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(Joseph Delteil, illustrations d’A. de Roux, in La Revue de la femme, revue mensuelle, n° 16, avril 1928 ; ce conte a été repris dans Le Petit Jésus, cinq eaux-fortes de Mariette Lydis, Paris : Éditions du Delta, 1928)
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(Joseph Delteil, illustrations d’A. de Roux, in La Revue de la femme, revue mensuelle, n° 16, avril 1928 ; ce conte a été repris dans Le Petit Jésus, cinq eaux-fortes de Mariette Lydis, Paris : Éditions du Delta, 1928)
… La neige tombe à gros flocons ; elle couvre les toits, blanchit les arbres. L’air est obscurci et l’on n’entend que les bruits lugubres du vent dans la forêt.
Qu’ils sont à plaindre, les pauvres gens obligés de voyager par ce temps affreux ! Mais aussi, quelle singulière jouissance on éprouve à entendre la tempête mugir, la nature entière se déchaîner, assis au coin d’un bon feu, les pieds sur les chenets !…
Et le mouvement cadencé de la pendule qui vous chante tous vos airs favoris et se prête complaisamment à toutes vos improvisations fantastiques ! Et votre pipe, dont l’odorante fumée s’amuse à parcourir, comme une curieuse, votre chambre entière, glisse sur tous les meubles, taquine le chat qui éternue, caresse les touches du piano, et s’envole enfin par la cheminée pour rejoindre ses frères les nuages, auxquels elle raconte ses pérégrinations !…
Dix heures du soir viennent de sonner à l’église du village, et le mauvais temps continue sans laisser espérer aucune interruption. En ce moment, plusieurs jeunes gens sont réunis au coin du foyer d’un de leurs amis, nommé Wilhelm. La couleur bleuâtre qui s’échappe d’un vase placé sur une table voisine, l’enivrant parfum qui s’en exhale, la vive lumière produite par deux candélabres dont les nombreuses branches viennent éblouir les yeux de ces jeunes étudiants ; tout, dans l’intérieur de cet appartement, les invite à la gaieté. Et cependant, la conversation, animée jusque-là, commence à se tarir. Le sombre ennui a posé sa main de fer sur leurs paupières alourdies !…
Déjà, depuis plus de dix minutes, on gardait un profond silence, et l’on prêtait plus d’attention aux sourds mugissements de la tempête qu’à ce qui se passait dans la maison, lorsque Wilhelm, se levant tout à coup, adressa ainsi la parole à ses invités :
« Chers amis ! il vous est impossible de regagner en ce moment vos appartements ; secouez donc la tristesse peinte sur vos traits ; ramenez-y les rires de la jeunesse qui, pour nous comme pour ceux qui nous ont précédés, n’en disparaîtront, hélas ! que trop tôt. Et puisque votre langue s’obstine à rester clouée à votre palais, faisons revivre, à l’aide de ce punch, la joie au milieu de nous. »
Une commotion électrique, parcourant en ce moment l’assemblée, rappela les esprits fugitifs auprès de leur ami, et tous s’écrièrent en chœur :
« C’est cela, Wilhelm ! Enivrons-nous de punch ; et, pour nous distraire, tu nous diras ensuite une des charmantes nouvelles que tu sais si bien raconter.
– Je le veux bien, mes amis. Prenons place à table, et buvons ! Je vous apprendrai, après, la légende de l’Amour perdu, si vous le désirez.
– Accepté ! accepté ! »
Quelques minutes s’étant écoulées, toute trace d’ennui avait disparu, et la gaieté la plus insoucieuse régnait en maîtresse absolue sur le front des assistants. On reprit alors place au foyer, et Wilhelm commença ainsi son récit :
« … Le principal acteur de ma légende rêvait souvent, comme vous le faisiez tous il n’y a qu’un instant. Il s’appelait Hermann. À l’endroit où je prends ma narration, sa main droite est noyée dans la blonde chevelure d’une tête de quinze ans, qui est venue se poser sur ses genoux, sa gauche est étendue ouverte devant le feu, où elle prend de la chaleur qu’elle s’empresse de transmettre à deux petites mains mignonnes, blanches et fines, aux ongles roses, qui disparaissent entièrement dans celle d’Hermann.
Il y avait déjà deux mois qu’Hermann avait accueilli sous son toit le propriétaire des blonds cheveux et des petits doigts roses. Depuis ces deux mois, la vie lui était devenue douce et facile. Il ne prévoyait pas la fin de son bonheur. Tout entier au travail, l’artiste ne sortait plus de sa chambre ou de son atelier. Son chevalet avait servi de berceau à plusieurs chefs-d’œuvre. L’inspiration était en lui, et il pouvait dire à bon droit : « Et moi aussi, je suis peintre ! »
Au lieu de passer toutes ses soirées à la taverne, il restait près de son foyer embrasé, et baisait souvent les petits doigts roses ! Il était heureux, bien heureux ; car c’était l’Amour qu’il abritait sous son toit. C’était l’Аmour pur et sincère, qu’on ne rencontre guère qu’une seule fois en sa vie, qu’on laisse trop souvent s’envoler, et que toujours on pleure après l’avoir perdu !
Mais quel est donc ce bruit dans l’escalier ?… On monte… C’est une femme jeune, aux manières distinguées et richement vêtue.
La sonnette retentit… Hermann se lève, il ouvre. – Elle entre, la femme élégante, et aussitôt elle va s’asseoir près de l’Amour. Comme elle le caresse ! comme elle cherche à fixer ses beaux yeux !… Ils se connaissent ? Les voilà qui causent tout bas, bien bas…
Hermann a repris son œuvre d’art ; puis, fatigué, il se place dans un coin du foyer. Là, il rêve à l’avenir, heureux de croire que le lendemain sera toujours aussi doux que la veille ! Il ne désire aucun changement ; il ne se lasse pas de la monotonie du bonheur… – Pauvre Hermann !
Les heures ont marché… Tout est silencieux. Seul, le balancier trouble le silence de l’appartement. Le feu est près de mourir ; la lampe ne jette plus qu’une clarté douteuse ; la pipe d’Hermann gît, refroidie, sur le marbre de la cheminée. Hermann, étendu dans son grand fauteuil, s’est endormi, et le petit chat s’est pelotonné sur ses genoux…
Et l’Amour, où est-il donc ? Hélas ! cette femme si séduisante l’a emporté. Il est parti pour ne plus revenir, enfant ingrat qui abandonne l’âtre protecteur dont il faisait la joie, pour suivre la route aventureuse, aride, décevante, de l’inconnu !
Lorsqu’il se rendit compte de la perte qu’il avait faite, Hermann devint presque fou. « J’ai perdu l’Amour ! s’écriait-il, j’ai perdu l’Amour ! on me l’a volé ! Pauvre enfant ! où trouveras-tu un cœur comme le mien ? Je t’avais reçu comme un autre moi-même ; je t’avais consacré ma vie, et tu me fuis !… Qu’es-tu devenu, et que vas-tu chercher loin d’ici que je ne t’eusse donné si tu me l’avais demandé ?… Ce monde, où tu entres, ne saurait te comprendre. Il souillera ta robe blanche; il te tuera peut-être sans pitié !… Oh ! reviens à moi, si tu ne veux pas mourir ! Reviens à moi, si tu ne veux pas que je meure… »
Hermann souffrait comme un damné ; il prit son chapeau et courut à la poursuite de l’Amour, résolu de demander à tous ceux qu’il rencontrerait s’ils ne l’avaient point vu, – dût-il payer les renseignements au poids de l’or !
« Adieu, petite chambre qui nous réunissait tous deux, dit-il ; adieu ! je ne reviendrai qu’avec lui ! »
Hermann marchait fort vite, l’œil hagard, la toilette en désordre. On le regarda avec curiosité d’abord, avec intérêt ensuite. Il avait l’air si malheureux ! qui ne l’eût plaint ?…
Un soir, en suivant la grand’route, il entendit un chœur de jeunes garçons qui redisaient des vers du grand poète Frédéric Rückert… II leur demanda de les écrire sur son album…
C’est une belle page ; traduisons-la :
Amour ! soleil tombé du paradis céleste,
Ah ! dis-moi s’il existe une plage funeste
Où mes regards, ouverts à la clarté du jour,
Puissent se dérober à tes rayons de flamme ;
Apprends-moi s’il existe un monde, un peuple, une âme,
Qui n’ait de foi dans Dieu, ni d’hymne pour l’amour ?
Amour ! dis-moi s’il est seulement sur la terre
Un désert, un abîme, un cachot, un cratère
Où tu n’apportes point ton autel ou ton nid ?…
Puis-je sous quelques cieux porter ma rêverie
Sans respirer ta fleur, sans vivre de ta vie,
Sans te trouver partout où le Seigneur bénit ?…
Où pleure la rosée, où le vent tourbillonne,
Où s’écoule le flot, où le soleil rayonne,
Oui ! l’Amour est partout, comme un esprit du ciel !
Et là même où les flots et les vents s’affaiblissent,
Où se fanent les fleurs, où les astres pâlissent,
L’Amour est encor là, comme un ange éternel !
J’ai passé dans les bois où le feuillage tremble,
Et les grands arbres verts faisaient monter ensemble
Les baisers frissonnants vers le ciel radieux.
Rêveur sous les rosiers, pensif sous les érables,
J’écoutai des oiseaux les concerts innombrables :
C’est l’Amour qui dictait leurs chants mélodieux !
Je parcourus la plage où l’écume blanchie
Apporte les échos d’une sourde harmonie,
Je retrouvai l’Amour dans le baiser des flots ;
Et les fleurs s’inclinaient sur l’Océan immense.
Et l’algue se tordait sous la houle en démence,
En chuchotant l’amour aux pieds des matelots !
Je tournai mon regard vers la céleste plaine,
Et de là-haut sur moi descendit une haleine
Qui parfuma mon front : c’était l’Amour encor !
Le soleil était beau ; douce était sa lumière ;
Et, las d’être adoré dans sa splendeur première,
Lui-même s’embrassa dans mille étoiles d’or !
Alors, je contemplai la terre vaporeuse.
Une femme était là, souriante et rêveuse ;
Elle avait dans ses yeux tous les bleus firmaments.
D’amoureuses senteurs semblaient rentrer en elle ;
Le soleil de ses feux embrasait sa prunelle,
Et frappait mes yeux noirs sous leurs rayons aimants !
D’ivresse je baissai ma paupière aveuglée ;
Et, penchant doucement ma poitrine gonflée,
Je sentis qu’elle était toute pleine d’amour ;
Et ces mille rayons que j’avais vus naguère
L’un l’autre dispersés, au ciel et sur la terre,
Mon cœur, comme un soleil, les dardait à son tour.
Aussi, je voudrais bien rechercher où mon âme
Pourrait tourner les yeux, Amour ! sans voir ta flamme,
Et s’abreuver encor sans goûter à ton miel.
Car je te porte en moi comme un trésor suprême !…
Le luth suit le poète, et tu me suivras même
Dans la nuit de la tombe et dans l’azur du ciel !…
Hermann passa la nuit tout entière avec ces jeunes panthéistes qui chantaient Rückert… – Le lendemain soir, comme il entrait dans une capitale, il rencontra une société de femmes jeunes et charmantes, rieuses et folles, au langage hardi, à l’œil provocateur, qui éclatèrent de rire en voyant sa mine désespérée.
Mais Hermann était beau ; aussi, l’une des sirènes, se détachant du groupe, lui demanda :
« Que cherches-tu, beau ténébreux ?
– L’Amour ! répondit Hermann.
– En ce cas, viens donc par ici. Nous savons où il est, et nous te mènerons à lui.
– Soyez bénies! s’écria Hermann, ô vous qui me rendez l’Amour ! »
Et il suivit les séduisantes bayadères.
Elles lui firent prendre une route fleurie et embaumée. Tour à tour, il fut le cavalier de chacune de ces jeunes femmes. Le voyage, bien que long, était agréable, et elles semblaient prendre à tâche de le prolonger… Cependant, Hermann ne voyait point paraître l’Amour !…
Hermann se plaignit. – Les nymphes le conduisirent alors sur le sommet d’une montagne aride, au milieu de rochers noirs et tristes comme les ténèbres. Arrivées là, elles lui dirent :
« Que nous donneras-tu pour t’avoir guidé vers l’Amour ?
– Il est donc près d’ici ? demanda Hermann.
– Oui ! répondirent-elles. Mais, nous te le répétons, que nous donneras-tu pour t’avoir guidé près de l’Amour ?
– Demandez, dit Hermann, ravi de toucher au but de ses plus ardents désirs ; demandez, et tout ce que vous exigerez de moi vous l’obtiendrez !
– Donne-nous ta santé ! » dirent les femmes.
Hermann y consentit… et, au même instant, elles disparurent comme par enchantement. Alors, il se trouva seul dans cette sombre solitude, découragé, sans forces contre la douleur qui l’accablait.
Cependant, après quelques instants passés dans cette triste situation, le galop d’un cheval le tira de l’anéantissement où il était plongé. Il secoua sa torpeur et écouta d’où partait ce bruit…
Bientôt, il vit s’avancer à sa rencontre un homme, à la mine hypocrite, qui pressait les flancs d’un cheval étique, et jetait autour de soi des regards tout à la fois avides et craintifs. Hermann l’aborda.
« Vous venez de loin, seigneur ? » lui dit-il, le chapeau à la main.
Le voyageur s’arrêta court.
« Je viens en effet de très loin, répondit celui-ci en rendant le salut.
– Je désire quelque chose de vous.
– Et que désirez-vous donc ? »
Cet homme était un usurier qui prêtait aux jeunes gens, aux fils de famille, aux artistes d’avenir, l’argent que leurs parents refusaient à leurs folies ou à leurs inspirations.
Hermann ignorait encore à qui il avait affaire. Il ne savait pas qu’il existe au monde de ces sortes d’êtres, véritables vampires, vivant de la mort des autres, qui se bâtissent des châteaux avec les pierres des maisons qu’ils ont démolies !…
« Seigneur, dit Hermann, n’auriez-vous pas rencontré l’Amour ?
– L’Amour ! répondit le cavalier. De quel amour s’agit-il ? J’en connais plusieurs. Est-ce l’amour de la gloire ? il est bien facile à trouver ; vous le verrez sur les grandes routes, en épaulettes de laine ou de fil d’argent ; dans les mansardes, tenant une plume ou des pinceaux.
– Ce n’est pas cela, dit Hermann.
– Serait-ce l’amour de l’or ? poursuivit l’usurier, dont les yeux gris s’illuminèrent soudain. Allez à la Bourse, jeune homme ; c’est là son temple favori. Cependant, il a des chapelles particulières un peu partout. Vous trouverez peut-être encore l’amour dans les bras de la femme que vous adorez et qui vous adore, dans le cœur de celui qui vous nomme son frère et que vous appelez votre ami… Est-ce cet amour que vous cherchez ? Frappez à la première porte venue, il vous ouvrira lui-même… Ne craignez pas, il est partout, vous dis-je. Entendez-vous ces cloches qui tintent dans la vallée ? Elles appellent les fidèles à la prière, à la prédication sur la vertu, à la quête pour les besoins de l’église ! Vous entendez ces cloches ? Eh bien, c’est l’Amour qui les met en branle ! Voyez-vous, là-bas, ce petit enclos semé de croix noires couvertes de larmes peintes en blanc ? Un homme est à genoux sur la tombe de son épouse bien-aimée, morte hier dans ses bras. Il pleure, il pleure amèrement, il se frappe le front sur la pierre : – l’amour que vous cherchez est au fond du cœur et dans les sanglots de cet homme !
– Non ! répliqua l’artiste Hermann, ce n’est pas encore l’objet de mes vœux. L’amour que j’ai perdu est pur et désintéressé.
– Oh ! oh ! ricana l’usurier. Si c’est là ce que vous cherchez, vous marcherez longtemps encore et vous parcourrez bien du chemin avant de le trouver.
– Que m’importe ! j’ai fait vœu de ne pas rentrer chez moi sans le ramener dans mes bras… et, s’il le faut, je parcourrai la terre entière ; mais je le ramènerai !
– Vous êtes donc bien riche ? demanda le perfide vieillard, les narines ouvertes et l’œil au guet.
– Non ! dit Hermann. Mais mon père est bon ; et, comme il a quelque fortune, il m’aidera…
– N’avez-vous donc pas d’amis qui puissent vous obliger, mon enfant ? Pourquoi ne pas emprunter, par exemple, sur la succession de votre père ? Au lieu d’attendre qu’il veuille bien vous envoyer l’argent nécessaire, que ne réalisez-vous sur-le-champ vos espérances !
– Mais ce serait mal agir, ce me semble.
– Enfant ! cette fortune n’est-elle pas la vôtre ? – Qu’importe à votre père que vous escomptiez l’avenir ! Il peut l’ignorer, d’ailleurs, – ajouta sournoisement le tentateur, – et puis, vos demandes pourraient lui déplaire, le gêner peut-être…
– C’est vrai ! » pensa Hermann.
Et il ajouta tout haut :
« Mais je ne connais personne qui puisse me rendre un tel service. À qui m’adresserai-je ?
– À moi ! dit le vampire. Venez chez moi ; nous en causerons pendant le dîner… »
Quelques heures après, Hermann quittait l’usurier, la poche remplie d’écus, le cœur plein d’espoir, et il reprenait sa route.
« Adieu ! lui dit-il, et merci !
– Adieu ! » répéta l’affreux vieillard, qui, d’une main joyeuse et frémissante, enferma dans une cassette des papiers marqués aux armes nationales, et qu’Hermann avait signés presque sans les regarder…
« Que cet homme est bon ! pensait notre jeune homme.
– Pauvre dupe ! murmurait de son côté l’usurier… Il est à moi ! »
Hermann, les poches garnies d’écus, continua plus gaiement ses recherches… Il fut bien reçu partout, et le nombre de ses amis augmenta sensiblement. Plusieurs jeunes écervelés, qu’il ne connaissait que depuis quelques jours, lui demandèrent bientôt le but du voyage qu’il avait entrepris, et le bon Hermann leur raconta naïvement son histoire…
« Parbleu ! dirent-ils en chœur, nous t’accompagnerons, et nous t’aiderons à retrouver l’Amour !
– Venez avec moi, mes amis, dit Hermann ; la route me semblera moins ennuyeuse à parcourir ; venez !… »
Notre artiste, entouré de ses gais et bruyants compagnons, ne réussit pas davantage dans ses investigations. En agissant comme il le faisait, il avait pris le plus mauvais moyen ; car le poète n’a-t-il pas dit :
Le véritable Amour, c’est une fleur cachée
Que l’on doit découvrir sous le gazon discret.
Le bruit la fait trembler sur sa tige penchée…
Cherchez-la seul ! La foule, hélas ! l’écraserait.
Vers cette époque, Hermann fit une nouvelle connaissance qui se joignit à la petite caravane groupée autour de lui.
Était-ce un homme, était-ce une femme, que le nouveau personnage qui se mêlait à son existence ?
Nul n’aurait pas répondre d’une manière positive. Son nom même contribuait à rendre la solution du problème assez difficile. Hyacinthe, en effet, participait étrangement des deux sexes. Il ou elle avait la chevelure blonde et épaisse, la taille à demi-svelte, le regard langoureux et indécis, la voix mignonne et traînante, le pied petit. C’était une créature mixte, chez laquelle, par moments, on croyait retrouver la force d’un homme, et qui, dans d’autres instants, tombait dans une espèce de prostration physique et même morale. Incapable d’aucun effort violent, Hyacinthe ne semblait vivre que pour le repos, mais dans une nonchalance qui aurait pu sembler être aussi de la sournoiserie active.
Entraîné par une attraction secrète, Hermann préféra bientôt Hyacinthe à tous ses autres amis. Ils s’entretenaient tous deux durant des journées entières, assis sur le riant tapis d’herbes épaisses, et fumant des cigares à l’infini. Puis, le sommeil venait poser ses mains tièdes et légères sur leurs yeux, et le matin les retrouvait à la même place…
Au commencement de leur liaison, – Hermann peignait en causant avec Hyacinthe, qui le regardait d’un air compatissant, et lui disait même souvent :
« Mon Dieu ! Hermann, quel plaisir éprouves-tu donc à travailler, lorsqu’il est si doux de ne rien faire ?
– Si tu étais peintre, répondait Hermann, tu ne me ferais pas une telle question. Tu comprendrais tout le bonheur que j’éprouve à reproduire, avec mes pinceaux, cette nature si belle et si riche, qui semble prendre plaisir à poser devant moi ! Un peintre seul peut jouir du ciel et de la terre. Un rayon de soleil qui se joue sur une feuille de chêne me ravit ! Je vois mille choses merveilleuses dans ces petits nuages brillants qui semblent une poussière d’or emportée par le vent ; et, lorsque, à force de patience, de soin et d’art, je puis fixer sur ma toile ces éblouissants phénomènes, mon cœur se gonfle d’orgueil et de joie, et je me crois un nouveau créateur.
– Fou ! répondait Hyacinthe. Fou ! qui négliges la proie pour l’ombre, la réalité pour le rêve ! Toute cette nature qui te transporte, je l’aime aussi, et je la comprends comme toi ; mais j’en jouis sans travail. Je la contemple sans fatigue ; je la perçois sans étude, et je me garde bien de chercher à rapetisser mon bonheur. Si tu étais pauvre, je souscrirais à ton ardeur pour la peinture. Mais, dans ta position, laisse donc cela aux rapins, Hermann ! Imite-moi. Ne vaut-il pas mieux mille fois admirer, dans une molle et délicieuse contemplation, ce beau ciel et ces arbres séculaires et pleins de sève, que tu ne rendras jamais que d’une manière imparfaite ? Ne vaut-il pas mieux respirer sans mélange cet air embaumé, cette fleur pure, que tes pinceaux ne sauraient copier, et que ton huile et tes essences nous gâtent à plaisir ? »
Hermann ne savait que répondre. Le véritable artiste ne trouve aucun paradoxe à son service.
Toutefois, Hermann peignit moins souvent. Puis, il finit par ne plus peindre du tout.
« Je suis content de toi, dit alors Hyacinthe. N’es-tu pas plus heureux maintenant ?
– Oui ! » répondit faiblement Hermann. Cependant, l’ennui venait souvent le trouver ; et, dans de tels moments, il voulait reprendre ses pinceaux… mais le travail le fatigua encore plus que l’oisiveté ne l’avait ennuyé.
Hyacinthe riait ; il riait comme un petit démon !
« Tu n’as pas de volonté, n’essaie donc pas de peindre ! Fumons, causons, laissons-nous vivre. »
Hermann jetait encore de temps en temps un regard furtif vers sa palette abandonnée.
Hyacinthe surprit un jour un de ces regards…
« Tu es donc incorrigible ! Tiens, Hermann, prends une bonne résolution. Brûlons palettes et pinceaux ! Tu hésites ?… Niais ! C’est leur vue qui cause ton ennui ! Brûle, brûle, et l’ennui s’en ira avec la fumée ! »
Pinceaux et palettes, brosses et toiles, tout fut bientôt en cendres.
Hermann soupira bien un peu… mais, deux jours après l’incendie, il n’y pensait plus.
Depuis longtemps déjà, son voyage était suspendu. Hyacinthe avait ri de sa simplicité, et lui avait lancé ces mots ironiques :
« Pourquoi courir après l’Amour ? qui te dit qu’il ne reviendra pas te trouver ? Tu es jeune ; tu es beau, tu es riche ; il viendra lui-même à toi, sois-en persuadé. »
Et Hermann avait attendu, aux grands applaudissements de ses nombreux amis, multitude de paresseux, de parasites et de débauchés.
Mais l’argent, pas plus que le plaisir, n’est éternel chez les Hermanns ! Un soir, notre jeune artiste s’aperçut que sa bourse était vide.
« Qu’importe ! se dit-il, j’ai des amis sur lesquels je puis compter. »
Et le lendemain, il expliqua sa position à ses amis pendant le déjeuner.
Au dessert il était seul !… Tous l’avaient abandonné : quelques-uns, après deux ou trois mots de consolations hypocrites ; la plupart, avec l’ironie à la bouche.
Hermann se prit alors à pleurer comme un enfant. Que devenir ? Il essaya de peindre. Hyacinthe, en brûlant ses pinceaux, avait brûlé le talent d’Hermann.
Peintre la veille, Hermann s’éveilla barbouilleur !…
« Oh ! dit-il, je retrouverai l’Amour ; il me consolera ! »
Il reprit ses voyages, mendiant presque son pain, couchant souvent à la belle étoile. Bientôt, ses forces le trahirent. N’ayant plus de santé, plus de talent, le désespoir s’empara de lui… Dans cette déplorable situation, il voulut mourir. En conséquence, il se dirigea vers la rivière pour noyer, d’un seul coup, tous ses chagrins.
Quelqu’un l’arrêta par le bras au moment où il allait se précipiter dans l’eau.
Hermann se retourna et vit un vieux mendiant aux cheveux blancs et en haillons. Son air était bizarre, et tenait à la fois et du pèlerin et du baladin.
« Pourquoi m’arrêter ? dit Hermann.
– Parce que la vie est encore belle à votre âge, répondit l’inconnu.
– J’ai perdu l’Amour, reprit Hermann, et tout espoir de le retrouver s’est évanoui en moi. Laissez-moi mourir !
– L’Amour ! dit le mendiant ; mais je l’ai rencontré tout à l’heure ! Il vous cherche sans doute. »
À peine le vieillard avait-il dit ces paroles, qu’Hermann était à ses genoux.
« Vieillard ! lui dit-il les mains jointes, vous avez rencontré l’Amour ! Où est-il ?…
– Que me donnerez-vous pour vous le dire ? demanda ardemment le mendiant.
– Hélas ! je n’ai plus rien ! dit Hermann, et pourtant, je donnerais le peu d’instants qu’il me reste à vivre pour le voir, ne fût-ce qu’une seule minute !
– Je n’en demande pas tant, répliqua le vieillard. Donnez-moi vos cheveux noirs et votre jeunesse, en échange de mes cheveux blancs et de mes soixante ans, – et je vous dirai où est l’Amour.
– Prenez ! » dit Hermann haletant.
L’échange proposé ayant été en un instant accompli, le mendiant, fidèle à sa parole, lui dit en montrant l’autre bord de la rivière :
« Regardez, le voilà ! »
Et il disparut.
Hermann regarda, et il vit en effet l’Amour sur l’autre rive, l’Amour toujours jeune, avec ses cheveux blonds, sa taille svelte et ses doigts roses. Mais comme il n’y avait point de barque pour traverser la rivière, il s’écria de toutes ses forces :
« Amour ! Amour, me voilà ! attends-moi ! »
L’Amour se retourna, et, fixant sur Hermann un œil de compassion, il laissa tomber de sa bouche nacrée ces froides paroles :
« Que voulez-vous de moi ?
– Enfant ! c’est moi ; je suis ton Hermann !
– Vous me trompez, dit l’Amour. Hermann était jeune et beau ; vos cheveux sont tout blancs et votre visage est ridé. Je vous le répète : vous me trompez, je ne vous connais pas ! »
Et il s’enfuit, épouvanté par le vieillard. Hermann poussa un cri de désespoir, et tomba en pleurant sur la pierre où s’était assis le vieux mendiant…
*
À quelques jours de là, un pêcheur aperçut, flottant sur l’eau, le cadavre d’un vieillard aux cheveux blancs, inconnu dans le pays.
On l’enterra près du fleuve, et une croix noire sans inscription recouvrit sa modeste tombe.
Depuis cette époque, l’herbe a poussé, la croix a disparu, et l’on ne parle plus guère, dans les environs, du vieillard aux cheveux blancs qui est venu mourir en cet endroit. »
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« Allons, amis ! s’écria Wilhelm en se levant et en se rapprochant de la table, notre nouveau punch est éteint, rallumons la bougie et remplissons les verres !… La tempête, actuellement calmée, vous permettra ensuite de regagner chacun vos demeures. Eh bien, qu’avez-vous donc tous ? Vous paraissez plongés dans la plus profonde tristesse. D’où vient cela ? Cet effet serait-il produit par l’histoire d’Hermann ?… Allons, buvons ! Est-ce que nous courons après l’Amour, nous autres, jeunes gens d’aujourd’hui ? Buvons ! et quand l’ennui du célibat nous prendra, nous choisirons une femme quelconque, un de ces anges exposés aux enchères sur les tabourets des salles de bal, une héritière de salon, et nous l’épouserons.
Puis, nous nous endormirons tranquillement en rêvant caisse d’escompte, actions de chemin de fer et crédit mobilier… Car le lit nuptial de l’amour actuel est ordinairement un coffre-fort qui a un grand livre pour sommier, et un sac d’écus pour édredon ! »
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(Marie de Solms, née Bonaparte-Wyse, in Revue britannique, nouvelle série, troisième année, juillet 1857 ; in Mademoiselle Million, Paris : E. Dentu, 1863 ; in Les Mariages de la Créole, tome second, Bruxelles : A. Lacroix, Verbœckhoven et Cie, Éditeurs, 1866 ; ; in La Chanteuse, tome second, Paris/Bruxelles : Librairie internationale/A. Lacroix, Verbœckhoven et Cie, Éditeurs, 1867 ; in La Grand’Mère, Paris : Ernest Flammarion, collection « Auteurs célèbres, » n° 316, sd [1899])
Le chef de bureau Jönsson ouvrit l’élégant ascenseur de l’hôtel et y fit entrer amoureusement un être gracile qui fleurait bon la fourrure et la poudre. Ils se blottirent sur le siège mœlleux et l’ascenseur se mit à descendre. La petite femme offrit sa bouche entrouverte, moite de vin et de baisers. Ils avaient soupé en haut, sur la terrasse, sous les étoiles ; maintenant, ils sortaient s’amuser.
« Chéri, comme c’était exquis là-haut ! murmura-t-elle. Si poétique d’être contre toi, près des étoiles ! Alors, on comprend ce qu’est l’amour. C est bien vrai que tu m’aimes, dis ? »
Le chef de bureau répondit par un baiser qui dura longtemps. L’ascenseur descendait…
« C’est si bien que tu sois venue, mon petit ! dit-il. Autrement, j’aurais été hors de moi.
– Oui ! Mais comme il a été insupportable ! Aussitôt que j’ai commencé à me préparer, il m’a demandé où j’allais. « Je vais où cela me plaît, il me semble, répondis-je. Suis-je prisonnière, par hasard ? » Alors il s’assit, me regardant fixement tout le temps que je m’habillais et que je mettais ma nouvelle robe beige… Penses-tu qu’elle m’aille ? Qu’est-ce que tu trouves qui m’aille mieux ? C’est peut-être la rose, après tout ?
– Tout te va, ma chérie, dit le chef de bureau. Mais je ne t’ai jamais vue aussi rayonnante que ce soir. »
Reconnaissante, elle ouvrit en souriant son manteau de fourrure. Ils s’embrassèrent longuement… L’ascenseur descendait.
« Ensuite, lorsque j’ai été prête et que j’allais partir, il m’a pris la main et me l’a tant serrée qu’elle me fait encore mal maintenant, toujours sans dire un traître mot. Tu ne pourrais t’imaginer combien il est brutal ! « Au revoir, » dis-je alors. Lui, naturellement, resta muet. Il est déraisonnable à un tel point qu’on ne peut le supporter.
– Pauvre petit ! dit le chef de bureau Jönsson.
– Comme si je ne pouvais pas sortir un peu et me distraire ! Mais, vois-tu, il est sérieux comme une pierre de tombeau. Il ne peut rien prendre avec simplicité et naturel. On dirait, avec lui, que la vie est toujours en jeu.
– Mon pauvre petit, comme tu as dû en voir !
– Oh ! j’ai souffert terriblement. Terriblement ! Personne n’a souffert comme moi. Ce n’est que lorsque je t’ai rencontré que j’ai su ce que c’était que l’amour.
– Mon adorée ! » dit Jönsson en la serrant dans ses bras…
L’ascenseur descendait.
« Pense, dit-elle, quand elle fut remise de l’étreinte : être assise, là-haut, à regarder les étoiles et à rêver… Oh ! je ne l’oublierai jamais ! Tiens, c’est ce qui rend Arvid si impossible ; il est constamment sérieux, il n’a pas un souffle de poésie en lui, il n’y entend rien.
– Ma chérie, c’est intolérable !
– Oui, n’est-ce pas, intolérable ! Mais, continua-t-elle, – et elle lui tendit la main en souriant, – pourquoi penser à cela ? Maintenant, nous allons sortir nous amuser ! C’est bien vrai que tu m’aimes, dis ?
– Si je t’aime… » répondit le chef de bureau. Et il la ploya à la faire panteler de nouveau…
L’ascenseur descendait.
Il s’inclina vers elle et la caressa ; elle rougit.
« Nous nous aimerons, cette nuit… comme jamais auparavant. Toi ! ! » murmura-t-il.
Elle l’attira vers elle, ferma les yeux… L’ascenseur descendait.
Il ne faisait que descendre et descendre…
Enfin, Jönsson se leva, la figure toute rouge.
« Mais qu’est-ce qu’il y a, avec l’ascenseur ? s’écria-t-il. Pourquoi ne s’arrête-t-il pas ? Il y a longtemps que nous sommes ici à bavarder, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est vrai, mon chéri ; le temps passe si vite !
– Mais, mon Dieu, nous sommes restés ici un temps fantastique ! Qu’est-ce que cela veut dire ? »
Il regarda à travers les barreaux. Il faisait noir comme dans un four. Et l’ascenseur continuait à descendre, avec une bonne vitesse égale.
« Mais, Seigneur Dieu, qu’est-ce que cela signifie ? C’est comme si nous descendions dans un trou énorme. Et voilà déjà une éternité que nous le faisons ! »
Ils essayèrent de regarder dans l’abîme. Il faisait toujours noir comme dans un four. L’ascenseur s’y enfonçait, s’y enfonçait de plus en plus.
« Cela va au diable ! s’écria Jönsson.
– Oh ! chéri, gémit la jeune femme, se suspendant à son bras ; je suis si anxieuse ! Mets le frein d’arrêt… »
Jönsson tira le frein tant qu’il put. Cela ne fit rien. L’ascenseur n’en continuait pas moins à descendre à toute vitesse, de plus en plus bas, à l’infini.
« Mais c’est terrible ! s’écria-t-elle. Qu’allons-nous faire, qu’allons-nous faire ?
– Oui, que diable peut-on faire ? C’est fou ! »
La petite femme, désespérée, éclata en sanglots.
« Non, non, chéri, pas comme ça, soyons raisonnables. Il n’y a rien à faire. Alors, assieds-toi. Voilà, restons assis tranquillement tous deux, l’un près de l’autre, et nous verrons ce qui arrivera. Que diable, il faut bien que cela s’arrête une fois ! »
Ils restèrent assis à attendre.
« Pense, dit la jeune femme, qu’une chose pareille nous arrive ! Et nous qui allions sortir pour nous amuser.
– Oui, diable, c’est stupide ! grommela Jönsson.
– C’est bien vrai que tu m’aimes, dis ?
– Mon cher petit ! » dit Jönsson. Et il l’étreignit contre sa poitrine… L’ascenseur descendait toujours.
Enfin, il s’arrêta brusquement. Tout était maintenant d’une clarté qui faisait mal aux yeux. Ils étaient arrivés à l’enfer. Le diable ouvrit poliment la porte :
« Bonsoir ! » dit-il, en s’inclinant profondément… Il était chic, et portait un habit qui pendait aux vertèbres velues du haut comme à un clou rouillé.
Jönsson et la jeune femme, pris de vertige, sortirent de la cage en chancelant.
« Où sommes-nous, au nom de Dieu ? » s’écrièrent-ils, épouvantés de cette apparition à donner le frisson.
Le diable le leur expliqua, un peu gêné.
« Mais ce n’est pas si dangereux que cela en a l’air, s’empressa-t-il d’ajouter. J’espère que vous passerez le temps très agréablement. D’après ce que je comprends, ce n’est que pour la nuit.
– Oui, oui, s’écria vivement Jönsson, d’accord avec lui. Ce n’est que pour la nuit. Nous ne pensons pas rester, vraiment non ! »
La jeune femme se pendit fortement à son bras, toute tremblante. La lumière, jaune verdâtre, était tellement crue qu’ils pouvaient à peine voir ; ils pensaient que cela sentait la damnation !
Quand ils se furent un peu habitués, ils s’aperçurent qu’ils se trouvaient comme sur une place autour de laquelle s’élevaient, dans l’obscurité, des maisons aux entrées étincelantes ; les fenêtres étaient couvertes de volets, mais on voyait, à travers les fentes, qu’il y avait de la lumière à l’intérieur.
« C’est bien Monsieur et Madame qui s’aiment ? interrogea le diable.
– Oui, infiniment ! répondit la jeune femme en regardant de ses beaux yeux.
– Alors, voici le chemin, » dit-il. Et il les pria de vouloir bien le suivre.
Ils firent, en glissant, quelques pas dans une sombre rue latérale. Une vieille lanterne cassée était suspendue devant une entrée sale, crasseuse.
« Je vous en prie, c’est ici ! »
Il poussa la porte et se retira discrètement…
Ils entrèrent. Une diablesse grasse, une chatte-mitte, à la poitrine opulente, avec de larges pastilles de poudre dans les poils de la lèvre, les accueillit. Elle sourit, essoufflée, avec d’aimables yeux compréhensifs, en grains de poivre. Elle avait enroulé des mèches de cheveux autour de ses cornes, et les avait attachées avec de petits rubans de soie bleue.
« Ah ! bien, si c’est M. Jönsson et la jeune dame, alors c’est au numéro huit. »
Et elle leur donna une grande clef. Ils grimpèrent l’escalier sombre et crasseux. On glissait sur les marches grasses.
C’était au deuxième étage.
Jonsson trouva le « huit » et ils entrèrent. C’était une chambre de grandeur moyenne, avec une odeur de renfermé. Au milieu, il y avait une table avec un tapis douteux ; contre le mur, un lit avec des draps défroissés. Ils pensèrent que c’était agréable. Ils enlevèrent leurs manteaux et s’embrassèrent longuement.
Sans qu’on le remarquât, une homme entra par une autre porte ; il était habillé en garçon d’hôtel, mais le smoking était élégant et le plastron si propre que c’était comme un revenant dans la demi-obscurité. Il allait sans bruit ; on n’entendait aucun pas et ses mouvements étaient mécaniques. Les traits étaient sévères ; les yeux regardaient fixement, tout droit devant eux. Il était pâle comme un mort, et avait à la tempe une plaie faite par un coup de revolver. Il rangeait la chambre, il essuyait la table et la toilette, apportait tous les ustensiles.
Ils ne lui prêtèrent guère d’attention, mais quand il fut sur le point de partir, Jönsson dit :
« Un peu de vin ne sera pas mal ; donnez-nous un demi-madère. »
L’homme s’inclina et disparut.
Jönsson resta en bras de chemise. La jeune femme hésitait un peu.
« Il va revenir, dit-elle.
– Bah ! dans un endroit comme celui-ci, on n’a pas besoin de se gêner. Déshabille-toi, mon petit ! »
Elle enleva sa robe et s’assit sur son genou. C’était délicieux.
« Pense, murmura-t-elle, être ici ensemble, toi et moi, ensemble, dans un endroit aussi étrange, aussi romanesque ! Si poétique, jamais je ne l’oublierai !…
– Chérie ! » dit-il. Et ils s’embrassèrent longuement.
L’homme rentra de nouveau, sans bruit. Il posa tranquillement, mécaniquement, le verre, versa le vin. La lumière de la lampe sur la table lui éclaira la figure. Il n’y avait rien de particulier en lui, si ce n’est qu’il était pâle comme la mort et avait une plaie à la tempe. Soudain, la jeune femme se dressa en s’écriant :
« Est-ce toi ! Est-ce toi !… Dieu du ciel, il est mort ! Il s’est suicidé !… »
L’homme restait immobile, et, raide, regardait droit devant lui. Son visage n’exprimait aucune souffrance ; il n’était que sévère, profondément sérieux.
« Arvid, qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? Comment as-tu pu ? Ah ! chéri, si j’avais pu me douter de quelque chose de semblable, tu penses bien que je serais restée chez nous ! Mais tu ne parles jamais ! Tu n’as rien dit, pas un mot ! Comment aurais-je pu le savoir, quand tu ne l’avais pas dit ! Ah ! mon Dieu !… »
Tout son corps tremblait. L’homme la considérait comme une étrangère ; le regard était glacial, gris et perçant. Le visage blanc jaunâtre brillait ; aucun sang ne coulait de la plaie, il n’y avait qu’un trou.
« Oh ! c’est terrible, terrible, cria-t-elle. Je ne veux pas rester ici ! Partons tout de suite ! Je ne pourrais pas le supporter ! »
Elle s’empara de sa robe, de son chapeau et de son manteau, et se précipita dehors, suivie de Jönsson. Ils glissèrent au bas des escaliers ; elle s’assit sur des crachats et des cendres de cigarettes. La vieille était en bas, souriait avec bienveillance dans sa barbe en faisant un signe de la tête avec ses cornes.
Dans la rue, ils se calmèrent un peu. Elle mit ses vêtements, arrangea sa toilette, se poudra le nez. Protecteur, Jönsson mit son bras autour d’elle, baisa les larmes qui coulaient : il était si bon ! Ils allèrent sur la place.
Le diable en chef s’y promenait. Ils se trouvèrent de nouveau nez à nez avec lui.
« Eh ! bien, c’est déjà fini ? dit-il. J’espère que vous avez passé un moment agréable ?
– Oh ! c’était affreux, répliqua-t-elle.
– Non, ne dites pas cela, ce n’est pas possible ! Vous auriez dû voir, Madame, comment c’était jadis. On ne peut pas se plaindre de l’enfer maintenant. Nous faisons tout pour qu’on ne remarque rien ; on pense, au contraire, qu’on s’amuse beaucoup.
– Oui, dit monsieur Jönsson, il faut avouer que c’est en tous cas devenu un peu plus humain.
– Oh ! affirma le diable, on a modernisé ici, tout transformé… comme c’est naturel.
– Ne faut-il pas se conformer au développement général ?
– Oui, actuellement, il n’y a plus que les souffrances des âmes.
– Grâce à Dieu ! » soupira la jeune femme.
Le diable les accompagna très poliment jusqu’à l’ascenseur.
« Bonsoir, dit-il, en s’inclinant profondément. Au plaisir de vous revoir. »
Il ferma la porte et ils remontèrent.
« Ce n’est pas malheureux que ce soit fini, » dirent-ils tous deux soulagés, en se rapprochant l’un de l’autre sur le siège.
« Sans toi, je n’aurais jamais pu m’en tirer, » murmura-t-elle.
Il l’attira vers lui, et ils s’embrassèrent longuement.
« Pense, dit-elle, quand elle se fut remise de l’étreinte, qu’il ait pu faire une pareille chose ! Mais il a toujours eu des idées si bizarres ! Il ne peut jamais prendre les choses d’une manière simple et naturelle, comme elles le sont. C’est toujours comme si la vie était en jeu.
– C’est vraiment stupide, dit Jönsson.
– Il aurait bien pu le dire ! Je serais restée. Nous aurions pu sortir un autre soir…
– Mais oui, naturellement, dit Jönsson, cela aurait pu se faire.
– Mais, mon chéri, pourquoi penser plus longtemps à cela ? murmura-t-elle en lui jetant les bras autour du cou. Maintenant, c’est passé.
– Oui, mon ange ; maintenant, c’est passé ! »
Il l’étreignit… et l’ascenseur montait…
(Contes mauvais.)
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(Pär Lagerkvist, traduit par Yvonne Bimbenet, in La Nervie, revue illustrée d’arts et de lettres, numéro spécial consacré à la littérature suédoise, neuvième année, troisième série, n° 3, mars 1928. Adrien Vel, « Accès vers la conscience, » huile sur toile, 2021)
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THE LIFT THAT WENT DOWN INTO HELL
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(Pär Lagerkvist, traduit par Alan Blair, The Marriage Feast and Other Stories, London: Chatto & Windus, 1955)
Amsterdam, 26 mai.
Un des médecins les plus estimés d’Amsterdam, le Dr S…, vient d’être le héros d’une aventure extraordinairement troublante dont le mystère demeure inexpliqué en plus d’un point.
Dans une maison isolée
La semaine dernière, le Dr S… fut éveillé pendant la nuit par un visiteur qui insista pour que le médecin se rendît d’urgence dans une maison isolée où « une jeune femme était au plus mal. »
Tandis que le docteur faisait ses préparatifs, sa femme lui conseilla de ne pas allez seul chez cette malade. Depuis de longues années, la, maison indiquée par le visiteur était inhabitée et il y avait tout lieu de craindre qu’il s’agît d’un guet-apens.
Le médecin haussa les épaules et partit.
Quelques instants plus tard, il sonnait à la porte de l’immeuble signalé. L’homme qui était venu éveiller le docteur vint ouvrir lui-même. On monta au premier étage. Dans une pièce faiblement éclairée, sur un lit de repos, une jeune femme était étendue, très pâle. Il s’agissait manifestement d’une phtisique.
Le Dr S…, après avoir ausculté la malade, dit au mari de préparer un peu de thé, puis il prit dans son portefeuille une feuille à en-tête et rédigea une ordonnance.
« Vous la ferez exécuter demain matin par le pharmacien, dit-il ; je reviendrai dans l’après-midi. »
Et il se retira, laissant l’ordonnance sur la cheminée.
Le lendemain
Or, le lendemain, le Dr. S… s’est rendu, comme il avait promis, à la maison isolée où il était allé pendant la nuit. Il a sonné longtemps. Personne n’a répondu.
Comme il insistait, un jardinier, occupé à sarcler près de là, lui cria que la maison était abandonnée depuis deux ans déjà.
Le Dr. S… n’en voulut rien croire.
Pour le convaincre, le jardinier prit les clefs de la maison et vint ouvrir. L’immeuble était vide. Aucune tenture, aucun meuble. Partout, une poussière épaisse. Le médecin voulut monter au premier étage. Là, dans la pièce, où il s’attendait à trouver la jeune malade, il ne vit pas le moindre lit de repos, pas la moindre chaise…
Mais, à la stupéfaction des deux hommes, sur la cheminée, se trouvait encore l’ordonnance écrite pendant la nuit par le docteur.
Un cas unique de somnambulisme
Une enquête très serrée a été faite par le Dr S… lui-même. Elle a abouti à cette conclusion qu’il s’agit d’un cas unique de somnambulisme.
Surmené par le travail des jours précédents, le Dr S… se trouvait tout particulièrement exposé à des troubles nerveux. Sous l’influence de certaines obsessions concordantes, il se leva en état de somnambulisme et, malgré les objurgations de sa femme, qui, mal éveillée, ne se rendait pas compte de l’état de son mari, sortit et alla jusqu’à la maison isolée où, son imagination surexcitée lui fournissant le complément de la réalité, il donna une consultation dont la seule trace est l’ordonnance retrouvée.
Plusieurs points restent obscurs, cependant ; c’est ainsi que l’on ne voit pas, la porte de la maison étant fermée, comment le Dr S… a pu pénétrer à l’intérieur de l’immeuble. Il est probable que l’examen des diverses circonstances dans lesquelles s’est produite l’étrange consultation, permettra d’expliquer jusqu’aux moindres détails, mais il n’en demeure pas moins que cette extraordinaire aventure aura été voisine du merveilleux et du surnaturel et que, à une autre époque, elle eût assurément provoqué des interprétations d’ordre religieux ou mystique.
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(Anonyme, in Paris-Midi, dix-huitième année, nouvelle série, n° 644, jeudi 26 mai 1927 ; « Dernière heure, » in L’Union républicaine, journal de la démocratie de Saône-et-Loire, cinquante-et-unième année, n° 154, vendredi 3 juin 1927)
II
Désireux de connaître l’impression que pouvaient causer les œuvres de Mme Chéliga sur un témoin capable de juger des choses de la peinture et absolument éloigné de toute théorie sur les réalités occultes, je priai l’un de mes amis, peintre de talent, de vouloir bien visiter avec moi le sanctuaire artistique de l’auteur.
Pour être sûr de posséder sa pensée précise, je le priai de consigner ses observations par écrit. Les voici, telles qu’il consentit à me les remettre :
« Devant ces peintures qui sortent absolument du convenu, l’impression première est d’étonnement presque pénible. Cette impression se modifie ensuite.
Cette impression est causée :
1° Par certains détails que l’on prendrait pour des fautes de dessin et des inexpériences qui semblent des manques d’harmonie.
2° Par une couleur noire, terne ou monotone (il y a des toiles qui font exception), à laquelle l’œil s’habitue et finit par trouver un certain charme.
3° Par (souvent) un manque d’effet – c’est-à-dire un manque d’opposition ; – de lumière et d’ombre ; – de clair et de foncé. Rarement un éclairage franc ; plutôt une lumière diffuse, qui, par conséquent, ne frappe pas au premier aspect, enlève aux personnages leur matérialité et leur donne une apparence fantomatique.
Une seconde impression qui découle des trois motifs ci-dessus (au point de vue technique) est que ces peintures semblent bien plus être des formules abstraites que la traduction de réalités étudiées.
Ce sont des effarements, des choses vues par des facultés d’appréhension, des apparitions que l’on aurait essayé de fixer.
Ces deux impressions du premier moment paraissent fortifiées ensuite quand on examine le choix (1) des sujets généralement pénibles, hallucinants, presque angoissants.
Cependant, si la seconde impression va croissant, la première se dissipe à mesure qu’on regarde plus attentivement les peintures et qu’on y découvre, avec des formes cachées, plus de sens, plus de pensée et aussi plus d’étrangeté.
On finit par trouver ces toiles très bien.
Je pense qu’on oublie le dessin, qu’on oublie l’effet, tout ce qu’on est habitué à rechercher dans une peinture et qu’on ne sent plus que ce qu’elle exprime.
Or il y a tout un monde de pensée en ces toiles, et ce côté nous prend tout à fait.
Je fais une exception pour le coucher de soleil qui est beau aussi comme peinture. » (2)
Telles sont les impressions d’un professionnel, auquel, je le répète, la recherche de la genèse demeure indifférente, et dont j’ai voulu connaître l’appréciation au seul point de vue technique. Mis au courant du procédé mystérieux qui préside à la création de ces tableaux, il eût été assurément plus affirmatif sur le caractère d’étrangeté dans leur facture et de puissance dans leur expression.
*
La première toile que je mets sous les regards des lecteurs (n° 7), est pleine d’une angoisse indicible.
Laissons Mme Chéliga rapporter dans quelles conditions elle l’a peinte :
« … Des taches violettes, bleues, brunes, s’accumulent. La vision est tumultueuse, très embrouillée. Je travaille devant quelques personnes qui ne cessent de me demander : qu’est-ce que cela va représenter ? est-ce que vous voyez quelque chose ?
Oui et non. Je vois, de-ci de-là, une main, un lambeau de vêtement, des cheveux ; enfin, quelques têtes émergent de ce chaos, se précisent. Quelle épouvantable tristesse que la leur ! Cinq, elles sont blotties l’une contre l’autre, agenouillées devant un terrifiant spectacle, dont nous ne pouvons nous rendre compte autrement que par l’expression de leurs figures. Il y a là une jeune fille aux yeux rougis et gonflés par les larmes, et une autre qui ne peut plus pleurer. Elles ont le courage de regarder ce qui les afflige si atrocement. Mais une femme âgée, la mère peut-être, s’évanouit de douleur et glisse dans l’inconscience. Une autre femme, une fidèle domestique, je crois, a baissé les yeux, l’air résigné, sans espoir. On ne voit que le regard éploré et timide de la cinquième femme résignée aussi.
Qui pleurent-elles de la sorte ? Quelle catastrophe subissent-elles, sans essayer de réagir, abîmées dans la douleur ?
J’ai l’idée que c’est seulement devant le martyre d’un être cher, que les femmes se désolent ainsi. Les types ne sont pas orientaux ; les costumes sont plutôt modernes. Leur douleur est de celles qui ne veut pas être consolée. Ce qu’elles voient, elles ne l’oublieront jamais.
En 1870, des paysannes françaises furent témoins de scènes terribles. On fusillait les hommes, au seuil même de leur village, pour faire « des exemples salutaires. » À plusieurs reprises, en regardant ce tableau, j’ai eu comme la hantise d’un épisode de guerre : les hommes, exécutés au petit jour, en hiver, les femmes assistant de loin à l’horrible exécution, agenouillées dans la neige, subissant le pire supplice moral, impuissantes et muettes dans leur angoisse sans pareille. Je ne prétends rien, et je ne donne aucune explication, car je suis la première à tout ignorer, mais je ne serais nullement étonnée si, un jour, cette image qui doit être exacte dans ses moindres détails, trouvait, parmi les « témoins » qui ont assisté à la scène, des souvenirs qui compléteront ma vision. »
Que les lecteurs étudient bien ces figures – qui sont sans aucun doute des portraits – et qu’ils nous aident dans ces recherches d’un phénomène psychique extrêmement passionnant. À moins que cet épisode n’appartienne à l’avenir, ce qui est tout aussi possible.
*
Regardez maintenant attentivement cette peinture (n° 8).
Appelons-la, si vous le voulez bien : La Dame aux Chrysanthèmes. Un jour que Mme Chéliga avait, dans l’espoir que quelque vision se présenterait, fixé une toile, elle aperçut soudain comme une gerbe de fleurs se dresser, s’épanouir, couvrir toute la surface du tableau. C’était un véritable champ de chrysanthèmes, de toutes couleurs, de toutes dimensions.
Sa surprise fut grande.
Des amis, empressés à découvrir des origines spirites à ses apparitions, l’avaient entretenue naguère d’un certain personnage de l’au-delà qui se manifestait régulièrement à un adepte de leur connaissance, qui lui parlait, se décorant, pour se laisser voir, d’un bouquet de chrysanthèmes. À cause de cela, on appelait cet Esprit « Marie aux Chrysanthèmes. »

« À l’apparition sur ma toile, de toutes ces fleurs, je me souvins immédiatement de ce récit, et bien que je n’eusse gardé, à la suite de cette confidence, qu’un souvenir extrêmement vague de l’Esprit en question, j’eus comme un pressentiment qu’influencée à mon insu, j’allais avoir une vision ayant trait à lui.
En effet, au milieu des chrysanthèmes une forme, assez peu précise, parut.
La tête, ornée d’un seul chrysanthème, me semblait très souffrante, maladive, aux yeux agrandis par la fièvre, aux cheveux flottants sur les épaules, à peine désignée sous l’avalanche des fleurs.
Un rayon très clair traversait le tableau, faisant opposition avec un côté tout à fait ombré, sans que l’on puisse donner la moindre explication, ni de cette clarté, ni de cette ombre.
J’étais si persuadée que la vision devait avoir trait à la fameuse « Marie aux chrysanthèmes, » que je parlais le soir même de ce tableau aux personnes qui m’avaient raconté la légende de cet Esprit, et, de très bonne foi, je crus avoir rendu les traits de cette apparition familière, paraît-il, à M. et Mme Ch. qui avaient des motifs particuliers pour s’intéresser à cet Esprit.
Je reconnus bientôt mon erreur.
On me montra le portrait de « Marie aux chrysanthèmes » que l’on avait essayé de faire, d’après les nombreuses apparitions dans lesquelles elle s’était manifestée. Ce portrait ne ressemblait en rien à ma vision ; il représentait les traits et le buste d’une femme d’un certain âge, très en chair et ayant à peine quelques chrysanthèmes au corsage.
Ne sachant donc à quoi attribuer ma vision, j’accrochai tout simplement ma toile, et je n’y pensai plus.
Un après-midi où je m’étais retirée dans mon atelier pour écrire paisiblement, je reçus la visite de parents de mon pays d’origine que je n’avais pas vus depuis vingt et quelques années.
Dès leur entrée, ils s’arrêtèrent comme immobilisés de saisissement à la vue du tableau dont je viens de parler.
« Comment avez-vous ce portrait ici, chère amie ?
– Portrait ? Je ne sais ce que vous voulez dire. Cette jeune femme n’est le portrait de qui que ce soit… »
Et je leur racontai comment j’en avais eu la vision.
« Mais, nous vous assurons que c’est la peinture la plus ressemblante, la plus admirablement exacte qui puisse être, de votre nièce, de la femme de votre neveu X…, morte de la poitrine, il y a à peine un an ! »
Et alors ils se mirent à me raconter tout ce qui concernait le mariage et le veuvage de mon neveu dont j’ignorais tous les détails, à me rapporter l’amour passionné de cette jeune femme pour les chrysanthèmes dont elle vivait entourée, et qui mourut, accompagnée fidèlement des gracieux amis de toute sa vie, qui jonchèrent son lit d’agonie et son cercueil. »
Il n’est pas besoin d’exprimer ici l’étonnement de l’auteur du tableau, quand elle entendit ce récit. La peinture de la jeune morte coïncidait avec son départ de ce monde ; jamais Mme Chéliga n’avait auparavant entendu parler de cette nièce, jamais elle n’en avait vu un portrait et, conséquemment, conçu la moindre idée.
Ces explications furent donc pour elle une révélation autant que son tableau en avait été une pour ses parents.
Ceux-ci d’ailleurs furent remplis d’une telle frayeur par cette manifestation, qu’ils ne se sont jamais décidés à revenir à l’atelier de la mystérieuse évocatrice des Êtres lointains…
*
Si j’avais à chercher un nom pour l’admirable tableau suivant (n° 9), je l’appellerais : Le Divin Martyre de la Mandchourie.

Fidèle à ma méthode de demander à l’auteur de nous initier elle-même à l’origine, et autant qu’il est en elle, au sens caché de ses œuvres, je ne fais que relater ses loyales explications :
« Je n’avais pas encore lu le Rire Rouge de Léonide Andreïeff, lorsque cette vision est venue devant mes yeux, très nette. Ce fut d’abord, sur le fond d’un ciel d’automne, l’apparition d’une silhouette pâle et diaphane que je connais bien, l’ayant vue apparaître plusieurs fois, mais sans pouvoir la fixer. Le corps du Crucifié, tout pareil à un nuage, prenait pourtant consistance sous mon pinceau, et cette fois, j’ai pu rendre visible à d’autres yeux que les miens l’image qui dominait bientôt toute la toile. J’aurais été satisfaite de cette vision unique, mais en bas, quelque chose grouillait, des corps s’entassaient, des têtes pâles s’élevaient, d’autres retombaient, sanglantes.
Une tranchée à peine protège les soldats en uniforme russe, une tranchée creusée dans le sol dur, et remplie de malheureux soldats qui tirent au hasard devant eux, fous de fatigue, de faim, de froid, tandis que les Japonais leur envoient des balles bien visées et meurtrières, jusqu’à ce que, le dernier soldat blessé à mort, cette tranchée devienne fosse commune.
Comblée au ras du sol, et foulée par les pieds d’autres soldats qui arrivent, elle ne laissera bientôt d’autres souvenirs que ce que la chronique va noter sur une journée de bataille.
De tous ceux qui, obéissant à un ordre hiérarchique, sont entrés dans la tranchée vivants, ayant chacun ses sentiments, ses affections, ses aspirations, il ne va donc rester qu’un peu de boue sanglante, une masse d’engrais humain ? Non. Et c’est là, à mon avis, le sens profond de la Vision.
Parmi les têtes d’agonisants, il y en a qui dans le suprême élan lèvent leur regard vers là-haut, et voient sur l’horizon l’apparition divine. Ils ne mourront pas désespérés ; leur âme au moment de la détresse suprême a reçu l’unique consolation : la certitude de la survie. Et tandis que beaucoup de ces malheureux déchiquetés par les obus tombent comme des masses inertes, corps et âmes englobés par le cataclysme final, d’autres fixent leur dernier regard dans le ciel, où quelqu’un leur tend les bras, les appelant vers Lui.
D’ailleurs le divin Symbole du Crucifié s’étend au-dessus de toute cette terre de misère, et domine ceux qui savent aussi bien que ceux qui ne savent pas. Seulement, les initiés ont un regard d’extase, et les autres meurent en maudissant leur souffrance. Ce sont les seuls vraiment malheureux. »
*
Voici maintenant un tableau des plus mystérieux (n° 10). Que représente-t-il ?
Pas plus que moi, l’auteur ne le saurait expliquer.
Lorsqu’elle fixait la toile, elle vit tout d’abord se former comme la surface d’un fleuve. Rien n’en agitait les eaux, mais ces eaux étaient sombres, presque grises, et les rives qui se dessinaient laissaient soupçonner à la voyante qu’elle se trouvait à l’embouchure de la Seine, dont quelques détails lui rappelaient l’image.

Tout d’un coup, la surface changea d’aspect. On eût dit qu’un vent furieux soulevait les flots.
Des vagues se formèrent, s’entrouvrirent et, sous chaque pli d’eau, des têtes apparurent.
Elles sont loin d’être belles, ces têtes de noyés : têtes congestionnées de vieilles femmes, têtes de voyous grimaçants, têtes d’enfants nouveau-nés. Elles vont en grappe, s’accrochent les unes aux autres, roulent et semblent voguer vers quelque Morgue lointaine.
Cependant, isolée, une tête de bébé innocent apparaît presque souriante, endormie. Au loin, un vaisseau fantomal s’en va dans la brume. Vision triste et sans but apparent.
*
Les lecteurs ont déjà entre les mains quelques éléments d’information qui leur permettent, sinon de porter un jugement sur l’origine et la nature de ces diverses peintures, au moins de suspendre leur jugement dans une retenue respectueuse. N’est-ce pas la seule posture digne de l’homme épris de Vérité et qui la cherche sans préjugés comme sans parti pris ?
En tous cas, cette réserve prudente n’est pas celle de tous les adeptes de la science.
On en verra quelque chose en parcourant les pages suivantes, dans lesquelles nous allons commencer à étudier les différentes explications qui pourraient être présentées pour la solution de cette énigme.
Il y a d’abord la solution médicale à la mode. Rien n’est plus simple.
Le monde entier est catalogué en deux compartiments. Dans l’un, ce que les docteurs spécialistes comprennent : c’est le normal, le fatal, l’harmonique ; c’est ce qui doit être. Cela est ainsi parce que cela doit être ainsi, et cela doit être ainsi, parce que la Faculté l’a conçu ainsi.
Autrefois, on définissait la Vérité : « l’équation entre la réalité existante et l’Idée que Dieu en a. » Une chose était déclarée constituée dans son intégrité, c’est-à-dire dans la vérité de son être, dans la mesure où elle était conforme à l’archétype que le Créateur en portait en lui.
Vieille métaphysique remisée au garde-meuble des opinions désuètes ! Aujourd’hui, une chose est et est vraie, selon qu’elle ressemble à l’idée que s’en fait la Science de l’Infaillible Corps qui dissèque, analyse, déduit, affirme et nie à l’amphithéâtre, à la Salpêtrière et autres lieux similaires.
Le second compartiment comprend donc tout ce que la science des Docteurs et Chirurgiens, ceux qui taillent et ceux qui palabrent, ne comprend pas.
Tel phénomène les dépasse, donc il n’est pas.
Toutefois, il arrive qu’il s’impose par sa fréquence, par son obsédante réalité, qu’il poursuive la négation et la contraigne à avouer. On sera bien obligé alors de confesser son existence, mais on lui refusera tout caractère d’extraordinaire, à proprement parler. C’est un fruit de névrose, un acte de déséquilibre mental ! Hystérie ou folie. Vous ne sortirez pas de là.
Aussi bien, n’a-t-on pas à la Salpêtrière cent cas pareils de malades qui n’avaient jamais écrit et qui se mettent à composer des discours et à bâtir de véritables romans ; des exaltés qui peignent, chantent, jouent du pianos sans avoir jamais rien appris de ces arts.
La folie, en abolissant certaines facultés, en exalte d’autres ; l’hystérie, en surexcitant certains centres, crée des potentialités invraisemblables.
Longuement, un partisan de ces magnifiques théories, et pour lequel les mystères de la Salpêtrière sont élucidés, très au courant des expériences des Docteurs et des conférences édifiées à l’aide de ces conférences, m’a exposé son opinion ferme à ce sujet.
Je l’ai mis au défi de trouver parmi les œuvres produites par les pensionnaires en question, une pièce qui pût être composée, et quant à la facture, et quant aux conditions dans lesquelles elle est produite, avec les peintures de Mme Chéliga.
J’attends toujours que l’on relève le défi.
D’ailleurs, la mystérieuse Inspirée a passé au crible de la Science. Le Dr Leroy, de la Salpêtrière, se présenta, il y a trois ans, à l’atelier de Mme Chéliga, accompagné d’une doctoresse, Mme Tobolowska.
Inutile de dire que la conviction du visiteur était faite d’avance.
Arrivé à une certaine hauteur, on ne cherche plus les données de la science pour éclairer son cerveau, mais pour façonner la science à la forme de son cerveau. Les diverses expérimentations, objets et sujets sont uniquement destinés à confirmer la manière de voir que l’on a adoptée, non à réformer ou à créer une opinion nouvelle mais plus sûre. J.-J. Rousseau qui connaissait bien les amoureux de science de son époque, les jugeant d’ailleurs d’après lui, écrivait : « … J’examinai leurs opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur prétendu scepticisme, n’ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres, et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison… Si vous pesez les raisons, ils n’en ont que pour détruire ; si vous comptez les voix, chacun est réduit à la sienne… Chacun sait bien que son système n’est pas mieux fondé que les autres, mais il le soutient parce qu’il est à lui. Il n’y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu’il a trouvé à la vérité découverte par un autre. » (Émile, Liv. III, p. 27.)
Je ne rapporte certes pas ce jugement de J.-J. Rousseau, à propos du Dr Leroy dont la personnalité m’est absolument inconnue, mais parce qu’elle exprime bien la mentalité du spécialiste dont le bagage mental est complet et indévissable, quand il se présente pour une expérience.
Le Dr du Castel qui connaissait bien les habitudes intellectuelles de ses collègues de l’Académie de Médecine me disait souvent : « Ils voient tout en entonnoir ; sortez-les de leur petit cône d’hystérie et de folie, ils ne comprennent rien, ils ne soupçonnent rien… »
Donc, d’avance et de par les jugements anticipés de la science, Mme Chéliga était déclarée en rupture d’équilibre mental…
Les visiteurs examinent ses peintures, échangent un coup d’œil où il n’est pas difficile de saisir une nuance de stupéfaction. Mais ils se gardent bien de la traduire en termes précis.
« Voulez-vous, Madame, vous soumettre à une petite expérience ?
– Mais certainement, Docteur, à la condition toutefois qu’il n’y aura ni hypnotisme, ni magnétisme en jeu. Je peins en possession de toutes mes facultés, libre de toute influence extérieure, consciente de chacun de mes mouvements. Je n’accepterais pour rien au monde de sortir de ces conditions.
– Fort bien, mais pour la perfection du contrôle, permettez-nous de vous présenter nous-mêmes le pinceau, la couleur et même l’endroit où vous essaierez de peindre. »
Sur ce, le docteur trempe un pinceau dans une couleur quelconque, et, le tendant à l’artiste, lui désigne un coin du mur : « Tenez, Madame, si vous voulez exercer votre science ici, nous serons sûrs que la toile n’était pas préparée. »
Il ne dépend pas de Mme Chéliga d’avoir des visions. Elles se présentent ou ne se présentent pas, en dehors de sa volonté. Toutefois, les circonstances servirent le désir du docteur. Trois coups de pinceau et, sur le fond terne de la muraille, apparaît la plus idéale tête de Christ qu’il soit possible de contempler.
Un profil d’une pureté qui évoque l’art de Fra Angelico.
Inutile de demander si la Science daigna pousser plus loin son enquête. Cela ne confirmait pas la théorie admise, donc cela n’était pas…
Toutefois, les inquisitions doctorales n’étaient pas à bout.
Le docteur P. Janet dépêcha un beau jour, à la mystérieuse artiste, le fondateur de l’Institut physiologique, M. Youriewichz, pour lui demander de vouloir bien lui envoyer quelques tableaux à examiner.
Malgré toute sa répulsion à laisser manipuler comme spécimens de laboratoire, des toiles qui sont pour elles des signes lumineux de l’au-delà, des pages profondes et consolatrices de sa vie d’âme, Mme Chéliga consentit à en confier quelques-unes. Il fallait établir sa bonne foi au-dessus de tout soupçon, et l’amour de la lumière lui fit vaincre en faveur de la Science les répugnances de sa conscience. C’était la Science qui allait encore rendre ses arrêts, et toujours selon les mêmes principes et avec le même dénuement de parti pris.
Quelques jours après, le docteur Janet faisait à l’auteur des tableaux l’honneur de la mander dans son cabinet.
« Très étrange, Madame, très étrange en vérité ; mais il faut bien que je vous confesse que, pour vous, c’est une chose très malheureuse.
– Ah ! vraiment, Docteur, vous m’effrayez. Moi qui trouvais, dans ces moments d’inspiration, une joie dont rien n’approche.
– Oui, oui, mais vous devez savoir que vous allez finir en hantise, en obsession furieuse… À propos, à quel âge votre père est-il mort ? Très jeune, n’est-ce pas ?
– Hélas, oui, Docteur.
– Ah ! voilà bien, je le savais.
– Malheureusement, ce fut d’un accident fort imprévu.
– Tiens !… Mais, dans vos ascendants, vous avez eu des peintres, des artistes. Il y a beaucoup d’atavisme dans votre cas.
– Par malheur, il n’a manqué à ma famille qu’un genre d’illustration : celle du pinceau ; pardon, j’ajoute celle de la plume, et, si vous le voulez encore, Docteur, toutes les autres qui ont une attenance avec les arts. Gentilshommes terriens, châtelains tranquilles qui ne se connurent pas d’ancêtres peintres et ne soupçonnèrent jamais avoir une descendante artiste : voilà mes pères et mes grands-pères.
– Mais enfin, quoi qu’il en soit, vous n’échapperez pas à votre sort. Vous allez être poursuivie de plus en plus par la hantise des têtes que vous verrez partout, des fantômes qui vous poursuivront toujours, et, fatalement, vous viendrez échouer à la Salpêtrière ! Tenez, Madame, voici un billet que vous me rapporterez le cas échéant : je vous recevrai avec bienveillance ! »
Mme Chéliga a conservé le fameux billet, le billet d’entrée à la Salpêtrière, décerné par le docteur Janet à une femme du monde, calme, intelligente, à laquelle il eût assurément offert autre chose, s’il eût pu voir quel accès de rire contenait à grand’peine cette femme à laquelle il donnait un si précieux échantillon des solennelles pantalonnades de la haute Science.
« Vous sentez bien, n’est-ce pas, continua-t-il, monter et descendre une certaine boule, le long de votre œsophage ?
– Oh ! du tout, Docteur : respiration parfaite, digestion admirable ; aucun trouble ni musculaire, ni nerveux, ni physique, ni psychique.
– Ta, ta, vous vous analysez mal. Ça doit être et ça ne peut être qu’une crise prolongée d’hystérie aiguë. Voulez-vous me donner la photographie de quelques-unes de vos œuvres ? je l’adjoindrai à ma collection de dessins et tableaux faits par mes malades.
– Non, non. Mes peintures n’ont rien à voir avec ces productions, n’étant nullement folle.
– Je ne dis pas que vous le soyez actuellement ; mais il est certain, – il est nécessaire, – que vous le deveniez. »
Mme Chéliga ne put se retenir.
« Laissez-moi vous le dire, Docteur. Je suis une femme équilibrée en tout, en possession parfaite de mes facultés ; j’écris des pièces de théâtre qui ont un certain succès ; j’écris dans grand nombre de revues, je parle devant des publics aptes à m’apprécier ; je me consacre à des œuvres qui réclament une raison lucide et entière. Grâce à cela peut-être, je suis en état de juger combien ridicule est cet interrogatoire dans lequel vous questionnez et répondez tout à la fois, vous faisant juge et partie ; combien surtout est odieux votre procédé d’intimidation et de menaces.
Si je n’étais pas la créature de calme que je suis, je serais démontée et terrorisée par vos airs transcendants et vos sonores formules.
J’emporte d’ici une conviction ; c’est qu’il suffit à de pauvres femmes nerveuses, affaiblies par des circonstances diverses, de subir quelques heures d’interrogatoire comme celui-ci, de recevoir les brusques chocs de vos regards, de vos affirmations hautaines, de vos prédictions sybilliques, pour donner des marques de folie qui vous permettent de les interner.
Sur ce, bonsoir, Monsieur… »
Et Mme Chéliga, moitié riant encore, et moitié émotionnée de sa vieille indignation, en arrivait à la conclusion du docteur du Castel… « Il y a un genre de folie que certains docteurs se gardent de traiter. Et ce n’est pas le moins dangereux. »
J’ai tenu, à mon tour, à connaître l’opinion d’un médecin qui a eu l’occasion d’intervenir dans le diagnostic de certains faits qui flottent entre la sphère des anomalies physiologiques et le domaine des énigmes psychologiques.
Mis au courant des faits et sollicité par moi de venir étudier sur les lieux, il s’est dérobé, arguant de ses expériences antérieures.
« Il n’y a rien absolument, en tout cela, qu’un déséquilibre nerveux. Une surexcitation cérébrale intense suffit pour tout expliquer.
J’ai connu et soigné des neurasthéniques devenus incapables de tout travail (banquiers, industriels, etc.), auxquels j’ai, malgré leurs protestations, fait faire de la sculpture. Et ils réussissaient, à leur grand étonnement.
– Pourrais-je, cher docteur, être admis à contempler quelques-unes de ces œuvres d’art et admirer le prodige d’une pièce sculpturale réalisant une idée, en dehors de l’appel préalable de la pensée de l’auteur et de toute formation technique préparatoire ?
– Oh ! je ne dis pas que les pièces ainsi exécutées soient des œuvres d’art et significatives, mais…
– Mais, je vous arrête alors, parce que les tableaux de Mme Chéliga portent justement ces caractères et la différencient radicalement de tous les clients de votre savoir avec lesquels vous voudriez la confondre.
– N’importe ! Les principes sont là qui règlent toute la question. Votre peintre doit être une grande névropathe.
Elle a dû emmagasiner des idées, des images, s’emplir la mémoire de scènes douloureuses et tragiques, d’épisodes sanglants, et alors, sans que cela soit précisément une hallucination, elle revoit ces scènes, elle les revit, elles reparaissent inconsciemment devant ses yeux et, sous l’empire de ses nerfs malades, elle peut facilement les reproduire ! »
Et allez donc, ce n’est pas plus difficile que cela !
L’imperturbable assurance de la science médicale ne connaît ni les doutes ni les hésitations. Elle affirme : « Cela doit être, » elle décide, elle tranche et conclut que rien n’est plus facile que l’impossible.
Névropathie, hystérie, inconscience, trois notes avec lesquelles on joue tous les grands airs. Il ne faut que trois notes pour faire une harmonie ; il n’en faut pas davantage non plus pour faire une cacophonie.
Il serait si simple pourtant d’avouer, en présence de certains phénomènes qui déconcertent, cette vérité qui ne brûlait pas les lèvres du grand philosophe grec : « Ce que je sais le mieux, c’est que je ne sais rien. »
*
Et comme je demandais à la voyante de m’analyser son état d’âme au moment où elle peignait, – je n’avais pas besoin qu’elle m’entretînt de son état physique, puisque les multiples expériences se passaient sous mes yeux, – voici ce qu’elle me répondit.
Je lui laisse la parole :
« Cette faculté de pouvoir fixer mes visions par la peinture, est pour moi une très profonde joie, un incomparable bonheur. D’abord, quand ma vision m’emporte, j’oublie totalement mon « moi » terrestre. Aucun souci, aucun chagrin ne domine plus mon âme : tout en restant consciente, je me sens très éloignée, très au-delà de la vie quotidienne. C’est une envolée subite sur un plan différent de ceux que j’avais jusqu’à présent l’habitude de concevoir comme l’ultime limite de mon existence. Quelle que soit la vision, triste ou terrible, mélancolique ou incompréhensible, je ne sens pas autre chose en la fixant, que la profonde jouissance de pouvoir faire quelque chose d’absolument au-dessus de mes moyens humains. Je sens – et ceci est l’expression de ma sincérité absolue – que le surhumain m’est accessible, et qu’il est en moi. Cependant, ma pensée, mon raisonnement, sont pour ainsi dire suspendus et dominés par la vision qui est en dehors de moi, et par la faculté artistique dont je dispose, à moins que ce soit elle qui dispose de moi. Mais ce qui est incontestable, c’est mon état de bonheur en ce moment, toujours pareil, intense, surtout lorsque je me trouve ou toute seule, ou en présence d’une personne qui m’est sympathique. Mais il suffit, pour me causer une souffrance intolérable, d’un éclat de voix un peu criarde, d’une pensée malveillante, d’un mouvement brusque, dont je ressens le contre-coup derrière la tête, douloureusement, et qui trouble ou fait disparaître ma vision, me laissant en l’état de quelqu’un qui vient d’être réveillé en sursaut.
Ce qui me donne aussi une impression tout à fait pénible, c’est l’explication dont certaines personnes abusent avec un imperturbable aplomb. « Je vais vous expliquer cela, c’est bien simple – disent-elles – ; ce n’est pas vous qui faites ces peintures, votre main est guidée, on vous force à faire des mouvements, vous devez sentir que vous n’y êtes pour rien. Vous ne voyez donc pas votre guide ? »
Non, je ne vois pas, et sauf pour l’emploi, le choix des couleurs, qui se fait chez moi en effet presque sans réflexion, je ne perds pas mon individualité. J’ai une faculté de plus, voilà tout. Je sais ce que je n’ai jamais appris au courant de mon existence.
Il se peut que je sois aidée ou guidée par un être invisible, mais sans en avoir conscience, et lorsqu’un médium amené chez moi par des amis affirmait que Rosa Bonheur m’assiste et guide ma main, seule l’habitude de la politesse m’a empêchée de l’accuser d’imposture. Non, ce n’est pas vrai ; il y a une autre cause, qui m’est totalement inconnue, mais je ne suis pas le médium classique, l’instrument des désincarnés. Je vois ce qui appartient peut-être à la quatrième dimension ; j’ai à présent la faculté de peindre, je ne m’explique pas par quel miracle ; je ne sais qu’une chose, c’est que mon individualité intellectuelle et morale a franchi un pas vers l’Invisible. »

(À suivre)
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(1) Les études données au cours de ces articles établiront suffisamment qu’il n’y a aucun choix, de la part de l’auteur, dans l’exécution des sujets.
(2) Nous le donnerons dans notre prochain numéro.
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(Louis-Albert Gaffre, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 7, jeudi 20 mars 1907)
Alentour, l’herbe ne verdoyait plus. Un vol d’étourneaux monta très haut, fuyant la fumée noire des vingt-cinq cheminées monumentales ; les bâtiments trapus s’étendaient au milieu d’entrelacs de voies ferrées ; le long des murs de briques, des sentinelles, baïonnettes au canon, veillaient à ce qu’aucun promeneur n’approchât de l’usine. Le guide de 1’autocar emboucha son porte-voix :
« Mesdames et Messieurs. Voici la gigantesque fabrique où travaille actuellement le professeur Hirchweiznicht, le plus grand chimiste du monde, l’homme qui a industrialisé les gaz asphyxiants. Grâce à lui, l’ypérite a pu anéantir des armées entières. Il a réussi à introduire le gaz moutarde dans des obus de tous les calibres. On ne compte plus les victimes de ce grand savant. S’il le voulait, les quatre cavaliers de l’Apocalypse feraient à nouveau piaffer leurs chevaux sur le monde terrorisé. Et ce génie est une émanation directe de notre glorieuse race. Le pays peut être fier de lui ! »
*
Dans son laboratoire, le professeur Hirchweiznicht était penché sur des éprouvettes. Au moral, le professeur tenait de Lucifer, de Calvin et du vampire de Düsseldorf, réunis, au physique, du gorille de la Haut-Volta, un gorille passé au papier de verre et que la civilisation aurait pourvu de lunettes à branches d’or. Fébrile, allant d’une cornue à un alambic, d’un précipité à son carnet de notes, le professeur Hirchweiznicht leva soudain vers le ciel un visage extasié ; les lentilles de ses lunettes jetèrent des éclairs, parallèles à ceux des fours électriques. Il cria :
« Waldemar ! »
Waldemar, le premier préparateur, qui ressemblait à un navet, s’avança, diaphane et respectueux.
« Maître ?
– Waldemar, mon ami, je le tiens !
– Quoi ?… Maître !…
– Le gaz pickles, Waldemar ! Le gaz pickles, auquel je travaille depuis trois ans… Je l’ai, mon ami !… Je l’ai !… Voilà, Waldemar, quoique je n’aie aucune confiance en vous, vous aurez l’honneur d’assister à mes premières expériences…
– Le gaz pickles, Maître ! Vous ne m’en aviez jamais parlé ?…
– Parce que c’est mon chef-d’œuvre, Waldemar, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. Tous les gaz existants, les lacrymogènes comme les sternutatoires, n’existent plus désormais à côté du gaz pickles. Imaginez, mon ami, un mélange d’hydrogène sulfuré, de cocaïno-benzol, d’essence de rose, de soufre, de cyanure de potassium et d’oxyde de carbone. Vous envoyez ce mélange en vapeurs, en nappes, en pluie, que sais-je ! Comme vous voudrez enfin, Waldemar ! L’ennemi respire le gaz… Il a tout d’abord l’impression agréable de manger des pickles… Il sourit à la vie, il espère un prompt bifteck et, tout à coup, le gaz pickles agit ! Moins de trente secondes après l’inhalation, l’homme se tord dans d’affreuses souffrances et puis il est dissous, Waldemar, vous m’entendez, dissous… Pfuitt ! Volatilisé… Évaporé !… Vous saisissez l’intérêt ! Je modernise la guerre. Plus de charniers, mon ami ! Plus d’épidémies pour le vainqueur ! Plus de risques de contagion. Plus de fossoyeurs ! La mort et le nettoyage instantané. La destruction et l’hygiène… Waldemar ! préparez la chambre d’expériences. Nous allons essayer tout de suite le gaz pickles sur les lapins… Mettez dix lapins ! Non ! Vingt lapins ! »
L’aide lâcha, dans la casemate de fer, vingt lapins angoras. Il verrouilla la porte bardée comme un coffre-fort, tandis que le professeur Hirchweiznicht abaissait une manette. On entendit un sifflement, pareil à un chuintement.
Cinq minutes passèrent,
« Ouvrez les vannes d’évacuation ! » commanda le savant.
L’air frais s’engloutit dans la pièce. Le vantail béa électriquement ; dans la casemate blindée voltigeaient encore quelques poils… Le professeur Hirchweiznicht avait dit vrai. Il ne restait plus, sur le sol d’acier poli, un seul lapin. Le navet, sidéré, portait une main tremblante à son front moite ; il balbutiait :
« Maître ! Quelle merveille ! Quel triomphe !
– Oui, Waldemar ! Mais il faudrait expérimenter cela sur du matériel humain maintenant… Du vrai matériel humain… Des foules en mouvement.
– Rien de plus facile, Maître. On nous demande d’urgence de l’ypérite, pour une expédition coloniale d’extension et de redistribution des matières premières. Envoyons-leur, à la place de cette ypérite, du gaz pickles…
– Bravo ! s’écria le professeur, frottant ses mains velues… Expédiez, Waldemar… Expédiez !… Je ferai, au besoin, travailler les équipes de nuit. »
Quinze jours après, un télégramme, enthousiaste, annonçait à l’inventeur que vingt-cinq mille guerriers acajou et leurs chefs, arrosés par l’artillerie et l’aviation avec le gaz pickles, avaient rejoint, sans laisser de traces, le glorieux Paradis ou le glorieux Enfer des militaires, ad libitum.
*
Ce soir-là, la nuit était douce et les étoiles donnaient les pleins feux sur leur dais de velours. Un parfum alangui de roses montait vers la chambre du professeur Hirchweiznicht, qui habitait un pavillon, au milieu de l’usine. Un rossignol, branché sur l’âme de Schubert, lançait son chant d’amour. Le professeur Kirchweiznicht referma la fenêtre. Les trilles argentines lui faisaient mal à la tête. Comme tous les jours, avant de se coucher, il lisait un passage de l’Évangile selon saint Luc, car il entendait, avec le secours de la religion, préparer décemment son passage vers l’Éternel Repos. Il referma le livre pieux et, rasséréné, s’en fut se coucher. Il allait s’endormir lorsqu’un bruit léger, mais insistant, atteignit son oreille, un bruit énervant, plus faible, puis plus fort, le bruit du vol d’un moustique. Le savant perçut, tout à coup, que l’insecte, installé sur son front, le piquait sans vergogne. Il s’envoya une claque magistrale ; trente secondes s’écoulèrent ; le moustique assoiffé s’en prenait à sa joue. Furieux, le professeur alluma la lampe ; le moustique demeurait invisible. Il éteignit ; l’insupportable bourdonnement reprit de plus belle. C’était à devenir fou !
Le professeur Hirchweiznicht s’en fut à la cuisine ; le vaporisateur de pétrole était vide. Il se recoucha, puis se releva ; le moustique n’avait pas cessé son repas, qui, décidément, comportait une succession de services. Le chimiste exacerbé examina les murs, le plafond, et manqua choir du lit, durant cette minutieuse inspection. Rien ! L’ennemi n’était pas perceptible.
Alors, furieux de cette attaque sournoise et de voir ainsi son sommeil gâché, le maître de la mort volatile alla vers son laboratoire. Il prit deux tubes de gaz pickles et les hala vers la chambre à coucher. Déchirant des journaux en petits morceaux, il calfeutra soigneusement les portes et les fenêtres, afin qu’aucun interstice ne laissât filtrer la moindre bribe d’air pur. Puis il appliqua son masque à gaz sur sa figure et ouvrit, en grand, les robinets des immenses bouteilles. Un long bruissement troubla le silence… Triomphant, le professeur Hirchweiznicht s’étendit sur le lit. À travers les hublots du masque, il fixait le plafond avec un sourire de vengeance. Dix minutes s’écoulèrent… Le plus grand chimiste du monde sombrait tout doucement dans le sommeil, lorsque, à travers les couches d’ouate humidifiées du groin de cochon, il poussa un rugissement étouffé.
Insensible au gaz pickles, qui venait de tuer vingt-cinq mille nègres, le moustique avait de nouveau piqué le professeur Hirchweiznicht, sur le sein gauche, cette fois !
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(Tancrède Bernard, illustration de Roger Wild, « Les Contes de l’Intran, » in L’Intransigeant, Le Journal de Paris, cinquante-septième année, n° 20741, mardi 18 août 1936)
L’homme était étendu sur un banc. Bercé par la fraîcheur de l’aube et par le silence de la rue encore déserte, il paraissait dormir. Mais je vis, en m’approchant, qu’il avait les yeux grands ouverts et que son corps était parcouru de légers frissons toujours dirigés dans le même sens : de la pointe des pieds au sommet du front.
« Êtes-vous souffrant ? dis-je.
– Non ! » répondit-il sans tourner la tête. Son tremblement parut augmenter.
« Mais, repris-je, ces frissons ?… »
Il se mit à rire :
« C’est vrai que vous ne pouvez pas savoir. Je prends mon bain. »
Je m’exclamai : « Un bain d’air citadin » et, riant à mon tour : « Gare aux chiens crevés ! »
– N’ayez crainte, je… je… »
Il hésita puis, avec une expression de ravissement presque impudique : « Je prends un bain de temps.
– Je ne comprends pas encore très bien, » dis-je.
Il reprit :
« Si vous n’êtes pas pressé, asseyez-vous voir un moment sur l’autre côté du banc. Je m’en vais vous expliquer. »
J’acceptai sa proposition et voici ce qu’il me dit :
*
« La plupart des gens ne voient pas le Temps qui, plus encore que l’air, est leur élément naturel.
Ils sont comme des cailloux dans un torrent : débordés, submergés mais lourds, obstinés et stupides.
Pendant des heures, ils restent immobiles (par exemple lorsqu’ils dorment) puis, lorsqu’une vague plus forte les ébranle, les voilà qui font deux ou trois tours sur eux-mêmes, se heurtent aux autres cailloux et vont retomber un peu plus loin dans leur torpeur : de toutes façons, ils restent impénétrables au courant que les entraîne. Fermés sur eux-mêmes, ils ne changent de couleur qu’en surface. Ils ne sont pas poreux au Temps.
Moi, je vois le Temps. Et même, non seulement je le vois, mais aussi je l’entends et je le sens, je l’éprouve, je le vis.
Si votre attention était éveillée comme la mienne, si vos yeux et vos oreilles renonçaient à leurs préjugés, à l’habitude qu’ils ont de tout simplifier, de découper dans le monde sensible quelques tableaux grossièrement coloriés et toujours les mêmes, alors vous aussi, vous verriez et vous entendriez, sans nul doute, le passage continu de votre élément natal, de cette coulée ininterrompue et indivisible, de ce fleuve égal, sans hâte et sans tapage, auquel votre sort est lié pour toujours : le Temps.
Mais il ne suffit pas de le percevoir. Il faut, pour se sentir le cœur en fête et l’esprit délivré, vivre et se mouvoir selon le Temps.
Ainsi, pour ma part, je ne vais jamais au rebours de cet invisible fleuve. Regardez-moi m’avancer dans la rue : je ne marche plus d’un pas saccadé, comme je le faisais autrefois. Je ne découpe plus le trajet en petits fragments égaux entre les ciseaux mécaniques de mes jambes. Non ! Tout mon corps se porte en avant d’un seul élan, comme s’il flairait déjà le souffle salubre de l’avenir. Souple, dispos, passionnément épris de la fuite des heures, je nage dans le courant, avec le courant, la tête la première, les bras écartés derrière moi, les pieds glissant délicatement sur le macadam. C’est une nage égale, serpentine ou, si vous préférez, féline, qui m’épargne les heurts violents, les coups de colère maladroits des autres « cailloux. » Je glisse entre les passants comme l’anguille entre les roches et je suis même d’autant mieux préservé que les gens, me prenant parfois pour un fou, s’écartent de moi avec inquiétude.
Quant aux moments où je suis contraint de m’arrêter, soit pour me livrer à mes occupations, soit pour me reposer, ces moments-là, monsieur, sont peut-être encore les plus beaux de ma vie !
En effet, je suis peut-être le seul à savoir faire bouger le temps au-dedans de moi. Depuis bien des années déjà, au lieu de lui opposer le rempart d’une indifférence coupable, je lui ai ouvert toutes grandes les portes de mon corps et de ma conscience. Il est chez moi comme chez lui. Je suis l’animal du temps, comme le poisson est l’animal de l’eau. Jour et nuit, il m’emporte, me pousse où il veut, me traîne d’un lieu à l’autre et, quand il me laisse doucement retomber sur un siège ou sur un lit, il continue à passer à travers moi comme l’eau dans un filtre.
Je ne suis plus alors dans la pleine violence de son courant, je suis déposé sur une sorte de plage où son élan se ralentit et rêve. Il me suffit alors d’un très léger mouvement – battement de paupières, remuements des lèvres, frémissements de la jambe – pour me convaincre que mon union profonde avec le temps n’est pas rompue, que nous sommes seulement au repos, de même que, dans une rade abritée du vent du large, un bateau à l’ancre ne manifeste plus son caractère d’objet flottant que par quelques oscillations légères, par un reflet bougeant sur l’étrave, ou encore par le petit bruit d’une chaîne sonnant sur la coque à intervalles irréguliers.
Je peux donc rester ainsi, des heures et des heures, à travailler, à lire, à manger, à rêver ou à dormir, sans pour cela renoncer à ce qui est la grande révélation de ma vie.
Il faut toutefois, à cet exercice, une habitude de tous les sens et de tous les muscles. Il faut savoir, même au fond du sommeil, ne jamais rester complètement immobile. Il suffit d’ailleurs, pour cela, de se détendre, de « se laisser aller. » Alors, sur tout le réseau des nerfs, des muscles et des vaisseaux sanguins, il y a toujours, à tout instant, quelque petit maillon qui reprend son autonomie, s’étire ou se contracte, occasionnant un mouvement infinitésimal. C’est ainsi que font les plantes d’eau dans une anse de rivière ; même aux instants les plus calmes, toujours vous voyez quelque tige onduler ou quelque feuille frémir : l’eau, pour s’être ralentie l’espace d’un détour, n’en continue pas moins à se renouveler en silence.
Représentez-vous maintenant la félicité dont je bénéficie jour et nuit ! Je ne marche pas : je nage. Je ne m’arrête pas : je flotte. Je ne vis pas : je m’écoule. Comme il advient à toute créature qui se sent d’accord avec son destin, un immense et perpétuel bien-être s’est répandu en moi. Tous mes actes, toutes mes pensées ont la couleur heureuse du loisir.
Puissé-je, un jour, poussant plus loin encore ma découverte, abdiquer toute volonté entre les bras de l’élément qui me baigne, m’étirer sur toute la longueur des années, ne faire plus qu’un avec le mouvement des choses, abandonner sans regret ma figure personnelle, comme la neige oublie sur la tiédeur de l’eau sa forme et son éclat, fondre, fondre et couler tout à fait, devenir le Temps ! »
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(Jean Tardieu, in Poésie 45, sixième année, n° 25, juin-juillet 1945. Johfra Bosschart, « Terra incognita, » huile sur panneau, 1955)
Lorsqu’en 1862 je publiai la première édition de mon ouvrage sur la Pluralité des mondes habités, je vis ce travail accueilli de façons très diverses par la presse. Les hommes qui s’occupent plutôt de science exacte que de philosophie ne parurent pas disposés à admettre cette démonstration de l’existence de la vie et de l’intelligence sur les autres planètes ; plusieurs astronomes déclarèrent même que, pour eux, il n’y avait d’hommes que sur la Terre, et j’avais des amis à l’Observatoire qui ne partageaient guère mes convictions sur ce sujet. Dans le monde ecclésiastique, on vit également les opinions divisées, car tandis que les revues et publications ultramontaines faisaient connaître leurs scrupules dogmatiques à admettre la possibilité même d’une autre race humaine habitant d’autres régions de l’univers, on entendait à Notre-Dame de Paris l’éloquent prédicateur du carême proclamer que, dans le dogme chrétien, rien ne s’oppose à la croyance que les autres mondes portent des humanités analogues à la nôtre. Enfin, dans le monde philosophique et littéraire, on admit immédiatement les preuves démonstratives que j’avais rassemblées, et pendant plusieurs mois les divers journaux français mirent la plus grande sympathie à faire connaître à leurs lecteurs les bases et les éléments de cette doctrine. Parmi les articles dont j’ai gardé un souvenir reconnaissant, je me permettrai de citer ceux de Sainte-Beuve dans le Constitutionnel et les Nouveaux Lundis de Henri Martin et de Louis Jourdan dans le Siècle, du docteur Hœfer dans le Cosmos, d’Antony Méray dans l’Opinion nationale, de Paul Rousselot dans la Revue de l’instruction publique, de M. de Rémusat dans la Revue des Deux-Mondes.
Aujourd’hui, en faisant un retour en arrière, et en me recueillant pour reconnaître quels progrès a faits la popularisation de cette doctrine et celle de l’astronomie depuis quelques années, je constate la vérité des prévisions que j’avais eues : c’est que, de toutes les sciences, l’astronomie est certainement celle qui est la plus susceptible d’être, je ne dirai pas vulgarisée, mais popularisée, et surtout d’être aimée par le plus grand nombre d’esprits. Nous sommes tous plus ou moins désireux de connaître le grand mystère déployé sur nos têtes, et pendant la nuit silencieuse nos pensées s’élèvent avec nos regards vers les brillantes étoiles pour leur demander leur secret… Combien il est heureux, pour tous ceux qui consacrent leur vie à la science et à sa diffusion parmi les diverses classes de la société, de voir leurs travaux porter fruit et leurs idées se répandre dans la foule des intelligences avides de savoir ! J’espère que l’on ne se méprendra pas sur le motif de mon assertion si j’ajoute ici, pour donner la mesure de l’état actuel de la question dans le domaine public, que j’ai vu avec satisfaction la Pluralité des mondes habités traduite dans les principales langues de l’Europe, depuis la Norvège jusqu’à la Grèce, et notre édition française déjà réimprimée quinze fois. (1)
De jour en jour, d’ailleurs, la question s’élucide davantage, et les progrès si rapidement accomplis dans l’astronomie et dans la physique confirment les prévisions antérieures, et nous instruisent mieux sur l’analogie des autres mondes avec le nôtre. Les astronomes de métier ne peuvent que difficilement désormais se refuser à admettre l’existence de la vie sur les planètes de notre système, comme sur celle des autres et innombrables systèmes de l’espace. J’ai sur ce point des lettres particulières de l’illustre sir John Herschel qui en font foi. Cette année même, 1870, un astronome de la Société royale astronomique de Londres a écrit un livre pour étudier ce sujet sous l’aspect spécial de la physique céleste ; et dans un ouvrage récemment paru sur le Soleil, le P. Secchi, directeur de l’Observatoire de Rome, se prononce hautement en faveur de la pluralité des mondes.
L’existence de la vie et de la pensée sur les autres mondes n’était pas plus douteuse au point de vue de la philosophie naturelle il y a dix ans qu’aujourd’hui. Mais au point de vue des faits astronomiques, la question était sans contredit moins avancée, et elle progressera d’année en année, de siècle en siècle, comme toutes les branches des connaissances humaines, jusqu’au jour où enfin nous aurons, je ne dirai pas des ballons qui nous fassent voyager chez les habitants de la Lune, de Vénus ou de Mars, mais des télescopes assez puissants pour nous les montrer. Ce jour arrivera-t-il jamais ?… Je l’ignore. Mais il ne faut désespérer de rien, et le génie terrestre qui nous fait aujourd’hui causer à voix basse de l’Europe à l’Amérique est capable de bien des choses. Qui sait si les habitants de Vénus ne nous voient pas déjà ?
On me demande souvent, et surtout dans les conférences, de résumer ce que, astronomiquement parlant, nous savons de science certaine sur les autres mondes ; de comparer à ce que nous savons aujourd’hui les idées plus ou moins imaginaires que nos ancêtres ont pu avoir sur ce sujet ; et de dire ce que la philosophie inductive nous autorise à penser sur les rapports qui peuvent rattacher nos destinées à la construction de l’univers.
Je vais essayer de donner aux nombreux lecteurs de cet Annuaire une idée générale et sommaire de cette grande et curieuse étude des conditions de la vie humaine sur les autres mondes de l’infini.
Il y a en astronomie deux ordres distincts d’intérêt pour l’intelligence studieuse. D’abord, l’agrément de connaître les lois physiques de l’univers et l’état du système du monde, ensuite le sentiment de voir son esprit agrandi par les conséquences philosophiques qui dérivent de la science de la nature. Ce sont là deux aspects qui se prêtent un mutuel intérêt et qu’un être pensant peut difficilement séparer l’un de l’autre, quoique en ce siècle les astronomes aient été peu philosophes, et réciproquement. Pour moi, je laisserai, même dans cette étude sommaire, le rayonnement de la philosophie éclairer et embellir les régions, au premier abord abruptes, que nous allons visiter.
Le premier point qu’il importe de bien comprendre, c’est que la Terre où nous sommes est un astre du ciel, oui, un astre, sans métaphore aucune, et aussi bien que la Lune, Jupiter ou Saturne.

« Oui ! mais elle ne brille pas… me réplique-t-on.
– Ah ! voilà l’objection première que toujours on présente. C’est là une erreur qu’il faut tout d’abord rectifier. La Terre ne brille pas de sa propre lumière ; mais ni la Lune, ni aucune planète ne brillent de leur propre lumière. Tous ces mondes qui gravitent autour du Soleil sont autant de corps opaques, sans lumière propre, mais éclairés par le Soleil.
La Lune, par exemple, est éclairée par le Soleil. Quand elle se trouve à peu près entre le Soleil et nous, dans son cours mensuel, nous ne la voyons pas, parce que, sa moitié éclairée se trouvant naturellement toujours du côté du Soleil, sa moitié obscure est de notre côté. Quand, au contraire, la Lune, quinze jours plus tard, a décrit une demi-circonférence et nous a placés à peu près entre elle et le Soleil, nous la voyons pleine, parce que toute sa moitié éclairée est de notre côté. Lorsqu’elle est située à angle droit avec le Soleil et nous, nous ne voyons que la moitié de la moitié éclairée, c’est-à-dire un quartier. Tout le monde connaît le mécanisme des phases de la Lune. La lumière qu’elle nous envoie n’est que la réflexion de celle qu’elle reçoit du Soleil. Elle est très blanche et très brillante, parce que, étant assez éloignée de nous, toute la lumière qu’elle reçoit est rassemblée sur un disque qui ne nous paraît mesurer à l’œil nu qu’un pied de diamètre. Mais si nous pouvions en approcher, nous verrions cette lumière diminuer d’intensité à mesure que la surface de la Lune deviendrait plus grande, et si nous pouvions arriver tout près, nous verrions que cette clarté, presque éblouissante de loin, n’est pas supérieure à celle qui est réfléchie par nos routes, nos plaines en plein soleil. Et il y a sur la Lune de vastes régions qui ne réfléchissent pas plus de lumière que nos prairies et nos mers, car le terrain de la Lune est varié de teintes comme celui de la Terre, quoique en général il soit plus rocailleux et ressemble en certaines régions à du plâtre. À l’œil nu, les plaines grises, moins réfléchissantes, nous apparaissent comme des taches, désignées sous les noms de mers, de lacs et de marais, à une époque où l’on croyait que c’était de l’eau. Au télescope, ces régions, et même les plus brillantes en apparence, sont abruptes et fort diversifiées, et on distingue nettement les ombres des pics, des cratères et des rochers, de telle sorte que la Lune vue au télescope n’est pas plus brillante que ne le serait la Terre vue d’un aérostat à une certaine hauteur.
Pour la Lune, la Terre où nous sommes est un globe céleste qui brille comme la Lune le fait pour nous, plane dans le ciel étoilé, et présente des phases analogues aux siennes propres. La pleine terre arrive au moment du minuit du méridien central de l’hémisphère lunaire qui nous regarde, c’est-à-dire au moment de la nouvelle lune pour nous ; la nouvelle terre arrive au moment de la pleine lune ; le dernier quartier terrestre au moment du premier quartier lunaire.

Si, au lieu de voir la Lune à 96,000 lieues de distance, comme nous la voyons, nous pouvions nous placer à un éloignement double, triple, son disque nous paraîtrait quatre fois, neuf fois moins étendu. À un million de lieues, la Lune ne nous offrirait plus de diamètre appréciable et ne serait plus qu’un point brillant : une étoile.
À quelques millions de lieues de distance, la Terre n’offre plus un disque d’un diamètre appréciable ; elle paraît comme une grosse étoile extrêmement lumineuse, mais sans scintillements.
Vénus, située entre le Soleil et nous, et à 26 millions de lieues du Soleil (nous roulons à 37 millions), ne se trouve parfois qu’à 11 millions de lieues de nous. Alors, elle nous apparaît comme une étoile très lumineuse. Au télescope, rapprochée, elle offre un disque d’un diamètre sensible et perd cet éclat. Plus rapprochée encore, on distingue ses chaînes de montagnes et l’on constate qu’elle ne possède tout simplement, comme la Terre, que la lumière qu’elle reçoit de l’astre du jour. Elle nous offre des phases correspondant à l’angle qu’elle fait avec le Soleil et nous.
Mars, situé à 56 millions de lieues du Soleil, s’approche parfois à 19 millions de lieues, et nous apparaît également comme une étoile de première grandeur. Un télescope qui grossit cent fois le rapproche alors à 190,000 lieues, et il nous offre une surface d’un diamètre sensible, sur laquelle la lumière apparente de la planète vue à l’œil nu s’est évanouie ; alors, on distingue des taches. Un télescope qui supporte un grossissement de 1000 fois rapproche ce monde à 19,000 lieues comme il rapproche la Lune à 96 lieues. Un pouvoir grossissant de 6,000 fois, comme celui de lord Rosse et de l’Observatoire de Melbourne, rapproche presque Mars à 3,000 lieues, Vénus à 1800 et la Lune à 15 lieues de nous seulement. Dans ces conditions, ces autres mondes perdent leur lumière apparente, et nous observons leur sol, leurs plaines, leurs paysages simplement éclairés par la lumière du même soleil que nous.
Ainsi l’on constate directement, et sans erreur possible, que les diverses planètes de notre système sont des terres opaques comme la nôtre, qui ne sont visibles et ne brillent de loin que parce qu’elles réfléchissent la lumière du Soleil.
Cette première illusion enlevée, il en reste maintenant une autre, qui s’oppose également à ce que nous puissions nous rendre compte de la réalité cosmographique.
Nous nous imaginons généralement que nous sommes en bas de l’univers, et que les astres sont en haut.
Il n’y a pas d’erreur plus colossale que celle-là. La vérité est qu’il n’y a ni haut ni bas dans l’univers, ni direction aucune.
Et d’abord, en ce moment-ci, par exemple, où vous lisez cette page, mon cher lecteur (ou ma chère lectrice), vous vous imaginez vaguement qu’étant debout vous avez la tête en haut et les pieds en bas, que dessous la Terre c’est le bas de l’univers, et que le Soleil, la Lune et les étoiles sont plus hauts que nous. Rien n’est plus faux. En ce moment même, il y a tout autour du globe terrestre des gens qui ont les pieds sur le sol et la tête à l’opposé, et qui appellent tous le haut l’espace situé sur leurs têtes. Nous-mêmes, en vertu de la rotation diurne du globe, nous serons dans un quart de jour, ou six heures, dans une position qui fera juste un angle droit avec celle que nous occupons actuellement. Dans douze heures, nous serons juste dans une situation opposée à celle que nous avons maintenant. Dans dix-huit heures, nouvel angle droit. Dans vingt-quatre heures, nous serons revenus où nous sommes… Ce raisonnement est applicable à quelque point que nous occupions sur le globe. Donc, par définition même, le bas, c’est pour nous tous, habitants de cette planète, l’intérieur de la Terre, et voilà tout. Le haut, c’est l’espace infini qui entoure le globe de toutes parts. Ces positions varient à chaque instant pour tous les habitants du globe.
Lors donc que les anciens empilaient des craintes sur la stabilité du ciel et de la terre, avaient peur que la terre tombe ! et la faisaient soutenir en dessous par divers moyens, tantôt par des fondations infinies, tantôt par des colonnes, tantôt par de l’eau ou de l’air comprimé, tantôt même par des éléphants, ils raisonnaient dans l’ignorance de ce simple fait : que l’attraction de la Terre nous retient autour d’elle et forme le centre d’adhésion de tout ce qui appartient au système terrestre, depuis les profondeurs du sol jusqu’aux nuages, et même jusqu’à la lune.
Si la Terre était unique dans l’infini, elle resterait fatalement immobile, n’étant attirée par aucun objet, et demeurerait éternellement suspendue, isolée, au sein du vide éternel, sans pouvoir tomber en aucune façon.
Si, à sa formation, elle avait été lancée dans une direction quelconque ou avait commencé une chute avec une vitesse quelconque, elle tomberait éternellement dans l’infini, sans jamais atteindre le fond de l’espace, et ce serait exactement comme si elle ne bougeait pas.
Mais notre globe n’est pas unique dans l’espace. Il fait partie d’un groupe de planètes soutenu par le Soleil. En effet, c’est le Soleil qui soutient la Terre. On peut dire qu’il la tient horizontalement, à bras tendus, à 37 millions de lieues de distance. Il est 1,400,000 fois plus gros qu’elle et 350,000 fois plus lourd. En raison de cette prépondérance, il nous soutient, Terre et autres planètes, dans le vide éternel, sur le réseau invisible de la gravitation universelle.
Loin donc d’être au centre ou à la base de l’univers, la Terre est un astre comme tous les autres ; et loin d’être immobile ou privilégiée, elle est lancée dans l’espace avec la vitesse vertigineuse de 27,500 lieues à l’heure ou 660,000 lieues par jour, à laquelle on ne songe guère, vitesse plus de 1000 fois plus rapide que celle d’un train express, et 50 fois plus formidable que celle d’un boulet de canon !
Maintenant que nos deux principales illusions innées sont évanouies, nous pouvons nous rendre compte des éléments de la mécanique céleste et nous former une juste idée de la situation du système planétaire. Nous prendrons ainsi la base astronomique de la doctrine de la pluralité des mondes habités.
Représentons-nous le Soleil, astre colossal, comme nous venons de le dire, placé au sein de l’espace et entouré d’un groupe ou système de mondes distribués sur un même plan horizontal autour de lui. Ces mondes, situés comme nous allons le voir, circulent tous autour de ce foyer central avec des vitesses variées réglées par les distances. Ceux qui sont les plus proches vont plus vite ; ceux qui sont les plus éloignés vont plus lentement.
Voisines du Soleil sont quatre médiocres planètes : 1° Mercure, à 14 millions de lieues, tournant autour du Soleil en une période de 88 jours qui est son année, et sur lui-même en 24 heures 5 minutes, ce qui lui donne une journée analogue à la nôtre ; 2° – Vénus, à 26 millions de lieues du Soleil, tournant autour de lui en une période de 224 jours qui est son année, et sur elle-même en 28 heures 21 minutes, ce qui lui donne aussi une journée peu différente de la nôtre ; – 3° la Terre, à 37 millions de lieues, effectuant sa révolution annuelle en 365 jours un quart et sa rotation diurne en 23 heures 56 minutes ; elle est accompagnée d’un satellite tournant autour d’elle en un mois ; – 4° Mars, à 56 millions de lieues du Soleil, accomplissant son cours annuel en 687 jours ou presque deux ans, et sa rotation en 24 heures 37 minutes, ce qui lui donne également une journée peu différente de la nôtre. Ainsi voilà d’abord quatre planètes, de dimensions moyennes, car Vénus est de la même grosseur que la Terre, et Mars comme Mercure sont plus petits qu’elle ; elles ont toutes les quatre des saisons, toutes les quatre une atmosphère, toutes les quatre de l’eau, des nuages, des rayons de soleil, des vents et des variations météorologiques, et elles paraissent régies par des conditions d’existence sensiblement analogues.
Après ce premier groupe, on rencontre un espace fort large, désert de grosse planète, et occupé par une quantité indéfinie de planéticules, dont on a déjà retrouvé plus d’un cent, qui sont grosses comme des départements, et proviennent soit d’une grosse planète brisée, soit d’un anneau cosmique morcelé en fragments. Nous n’avons pas à nous occuper ici de ces lilliputiennes.
C’est au-delà de cette zone que trônent les véritables et respectables représentants du système planétaire : 1° à la distance de 192 millions de lieues du Soleil, c’est-à-dire à plus de 5 fois la distance où nous sommes de cet astre, on rencontre le monde gigantesque de Jupiter, 1400 fois plus gros que la Terre et 310 fois plus lourd, qui effectue sa révolution autour de l’astre radieux en une année 12 fois plus longue que la nôtre ; ses habitants ne comptent que 8 ans dans le même temps que nous comptons un siècle ; sa journée (jour et nuit compris) ne dure cependant que 9 heures 55 minutes. – 2° À la distance de 350 millions de lieues du centre commun des orbites planétaires gravite le système merveilleux de Saturne, environné d’anneaux et de satellites (Saturne possède 8 lunes et Jupiter 4) ; cette singulière planète est 865 fois plus grosse que la Terre, et seulement 92 fois plus lourde, c’est la moins dense de toutes ; son année est de 30 ans ; sa journée n’est que de 10 heures 15 minutes, jour et nuit compris ; ses anneaux, qui occupent une étendue de 71,000 lieues de large, tournent autour d’elle comme un pont suspendu en une période rapide comprise entre 10 et 11 heures ; ce monde a 8 espèces de révolutions lunaires, c’est-à-dire 8 espèces de mois, comme Jupiter en a 4 ; sa lune la plus proche tourne en moins d’un jour et sa huitième en 80. – 3° À la distance de 740 millions de lieues, on rencontre la planète Uranus, environnée aussi d’un monde de satellites multiples, 75 fois plus grosse que la Terre et 16 fois plus lourde, effectuant sa révolution annuelle en 84 ans ; dans mille de nos années, les Uraniens n’en ont que douze des leurs, comparaison qui peut nous servir à juger combien le calendrier n’est que relatif, et combien la mesure du temps varie d’un monde à l’autre. – 4° Enfin, à une distance 30 fois plus éloignée du Soleil que ne l’est la Terre, c’est-à-dire à 1,100 millions de lieues du centre, se meut avec lenteur la dernière planète connue du système : Neptune, 85 fois plus grosse que la Terre et 18 fois plus lourde, effectuant sa révolution autour du Soleil, le long d’une orbite qui ne mesure pas moins de 7 milliards de lieues d’étendue, en une période de 160 ans. (On a pu dire en plaisantant que ces années sont si lentes, qu’un conscrit de Neptune (s’il y en a là comme ici) tire au sort à l’âge de 3,200 ans, et que les enfants y sont encore en nourrice (si nourrices il y a) à l’âge de 250 ans !) Quoi qu’il en soit, ces nombres sont bien capables de nous instruire sur la relativité du temps et de l’espace. Ce groupe des grosses planètes composé de quatre corps célestes, comme le premier, termine pour nous la description sommaire du système du monde. Si le groupe des quatre premières nous suggère des idées d’égalité entre notre planète et Vénus, Mars et Mercure, celui-ci nous suggère des idées de supériorité pour ces quatre mondes gigantesques qui trônent au sein des régions spacieuses de notre système.
Cette première vue générale de la famille solaire nous suggère tout d’abord la réflexion fort simple que notre planète n’a pas été distinguée par la Nature dans l’organisation astronomique de l’univers. Ni au point de vue de la distance au Soleil et de la chaleur reçue, ni au point de vue de la dimension et du poids, ni au point de vue de la durée des années, des saisons et des jours, ni au point de vue du nombre des satellites, la Terre où nous sommes n’a pas reçu le moindre privilège.
L’étude que nous pouvons faire au télescope de chaque planète de notre système nous montre en elle une terre analogue à la nôtre, sur laquelle les quatre éléments créateurs typiques des anciens, la terre, l’eau, l’air et le feu, existent avec leurs propriétés. Nous venons de voir qu’il y a des planètes supérieures à la nôtre en importance, mais c’est surtout l’analogie qui nous frappe d’abord. Pour donner une idée de cette ressemblance, nous pouvons considérer notre voisine la planète Mars, dont on a tracé ici la géographie. (À propos de géographie, nous pouvons remarquer en passant que celle de la Lune a été faite avant celle de la Terre, et que la hauteur des montagnes de la Lune a été mesurée longtemps avant celle des montagnes de la Terre.) Eh bien, dans la géographie de Mars, nous voyons des continents et des mers, – un peu moins d’eau qu’ici, – des neiges aux pôles, des méditerranées, des golfes, des presqu’îles… Peut-on supposer que ces terres soient sans plantes, sans animaux, sans hommes, sans aucune sorte d’êtres vivants ? que ces mers soient sans poissons, sans navires, absolument désertes ? que ces plaines soient sans villes habitées, ces montagnes sans forêts ? que les fleuves descendent aux mers, que les ruisseaux murmurent, que la pluie tombe, que le veut souffle… pour RIEN ?

À l’époque où l’on croyait la Terre immobile au centre du monde, on avait le droit apparent de déclarer que l’univers tout entier avait été créé et mis au monde exprès pour nous ; on avait rapetissé le Dieu suprême à la taille de l’homme terrestre, et, comme l’a dit Chateaubriand, si Dieu a créé l’homme à son image, l’homme le lui avait bien rendu. Mais depuis ce grand et immortel seizième siècle qui couronna l’œuvre de Christophe Colomb par celle de Copernic, depuis que l’astronomie de précision s’est substituée à l’erreur de Ptolémée, et depuis que la science a su déterminer la place et l’importance du Soleil, l’état mécanique et physique du système planétaire, et la position modeste de notre planète au milieu des autres membres du groupe solaire, l’idée de l’existence de la vie sur ces terres sœurs de la nôtre s’est présentée comme le complément naturel de l’astronomie moderne. Galilée lui-même en parle dès le commencement du dix-septième siècle ; un grand nombre d’écrits (une centaine) sont publiés sur ce curieux problème, entre autres ceux restés célèbres de Fontenelle, Huygens, Lalande, etc. ; l’imagination même devance les progrès de l’optique, et l’on sent que la doctrine de la pluralité des mondes habités sera un jour universellement admise comme étant la conséquence philosophique de la science du ciel.
La grande objection en apparence spécieuse qu’on ait faite a été tirée de la différence de la chaleur solaire reçue par les planètes. On a dit que nous ne pourrions vivre sur Mercure, où il fait trop chaud, et sur Jupiter et sa suite planétaire, parce qu’il y fait trop froid. En effet, il est probable qu’il fait plus chaud qu’ici sur une planète 3 fois plus proche du Soleil, et qu’il fait plus froid sur des planètes 5 fois, 9 fois et demie, 19 et 30 fois plus éloignées. Cette différence est hautement probable ; mais elle n’est pas certaine, 1° parce que la chaleur centrale peut être plus forte sur les grosses planètes lointaines que sur la nôtre, et agir à leur surface, tandis que sur la Terre elle n’a plus maintenant aucune action sur la vie végétale et animale ; 2° parce que la quantité de la chaleur solaire reçue et mise en action à la surface des planètes dépend de l’état physique de l’atmosphère, qui agit comme le verre, laisse passer et retient plus ou moins de chaleur ; on peut concevoir tel état atmosphérique qui, nonobstant la distance, donne à Mercure, Vénus, Mars et Jupiter la même température moyenne que chez nous. Mais en traitant l’objection de plus haut, on s’aperçoit qu’il n’y a pas lieu de se mettre en peine de toutes les différences possibles, fussent-elles réelles et non mitigées, fussent-elles extrêmes.
Nous aurions grand tort, en effet, de prendre l’homme terrestre pour le type de l’habitant de l’univers, et de prétendre que les êtres des autres planètes soient construits exactement comme lui. Ce serait de notre part une prétention quelque peu naïve, et qui révélerait trop notre incapacité. De quel droit voudrions-nous astreindre la nature à former les habitants de tous les mondes de l’infini sur notre modèle ? Sommes-nous le nec plus ultra de la beauté et de l’excellence ? Non, évidemment, puisque nous mangeons, et que la surface de cette planète n’est qu’une tuerie et une boucherie perpétuelles. Nous serions fort mal inspirés de vouloir universaliser un tel régime physique et moral.
D’ailleurs, la nature a eu la précaution de nous offrir sur cette Terre même une image de sa puissance indéfinie et de sa liberté. Il y a ici même les êtres les plus singuliers que nous puissions imaginer. Les uns vivent dans l’eau, avec des organes essentiellement différents des nôtres, et meurent placés dans l’air, fluide nutritif pour nous, comme nous mourons d’ailleurs nous-mêmes lorsque nous sommes immergés dans l’élément liquide. Tels êtres vivent à la température de 60 et 80 degrés, dans les sources d’eau chaude ; tels autres vivent sur les neiges des montagnes et au milieu des glaces polaires. Le naturaliste signale des espèces animales qui respirent et vivent dans une atmosphère asphyxiante pour l’homme, et d’autres qui habitent les profondeurs océaniques sous une pression de 60 atmosphères et au milieu d’une nuit éternelle. En même temps, la nature nous montre la vie répandue partout à profusion sur ce globe, débordant de toutes parts de cette coupe trop étroite, entassée, parasite, au détriment des existences elles-mêmes, si bien qu’à une puissance infinie de diversité on voit s’ajouter encore une puissance infinie de production.
Et c’est cette pauvre petite Terre qui nous donne ce spectacle significatif ! Les autres terres célestes, plus belles, plus importantes, plus glorieuses, qui sont bercées dans l’éther sur les rayons bienfaisants du même Soleil, se présentent à nous enveloppées comme la nôtre d’atmosphères où circulent les vents, les nuages, les pluies, les orages, inclinées avec des saisons parfois moins disparates et moins extrêmes qu’ici (ex. : Jupiter au printemps perpétuel), découpées d’océans et de méditerranées servant d’intermédiaires entre leurs continents, blanchies à leurs pôles de neiges éclatantes qui fondent au printemps comme ici et s’amoncellent à l’automne ! Et nous oserions supposer que la vie, si à l’étroit ici-bas, et cependant si immense, aurait été refusée à ces mondes exposés aux mêmes sources de fécondité ! Et nous oserions voir sur ces vastes terres lointaines de silencieux déserts où nul regard ne se serait ouvert, où nulle pensée ne se serait éveillée depuis les origines des choses ! Une telle supposition n’est pas seulement attentatoire à la grandeur de la Nature ; elle témoignerait de plus que nous ne comprenons rien des faits que l’astronomie nous développe dans le ciel, ni de ceux que la physiologie nous fait analyser sur la Terre.
Mais ce n’est pas seulement l’analogie qui nous témoigne de l’existence de la vie et de l’intelligence sur les autres mondes, c’est encore et c’est surtout l’appréciation que la science nous donne des lois de la nature, et de leur inévitable et universelle application. Lors même qu’il existerait des mondes entièrement dépourvus d’atmosphère, comme notre voisine la Lune paraît l’être, – et par conséquent également dépourvus d’eau, – nous ne serions pas encore autorisés à déclarer qu’il est impossible qu’ils soient habités. Ce n’est pas à nous à dire à la nature : « Tu n’iras pas plus loin ! » Et quoique nous ne puissions aucunement nous imaginer des êtres vivant sans respirer, sans boire ni manger, cependant nous ne pouvons pas nier qu’il n’y en ait de tels, et nous serions même plus autorisés à penser qu’il y en a, dans l’infinie variété des formes vivantes possibles.
Il est probable toutefois qu’il y a une certaine ressemblance entre les différents mondes de notre système planétaire. Voici les raisons qui m’engagent à penser ainsi. D’abord, toutes ces planètes ont la même origine, étant toutes filles du Soleil, de l’équateur duquel elles se sont successivement échappées par la force centrifuge. Ensuite, elles sont restées dépendantes du même astre, et ce sont les mêmes forces qui les soutiennent et les vivifient. Années, saisons, jours, atmosphères, géographie physique, équateurs, pôles, satellites, tous ces divers éléments ont des liens de commun de l’un à l’autre. Mais ce qu’il faut noter surtout, c’est que depuis quelques années deux branches spéciales d’étude ont particulièrement démontré cette ressemblance générale. D’une part, l’analyse spectrale de la lumière réfléchie par les planètes a établi qu’il y a de la vapeur d’eau dans l’atmosphère de Mars, de Jupiter et de Saturne, et de l’eau chimiquement semblable à la nôtre. D’autre part, l’analyse de plusieurs aérolithes tombés du ciel, débris probables de certaines régions de notre système, a montré dans plusieurs du carbone, du charbon, analogue à celui qui provient ici d’origine organique. Ainsi, nous avons déjà des vestiges des autres mondes. Il serait bien désirable de recevoir un jour quelque signe, quelque objet, nous donnant plus complètement encore le témoignage de la vie végétale, animale ou humaine planétaire.
La certitude que nous devons avoir de la présence de la vie sur les autres mondes ne se base donc pas seulement sur les inductions logiques qui sont la conséquence naturelle de l’astronomie ; et ce n’est pas seulement parce que les autres planètes sont des terres analogues à la nôtre, et que la vie est le but suprême des lois de la nature, que nous arrivons à une conviction absolue sur ce sujet si anciennement discuté. Mais depuis qu’une ingénieuse méthode d’analyse nous a donné le pouvoir de lire dans un rayon de lumière des caractères imprimant la nature chimique de la flamme d’où il est issu, nous savons à n’en pas douter que telles substances existent dans l’atmosphère de telle et telle planète, et cette connaissance a brillamment complété nos documents, car sur une terre où nous constatons la présence simultanée de l’air, de l’eau et de la chaleur solaire, il nous est impossible de supposer que, contrairement à tout ce que nous avons appris de la nature, ces principes aient pu rester inactifs et stériles. Et comme si la nature n’avait pas voulu que nous gardions la moindre indécision à cet égard, elle complète mieux encore ce document en nous jetant dans les aérolithes du charbon et de l’hydrate d’oxyde de fer, autres témoignages de l’action de l’eau, de l’air et d’une origine organique.
D’ailleurs, à celui qui se refuserait à admettre nos conclusions si évidentes par elles-mêmes, il suffirait de présenter le gigantesque et terrifiant panorama de l’univers, comparé à l’insignifiance du petit globule planétaire où nous sommes ; assurément, il faudrait avoir l’esprit enveloppé de ténèbres pour ne pas être saisi par une telle comparaison. Oui ! ce globe terrestre, qui court dans l’espace avec une vitesse de 27,500 lieues à l’heure, cette troisième planète du système solaire, disparaît pour la vue dès qu’on arrive seulement à Jupiter, c’est-à-dire sans sortir même de notre système. Ce système lui-même, avec ses 7 milliards de lieues de circonférence, est invisible de l’étoile la plus rapprochée de nous. Chaque étoile est un soleil, centre de système. Ces systèmes sidéraux sont parfois bien différents du nôtre, car il y en a dans lesquels on possède non pas un seul soleil, mais plusieurs, et de différentes couleurs, qui distribuent les saisons et les jours les plus merveilleux sur leurs planètes inconnues. L’immensité est peuplée de ces systèmes divers, disséminés dans tous les sens et à toutes les distances.
L’étoile la plus rapprochée de nous est un soleil non moins brillant que le nôtre, et double. Elle est située à 226,000 fois la distance d’ici à notre soleil, c’est-à-dire 226,000 fois 37 millions de lieues, ce qui fait 8 trillions 362 milliards de lieues. On voit que c’est près d’un million de fois plus loin que la Lune. De tous les soleils de l’espace, c’est celui qui est le plus rapproché : c’est notre voisin. Le 2e après est plus de 2 fois plus éloigné ; le 3e est 4 fois plus loin. Entre chaque étoile, il paraît exister un éloignement analogue à celui-là ! Or on compte déjà télescopiquement 75 millions d’étoiles. Quelle immensité n’occupent-elles pas !
Un exemple fera mieux apprécier ces grandeurs. Tout le monde sait que le son se propage dans l’air avec une vitesse de 340 mètres par seconde. Lorsqu’on entend un coup de tonnerre 10 secondes après l’apparition de l’éclair, c’est que la foudre a éclaté à une distance de plus de 3 kilomètres. On n’entend pas le son au moment où il se produit (à moins qu’on n’en soit tout près), mais après un certain temps correspondant à la distance qui nous sépare du lieu. Il en est de même pour la lumière, avec cette différence qu’elle se propage beaucoup plus vite. Sa vitesse est de 77,000 lieues par seconde. Elle met 1 seconde 1/2 pour venir de la Lune ; 8 minutes 13 secondes pour venir du Soleil, 4 heures pour venir de Neptune. Eh bien : elle vole pendant 3 ans et 8 mois pour traverser la distance qui nous sépare de notre étoile voisine, alpha de la constellation du Centaure ! Elle vole comme une flèche, et quelle flèche ! pendant 22 ans pour venir de Sirius, pendant 50 ans pour venir de l’étoile polaire. Et il y a des soleils si éloignés de nous, que leur lumière a mis 10,000, 50,000 ans pour nous arriver, malgré cette vitesse incessante de 77,000 lieues par chaque seconde !… Et il y a des astres éloignés à de telles profondeurs dans l’espace infini, que leur lumière n’arrivera jamais jusqu’à la Terre ! Or quand on réfléchit que, dans ces millions de systèmes, notre petit système solaire est perdu par son insignifiance, et tient moins d’importance dans le ciel qu’une fourmilière sur la Terre, et quand on revient à se souvenir que la planète où nous sommes est une des moindres de ce petit système lui-même et n’a aucune importance personnelle, on tombe de confusion devant l’immensité de l’univers, et l’on sent plus profondément que jamais quelle illusion c’était de notre part d’oser borner à ce grain de poussière l’action et la puissance du Créateur !
L’enseignement que nous impose la contemplation de l’espace infini sur l’insignifiance relative de l’habitant de la Terre est confirmé et développé encore par l’idée du temps. Avant l’apparition de l’homme sur cette planète, avant la formation de la Terre, pendant des millions et des milliards de siècles, ou pour mieux dire depuis l’éternité passée, les étoiles brillaient dans l’immensité, des systèmes sidéraux se sont succédé, des soleils et des planètes ont existé, et les forces de la nature ont agi sans qu’il y ait eu sur la Terre où nous sommes un seul regard humain pour les connaître… De même, lorsqu’il n’y aura plus sur la Terre glacée un seul être vivant, l’univers sidéral continuera d’exister comme maintenant. Devant l’éternité comme devant l’infini, nous ne sommes ici que des atomes passagers et éphémères.
Tel est l’ensemble des études astronomiques et des considérations philosophiques qui ont concouru à l’édification de la Pluralité des mondes habités. Cette doctrine, absolue, indiscutable, et digne par sa grandeur de la majesté de la nature, peut à son tour servir de flambeau pour jeter une nouvelle lumière sur le problème encore obscur de nos destinées. Nos âmes sont-elles éternelles ? Vivrons-nous, après la mort terrestre, sur ces autres mondes qui planent comme le nôtre dans le ciel ? Avons-nous déjà vécu sur cette terre ou sur les autres planètes ? Pourquoi ne gardons-nous en général nul souvenir de nos existences passées ? Sommes-nous destinés à connaître un jour toutes ces splendeurs des étoiles, et à vivre d’une vie plus noble, plus pure, plus heureuse, etc. ? Ce sont là autant de problèmes que la doctrine de la pluralité des mondes et la connaissance de l’univers aident à déchiffrer, mais dont l’examen ne peut trouver place dans cet article, déjà long en lui-même, et d’un caractère absolument scientifique.
Cependant, il est une question complémentaire de la pluralité des mondes que je ne puis passer sous silence. C’est celle-ci, que l’on m’a si souvent adressée : « Comment sont faits les habitants des autres planètes ? »
Je n’en sais rien, absolument rien. Toutefois, je suis plutôt porté à croire qu’ils n’ont pas un corps pareil au nôtre.
Sans doute, et surtout si nous pensons qu’au-delà de la vie actuelle nous serons réincarnés sur une autre planète, il nous est difficile de nous représenter un corps différent du nôtre. Cependant, le fait est très probable, pour ne pas dire certain, en raison de la différence des conditions d’existence, des milieux, du régime vital et des éléments.
Parmi les nombreux auteurs qui ont voyagé en esprit dans les planètes, et dont j’ai donné les principales et les plus curieuses relations dans mon ouvrage les Mondes imaginaires, on remarque certains penseurs aventureux qui ont essayé de décrire des formes vivantes différentes de la nôtre. Ce n’est pas la partie la moins bizarre de ces descriptions pseudo-astronomiques, et nous pouvons les feuilleter un instant pour notre amusement historique et philosophique.
L’un des plus anciens est le Grec Lucien de Samosate, l’auteur des Dialogues des morts, dont le plus petit bachelier se souvient. Il a fait un voyage imaginaire à la Lune, en allant la prendre dans l’Océan au moment où elle se lève. Son navire put y aborder sans grands dommages, et il assista à une bataille entre Endymion et Phaéton, laquelle bataille était livrée par les êtres les plus singuliers qu’on puisse imaginer : Lacanoptères (ailes d’herbe), Anémodromes (courant sur le vent), Strutobalanes (passereaux-glands), Hippogerames (à cheval sur des grues), Aérocordaques (sautant en l’air), etc. Mais la description la plus originale est celle de son voyage à la constellation du Taureau.

Là sont les Pléiades. Les Grecs voyageurs y rencontrèrent une île merveilleuse qu’on appelle l’île des Lampes, où ils arrivèrent à l’entrée de la nuit. Là, on ne voit ni plantes, ni animaux, ni hommes, mais un peuple de Lampes, qui allaient et venaient comme les habitants d’une ville, sur les places, les rues et le port. Les unes sont petites et chétives : c’est le menu peuple. Les autres sont grandes, nobles, resplendissantes : ce sont les riches et les importants. Chacun vit, agit, a son nom et sa famille. Elles parlaient et s’entretenaient ensemble.
Aux quinzième et seizième siècles, avant Copernic, nous avons plusieurs voyages imaginaires sur les planètes, parmi lesquels on ne peut s’empêcher de citer ceux du Dante, du cardinal de Cusa, de l’Arioste et de Rabelais. Mais, dans ces descriptions, il n’est pas question d’une forme d’habitants différente de la forme terrestre ; la seule particularité du voyage de l’Arioste est qu’il rencontre saint Jean dans la Lune, et que le bon sens perdu par les gens de la Terre est gardé là-haut dans des fioles, qui sont toutes bien remplies.
Après Copernic, Jordano Bruno, Galilée et Kepler écrivent sur la pluralité des mondes ; mais sans engendrer des formes vivantes inconnues à notre séjour terrestre. En 1650, on voit deux voyages imaginaires fort originaux : l’Homme dans la Lune, de Godwin, et le Monde dans la Lune, de Wilkins. Le premier se fait enlever dans l’air par des cygnes sauvages, qui le portent jusqu’à la Lune. Les Lunariens, ou, pour leur donner leur vrai nom, les Sélénites, sont, selon lui, de même forme que nous, 2 fois plus grands, avec le teint olivâtre, mais habillés de vêtements d’une couleur inconnue à notre monde. Ils ne parlent qu’en musique, dorment quinze jours et veillent un égal temps ; ils vivent longuement, et leur corps ne se décompose pas après la mort. Le second livre que je viens de nommer expose que la Lune est une terre comme la nôtre, qu’on peut y aller en construisant un vaisseau plus léger que l’air (c’est presque un ballon). Il discute si les habitants de la Lune sont de la race d’Adam, et conclut que ce n’est pas probable. Il pense qu’ils sont tout à fait différents de nous, mais ne s’aventure pas à les dessiner.
C’est de la même époque que datent les deux ouvrages de Cyrano de Bergerac : Voyage dans la Lune, et Histoire des États et Empire du Soleil. D’après la première excursion, les habitants de la Lune, qui ne diffèrent pas essentiellement de nous, marchent à quatre pattes, et ressemblent sensiblement à des faunes. Ils ont 12 coudées de long, et Cyrano, malgré sa taille, est pour eux comme un petit singe dont ils s’amusaient beaucoup. Ils ne mangent pas ; à l’heure des repas, on se couche sur un hamac au milieu d’une chambre nue mais poreuse, autour de laquelle sont condensées les exhalaisons des viandes cuites, lesquelles pénètrent par pression à travers les cloisons de cette singulière salle à manger, et baignent le corps entier d’effluves nutritives. – La plus aimable et respectable sépulture que l’on puisse donner à un ami mort, c’est de le manger. – Pour connaître l’heure, on se sert d’un singulier cadran solaire : la personne à laquelle vous demandez l’heure se place en face du soleil, met son nez dans le méridien, ouvre les lèvres, et l’ombre du nez sur telle ou telle dent donne l’heure à quelques minutes près. – Dans le voyage de Cyrano au Soleil, l’originalité la plus curieuse, c’est que les Solariens sont transparents, de telle sorte qu’on voit leur cœur, leurs poumons et leur foie à travers la poitrine. Une autre imagination non moins hardie, c’est que certains êtres peuvent se réunir pour n’en former qu’un seul : ainsi, un arbre se divise en milliers de fragments qui sont autant de petits individus vivants ; à un signal, ils subissent de nouveau une attraction collective et reconstituent l’arbre-république.

À ces voyages imaginaires du dix-septième siècle, il faut que j’ajoute celui du Père Athanase Kircher. Pour lui, chaque planète est conduite par des anges, et est le séjour d’esprits divers. Sur Vénus, le bon Père rencontre des esprits vêtus de corps charmants, d’une jeunesse et d’une beauté ravissantes, ornés de robes blanches miroitant au soleil ; les uns sonnent des cymbales et jouent de la cythare, les autres portent des corbeilles de roses et de lis, semant sous leurs pas les fleurs et les parfums. Dans Mercure, ce sont des êtres qui ne font que danser comme du vif-argent. Dans Mars, empesté de vapeurs méphitiques, criblé de lacs de soufre et de naphte, on rencontre des cavaliers géants montés sur des chevaux horribles dont les naseaux lancent des flammes. Dans Saturne, ce sont des vieillards avec des faux, marchant péniblement, enveloppés de longs manteaux sombres…
L’astronome Huygens, dont le Cosmothéôros fut publié en 1698, pense que les habitants de tous les mondes sont semblables à nous, parce que, selon lui, notre organisme est le mieux construit pour travailler les arts et les sciences, et qu’il faut à tout le monde une tête, des mains et des jambes.
Des divers voyages imaginaires publiés au dix-huitième siècle, le plus curieux est celui du poète danois Holberg, si toutefois nous omettons, comme étrangers à l’astronomie, les voyages de Gulliver. Le héros de Holberg, Niels Klim, trouve au-dessous de la Terre, ou pour mieux dire dans son intérieur, quatre petites planètes. La première, Nazar, est habitée par des Arbres, gens très calmes, sans passions et prudents, qui causent entre eux par un langage que nous n’entendons pas. Il y a les deux sexes comme ici, et les castes sociales ne sont autre chose que les espèces végétales naturelles ; les Palmiers sont nobles, les Sensitives sont les petites maîtresses du pays, les Cyprès sont toujours tristes, etc. La seconde planète souterraine, nommée la Martinie, est habitée par des singes. La troisième, Mézendor, est habitée par des instruments de musique, marchant sur un seul pied. La quatrième, Quama, est peuplée de sauvages.

Nous aurions à citer aussi l’ingénieux et profond récit de Voltaire, Micromégas ; les Arcanes célestes de Swedenborg, intéressants à un titre bien différent ; les voyages de Rétif de la Bretonne, etc. Mais, nous n’y trouverions pas de types différents du type humain terrestre dont nous nous occupons ici, si ce n’est toutefois les singularités de ce dernier romancier, qui parle d’hommes-éléphants, d’hommes-baleines, d’hommes-crapauds, et autres associations puisées dans le règne animal, hardies, mais peu nouvelles.
Enfin, pour terminer cette revue rétrospective, je ne puis encore m’empêcher de signaler, dans notre siècle, la publication singulière faite en 1835 sous le nom supposé d’Herschel, à propos d’une prétendue découverte faite dans la lune, au cap de Bonne-Espérance. D’après cette mystification, assez ingénieusement inventée, et qui excita à un tel point l’attention publique qu’Arago crut devoir en parler à l’Institut, le télescope d’Herschel avait enfin fait découvrir les habitants de la Lune. C’étaient des hommes à ailes de chauves-souris, couverts de longs poils cuivrés. On les voyait, disait-on, se diriger d’une caverne à l’autre, entourés d’oiseaux étranges, au long bec, ressemblant sans doute à des canards américains !

Nous pourrions encore, en feuilletant les divers romans scientifiques inspirés par la même idée, remarquer d’autres essais, tels que ceux de l’étrange conteur américain Edgar Poe, ou de Boitard, qui donne de grosses têtes aux habitants du Soleil et la forme d’oies à face humaine aux habitants d’Uranus, et quelques autres relations contemporaines. Mais tout ce qui intéressait utilement ici notre curiosité, c’était d’avoir une idée générale des tentatives faites pour imaginer des formes vivantes et pensantes étrangères à la nôtre.
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Quelle conclusion tirons-nous de cette galerie générale des imaginations humaines dont le but était de deviner ou se créer une nature extra-terrestre ? C’est que, malgré tous les efforts que l’on a pu faire, on n’est pas arrivé à rien inventer qui n’ait son origine sur la Terre. Nous ne pouvons rien créer, même en idée ; nous ne pouvons que transformer, modifier, métamorphoser plus ou moins les faits que nous observons sur la Terre. Quand nous voulons imaginer des hommes différents de nous, nous prenons forcément et à notre insu des êtres ou des choses terrestres, que nous arrangeons plus ou moins élégamment, plus ou moins monstrueusement ; mais nous ne créons pas.
Ainsi, sous ce point particulier et curieux de la question de la pluralité des mondes, savoir quelle est la forme des habitants des autres globes, la science terrestre répond qu’elle l’ignore, et qu’il serait stérile de le chercher.
Mais sur la question en elle-même de l’existence de la vie et d’humanités inconnues sur les autres mondes de l’infini, la science répond qu’elle le sait ; que la vie et l’intelligence ne sont pas bornées à ce petit séjour où nous respirons ; qu’il y a d’autres mondes que le nôtre ; et qu’il en est de bien supérieurs à la Terre, et dignes au plus haut degré de solliciter l’éternelle ambition de nos âmes.
Oui, ces planètes, qui attirent nos regards pendant la nuit silencieuse, ces systèmes sidéraux lointains dont nous ne distinguons d’ici que les soleils : ce sont là autant de foyers célestes où des familles humaines sont rassemblées. Nous n’habitons ici qu’un département de l’immense archipel stellaire ; la Terre est un astre du ciel ; nous sommes citoyens du ciel ; notre humanité est une section de la vie universelle et éternelle, et les mondes de là-haut portent les humanités nos sœurs !

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(1) La quinzième édition vient de paraître, Librairie académique Didier et Cie, quai des Augustins, 35, Paris. 1 vol. avec grav. astron., prix 3 fr. 50.
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(Camille Flammarion, in Annuaire Mathieu (de la Drôme), 1871-1872, Paris : Henri Plon Éditeur, 1871)
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Autour de la barque, l’eau, qui se trouble sous le printemps du ciel, a la couleur du lait et se plie, s’arrondit en disques blancs devant la proue, l’enveloppe d’une répulsive caresse de bras huileux, de longs bras, tentacules de monstre mou dont la peau argentée serait pustulée de gemmes.
Rohild se penche, mettant sa main ouverte sur son front. Il plonge un regard aigu, un regard dur comme l’acier brillant de son harpon, dans cette eau à l’apparence de chair veloutée. Il voit des choses menteuses. D’abord sa propre face qui le trompe, car elle rit, au milieu des rides transparentes de l’éternelle jeunesse de la mer, et Rohild ne rit jamais, c’est un homme grave, un taciturne pêcheur de poissons ; puis, au fond de ce lait mousseux, éternellement, jaillissant de mamelles inconnues, des êtres singuliers passent, armés d’armes terribles, prêts au prochain combat, fantômes de chevaux cornus ou silhouettes de guerriers casqués de cuivre, pourtant créatures douces qui ne savent que refléter les lueurs tendres de la vague et celles, plus vives, des nuages.
Rohild s’est embarqué par le printemps de ce jour hyperboréen pour courir à l’aventure d’un meurtre, mais il n’a ni gaieté ni peur et reste calme, sans penser qu’il est, lui, plus jeune que la mer, plus nouveau que le printemps. La peur est un grelot de fausseté dans l’âme de l’homme ; elle le conduit aux actes déraisonnables. Rohild rirait s’il avait vraiment quelque chose à craindre. Il ne redoute ni n’attend personne, c’est là le secret de sa force, et quand il tue il n’a pas la joie du triomphe. Il ne connaît point le désir du mal et la volupté de détruire, c’est un sage.
La barque est obèse, lente, avec des bajoues de vieille femme ayant trop parlé jadis. Elle est noire et sale, coiffée de toile rousse à gros nœuds de filin que l’index traître du vent a plusieurs fois dénoués. Un enfant dirige cette barque, le petit Hereld, et il tient, l’air sournois, les liens compliqués de la voile qui bat l’espace de son aile rageuse.
Hereld est presque nu dans une courte tunique d’étoupes ceinturée aux hanches par une lanière de cuir. Il porte un couteau sur le flanc droit, un couteau à lame plate et large pour écailler les poissons. L’enfant possède un corps frêle, cependant déjà tout duveté de blond. La tunique d’étoupes lui forme une toison d’agneau et il a des yeux fixes d’oiseau méchant. Ses cuisses blanches et jaunes, sa tête blonde et pâle sortent de son vêtement comme des amandes d’une écorce bourrue. Il a des pieds de singe, des doigts en serres d’aigle. Hereld dirige le bateau, certain de ce qu’il fait, obéissant à des lois mystérieuses qu’on ne lui a point enseignées, ses regards toujours fixés sur ceux de Rohild, son maître, dont il est le serviteur et aussi le pilote. Il ne parle guère, ne chante pas, se contente de jouer avec les plus beaux poissons dont il aime à trancher le ventre, méthodiquement, pour ne pas en brouiller le fiel. Il serait sage comme Rohild, Rohild, le pêcheur expert dans l’art de capturer le phoque, s’il n’avait cette habitude étrange de rire dès qu’il aperçoit du sang. Sur la côte, Hereld est renommé pour sa dextérité à hausser les voiles au plein vent des bourrasques et, malgré sa taille mince, on l’estime parmi les marins, mais on ne lui confierait pas volontiers un harpon trop aigu. Il aura quinze ans bientôt. Alors, on verra ce qu’il peut faire d’une arme puisqu’il aime le sang. Rohild et lui n’échangent pas un mot, se comprennent par gestes. Quand le mauvais temps secoue leur misérable embarcation, ils ne sont plus qu’un même homme pour lutter contre les perfidies de l’eau, et c’est souvent Hereld le plus perfide.
La barque va, lente, le long de la côte ; louvoyant en vue de la grève grise, elle brise la force des ondes troubles mêlées de neiges fondues, clapote comme une vieille bavarde. L’air vif lèche la figure, devient acide à la bouche et, en le respirant, on croirait mordre dans un fruit vert. L’aurore infuse aux veines bleuâtres des banquises le vin rouge du soleil, qui bout et s’extravase dans les sommets lointains avec des tons de flammes. Pour les deux courageux garçons, il ne fait plus froid, c’est fini de la nuit d’hiver. Les vapeurs ardoisées se diluent peu à peu en flocons roses, d’un rose frangé d’or, et des trous bleus, d’un azur presque mauve, s’ouvrent subitement dans les brouillards, faisant éclore au ciel des fleurs de lumière. À perte de vue, les nuages, la grève neigeuse et les hautes glaces, là-bas, se teignent de pourpre. Une fête inattendue éclate sur ce monde enseveli, perpétuellement couvert d’un épais linceul. Comme tout est transparent et que les aiguilles des grandes banquises se confondent avec l’irréalité des nuées, tout prend à la fois des tons de violence joyeuse pour se communiquer l’incendie d’une apothéose. La glace, la neige et l’eau donnent l’illusion du feu, de la chaleur et de la fumée. Tout s’allume à la torche du soleil. Et voici que d’un bond, l’astre se trouve sur l’extrême limite de l’océan, sur la ligne d’horizon, la rigide, l’infinie corde en verre si fragile à l’œil, et si nettement séparant l’existence du monde habité de son rêve, qui est le ciel désert.
Hereld lâche toute la voile à la liberté du vent et la contraint à s’enfler d’une ivresse folle. La vieille barque saute comme une bonne femme étourdie. Les deux lui versent une clarté ardente qui fait bouillonner son gouvernail dans les flots d’où il sort des buées. En longeant plus vite la grève fleurie d’une espèce de lichens blancs pailletés d’étoiles de givre, on entend sa quille écraser, broyer victorieusement le rude squelette du formidable hiver, et la vieille barque, rajeunie, s’incendie à son tour, toute sa coiffe au vent.
Les deux pêcheurs, très graves, sont seuls à ne pas rougir de joie.
Rohild est sombre.
Hereld est pâle.
Le mortel silence de ces contrées rend les hommes farouches. Ils ont du deuil en leurs yeux, leurs yeux mélancoliques lassés de la cruelle innocence de la neige ou de la menteuse gaieté de l’océan. Et ils pleurent quelquefois des larmes sanglantes. Pour eux, le ciel aussi pleure, ce matin-là, ses larmes de sang. Que leur importe !
Rohild, le front baissé, examine une déchirure de son vêtement de cuir encore gluant de la bave des poissons qui furent étouffés par ses robustes bras. Rohild a le regard noir, deux yeux sévères contenant le reflet des gouffres. Sa bouche fermée, immobile, et son masque d’homme pauvre ayant besoin de vivre, demeure indifférent à la beauté du jour. Il est bien plus grand qu’Hereld, mais aussi mince. Son bras nu s’enroule à son harpon comme une branche de bois brun, noueux. Son bonnet de fourrure grise, hérissée, lui forme un nimbe de fer. Il ne regarde pas non plus Hereld en train de sourire sournoisement aux rouges lueurs qu’il aime…
Tout à coup, les deux pêcheurs ont le même mouvement d’attention. Devant la barque, posée au ras de l’eau, une tête se dresse, une curieuse tête ronde, lisse, dont le visage est d’un ovale inquiétant.
On dirait que des cheveux plats, collés aux tempes, ou le velours d’un capuchon, encadrent ses yeux immenses d’une douceur merveilleuse, des yeux de jeune fille ombrés de longs cils. Et son nez court, d’énorme chat, ses lèvres un peu pendantes, crachent de grosses gouttes, se retroussent en un rire sourd, un grondement satisfait.
Hereld retient la voile. Ses gestes sont précis et ses prunelles claires.
Il sait son métier. Sautant à pieds joints sur les bancs du bateau, il tend tout son être frêle avec un élan de sauvage instinct. Rohild a saisi son harpon par la pointe, le tâte, l’éprouve du pouce, noue une corde à la proue, solidement. La barque évolue, présente sa bajoue gauche au monstre qui se lève majestueusement comme pour saluer ces étrangers. En se levant, presque debout sur les vagues, son corps fabuleux paraît avoir pour jupe toute l’eau écumeuse qui ruisselle de ses flancs et porte, croirait-on, la traîne royale de la mer.
D’une voix étranglée, Hereld prononce des mots féroces :
« Vise au ventre, Rohild.
– Serre la voile, Hereld, » répond le pêcheur.
Et il détend son bras une seconde replié, lance l’arme qui siffle en déroulant sa corde d’un seul jet.
Le ventre du monstre resplendit, blanc rosé, couleur de chair sous l’aurore. Le long des branches grasses, aux molles ondulations, retombent ses nageoires comme deux manches de soie. Mais le monstre n’a pas de main pour arracher la flèche qui pénètre, mord le bas de sa lourde taille d’impératrice. La colossale poupée luisante, à qui l’on vient de faire un sexe de corail dans une affreuse blessure, s’effondre en poussant un cri, un rauque aboiement de douleur et de rage.
Le phoque plonge, fuit, tire et remonte, vomissant de l’eau pourpre.
« C’est une femelle, dit Rohild, avec un inexplicable frisson.
– Oui, et elle te mènera loin, » réplique Hereld, diaboliquement heureux.
Il relâche la voile pour prendre le vent de la course.
L’épouvantable voyage vers l’inconnu commence. La bête tire, le vent souffle, la toile claque, affolée, telle une langue excitant des chiens. Rohild, les bras tendus, tenant la corde à pleins poings, essaye de résister, devine qu’une force mystérieuse l’entraîne à sa destinée d’homme, car le courant est contre eux, pour la bête. Il est lié par un lien sanglant à ce monstre, et il n’aperçoit plus que sa tête, là-bas, une tête de femme dont les cheveux sont les vagues fouettantes, toutes les vagues échevelées. Oui, c’est bien une femelle, une créature de ruse, une belle fille de la mer possédant d’inconcevables ressemblances avec les belles filles de la terre.
Hereld rit silencieusement ; qu’ils aillent à la victoire ou à la mort, il aura vu beaucoup de rouge. Il s’agrippe aux épaules de Rohild, qui n’ose pas regarder son méchant génie, cet enfant carnassier, nu et duveté de blond, moitié agneau, moitié tigre, flairant l’amour dans les blessures.
La bête déroulera donc toutes ses entrailles avant de succomber ? Et Rohild revoit, devant ses yeux brouillés par le vent cinglant de leur fuite, la silhouette charnue, ornée de deux mamelles vernies de soleil, éblouissantes. Il a le vertige. Où vont-ils ? L’ivresse de leur chasse l’empêche d’y songer. Si le harpon se détache, un recul violent les roulera pêle-mêle dans leur canot, mais si cette femelle est vraiment une puissante fille du Nord, elle emportera ses bourreaux jusqu’à ses palais de glaces, ses bleuâtres et irréelles forteresses où le ressac jaillit en aigrettes de diamants. Est-ce que la banquise approche, se déplace ? Elle était tout à l’heure vers l’est ; à présent, elle est à l’ouest, en face d’eux. Déjà on distingue ses grandes aiguilles s’allumant, sous le soleil, comme des cierges, et les flots, de blanc de lait, deviennent blanc de neige.
« Amène la voile ! s’écrie Rohild, qui a peur pour la première fois de son existence. Amène la voile ou coupe la corde, Hereld !
– Non, murmure Hereld à son oreille. Toute la mer est rouge ! Nous l’aurons morte ou vivante ! Nous l’aurons ! »
Il rit plus haut.
La banquise grandit brusquement, se creuse à son centre de profondeurs violettes, et des pans de neige irisée s’écartent comme des écharpes lamées d’argent. C’est certainement un mirage, parce que la banquise ne peut pas arriver sur eux quand c’est eux qui vont sur elle. Cela diminuerait trop les chemins libres et leur chance de salut ! Rohild se met à rire aussi, d’un rire fou.
« Ton couteau, répète-t-il stupidement, ton couteau, coupe la corde, Hereld ! Il faut couper la corde. »
Hereld a des yeux d’illuminé. Ce n’est plus qu’un mauvais ange, un démon qui va s’envoler, le mal accompli, s’évanouir. Il ne daigne pas saisir le couteau pendu à sa ceinture. L’extrémité de la corde du harpon est solidement nouée à la proue. Rohild se précipite, veut défaire les nœuds, et ses mains tremblent d’horreur et il rit sans savoir pourquoi.
« Hereld ! coupe la corde, ou nous sommes perdus ! »
Il est trop tard. Un choc terrible disjoint la barque. On entend un bruit sinistre de vitres qui se brisent, et les pauvres jeunes hommes ont la sensation abominable d’entrer vivants dans une tombe de cristal. La barque tourne sur elle-même, se sépare en deux, sombre. Des mousselines blanches s’étendent, voile nuptial flottant, et c’est fini… Hereld a dû s’envoler, papillonner un instant sur l’eau, lui, si léger ! Rohild s’est enfoncé, coulant à pic, les bras en l’air…
… Debout, adossée aux piliers de son palais féerique, sous le dôme bleu pur du ciel maintenant dégagé des plus lointains nuages, la sirène expirante hurle à la mort, gardant au fond de sa gorge de femme le rauque aboi des chiens ; puis elle referme ses yeux immenses, ténébreux miroirs du gouffre, ses yeux tristes qui semblent avoir déjà pleuré tout l’océan.

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(Rachilde, in L’Européen, courrier international hebdomadaire, première année, n° 4, samedi 28 décembre 1901. Janis Rozentāls, « Melna čūska miltus mala, » huile sur toile, 1903)
Il y a une vingtaine d’années, nous avons eu la chance de trouver une jolie reliure d’amateur de l’abbé Gaffre – un exemplaire d’auteur, vraisemblablement – réunissant, outre une biographie et un tapuscrit sur « La Béatification de Jeanne d’Arc, » la série d’articles enthousiastes qu’il avait consacrés dans la Revue illustrée aux étranges tableaux de Marya Chéliga-Loewy, journaliste et écrivaine polonaise exilée à Paris, et ardente pionnière de la cause féministe. La Porte ouverte est heureuse de partager aujourd’hui le premier de ces articles sur les peintures « spirites » (ou, peut-être plus précisément, automatiques) de Marya Chéliga.
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I
Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’entreprends de présenter un ensemble d’Images sur lesquelles il suffira au plus distrait des lecteurs de jeter un regard, pour qu’il éprouve lui-même le saisissement d’âme qui est la vibration causée en l’être réfléchissant par le voisinage du mystère et des transcendantes entités.
Je m’étais flatté, en abordant l’étude d’une matière féconde en points de vue, sinon d’en pénétrer les profondeurs, du moins d’en explorer suffisamment les rives pour en pouvoir révéler quelques particularités précises et capables d’intéresser les touristes de l’Au-delà. Mais si de successives étapes avaient pu me laisser quelques illusions, Isis vient de rendre son oracle et de m’avertir que ce n’est pas encore maintenant que ma main familière soulèvera son voile.
Avant d’entrer dans des explications plus didactiques, que l’on veuille bien considérer le tableau ci-joint (n° 1). À lui seul, il est la réponse la plus complète à toute persistance d’illusion de ma part, et j’ajoute, le commentaire le plus merveilleusement philosophique à tout désir d’explanation.

Je donnerai, au cours de cette étude, la façon dont les peintures que je mettrai sous les yeux des lecteurs ont été exécutées ; mais quels que soient le faire et la technique de ces Images, que l’on me permette de donner celle-ci comme une sorte de Préface, parce qu’elle concrétise, en une forme lumineuse, ce que nous pouvons dire et ne pas dire de ces régions inexplorées, d’où n’arrive jusqu’à nous qu’un fugitif rayon.
À la dernière visite que je fis à l’auteur de ces différentes œuvres, j’étais particulièrement ému.
Je possédais des preuves multiples de la bonne foi de l’artiste – peut-on donner ce nom à l’agent qui crée de toutes pièces, en dehors de toute préparation, éducation picturale, méthode et données, comme nous le verrons ; je possédais des résultats matériels nombreux et produits sous mon contrôle, de son art prodigieux à peindre les visions qui se présentent à ses yeux, – art qui cesse subitement avec cet exclusif objet ; – aussi, je me flattais, en me rendant chez l’auteur, Mme Marya Cheliga, de pouvoir monter, guidée par elle, vers des plans supérieurs à ceux d’où il semblait que vinssent les figures évoquées jusque-là par son pinceau.
Qui sait, me disais-je, si ces manifestations encore inexpliquées ne sont pas réellement les premières annonces de révélations considérables ?
Qui sait, si, ligne à ligne, et forme à forme, ne se laisseront pas saisir et fixer les êtres invisibles ?
Le monde des esprits se faisant « peindre à l’huile » ! Ce ne serait vraiment pas banal. Il y aurait donc des continents infinis à parcourir, des connaissances indicibles à acquérir ; et je me réjouissais à la pensée que peut-être je pourrais prendre rang parmi les pionniers résolus qui guideraient vers ces hôtes dévoilés d’Outre-Monde les caravanes de l’avenir.
J’étais dans cette exacte disposition d’âme, lorsque sur ma demande Mme Marya Chéliga prit ses pinceaux… Au bout d’une heure à peu près, la toile (0m 65 x 0m 50) était couverte.
Unanimement, l’auteur, un visiteur survenu au cours de la séance et moi, déclarâmes la figure qui remplit toute la partie supérieure du tableau, admirable de facture et sans rapport physionomique avec les diverses peintures exécutées jusqu’à ce jour, en notre présence.
À plusieurs reprises, en promenant son pinceau sur la toile, à mesure que se produisaient les taches, la voyante nous avait dit : « Il me faudrait des couleurs de rêve pour rendre ce que je vois ; malheureusement, je n’ai rien de ce qu’il serait nécessaire… »
Et la tête qui était née de cet effort impuissant était effectivement une apparition de rêve. D’une carnation translucide, avec des yeux pleins d’infini et d’une mélancolie où paraît cependant flotter une certaine ironie, la bouche ferme, dessinée par une ligne d’intellectualité qui souligne davantage le caractère spirituel du visage, elle plane, ou plutôt elle vole à travers un ciel aux teintes roses et mauves, admirablement nuancées, tandis qu’au sommet de ses cheveux soulevés comme des ailes par un souffle de gloire, s’épanouit la lumineuse constellation – fleur ou étoile – que les Illuminés voient rayonner au front des sublimes messagers.
Mais au-dessous de cette vision, quel enchevêtrement de lignes, de formes indécises, quel amas de choses inexplicables autour de cette tête grimaçante qui a surgi soudain dans le coin obscur du tableau !
« Tout cela, déclare Mme Chéliga, n’appartient assurément pas au même ordre d’êtres ; le bas fait tort au haut ; ce fantôme horrible dépare le visage rayonnant du dessus ; je vais couper toute cette partie inférieure de la toile. »
Et déjà, elle cherche les ciseaux qui doivent exécuter son dessein, quand subitement, n’ayant point cessé d’examiner la peinture dans ses différents détails, je m’écrie, poussé par une véritable inspiration : « Mais non, je vous en prie, ne touchez pas à ce tableau. Tout se tient, tout s’appelle, tout s’y complète harmonieusement.
D’où que vienne cette puissante et douce vision, elle m’apporte la réponse à la troublante question qui m’agitait.
Je voulais savoir ce qu’était le monde des esprits ; j’appelais le moment où il me serait donné d’apercevoir quelque chose des invisibles habitants de l’espace, et voici la meilleure réponse qui me pouvait être envoyée.
Cette peinture avec ses oppositions si brutalement marquées, est, en effet, une page de philosophie riche d’enseignements.
Deux mondes s’y révèlent à nous.
Le nôtre d’abord, antre obscur où Platon enveloppait de tristesses et de désirs ses prisonniers enchaînés par les matérialités de la vie.
Voyez cette tête d’angoisse qui se tend en un effort violent.
Elle appartient à un être emmuré, enclavé, qui cherche par toutes ses énergies à s’arracher à son sépulcre d’ombre pour apercevoir la rayonnante vision qu’il pressent au-dessus de lui, mais dont il n’aperçoit, – tels les prisonniers de la caverne du philosophe grec, – qu’un lointain reflet. Gardez-vous d’enlever cette tête de souffrance. Elle représente ici l’humanité tout entière dans sa tension vers les choses de l’au-delà ; l’humanité écartelée à deux mondes dont l’esprit s’élance vers la sublimité des révélations, mais dont l’enveloppe charnelle est retenue sous la voûte pesante de la nature.
L’effort de l’homme peut être violent, son désir intense, la deuxième partie de ce tableau, l’Outre-Monde, lui demeure quand même invisible. L’esprit y plane, y rayonne, y remplit tout ; il touche par tous les points à notre monde, et pour rappeler ici la parole de Paul l’Apôtre aux académiciens d’Athènes : « Il circule autour de nous en fluide de vie, et cependant, quoiqu’il soit proche de chacun de nous, nous le cherchons en tâtonnant. »
Quelle image pouvait nous faire concevoir de cet Invisible une idée plus saisissante, que cette apparition dont on ne sait laquelle admirer davantage de la puissance ou de la grâce. Quelle assurance de vie ! Quelle possession de l’être ! Quelle sérénité dans la force et quel mystère dans la clarté !
« Je suis ici, je te touche, je t’appelle, mais en même temps, je te mets au défi de m’atteindre, semble-t-elle dire. Vois ! des plans inférieurs monte une échelle mystérieuse. Ascensions de lumières, étapes successives qu’il faut progressivement franchir pour arriver jusqu’à moi.
Mais regarde, comme les degrés en sont immaculés. Nul pied ne les a encore foulés.
Non, nul pied mortel. Platon disait au disciple qui l’interrogeait sur le chemin à prendre pour apercevoir l’Essence pure : « Mourir ! »
Toute la philosophie tient dans ce seul mot.
L’être humain est un bloc d’éléments mixtes qui doivent être dissociés, rénovés avant que sa substance spirituelle soit admise à la vision de ma spirituelle substance.
C’est pourquoi, considère qu’entre toi et moi, il y comme un foyer de flammes à traverser. Ce feu dont les langues semblent jaillir des crevasses de la caverne qui t’emmure est l’instrument des définitives dissociations et de la purification suprême.
Toutes les traditions mythiques ont affirmé cela, toutes les religions l’ont enseigné. Je suis venu te le confirmer. »
Cette explication de l’ensemble du tableau, que je ne cherchais pas, dont les termes venaient comme d’eux-mêmes sur mes lèvres, parut satisfaire. Elle sembla même toute naturelle. Les deux parties de la composition, si dissemblables furent donc respectées. J’offre l’œuvre dans son intégrité à la critique des lecteurs auxquels il demeure loisible de rejeter les conclusions que j’ai pu en tirer, mais qui ne pourront, devant son caractère d’admirable étrangeté, dénier aux inquisitions qui vont suivre un intérêt de premier ordre.
*
Mme Chéliga vient de poser une toile sur son chevalet. Son regard erre d’un point à l’autre du plan, cherchant si quelque chose apparaît qu’elle puisse fixer avec le pinceau qu’elle tient à la main.
Je l’ai priée de peindre en ma présence, et de crainte qu’elle puisse suivre une image à loisir élaborée par son cerveau recueilli, je ne la laisse pas un instant en repos. Impossible à l’artiste le mieux doué d’inventer, de créer dans les conditions où je mets Mme Chéliga, la pressant de questions, l’interrompant à chaque seconde, faisant dévier volontairement son attention de la toile où son regard suit l’apparition des taches, où sa main les fixe à mesure qu’elles se présentent.
Il est clair qu’elle ne compose pas. Pas de plan tracé d’avance, pas de dessin, pas d’idée générale. Au hasard, tantôt en bas, tantôt en haut, quelques coups de pinceau que rien ne semble relier en une forme suivie. Ce sont des traits épars, sans signification ; l’artiste suit scrupuleusement les lignes qu’elle perçoit sans se soucier du sens final qu’elles prendront : elle calque par un travail matériel dont elle a la conscience parfaite, puisqu’elle m’en donne par le menu chacun des détails, mais en dehors de toute prévision de ce que ce travail va finir par donner.
Tandis qu’elle peint, je l’interroge et note, au fur à mesure de ses réponses, tout ce qui me semble de nature à projeter un rayon de lumière sur cette énigmatique matière.
… « Mes origines sont catholiques et polonaises… Je puis dire que j’ai été élevée à l’ombre du sanctuaire le plus renommé de ma patrie, Sulislardiça, le Lourdes de la Pologne, près de Sandomir, dans le gouvernement de Radom…
– Vos parents, qui vous ont donné une éducation en rapport avec votre naissance, n’ont pas manqué de vous inculquer des notions d’art, de dessin, par exemple, de peinture ?…
– Nullement. À cause de mon extrême myopie, on m’éloigna, au contraire, de tout effort qui pût engager mes yeux, facilement affectés. Musicienne et amie des lettres, par nature, je me suis volontiers adonnée à cette double forme de la culture des sentiments esthétiques, mais jamais, jusqu’à ces dernières années, l’idée ne me vint de prendre un crayon ou un pinceau pour dessiner. Ni par goût, ni par éducation, je n’y étais prédisposée.
– Vous me parlez de l’ombre mystique qui couva votre enfance ; mais est-ce que l’art inexpliqué que vous possédez actuellement ne serait pas l’explosion tardive de certaines influences premières, une espèce de réveil d’impressions vigoureuses reçues sur votre âme vierge d’enfant et qui se seraient brusquement traduites, par ces manifestations, après un long travail d’incubation dans une nature riche et fidèle ?…
– Je n’étais nullement mystique, nullement suggestionnée par des influences spiritualistes lorsque la volonté, ou mieux, la fièvre de peindre me saisit. Loin de là… »
Alors, Mme Chéliga, tout en continuant de couvrir servilement les taches qui s’offraient à elle sur la toile qui demeurait, pour mes yeux profanes, uniquement chargée des lignes sans harmonie que le pinceau y traçait, me narra l’histoire de son âme, ses combats, ses doutes et le final abîme du matérialisme où vinrent s’engloutir les croyances et l’espoir des jours lointains…
À la suite d’une épreuve plus terrible que les autres, désemparée dans la nuit comme une barque sans pilote et sans phare, la proie des vagues et de la tourmente, rêvant du néant qui achève tout… elle poussa un cri. Tout son être passa dans cet appel qui montait vers une créature qu’elle pensait capable de l’aider, vers Dieu peut-être auquel elle ne croyait plus, mais qui est quand même le terme obligé de tous les élans, de toutes les angoisses et de toutes les attentes des vivants.
« Vraiment, s’il y a quelque chose au-dessus de moi, qu’il m’aide, qu’il me sauve, qu’il me fasse un signe, qu’il me donne une preuve que je dois vivre et n’être pas l’épave des flots de mort !… »
Qui ? Elle ne savait pas.
Comment ? Elle l’ignorait.
Une toile se trouva sous sa main. Une force invincible mettait en son âme la fièvre de peindre. Elle ne savait ni la valeur d’une couleur, ni la manière de tenir un pinceau. Mais, sur cette petite toile, il y avait une tête errante, une tête fluctuant au gré des flots, et quelque chose de plus fort qu’elle dirigea sa main.
Quelques traits, quelques minutes, et cette tête, dans son cadre symbolique, était fixée (n° 2)…

Laissons la parole à la voyante :
« Lorsque, sans avoir jamais étudié ni le dessin, ni la peinture, j’ai senti le besoin impérieux de fixer, au moyen des pinceaux et des couleurs, la vision qui surgissait tout à coup devant mes yeux sur la toile, j’ai été moi-même étonnée jusqu’à la stupeur.
D’abord, je ne savais pas pourquoi j’avais une envie absolument irrésistible de peindre. Ensuite, la vision d’une tête blême roulant sur les flots, cette vision d’abord vague, puis se précisant sous mes coups de pinceau, que je tenais la première fois de ma vie, me pénétrait d’un sentiment bizarre, où il y avait de la joie immense et de la frayeur.
De la joie, car quelque chose d’inouï entrait dans ma vie sombre et dure. Ce fut comme si j’avais été aveugle, tout à coup comme si je devenais clairvoyante. Mais je fus aussi un peu effrayée, car tout ce qui n’est pas habituel, naturel et ordinaire, donne cette impression d’inquiétude et de peur. Or, il n’était pas ordinaire de me découvrir, en un quart d’heure, une faculté dont jamais je n’avais pu soupçonner l’existence en moi pendant quarante et quelques années de ma vie, consacrée à des occupations et des buts n’ayant rien de commun avec l’art de la peinture.
« Je ne suis pas spirite, selon les différentes écoles du spiritisme. À l’époque de ma première vision, mon état d’âme était plutôt le marasme. La doctrine matérialiste ne me suffisait pas, mais les spirites, avec leurs étranges récits des communications de l’au-delà, parfois d’une désespérante banalité, faisaient croître et multiplier dans ma pensée mille raisons du doute, du terrible doute.
Le merveilleux événement, qui se manifesta de la façon la plus imprévue, m’a donné la conviction qu’il y a en nous, et autour de nous, des forces encore inconnues et qui rattachent notre entité à quelque chose de plus grand, plus beau, plus puissant que notre petite vie terrestre. »
D’où que vint la réponse, le cri avait été entendu : le matérialisme était vaincu dans l’âme de l’artiste improvisée.
Les tableaux qui passeront sous les yeux des lecteurs ont donc, à mon sens, en dehors de toute autre qualité, le mérite d’avoir été les instruments de conversion morale d’une âme, de sa spiritualisation, dans le sens noble et chrétien du mot.
*
« Le lendemain du jour où je fis cette première expérience du don qui venait de m’être accordé, je me réveillai avec l’idée fixe que j’avais rêvé. Toutefois, au contraire des autres réveils, j’éprouvais une sensation indéfinissable de paix, de recueillement, de bonheur intime.
Je ne pouvais croire à ce qui s’était passé. Je me levai, assurée que j’allais constater que j’avais été le jouet d’un mirage de mon imagination, que je ne connaissais pas, jusque-là, aussi peu réglée.
Ma stupéfaction ne fit que redoubler lorsque je me retrouvai en présence de mon œuvre de la veille. Je n’eus pas de peine à comprendre le sens de cette tête d’angoisse ballottée par des vagues furieuses.
Le même désir fiévreux de peintre s’empara de moi, et voyez mon deuxième tableau. (n° 3).
N’était-ce pas l’image de Celui qui venait à mon secours ?

– Et comment avez-vous exécuté cette œuvre ?
– D’une façon plus qu’étrange. Je couvris d’abord tout le bas de la toile, en suivant les taches à mesure qu’elles apparaissaient : la forme du corps se dessinait sans que je me doutasse de ce qu’elle représentait. La tête ne vint qu’en dernier lieu. Je n’ai pas besoin de vous dire dans quelle émotion me jeta la vue de ce visage si mélancolique et si profond, sorti de mon pinceau inconscient de la beauté sacrée dont il faisait apparaître un reflet…
– Je voudrais savoir, Madame, comment vous est venue l’inspiration de cette toile si puissante d’évocation dont je ne puis détacher mes regards : Le Christ des steppes sanglantes.
– Comment vous expliquerai-je cela, ne le sachant pas moi-même ?
Ce que je puis vous dire, c’est que, même pendant mes années de ténèbres matérialistes, une pure lumière ne manqua jamais à ma vie.
Vous me connaissez assez pour savoir que, malgré toutes les souffrances que j’ai endurées de la part des hommes et des événements, mon être n’est fait que de bonté et de sérénité. L’amertume m’est inconnue ; la rancune et la haine me sont impossibles.
À cause de cela, sans doute, j’avais gardé dans mes ombres, un amour lumineux pour Celui qui représentait toujours à mes yeux le héros incomparable de la suprême bonté, le symbole divin du sacrifice, de l’altruisme, qui meurt en preuve de la sincérité de ses dévouements.
Oui, j’ai toujours, en un coin gardé de mon cœur, protégé le souvenir religieux du Christ ; aussi, je vous l’avoue, chaque fois que ma vision reflète la douce et divine figure du Crucifié, mon bonheur touche à son comble. La pensée de faire un portrait du Christ n’a jamais hanté mon cerveau. Le tableau qui le représente au milieu de la route sanglante, n’est pas du tout composé par l’effort de l’imagination.
Voilà son histoire : L’hiver dernier, un peu malade, après avoir gardé la chambre longtemps, je suis allée à mon atelier pour voir mes tableaux, sans avoir aucune idée de peindre. Les événements de Russie, de la Pologne, me préoccupaient beaucoup, certes, et mon cœur ressentait une grande angoisse en songeant aux atrocités qui s’y commettaient journellement ; mais, une fois à mon atelier, j’oubliais – comme toujours, quand j’y suis seule – tous les événements et toutes les misères. Une petite toile se trouva sur un chevalet. Je m’y suis sentie attirée et je commençai à peindre, en suivant la vision d’un paysage de neige.
Peu à peu, les taches sanglantes apparaissaient, le sang coulait en ruisseaux, et un fantôme passait, semblant vouloir quitter la toile. Lorsque j’eus fini, je vis que l’image représentait le Christ, un Christ à la robe souillée par les sanglants ruisseaux, et je crus comprendre qu’il devait ainsi errer à travers le malheureux pays où tant de martyrs ont enduré tant de supplices. Et comme la toile était toute petite, la vision à peine compréhensible, je me sentis bien attristée de ne pas avoir un souvenir plus grandiose de ce beau symbole. Obligée de quitter l’atelier, où il faisait un froid plutôt malsain pour une convalescente, je me suis dit que, peut-être, je pourrais recopier ma peinture sur une grande toile.
Quelques jours après, je me mis, en effet, devant une toile toute neuve, et, je posai le petit tableau devant moi avec l’intention de le copier. Mais je ne pus même pas essayer. Très myope, il m’est impossible de voir à distance, et, ne sachant pas dessiner, je fus obligée de reconnaître que je n’étais nullement peintre.
Mais, tout à coup, j’ai vu sur ma grande toile quelques nuages, des silhouettes d’arbres, un paysage, tout différent du premier, ensuite les traces sanglantes, les flaques de sang figé, et puis, une grande place vide. Ce jour-là, épuisée, je n’ai rien vu de plus, et j’étais sûre que jamais ce tableau ne serait fini. Encore très souffrante, grelottant de fièvre, je suis retournée chez moi, pour la première fois tourmentée à cause d’un tableau inachevé, car habituellement je fais mes tableaux en une séance. Quelques jours après, dès mon entrée à l’atelier, je vis des ombres se former à l’endroit vide de mon tableau. D’abord fragments de robes, puis tache sanglante au cœur, enfin le contour de la tête, le nimbe et le profil. Mon tableau fut bientôt fini, tout différent du premier, bien plus distinct, plus beau. (n° 4)

Je l’ai exposé aux Indépendants et parmi le public il a trouvé bon accueil. Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’un critique m’accusa d’avoir une imagination « dévergondée » et recommanda mon tableau aux hypocondriaques !
Il m’a fait rire la première, je l’avoue ; à ses dépens, toutefois ; et je ne fus pas la seule. Mais d’autres critiques furent plus consciencieux et, sans savoir la genèse de l’œuvre, ils ont compris sa portée. Il faut aussi que je dise qu’au sujet de mes tableaux, la critique ne me touche guère : louanges ou blâmes ont la même valeur pour moi… c’est tellement « autre chose » !
*
« L’oiseau à la tête de femme, aux yeux exprimant la terreur, est un symbole assez obscur que je ne saurais expliquer. J’ai eu la sensation que c’est l’oiseau qui se transforme en être humain. Peut-être l’âme de certains oiseaux de proie transmigre et se retrouve dans la forme humaine ? Peut-être l’âme non évoluée s’empare-t-elle d’une forme d’oiseau ? – Je ne sais pas.
Mais au fond, les arbres ressemblent aux fantômes qui dansent et jubilent d’une mauvaise joie. » (n° 5)

Je n’ai pas besoin d’avertir mes Lecteurs que je ne partage pas la manière d’interpréter les choses de Mme Chéliga. Par respect pour l’intégrité de son récit, j’ai tenu à rapporter son exégèse, parce qu’elle est à elle seule une preuve que l’artiste n’a pas, au moment où elle compose son œuvre, la notion de ce qu’elle est appelée à produire.
« Et cette tête pâle qui flotte dans l’éther, a-t-elle une histoire ?
– Non pas. Elle s’est présentée sous mon pinceau, légère, vaporeuse, comme un nuage sur un fond d’azur. Il n’y a eu nul effort de ma part pour la saisir ; elle s’est fixée presque d’elle-même. N’est-ce pas la tête d’un poète romantique ? Un suicidé d’amour peut-être ? Il passe à travers les espaces, rêvant, souffrant, finissant peut-être de cette façon le reste de son existence brusquement tranchée. (n° 6)

– Vous touchez là à la question mystérieuse des purifications. La tombe garde ses cadavres ; les espaces gardent leur secret.
L’Église est silencieuse sur les comment. Elle dit d’une façon catégorique qu’il y a expiation temporelle pour les âmes que le jugement de Dieu n’a pas constituées en un indéformable état de bonheur ou dans la définitive condamnation. Mais où est le lieu de la purification ? Que! est l’état des âmes ? Le champ est immense pour les hypothèses.
Théosophie, spiritisme, mysticisme, traditions des antiques initiations, conjectures des modernes scientistes s’ingénient à lever le voile qui nous sépare des régions inexplorées d’Outre-Monde. Leurs explications semblent se contredire et s’exclure ; souvent elles ne sont que divergentes et s’accordent en des points fondamentaux. Le fait est que nous voguons dans un Océan de Vie. L’Être nous enveloppe. Nous saisissons quelques spécimens de l’universelle encyclopédie ; l’immense multitude nous échappe.
Pour voir les infiniment petits, il nous faut des instruments qui nous mettent en présence de révélations qui jettent nos ignorances en éblouissement ! Pour voir les myriades d’êtres spirituels, il nous manque un sens ; mais qui empêche que certaines natures, dans des conditions qui ne sont pas celles de l’humanité normale, n’aperçoivent quelque chose de ce monde qui vit invisible autour de nous ? Posons la question, sans essayer de lui donner une solution pour le moment.
*
J’ai dit que Mme Chéliga peignait pendant qu’elle me donnait les explications qui précèdent et que je rapporte, au relevé des notes que je prenais, à mesure qu’elle voulait bien me les donner.
Il est inutile d’insister pour faire remarquer que, dans de pareilles conditions, il était matériellement impossible à l’artiste de suivre une composition dont elle aurait formé elle-même les éléments. Aucune des facultés de création, de réflexion, d’attention n’avaient leur jeu normal dans l’obligation où je mettais celle que j’oserais appeler « ma patiente » de distraire sans cesse sa pensée et ses regards de son travail, pour les appliquer à des objets qui n’avaient aucun rapport avec lui.
Encore une fois, elle pouvait copier, elle ne pouvait inventer. Or, j’étais venu ce jour-là, à l’atelier de Mme Chéliga, avec le désir d’obtenir une expérience d’un ordre tout particulier.
J’achevais de lire la thèse d’un physiologiste concernant la transmission des pensées, et tout naturellement, il m’était venu l’idée que peut-être les Images que traçait le pinceau de la Voyante existaient non sur la toile, mais dans le cadre interne de son cerveau, qu’alors il serait possible de projeter sur cet écran vivant, en vertu de ce pouvoir de transmission, des formes nées en mon propre cerveau.
Pourquoi la communication des lignes et des couleurs, d’une physionomie humaine, par exemple, serait-elle plus difficile à établir que la communication des pensées ?
J’avais donc évoqué, à cette intention, le souvenir d’une charmante petite enfant, morte, il y a cinq ans, dans des circonstances qui avaient gravé d’une façon indélébile, au fond de mon cœur, et ses traits délicats et l’envol de son âme.
Je m’efforçais de me rappeler son visage, la coupe de la figure, l’arrangement des cheveux, et certain que moi seul savais quelle image occupait mon esprit, j’avais prié Mme Cheliga de se mettre à son chevalet.
De temps en temps, je m’approchais de la toile pour regarder.
« Distinguez-vous quelque chose de précis, Madame ?
– Non, comme une buée dans le ciel ; fond de paysage, nuage opaque : je ne sais. J’aperçois les taches et je mets la peinture là où je les vois se produire.
– Les couleurs sont-elles vives ou douces ?
– Voyez ! J’avais préparé sur ma palette les différentes couleurs dont je pensais avoir besoin pour peindre ; or, tout ce qui se présente jusqu’ici demeure dans une tonalité de grisaille. Je n’ai besoin d’employer que le blanc et le noir. »
Je prie mes lecteurs de bien remarquer cela, car ce simple détail suffirait à indiquer que l’auteur de ces tableaux mystérieux n’a aucune part à la composition des sujets. Elle rédige sans le choisir le thème qui s’offre à la fidélité de son exécution. Elle prépare tous les matériaux normalement requis et qu’elle s’imagine nécessaires à la confection de l’œuvre, et la vision lui impose l’emploi d’autres éléments qui rendent ses précautions inutiles. D’ailleurs, tout en continuant de « saisir au vol » les successives taches qui se manifestaient et finissaient par former une image, Mme Chéliga me donnait quelques détails complémentaires sur la technique de son art, sur son faire tout exceptionnel, et confirmait mes remarques sur sa passivité absolue, en ce qui concerne le choix du sujet qu’elle traite.
« Mes visions ne sont pas toujours les mêmes et je ne les perçois pas de la même façon. Parfois, sur une toile absolument blanche, je vois des ombres, des figures, que je m’empresse de fixer, sans trop savoir ce que cela donnera en tant que tableau, et ce que cela signifie. Parfois, sur une toile, où j’ai accumulé des couleurs, d’après les taches successives qui se présentent, mais sans aucune idée préconçue, une vision très nette m’indique tantôt une tête, tantôt un corps, un paysage, et alors, toutes les couleurs déjà mises et dont je ne prévoyais pas l’emploi, se trouvent utilisées pour former le tableau dont j’ai ainsi préparé les éléments d’une façon absolument inconsciente.
Car le sujet de mes tableaux n’a jamais été choisi par moi. J’ai essayé récemment de faire quelques portraits d’après nature : je tâtonne lamentablement ; je suis incapable de produire quoique ce soit de présentable.
Cependant, je me suis déjà habituée à manier les pinceaux, à me servir des couleurs, et je sais un peu quels résultats donnent certains mélanges. Mais au début je ne savais rien, et pourtant mes premiers tableaux – dont le Christ à la veille de son crucifiement (1) – sont certainement les meilleurs de tous ceux que j’ai faits.
Parfois, la vision déjà à moitié fixée, change ou disparaît ; je ne vois plus rien, je patauge avec mon pinceau, et dans l’impuissance où je me trouve de calquer des lignes qui se sont littéralement évaporées, j’efface l’ébauche qu’il me serait désormais impossible d’achever. »
Pendant que ces explications se déroulent, je me suis approché de la toile.
Quel n’est pas mon saisissement !
Le fond de paysage, le nuage opaque de tout à l’heure se sont transformés en une magnifique chevelure d’enfant, ondulée, aux longues boucles flottantes. Le visage d’un ovale plein de douceur est éclairé par deux grands yeux noirs ; mais ces yeux sont dilatés comme par une expression de surprise et les lèvres qui se dessinent pour un sourire ont quelque chose d’une mystérieuse angoisse.
Il m’est impossible de retenir l’expression de mon étonnement. C’est bien le visage de la petite morte dont j’avais évoqué le souvenir en entrant ; ce sont bien ses cheveux flottants dont elle avait la coquetterie et que je me plaisais souvent à embroussailler pour taquiner l’enfant, en lui disant : « M…, tu seras une vilaine petite coquette. – Et vous, un méchant père, » répondait-elle en refaisant la boucle légère qui voltigeait sur son front.
Or, ces petits détails étaient fidèlement reproduits par le pinceau de Mme Chéliga qui ignorait tout de cette enfant, et sa physionomie, et la forme de sa coiffure et, pour tout dire, son existence même.
« Je suis d’autant plus étonnée moi-même, me dit-elle, que c’est la première fois que les traits d’une fillette se présentent sur ma toile.
En tout cas, si j’avais cherché à exécuter un dessin de ma création, je n’aurais certes pas donné cette forme à la chevelure de l’enfant, car elle ne me serait pas venue à la pensée ; j’estime que cette raie placée à gauche et rejetant violemment la masse des cheveux pour d’épaisses coques, leur est très nuisible. »
Comme j’insistais sur l’extrême ressemblance de cette peinture avec l’original, l’auteur me répondit :
« Je suis très sceptique sur les ressemblances. Il y a quelque temps, je fis, sous les yeux d’une Anglaise, le portrait d’un homme que ma visiteuse déclara être le portrait de son oncle auquel elle pensait pendant que je peignais.
Je sais quelle est l’impressionnabilité de certaines femmes en ces matières, et je n’ajoutai pas foi à son affirmation.
Venant de vous, et dans les conditions que vous m’exposez, une pareille assurance serait pour moi d’un grand poids et me remplirait de joie.
– Comment, fis-je, ce portrait n’est-il pas coloré ? On dirait la photographie d’un tableau, plutôt qu’une œuvre picturale faite d’après la vision de l’original.
– Je ne puis vous expliquer cela. C’est aussi la première fois que je peins en grisaille. Mon pinceau allait chaque fois pour chercher et mélanger les couleurs, et chaque fois, j’éprouvais une véritable répugnance qui le ramenait vers le blanc et le noir, qu’en fait, j’ai seuls employés dans l’exécution de ce petit portrait.
Encore, une fois, je vous le répète, dans le choix de mon sujet, dans l’emploi de mes couleurs, je subis une direction. Je suis tout à la fois libre d’agir et consciente de mon action, et pourtant conduite passivement dans l’arrangement et la production de mes œuvres. »
Lorsque je montrai à des amis qui avaient connu l’enfant ce tableau qu’ils prirent tout d’abord pour un fusain, étant donnée sa tonalité, ils s’exclamèrent sur la ressemblance des traits.
Tout était une reproduction authentique de la petite disparue, jusqu’à la forme de la collerette de dentelle qu’elle portait habituellement ; tout, dis-je, sauf l’expression mélancolique et étonnée des yeux et des lèvres.
Était-ce l’arrachement d’un être à l’au-delà voisin où errent encore les formes qui attendent la dernière heure des définitives purifications ? Était-ce la projection de l’image qui habitait mon cerveau sur la faculté réceptive de l’artiste, créant en elle une vision interne qu’elle n’avait plus qu’à reproduire sur sa toile ? Était-ce une simple coïncidence ?
De part et d’autre, énigme et curieuse hypothèse.
En tout cas, reste la question du don de peindre qui ne peut être apporté à l’artiste en même temps que l’image.
Je n’oserais me flatter, malgré les savantes explications que j’avais lues sur la possibilité de la transmission des pensées, d’avoir transporté de mon intimité, une image d’enfant morte depuis six ans, dans le domaine cérébral de Mme Cheliga ; à plus forte raison, je ne m’attribuais pas le magique pouvoir de donner à sa main et à son pinceau une puissance de reproduction qu’ils ne possédaient ni par nature ni par culture.
Par des raisons de discrétion que les lecteurs comprendront, je ne veux point livrer le tableau dont je parle à la curiosité du public : je n’ai rapporté cette expérience que pour mettre dans un jour sans ombres l’art et la méthode qui président à la facture des tableaux dont nous présenterons successivement une série d’échantillons les plus remarquables.
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Ce qu’il faut noter en finissant cet article, c’est que leur auteur les a peints :
1° Sans avoir jamais appris aucune des règles du dessin ni de la peinture.
2° Sans aucun entraînement préalable et poussé par une force indubitablement extérieure à ses propres énergies.
3° Sans éprouver aucune sorte de progrès ou d’efforts vers une réalisation meilleure de ses œuvres, ce qui est le contraire de l’essence de l’art.
4° Sans avoir, en les commençant et même au cours de leur exécution, aucune idée du sujet qu’elle était en train de produire.
5° Sans apporter aucun des éléments subjectifs qui sont indispensables chez un artiste à la bonne confection de son œuvre, j’entends : l’imagination qui crée, l’attention qui fixe, l’idée générale qui harmonise.
Autant de notes caractéristiques qui expliquent déjà l’attention scrupuleuse que nous allons mettre à étudier la nature de ces œuvres, en parcourant les différentes méthodes d’interprétation que l’on pourrait apporter pour saisir leur mystérieuse genèse.
(À suivre)
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(1) Nous en donnerons la reproduction dans un des articles suivants.
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(Louis-Albert Gaffre, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 6, jeudi 5 mars 1907)
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