Dans la constellation d’Andromède gravitait, il y a deux ou trois millions de siècles, une planète ovoïde, qui eut, à un moment donné, le poids, les dimensions, la composition chimique et la vitesse de rotation qu’a, de nos jours, le globe ténébreux sur lequel nous avons l’honneur de vivre.
Cette planète, à peine plus vieille que la nôtre, était guidée dans l’espace par un soleil jaunâtre et maculé, identique à celui qui nous éclaire, et elle traînait à sa suite un satellite blafard qui se comportait exactement comme la lune de nos cieux.
Dans ces conditions, la planète d’Andromède devait fatalement évoluer comme la Terre que nous habitons, passer par les mêmes phases, subir les mêmes convulsions géologiques, procréer les mêmes organismes et voir fleurir des civilisations pareilles.
C’est pourquoi l’on ne sera pas étonné d’apprendre qu’il y eut là-haut, sur des continents découpés comme les nôtres, des bipèdes appelés hommes, s’agitant sous des chapeaux de soie ou des casquettes de coton et parlant, il y a quelques centaines d’années, le langage fin-de-siècle qui s’épanouit aujourd’hui sur nos propres lèvres. Tous nos événements historiques se produisirent donc là-haut en premier lieu et dans l’ordre où ils survinrent sur notre globe. Tous nos grands hommes y naquirent avec les mêmes mœurs et à des époques identiques. L’Yvette Guilbert d’Andromède, cependant, n’apparut que vers l’an 1899, léger retard qui s’explique peut-être par fait que la sphère en question était peu plus éloignée que la nôtre de la lune.
Quoi qu’il en soit, les habitants de cette planète-sœur furent bien surpris, un matin d’automne : ils virent se lever deux soleils à l’horizon.
Le jour suivant, ils constatèrent que l’un de ces astres, le nouveau, grossissait à vue d’œil, comme un ballon dans lequel on souffle.
Le troisième jour, ce globe insolite parut dix fois plus large que la lune.
Le quatrième, il se montra si grand que le tiers de la surface totale du ciel fut occupée par son disque.
Le cinquième, on ne vit que lui, ou plutôt on ne vit rien, car ce globe énorme, n’étant pas lumineux par lui-même, obstrua peu à peu toute la lumière du soleil et des astres. Alors la planète d’Andromède entra dans une nuit opaque, brûlante, empuantie de soufre. Cette nuit dura deux jours, d’après les indications des horloges pneumatiques.
Brusquement, les indigènes, anxieux, sentirent un choc d’une violence rare. Toutes les montagnes d’un continent furent aplaties, la plupart des monuments croulèrent, la tour Eiffel rentra sous terre comme un clou qu’on enfonce. Après quelques minutes de réflexion, les gens perspicaces comprirent qu’ils avaient été tamponnés par le globe mystérieux, et ils ne s’en émurent pas autrement.
Mais, quand la clarté fut revenue, quand la sphère agressive se fut éloignée dans le vide et eut disparu complètement, l’on ne fut pas étonné à moitié sur la planète d’Andromède : on constata que le soleil marchait à retours. Il se levait au couchant et se couchait au levant ! Et la lune faisait de même ! Les étoiles agissaient pareillement !
Alors, ce fut une profonde stupeur pour tous les êtres qui n’étaient pas aveugles. L’humanité resta pétrifiée une semaine. La vie sociale fut interrompue. Le M. Fouquier de là-haut demeura trois jours sans faire de chronique. On ne savait rien dire. Des gens furent tellement saisis qu’ils en devinrent muets. Par ailleurs, des muets parlèrent et dirent : « Étrange ! étrange ! » Des savants devinrent fous ; M. de Maupassant recouvra sa raison. Et toujours, dans la ville qui représentait le Paris de là-haut, le soleil se levait sur le bois de Boulogne pour aller se coucher sur le bois de Vincennes !
« J’ai trouvé ! s’écria un Flammarion, dès qu’il eut reconquis l’usage de la parole. Le globe qui nous a tamponnés roulait en sens inverse de notre planète. Et il l’a heurtée si violemment qu’il l’a fait tourner à rebours ! Voilà tout ! »
C’était fort simple en effet. Et les gens se calmèrent. Le 3 pour 100 revint au cours de 95 70.
Mais, deux mois après, tous les visages exprimèrent un certain ahurissement. Le choc s’était produit au mois de septembre ; or, à partir de cette époque, les jours, au lieu de diminuer, n’avaient fait que croître ! On était en novembre, et il y avait couramment trente degrés à l’ombre !
« C’est tout naturel ! déclara l’Observatoire. Comme le globe revient sur sa route par suite du choc qu’il a reçu, nous sommes au mois de juillet au lieu d’être à celui de novembre, et, dans six mois, nous serons tout juste au 1er de l’an dernier ! »
C’était logique, mais peu compréhensible. Le M. Sarcey de la constellation d’Andromède dut écrire une douzaine d’articles là-dessus, pour éclairer ses lecteurs.
Quand tout le monde eut compris, l’humanité se rassura de nouveau, et M. Carnot repartit en voyage.
Mais bientôt quelques docteurs pâlirent fort. Ils constataient des phénomènes embarrassants. Les vieillards qu’ils soignaient guérissaient tous ; les enfants, au contraire, dépérissaient, redevenaient petits, désapprenaient à marcher, puis mouraient subitement. Quelques minutes après le choc, tous les moribonds étaient revenus à la vie, tandis que tous les nouveau-nés avaient expiré.
Un Charcot, interviewé à ce propos, répondit sans le moindre trouble :
« De quoi vous étonnez-vous ? Notre planète marchant à rebours, nous repassons naturellement par les cycles déjà parcourus et nous rajeunissons au lieu de vieillir. Les nonagénaires auront quatre-vingts ans dans dix ans d’ici, et les enfants qui savent parler à présent auront besoin de retéter l’année prochaine ! C’est élémentaire !
– Alors, nous ne mourrons plus ?
– Mais si ! à notre naissance !
– C’est juste ! » murmura le reporter, confus.
Et, comme ce Chincholle n’avait qu’une vingtaine d’années, il rentra chez lui fort triste.
Alors, les vieillards se réjouirent et les adolescents se lamentèrent. Les choses allèrent comme les savants l’avaient dit. M. Gounod sentit pointer sur sa tête les premiers cheveux noirs. M. Sardou vit se combler ses rides. M. d’Ennery reprit goût à regarder les Orphelines. M. Brown-Séquard passa ses lapins aux élèves du Conservatoire.
« Ah ! vous avez l’avenir devant vous ! » disait le compositeur Pierné à M. Ambroise Thomas !
La petite Naudin fit son testament et légua tous ses biens à la Patti.
« Place aux jeunes ! » s’écria l’Académie française, comme un seul homme.
M. Pierre Loti en devint le président.
Tous les jouvenceaux se peignaient une patte d’oie par coquetterie.
Pour être galants, les mondains donnaient vingt ans de trop aux belles-madames avec lesquelles ils flirtaient.
On ne voyait plus de cheveux jaunes. Toutes les actrices se teignaient en blanc avec fureur. Des pianistes s’épilaient le crâne pour être chauves. Le grand chic était de paraître gâteux.
M. de Freycinet provoqua l’admiration de tous les saints-cyriens.
« C’est à merveille ! clama l’Académie des sciences. Mais, si nous continuons à tourner dans ce sens, que va devenir l’humanité ? Il n’y aura plus personne sur la planète dans cent ans d’ici. »
C’était non moins logique.
Alors, les philosophes s’alarmèrent. Mais ils n’y pouvaient rien, hélas !
Le globe poursuivit implacablement sa course rétrograde. Un volcan qui s’était ouvert en 1889 rentra brusquement dans la mer. On revit la comète de 1870. M. Capoul fut de nouveau la coqueluche de ses contemporaines. Mlle de Sombreuil redevint vierge. On reconnut l’hiver de 1830. Et les plus vieux habitants de la planète étaient successivement hommes mûrs, jeunes gens, gamins, bébés, puis succombaient, tour à tour, dans des maillots, à côté de leurs biberons.
Enfin, vers l’an 1820, il n’y avait plus guère que trois ou quatre douzaines de sénateurs jouant aux barres dans le jardin du Luxembourg et quelques invalides qui se suçaient le pouce autour du tombeau de Napoléon Ier. Le sexe aimable n’était plus représenté que par deux ou trois tantes de Louise Michel, qui sautaient à la corde aux Buttes-Chaumont. Mais le globe mystérieux, cause de tous ces bouleversements, reparut alors à l’horizon.
Comme la première fois, il grossit à vue d’œil, se rapprocha, devint énorme, boucha les cieux, refit la nuit sur la planète et la tamponna.
Quelques heures après, le maréchal de Mac-Mahon, qui survivait aussi, dit à Jules Simon, lequel refaisait ses dents de lait :
« Oh ! vois donc, Zuzules !… Le soleil qui fait demi-tour à gausse ! »
Effectivement, l’astre du jour rentrait dans la tradition classique, recommençait à se lever au levant pour aller se coucher au couchant !
À son retour, le globe tamponneur, d’un choc aussi violent que le premier, mais porté en sens contraire, avait rendu à la planète de la constellation d’Andromède la direction et le mouvement d’autrefois !
« Tout est bien qui finit bien ! » déclara le mioche Renan, qui survivait encore et qui n’avait pas perdu le goût des sentences profondes ni des aphorismes choisis.
Et la vie reprit son cours normal sur la planète retamponnée ; les saisons se représentèrent suivant la mode ancienne, les années y repassèrent correctement à la queue leu leu. On y revit des romantiques en 1830. Mais les décadents y refleurirent en 1870, légère avance qui s’explique peut-être par ce fait que la planète, sous ce dernier choc, s’était sensiblement éloignée de Pégase.
–––––
(Jean Rameau, in L’Écho de France, journal du matin, littéraire & politique, sixième année, n° 2598, vendredi 4 mars 1892 ; repris, avec quelques modifications, dans Pau-Pyrénées, deuxième année, n° 58, samedi 26 novembre 1921. Gravure d’Otto Seitz)
–––––



















