THÉOPHILE GAUTIER : LE COMPAGNON MIRACULEUX
–––––
Jules Vabre doit sa célébrité à l’annonce sur la couverture des Rhapsodies de Petrus Borel, de l’Essai sur l’incommodité des commodes, ouvrage qui n’a jamais paru et peut aller rejoindre sur les catalogues fantastiques le Pauvre Sapeur ! et le traité : De l’influence des queues de poisson sur les ondulations de la mer, d’Ernest Reyer.
On n’a pas oublié non plus cette stance de l’odelette à lui adressée par Petrus, dans les mêmes Rhapsodies :
De bonne foi, Jules Vabre,
Compagnon miraculeux,
Aux regards méticuleux
Des bourgeois à menton glabre,
Devons-nous sembler follet
Dans ce monde où tout se range ?
Devons-nous sembler étrange
Nous faisant ce qui nous plaît ?
Le fait est que Jules Vabre aurait pu étonner même des hommes barbus, si l’on eût porté de la barbe en ce temps-là. Car c’est une des plus originales figures dont nous avons gardé souvenir. Il ne portait pas son Romantisme arboré comme un panache et n’affectait pas de ces airs truculents si fort à la mode dans l’école. Ses cheveux blonds, déjà un peu éclaircis au sommet du front, ne s’allongeaient pas démesurément, et sa moustache ne tombait pas jusque sur sa poitrine comme celle des anciens guerriers bretons, mais ses yeux gris pétillaient de malice, et dans les coins de sa bouche, autour des ailes de son nez, à l’angle externe de ses yeux, se formaient et s’effaçaient des milliers de petites rides pleines d’ironie. Souvent, il riait d’un rire silencieux, pareil à celui de Chingachgook, le Mohican, aux comédies qui se jouaient dans sa cervelle, et, quand il parlait, on croyait voir apparaître une procession de figures fatales, faisant des grimaces et des culbutes, s’esclaffant de rire, vous tirant la langue en disparaissant subitement comme des ombres chinoises. En causant avec lui, on avait la sensation de feuilleter les Songes drolatiques de Rabelais. C’était absolument fou et profondément vrai ; et ces fantoches extravagants vivaient de la vie la plus intense, tantôt comique, tantôt douloureuse.
Il était romantique, mais rabelaisien aussi, et, dans le mélange prescrit du grotesque et du sérieux, il eût volontiers forcé la dose du bouffon ; de l’air le plus glacial et le plus détaché, il faisait les farces les plus énormes et mystifiait les bourgeois avec l’aplomb de Panurge. Il rappelait encore ce Merckle en qui Gœthe voyait le type le plus parfait de Méphistophélès.
Mais que faisait ce Jules Vabre, depuis si longtemps disparu et qui n’a laissé de trace de son passage qu’une ironique annonce de livre et son nom dans une dédicace ? Était-ce un poète, un peintre, un statuaire, un musicien ? Nous ne connaissons de lui ni pièce de vers, ni tableau, ni statue, ni sonate, – il était architecte, – il y en avait beaucoup dans l’armée d’Hernani aussi ennuyés des cinq ordres que nous pouvions l’être des trois unités. – Aux moments où l’arrivée du Galion des Indes se faisait attendre, Vabre et son ami Petrus dirigeaient des constructions pour le compte d’entrepreneurs et se logeaient dans la première pièce à peu près close, pour épargner d’abord des frais de loyer, et ensuite pour jouer au Robinson Crusoé et au sauvage perdu au milieu de la civilisation.
C’est ainsi que nous les trouvâmes installés sous la voûte d’une cave à demi effondrée dans une maison de la rue Fontaine-au-Roi qu’ils étaient chargés sans doute de réparer. Les charpentes arrachées, les briques, les mœllons jetés en tas remplissaient la cour de décombres et en rendaient l’accès assez difficile. En trébuchant contre les pierres et les poutres, nous parvînmes au domicile de nos amis, guidé par la lueur intermittente qui s’échappait des soupiraux de la caverne – pour eux, c’était une véritable caverne dans l’île de Juan-Fernandez et non une cave rue Fontaine-au-Roi ; – nous descendîmes quelques marches et nous aperçûmes Petrus pâle et superbe, plus fier qu’un Richomme de Castille, assis près d’un feu de bouts de planche dont Vabre agenouillé, le corps porté en avant sur les mains, les joues gonflées comme l’Éole classique, avivait la flamme avec son souffle, ce qui produisait cette anhélation de lumière qu’on apercevait de dehors.
Le groupe ainsi éclairé en dessous, en projetant de fortes ombres, déformées bizarrement par la courbure de la voûte, eût fourni à Rembrandt, ou même à Norblin si Rembrandt eût été trop occupé en ce moment-là, le sujet d’une eau-forte pleine de mystère et d’effet.
Sous la cendre de ce feu cuisait le souper de deux amis d’une sobriété plus que érémitique, – des pommes de terre ! « Mais, le dimanche, nous y mettons du sel, » dit Jules Vabre avec un air de sensualité orgueilleuse, car enfin du sel c’était du luxe comme la tasse de bois de Diogène ; les palais naïfs n’ont pas besoin de cet excitant, et l’on peut boire dans le creux de sa main.
L’eau de la pompe arrosait ce menu d’une simplicité primitive, et les deux camarades avaient le caractère ainsi fait qu’ils devaient éprouver une certaine joie à réduire leur vie au strict indispensable. Avec si peu de besoins, il est facile de se soustraire aux tyrannies de la civilisation, et ils se sentaient libres dans leur cave comme dans une île déserte. Un volet couché sur deux tréteaux supportait les dessins et les épures de la construction, un cahier de papelitos veuf de presque tous les feuillets, avec sa vignette de contrebandiers et sa légende catalane : Upa, mynions, alerte ! une blague à tabac faite de la patte palmée d’un oiseau de mer, et d’où s’échappaient, comme des cheveux blonds d’une résille, quelques rares fils de maryland trop peu nombreux, hélas ! pour être roulés en une suprême cigarette.
En ce temps-là, nous ne fumions pas encore, mais nous savions déjà que nulle privation n’est plus dure que celle du tabac pour ceux qui ont l’habitude de se gargariser de fumée ; aussi avions-nous apporté un paquet de maryland, espérant que la fierté de nos amis ne se formaliserait pas d’une si chétive offrande. Ils étaient de ceux-là qui, le ventre creux, répondent toujours, si on les invite, qu’ils sortent de table et ont magnifiquement dîné ; mais ils n’avaient pas fumé depuis la veille, et Petrus, éventrant le paquet, en tira une chevelure, la roula sous son pouce couleur d’or bruni dans la petite feuille de papel de hilo, l’alluma à la chandelle plantée dans une bouteille vide, et la porta à ses lèvres avec une visible expression de plaisir bien rare sur sa figure stoïque. Ses grands yeux hispano-arabes brillèrent un instant, une légère rougeur se répandit sous le tissu olivâtre de sa peau, des jets de fumée blanche lui sortirent alternativement des lèvres et des narines, et bientôt il disparut à demi dans le vaporeux tourbillon, pareil à Jupiter assembleur de nuages. Il est inutile de dire que pendant ce temps-là Jules Vabre, le compagnon miraculeux, se livrait à une opération absolument pareille.
Maintenant, nous demandera peut-être le lecteur, par quel filament se rattache à l’histoire du Romantisme ce brave Jules Vabre, charmant garçon d’ailleurs, mais dont les titres littéraires sont un peu minces, puisque, de votre aveu, il n’a pas achevé ni même commencé l’Essai sur l’incommodité des commodes, cet ouvrage d’ébénisterie transcendantale ?
Jules Vabre aimait Shakespeare, mais d’un amour excessif, même dans un cénacle romantique. C’était son Dieu, son idole, sa passion, un phénomène auquel il ne pouvait s’accoutumer, et qui le surprenait davantage à chaque rencontre ; il y pensait le jour, il en rêvait la nuit, et comme La Fontaine, qui disait aux passants : « Avez-vous lu Baruch ? » Vabre eût volontiers arrêté les gens dans la rue pour leur demander : « Avez-vous lu Shakespeare ? » Cet architecte fut complètement envahi et possédé par ce poète. Ne trouvant pas qu’il savait assez l’anglais, Jules Vabre, sans se laisser effrayer par des perspectives de famine et de misère, quitta Paris pour Londres, n’ayant d’autre but que de se perfectionner dans la langue de son auteur, afin qu’aucune finesse du texte ne lui échappât. Selon lui, et il avait peut-être raison, pour s’assimiler complètement un idiome étranger, il fallait d’abord se baigner dans l’atmosphère du pays, renoncer à toute idée, à toute critique, se soumettre aveuglément au milieu, imiter autant que possible les indigènes par le geste, la tenue, la physionomie, se nourrir de leurs mets, s’abreuver de leurs boissons ; on voit d’ici tout le système.
Entre autres paradoxes, il prétendait qu’il faut arroser les langues latines avec du vin et les langues anglo-saxonnes avec de la bière, et il assurait que, pour sa part, il devait au stout et à l’extra-stout des progrès étonnants, cette boisson, si foncièrement anglaise, le faisant entrer dans l’intimité du pays, lui causant des sensations, lui suggérant des idées inconnues aux Français et lui révélant des nuances d’interprétation insaisissables pour tout autre.
Il s’était fait une âme anglaise, un cerveau anglais, un extérieur anglais ; il ne pensait qu’en anglais ; il ne lisait plus les journaux de France, ni aucun livre dans sa langue maternelle. Les lettres d’outre-Manche restaient décachetées sur sa table. Il ne voulait être troublé par rien dans ses préparatifs au voyage sur les terres inconnues de Shakespeare.
C’est dans cet état d’esprit que nous le trouvâmes plusieurs années après, vers 1843 ou 44, dans une taverne de Heigh-Holborn, où il s’était installé par économie et pour dîner en plein centre anglais avec de braves gens bourrés de roastbeef et de bière, parfaitement étrangers aux idées, et tels à peu près que devaient être les spectateurs ordinaires du théâtre « le Globe, » devant lequel le jeune William avait gardé les chevaux.
Lui-même avait changé d’aspect. Sous l’acier anglais de Sheffield, sa moustache blonde était tombée, et il avait le menton aussi glabre qu’aucun des bourgeois méticuleux dont il se moquait si fort jadis. La métamorphose était complète ; nous avions devant les yeux un pur sujet britannique.
En nous voyant, ses prunelles grises brillèrent, et il nous donna un shake-hand si vigoureux que si notre bras n’eût pas été solidement attaché à notre épaule, il lui fût resté à la main, et il se mit à nous parler avec un accent anglais si fort, que nous comprenions à peine ce qu’il disait. Il avait presque oublié sa langue maternelle.
« Eh bien ! mon cher Jules Vabre, pour traduire Shakespeare, il ne te reste plus maintenant qu’à apprendre le français.
– Je vais m’y mettre, » nous répondit-il, plus frappé de l’observation que de la plaisanterie.
Depuis longtemps déjà, le compagnon miraculeux rêvait son monument littéraire plus durable que l’airain et voulait donner à l’école romantique un trésor qui lui manquait : une traduction de Shakespeare d’une soumission absolue au texte, fidèle à l’idée comme au mot, reproduisant le tour, l’allure et le mouvement de la phrase, faisant sentir le mélange du vers blanc, du vers rimé et de la prose, ne craignant ni les subtilités euphémistes ni les rudesses barbares, et penchant dans l’intimité du sens anglais à une profondeur où nul ne serait arrivé encore.
Bref, il essayait, pauvre, obscur, sans ressources, au prix des plus dures souffrances silencieusement supportées, car il était de ceux à qui il semble naturel de mourir de faim, de mener à bien ce gigantesque travail auquel il se préparait depuis 1830 par de si opiniâtres et si consciencieuses études.
Ce que voulait faire le pauvre Jules Vabre, François-Victor Hugo, le second fils du grand Victor, l’a réalisé dans les tristes loisirs de l’exil sur le même plan romantique ; telle devait être, en effet, une traduction de Shakespeare faite par le fils d’Hugo.
Vabre nous interpréta de vive voix, le livre à la main, des passages d’Hamlet, d’Othello, du Roi Lear, avec une saveur locale, une propriété d’expression et une pénétration de sens qui nous les firent trouver tout nouveaux. Nous lui entendîmes aussi expliquer, dans une prévision de ballet, à Carlotta Grisi, qui dansait alors à Londres et à qui nous l’avions présenté, la Tempête et le Songe d’une nuit d’été de la façon la plus poétique et la plus ingénieuse. Si les projets de chorégraphie avaient eu des suites, les rôles de Miranda et de Titania n’auraient plus eu de secrets pour leur charmante interprète.
Bien avant Taine, comme on a pu le voir par son paradoxe sur la manière d’apprendre l’anglais, Jules Vabre avait inventé ou deviné la théorie des milieux, comme il avait déterminé les lois de la vraie traduction shakespearienne avant François Hugo, qui ne le connut même pas de nom et les trouva tout seul de son côte, guidé par la pure doctrine de l’école.
Il y a quelques années, nous vîmes arriver à notre petit ermitage de la rue de Longchamps un monsieur pâle, à cheveux tout blancs, vêtu de noir, ayant une dégaine de clergyman ; c’était Jules Vabre ; il n’avait pas encore trouvé l’éditeur pour sa traduction et venait en France fonder un pensionnat international – pardon du mot, il ne sonnait pas aussi mal alors qu’aujourd’hui ; il voulait expliquer Hernani aux Anglais et Macbeth aux Français. Cela l’ennuyait de voir les Anglais apprendre le français dans Télémaque et les Français l’anglais dans le Vicaire de Wakefield.
Son entreprise prospéra-t-elle ? Nous l’ignorons, car depuis cette visite qu’il avait promis de renouveler, nous ne le revîmes plus. Cependant, nous penchons à croire que le pensionnat ne réussit pas plus que la traduction. Jules Vabre était né sous une étoile enragée, comme dit de lui-même le poète Théophile de Viau, et la fatalité taquine déguisée en guignon le poursuivit toujours. Est-il mort ? Est-il vivant ? S’il n’est plus et qu’il ait un tombeau quelque part, on peut écrire sur la pierre, pour toute épitaphe :
IL AIMA SHAKESPEARE
comme on avait mis sur la tombe de Thomas Hook :
– IL FIT LA CHANSON DE LA CHEMISE.
Toute sa vie est là.
–––––
(Théophile Gautier, « Variétés : Histoire du romantisme, IV – Le Compagnon miraculeux, » in Le Bien public, journal politique quotidien, 24 mars 1872 ; Histoire du romantisme, Paris : Charpentier et Cie, Libraire-Éditeur, 1874)
–––––
Quatrième de couverture des Rhapsodies de Petrus Borel, Paris : Levavasseur, 1832)
–––––
MAURICE DREYFOUS : JULES VABRE
–––––
Parmi les types bizarres dont [Théophile Gautier] avait eu le temps de tracer la silhouette, se trouvait le compagnon miraculeux, l’inséparable de Pétrus Borel, Jules Vabre, celui-là même qu’il avait jadis ainsi portraicturé :
Terreur du bourgeois chauve et glabre,
Le compagnon miraculeux…
Vabre était l’auteur du Traité de l’incommodité des commodes, ouvrage maintes fois annoncé sur les couvertures des ouvrages romantiques, aux alentours de 1830. Mais qui jamais ne parut.
Dans son article, Gautier semblait douter de l’existence réelle de ce traité à la fois ignoré et célèbre, et il en souriait doucement. Je ne l’ai su que trop tard pour pouvoir l’éclairer sur ce point d’histoire littéraire – si Joseph Prudhomme veut bien me permettre de m’exprimer ainsi.
Eh bien oui, le Traité de l’incommodité des commodes a été écrit et même écrit en son entier. Mais, comme il est noté dans l’Histoire du Romantisme même, Jules Vabre était né « sous une étoile enragée. » Son manuscrit, qu’il ne publiait pas ou faute d’argent, ou par manque d’éditeur, ou parce qu’il ne le trouvait jamais assez parfait pour être lancé dans le monde, l’avait pendant des années et des années suivi un peu partout, et en particulier en Angleterre, logeant tantôt dans un meublé, tantôt dans un autre. C’est sur le sol de la perfide Albion qu’il a disparu, victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier.
Jules Vabre, après une absence totale qui durait depuis bien des années, vint un jour faire une courte visite à Gautier, puis s’éclipsa de nouveau, et tant et si bien que, dans le chapitre qu’il lui consacre, l’auteur de l’Histoire du Romantisme pose cette double question : « Est-il mort, est-il vivant ? »
À l’heure où elle était posée, il était parfaitement vivant et bien portant.
Jules Vabre, de même que Robelin, était architecte de son état, mais, alors qu’il est facile de trouver la trace des travaux de Robelin, il reste supposable que Jules Vabre ne fut jamais qu’un architecte honoraire. Peut-être même n’a-t-il jamais dépassé le grade d’élève architecte. Toujours est-il qu’il advint qu’un propriétaire de la rue Fontaine-au-Roi l’avait chargé de reconstruire sa bicoque qui, tombant en ruine, était devenue inhabitable. Étonné de cette aubaine, Jules Vabre y avait conduit son cher intime ami Pétrus Borel, pour lui montrer le local. Mais ne voilà-t-il pas que le fantastique Pétrus avise une cave presque habitable et décrète qu’il y veut établir son domicile.
Jules Vabre trouva cela tout naturel. Il installa le lycanthrope dans la cave, s’y logea avec lui. Là, perdu dans les rêveries d’œuvres à produire un jour ou l’autre, il négligea à tout jamais de réparer le reste du bâtiment. Telle fut l’histoire de cette cave célèbre où vécurent le lycanthrope et son compagnon miraculeux. Les nombreux critiques qui en ont parlé à propos de Pétrus Borel, ont le plus souvent omis d’y signaler la présence de Jules Vabre. Inutile de dire que le propriétaire de l’immeuble que Jules Vabre laissait en détresse finit par choisir un architecte moins hospitalier et moins contemplatif et convia ses deux locataires malgré lui à se pourvoir d’un autre sous-sol.
Jules Vabre, qui avait une admiration folle pour Shakespeare, partit pour l’ Angleterre, sans autre but que de pouvoir connaître à fond la langue ancienne et l’œuvre du vieux Will. Il y resta sans donner de ses nouvelles à personne de ses amis. Enfin, sentant arriver la vieillesse, il revint en France tout aussi pauvre qu’il était lorsqu’il s’était expatrié, mais connaissant à fond Shakespeare. Et cela suffisait à son bonheur. Il n’avisa d’ailleurs personne de son retour, ni ne demanda l’aide de personne.
Je n’eusse point soupçonné la survie de Jules Vabre si, quelques mois après la mort de Gautier, lors de la publication du volume de l’Histoire du Romantisme, je n’avais reçu une lettre, dont l’enveloppe me qualifiait d’exécuteur testamentaire de Théophile Gautier ; ce qui d’ailleurs est un peu la vérité. Cette missive, qui était un modèle de calligraphie, me faisait assavoir, avec signature à l’appui, que Jules Vabre était encore vivant. Il faut supposer qu’à ce moment-là j’étais fort occupé car je n’eus pas le temps d’aller voir cet extraordinaire revenant.
Mais, comme Paris est très petite ville, – comme chacun le devrait savoir, – un moment vint, après plusieurs années d’oubli, où je me trouvai face-à-face avec le compagnon miraculeux.
Il m’apparut sous les espèces d’un vieux bonhomme sensiblement analogue à son confrère et camarade Robelin, mais avec cette notable différence que l’architecte de la basilique de Saint-Denis, le collaborateur de Notre-Dame de Paris, était resté, malgré ses quatre-vingts ans, très chevelu, alors que l’auteur du Traité de l’incommodité des commodes arborait une calvitie complète et légèrement bleuâtre, plus lamentable encore que celle des philistins et des classiques auxquels il criait du haut du poulailler du Théâtre-Français, dans les soirs orageux d’Hernani : « Silence, les genoux !! » La figure petite, ratatinée, d’une pâleur azurée, était garnie d’une barbe en pointe du plus beau blanc, rare, soyeuse, courte, légère. Avec ses façons de trotte-menu, ses gestes de chat très doux qui craint de se mouiller, avec son art de ne tenir aucune place là où il passait, et de passer à travers gens et choses d’une sincère allure de désintéressement, d’ignorance de tout ce qui constitue la vie, Jules Vabre donnait l’impression d’un être impalpable et sublunaire. Ses vêtements de couleur sombre, très propres, très corrects, très bien brossés, étaient de ceux dont il est impossible d’imaginer qu’ils aient jamais pu être neufs. À quarante ans de distance, en dépit de son physique de vieillard, Jules Vabre avait toujours l’air de sortir de la cave de Pétrus Borel. Je sais par une lettre de lui datée de 1874 que, à cette date, il habitait 28, rue Saint-Sulpice, et je me demande encore en ce moment à quel étage souterrain il avait pu trouver un domicile où se loger selon ses goûts de troglodyte.
De même que, en 1830, et que durant sa vie toute entière d’ailleurs, – à Paris comme à Londres, en 1874 de même qu’en 1830, – il vivait dans une invraisemblable pauvreté, très simplement, très fièrement, sans la moindre apparence d’une plainte, sans la pensée de se plaindre. Il donnait quelques rares leçons d’anglais à des demoiselles. Quand je dis à des demoiselles, je ne suis pas bien certain que ce pluriel n’est pas une amplification. Le plus souvent, il avait une seule élève à la fois ; c’était du reste tout naturel qu’il en eût fort peu, bien que sachant l’anglais mieux que personne. Sa doctrine étant que la seule raison d’être de la langue anglaise était Shakespeare, il eût cru renier toute sa vie en essayant d’enseigner rien autre chose que la lecture de son vieux Will.
Au cours de ses quarante années de travail sur Shakespeare, il était parvenu à produire, en tout et pour tout, la traduction de deux ou trois œuvres seulement ; et encore, la seule qu’il considérât comme achevée était celle de Roméo et Juliette. Pendant plusieurs années, il alla vainement de porte en porte pour chercher une bonne créature qui voulût bien publier cette traduction de Roméo et Juliette, mais le Sort voulait que cet écrivain qui n’écrivit jamais que son fameux Essai et ces deux ou trois traductions jouerait de malheur jusqu’au bout, car, de même qu’il avait perdu en Angleterre son Traité de l’incommodité des commodes, il perdit, dans quelque cave ou dans quelque grenier de Paris, sa traduction de Roméo et Juliette.
Et c’est ainsi que la postérité fut frustrée des deux œuvres uniques de Jules Vabre, le compagnon miraculeux.
On peut parler de lui, qui fut dans sa jeunesse un prodigieux mystificateur, avec un certain sourire que nul ne saurait taxer d’irrespectueux. Ce vénérable « héros de 1830, »,comme il est dit dans l’œuvre de son glorieux ami, mérite qu’on récite en son honneur ce quatrain des Vieux de la Vieille :
Ne vous moquez pas de ces hommes
Qu’en riant le gamin poursuit,
Ils furent le jour dont nous sommes
Le soir, et peut-être la nuit ;
car ce petit vieux chauve et falot était identiquement, à soixante-dix ans, ce qu’il avait été lors de sa vingtième année. Il avait conservé toute sa candeur. Je l’ai connu à cet âge où l’on a bien quelque droit de devenir égoïste tel qu’il était au temps de Pétrus Borel, partageant le peu que lui laissait sa misère, avec d’autres plus malheureux que lui. On le voyait maintes fois arriver chez eux aux heures des repas ; et, sous prétexte de s’inviter à dîner, et sous prétexte de fournir sa part, il apportait des petites provisions, qui formaient le plus gros du repas commun. Comme de juste, au dessert, il y avait toujours des vers de Victor Hugo, et la lecture de fragments de Shakespeare.
Par quelle nuit d’hiver, sous quel grand clair de lune, dans quelle mansarde ou dans quel hôpital, en quel lieu, quel qu’il soit, Jules Vabre est-il mort ? Je l’ignorerai toujours. Il a vécu comme un oiseau du bon Dieu et, de même qu’un oiseau disparaît dans le bois, sous un lit de feuilles mortes, le pauvre oiselet d’Art et de Rêve qu’il fut, est passé de sa vie de néant dans le néant final, sans que personne ne l’ait entendu tomber de la branche du haut de laquelle, pour la dernière fois, il continuait à causer avec les étoiles.
Il y a, tels que lui, des êtres dont le farniente est toute une œuvre, dont le non-être est toute une vie. Chaque génération a les siens, et Jules Vabre, en son genre, fut sans conteste le plus complet de ceux de la bande romantique. Ne le plaignons pas trop. Il a connu, à toute heure de sa longue vie, la plus noble, la plus grande joie qu’il soit donné à l’homme de connaître : la joie d’admirer.
Ce don d’admirer a créé la splendeur et la force de la phalange romantique ; grands et petits, heureux ou malchanceux, tous les artistes, tous les écrivains de ce temps-là le possédèrent au plus haut degré. Beaucoup l’ont gardé jusqu’à leur dernier jour et il les a consolés de tout.
–––––
(Maurice Dreyfous, Ce que je tiens à dire : un demi-siècle de choses vues et entendues, tome I : 1862-1872, Paris : Paul Ollendorff, 1912)
–––––
☞ Si, comme le prétend Maurice Dreyfous, l’Essai sur l’incommodité des commodes a bien été écrit et qu’il a disparu en Angleterre, « victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier, » il ne nous reste plus qu’à espérer que cet hypothétique manuscrit puisse un jour refaire surface. En attendant, nous devrons nous contenter de mettre en ligne deux publications indéniablement inspirées par le traité mythique de Jules Vabre : la première est un article anonyme paru dans le Journal de Paris en septembre 1838 ; la seconde, un fascicule à compte d’auteur beaucoup plus tardif, signé J.-B. Miron, et publié chez Albert Messein, en 1903.
–––––
DE L’INCOMMODITÉ DES COMMODES
–––––
Heureux voisin du Pas-de-la-Mule et du monument de la Bastille, ennemi juré du serrurier qui vend en détail la grille de la Place-Royale, nous nous affligeons sans modération tous les jours quand passent sur le boulevard Beaumarchais les tapissières du faubourg saint-Antoine, cette patrie des ébénistes. Hélas, disons-nous en comptant les commodes qui partent pour la rue de Cléry, que de maux vont affliger l’humanité, que de nouvelles déceptions préparent aux crédules acheteurs ces traîtres meubles, ces hypocrites quadrilatères, vernis comme tout ce qui est vicieux, recouverts de marbre comme tout ce qui implacable !
Il est temps que chacun ouvre les yeux sur la plus monstrueuse erreur : qui donc s’est arrogé le droit d’appeler commode la chose du monde la plus inutile, la plus gênante, la plus disgracieuse ? On s’est figuré, jusqu’à ce jour, qu’il suffit de quatre tiroirs et d’un placage d’acajou pour prendre droit de cité comme les objets nécessaires, entrer dans l’appartement, s’y installer à la place d’honneur, et de là narguer les petites chiffonnières modestes, les armoires intra-muros et les toilettes si dignes du rang qu’elles occupent. Mais l’abus tue l’usage, et nous contestons à la commode son nom, sa place et ses droits à l’envahissement. Nous l’accuserons devant les hommes et les femmes :
l° D’être carrée, basse et massive ;
2° D’usurper quatre tiroirs sans lesquels elle serait moins qu’une tabatière privée de couvercle, un four vide, une maison sans plancher ;
3° D’avoir un dessus de marbre que tout frotteur, porteur, laquais, raie, écorne, brise, et qui coûte fort cher ; sans compter que ce morceau de marbre est muni de quatre angles, ce qui autorise les faiseurs de romans à publier indéfiniment la phrase suivante : « La tête de la malheureuse jeune femme porta sur l’angle d’un meuble et le sang jaillit avec violence. »
4° De profiter du nom de Commode pour ne servir absolument à rien et gêner en toute circonstance, vu qu’un tiroir dont on a besoin est celui qui ne veut point s’ouvrir, et que la chose qu’on y cherche ne s’y trouve jamais.
5° De n’avoir qu’une seule clé toujours prête à s’égarer, et dont la perte condamne son malheureux propriétaire à se passer de linge, d’habits, de bijoux et d’argent monnayé, quelquefois de cigares.
Énumérons maintenant les petits griefs, les désagréments, le menu tourment de la commode. Combien coûte-t-elle de porcelaine et de cristaux bon an mal an ? Supputez-le, si vous en avez le courage. Une surface immense comme celle de sa table de marbre appelle les embellissements ; de là cabarets, punchs, verres d’eau en cristal de roche, postiches japonaises, tasses mignardes à opium, toutes misères coûteuses sur lesquelles le plumeau et l’époussoir exercent d’abominables ravages. Tel n’en est pas quitte à moins de cent écus ; tel autre s’est vu ruiné trois fois en chinoiserie. Nous y perdîmes, quant à nous, un magot d’albâtre, le plus beau dont Kang-tong se fût jamais dégarni en faveur de l’Europe.
Quelle place tient donc cette commode au milieu de votre appartement ? elle coupe en deux l’espace du plancher au plafond ; elle fait au-dessus d’elle un vide qui exige des tableaux ou des glaces ; de là, tous les Napoléons qu’on voit au bivouac, en apothéose, en fantôme, à cheval, tous les Hippocrates refusant les présents de Xerxès, et les femmes à jambes difformes de la lithographie coloriée. Une glace au-dessus d’une commode, c’est un trésor pendu par un fil de coton au-dessus d’un précipice ; plus elle est belle et lourde, plus elle trouve de prétextes pour choir.
La position d’un homme qui fouille dans sa commode est des plus désagréables ; ses jambes fléchissent, sa tête s’incline et rougit disgracieusement. Cinq minutes de recherches dans le troisième tiroir doivent amener une migraine fâcheuse, dans le quatrième un incurable tétanos.
Toute pièce d’argent qui s’échappe de vos doigts quand vous emplissez votre bourse, commence par rouler sur le parquet, et se dirige vers la commode. Une fois dessous, elle se tapit au fond près du mur, derrière ou sous un pied du meuble. Cherchez. Il faut se mettre à plat ventre comme un nageur et se déchirer les bras pour reconquérir cette pièce maudite ; il faut écailler son plus beau jonc pour la déloger.
Dans le bahut que chérissaient nos pères, et dont la commode n’est qu’une dégénérescence, un abâtardissement, deux portes faciles à ouvrir révélaient au premier coup d’œil tout le contenu du meuble vraiment utile et beau par son travail comme par sa forme élancée ; de simples tablettes mobiles et fortes recevaient complaisamment les objets volumineux et les futilités microscopiques ; un secret, connu du propriétaire, l’exemptait du fardeau d’une clé trop forée ; la hauteur du bahut dispensait d’une garniture, on mettait cette garniture à l’abri des attaques du balai. Certains grands hommes modernes ont donné asile à ce bahut méprisé ; c’est l’ornement de leur boudoir ; il pare de ses cariatides en chêne luisant la nudité d’une tenture, garde soigneusement les bijoux qu’on lui confie, et les piles de papiers précieux, vers ou prose, que jamais le sectaire le plus effronté de la commode n’osera, ne pourra caser dans ses tiroirs !
–––––
(Anonyme, in Journal de Paris, soixante-et-unième année, n° 331, lundi 10 septembre 1838 ; ****, « Feuilleton, » in Le Spectateur de Dijon, journal politique, littéraire et industriel, neuvième année, n° 131, vendredi 18 septembre 1838 ; in Album alsacien, revue de l’Alsace littéraire, historique et artistique, n° 31, dimanche 14 octobre 1838 ; in Le Phare, journal de la Rochelle, soixante-neuvième année, n° 93, mercredi 21 novembre 1838 ; in Écho rochelais, journal de la Charente-Inférieure, douzième année, n° 49, vendredi 19 juin 1840)
J -B. MIRON : DE L’INCOMMODITÉ DES COMMODES, ÉTUDE RÉALISTE ET FANTAISISTE
–––––
I
Ouvrons un dictionnaire quelconque et cherchons le mot « Commode. »
Voici ce que nous trouvons en substance.
Commode. Adjectif des deux genres, c’est-à-dire masculin ou féminin. Du latin Commodus. D’un usage facile. Vie commode : agréable, tranquille, aisée, etc. En parlant des personnes, on dit : un père commode ; c’est-à-dire qui est indulgent. Mari commode… on sait ce que ça veut dire.
Il n’y a pas beaucoup de maris commodes, mais il y en a.
Larousse dit encore : mère commode ; seulement, il est muet à l’égard de la belle-mère. Faut-il en conclure que la belle-mère commode n’existe pas ? Morale commode, facile, relâchée, morale à la portée de tout le monde. Entre nous, cette morale doit être la plus répandue.
Voilà qui est bien compris et bien entendu pour l’adjectif commode.
Passons au substantif commode, uniquement féminin.
Commode, substantif féminin. Meuble bas, à tiroirs, pour serrer du linge, des habits, des objets divers.
Ici, un peu d’histoire.
La commode était inconnue dans l’antiquité et même au moyen âge ; ce qui, à la rigueur, dans une certaine mesure, peut servir d’explication à son peu de perfectionnement, attendu qu’elle est restée, à peu de chose près, ce qu’elle était à son début. Du reste, en raison de sa structure, de ses dispositions, desquelles résulte un usage défectueux, que nous allons démontrer, elle n’est pas perfectible.
Selon nous, il faudrait la supprimer. Mais n’insistons pas et continuons notre dissertation.
La commode a fait son apparition vers la fin du XVIIe siècle pour remplacer le coffre qui, jusqu’alors, disent les dictionnaires, servait à l’usage que nous venons d’indiquer.
Nous ne nous arrêterons pas au semblant de progrès que paraissait réaliser la commode avec ses tiroirs sur le coffre, objet d’un seul tenant, se garnissant par le haut ; car nous avions l’armoire, meuble connu depuis la plus haute antiquité. L’armoire remplissait tellement son but, que nous ne comprenons pas l’invention de la commode pour remplacer le coffre.
Ces deux meubles expriment le progrès à rebours.
N’insistons pas encore.
Nous estimons que le mot « commode, » synonyme de facile, est antérieur au meuble, et que l’inventeur, le créateur de cet objet a dû, pour en propager l’usage, lui donner le nom de commode ; car s’il en était autrement, c’est-à-dire que le meuble eût l’antériorité, jamais l’adjectif commode n’aurait été adopté pour exprimer une chose facile.
C’est ici que nous allons nous expliquer et démasquer nos batteries.
Nous mettons en évidence, et en fait, – avant le commentaire, – l’axiome suivant, dans sa rigoureuse simplicité.
Rien d’aussi incommode – qu’une commode.
II
En effet, prenons la première commode venue, forme bossuée ou droite, de Louis XIV à nos jours.
Cette commode se compose de trois ou quatre tiroirs, pouvant se fermer à clef, ou qu’on peut tirer au moyen de deux poignées en cuivre doré, plus ou moins ouvragées, selon la richesse du meuble.
Supposons donc cette commode vide. Elle vous appartient, et vous avez à procéder au placement des différents objets qui doivent occuper les tiroirs. Selon toute évidence, si vous avez fait l’achat de ce meuble, c’est que vous en aviez besoin, pour y mettre une foule d’objets, disséminés un peu partout, dans des placards encombrés, ou ailleurs ; et vous vous demandez si elle pourra contenir tout. Mais en plaçant bien, en tassant un peu, – vous y arriverez.
D’abord, avez-vous remarqué que presque jamais un tiroir ne s’ouvre droit ? Tantôt c’est le côté gauche qui reste en panne, tantôt c’est le côté droit ; et malheur à vous si vous persistez à tirer. Dans ce cas, n’insistez pas, et dès que vous sentez une légère résistance, tirez doucement le côté réfractaire pour le mettre en parallèle avec l’autre. Continuez ensuite avec les deux mains, et, probablement, vous arriverez à ouvrir assez votre tiroir pour le garnir. Il arrive quelquefois qu’un mouvement de mauvaise humeur vous fait tirer trop fort le côté en retard qui, alors, vient trop en avant, resserre le côté opposé, si bien que vous ne pouvez plus rien obtenir, ni en tirant un seul côté ni en tirant les deux à la fois.
Comme c’est commode et amusant, surtout quand on est pressé.
Dans cette hypothèse, profitez de votre excitation pour asséner, de toutes vos forces, un vigoureux coup de poing sur le côté trop sorti, et lorsqu’il aura repris sa place, reprenez votre calme pour tirer avec plus de méthode.
Mais ceci n’est rien.
Continuons.
Vous procédez à l’arrangement des objets.
Nous vous recommandons un placement bien combiné, si vous ne voulez pas chercher trop longtemps.
En voici la raison.
Dans les tiroirs, ce qui est à la surface cache ce qui est dessous, à moins de mettre une seule rangée d’objets au fond ; mais si on admettait ce système, il faudrait quatre commodes pour une et nous pourrions dire : à quoi bon la profondeur des tiroirs ? Il serait préférable, dans cette hypothèse, de modifier les dispositions du meuble, en créant un nouveau genre, qui comporterait dix à douze tiroirs, ce qui aurait pour conséquence un autre inconvénient, celui de n’y pouvoir placer des objets d’une certaine dimension.
Nous disons donc :
Les objets du dessous sont cachés par ceux qui viennent s’y juxtaposer, et, nécessairement, pour arriver à trouver l’objet désiré, vous en dérangez une certaine quantité d’autres, lesquels doivent être remis en place de suite, sinon, après deux ou trois expéditions du même genre, votre tiroir n’offre plus que le spectacle d’un fouillis inextricable où vous ne retrouvez plus rien qu’en sortant tout – et encore – ; car nous pouvons affirmer qu’on peut très bien ne pas retrouver certaine chose, placée dans certain tiroir, et cela sans le concours d’un cambrioleur, ou d’un domestique infidèle.
Nous expliquerons ce cas particulier tout à l’heure.
Enfin, vous avez rempli tous vos tiroirs, après les désagréments que nous avons signalés pour les ouvrir, inconvénients qui peuvent se reproduire pour les refermer.
Voilà donc votre commode emménagée. Le lendemain, ou plus tard, vous avez besoin d’un objet quelconque, une paire de chaussettes. Diable ! vous ne vous rappelez pas dans quel tiroir vous avez placé vos chaussettes. Dans cette alternative, vous constatez l’impossibilité de plonger vos regards dans tous les tiroirs à la fois, ce qui vous oblige de prendre la résolution d’en ouvrir un au hasard ; mais soyez certain que les chaussettes seront souvent dans le tiroir ouvert en dernier.
Notons, en passant, le temps perdu à scruter les dessous de chaque tiroir, pour voir si vos chaussettes n’y sont pas cachées, attendu que si vous avez négligé cette précaution vous êtes exposé à recommencer une seconde fois la série des tiroirs.
Vous voyez ça d’ici.
Que serait-ce donc si nous avions la commode à douze tiroirs que nous venons d’esquisser ?
Alors quoi, faut-il faire, pour chaque tiroir, un inventaire, et consulter le susdit pour ne pas se tromper ?
Maintenant, nous allons vous mettre en garde contre le fait dont nous avons parlé plus haut.
Vous avez mis un objet quelconque, une cravate, dans le deuxième tiroir. Vous en êtes absolument certain. Vous ouvrez le deuxième tiroir ; ô stupéfaction !… vous examinez le dessus, vous fouillez et vous farfouillez les dessous… et votre cravate a disparu.
C’est ce qu’on appelle « la malice des choses. »
Alors, après avoir tout bouleversé dans votre deuxième tiroir, vous vous décidez de chercher ailleurs. Ne cherchez pas dans celui qui est au-dessus, le premier, mais dans celui qui est au-dessous, le troisième. Immédiatement vous apercevez votre cravate qui se prélasse à la surface du susdit tiroir. Vous ne vous étiez pas trompé ; seulement, en tirant votre deuxième tiroir trop plein, par une manœuvre facile à comprendre, la satanée cravate avait passé d’un tiroir à l’autre.
N’oubliez donc pas, si ce tour diabolique vous arrive dans le tiroir du bas, de chercher sur le parquet.
Nous estimons avoir indiqué les principales incommodités du meuble – appelé dérisoirement – commode. Ce ne sont pas les seules ; il y en a d’autres que nous tenons en réserve pour plus tard.
Signalons toutefois l’accident du tiroir tiré trop fort, qui vous tombe sur les pieds, pendant que son contenu, pêle-mêle, se répand aux alentours.
Comme c’est amusant, – et commode, – même sans être pressé.
Nous avons dit plus haut que le progrès de la commode sur le coffre était minime.
Pourquoi ?
Parce que la commode, meuble bas à tiroirs, – n’est pas autre chose qu’un composé de coffres superposés comportant les inconvénients que nous avons énumérés. Les tiroirs sont moins profonds que l’ancien coffre, mais voilà tout. Ils n’en sont pas moins de véritables coffres, se garnissant par le haut.
Le coffre du moyen âge n’a donc que ce seul défaut, qui est capital, défaut se répétant dans la commode, que nous a légué le XVIIe siècle, autant de fois qu’il y a de tiroirs, sans compter les autres imperfections et inconvénients ci-dessus. Alors, c’est bien la commode – seule – qui synthétise le progrès à rebours auquel nous avons fait allusion.
III
Il y a un autre meuble qui a beaucoup d’analogie avec la commode, quoique son titre soit aussi modeste que l’autre est prétentieux. Meuble exclusivement à tiroirs, et plus haut de forme que la commode. Nous pensons que son usage est postérieur à celui de la commode.
Nous avons nommé le Chiffonnier.
Ce titre de chiffonnier ne fait-il pas penser au désordre qui règne souvent dans ses tiroirs, aussi bien que dans ceux de la commode ?
Du reste, voici la définition du chiffonnier dans les dictionnaires. Elle est d’un laconisme aussi simple qu’éloquent.
Chiffonnier. « Meuble à tiroirs dans lequel les femmes mettent leurs chiffons » ; ce qui veut dire assez que la symétrie n’a rien à voir avec son aménagement ; qu’on peut y fourrer tout ce qu’on veut bien y entrer ; qu’on peut y fouiller à son aise ; retourner le dessous dessus et vice-versa ; enfin que l’ordre y est obtenu au moyen d’un certain désordre, sans cesse entretenu et renouvelé.
Il résulte de notre appréciation deux choses.
1° Le chiffonnier est bien nommé et justifie pleinement son titre.
2° Le chiffonnier atteint et remplit son but d’une manière absolue.
Par conséquent, le coffre et la commode n’ont aucune raison d’être. Ceux qui existent ne doivent être conservés qu’à la condition de représenter des objets d’art pour être placés dans des musées ou des collections particulières. Quant à ceux qui ne sont pas dignes de cette faveur, il faut les mettre à l’usage du chiffonnier, et surtout, en attendant que le temps en ait fait justice, il ne faut plus en fabriquer.
Nous terminerons par un judicieux conseil.
Si vous avez besoin d’une commode, – achetez une armoire. Une armoire, voilà un meuble essentiellement pratique, facile, et réellement commode. Qu’elle soit à une ou deux portes, elle s’ouvre facilement. Lorsqu’elle est ouverte, les choses y étant placées en étage, l’œil les embrasse complètement. Immédiatement, vous apercevez de suite ce dont vous avez besoin. Subséquemment, rien ne vous empêche de retirer un objet du dessous en laissant en place les autres.
En quelques secondes, vous avez ouvert votre armoire, trouvé ce que vous cherchez, – et refermé.
Nous avions donc bien raison de dire au début de cette étude, – et encore mieux après notre enquête de commodo et incommodo :
Rien d’aussi incommode – qu’une commode !
–––––
(J.-B. Miron, Paris : Librairie Léon Vanier, Éditeur, A. Messein successeur, 1903)
Il vient de paraître, en cette fin d’année 1903, une plaquette de seize pages extrêmement curieuse. C’est une étude rédigée suivant la méthode d’observation et de déduction scientifiques. L’auteur, M. J.-B. Miron, après un historique rapide de la question, se place en face de l’objet de sa recherche, dont il définit d’abord les qualités intrinsèques : forme, densité, dimension. S’il omet d’en mentionner la saveur et l’odeur, c’est assurément qu’elles lui semblent négligeables dans l’espèce. Ensuite, il pratique une analyse rigoureuse ; il part du composé pour arriver au simple, distingue des éléments, résout des amalgames, isole des corps premiers. Puis il donne brièvement les résultats de son enquête, et conclut en quelques mots précis, sobres, sans commentaires. Ce qu’il fallait démontrer est démontré ; l’homme de science a rempli son devoir ; il rentre dans l’ombre.
Tout ceci serait fort légitime, et vous pensez bien que je me fusse abstenu de vous en entretenir s’il s’était agi d’un rapport à l’Académie des sciences. Mais M. J.-B. Miron n’a rien de commun avec les alambics. Sa chambre à coucher, voilà son laboratoire ; l’objet qu’il décrit ? – un simple meuble ; le titre de sa plaquette ? – de l’incommodité des commodes.
M. J.-B. Miron a voué ses loisirs à l’étude de la commode, à ce qu’il appelle : l’enquête de commodo (!). Soit. Mais il me semble que peu de produits littéraires au monde étaient plus désignés que celui-là pour demeurer en manuscrit.
–––––
(Paul Reboux, « Chronique littéraire, » in Le Public quotidien, politique, littéraire et industriel, vingtième année, n° 564, mardi 29 décembre 1903)

































