Dans notre siècle tumultueux et affairé, – dont la devise est décidément le fameux Time is money des Anglais, – les innombrables individus qui s’adressent directement à la foule – commerçants, industriels, financiers, littérateurs et journalistes – ont hâte d’être connus, de se faire une place au grand jour, et finalement d’acquérir une honnête aisance. (Le mot honnête est employé ici uniquement comme synonyme de « considérable. ») Pour répondre à ce besoin général de publicité, les moyens de mettre sous les yeux de tous le nom d’un personnage quelconque, le récit d’une invention, l’annonce d’une découverte, l’exposé d’une combinaison financière, le titre d’un ouvrage politique, littéraire ou scientifique, ont pris aujourd’hui un incroyable développement, une extension presque inouïe. Il n’existe plus un pan de mur, un coin de journal, que la RÉCLAME n’envahisse. Elle se produit sous mille formes originales, sous mille déguisements imprévus. On ne peut faire un pas sans qu’elle se dresse devant vous, pour vous glisser dans la main des imprimés de formats divers et vous recommander quelqu’un ou quelque chose.
Néanmoins, il reste – ou plutôt il restait – bien des lacunes regrettables, qu’il semblait urgent de combler. Les affiches murales, par exemple, sont naturellement fixes. Elles ne se déplacent point. Elles demeurent où on les colle. Et, malgré la badauderie parisienne, il peut arriver que la même personne passe dix fois devant la même affiche sans y jeter les yeux, et, par conséquent, sans la lire.
Il est vrai que les Anglais ont inventé l’Homme-Affiche qui, lui, se promène. Mais ce personnage n’existe point chez nous. Puis ce métier est assez fatigant. De très misérables hères, seuls, le peuvent exercer. Enfin, si l’Homme-Affiche a sur l’affiche murale l’avantage du déplacement, il n’a rien d’extraordinaire qui tire davantage l’œil du passant.
Quant aux petits papiers distribués au coin des rues par de minables employés, aussi maigres que leur rétribution, chacun sait, par expérience, que les trois quarts du temps on froisse et on jette ces annonces sans même en prendre connaissance.
Il est inutile d’insister. Quelques minutes de réflexion suffiront pour convaincre le cerveau le plus routinier que tous les procédés de réclame usités jusqu’à ce jour présentent de graves inconvénients.
C’est à ces inconvénients graves qu’un ingénieux et délicat esprit propose de remédier par un mode nouveau de publicité, auquel nous croyons pouvoir – sans crainte d’être contredit – appliquer l’épithète de « piquant au suprême degré. »
L’inventeur de ce procédé a, pendant dix ans de la vie, exercé le métier honorable, mais peu lucratif (paraît-il), de fabricant de perruques et faux toupets. Pendant dix ans, il a eu des relations suivies avec une foule de crânes dénudés, luisants, gonyoïdes (eidos, ressemblance et gonu, genou). Mais la fabrication des perruques ne lui ayant point procuré la fortune qu’il espérait, il a fini par abandonner cette profession pleine de déboires et se lancer dans les spéculations hardies. Récemment, il a eu l’occasion de constater les défectuosités sans nombre de nos modes actuels d’affichage. Il a cherché un procédé nouveau. Il l’a trouvé. Où ? Dans les souvenirs de son ancienne profession.
La calvitie est – on le sait ! – une infirmité universellement répandue aujourd’hui. La perruque – il est vrai – parvient à déguiser ce qu’elle peut avoir de déplaisant et de contraire aux bonnes mœurs. Mais la perruque passe pour ridicule. D’autre part, combien de chauves – ceux-là sont les cyniques – ne portent point perruque ! Suffit-il, d’ailleurs, de voiler sous une chevelure pudique, mais artificielle, l’indécence des calvities précoces, si l’on peut en tirer un parti meilleur ? Non, sans doute ! Remédier à la chute de la végétation capillaire, – c’est bien. L’utiliser serait encore mieux. Or, cela est possible ! Comment ? En couvrant de réclames les fronts dégarnis, les occiputs déserts ; en peignant, sur le parchemin des crânes dépouillés, des affiches de toutes les couleurs !
Affecter à la publicité le frontal et les pariétaux des hommes chauves, telle est l’idée, féconde entre toutes, du penseur éminent dont nous sommes l’humble interprète.
Supposez – un quart de seconde – que cette idée ait passé des sphères nuageuses de la théorie sur le ferme terrain de la pratique. Immédiatement, une multitude de conséquence heureuses vous sauteront aux yeux.
Et d’abord – la réclame sur crâne n’est point immobile comme l’affiche murale. C’est une réclame ambulante, qui se promène avec le propriétaire du crâne. En une journée, elle peut être portée dans vingt ou trente endroits différents. Or, ces promenades du chauve porteur d’annonces sont beaucoup plus avantageuses que celles de l’Homme-Affiche anglais. Celui-ci – nous l’avons fait remarquer déjà – est un pauvre diable, qui n’a point d’autre métier. Le possesseur du « Crâne-Annonce » – au contraire – peut occuper les plus brillantes positions, et, par suite, porter la réclame dans une foule de lieux choisis, où l’Homme-Affiche n’aurait point accès. En outre, la réclame peinte sur une tête vénérable est beaucoup plus originale, et beaucoup plus propre à piquer la curiosité, qu’une pancarte pendue au coup d’un malheureux déguenillé. Le chauve peut avoir de hautes relations – interdites au pauvre Homme-Affiche. Or, qui résisterait à la tentation de savoir quelles annonces ornent le cuir – non chevelu – des chauves de sa connaissance ?
Donc, par la translation continuelle d’un lieu dans un autre, et par le cachet d’excentricité qui en assure la lecture, la réclame sur crâne se recommande à toutes les personnes avides de publicité. Nous pouvons le dire hardiment : ces deux qualités précieuses feront le succès de ce procédé nouveau auprès des hommes positifs, qui considèrent en toute chose le côté pratique et utilitaire.
Mais les amateurs du beau, les artistes, trouveront aussi dans cette admirable invention de quoi satisfaire leurs instincts. Les nouvelles affiches, en effet, jetteront sur les calvities le voile de leurs couleurs variées. Des crânes chauves, si laids à contempler, elles feront des objets séduisants, et qui flatteront l’œil. Dans les théâtres, par exemple, les personnes placées au balcon et aux étages supérieurs ne seront plus exposées au désagrément d’apercevoir au-dessous d’elles le répugnant ivoire des hommes déplumés. Leur vue sera réjouie par le pittoresque aspect des réclames multicolores peintes sur ces dômes, nus autrefois. Pendant les entractes, elles trouveraient là un divertissement instructif, et nullement dispendieux : celui de lire, sur les chefs branlants et dépourvus de gazon, les bienfaits de la Douce Revalescière, l’adresse précise de la Maison qui n’est pas au coin du Quai, voire la catégorie de malades à laquelle sont réservés exclusivement les soins du docteur Charles Albert.
Nous pourrions multiplier indéfiniment les exemples. Mais nous en avons assez dit – n’est-ce pas ? – pour montrer que l’idée en question satisfait à la fois les industriels et les poètes, les gens sérieux et les esprits fantaisistes.
Il ne reste plus qu’à mettre en pratique cette invention. Pour cela, que faut-il ? Fonder une Société, internationale – bien entendu, – sous le nom de Société du Crâne-Annonce. Tout individu jouissant d’une calvitie bien conditionnée en fera partie de droit, – moyennant une rétribution qui variera suivant la position sociale et le degré de calvitie de l’adhérent. Les trois plus fameux chauves de notre époque, MM. Théodore de Banville, Siraudin et Jules Sandeau, présideront à tour de rôle. Dès à présent, les financiers chauves sont autorisés à fournir les premiers fonds nécessaires à l’établissement de la Société Internationale du Crâne-Annonce.
Une fois cette Société constituée, rien de plus simple que son fonctionnement. Toute personne désireuse d’employer le nouveau mode de réclame s’adressera au siège de la Société, qui mettra un crâne à sa disposition. Les crânes se loueront au mois ou à l’année. Les prix varieront suivant le rang et la dévastation du front choisi. Moitié de la somme sera allouée au chauve, moitié versée dans la caisse sociale.
Comme on le voit, rien de plus pratique. Qui peut s’opposer à l’accomplissement d’un si beau projet ? Un seul obstacle se présente : les « annonces sur crâne » seront-elles, comme les affiches vulgaires, soumises au timbre ? Si oui, on comprend aisément tout ce qu’une semblable opération aurait de désagréable, – et même de désastreux, si elle se répétait souvent. Il y a là un sérieux impedimentum.
Il dépend de nos députés de lever l’obstacle. Dès que la Société du Crâne-Annonce se trouvera en voie de formation, une pétition, adressée à nos législateurs, leur demandera d’exempter du timbre les « affiches sur tête de chauve. » Répondront-ils favorablement ? Nous avons tout lieu de l’espérer. En effet, beaucoup d’honorables fatigués par de trop profondes méditations, ont vu leurs cheveux tomber un à un. Or, un jour viendra peut-être où, privés de toute ressource par un brusque retour de la fortune, ils seront trop heureux d’adhérer à la Société du Crâne-Annonce, et – c’est le cas de le dire – de gagner leur pain à la sueur de leur front. Nous pensons donc qu’ils y regarderont à deux fois avant d’exposer dans l’avenir à l’opération du timbre les crânes sous lesquels se sont élaborées nos lois.
–––––
(L. de G. [Louis de Gramont], in Paris-théâtre, deuxième année, n° 78, jeudi 12 novembre 1874. « Tête d’homme chauve, » d’après Rembrandt, 1631 ; « Les Chauves, » caricature parue dans Le Rire, journal humoristique, cinquième année, n° 219, samedi 14 janvier 1899)







































