Arnold avait fini sa petite esquisse, et, d’un ou de deux coups de crayon, ayant indiqué le costume villageois de Gertrude, il lui montra son portrait en disant :
« Ai-je bien attrapé la ressemblance ?
– Est-ce moi ? s’écria Gertrude émue.
– Qui serait-ce donc ? dit Arnold en riant.
– Et désirez-vous conserver le portrait, l’emporter ? ajouta-t-elle avec une timide anxiété.
– Certainement, dit le jeune homme, et quand je serai loin, loin d’ici, je penserai très souvent à vous !
– Mais mon père le permettra-t-il ?
– De penser à vous ? Comment pourrait-il m’en empêcher, ma chère ? dit Arnold ; mais vous serait-il désagréable de savoir que je le possède ?
– Moi ? Non, répondit la jeune fille, après avoir réfléchi un instant. Mais il faut que je le demande à mon père.
– Vous êtes une enfant, dit le peintre ; une princesse permettrait à un peintre d’avoir son portrait. Quel mal peut-il en résulter ? Ne vous enfuyez donc pas, petite folle ; je vais avec vous. Ou bien voulez-vous que je reste ici et que je me passe de dîner ? Avez-vous oublié les tableaux de l’église ?
– De l’église, oh ! oui, les tableaux, » dit-elle, et elle s’arrêta pour l’attendre.
Arnold, qui s’était hâté de fermer son portefeuille, fut à ses côtés en un instant, et, marchant d’un pas plus rapide, ils se dirigèrent vers le bourg. Ce bourg était, d’ailleurs, beaucoup moins loin qu’Arnold ne l’avait cru d’après le son de la cloche fêlée, et bientôt il aperçut la tour de son église et ses toits enfumés.
Ils se trouvèrent alors sur une route bien pavée, entre deux rangées d’arbres fruitiers.
Un brouillard épais était comme suspendu au-dessus du vieux bourg, et semblait envelopper l’atmosphère, quoique les rayons du soleil jetassent encore un peu de lumière, une triste lumière, sur les antiques maisons du bourg.
Cependant, Arnold n’avait encore rien observé, car Gertrude, qui marchait à ses côtés, avait pris doucement son bras, dès qu’ils s’étaient approchés du vieux château et des premières maisons de Germelshausen. Ce château du moyen âge, avec ses noires tourelles, ressemblait assez à un vaste monument funéraire, tant il apparaissait lugubre et sombre, au bout d’une avenue d’arbres séculaires, où retentirent tout à coup des aboiements.
« C’est la meute du baron, dit Gertrude.
– Quel baron ? reprit Arnold.
– Le sire de Germelshausen, répondit simplement Gertrude.
– Le sire ! » répéta le jeune peintre étonné…
Mais, en ce moment, le son du cor vint frapper ses oreilles ; l’air qui tout à coup se faisait entendre était inconnu de l’artiste et lui parut presque aussi triste que les aboiements de la meute du baron ; c’était lui-même qui, accompagné de quelques piqueurs à cheval, sonnait du cor ; tout son équipage avait quelque chose de si antique, son costume même faisait tellement penser au moyen âge, qu’Arnold allait demander à Gertrude quelques explications sur la rencontre qu’ils venaient de faire lorsqu’elle l’entraîna presque dans la grande rue du bourg, comme si elle eût voulu éviter les regards du baron, et, les yeux modestement baissés, elle conduisit son hôte à la maison de son père.
L’attention d’Arnold se fixa bientôt sur les villageois qu’ils rencontrait et qui passaient tranquillement sans le saluer. Cela d’abord l’étonna, car, dans les villages voisins, on eût regardé comme une insulte de ne pas dire au moins bonjour à un étranger. Ici, personne semblait y songer et, comme dans une grande ville, chacun passait indifférent, silencieux, ou bien s’arrêtait pour les regarder, mais personne ne les accostait ; la jeune fille elle-même ne recevait pas un salut.
Et que les maisons du bourg avaient quelque chose de bizarre, avec leurs pignons, leurs toits de chaume si gris, si vieux ! Quoique ce fût un dimanche, pas un des carreaux de fenêtre ne semblait avoir été lavé ; tristes et ternes, ils reflétaient à peine un faible rayon de soleil. Quelques fenêtres s’ouvrirent cependant sur leur passage ; des figures de jeunes filles et de matrones s’y montrèrent.
Arnold fut surpris du costume extraordinaire des habitants du bourg, qui semblait appartenir à un autre siècle ; il différait beaucoup en effet de celui des villages voisins. Partout aussi régnait un silence absolu que rien ne venait interrompre : il en reçut une si pénible impression, qu’il dit à son guide :
« Observez-vous donc ici le dimanche avec tant de rigueur, que les gens qui se rencontrent ne se saluent même pas ? Si l’on n’entendait pas quelquefois l’aboiement d’un chien ou le chant d’un coq, on pourrait croire que tout ici est mort et enterré…
– C’est l’après-midi, répondit Gertrude avec calme, et les gens n’aiment point à parler. Ce soir, vous ne les trouverez que plus bruyants.
– Dieu merci ! s’écria Arnold, il y a au moins quelques enfants qui jouent dans la rue…
– Voici la maison de mon père, dit doucement Gertrude.
– Mais, repartit Arnold, il ne faudrait pas que je vinsse le surprendre ; j’aime à me trouver en face de visages amis. Vous feriez mieux de m’indiquer l’auberge du bourg, mon enfant, ou de me la laisser trouver ; car, si Germelshausen est comme les autres bourgs, l’auberge est près de l’église et, en se dirigeant vers la tour de cette église, on ne peut se tromper.
– En cela vous avez raison, dit Gertude, toujours avec le même calme ; mais on nous attend à la maison, et vous n’avez pas à craindre de n’être pas bien reçu.
– On nous attend ? Vous voulez dire, vous et votre Heinrich. Si vous voulez que je le remplace, je resterai ici aussi longtemps que… que vous ne me direz pas de m’en aller ! »
Il dit ces mots avec une ardeur involontaire et pressa doucement la main de Gertrude. Elle resta immobile et le regarda fixement.
« Vraiment ? lui dit-elle.
– De tout mon cœur, » reprit le jeune peintre, sur qui la beauté de la jeune fille produisait la plus vive impression.
Gertrude, cependant, ne fit pas d’autre réponse, mais continua à marcher comme si elle réfléchissait aux paroles de l’artiste. Enfin, elle s’arrêta devant une haute maison dont le perron était formé de larges pierres et, du même ton embarrassé, timide, qu’elle avait eu d’abord, elle dit à l’artiste :
« C’est ici que je demeure, monsieur, et si vous voulez que je vous présente à mon père, il sera fier de vous voir à sa table. »
Avant qu’Arnold eût pu répondre, le juge lui-même se trouva sur le perron et une fenêtre s’ouvrit, où apparut la figure amicale d’une vieille émue, tandis que le père disait :
« Eh bien, Gertrude, vous avez été longtemps dehors aujourd’hui… mais quel beau compagnon nous amenez-vous ?
– Mon cher monsieur… dit Arnold.
– Ne parlons pas sur les marches du perron, interrompit le juge ; entrez, le dîner est prêt ; il ne peut que se refroidir.
– Mais ce n’est point là Heinrich, s’écria la vieille femme de la fenêtre où elle était montée ; n’avais-je point toujours dit qu’il ne reviendrait pas ?
– Allons, allons, c’est bien, mère, dit le juge en s’avançant pour tendre la main à l’étranger. Soyez le bienvenu à Germelshausen, jeune homme, où que ma fille vous ait rencontré. Maintenant, venez dîner, et ensuite nous causerons. »
Le jeune peintre n’avait plus rien à dire, car le juge, lui secouant la main, le prit par le bras et le conduisit dans la salle où la famille se réunissait.
L’air, dans cette maison, était humide. Quoique Arnold connût bien l’habitude qu’ont les campagnards, en Allemagne, de fermer hermétiquement les fenêtres, de faire du feu même en été, cette température lui sembla étrange. L’étroite entrée n’avait aussi rien de charmant. Le plâtre était tombé des murs de la salle où il se trouvait et semblait avoir été balayé. L’unique fenêtre qui était au fond de cette chambre, ne laissait voir qu’un faible rayon de lumière ; l’escalier qui menait à l’étage supérieur semblait vieux et en ruines.
Arnold eut d’ailleurs peu de temps pour observer tout cela, car son hôte ouvrit aussitôt la porte de la salle à manger.
Le plafond n’en était pas élevé, quoiqu’elle fût spacieuse et bien aérée ; la table, qui se trouvait au milieu, était couverte d’une nappe blanche comme la neige, qui faisait contraste avec le délabrement de la maison.
Outre la vieille femme, qui venait de fermer la fenêtre et de se mettre à table, il y avait près d’elle deux enfants aux joues roses, et aussi une robuste paysanne portant comme les autres un costume très différent de celui des villages voisins. Ce fut elle qui ouvrit la porte à la servante ; celle-ci apportait un grand plat tout fumant qu’elle mit sur la table.
Personne cependant ne s’était assis et les enfants jetaient des regards inquiets sur leur père qui, debout, semblait frappé d’une tristesse profonde, la tête baissée, muet, immobile. – Priait-il ?
Arnold observa que ses lèvres étaient serrées et que sa main droite, qu’il tenait fermée, semblait pendre à son côté. Ses traits n’avaient rien, certes, de l’expression que donne la prière ; on y remarquait plutôt un air de défi orgueilleux mais impuissant.
À la fin, Gertrude s’avança doucement et mit la main sur son épaule, tandis que la vieille femme, qui était en face du juge, levait sur lui des regards suppliants.
« Mangeons, dit-il d’un ton sec, soit !… »
Et, approchant sa chaise de la table, tandis qu’il faisait signe à son hôte de s’asseoir, il prit une grande cuillère et servit tout le monde.
Arnold était sous une pénible impression ; il y avait aussi, dans les manières de tous ceux qui l’entouraient, quelque chose de contraint qui ne le mettait pas à son aise.
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 94, dimanche 6 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)







































