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(Edmond Falaux, in Sept jours, grand hebdomadaire de l’actualité, n° 17, dimanche 26 janvier 1941. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Edmond Falaux, in Sept jours, grand hebdomadaire de l’actualité, n° 17, dimanche 26 janvier 1941. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Par un beau soir d’été, le sire de Gollerus, beau domaine d’Irlande, se promenait au bord de la mer. Il suivait un sentier, le long d’une petite baie de sable. La lune venait de se lever, et, à sa lumière, le gentilhomme aperçut sur la plage des formes légères qui dansaient. Dans un coin de la grève, près des rochers, des peaux de phoques gisaient à terre. Le sire de Gollerus s’approcha tout doucement pour mieux observer les danseurs. Il vit alors que c’étaient de belles jeunes femmes aux longues chevelures qui dansaient ainsi au clair de lune, en compagnie de jeunes hommes. S’approchant plus encore, il s’aperçut qu’une des peaux de phoques était tout près de lui, à terre. S’en emparant, il s’éloigna et la dissimula dans un creux de rocher. Comme il revenait sur ses pas, les danseurs l’entendirent. Alors, rapides comme l’éclair, chacun s’empara d’une peau de phoque et, s’en revêtant, ils plongèrent dans la mer, sous l’apparence de phoques. Seule, une belle jeune fille demeura en arrière, cherchant, sans la trouver, sa vêture marine.
Comme elle pleurait et se tordait les mains, le sire de Gollerus, ému de sa beauté et de sa douleur, s’approcha d’elle, s’efforçant de la consoler. Mais il ne put y parvenir ; dans une langue incompréhensible, elle lui expliquait en pleurant tout ce qu’elle avait perdu : non seulement sa fourrure marine, mais la possibilité de retourner dans son élément, parmi les siens. Elle finit cependant par se laisser emmener par le gentilhomme… Il la conduisit à son château, la confia à ses femmes de chambre pour qu’elles en prennent soin. Il la fit baptiser, lui apprit sa langue et, ne refusant rien à cette beauté touchante et mélancolique, lui donna des maîtres à chanter, à danser, à dessiner… La jeune femme se montra élève docile. Cependant, le sire de Gollerus dut renoncer à l’entendre chanter. Elle avait pourtant la voix la plus belle du monde. Mais elle était d’une si bouleversante nostalgie que tous ceux qui l’entendaient, comme sous un charme, ne pouvaient plus bouger, à peine respirer, immobiles et comme frappés de stupeur, jusqu’à la dernière note. La plus bouleversée d’ailleurs par son chant, c’était la jeune femme elle-même. Elle demeurait ensuite de longues heures, silencieuse, accoudée à sa fenêtre, regardant les flots de la mer qui venaient se briser sans trêve au pied du château. Cependant, le sire de Gollerus ne pouvait plus vivre sans son inconnue. Il lui demanda d’être sa femme, et elle y consentit. Le mariage eut lieu en grande pompe, et, pendant quelque temps tout au moins, la jeune châtelaine parut plus heureuse.
De beaux enfants naquirent. Étrange particularité : ils eurent tous entre les doigts une membrane légère… Leur mère se montrait pour eux attentive et tendre ; son humeur était toujours douce et un peu triste. Mais elle prit l’habitude de mener ses enfants se baigner encore tout jeunes, les faisant nager et plonger pendant des heures. Le sire de Gollerus n’osait rien dire, mais il haïssait cette distraction… Tout ce qui était pour lui évocateur de la mer lui faisait peur. Il portait à sa femme un violent amour, et la crainte de la perdre vivait toujours en son âme.
Cependant, les enfants grandissaient, mais la châtelaine semblait de plus en plus mélancolique. Elle faisait de longues promenades sur la côte, toujours seule. Un jour, le sire de Gollerus la suivit. Elle se rendit à la plage même où il l’avait vue pour la première fois, et, arrivée là, poussa un long cri d’appel. Bientôt, un grand phoque parut hors de l’eau. Il s’approcha tout près du rivage et s’entretint avec la jeune femme dans une langue étrange, qui était celle qu’elle avait parlée jadis. Le sire de Gollerus, après avoir assisté à cet entretien, se hâta de rentrer avant sa femme au château. Maintes fois les mêmes faits se répétèrent, et, chaque fois, c’est plus triste, plus accablée, que la dame de Gollerus rentrait chez son mari.
Pourtant, elle lui montrait de la tendresse et de la reconnaissance pour les soins dont il l’entourait. Mais il savait bien qu’elle n’était pas heureuse, que ni lui, ni son amour, ni même ses enfants ne pourraient arriver à effacer en elle les souvenirs de sa libre vie d’autrefois… Il l’aimait cependant trop pour se résoudre à la perdre…
Un jour que son mari était absent, la Dame de Gollerus était assise près de sa fenêtre, absorbée dans une broderie précieuse… Soudain courut à elle sa petite fille, son aînée, grande personne âgée de six ans. Elle avait trouvé, dans un recoin obscur des combles du château, un objet étrange qu’elle apportait à sa mère. Celle-ci s’en saisit et reconnut, avec quel battement de cœur, sa peau de phoque, rapportée et cachée là depuis des années par le sire de Gollerus.
Alors, la tentation fut la plus forte. Quelque amour qu’elle eût pour ses enfants, la mer l’appelait depuis tant d’années, et cet appel était irrésistible. Prenant ses enfants dans ses bras, elle les embrassa en pleurant, peignant une dernière fois leurs beaux cheveux. Enfin, s’arrachant à eux, elle prit le chemin de la mer.
Elle était partie depuis quelques minutes à peine quand le sire de Gollerus rentra. Sa fille courut à lui et lui raconta ce qui était arrivé, car l’enfant était encore toute bouleversée des baisers et des pleurs maternels. Fou d’inquiétude et de crainte, le gentilhomme s’empressa de courir jusqu’à la baie où sa femme avait l’habitude de se rendre. Il l’aperçut en arrivant. Debout, sur un rocher escarpé, la peau de phoque à ses pieds, elle s’apprêtait à la revêtir et à plonger. N’osant s’approcher de peur de la faire fuir plus vite, il la supplia de revenir à lui. Mais, tournant vers lui des yeux pleins de douleur et de reproche :
« Les enfants que je laisse te parleront de moi. En vérité, je t’ai bien aimé, et tu m’as montré un grand amour. Mais, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu oublier les miens, la libre vie au gré des vagues, la splendeur des terres sous-marines, et par-dessus tout l’amour que je portais à mon premier mari, dont tu m’as involontairement, mais cruellement séparée pendant de longues années. Adieu donc. Oublie-moi. Aime les enfants. Et songe, quand tu verras des formes danser sur le rivage au clair de lune, que je ne saurai, moi, jamais t’oublier tout à fait. Tu m’as fait don d’une chose que nous ignorons presque totalement, nous qui vivons de longues, longues années sans aucune mésaventure. Sois heureux, car tu m’as tout de même rendue humaine, puisque tu m’as appris la douleur. »
Sur ces derniers mots, elle revêtit la peau de phoque et, légère, plongea du haut du rocher. Alors surgit des vagues la tête du grand phoque avec qui elle avait si souvent conversé. Et, tandis que le sire de Gollerus restait seul avec son chagrin, il pouvait voir s’éloigner de compagnie les deux époux retrouvés, nageant tous deux côte à côte dans le sillage argenté du clair de lune sur les flots.

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(Lucienne Escoube, Contes du pays d’Eire, Paris : La Nouvelle Édition, 1945 ; repris sous le titre : Contes irlandais aux éditions Terre de Brume, « Bibliothèque celte, » en 2008. En dépit de son titre emprunté à Thomas Crofton Croker, ce conte est plutôt une adaptation de la version de Thomas Keightley. Voir « La Sirène aux deux maris » et « La Mermaid » dans l’appendice de La Fiancée aux cheveux d’or, déjà publiés sur ce site. Nous reproduisons ci-dessous le texte de Croker)
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THOMAS CROFTON CROKER : THE LADY OF GOLLERUS
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(Thomas Crofton Croker, Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, London : John Murray, 1828. Gravure illustrant « The Lady of Gollerus, » in Gems from the Best Authors, grave and gay, New York, London, Paris and Melbourne: Cassel & Company Ltd, 1887)
La maison se trouvait aux environs de Florence. Elle datait des Médicis et sa tour carrée, qui jadis dressait fièrement ses créneaux à vingt mètres au-dessus des jardins fleuris, montrait à la hauteur du troisième étage une grande brèche couverte de mousse.
Seul, le centre du castel était intact, quoiqu’il fût abandonné depuis plus de cent ans. On le disait hanté et nul ne se hasardait à coucher dans la « chambre de la mort. »
Et pourtant ! Si loin que pouvait porter la vue, ce n’étaient que vallons couronnés d’arbres verdoyants, sources murmurant au milieu des roches, oiseaux pépiant qui trempaient leur petit bec dans les eaux fraîches de la montagne. Les fleurs se montraient partout. Sous le ciel florentin si pur et si doux, les lilas, les mimosas, les œillets, les violettes s’épanouissaient de toutes parts.
Aussi dans le pays, les villas se pressaient, escaladant les croupes des collines, ou comme le castel hanté, vieilles de plusieurs siècles, haussaient vers le ciel leurs tours orgueilleuses.
Un jour, Robert d’Avrezac, subjugué par le charme exquis qui se dégageait de la région, s’arrêta devant la vieille maison. Elle lui plut et, sans vouloir écouter le moindre conseil, il l’acheta et la paya deniers comptant. Puis, aussitôt, il emménagea.
Célibataire, il n’occupait que deux pièces de sa nouvelle demeure et couchait dans un lit de camp qu’il avait apporté avec lui.
Il passait des soirées délicieuses dans la maison hantée, fenêtres ouvertes par lesquelles entrait la brise embaumée de la nuit florentine.
Pris par la beauté du pays, le charme accueillant de ses habitants, il ne s’était même pas donné la peine d’inventorier sa nouvelle demeure.
Elle en valait la peine cependant, car, malgré les siècles, malgré les divers propriétaires qui s’étaient succédés, elle avait conservé tous ses meubles, dont un vieux lit florentin à baldaquin haut dressé sur une estrade formait la plus belle pièce.
« Il est impossible de coucher dans cette chambre, » lui avait affirmé un de ses voisins dont la famille était originaire de la région. Toute personne qui s’y endort y meurt. »
D’Avrezac avait haussé les épaules, peu enclin à croire ces superstitions d’un autre âge.
À quelque temps de là, l’un de ses amis vint à passer par Florence. Invité, il vint au vieux castel. Au hasard d’une conversation, d’Avrezac parla de la « chambre de la mort. »
« Quelle blague ! fit son hôte. Comme si les chambres hantées pouvaient exister. Tu y as couché ?
– Jamais !
– La frousse ?
– Non ! Indifférence.
– Parfait ! Fais-la moi préparer pour ce soir.
– Comme tu voudras. »
Des draps furent mis au lit florentin, où, la nuit venue, le voyageur s’endormit.
Le lendemain, vers dix heures, Robert entra sur la pointe des pieds dans la chambre de son ami. Recroquevillé sous les couvertures, celui-ci paraissait dormir.
« Quel flemmard, » pensa le jeune homme.
Et, pour s’amuser, il tira brutalement les couvertures qui lui restèrent dans la main tandis que le dormeur ne faisait pas le moindre mouvement.
Pris d’une appréhension subite, Robert posa doucement la main sur figure de son ami. Elle était froide.
Une terreur folle le jeta alors hors de la maison, appelant au secours. Ce fut son voisin le Florentin qui arriva le premier.
Il entra dans la chambre, hocha la tête, et partit chercher un médecin.
Après autopsie, celui-ci délivra permis d’inhumer.
Alors, Robert d’Avrezac vécut des jours atroces. Pendant un mois, il n’osa approcher de sa maison et vivait à l’hôtel. Peu à peu cependant, ses alarmes se dissipèrent. Comment concevoir un tel crime au milieu d’une nature si voluptueuse ? D’ailleurs, le médecin n’avait-il pas conclu à la mort naturelle ?
Un beau matin de juin, il retourna à son « palazzino. » La première nuit qu’il y passa fut bien un peu fiévreuse, mais la faute en fut aux cauchemars. Le matin parut. Le disque d’or rouge du soleil jauni s’élevant, la campagne perdit son violet pour prendre une couleur rose et le vent frais de l’aube chassa sur le front de Robert d’Avrezac les dernières ombres des démons qui, dans son âme inquiète, avaient dansé dans la nuit.
Cependant, si le jeune homme riait de ses alarmes passées – et il n’était pas loin de le faire, – il n’avait pas osé coucher dans la chambre meurtrière dont il n’avait même pas ouvert la porte.
La vie coula ainsi pendant quelques mois, monotone, lorsqu’un jour débarqua à la gare voisine un policier français, que Robert d’Avrezac mit au courant du tragique accident.
« Vous ne me ferez pas croire à la sorcellerie, aux fantômes ! Cela n’existe pas, fit le nouvel arrivant. Jamais une histoire de ce genre n’a pu résister à l’examen des spécialistes. Votre ami a été assassiné.
– Mais le médecin légiste a délivré le permis d’inhumer !
– C’est possible, admit le policier. Aussi bien se peut-il que votre ami soit mort naturellement et que vous n’ayez été victime que d’un malheureux hasard. Ce qui m’intrigue, c’est la légende qui court sur votre maison. D’ailleurs, je vais bien me rendre compte de sa valeur, car votre histoire m’a passionné et je ne suis venu que pour coucher dans la fameuse chambre. Si votre fantôme revient, je le recevrai congrument, » ajouta en riant l’inspecteur.
Tout ce que put obtenir Robert d’Avrezac, qui estimait avoir assez d’un mort sur la conscience, fut que, pendant la nuit, il se tiendrait dans la chambre même armé d’un gros revolver, prêt à tout.
Le velours noir piqué d’or de la nuit toscane s’est doucement étendu sur la contrée. Robert d’Avrezac a fait allumer un grand feu dans la chambre mystérieuse où les deux amis s’entretiennent à mi-voix. Mais le silence ambiant les impressionne.
« Allons, il est temps ! » fait le policier qui se dirige vers le lit florentin, l’ouvre et, tout habillé, se glisse au milieu des couvertures.
Les heures s’égrènent au cartel du vestibule ; de temps à autre, Robert d’Avrezac remet machinalement dans le feu une bûche qui fait pétiller les braises qui s’écroulent. Une flamme jaillit, plus haute que les autres, et éclaire sinistrement les coins d’ordinaire obscurs de la vaste pièce.
Onze heures, minuit, une heure du matin. Malgré son angoisse, le jeune homme, dont la main ne quitte pas un revolver de fort calibre, a peine à ne pas s’endormir sur sa chaise. Sa tête vacille ; il la redresse de plus en plus mollement.
Soudain, il se lève horrifié. N’a-t-il pas entendu un rauque soupir ? Il se frotte les yeux. Plus fort, le soupir reprend, venant du fond de la chambre où un halètement précipité se fait maintenant entendre.
Robert d’Avrezac sent ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se précipite du côté du lit, et à la lueur d’une torche électrique dirigée sur le visage du policier, il voit celui-ci se débattre convulsivement, cherchant, de ses bras étendus, à écarter un adversaire invisible.
Malgré son affolement, Robert s’agrippe au lit dont il rejette loin de lui couvertures, draps et traversin. Son revolver braqué, il demeure livide, sans pensée. Son ami va mourir devant lui.
Alors, d’Avrezac n’a plus qu’une idée : fuir, fuir cette maison, fuir cette chambre atroce… Et, dans un suprême instinct, il prend dans ses mains crispées le policier qu’il traîne au-dehors à l’air libre.
À ses cris, des voisins accourent. On déshabille le malade, on lui fait respirer des sels. Un médecin qui arrive en hâte pratique la respiration artificielle. Au bout d’une heure, tout danger est écarté. L’inspecteur vivra.
Deux jours après, Robert d’Avrezac, qui, de nouveau, a fui sa maison, et le policier complètement remis, sont de retour. Des ouvriers les accompagnent. Les murs de la chambre sont sondés. Le ciel du lit florentin est enlevé, minutieusement inspecté. À grands coups de hache, on démolit le plafond. Rien n’échappe à l’œil sagace de l’inspecteur qui voudrait prendre sa revanche de la nuit tragique.
Après trois jours de recherches, on ne trouve rien. On est obligé d’abandonner.
Six mois ont passé ! Un matin, Robert d’Avrezac, dans son cabinet de Paris, dépouille son courrier ; un timbre attire son attention. Rêveusement, le jeune homme tourne entre ses doigts une enveloppe épaisse au cachet florentin.
Ses souvenirs reviennent en foule l’assiéger. D’un geste bref, il se décide ; la lettre s’étend devant lui sur son bureau.
« Monsieur, disait son correspondant, vous n’avez certainement pas oublié les tragiques incidents qui marquèrent votre passage dans notre région. J’en ai voulu trouver les causes. Après bien des recherches, je les ai découvertes.
Ayant amené un vieil ouvrier florentin accoutumé à travailler dans les châteaux datant de l’époque des Médicis, je le mis au courant des faits, ainsi que des recherches auxquelles vous aviez procédé.
Sans hésiter, il alla vers le lit, retira le matelas ; puis, enlevant une forte toile clouée sur le sommier antique, il me montra une large poche en cuir qui saillait très légèrement.
Deux tubes en partaient et leur orifice, adroitement dissimulé dans les boiseries du lit, arrivaient à la hauteur de la tête du dormeur.
L’ouvrier appuya sur le sac. Tout aussitôt, un léger nuage d’une poussière suffocante se répandit dans l’air.
« Voici le mystère, fit mon compagnon. Ce système de lit n’est point rare. La poche contient de quoi tuer une douzaine de personnes. Quand cinq ou six d’entre elles eurent décédé dans les mêmes conditions, on tint la chambre pour hantée et nul n’y coucha plus. Les murailles épaisses, le soleil qui a toujours entré à flot dans cette pièce ont écarté l’humidité et la poudre meurtrière est restée intacte. »
Voilà pourquoi, terminait le correspondant de Robert d’Avrezac, le médecin avait accordé le permis d’inhumer. La mort de votre ami, toute bizarre qu’elle avait paru, n’était que le résultat d’une suffocation naturelle. »

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(Marcel Homet, dessin de Fortier, in Sept, l’hebdomadaire du temps présent, troisième année, n° 134, vendredi 18 septembre 1936)
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(Jean Boullet, in Afrique nouvelle, sixième année, n° 264, jeudi 7 avril 1949. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique-Magazine, le grand journal de l’Union française, cinquième année, nouvelle série, n° 220, jeudi 3 juin 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique-Magazine, le grand journal de l’Union française, cinquième année, nouvelle série, n° 231, jeudi 19 août 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Depuis combien de lunes la Madregalla errait-elle à l’aventure sur cet océan sans couleurs ? Aucun membre de l’équipage n’aurait pu le dire, car il n’y avait plus de lune au ciel ; pas la plus petite étoile. Les jours et les nuits se confondaient dans une lumière d’enfer. Les instruments du bord étaient morts.
Tout ce qu’on savait, c’est que ça avait commencé le Vendredi saint, à trois heures. Les hommes avaient écouté la messe. La journée s’annonçait belle, malgré la tristesse qui ne peut manquer d’accabler la terre un jour pareil. Mais la mer est la mer et rien, sur un bateau, n’évoque la mort du Christ. À l’autre bout du monde sont des chemins caillouteux qui font saigner les genoux, et les collines couronnées de calvaires et les vieilles femmes qui sanglotent dans les églises de village.
On soupçonna le « bosco » d’avoir proféré un juron effroyable juste au moment où le soleil marquait trois heures. Trois heures au milieu du Pacifique, me direz-vous, ne sont pas trois heures en Palestine !… À quoi je vous répondrai que je vous raconte une histoire et que l’horloge parlante de l’Observatoire n’est pas mon amie.
Toujours est-il que la mer parut s’immobiliser autour du navire et que le ciel se couvrit de nuages de feu. Les montres s’arrêtèrent sur trois heures. On avait beau les secouer et essayer de faire avancer les aiguilles avec le doigt, il n’y avait rien à faire. Les boussoles suivirent leur exemple et tout l’équipage comprit qu’il était perdu.
Ils avaient, les matelots, l’impression que le navire allait à une allure vertigineuse et pourtant, autour de lui, la mer paraissait immobile comme une plaque de marbre vert. Ils avaient l’impression d’une fuite éperdue, et pourtant les voiles pendaient mollement le long des mâts.
Aucun vent ne faisait remuer un cheveu, et pourtant on avait froid dans les mœlles comme si on avait été au centre d’une épouvantable tempête. Qui sait d’ailleurs si on n’était pas au cœur de la tempête ? Si on n’était pas arrivé à ce point du monde où se dénouent tous les cyclones, où les typhons s’équilibrent les uns les autres et qui, par conséquent, ne peut être que d’une inconcevable immobilité ? Toutes les clameurs du monde s’y cristallisent en un silence infernal.
Le bateau était au centre d’une sphère de feu. Il y avait encore des vivres pour des semaines, mais personne ne songeait à manger, chacun se considérant déjà comme mort. Le capitaine n’en menait pas large et celui qui avait juré essaya de se noyer, mais il glissait sur l’eau comme sur une surface polie et on fut obligé de le reprendre à bord. La mort ne voulait pas de lui. D’ailleurs, il n’était pas si sûr que cela qu’il fût la cause de cette étrange calamité. Il jurait au moins cinq ou six fois par minute. Ses compagnons n’avaient pas un débit moins dense. Alors ? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Meurtri d’indignation par tant d’injustice, il s’enferma au plus profond du navire et, pour conjurer le sort, se mit à jurer à jet continu. Nous n’en parlerons plus.
Ce fut Marius, le marseillais, – cet équipage était le plus hétéroclite du monde, et du Lapon au nègre, en passant par le Laotien aux doux yeux, toutes les races y étaient représentées, – qui remarqua le premier l’étrange transformation qui s’opérait dans le visage d’Erik le Danois. Le Nordique était en train de chanter une chanson de son pays, « Seeland, Samsœ… Golfe de Kiel et ses orages durcis… », assis sur un tas de cordages. Marius avait toujours été, comme le sont souvent les gens du Sud, attiré par les neiges de la voix de l’autre. Il remarqua bientôt que la voix devenait moins chaude, puis s’éteignait tout à fait pendant que le visage d’Erik prenait le luisant et l’éclat froid des porcelaines de Copenhague. Un masque. Le visage d’Erik était devenu peu à peu un masque de porcelaine froide, avec ses yeux d’un bleu irréel et ses lèvres d’un rose tendre. Les hommes du bateau n’en étaient pas à leur premier étonnement, mais ils trouvèrent, naïvement, que cette fois, le destin dépassait les bornes !…
On dut transporter le singulier malade sur sa couchette. Il était raide comme un mort. Le capitaine ordonna de le dévêtir et alors les hommes s’aperçurent avec horreur que tout son corps avait pris l’éclat de son visage. Étendu, les yeux au plafond, les mains collées aux cuisses, Erik le Danois était devenu une prodigieuse statue de porcelaine. Le jour de feu qui entrait par le hublot mettait de longues larmes dorées sur ses genoux. Un des hommes, pris de folie, déclara qu’il fallait le mettre en morceaux, mais le capitaine se pencha vers le cadavre et, à la place du cœur, entendit un petit tic-tac métallique qui prouvait que l’homme n’était pas mort. Un tic-tac qui n’avait rien d’humain. Le bruit d’une pendule. Le capitaine n’avait pas beaucoup d’imagination et, s’il en avait eu un sou, les événements de cette semaine le lui auraient fait perdre. Mais il « voyait » à travers cette poitrine presque transparente, sous le rond violet du sein, – ce violet inimitable des Copenhagues, – tout un système de ressorts et de rouages. Le temps leur était mesuré par le cœur du Danois. Était-ce le signe de leur prochaine rentrée dans la vie ?
« Il se mettra peut-être à sonner, dit-il sans rire. Il faudra le veiller à tour de rôle pour voir s’il lui arrive quelque chose. » Les matelots tirèrent au sort, et l’Alsacien et le Marseillais furent désignés pour prendre le premier quart. Ça ne leur plaisait pas outre mesure de commencer la sinistre tâche, mais ils se disaient aussi qu’ils en auraient fini avant les autres.
Le rhum ne leur fut pas ménagé. Ils se mirent à jouer paisiblement aux cartes pendant que leurs camarades s’égaillaient sur le pont, la tête un peu plus pourrie par ce nouveau coup du sort.
Le Marseillais tournait le dos à la couchette sur laquelle était étendu Erik. L’homme paraissait tellement être sorti de la vie que nul n’avait songé à jeter une couverture sur lui. La lumière enflammée, cette lumière qui ne s’atténuait jamais, le faisait miroiter dans la pénombre. La lampe pendait au plafond sans un mouvement. On continuait à baigner dans une immobilité d’enfer.
La partie se poursuivait à voix basse quand l’Alsacien vit son compagnon laisser tomber ses cartes sur ses genoux et devenir livide. « Le mal serait-il contagieux ? » se dit-il ; mais les yeux de Marius n’avaient pas perdu de leur éclat, au contraire.
« Qu’est-ce que tu as ? dit l’Alsacien.
– Tais-toi. Tu n’entends pas ? »
L’autre n’entendait rien.
« Donne-moi ta place. Je suis trop près de lui. C’est un peu ton tour. »
Ils changèrent de tabouret. La partie recommença, mais, au bout de quelques minutes, les lèvres de l’Alsacien se mirent à trembler et de grosses larmes glissèrent le long de son nez. Il se leva, se recula de la couchette, et alors n’entendit plus…
Les deux hommes se regardèrent. Une musique était montée du fond de chacun d’eux. Ils avaient entendu les voix de leur pays natal. Ils s’approchèrent alors du corps et le virent qui, à mesure qu’ils s’approchaient, paraissait vibrer doucement. Les sons venaient de lui. Comme un appareil étrange, le corps vibrant faisait entendre les voix aimées. Les deux hommes s’étant approchés en même temps, l’audition fut impossible, car l’Alsace et la Provence se mêlaient, mais l’Alsacien se tenant éloigné, Marius fut transporté, les yeux fermés, à Endoume, dans les faubourgs de Marseille.
Oui, il était bien dans la cuisine de sa maison. Le vieux, sa femme et le petit dînaient. Le petit ne voulait pas manger sa soupe ; alors, on entendit le bruit d’une gifle, et puis le robinet des larmes et les trépignements de l’enfant. Le vieux dit à Marie qu’elle est trop vive. Elle répond même grossièrement – il ne l’a jamais entendue parler ainsi à son père – qu’elle serait moins énervée si elle avait des nouvelles de son homme.
Voilà, c’est à cause de lui que le petit a reçu la tarte. Alors, Marius se lève, il n’en peut plus ; il sanglote plus que son fils et va s’accroupir dans l’angle de la cabine le plus éloigné de la couchette.
Avec des précautions d’ours alsacien, Hans s’approcha d’Erik. Courbé, le front dans ses mains, déjà accablé par ce qu’il allait entendre, il attendait. Sa grosse tignasse rousse brillait comme un chaudron. Il tournait le dos à Marius, car il n’aimait pas qu’on le vît pleurer et savait qu’il ne pourrait résister à cette montée pivotante du cœur aux paupières qui l’avait surpris tout à l’heure.
Ils étaient à table, eux aussi, du côté de Strasbourg, comme à Endoume. II entendait le bruit des cuillers contre les écuelles et aussi leur conversation. Sa mère, son père. Mais pourquoi sa femme ne parlait-elle pas ? Elle n’était sûrement pas à sa table. Où est-elle ? Partie ? Morte ? Elle lui a souvent dit, dans leurs moments de fâcherie, qu’elle en avait assez d’être la femme d’un marin et que si, un jour, il restait trop longtemps à lui donner de ses nouvelles, elle s’en irait avec un autre homme. Il sait qui il est, cet « autre homme » ! Alors, la vague monte… monte… Les larmes, il peut les cacher bien qu’elles glissent entre ses doigts. Elles vont s’écraser sur le plancher entre ses pieds nus. Mais ce qu’il ne peut pas retenir, c’est le mouvement de ses épaules qui, contre sa volonté, se mettent à bouger.
Il regarde furtivement Marius, Celui-ci a l’air de dormir ; le visage posé à plat sur les épaules, il brille comme s’il lui avait plu dessus. Il n’a pas honte de pleurer, lui, le Marseillais, la bouche ouverte comme pour boire une ondée de souvenirs et de douleurs !…
Alors, doucement, Hans se lève, approche ses lèvres de l’oreille de la statue magique et dit doucement : « Où est Delphine ? » La conversation continue toujours autour de la table… « Bientôt, dit Hans, ils iront se coucher et j’entendrai s’ils lui disent bonsoir. »
Mais on frappe à la porte. C’est la relevée. Hans s’éloigne du corps d’Erik. Il remarque que, du lobe de l’oreille à la lèvre, il y a comme une longue fêlure.
Il n’aurait pas dû lui parler. Non, il n’aurait pas dû…
*
Le capitaine, informé du singulier phénomène, eut une idée qui lui parut charitable mais qui, visiblement, lui était soufflée par le diable, car on ne peut pas nier que ce bateau est un cadeau que Dieu a donné au diable pour qu’il se divertisse. De temps en temps, ainsi, d’après Guïbert de Nogent (De vitra sua, III, ch. 21), l’abominable caméléon a droit à un jouet. Le dernier qui lui a été offert n’est pas encore cassé, je crois. Mais cela est une autre histoire !… Donc, le capitaine, en brave marin qu’il était, réunit son équipage et, après avoir expliqué – autant qu’il pouvait le faire – ce qui se passait dans la cabine du Danois, conclut en ces termes :
« Mes amis, pas besoin que je vous dise que nous sommes cuits. Au bout de nos peines, quoi ! Dans quelques heures, peut-être dans quelques minutes, nous allons faire le grand saut. De quelle manière ? Celui qui nous veut du mal a plus d’imagination que moi. Une puissance aimable nous permet d’entendre encore une fois les êtres qui nous sont chers. Nous allons donc tirer au sort et chacun passera un instant au chevet de notre infortuné camarade. Il recevra, ainsi, le dernier adieu de sa famille. Bien entendu, je passerai le dernier, mais, comme je suis seul au monde, ça n’a guère d’importance. Je n’ai d’affection que pour mon perroquet qui est en pension chez un marchand de violons du Havre, et c’est le seul perroquet au monde qui ne parle pas !… »
Un gros rire secoua son ventre, mais on sentait bien qu’il n’était pas sincère.
Il avait à la main un antique sablier.
« Voilà qui mesurera la durée de l’entretien, » dit-il.
On inscrivit des numéros sur des bouts de papier et, un à un, les hommes tirèrent au sort. À l’exclusion, bien entendu, de Marius et de Hans qui, d’ailleurs, en avaient assez entendu de la vie de la terre.
*
Le premier homme entra. Tous les yeux étaient fixés sur le sablier. Quand le temps se fut écoulé, le capitaine frappa à la porte et l’homme sortit. Il avait l’air d’avoir reçu un grand coup sur la tarte. Ses yeux étaient sanglants et ses joues étaient vertes. Le second, lui, sortit en ricanant. On vit tout de suite qu’il était devenu fou. Le troisième n’attendit pas que son temps fût achevé ; il sortit en trombe et voulut étrangler le capitaine qui avait eu cette idée abominable.
Le brave homme essaya de fermer la porte de la cabine à clef, mais tous s’imaginaient que, pour eux, ce serait une dernière minute de joie. Le défilé était lamentable. Les hommes ne regardaient plus le sablier, mais cette porte maudite qui ne s’ouvrait que pour vomir une épave ; un corps vidé de son âme, quelque chose de plus abominable encore qu’un fantôme…
Vint le tour de celui qu’on appelait Musique parce qu’il les faisait danser au son de son accordéon. Lui, on n’avait jamais bien su exactement d’où il venait. Il sortit bien tranquillement de la cabine, une sorte de vague sourire aux lèvres.
« Dépêchez-vous, dit-il ; sans ça, vous n’entendrez plus rien.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Il a la tête toute fendue et ce qu’on entend est imperceptible. »
Il y avait encore dix hommes à passer. Ils se ruèrent dans la cabine de la statue magique et, sous la pression de tant d’âmes avides de connaître toute l’étendue de leur malheur, la fêlure de la joue d’Erik, qui s’était largement ouverte, éclata. La moitié gauche de la tête roula jusqu’à terre où elle se brisa en mille morceaux.
Ceux qui n’avaient pas eu leur part de douleur et d’oubli se jetèrent, la hache haute, sur ceux qui avaient eu le privilège d’entendre qu’ils n’étaient plus rien sur la terre.
Dans une ivresse indescriptible, les matelots enchantés s’entretuèrent et la mort voulut bien d’eux.
La Madregalla continua à errer sans fin sur les vagues enflammées de mes songes et j’ai la moitié de la tête d’Erik, là, sur ma table. Elle est en porcelaine du Danemark et, comme elle est creuse, j’y dépose, comme dans une coupe, mes porte-plumes et mes crayons.
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(André de Richaud, illustrations de La Bastie, in Les Étoiles, hebdomadaire de la pensée française, nouvelle série, quatrième année, n° 76, mardi 22 octobre 1946 ; ce conte, refusé par les Cahiers du Sud en 1937, avait néanmoins fait l’objet d’une adaptation radiophonique par Gabriel Germinet, diffusée sur Radio-Paris en avril 1938. Il a été repris dans le recueil posthume, Échec à la concierge, collection « L’Alambic, » Éditions de L’Arbre vengeur, 2012)
Le chemin sablonneux que nous suivions, mon ami Mège et moi, fit brusquement un coude. Nous étions arrivés. À nos pieds, sous la lueur rouge d’un soleil couchant d’octobre, qui incendiait la crête des vagues, nous aperçûmes les quelques cabanes de pêcheurs qui forment le hameau de Saint-Jean-de-la-Mer. Nous n’avions plus qu’à descendre parmi les ajoncs. Un vent frais, chargé de sel, nous soufflait au visage.
Le jour baissait quand nous arrivâmes chez le vieux père Guédric, qui devait nous loger. Avant d’entrer, je jetai un dernier regard sur la haute falaise qui domine le petit port. Les rayons pourpres remontaient lentement le long des grandes roches de granit : ils étaient arrivés au sommet, et j’aperçus tout à coup, dans cette clarté d’un rose farouche, une villa, de style oriental, avec un parc ; sur une terrasse dominant l’Océan, il me sembla voir une femme accoudée, vêtue de rouge…
Tout à coup, le rayon s’éteignit ; je ne distinguai plus que des formes indécises.
« Viens-tu manger la soupe, rêveur ? » me cria Mège.
*
Dans cette saison déjà froide et pluvieuse, j’étais venu à Saint-Jean-de-la-Mer pour y trouver le repos et la solitude. Cette vision passagère, cette image de femme un instant entrevue dans cette lueur d’apothéose, suffirent, le soir même, pour bouleverser tous mes projets. Je questionnai le vieux Guédric. Peu curieux et peu bavard, il ne savait pas grand-chose. La villa, longtemps déserte, était habitée, depuis une quinzaine de jours, par une dame qui vivait seule, avec deux vieilles servantes. Elle ne sortait jamais ; ni elle ni ses domestiques n’étaient encore descendus à Saint-Jean-de-la-Mer. On l’appelait la Dame Rouge, à cause de la couleur favorite de ses vêtements.
Je ne demandai pas si elle était belle. À quoi bon ? J’en étais sûr. À travers la distance de cinq cents mètres qui nous séparait, ne pouvant même distinguer ses traits, je l’avais devinée admirable et étrange, et je subissais déjà, comme par un effet magnétique, son charme impérieux et souverain.
Pendant toute la journée du lendemain, cette idée fixe m’obséda : la voir de près, lui parler.
Au soleil tombant, j’étais caché derrière une roche, à quelques pas de la terrasse, espérant qu’elle viendrait encore s’accouder à la balustrade pour regarder la mer. Mon attente ne fut pas trompée. Elle vint, éclairée par un soleil couchant plus sinistre et plus sanglant encore. Elle était vêtue d’un peignoir cachemire, couleur de sang. C’était une créole, une brune splendide, dans tout le merveilleux éclat de la maturité, le teint très pâle et très mat, la lèvre supérieure légèrement ombrée, les narines palpitantes, le regard de feu. En une seconde, j’étais ivre de passion, de folie : j’éprouvais la sensation poignante du vertige.
Derrière elle, dans les arbustes de la terrasse, j’entendis un pas qui faisait craquer les feuilles sèches. À ce moment, la dame m’aperçut :
« Bug ! » cria-t-elle en se retournant.
Les pas se rapprochèrent ; mais elle disparut aussitôt sous les branches, entraînant avec elle l’inconnu, sans lui laisser le temps de se montrer.
Je n’avais encore rien dit à Mège. Le soir, après notre souper frugal, je lui racontai tout. En savait-il plus long que le vieux pêcheur ? Était-ce un simple pressentiment ? ou plutôt l’effet de sa nature prudente et paisible ? Il chercha, mais bien inutilement, à me détourner de suivre cette aventure.
Bug ! quel était ce Bug ? Ce nom bizarre me hantait la cervelle. Jamais ce n’a été un nom de femme. Et si c’est un homme, c’est son amant, c’est mon rival, car je défie un homme, fût-ce mon ami Mège, de vivre un jour près de cette créature capiteuse sans lui appartenir tout entier.
Ce rival, je veux le connaître. Je veux le tuer en duel ou autrement, peu importe. Je le hais.
*
La terrasse dominait de tous côtés les rochers et la mer. Elle paraissait défier l’escalade. Le lendemain pourtant, au risque de me briser vingt fois les os, j’enjambai la balustrade et je me cachai dans un massif. Elle n’était pas venue au soleil couchant, et je ne pouvais pas supporter cette idée de rentrer sans l’avoir vue. J’attendis deux heures, avec un douloureux battement des tempes. La lune, toute rouge, montait derrière un sapin. Elle parut enfin, et passa lentement près de taillis où j’étais agenouillé. Elle était plus pâle encore que la veille, les yeux cernés d’un grand cercle bleuâtre ; comme brisée par la volupté.
Je m’élançai et lui barrai le chemin. Je voulus parler, mais les mots restèrent dans ma gorge. Je tendis les bras vers elle.
Elle me regarda en face. Ses yeux étincelaient, non pas de mépris, mais d’un profond, d’un amer dégoût. Elle me saisit le bras, et me fit marcher inerte, stupéfait, jusqu’à dix pas d’une petite porte, à l’angle d’un des murs du jardin. J’entendis alors sa voix chaude, un peu rauque :
« Sortez ! dit-elle, et si vous revenez jamais, il y va de votre vie. »
Son geste d’impératrice me désignait la porte. J’obéis et fis quelque pas, chancelant.
À côté de la petite porte, il y avait un pavillon, avec une fenêtre au rez-de-chaussée. Comme je passais sous cette fenêtre, je sentis brusquement une main s’abattre sur ma tête, et m’arracher mon chapeau avec une poignée de cheveux. Le volet se referma brusquement, et derrière retentit un rire satanique, bizarre, un rire qui me parut n’avoir rien d’humain.
« Bug ! » cria la Dame Rouge. Le rieur se tut.
Elle avait toujours son bras tendu vers la porte, avec une autorité contre laquelle je me sentais impuissant.
Cette étrange et mauvaise plaisanterie m’avait épouvanté. La clef était dans la serrure. J’ouvris, et me trouvai dans la campagne. La porte se referma derrière moi et j’entendis crier des verrous.
*
La nuit suivante, vous pensez bien que j’étais dans le parc. On m’avait menacé de mort. Qu’est-ce qu’une pareille menace quand on est sous l’obsession d’une idée fixe ? Toute la journée, j’avais eu la fièvre.
Il tombait un brouillard glacial, pénétrant. Le parc était désert. J’avançais à tâtons, me heurtant aux arbres, quand j’aperçus de la lumière à la fenêtre du petit pavillon. Deux ombres se dessinaient sur un rideau. Malgré leurs contours un peu confus, elles me parurent n’avoir aucun vêtement. L’une d’elles était évidemment la Dame Rouge ; l’autre, c’était ce mystérieux rival. Leur pantomime était malheureusement trop claire. Mais une lourde draperie tomba derrière les vitres. Je ne distinguai plus rien.
J’avançai et gravis le petit perron, marchant sur la pointe des pieds. Je me trouvais dans un vestibule dallé de noir. Une lampe, dans la chambre voisine, projetait sa lueur à travers une portière couleur de sang. Je n’avais qu’à soulever cette portière. J’allais donc savoir enfin ! Des paroles entrecoupées arrivaient jusqu’à moi. « Bug !… Bug !… » répétait la femme avec des inflexions caressantes. Je ne distinguais pas bien la voix de l’homme : je n’entendais que des exclamations confuses.
Tout à coup éclata dans la nuit ce rire strident, terrible, qui m’avait déjà glacé. J’étais à deux pas de la portière rouge. Elle se souleva brusquement. Je n’eus pas le temps d’apercevoir mon agresseur. Deux mains vigoureuses me saisirent à la gorge, et je tombai à la renverse, la tête sur les dalles.
*
Il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux. Je me trouvais dans mon lit, chez le père Guédric. Mège était à mon chevet.
« Que s’est-il passé ? » dis-je d’une voix éteinte.
J’éprouvais encore une douloureuse sensation d’étranglement.
« Il est sauvé ! s’écria Mège. Ah ! mon pauvre ami, tu l’as échappé belle. »
Mes souvenirs se reformaient peu à peu.
« Eh bien, tu sais maintenant quel était ce mystérieux inconnu ?
– Non. Je ne l’ai pas vu. Je sais seulement qu’il a une poigne solide.
– Je l’ai tué, dit Mège. J’étais inquiet. Je t’avais suivi, avec un pistolet chargé. Je n’ai eu que le temps de casser la tête à ton assassin. La Dame Rouge a quitté le pays cette nuit même. »
Et comme j’ouvrais des yeux égarés :
« Tu veux absolument connaître ton rival ? J’ai là son portrait. »
Il ouvrit un livre d’histoire naturelle et, sous une hideuse figure qu’il me désignait, je lus avec horreur :
GORILLE DU GABON
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(Carnioli, « Histoires étranges, » in Gil Blas, deuxième année, n° 260, mercredi 4 août 1880. Félix Vallotton, « Femme drapée de rouge tenant une cigarette, » huile sur toile, 1922)
À Ferney, chez M. de Voltaire. – L’éternel malade, frileusement enveloppé, se plaignait fort, ce jour-là, et était de méchante humeur, se déclarant incapable de travail : il n’avait, en effet, écrit dans sa matinée que dix lettres, dont une en italien et une en latin, à des hommes illustres de tous les points de l’Europe, quinze pages d’une virulente apostrophe aux magistrats de Genève, qui interdisaient chez eux le théâtre, trois scènes de Nanine, un grand chapitre d’histoire et une épître en vers. Il pleuvait ; à travers les vitres brouillées, les arbres les plus proches du parc disparaissaient sous la brume.
L’Anglais Thomas Parnell, l’auteur de la Création de la femme et de la Veillée de Vénus qui, depuis une semaine, recevait l’hospitalité au château – une hospitalité quelquefois un peu tyrannique – se faisait tout petit dans son coin pour laisser le philosophe épancher librement sa bile, car il était le meilleur homme du monde.
« Monsieur l’archidiacre de Clogher, dit Voltaire, s’amusant à donner à son hôte un titre dont l’excellent Parnell ne se piquait guère, il paraît que vous avez beaucoup voyagé. Dites-nous quel est le pays dont vous avez rapporté les plus singuliers souvenirs.
– Monsieur de Voltaire, vous avez bien plus d’imagination que je n’ai de mémoire, et tout risquerait de vous paraître fade.
– Monsieur Parnell, ceci ressemble fort à une défaite, et je ne l’admets point. Vous êtes le citoyen du globe qui savez le plus de choses extraordinaires. C’est d’extraordinaire que j’ai besoin aujourd’hui. Il m’en faut. Donnez-m’en.
– Je serai véridique, au moins, je le promets, dit Parnell, et je ne me permettrai point, même si je semble verser dans la bizarrerie, la moindre inexactitude… »
Et, s’éloignant un peu du feu que Mme Denis avait fait allumer, bien que la température fût douce encore, installant sa robuste et bien portante personne dans un fauteuil d’où il dominait presque de la moitié du corps la grêle silhouette du grand homme, il commença :
« Oui, vraiment, le pays le plus étrange qu’il m’ait été donné de parcourir est précisément celui où je suis demeuré le plus longtemps de ma vie. Figurez-vous qu’il n’a ni terre, ni arbres, ni fleurs, ni ciel. Les habitants, qui n’ont que quelques pouces de hauteur, s’accommodent d’un sol, en manière de plancher, qui est soigneusement établi dans tout le royaume…
– Monsieur Parnell, s’écria Mme Denis, vous vous moquez !
– J’ai juré de ne pas mentir, madame.
– Laissez-le aller, » dit Voltaire.
Et Parnell continua :
« Ils ne grandissent pas. Ils restent tels qu’ils naissent. Bien que tout pygmées, ceux qui sont un peu plus hauts que les autres révèlent presque toujours ainsi leur professions : ils sont docteurs, juristes, théologiens.
Ils ont la peau de diverses couleurs, souvent d’après les castes qui se sont formées dans leurs États. Sauf leur poitrine, qui est blanche, on chercherait en vain parmi eux ce teint uniforme par lequel se distingue une race. Quelques-uns d’entre eux, par ostentation, se teignent en or une partie de leurs corps : ce n’est pas pourtant, dans le pays dont je parle, un vrai signe de richesse.
Ils s’habillent de peaux de bêtes, longuement et soigneusement travaillées ; mais, ce qui est piquant, c’est la façon dont ils prennent possession de leur vêtement, qu’ils gardent généralement jusqu’au terme de leur existence, ceux qui en changent étant extrêmement rares. Ailleurs, on ajuste les habits à celui qui doit les porter et on les recoupe s’ils ne sont pas bien. Là, ce sont les enfants que l’on coupe pour les amener à proportion des habits. Ils ne protestent pas contre ce système, si barbare semble-t-il, tant il est vrai que l’habitude est tout !
Les citoyens de cette contrée curieuse (du moins, peut-être, la trouvez-vous déjà telle) ne dépensent rien pour leur nourriture, par la raison qu’ils n’ont pas besoin de manger. Ils vivent vraiment de l’air et du temps qui, cependant, leur est parfois dangereux. Ils sont extrêmement casaniers : au demeurant, l’exemple de ceux qui, de gré ou de force, ont voyagé et se sont presque toujours perdus en route est là pour intimider les autres. Ils se plaisent en leurs maisons, qui sont élevées de plusieurs étages, et ils aiment fort à se recouvrir d’une sorte de poussière particulière à leur cité. On en voit qui prennent bien garde de ne pas la secouer, et vous croirez à peine que, dans ce pays, c’est un signe de noblesse, ne fût-elle pas de très bon aloi. Celui d’entre eux qui est resté immobile pendant des siècles a droit au titre de « très vénérable. »
Tous ne prétendent pas à cette dignité ; cependant, il en est de remuants, de fort ouverts, prêts à conter leur histoire au premier venu, à révéler même leurs secrets ou, fort précieusement pour l’étranger, à se rendre utiles. Ils offrent une variété infinie de caractères et de tempéraments, jusque dans la même famille.
Ils mentent parfois, d’ailleurs, malicieusement, et vous ne pouvez complètement vous fier à eux. C’est là une des difficultés du commerce que l’on entretient avec ce peuple. Ce sont, précisément, souvent ceux qui ont l’air le plus grave qui, par leur mine, inspireraient confiance, qui content les plus absurdes sornettes et s’entendent le mieux à surprendre votre religion.
On croirait, à les voir au premier aspect, qu’ils font entre eux bon ménage ; nulle part, cependant, il n’y a plus de divisions qui peuvent amener de longues calamités. Hélas ! combien sont rares, partout, ceux qui pratiquent cette belle vertu de la tolérance ! Ils prétendent, dans leur gouvernement, à une hiérarchie compliquée, sur laquelle ils ne s’entendent pas depuis qu’ils existent. Ils sont férus de gloire, fort vaniteux, et, ce qui semble une contradiction, il en est parmi eux qui n’ont pas de nom et cachent soigneusement leur origine.
Il n’y a pas de durée normale à assigner à leur existence. Certains vivent des siècles, d’autres meurent dès leur naissance. D’autres encore se reproduisent eux-mêmes sous des formes un peu différentes de la première, sans qu’ils aient eu besoin des mystères de l’amour.
– Oh ! monsieur Parnell, interrompit Mme Denis, vous abusez des hâbleries permises aux voyageurs !
– Point. Et je n’ai pas tout dit. Je citerai les habitants du très réel pays qui nous occupe comme offrant (car ils ont aussi des vertus) un beau modèle de solidarité. Ils ont quelquefois dix, douze ou vingt frères : si l’un d’eux vient à disparaître, ils se considèrent comme déshonorés ; c’est parfois fort injuste, mais à partir de ce moment, ils ne peuvent plus tenir aucun rang dans leur société.
« Vérité en deçà, erreur au-delà ! » La prison, chez nous, est un châtiment. Par un trait essentiellement contraire, elle est recherchée chez eux : il est vrai qu’elle est en verre. Ils l’ambitionnent comme un honneur. C’est une de leurs façons d’appeler sur eux l’admiration.
Je vous ai dit qu’ils étaient volontiers sociables : ils vivent en colonies, quelquefois très éloignées les unes des autres ; les unes très nombreuses, où les natures vulgaires se coudoient ; les autres composant une élite, habituée aux égards et les exigeant sous peine, dans sa délicatesse, de se miner, de se détruire, de tomber en poudre.
Nous n’avons qu’une façon de mourir ; ils en ont plusieurs. Les uns, renonçant à la vie, se couchent, résignés, en tas, attendant leur fin en commun ; les autres se divisent, se désagrègent, voient leurs éléments se dissoudre ; d’autres encore brusquent les choses, terminent leur existence dans le feu, et il s’exhale de leur être une fumée blanche. Cela est pour leur corps. Pour la partie spirituelle, tous ne sont pas doués d’une âme immortelle. Il en est de lourds et de grossiers, qui n’ont aucun principe supérieur ; il en est au contraire d’une essence indestructible et qui se communiquent victorieusement à leurs descendants : c’est là, en ce pays, la véritable aristocratie. Dans cette merveilleuse contrée…
– Monsieur Parnell, interrompit Voltaire, je ne l’ignore point, cette contrée…
– Comment ! s’écria Mme Denis, vous avez vécu parmi de tels monstres ?
– Et j’y vis tous les jours… Les habitants de cette nation, ce sont les livres de nos bibliothèques… Vous posez bien les énigmes, monsieur ; mais, je suis un vieux singe et je sais les résoudre ! »
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(Paul Ginisty, in Le Journal du dimanche, revue hebdomadaire illustrée, soixante-et-unième année, n° 3431, dimanche 10 mars 1907 ; in L’Actualité, supplément illustré du Bon Citoyen de Tarare et du Rhône, huitième année, n° 373, dimanche 10 mars 1907 ; in Havre-Éclair illustré, journal d’actualités hebdomadaire, n° 373, dimanche 10 mars 1907. « Dr. Syntax with a blue stocking beauty, » caricature de Thomas Rowlandson, 1821 ; « Voltaire et le prêtre, » gravure de Joseph Lante, 1764)
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(Édouard Peisson, illustré par Jacques Mora, in Jean-Bart, journal illustré des jeunes, n° 9, jeudi 27 février 1947. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir. Sur le même thème, voir « Le Songe du docteur Wolpacq » de Nonce Casanova, déjà publié sur ce site)
HENRY BIDOU : LE VOYAGE D’EDGAR
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Le Voyage d’Edgar (1), de M. Peisson, est une lecture pour laquelle il faut se refaire d’abord une âme de treize ans. Mais ce n’est pas là un si grand effort. Il faut retrouver le goût des aventures pathétiques, ne pas trop s’occuper des vraisemblances, appartenir à la page qu’on lit et suivre avec sympathie un adolescent persécuté, mais plein de cœur, au milieu de périls toujours renaissants. Je ne saurais donner cette sorte de livres comme un modèle de la bonne littérature, mais il faut avouer qu’on lit celui-ci avec beaucoup de plaisir. Ajoutez que l’auteur a un don d’écrivain qui est de premier ordre, qu’il connaît les choses de la mer comme Fenimore Cooper et la géographie comme Jules Verne, et si vous rencontrez une page un peu scolaire, qu’il aura mise là pour l’instruction de ses jeunes auditeurs, faites-en votre profit.
Le personnage est, comme de juste, un enfant. Il a huit ans au début du livre. Il se nomme Edgar Legrand et il vit, avec sa mère, dans une petite maison sur la pointe orientale de la rade de Marseille : côte basse, brûlée et éventée, ligne de rochers blancs, plage de galets. Le père, charpentier de marine, est toujours absent. Edgar est un enfant curieux et intelligent. Comme il boite, il ne peut aller à l’école, trop éloignée, et sa mère lui a appris à lire et à compter. La plupart du temps, l’enfant vagabonde sur la côte sauvage, témoin des jeux terribles de la mer et du vent. « Lutter contre le vent le rendait joyeux. Accroupi, il levait la tête pour être giflé par lui. Par moments, il ne pouvait plus respirer. Par moments, l’eau, le vent et la poussière formaient devant ses yeux un rideau si épais qu’il n’y voyait pas à deux mètres devant lui. Jamais l’odeur de la mer n’avait été si forte ; elle le pénétrait, elle emplissait sa poitrine. Pour libérer la joie qui était en lui, parfois il criait, mais le bruit du vent et des lames était si grand qu’il n’entendait pas ses propres cris. » Il vit dans une tempête un petit voilier se briser sur une île, et eut la fièvre.
Edgar avait dix ans quand sa mère mourut. On le mit dans un internat, sur les collines qui dominent l’Huveanne, dirigé par M. Cric. C’était un homme à redingote, éternellement pareil à lui-même : on eût pu croire qu’on le rangeait le soir dans un placard d’où il sortait le matin, épousseté. Edgar en eut si peur qu’il s’enfuit sur-le-champ. Le soir même, il était rattrapé. Celui qui le ramena était un nègre, Sam, cuisinier pour le moment dans l’internat, mais, de son métier, navigateur. Et Sam devint l’ami de l’enfant. Quant au père, il naviguait toujours. Il était maintenant embarqué sur l’Aventure, dans les eaux du Grœnland. Cette dernière campagne devait l’enrichir assez pour lui permettre de vivre avec son fils. Mais un jour, on retrouva l’épave de l’Aventure. De l’équipage, pas de nouvelles. Edgar ne pouvait penser que son père fût mort. Et il rêvait d’aller à sa recherche.
Quand Sam, las d’être cuisinier à terre, dut se rembarquer sur le Neptune, l’internat devint intolérable à Edgar, qui, s’échappant une seconde fois, arriva par la route à Marseille. De telles évasions la nuit, au milieu de mille terreurs (car Edgar est un mélange de poltronnerie et de courage), feront battre le cœur des lecteurs. L’enfant, arrivé enfin au Vieux-Port, se cache dans la carcasse d’un bateau abandonné. Or, ce bateau est habité par un vagabond, assez bon homme, qui conduit Edgar en secret jusqu’au Neptune et le fait cacher dans une embarcation. Alors commence la partie héroïque du roman. Quand le Neptune a pris la mer, Edgar sort de sa cachette, erre dans le bateau, se réfugie dans un coffre de la salle à manger, dérobe une carafe d’eau et des vivres, vol mystérieux dont le steward reste ahuri, s’endort enfin sur un canapé et se fait prendre.
Le commandant du bateau n’est pas méchant, non plus qu’aucun personnage du livre. Et que ne ferait-on pas pour le fils d’un navigateur disparu en mer ? Edgar apprend avec stupeur que Sam n’est pas à bord. Nous saurons plus tard pourquoi. Le bon nègre s’est grisé et a fini par se faire embarquer sur un autre bateau. Mais cette déconvenue est bien compensée par la gentillesse de l’équipage. Seulement, comme on touche au Havre, il va bien falloir remettre le fugitif au commissaire de police. On cherche Edgar : il est introuvable. Et le lendemain, M. Aymon, professeur d’histoire naturelle au lycée du Havre, qui attendait une caisse de pièces de collection envoyées d’Égypte, a la stupeur de trouver dans cette caisse un enfant évanoui.
Le professeur est, lui aussi, un brave homme, et sa gouvernante n’a pas moins bon cœur. Ils se prennent d’affection pour cet hôte imprévu. Mais il faut bien faire les démarches exigées par la loi, et voici que M. Cric redemande son pensionnaire. Qu’à cela ne tienne ! Edgar s’évadera pour la quatrième fois. Il a écrit à Sam à une certaine adresse, à Londres. Ô merveille ! Sam est justement au Havre, à bord du Nuage Volant. L’histoire du Nuage Volant mérite d’être contée, d’autant plus qu’avec elle le merveilleux s’introduit dans le roman d’aventures. Quarante ans avant le moment où nous sommes parvenus, par une nuit de tempête, un enfant de deux ans, vêtu de fourrures et qui ne savait pas encore parler, vint frapper à la porte du médecin du Havre-Aubert, dans une des îles qui sont à l’entrée du Saint-Laurent. Le médecin recueillit ce mystérieux enfant qu’il nomma Sylvestre Tousseul. Sylvestre semblait reconnaître la mer plutôt que l’apprendre. Devenu grand, avec 2 000 livres qu’il avait dans un portefeuille quand il arriva chez le médecin, il fit construire une goélette à double membrure pour résister aux glaces, le Nuage Volant, et devint un des meilleurs capitaines du Nord. Mais un jour, une malédiction tomba sur le Nuage Volant. Dans la folie qui accompagne un hivernage polaire, deux matelots furent assassinés par leurs camarades. Et voici l’horreur des horreurs. Les deux morts revenaient tous les soirs partager le repas du bord et coucher dans leurs lits. Le matin, ils avaient disparu. Ce retour quotidien des fantômes a rendu les meurtriers presque fous. Nul ne parle plus ; le bâtiment, négligé, est au moment de tomber en pièces. Il ne peut plus rentrer au Havre-Aubert ; quand il va pénétrer dans le détroit de Belle-Isle, les morts saisissent la barre et le ramènent dans l’Atlantique. Tel est l’étrange navire sur lequel Sam s’est embarqué et sur lequel Edgar obtient de s’embarquer aussi.
Voilà donc le roman transporté, avec tous ses personnages, dans le Grand Nord. Le père d’Edgar, qui a échappé au naufrage de l’Aventure, a rencontré des chasseurs sur la côte du Grœnland ; le Nuage Volant, le navire maudit, après mille péripéties, à demi-incendié, n’ayant plus que sa misaine, abandonné par presque tout son équipage, vient jeter l’ancre dans le même fjord. Et Edgar retrouve ainsi son père, ce qui achève le volume. L’abondance et le pittoresque des épisodes, la variété des décors, le défilé sans fin des figures, la multitude des faits, des légendes, des récits, des informations, – il y a jusqu’à un petit traité de la reproduction des anguilles, – la terreur, l’émotion poignante, tout concourt à faire aimer cet ensemble de romans emboîtés l’un dans l’autre, et qu’il faut seulement lire avec simplicité.
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(1) Grasset.
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(Henry Bidou, « Le Mouvement littéraire, » in Revue de Paris, quarante-sixième année, n° 4, 15 février 1939)
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(André Billy, « Les Livres de la semaine, » in L’Œuvre, n° 8450, dimanche 20 novembre 1938)