiété.
– Certainement, dit le jeune homme, et quand je serai loin, loin d’ici, je penserai très souvent à vous !
– Mais mon père le permettra-t-il ?
– De penser à vous ? Comment pourrait-il m’en empêcher, ma chère ? dit Arnold ; mais vous serait-il désagréable de savoir que je le possède ?
– Moi ? Non, répondit la jeune fille, après avoir réfléchi un instant. Mais il faut que je le demande à mon père.
– Vous êtes une enfant, dit le peintre ; une princesse permettrait à un peintre d’avoir son portrait. Quel mal peut-il en résulter ? Ne vous enfuyez donc pas, petite folle ; je vais avec vous. Ou bien voulez-vous que je reste ici et que je me passe de dîner ? Avez-vous oublié les tableaux de l’église ?
– De l’église, oh ! oui, les tableaux, » dit-elle, et elle s’arrêta pour l’attendre.
Arnold, qui s’était hâté de fermer son portefeuille, fut à ses côtés en un instant, et, marchant d’un pas plus rapide, ils se dirigèrent vers le bourg. Ce bourg était, d’ailleurs, beaucoup moins loin qu’Arnold ne l’avait cru d’après le son de la cloche fêlée, et bientôt il aperçut la tour de son église et ses toits enfumés.
Ils se trouvèrent alors sur une route bien pavée, entre deux rangées d’arbres fruitiers.
Un brouillard épais était comme suspendu au-dessus du vieux bourg, et semblait envelopper l’atmosphère, quoique les rayons du soleil jetassent encore un peu de lumière, une triste lumière, sur les antiques maisons du bourg.
Cependant, Arnold n’avait encore rien observé, car Gertrude, qui marchait à ses côtés, avait pris doucement son bras, dès qu’ils s’étaient approchés du vieux château et des premières maisons de Germelshausen. Ce château du moyen âge, avec ses noires tourelles, ressemblait assez à un vaste monument funéraire, tant il apparaissait lugubre et sombre, au bout d’une avenue d’arbres séculaires, où retentirent tout à coup des aboiements.
« C’est la meute du baron, dit Gertrude.
– Quel baron ? reprit Arnold.
– Le sire de Germelshausen, répondit simplement Gertrude.
– Le sire ! » répéta le jeune peintre étonné…
Mais, en ce moment, le son du cor vint frapper ses oreilles ; l’air qui tout à coup se faisait entendre était inconnu de l’artiste et lui parut presque aussi triste que les aboiements de la meute du baron ; c’était lui-même qui, accompagné de quelques piqueurs à cheval, sonnait du cor ; tout son équipage avait quelque chose de si antique, son costume même faisait tellement penser au moyen âge, qu’Arnold allait demander à Gertrude quelques explications sur la rencontre qu’ils venaient de faire lorsqu’elle l’entraîna presque dans la grande rue du bourg, comme si elle eût voulu éviter les regards du baron, et, les yeux modestement baissés, elle conduisit son hôte à la maison de son père.
L’attention d’Arnold se fixa bientôt sur les villageois qu’ils rencontrait et qui passaient tranquillement sans le saluer. Cela d’abord l’étonna, car, dans les villages voisins, on eût regardé comme une insulte de ne pas dire au moins bonjour à un étranger. Ici, personne semblait y songer et, comme dans une grande ville, chacun passait indifférent, silencieux, ou bien s’arrêtait pour les regarder, mais personne ne les accostait ; la jeune fille elle-même ne recevait pas un salut.
Et que les maisons du bourg avaient quelque chose de bizarre, avec leurs pignons, leurs toits de chaume si gris, si vieux ! Quoique ce fût un dimanche, pas un des carreaux de fenêtre ne semblait avoir été lavé ; tristes et ternes, ils reflétaient à peine un faible rayon de soleil. Quelques fenêtres s’ouvrirent cependant sur leur passage ; des figures de jeunes filles et de matrones s’y montrèrent.
Arnold fut surpris du costume extraordinaire des habitants du bourg, qui semblait appartenir à un autre siècle ; il différait beaucoup en effet de celui des villages voisins. Partout aussi régnait un silence absolu que rien ne venait interrompre : il en reçut une si pénible impression, qu’il dit à son guide :
« Observez-vous donc ici le dimanche avec tant de rigueur, que les gens qui se rencontrent ne se saluent même pas ? Si l’on n’entendait pas quelquefois l’aboiement d’un chien ou le chant d’un coq, on pourrait croire que tout ici est mort et enterré…
– C’est l’après-midi, répondit Gertrude avec calme, et les gens n’aiment point à parler. Ce soir, vous ne les trouverez que plus bruyants.
– Dieu merci ! s’écria Arnold, il y a au moins quelques enfants qui jouent dans la rue…
– Voici la maison de mon père, dit doucement Gertrude.
– Mais, repartit Arnold, il ne faudrait pas que je vinsse le surprendre ; j’aime à me trouver en face de visages amis. Vous feriez mieux de m’indiquer l’auberge du bourg, mon enfant, ou de me la laisser trouver ; car, si Germelshausen est comme les autres bourgs, l’auberge est près de l’église et, en se dirigeant vers la tour de cette église, on ne peut se tromper.
– En cela vous avez raison, dit Gertude, toujours avec le même calme ; mais on nous attend à la maison, et vous n’avez pas à craindre de n’être pas bien reçu.
– On nous attend ? Vous voulez dire, vous et votre Heinrich. Si vous voulez que je le remplace, je resterai ici aussi longtemps que… que vous ne me direz pas de m’en aller ! »
Il dit ces mots avec une ardeur involontaire et pressa doucement la main de Gertrude. Elle resta immobile et le regarda fixement.
« Vraiment ? lui dit-elle.
– De tout mon cœur, » reprit le jeune peintre, sur qui la beauté de la jeune fille produisait la plus vive impression.
Gertrude, cependant, ne fit pas d’autre réponse, mais continua à marcher comme si elle réfléchissait aux paroles de l’artiste. Enfin, elle s’arrêta devant une haute maison dont le perron était formé de larges pierres et, du même ton embarrassé, timide, qu’elle avait eu d’abord, elle dit à l’artiste :
« C’est ici que je demeure, monsieur, et si vous voulez que je vous présente à mon père, il sera fier de vous voir à sa table. »
Avant qu’Arnold eût pu répondre, le juge lui-même se trouva sur le perron et une fenêtre s’ouvrit, où apparut la figure amicale d’une vieille émue, tandis que le père disait :
« Eh bien, Gertrude, vous avez été longtemps dehors aujourd’hui… mais quel beau compagnon nous amenez-vous ?
– Mon cher monsieur… dit Arnold.
– Ne parlons pas sur les marches du perron, interrompit le juge ; entrez, le dîner est prêt ; il ne peut que se refroidir.
– Mais ce n’est point là Heinrich, s’écria la vieille femme de la fenêtre où elle était montée ; n’avais-je point toujours dit qu’il ne reviendrait pas ?
– Allons, allons, c’est bien, mère, dit le juge en s’avançant pour tendre la main à l’étranger. Soyez le bienvenu à Germelshausen, jeune homme, où que ma fille vous ait rencontré. Maintenant, venez dîner, et ensuite nous causerons. »
Le jeune peintre n’avait plus rien à dire, car le juge, lui secouant la main, le prit par le bras et le conduisit dans la salle où la famille se réunissait.
L’air, dans cette maison, était humide. Quoique Arnold connût bien l’habitude qu’ont les campagnards, en Allemagne, de fermer hermétiquement les fenêtres, de faire du feu même en été, cette température lui sembla étrange. L’étroite entrée n’avait aussi rien de charmant. Le plâtre était tombé des murs de la salle où il se trouvait et semblait avoir été balayé. L’unique fenêtre qui était au fond de cette chambre, ne laissait voir qu’un faible rayon de lumière ; l’escalier qui menait à l’étage supérieur semblait vieux et en ruines.
Arnold eut d’ailleurs peu de temps pour observer tout cela, car son hôte ouvrit aussitôt la porte de la salle à manger.
Le plafond n’en était pas élevé, quoiqu’elle fût spacieuse et bien aérée ; la table, qui se trouvait au milieu, était couverte d’une nappe blanche comme la neige, qui faisait contraste avec le délabrement de la maison.
Outre la vieille femme, qui venait de fermer la fenêtre et de se mettre à table, il y avait près d’elle deux enfants aux joues roses, et aussi une robuste paysanne portant comme les autres un costume très différent de celui des villages voisins. Ce fut elle qui ouvrit la porte à la servante ; celle-ci apportait un grand plat tout fumant qu’elle mit sur la table.
Personne cependant ne s’était assis et les enfants jetaient des regards inquiets sur leur père qui, debout, semblait frappé d’une tristesse profonde, la tête baissée, muet, immobile. – Priait-il ?
Arnold observa que ses lèvres étaient serrées et que sa main droite, qu’il tenait fermée, semblait pendre à son côté. Ses traits n’avaient rien, certes, de l’expression que donne la prière ; on y remarquait plutôt un air de défi orgueilleux mais impuissant.
À la fin, Gertrude s’avança doucement et mit la main sur son épaule, tandis que la vieille femme, qui était en face du juge, levait sur lui des regards suppliants.
« Mangeons, dit-il d’un ton sec, soit !… »
Et, approchant sa chaise de la table, tandis qu’il faisait signe à son hôte de s’asseoir, il prit une grande cuillère et servit tout le monde.
Arnold était sous une pénible impression ; il y avait aussi, dans les manières de tous ceux qui l’entouraient, quelque chose de contraint qui ne le mettait pas à son aise.
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 94, dimanche 6 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)