Je prenais chaque jour, à Saint-Lazare, le train de 6 heures 23 qui me ramenait au Pecq, où j’habitais.
Je connaissais de vue les habitués du train, mais je lisais généralement, d’un bout du trajet à l’autre, et n’engageais pas conversation avec eux.
Un samedi, – semaine anglaise, – le train ce jour-là, à cette heure-là, restait presque vide ; je me trouvai seul, dans mon compartiment, avec un homme que je n’avais jamais vu. Ce n’était sûrement pas un habitué de la ligne. J’en eus la preuve presque aussitôt, car il me demanda :
« C’est bien le train pour le Pecq ?
– Parfaitement.
– Merci ! »
Sur le quai, un employé criait :
« En voiture ! »
Le train démarra, roula, et l’homme tira de sa poche un petit chat nouveau-né qu’il posa sur la banquette, entre nous deux. Je fis :
« Minet ! Minet ! »
Et je caressai, du bout du doigt, le nez de la petite bête.
L’homme parut surpris :
« Tiens ! Vous aimez les animaux ?
– Oui !
– Ils valent mieux que les hommes ! »
Et tout de suite, il me raconte qu’il habitait depuis quelques jours au Pecq.
« On m’a chassé de mon appartement de Paris, parce que j’avais des bêtes chez moi. »
Je dis :
« Les propriétaires, à Paris, ne veulent général ni chiens ni chats, dans leurs maisons.
– Qu’ils le mettent dans le bail ! Dans le mien, on ne parlait ni de chiens ni de chats. J’étais libre d’en avoir autant que je voulais. C’est pourtant parce que j’en avais qu’on m’a fichu dehors. »
Je demandai :
« Un chien ?… Un chat ?…
– Pour un chien, pour un chat, ils n’auraient rien dit. D’autres locataires en avaient – trois chiens même, une vieille fille, au rez-de-chaussée.
– Combien en aviez-vous donc, vous ? »
Il ne répondit pas à ma question, continua :
« J’habitais au cinquième. Ce n’était pas grand. Mais ça ne gênait que moi. Trois pièces, une cuisine.
– Vous êtes marié ?
– Non !
– Trois pièces, pour une personne seule… peuvent suffire.
– Seul !… Je ne suis pas seul…
– Bon ! Je vois !
– Qu’est-ce que vous voyez ? Vous croyez que je suis collé ? Les femmes, non ! Elles me dégoûtent autant que les hommes. Ce que j’ai chez moi, qui tient de la place, ce sont mes animaux. »
Je répétai ma question :
« Combien donc en avez-vous ?
– Ça dépend ! Il faut bien compter, en moyenne, une dizaine de chats, autant de chiens – quelquefois plus – quelquefois moins. Il en meurt ; il en revient d’autres. Mes plus vieux pensionnaires, ce sont les deux perroquets et le corbeau. Et tout ça en fichu état quand ça arrive ! Vous comprenez… je ramasse ceux dont personne ne veut. Je réussis presque toujours à les retaper. Ce petit chat que vous voyez, s’il n’est pas déjà trop abîmé par le rachitisme, je crois que je le tirerai d’affaire. Je l’ai payé trois francs à un voyou qui allait le jeter à la Seine, sans même lui mettre une pierre au cou. »
Je branlai la tête :
« Toute cette ménagerie, dites-moi ! dans un appartement de trois pièces.
– Hé ! oui ! Les voisins se plaignaient de l’odeur.
– Et du bruit, je pense.
– Le bruit… oui ! Ce sont ces sacrés perroquets ! Les chiens, les chats, on arrive à les faire tenir tranquilles. Les perroquets ! Pas moyen qu’ils se taisent ! Surtout quand ils sont deux. Ils ont beau être vieux, vieux, n’avoir plus qu’une plume à la queue, ce qu’ils jacassent ! Ils se racontent des histoires, ils se disputent et, quand ils sont raccommodés, ils « cherchent des raisons » au corbeau. Lui ne leur répond seulement pas.
– Un sage !
– Depuis longtemps, tout le monde dans la maison voulait me faire partir. Mais le propriétaire était membre de la Société protectrice des animaux.
– Ah ! Je comprends!
– Non ! Vous ne comprenez pas ! Il n’aimait pas spécialement les animaux, mais il s’était mis de la Société parce qu’il pensait qu’on le nommerait un jour Président. Alors, il pourrait demander la Légion d’honneur. Me mettre dehors, pour les raisons qu’il aurait eues, c’était sa Présidence fichue. Et sa décoration itou.
– Il a fini pourtant par vous donner congé.
– Non ! Il est mort ! Ce sont ses héritiers qui m’ont expulsé, dès qu’ils ont pu. Je me suis dit que partout, à Paris, j’aurais des histoires, et j’ai acheté une maison au Pecq, avec un jardin. Nous sommes au large. Et les voisins peuvent gueuler ! Ils n’ont d’ailleurs encore rien dit. Ça viendra ! »
Nous arrivions au Pecq. Il était content que je l’eusse écouté. Il me serra cordialement la main et remit dans sa poche le petit chat qui dormait sur la banquette, après y avoir fait ses ordures. Il dit tranquillement :
« Celui qui s’assiéra là-dedans, ça lui portera bonheur. »
Je le retrouvai souvent au train, le samedi.
S’il y avait un autre voyageur dans le compartiment, mon ami des bêtes n’ouvrait pas la bouche.
Mais nous étions toujours seuls. Il s’épanchait, me donnait des nouvelles du petit chat qui allait bien, grandissait, « prenait le dessus, » avait déjà arraché sa plume à la queue d’un des perroquet – pas méchamment, pour jouer –et elle ne tenait presque plus.
Pendant plusieurs voyages, il ne me parla que de ses animaux, m’apprit leurs noms, leurs qualités, leurs défauts, les particularités de leur caractère. Il ne m’invita jamais à venir les voir. Peut-être craignait-il que je fusse déçu. Il en parlait avec tant d’amour.
Bientôt, je m’aperçus que s’il aimait les bêtes, il n’aimait guère les hommes. Il se mit à me parler de ses voisins qui étaient presque aussi les miens. Nous n’habitions pas loin l’un de l’autre. Et ce ne fut pas du bien qu’il m’en dit !
Il les salissait tous, sans exception, de calomnies – médisances peut-être – féroces en tout cas ! Et il s’excitait à me raconter quels tours malpropres il leur jouait. Il les injuriait, criait, gesticulait encore en descendant de wagon. Nous entrions dans la foule. Il se calmait, me disait au revoir.
Je m’étonnais qu’étant si bon pour les animaux, il fût si méchant pour les hommes.
Un jour, il était resté plus calme que d’ordinaire ; il m’expliqua :
« Une bête me ressemble juste assez pour que je m’intéresse à elle, et d’assez loin pour que je lui passe ce que je ne supporterais pas d’un homme, mon semblable. »
Il ajouta en soupirant :
« Moi qui aurais tant aimé avoir un ami ! »
Je lui dis en riant :
« Prenez un singe ! »
Il répondit mélancoliquement :
« J’y ai pensé. J’en ai même eu un. Je n’en reprendrai plus. Ça ressemble trop à un homme. »
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(Léopold Chauveau, in Regards, troisième année, n° 117, jeudi 9 avril 1936)
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