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(Henriette Robitaillie, illustrations d’Édith Follet, in La Semaine de Suzette, quarante-sixième année, n° 10, jeudi 3 février 1955. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Henriette Robitaillie, illustrations d’Édith Follet, in La Semaine de Suzette, quarante-sixième année, n° 10, jeudi 3 février 1955. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Un soir de l’année dernière, je me promenais avec mon ami Cros à travers l’Exposition d’électricité. Il avait l’air de trouver cela très inférieur et prenait des mines tellement dédaigneuses devant tous ces foyers irradiants, qu’on eût dit qu’il portait le soleil dans sa poche.
Un monsieur qui l’observait d’un air vexé lui en fit la remarque.
« Pardon, dit mon singulier ami, à qui ai-je l’honneur de parler ?
– À M. Jablochkoff lui-même.
– Fort bien, répondit l’auteur du Coffret de Santal. Moi, je suis Charles Cros, tout ce qu’il y a de plus lui-même…
– Vous ne paraissez que médiocrement satisfait des merveilles de cette Exposition.
– Ce n’est pas mal, mais tout cela est coûteux et peu pratique. Si vous voulez me faire l’honneur de m’accompagner chez moi, je vous montrerai un système d’éclairage auprès duquel la lampe d’Edison n’est pas même un feu de la Saint-Jean !
– Très volontiers. Je ne demande qu’à m’instruire, » réplique notre interlocuteur avec un sourire sceptique.
Nous suivons Cros dans un réduit inquiétant où fioles et bouquins gisent pêle-mêle. De la poussière partout. Obscurité presque absolue. Seule, la lueur lunaire, traversant une fenêtre grillée, éclaire vaguement un instrument bizarre : le phonographe Cros, inventé plusieurs années avant celui d’Edison.
Un gros chat noir ronronnait dans un coin. Le maître l’appela : « Viens ici, Belphégor ! »
D’un bond, le matou fut sur ses genoux. Alors, nous vîmes une chose étrange. Cros passa plusieurs fois sa main à rebrousse-poils sur le dos du chat. Des étincelles électriques en jaillirent. Le savant continua ses passes. De petites flammes brillèrent le long de l’épine dorsale de l’animal. Enfin, tout à coup, Belphégor nous apparut hérissé, lumineux, splendide ! Chacun de ses poils terminé par un petit soleil aussi éclatant que les réverbères de l’avenue de l’Opéra.
« Ce chat, dit Cros avec simplicité, me sert en même temps de lampe et de poêle. Car je vous fais remarquer qu’il dégage une chaleur fort agréable. Il est d’un entretien peu coûteux : un sou de mou tous les deux jours… Et même, depuis que je l’ai dressé, il emprunte sa viande aux bouchers du quartier. C’est très commode. »
Jablochkoff se frottait les yeux. Ne trouvant rien à dire, il roulait machinalement une cigarette. Quand il eut fini, il demanda du feu.
Notre hôte, après avoir touché son chat-foyer du bout des doigts, frisa sa moustache dont la pointe rayonna d’une lumière éblouissante, et se penchant légèrement, il invita l’étranger à s’en servir comme d’une allumette.
« Comment, m’écriai-je, vous pouvez ?…
– Cela se propage comme le feu, répondit le savant, dont le profil de sphinx avait un singulier sourire. Je puis vous rendre irradiants comme deux petits soleils. »
En effet, après avoir approché nos chevelures du matou fantastique, il fit quelques passes sur nos têtes, et nous nous mîmes à flamboyer comme des phares. Jablochkoff aplati demandait des explications.
« C’est bien simple, disait Cros. Si vous avez voyagé sur le Metropolitan railway de Londres, vous avez dû remarquer que chaque wagon est éclairé par le gaz que fournit la machine elle-même. De sorte que l’éclairage ne coûte rien à la Compagnie. Eh bien ! Je me suis inspiré de cette découverte…
– Mais comment avez-vous pu trouver ?…
– Ah ! fit Cros négligemment, c’est une idée qui m’est venue… en regardant des vers luisants. Maintenant, allons prendre un bock.
– Mais nous ne pouvons pas sortir dans cet état. Nous causerions une émeute. Il faut que vous nous éteigniez.
– C’est facile, » dit mon ami, dont le sourire devenait de plus en plus sardonique.
Il me fit quelques passes dans le sens contraire au premier, et mes cheveux retombèrent en mèches soyeuses sur mon front pur. J’étais éteint.
« Quant à M. Jablochkoff, reprit Cros, pour le punir d’avoir eu des doutes, nous allons le laisser briller toute la nuit. Ses rayons s’éteindront aux premiers feux de l’aurore. »
Jablochkoff était comme un crin.
« Vous allez me faire remarquer, dit-il.
– Pas du tout ! Vous avez un chapeau noir. Une fois coiffé cela brillera en dedans. Personne ne s’en apercevra. »
Il ne paraissait qu’à demi convaincu, mais il fallut faire contre fortune bon cœur, et se résigner. Sous différents prétextes, Cros joua longtemps avec ce chapeau. Je m’aperçus qu’il faisait dans la forme du couvre-chef des entailles bizarres à l’aide d’un canif, avant de le rendre à son légitime propriétaire. Enfin, il le lui tendit. Jablochkoff s’en couvrit vivement comme d’un éteignoir, et je vis alors que les découpures à jour du canif formaient en lettres de feu sur le fond noir du gibus, cette phrase :
La meilleure lumière électrique est celle de Cros.
L’infortuné Jablochkoff ne s’était aperçu de rien. Il sortit avec son chapeau illuminé. Il avait l’air d’un de ces hommes-réclames que l’on voit le soir dans les rues de Londres. Nous riions sous cape. Il demandait à mon ami :
« N’avez-vous pas essayé de tirer parti de cette merveilleuse invention ?
– Si fait. Je l’ai offerte à Bullier, pour économiser son gaz. Nous en avons fait l’expérience un soir. – Vous avez dû lire ça dans les journaux ? On a éteint toutes les lumières. Puis, les femmes ayant dénoué leurs cheveux, j’ai illuminé les groupes de danseurs… C’était splendide ! Des femmes comètes ! Remarquez que la couleur de ma lumière varie selon celle des cheveux. Les blondes donnent une lueur rose, les brunes éclairent en flamme de punch, les rousses ont des feux verts… C’était la valse des feux follets dans la nuit !
– Et qu’a dit Bullier ?
– Rien. Il n’a pas compris. »
À cet instant, nous passions sur le boulevard devant une boutique ornée de glaces où l’on se voyait en pied. Jablochkoff aperçut son chapeau-réclame. Il bondit de rage et plongea sa canne à épée dans le dos de Cros, en rugissant :
« Emporte ton secret dans la tombe ! La meilleure lumière est la lumière Jablochkoff. »
Il avait à peine prononcé ces mots qu’un passant le saisit au collet, et lui lardant les côtes avec un stylet pointu, lui dit froidement :
« Je suis le principal actionnaire de la Compagnie du gaz ! »
Au même instant, un homme vêtu d’une blouse bondit sur ce dernier, et lui fendit le crâne avec sa canne plombée en criant :
« Et moi, je suis le dernier allumeur de réverbères à l’huile que vous avez ruiné. »
Épouvanté, je tombai à mon tour sur ce tas de cadavres, et…
. . . . . . .
« Et vous vous réveillâtes ?
– Tout juste ! »
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(Mélandri, in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, première année, n° 24, samedi 24 juin 1882 ; sous l’anagramme de « M. Irlande, » avec des modifications, in La Gazette des enfants, journal hebdomadaire paraissant le jeudi, deuxième année, n° 44, 1891 ; in La Charente, organe républicain quotidien, vingt-sixième année, n° 11799, samedi 18 décembre 1897. Cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Lady Vénus, ouvrage orné de 125 illustrations d’Henry Somm, Paris : Ollendorff, 1884. Illustration de Virgil Finlay)
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Dès le premier jour de son arrivée à l’atelier, Jean Colza, envoyé par son département, parut une brute. Sa tête épaisse était enfermée de toutes parts dans un poil divergent. Ses yeux attentifs demeuraient immobiles sous un front obstiné. Son premier dessin fut désastreux. Le maître illustre qui corrigeait, s’assit sur le tabouret d’où l’élève venait de glisser avec une hâte respectueuse, regarda le modèle, regarda le papier, se mit à rire silencieusement et, sans mot dire, passa au voisin. Aucun sentiment ne passa sur la face obscure de Jean Colza. Il dessina ainsi deux ans, sans faire aucun progrès ; sur quoi on l’engagea à peindre.
Un matin, il apporta à l’atelier une nature morte qui étonna tout le monde. C’étaient des pommes rouges de gelée, à six sous la livre. Elles sortaient à demi d’un cornet de papier gris, d’où quelques-unes avaient roulé sur la table en bois blanc. Il y avait là-dessous vingt séances obstinées. Jean Colza reçut des compliments. Il apporta successivement une mandarine près d’un verre de vin rouge, un artichaut près d’une terrine de grès jaune, et un hareng saur pendu avec le masque de Beethoven. Il exposa. Il vendit. Il avait trouvé sa voie.
Il avait pour atelier un hangar de la rue Vercingétorix, chauffé par un poêle de corps de garde ; les murs gris étaient écaillés de taches blanches où le plâtre paraissait ; le sol était de terre battue. Il y avait là des chevalets en bois blanc, à demi disloqués, des tabourets crevés, une table chargée de chiffons à couleur, de pipes, de tubes, de fioles ; et, d’un paquet éventré de tabac, les pinceaux s’élevaient pressés du col d’un pot de grès. Jean Colza peignait des laitues, des oignons, des fruits communs et des nourritures pauvres. Il n’était pas de ces romantiques qui recherchent les ciboires, les verres de Venise et les colliers de perles. Non qu’il les méprisât ; il n’y avait jamais pensé : avec un rouget, un morceau de fromage et le pli d’un torchon, il composait des tableaux qui ne l’intimidaient pas. La renommée s’établit de la conscience de son travail, et du sérieux de son œuvre. On loua la qualité de ses camemberts ; unique à grumeler le zeste d’un citron, on raconta que quand il faisait tourner le vert sombre d’un demi-setier, sa toile paraissait en verre, et le verre en carton. Un critique salua avec éloquence cet art né du peuple, fait de la vie populaire, cette véritable peinture d’une démocratie consciente. Jean Colza devint un symbole, une idée littéraire ; on donna un banquet en son honneur, et il fut invité à l’Élysée.
Et alors l’ambition lui vint. Il rêva les honneurs. Il eut honte du fromage et du demi-setier. Il voulut, comme les autres, faire ce qu’il n’avait pas fait. Il envia ceux qui déploient sur de glorieux nuages des figures allégoriques ; et il décida d’exposer un nu grandeur nature, sur un fond fait avec du blanc et du noir.
Il ruminait ce projet, un matin, en faisant sa palette, quand on frappa à la porte. « Pas besoin de modèle ? » dit une grande fille mince. Elle était, elle aussi, noire et blanche, avec des yeux bleus, un ruban dans les cheveux, un chapeau fécond en plumes et en agréments divers, un boa roulé autour du cou, une jaquette bleue et une petite jupe à carreaux. « Montrez-vous ! » dit Jean Colza. La fille émergea nue d’un tas compliqué de linges et de vêtements, et elle vint, en se balançant, jusque devant le poêle. Là, elle hancha, et mit une main derrière la nuque. « Tournez ! » dit Jean Colza. Elle pivota, de façon à soumettre à l’œil cligné du peintre le revers de son anatomie. Elle resta un instant cambrée, puis changea d’aplomb, et de son corps décrivait ainsi des figures diverses. « Pouvez-vous tenir cette pose ? dit Jean Colza. Nous allons travailler. »
Il prit une toile de quarante, et, sans parler, il commença à peindre. Il traça légèrement l’arabesque du corps. Du double talon rose jaillissaient la cheville étroite et le mollet courbé. L’un des jarrets tendu était rond et brillant, l’autre enfermait un creux d’ombre entre deux tendons. Le dos, vigoureux, se modelait dans la nacre ; une omoplate dessinait son rudiment d’aile ; la nuque dorée fuyait sous les cheveux ; et un bras levé achevait, par des laques roses, ces couleurs enchantées.
« Repos, » dit le peintre. Le modèle, d’un pas souple, dégingandé et muet, vint se chauffer. Puis elle s’approcha de la toile ; elle vit en mouchetures légères s’esquisser le geste de sa forme ; et, par places, ces mouchetures accumulées se pressaient déjà en noyaux lumineux.
La seconde reprise marcha mal. « Bon Dieu, disait Jean Colza, que c’est difficile de dessiner une figure quand on en a perdu l’habitude ! » Il se souvint confusément que Michel-Ange commençait par dessiner le bassin. Il se mit donc à préciser les hanches, les reins luisants et lisses, et les masses de muscles jeunes et roses qui y étaient suspendues. Tout en peignant, il faisait des réflexions de peintre, et méprisait le bourgeois : « On croit, disait-il, que tout ça sert à s’asseoir. Pas du tout ; ça sert à se tenir debout. C’est le ressort et le contrepoids. » Et il se rappelait cette phrase d’un cours d’anatomie : « Tout ce qu’on dit sur la sublimité de l’attitude de l’homme, seul être qui regarde naturellement les astres, revient à dire que c’est un singe qui a des fesses. » Il peignait cependant dans le sens de la forme, arrondissait, reprenait un accent, balançait des contours, comparait des volumes. Les jambes lui parurent mal attachées ; un coup de torchon les effaça ; un autre enleva l’esquisse du dos et de la tête, et quand, au repos de onze heures, le modèle vint voir « où ça en était, » il ne restait plus, au centre de la toile, que le centre même, bien modelé, de sa personne.
On eût dit un fruit étrange et merveilleux, et Jean Colza se souvenait de tant d’autres fruits qu’il avait peints ; les murs en étaient garnis ; sa palette même, chargée de cadmium et de laque, les rappelait. Il recommença à peindre, mais les difficultés renaissaient à chaque instant ; il n’avait plus l’habitude des lignes flexibles et mêlées par quoi s’enchevêtrent les muscles. Il évoquait les courbes fermes et simples que la nature a données aux produits de la terre ; et l’habitude de ces courbes l’empêchait d’assouplir la forme vivante. Il barbotait en grognassant. Il maudissait sa main trop habile à peindre les citrouilles. Les veines bleues qu’il apercevait lui rappelaient le réseau gris blanchâtre qui se forme sur leur surface. Il dorait trop la peau. Il n’avait plus l’usage de gris si roses et si délicats. Il s’impatientait. Cependant, le modèle, qui lui tournait le dos, faisait de temps à autre une réflexion : « Pas, disait-elle, que j’ai les jambes longues ? – Oui, oui, » faisait-il sans l’écouter. Il s’était mis soudain à peindre avec fureur ; et maintenant sa main glissait, volait. Il fouettait sans hésiter de sa brosse le cadmium orangé, le rouge de saturne, le vert émeraude. Il allait, il allait… Midi sonna et la cloche d’une usine prochaine retentit. « C’est tout, » fit-il. Mais quand le modèle, sa chemise à la main, vint de nouveau regarder où en était le tableau, aucune trace de sa forme ne subsistait plus sur la toile ; elle vit, avec une stupeur indignée, que Jean Colza, emporté par l’habitude, avait peint un potiron.
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(Henry Bidou, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 11770, mardi 19 janvier 1909 ; in Le Progrès, journal républicain quotidien, cinquantième année, n° 18012, lundi 23 août 1909. Pieter Willem Romenij, « Nature morte à la citrouille, » huile sur panneau, sd)
Ce qu’il y eut d’effrayant dans la mort de Chavarande, ce furent, à côté de sa simplicité prouvée par l’autopsie : « décès foudroyant causé par une embolie, » quelques circonstances mystérieuses que certains devinèrent, mais furent tout heureux d’oublier quand le rapport légal leur permis d’être rassurés. J’étais du nombre. Cependant, plus que les autres, je gardai le souvenir des détails horrifiants qui m’avaient frappé, quand j’eus la triste occasion de contempler le corps là où il était tombé. C’était dans le jardin que Chavarande possédait vers Brétigny ; avec plusieurs camarades conviés à déjeuner, je trouvai le pauvre diable étendu sur le dos, au bord d’une pelouse ; ses bras étaient tordus, ses mains crispées, comme ayant voulu au moment suprême étreindre quelque chose ; les yeux, grands ouverts, avaient une expression indicible d’épouvante qui nous glaça tous. Quelle monstrueuse vision leur avait donnée ce regard de fou, cet inoubliable regard que la mort n’avait pas réussi à éteindre ? Autour de la bouche, copiant strictement la forme des lèvres, une tache de couleur indéfinissable apparaissait ; elle était presque pareille à ces teintes corruptrices, dont les cadavres se barbouillent lentement ; vue de près, elle s’entourait d’un sillon bizarre fait, on eût dit, par la corrosion d’un puissant acide. Enfin, près du corps immobile, un guéridon avec des verres et deux chaises de jardin étaient renversés.
Que n’aurait-on supposé sans l’examen légal qui détermina de justes causes ? Tout aurait été permis, sans doute, et notre camarade nous serait apparu comme la victime d’un meurtre bizarre. Mais, devant les affirmations de la science, nous ne pûmes que nous incliner : une embolie ; avait-il succombé à quelque émotion violente ?
Chavarande, mort de peur ! Cette pensée nous eût fait sourire en d’autres temps. C’était un brave et résolu garçon que notre ami, intelligent et doué d’une force de volonté peu ordinaire ; rompu à tous les sports, il avait déjà affirmé sa puissance combative, en corrigeant plusieurs drôles qui avaient eu la mauvaise chance de l’attaquer ; il ne connaissait guère l’émotion, avouant lui-même qu’il ne parvenait pas à trembler quand il aurait pu se le permettre sans honte. Il se disait pourtant un sensitif, mais ses nerfs étaient si merveilleusement domptés qu’ils ne le troublaient jamais de leurs vibrations involontaires.
Malgré cela, Chavarande aurait été maîtrisé par cette force qu’il dédaignait. N’en portait-il pas d’ailleurs tous les stigmates quand on l’avait ramassé ? ces yeux terrifiés, ces bras tordus, pétrifiés par la mort dans un dernier geste d’épouvante ? Quelle peur surnaturelle l’avait donc terrassé ?
Le temps vint, heureusement, nous distraire de ces pensées funèbres. Chavarande fut bientôt oublié par ceux qui l’avaient connu. À quoi bon s’étreindre le cerveau pour deviner l’indéchiffrable ? La vie n’est-elle pas assez tourmentée déjà sans la compliquer d’émotions inutiles ? Je fus sans doute le seul à me souvenir quelquefois de lui, c’est-à-dire à réfléchir aux circonstances mystérieuses de sa fin, car il n’y avait plus que cela qui m’intéressait encore. Je l’aurais pourtant oublié comme les autres, sans une rencontre que je fis.
Je passais, un jour d’été, sur les boulevards. L’air était d’une lourdeur désespérante et du feu semblait couler entre les maisons ; les gens avaient à peine la force de se traîner et ils jetaient des regards envieux sur ceux qui, affalés aux terrasses des cafés, buvaient des boissons fraîches en s’épongeant. J’allais céder à la tentation de la bière, quand, en me frayant un passage, je heurtai brutalement quelqu’un. Comme c’était un homme âgé, d’aspect triste, je lui donnai un vague coup de chapeau. Mais, en le regardant mieux, je fus furieusement étonné. Un nom me vint aux lèvres : « Burgelin » et je le prononçai. L’homme s’arrêta, indécis et me fixa d’un œil troublé ; je le vis hésiter, puis faire mine de passer outre, mais je le pris par le bras et il dut se résigner à ma rencontre.
En contemplant ce camarade imprévu, je fus saisi de mille stupéfactions. Était-ce là ce Burgelin que j’avais connu autrefois, beau, élégant, plein de distinction et de morgue ? Dans cet homme aux cheveux gris, à la barbe mal faite, aux joues creuses, aux vêtements fripés, sans grâce, à la cravate nouée de travers, aux souliers sales, il n’y avait plus rien du brillant ami de Chavarande, élevant l’art de se bien vêtir à la gravité d’un dogme. Encore un pauvre diable qui avait subi ce qu’on appelle des revers. Décidément, j’avais eu tort de l’arrêter ; n’allait-il pas me raconter les tristes étapes de son infortune et finir par me taper ?
Comme il ne parlait pas, j’engageai la conversation au hasard.
« Que devenez-vous donc, mon cher ? lui dis-je. Nul ne vous voit plus à Paris. »
Il répondit d’une voix basse, hésitante :
« Je n’y vais que très rarement ; je ne bouge presque plus de mes terres. »
Mes terres ! La fortune ne l’avait donc pas méprisé ? Alors, pourquoi ces apparences de détresse, ces vêtements minables, cette allure humiliée et souffreteuse, cette voix tremblante qui n’osait pas s’enfler, comme celle d’un mendiant ? Malgré sa résistance, je le fis asseoir à une table et nous bûmes.
« Il y a bien longtemps que vous nous avez quittés, continuai-je. N’est-ce pas depuis la mort de ce pauvre Chavarande ? »
Il eut un geste brusque qui renversa de la bière sur ses vêtements. Il pâlit et ses yeux s’épouvantèrent ; pendant quelques secondes, il me fixa avec crainte ; je voyais ses mâchoires trembler légèrement.
« Pourquoi me dites-vous cela ? demanda-t-il enfin.
– Je ne me trompe pourtant pas, répliquai-je. Depuis que notre pauvre ami a disparu, personne ne vous a rencontré. »
Tout en parlant, je m’étais brusquement souvenu de certains détails peu à peu oubliés. Burgelin, l’intime compagnon de Chavarande, avait passé la nuit à Brétigny, au moment de la mort de notre camarade. Cependant, quand nous avions trouvé le corps inanimé, le compagnon fidèle était resté invisible ; nul ne devait le voir par la suite, pas même aux obsèques. Cette absence inexplicable nous avait frappée et peut-être que, sans la conclusion formelle du médecin-légiste, nous aurions eu de fâcheux soupçons.
Et voilà qu’après plusieurs années, au seul nom du mort, Burgelin se troublait. Cela me parut louche et j’insistai sur les mots, à plaisir.
« Pauvre Chavarande ! Cela ne vous a pas intrigué, sa mort si soudaine, si mystérieuse ? Lorsque j’y pense, je ne veux pas croire qu’un accident banal en ait été la cause. Ah ! si on avait voulu chercher… »
Mon compagnon ne répondit pas ; il buvait à petites gorgées, feignant de m’entendre à peine. Il ne me regardait même plus, mais je voyais bien le petit frisson qui trottait sous sa peau.
« Eh bien ! Burgelin, dis-je, vous ne parlez plus ? »
Il parut revenir à lui et me regarda avec angoisse. Puis, brusquement, il se leva et m’empoigna par le bras.
« Venez, dit-il ; c’est à mon tour de vous parler de Chavarande. »
Il avait perdu son allure lasse de vieil homme pauvre et il marchait à grands pas, m’entraînant à ses côtés, pareil à un prisonnier. Des gens nous regardèrent passer, ahuris.
Enfin, dans une rue plus tranquille, il me lâcha et, sans me regarder, fixant quelque chose dans l’espace, il parla, n’attendant même pas mes premières paroles.
« Vous avez dû vous dire : « Pauvre Burgelin ! » en me rencontrant. J’ai beaucoup changé, je crois, mais ce qui s’est le plus transformé en moi, nul ne peut le voir. Je m’habille mal aujourd’hui, mais je m’en moque ; cela n’a plus d’importance. Ce que j’étais autrefois, c’est à peine si je m’en souviens ; ce que je suis, je n’y pense pas. Mais ce que je serai demain me torture. Vous ne pouvez pas comprendre, c’est vrai ! Je trouve tout naturel que vous m’ayez pris pour un déchu ; tous mes compagnons d’hier auraient eu la même pensée en comparant l’homme que je suis avec l’homme que je fus.
Vous avez dû voir que je ne tenais pas à vous rencontrer. Si j’avais pu vous fuir, je l’aurais fait avec joie, mais le hasard m’a forcé à demeurer. C’est lui sans doute qui vous a fait parler de Charavande, et vous vous êtes aperçu que ce nom me troublait. C’est encore vrai ! Cependant, vous ne pouviez deviner pourquoi et vos allusions sont restées des choses mortes.
C’était moi, l’intime de Chavarande. Seul, je le connaissais parfaitement ; il ne se gênait pas pour me charger de toutes ses confidences. Son caractère volontaire et têtu s’accordait bien avec le mien, un peu indifférent et si tranquille ; je n’avais guère de soucis, dans ce temps-là, que ceux de l’élégance. La couleur d’une cravate m’intéressait plus que la profondeur d’un sentiment ; la forme d’un veston me retenait davantage que la curiosité d’une idée. »
(À suivre)
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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 943, vendredi 23 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)
Je vis pour la première fois le poète Octave Coriolan sur la grande place de Cavaillon. Près des deux arcs romains qui s’y dressent entre les platanes, il donnait à un groupe d’enfants une leçon d’histoire en plein air avec l’autorité que lui conféraient sa qualité de professeur au collège et la chaleur dont l’emplissait sa brillante imagination.
Je m’approchai pour l’écouter. Il en parut flatté. Je m’enhardis à lui demander si les environs étaient riches en ruines semblables à celles que nous avions devant nous. Et j’en sus bientôt plus que ne m’en auraient appris les guides sur des antiquités relativement peu connues comme le temple de Varnègues, les ponts d’Apt et de Saint-Chamas ou l’arc de triomphe de Carpentras.
Nous fîmes ainsi connaissance. Et durant mon séjour je recueillis de sa bouche plusieurs histoires, dont une que je n’ai pas oubliée et que voici telle à peu près qu’il m’en souvient.
« Naguère, me dit-il, je passais parfois mes vacances chez des paysans appelés Valabrègue, dans le mas du Férou, au pied du Lubéron, entre le flanc vertical du massif et la Durance palpitant sur son lit de galets comme une dorade.
Je m’y adonnais à la plus aimable paresse, dormant au fond des salles fraîches, m’asseyant sur le bord d’un grossier sarcophage plein d’une eau vive où buvait le bétail, fumant ma pipe sous les chênes qui, autour de la maison, couvraient d’ombre les fumiers diaprés de volailles et les plaintives bergeries. Et je passais de longues heures dans les maquis et les bois qui bordent le pied de la montagne.
Tout, d’ordinaire, respirait dans ce séjour la satisfaction de vivre. Aussi fus-je étonné, la dernière fois que j’y vins, de n’y pas trouver les visages souriant comme à l’accoutumée. Quelques mots inintelligibles chuchotés par les enfants pendant le souper, des regards inquiets au moindre bruit, le mutisme du père, homme d’ordinaire jovial et même un peu bavard, trahissaient un malaise dont je n’osai d’abord demander la cause. »
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« J’appris enfin que, depuis peu, une suite de vols nocturnes alarmait la région. Ici c’était une vigne pillée et saccagée, là un mouton enlevé ; dans un chais, un fût de vin doux avait été clandestinement vidé et, la nuit précédente, les Valabrègue avaient entendu un grand fracas de poteries brisées dans la laiterie, mais, accourus aussitôt, n’avaient pu voir le malfaiteur qui déjà s’était enfui en emportant une jarre d’huile et des fromages.
Les gendarmes avaient les premiers remarqué que, partout où celui-ci s’était introduit, le sol restait marqué d’empreintes de sabots fendus qui eussent pu appartenir soit à un petit bovidé, soit à un bouc ou à un sanglier de grande taille, soit encore à un cerf s’il n’eût été notoire que jamais aucun cerf n’avait été signalé dans la contrée. La présence constante de ces traces était d’autant plus surprenante qu’elles ne s’accompagnaient nulle part de celles qu’auraient laissées des chaussures à semelle de corde, de feutre ou de caoutchouc, comme en portent souvent les voleurs et que, s’il s’y mêlait des pas, c’étaient seulement ceux des gens de la maison.
Il semblait donc, de prime abord, qu’on dût incriminer un animal. Mais un herbivore ne saurait ravir un mouton. Quant à emporter une jarre et à vider un tonneau, il y fallait apparemment un être humain. L’obscurité de l’énigme troublait les têtes plus encore que le mécontentement d’avoir été lésé ou la crainte de l’être un jour. Les hommes inclinaient à croire que le coupable était peut-être une sorte de singe d’une espèce inconnue échappé d’une ménagerie ; parmi les femmes, plus d’une n’osait avouer que déjà elle songeait au diable. Bref, tout le pays vivait dans l’obsession. Et dès qu’au crépuscule les champs devenaient plus vides, les bois plus sombres et la montagne plus menaçante, chacun s’enfermait chez soi, l’oreille tendue et l’esprit agité.
Déjà les paysans ne parlaient que de la Bête ; ils se demandaient entre eux s’ils l’avaient aperçue ; et certains prétendaient que d’autres l’avaient vue. »
*
« Puis, un soir, peu après le coucher du soleil, la fille de mes hôtes, jeune personne de dix-huit ans, surgit à la lisière des chênes, livide, courant comme une biche traquée, appelant au secours d’une voix étranglée par la peur, et se précipita dans la maison. Elle avait vu la bête, là-bas, à la fourche du chemin. L’animal s’avançait vers elle. Mais elle avait crié si fort qu’il s’était enfoncé dans les lentisques et elle ne pouvait rien en dire, sinon qu’il était gros à peu près comme un âne et se dressait comme un ours.
L’émoi fut grand dans la famille. Et tandis que la jeune fille, toutes portes fermées, se laissait réconforter par sa mère qui eût eu grand besoin qu’on la réconfortât elle-même, les hommes prirent leur fusil et firent une sortie jusqu’aux à-pics de la montagne. Après quoi, chacun d’eux se posta aux points d’accès de la ferme et fit le guet toute la nuit. Et, dès le matin, commencèrent des palabres avec les voisins pour organiser une battue à travers le Lubéron.
Je montrai peu d’enthousiasme pour cette expédition. Et, la maudissant de troubler la paix de ma retraite, je me contentai, pour feindre de m’y intéresser, d’évoquer la légende de la Tarasque et l’histoire authentique de la Bête du Gévaudan, ce qui ne rassura personne.
Je n’étais venu chercher ici ni frissons ni prouesses. Je vous ai dit mon goût pour l’archéologie. Pourtant, ne croyez pas qu’il s’accompagne chez moi d’une sécheresse d’esprit scientifique. J’aime à imaginer les monuments antiques tels qu’en leur temps, peuplés de ceux pour qui ils ont été bâtis. Ils me peignent la vie journalière façonnée par une autre civilisation. Aussi les moindres de leurs débris, assises de temples, voûtes de silos ou de moulins, aqueducs dont les arceaux ruinés semblent se tendre la main à travers la campagne, comme les danseurs d’une farandole rompue, me sont aussi précieux que les arènes de Nîmes ou le théâtre d’Orange. Vous le dirai-je ? Le plus grand trésor d’antiquités, sous notre ciel provençal, pour moi, c’est la nature elle-même. Elle n’avait pas un autre visage dans la Grèce de Platon et la Sicile d’Archimède. Comment, sur ces monts rocheux, verdis d’yeuses et de pins, voir les chèvres brouter parmi les genévriers sans entendre le chalumeau des bergers de Théocrite ? Et ces ruisseaux qui irriguent nos champs et nos prairies, puis-je en voir abaisser les vannes sans murmurer avec Virgile : « Claudite jam rivos, pueri ; sat prata biberunt ? »
Je demandais au Lubéron les voiles d’ombre bleue qui s’entrouvrent à chaque aurore sur des escarpements célestes et des gorges ténébreuses, les livrant aux cataractes d’une lumière irisée ; j’y cherchais le reflet des déesses nacrées et le soleil de leurs cheveux ; qu’avais-je à faire de cette bête problématique et de ses vulgaires méfaits ?
J’attendais heureusement, ce jour-là, un ami qui devait me prendre dans sa voiture pour aller à Arles avec lui.
Je traversai la Crau qui fut la voie d’Héraclès et passai une partie de la journée dans la sous-préfecture qui fut l’antique Arélate. Des chantiers souterrains du forum aux remparts d’Auguste, des thermes aux Aliscamps, du théâtre aux arènes, je ressaisis le fil d’heures écoulées depuis deux mille ans.
Au retour, nous visitâmes les fouilles de Glanum près de l’arc de triomphe de Saint-Rémy et du mausolée des Jules. Ici le sol, écarté comme les flots d’une marée descendante, découvre une ville entière, avec les bases de ses maisons et de ses temples, avec ses rues, ses places, ses portiques. Quand elle apparaît entre les collines violettes et les deux édifices vénérables qui la gardent, on s’attend à la voir monter comme un décor sortant des planches et, intacte, reprendre sa vie de cité gallo-romaine dans les remous d’une population vivante.
En faisant sous mes pieds tinter ces dalles qu’ont usées tant de cothurnes et de socques, tant de roues de char, en frôlant ces bancs de boutique, en passant devant ces troncs dédiés à Mars ou à Hercule, où de pieux passants versaient une obole à l’appui de leur prière, je mettais quelquefois la main sur mes yeux et pensais : « Le temps n’est rien, tout est présent ; les légionnaires en cataphracte, les cavaliers sur leurs chevaux camarguais, les paysans en cuculle, les matrones aux colliers d’or, les blanches esclaves portant leur amphore à la fontaine, sont toujours là ; leurs voix voltigent, leurs yeux et leurs dents brillent, l’odeur de leur corps et les parfums de leurs vêtements flottent autour de moi ; bien mieux, je connais et partage leurs soucis, leurs travaux, leurs projets. Je leur parle. Et pourtant, depuis deux mille ans, ils ne sont plus ! »
Cependant, le gardien qui nous accompagnait nous montrait, çà et là, au-dessous des ruines du Ier siècle, les murs, les colonnades et les cours de maisons grecques récemment exhumées. Une autre ville, bâtie par les Phocéens fondateurs de Marseille, soulève les pierres de son tombeau romain, émerge en blocs énormes du fond d’un troisième millénaire et transporte chez nous le cadre familier de la vie aux temps d’Homère, d’Eschyle et d’Euripide.
Cette promenade dans les rues d’une Athènes gauloise, cette visite, comme furtive et le cœur battant, dans l’atrium de demeures pareilles à celles d’Alceste ou d’Iphigénie, devant ces vasques où eût pu se mirer la danseuse du Banquet et jusqu’en des gynécées où se fardèrent tant de vivantes Tanagras, m’emporta dans de si longues rêveries que nous ne partîmes qu’à la nuit. »
*
« Nous rentrâmes en hâte et mon ami me reconduisit sur la rive nord de la Durance. La route y est, de loin en loin, coupée par de mauvais chemins. Je les comptai à la lueur des phares dans l’obscurité et je descendis à l’entrée de celui qui, je le croyais du moins, menait au mas des Valabrègue. Resté seul, je m’aperçus que je m’étais trompé, sans pouvoir pour autant savoir où j’étais.
Cependant, la lune parut. Autour de moi, un paysage tourmenté prenait, sous la lumière blafarde, un aspect fort sauvage. Je constatai que j’avais dépassé mon but d’au moins six à sept kilomètres. Et je m’apprêtais à retourner quand il me souvint que quelqu’un, non loin de là, pouvait me donner asile.
C’était un homme connu dans tout le canton, bien qu’il vécût seul et aussi retiré qu’un ermite, en un lieu très écarté. Il se nommait Pascal. Logé dans une masure croulante, entre des amandiers et quelques ceps de vigne épars sur un domaine abandonné, il élevait des abeilles, cultivait un potager, possédait deux ou trois chèvres, et augmentait ses ressources en soignant les ruches dans des fermes. Sans besoins, sans désirs, d’humeur toujours égale, ne se plaisant qu’en pleine nature et avec ses mouches à miel, il était bien vu de tous à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’il ne fréquentât personne. Et s’il me traitait en ami, c’était qu’il sentait chez moi une sympathie réelle pour ce qui le distinguait des autres. Il y avait en lui du saint, du primitif, du poète et du philosophe. J’étais une des rares personnes qui connaissaient sa demeure.
Je marchai longtemps dans une sorte de défilé, sur un sol défoncé d’ornières et semé d’éboulis. Enfin, le passage s’élargit et j’aperçus, au milieu d’un vaste espace découvert, une lueur jaunâtre qui m’indiqua la maison du solitaire. Je m’approchai en dépit de la fureur d’un chien de garde et frappai à la porte.
L’homme m’ouvrit avec une expression de méfiance qui fit place, dès qu’il m’eut reconnu, à un air embarrassé. Il me retint sur le seuil tandis que je lui contais ma mésaventure et je pus, durant ce temps, percevoir nettement, à l’intérieur du logis, le bruit d’un pas sec et rapide suivi de la chute d’un meuble, puis un choc sourd, comme si quelqu’un s’échappait en sautant par une fenêtre.
« Suis-je indiscret ? demandai-je ; aviez-vous un visiteur ?
– Entrez, me répondit-il.
– Cependant…
– Approchez-vous du feu ; il y a du mistral. Vous pourrez coucher sur mon lit ; j’ai pour moi plusieurs bottes de paille.
– Je puis encore très bien rentrer seul à la ferme.
– Non, non, monsieur. D’ailleurs, à vous je puis tout dire. »
Nous étions assis vis-à-vis, lui sur une sorte de billot, moi sur une chaise boiteuse, devant quelques brandons dont la fumée s’élevait lentement sous le manteau d’une cheminée presque aussi large que la pièce. Je prêtais peu d’attention à ce qui m’entourait, l’esprit encore enveloppé, comme dans les mailles d’un filet, par l’opium des visions que je rapportais de Glanum. Et c’est avec les dieux couronnés de lierre et d’anémones aux carrefours de la cité, en suivant les meutes d’Artémis dans les fourrés des Alpilles, en regardant les mimes dans les noces des colons grecs unis aux filles des Ligures, que j’écoutai Pascal.
« Le monde, disait-il, est encore plein d’inconnu. Les seuls replis du Lubéron en recèlent plus que vous ne pouvez croire. Placé ici aux confins de ses déserts, j’y surprends quelquefois l’écho de leur secret. J’ai pu ainsi connaître un de leurs habitants cachés. Celui-ci est un survivant de ces temps très anciens auxquels vous vous intéressez. J’étais, tout à l’heure, je l’avoue, avec cet étrange ami. Il ose entrer chez moi le soir et m’instruit de choses merveilleuses.
Il vint jadis en Gaule, sur la nef de pirates hellènes qu’il amusait de sa syrinx. Il y demeura longtemps, puis retourna dans son pays après l’effondrement de l’empire. Et il y serait encore s’il n’en avait été chassé, pendant la dernière guerre, par l’invasion de la Grèce. De forêt en forêt, il parvint jusque dans la France momentanément sans combats et se réjouit d’y retrouver les parfums de l’Hymette et du Pélion sur les Alpilles et le Ventoux. Entre les deux, le Lubéron devint son séjour préféré.
Peut-être pensez-vous que jamais homme ne vécut si vieux. C’est qu’il ne s’agit pas exactement d’un homme, mais d’une de ces divinités champêtres qui, à défaut d’être immortelles, comme les dieux passaient pour l’être, jouissent d’une très grande longévité. En un mot, c’est un faune qui était ici tout à l’heure et qui a fui en vous entendant.
– Que dites-vous là ?
– Je ne mens jamais.
– Un faune ! et je ne l’aurai pas vu !
– Pouvais-je le retenir malgré lui ?
– Je ne m’en consolerai jamais !
– Hélas, monsieur, il est naturellement farouche. Et, depuis peu, il le devient davantage. La découverte de Glanum, et surtout de ses maisons grecques, éveilla pour lui tant de souvenirs et le mit dans un état d’exaltation si violente qu’un jour il se blessa gravement en s’élançant à la poursuite de nymphes dont il croyait flairer les inaccessibles refuges. Il en resta boiteux et dut renoncer à prendre les lièvres à la course ou à grimper dans les arbres pour y cueillir le miel sauvage. Réduit à faire provision de châtaignes et de glands doux, il se laissa approcher et nous liâmes nos intérêts, lui m’indiquant les essaims pour multiplier mes ruches, moi le nourrissant d’un peu de laitage et de légumes. Mais il est fier, répugne à accepter l’aumône et préfère maintenant marauder, ce qui lui attirera la colère des paysans. Il ne l’ignore pas. Voilà pourquoi il est craintif.
– C’est donc là, m’écriai-je, l’objet de la terreur des Valabrègue ! Que les paysans sont bornés ! Mais vous ne vous trompez pas : leur ressentiment est terrible. »
Je lui racontai en peu de mots ce qui s’était passé au mas et l’informai de la battue qu’on y préparait.
« Il faut prévenir Sylvain, » me dit-il avec calme.
Car il nommait ainsi, fraternellement, celui qu’ailleurs on appelait la Bête et dont on parlait comme d’un monstre.
« Le rattraperons-nous ?
– Je sais où il se cache. Mais nous n’aurons pas trop du restant de la nuit pour arriver jusque-là. »
Nous nous mîmes en route et commençâmes un voyage qui, passée l’espèce de clairière où se trouvait la masure, devint une pénible ascension, sans autres chemins que les ravines et les lits des torrents. L’aube commençait à poindre quand il me dit :
« Nous approchons. »
Peu à peu, une clarté plus vive succédait au clair de lune. Il sembla qu’une flore soudaine de pivoines et de primevères couvrait au-dessus de nous les sommets dénudés. Nous étions sur le bord d’une crevasse profonde. En bas, le sol uni, au milieu d’un bouquet de chênes verts, avait, sous le gazon, les joncs et la menthe, l’apparence d’un tapis. Un filet d’eau, sourdant en cascatelle d’une roche fendue, accentuait de son faible bruit le mystère du silence. Devant l’ouverture d’une grotte, le faune dormait sous un pin.
Pascal, pour l’éveiller, allait pousser du pied un éclat de roc sur les pentes, quand je retins son mouvement. Bientôt le faune remua, se leva et alla s’offrir à la caresse froide de la source ; puis il se roula dans l’herbe et revint prendre une flûte de Pan suspendue aux branches du pin. Et, tourné vers le premier rayon qui pénétrait dans la vallée, il fit ruisseler sous ses lèvres les notes fluides des roseaux et il chanta :
« Tu reviens, Apollon vainqueur de Marsyas. Pourtant, tu t’éteindras. Et moi j’aurai, jusqu’à ma fin, conservé les secrets du divin artiste dont le sang coule dans les veines de mon corps hybride.
Animal, j’eus le feu du désir, la force aisée, le mouvement précis et l’infaillible instinct. Homme, j’eus le génie musical, seul interprète de l’intraduisible intuition. Et les cornes de mon front fusent vers l’infini mieux que celles de Jupiter Ammon. Pourtant, je renie l’homme total qui ne fonde sa force que sur la destruction et qui préfère sa perte à l’aveu de sa faiblesse…
Nature ! grande Nature, je suis tien de la hanche aux pieds. J’ai vécu trois mille ans dans l’étreinte de tes bois et de tes eaux. Mais les siècles sont courts, la race qui te dévaste me fera périr un jour.
Nymphes pareilles aux vagues des moissons ; enlaçantes naïades, algues d’ivoire, éclairs des vertes profondeurs ; printanières hamadryades, arbres-femmes, scions nouveaux et vivants, chair d’aubier, sang de sève, captives des écorces que fleurissent la rose de vos lèvres et l’églantine de vos seins, où êtes-vous ? Dans quel fleuve d’années s’en est allée votre magie, comme la tête d’Orphée dans les flots torrentueux de l’Èbre ?
L’ardeur universelle de ma force passée n’est plus qu’un volcan éteint. Qu’importe ! Il me suffit, phares de mes désirs, de retrouver vos formes mobiles et vos couleurs de raisin mûr dans les nuages du matin. Réponds au chèvre-pied, Nature, avant que sa poussière ne retourne à tes tourbillons ! »
Un instant, il se tut. Puis il imita sur sa flûte le chant de plusieurs oiseaux, et, peu à peu, tandis que le jour grandissait et que, descendant par degré, le soleil échauffait le maquis et distillait le parfum poudreux des résines, merles, ramiers, tourterelles, pinsons, grives, alouettes, loriots, piverts, fauvettes, rossignols s’assemblaient dans le bois de chênes verts. Chacun chantait sa chanson et Sylvain la répétait en l’amplifiant. Si bien que chacun la recommençait pour l’entendre encore une fois si prodigieusement embellie. Les sansonnets étaient les plus hardis à lui donner la réplique dans ce bavardage sans mots. Et les sachant habiles à contrefaire tous les sons, il improvisait mille trilles qu’ils imitaient aussitôt.
Ce fut dans la contemplation de cette scène bucolique que nous parvinrent des abois espacés, portés par le vent. Je pâlis en songeant aux chasseurs. Ceux-ci, partis sans doute avant l’aube, s’avançaient sur un des plateaux qui partagent le Lubéron et dont l’un dominait le précipice en face de nous. Pascal le comprit comme moi et, mettant deux doigts dans sa bouche, donna un coup de sifflet strident qui interrompit net le merveilleux concert.
Le musicien leva la tête et, malgré la distance, reconnut son ami qui lui faisait signe de s’enfuir. D’un bond, il entra sous les arbres.
Déjà nous nous rassurions en pensant qu’il déjouerait aisément la poursuite de ses ennemis, quand je l’aperçus au loin courant sur une sorte de corniche naturelle à peine moins élevée que le plateau.
« Il n’y a pas d’autre issue, » disait Pascal.
Presque aussitôt, un feu de salve ébranlait la montagne qui le répercutait avec grondement d’orage.
« Ils l’ont vu ! » m’écriai-je.
Éperdu, bondissant de rocher en rocher comme un chamois, s’agrippant aux buissons et aux arbrisseaux, il revenait à son gîte, comptant que ni les hommes ni les chiens n’oseraient l’y rejoindre. Mais une pierre roula sous ses pieds et l’entraîna vers une grande faille qui coupait l’abrupte paroi de la gorge. La fusillade alors cessa et, dans le brusque silence qui succéda à son tonnerre, une voix d’une force presque surnaturelle cria :
« Marsyas ! »
Longtemps nous entendîmes ce mot, redit par les échos, s’éloigner et se perdre dans d’invisibles lointains. Et le faune ne reparut jamais.
Rentré au mas, je ne pus tirer des récits délirants dont la battue faisait l’objet aucun éclaircissement sur cette disparition. Tous avaient vu la Bête et chacun assurait lui avoir donné le coup fatal ; personne cependant ne l’avait vue mourir. Quant à aller la chercher dans le gouffre, nul ne le voulait tenter.
J’en parlai peu après avec Pascal que j’allai voir et, lui rapportant les propos qu’on tenait au mas, je lui demandai s’il était convaincu que son ami avait été tué ou s’il n’espérait pas, au contraire, qu’il avait pu s’échapper.
« Ni ceci ni cela, me répondit-il. Connaissant mieux la montagne que les gens dont vous me parlez, je n’ai pas eu la même crainte d’aller y rechercher Sylvain, d’autant qu’en chassant les essaims, j’étais venu déjà dans la faille. Or il y croît maintenant un olivier sauvage que je n’y avais jamais vu. On dit que les anciens croyaient aux métamorphoses et qu’un de leurs poètes a conté celles de maints personnages fabuleux. La nature, après tout, ne s’embarrasse guère pour changer une larve en abeille et si, au temps passé, elle changea Marsyas en rivière, elle a bien pu encore faire un arbre de celui qui la servait si bien et n’avait jamais oublié les leçons du rival d’Apollon. »
–––––
(Jean Gallotti, dessin de Lucien Boucher, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1462, jeudi 8 septembre 1955)
Il y a des pierres levées, des pierres couchées, des pierres qui chantent, d’autres qui dansent ; il y en a même qui saignent ! Et ces pierres ont chacune leur histoire, leur légende. Tous ces lourds signets de granit marquent de curieuses pages dans le livre breton.
Irai-je chercher au fond de l’antiquité sombre ces farouches guerriers armoricains, entourant le dolmen du sacrifice et y faisant mourir leur prisonnier au milieu d’affreux tourments ?
Évoquerai-je les Korriganes, lutins des landes désertes, qui viennent prendre leurs ébats sur les épaules de ces monstres immobiles ?
Vous parlerai-je de cette sainte qui, en l’honneur de sa fête, fit jaillir une cascade des lianes d’un roc noir ? Ou bien de cette reine infortunée qui pleura tant son fils, que ses larmes, changées en grains de sable, formèrent à elles seules une pierre chantante ?
Dame !… si les reines pleurent, les pierres ont bien le droit de chanter !…
Mais ce sont là de vieux souvenirs mainte et mainte fois rappelés aux pardons et aux veillées bretonnes. En vous les redisant, j’aurais peur de leur enlever leur parfum de naïveté locale. C’est en Bretagne que se trouve la foi robuste en ces légendes : hélas ! je ne suis pas breton !
Il faut, pour intéresser ses lecteurs à ces choses, être soi-même convaincu de ce que l’on dit. Il est un art que l’écrivain d’aujourd’hui ne possède pas : c’est celui de bien conter les vieilles histoires.
Ce que je vais vous apprendre n’est pas tiré du recueil poudreux des siècles. Il n’y a pas longtemps qu’est arrivée cette aventure : elle est vraie, elle est très simple ; mais, en y pensant, mon cœur se serre !…
*
Janic avait juste dix-sept ans, ni un soleil de plus ni une lune de moins. Quand on lui demandait d’où il venait, ce qu’il faisait, il répondait invariablement : « Je suis venu sur de la paille dans une chapelle, à Notre-Dame-d’Auray, et je fais comme mon frère Jésus : je suis pauvre ! »
Il ajoutait avec un peu de honte qu’il mendiait de temps en temps.
Janic avait de grands yeux bleus, vagues, pleins de malheur. Il était vêtu de grosse toile usée, ses cheveux blonds flottaient dans le vent sans avoir connu un chapeau depuis qu’ils poussaient. Il y a ceux qui naissent coiffés et ceux qui naissent nu-tête !… Janic était de la dernière catégorie.
L’enfant s’était senti triste le jour où il s’était senti vivre. Il allait par les landes et les villages, faisant le plus de chemin possible pour oublier. – Quoi ?… – Mon Dieu ! pour oublier qu’il y a au monde des gens « qui demeurent ! » Rester en présence d’une maison, d’un foyer ! quel supplice, quand on n’a ni maison, ni foyer… Janic marchait !
Il se nourrissait de pommes et de châtaignes à la saison. Au printemps, il gardait les bêtes et on lui donnait du lait caillibot. Le soir, il dormait n’importe où. Avant de s’endormir, il répétait : « Notre-Dame d’Auray ! ayez pitié de moi ! » Souvent, il ne bégayait que la moitié de son invocation ; il tombait dans l’herbe ou sur la mousse : « Notre-Dame d’Au… » et le voilà endormi ! La bonne Dame entendait le reste. Elle prenait la tête de son protégé sur ses genoux, lui fermait ses yeux de sa main douce et lui jetait les rêves au front. Le matin, il s’éveillait aux cris des alouettes, encore tout ébloui de ses songes ! Mais la vierge s’en allait avec eux.
« Protégez-moi, Notre-Dame ! C’est dur de vivre… » et Janic se remettait à marcher, marcher jusqu’au soir.
*
Cette lande !… oh ! quel désert, quelle tristesse ! Une longue plaine couverte d’un voile de bruyères roses ; au milieu, une pierre levée, une pierre effrayante !… un fantôme, un fantôme solide !
S’il avait été fait de vapeur, il aurait fui ; mais il était fait de rocher !… C’est-à-dire, une peur qui est visible et saisissable ! Ordinairement, la peur ne peut se voir. Janic se signa et se mit bravement en route à travers les bruyères. Il allait entre une immensité rose et une immensité bleue. Au-dessus de lui, le soleil d’août, œil ardent, lui brûlait le visage ; devant lui, se dressait la pierre, menaçante comme le bras d’un géant enterré !
Pauvre Janic ! il ne voulait pas s’arrêter ; il se dirigeait du côté d’une paroisse, afin d’y trouver du pain et un gîte. Il arriva tout près de la pierre, la tourna en se signant une seconde fois. Puis, il demeura interdit ; son bâton lui tomba des mains.
Accroupie au bas du dolmen, une fillette maigre et brune grattait la terre avec ses ongles.
« Que fais-tu là ? » demanda Janic, qui se sentit mal au cœur comme si la fillette eût été une sorcière.
Elle se leva, secoua sa jupe, ses haillons plutôt, remplis de sable.
« Tais-toi ! fit-elle, en mettant un doigt sur sa bouche, le père Yvon m’a dit qu’à la troisième heure du jour, le trou près d’être fini et quelqu’un passant, muet, j’aurai le trésor ! Mais, dame ! il faut m’aider à le finir et sans rien redire ; mon trésor est au fond ! »
Janic, ébahi, se garda de souffler mot. La croyance, en Bretagne, c’est la brise qui vient du large : elle vous pousse en avant !
Janic regarda un moment la fillette. Elle comprit.
« Je suis Jeanne, » dit-elle.
Le garçon inclina la tête gaiement ; cela signifiait :
« Et moi, je suis Janic.
– On ne se connaît pas ; mais c’est égal, on s’entend de suite, continua-t-elle ; tu ne dois pas être riche ; il y aura du trésor pour toi ! Moi, j’ai seize ans, vienne le Pardon des Fleurs. Je garde les vaches chez une vieille, je n’ai pas de parents… On m’a dit que, sous cette pierre, je trouverais un sac d’or ! Le père Yvon le sait… Il faut que ce soit une innocente qui le cherche. Voilà un mois que je creuse. Tu es là ; tiens, prends la pioche ! »
Elle lui donna une pioche qu’elle avait cachée sous la bruyère. Ses yeux noirs rayonnaient !
Elle était jolie, cette innocente, avec ses haillons et sa foi étrange !… jolie comme une héroïne de ballade ! Janic dit intérieurement :
« Notre-Dame d’Auray !… Que je voudrais avoir une sœur pareille à Jeanne !… Que je suis content de m’appeler Janic et de trouver un trésor !… »
Il brandit sa pioche. Mon Dieu ! Cette fille avait-elle travaillé !… Autour de la pierre levée, il y avait une véritable fosse. Les deux enfants y descendirent. Ils déblayèrent la terre et les racines de bruyère. Ah ! c’est Janic qui y allait de bon cœur !
Quand il attaqua la base du dolmen, le dolmen trembla, et il ne disait rien ; il voulait devenir muet pour trouver le trésor du père Yvon ! L’innocente parlait pour deux :
« Du courage, mon gars !… Sainte Vierge, ça va reluire tout à l’heure dans le trou !… »
Janic était exténué. Elle lui prit le bras et le fit asseoir. Tous deux, blottis à l’ombre du dolmen, les pieds pendants dans la fosse, ils se mirent à causer, elle tout haut, lui par signes. Dame ! l’envie lui prenait de répondre, mais il songeait au trésor, et ouvrait de grands yeux pour se faire comprendre…
Enfin, n’y tenant plus, il lui secoua les mains, le fichu, les cheveux… Elle riait !… Janic, aussi : Ah ! que cette innocente était donc gentille !… Il n’en avait jamais vu de jolie comme ça ! Son cœur se prenait à battre, à battre… Notre-Dame d’Auray ! il ne battait point ainsi quand il faisait sa prière ! Le malheur s’en allait de son regard vague. Elle, pensant que, peut-être, il allait parler, lui faisait des mines encore plus tentantes que son babil. Elle lui mit le doigt sur la bouche pour le faire taire… Il était trop tard ; Janic se dégagea et l’embrassa de toutes ses forces, en s’écriant :
« Jeanne ! Je m’appelle Janic ! Quand nous aurons trouvé le trésor, nous nous marierons ! »
. . . . . .
Ils regardèrent alors piteusement à leurs pieds. Hélas ! en fait de trésor, ils n’avaient découvert que l’amour.
Trois heures sonnaient à la paroisse voisine.
Les tintements passèrent comme une plainte au-dessus de la lande ; le dolmen s’ébranla tout à coup… Le gigantesque roc s’abattit sur les pauvres enfants et les écrasa…
Quand les paysans repoussèrent la pierre, ils ne purent distinguer Jeanne de Janic, tant ils étaient défigurés. Cependant, ils virent que beaucoup de cheveux noirs étaient restés collés aux lèvres de l’adolescent blond : ils en conclurent, avec terreur, que la pierre avait puni deux amoureux !
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N’est-il pas vrai que ce récit serre le cœur ?
N’est-il pas vrai que les pierres bretonnes sont douées d’une puissance surnaturelle ?
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(Rachilde, « Variétés, » in L’Estafette, lundi 12 août 1878 ; sous le titre : « Une Histoire bretonne, » in L’École des femmes, première année, n° 17, jeudi 23 octobre 1879. Léon Gaucherel et Auguste Delâtre, « Dolmen de Locmariaker, » Paris : Société des aquafortistes, eaux-fortes modernes originales et inédites, première année, dixième livraison, 1863)
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☞ Cette légende a été reprise, avec quelques modifications, dans Le Scapin, en décembre 1886.
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LE TRÉSOR
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Il y a des pierres levées, des pierres couchées, des pierres qui chantent, d’autres qui dansent ; il y en a même qui saignent. Et ces pierres ont chacune leur histoire : tous ces lourds signets de granit marquent de curieuses pages dans le livre breton.
Il y a la ronde fatale des korriganes et des lutins, qui viennent prendre la nuit leurs ébats sur les épaules de ces monstres immobiles. Il y a le souvenir, peut-être même les ombres de ces farouches guerriers armoricains aux moustaches immenses, aux casques embroussaillés de plumes d’oiseaux lugubres, qui se retrouvent montant des gardes abominables autour de ces rochers menaçants, sous la lune d’hiver. Il y a la Sainte nimbée d’or, qui, le jour de sa fête, vient pleurer le long de son roc préféré – et la source jaillie de ses larmes est très douce aux maux des yeux. Il y a la reine infortunée qui appela par trois fois son fils tué en guerre, et trois grosses pierres marquent dans la lande ces trois cris de désespoir : à la Toussaint, les inertes pierres se mettent à résonner entre elles d’un écho lointain, affaibli comme la plainte de cette mère après trois cents ans de chagrin ! Quand les mères crient, les rochers sont émus.
Et puis, il y a, tout à côté de Plougastel, non loin de la roche du Capucin, – qu’on aperçoit après avoir traversé la rade de Brest, – ce dolmen branlant qu’un grand vent agite sans jamais pouvoir le déraciner, des menhirs qui ont peut-être des jambes humaines enfoncées sous la terre !…
En ce pays, il me fut dit l’histoire, plus moderne qu’une légende et conte de vieillard déjà, que je vais vous redire.
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Janic avait juste dix-sept ans. Ni un soleil de plus, ni une lune de moins. Quand on lui demandait d’où il venait, ce qu’il faisait, il vous répondait très sérieusement :
« Je suis né sur la paille, dans une chapelle de Notre-Dame d’Auray, et je fais comme mon frère Jésus : je suis pauvre. »
Il ajoutait avec un peu de honte qu’il mendiait de temps en temps.
Janic avait de grands yeux bleus, vagues, pleins de malheur. Il était vêtu de grosse toile usée. Ses cheveux blond pâle et longs flottaient dans le vent sans avoir connu un seul chapeau depuis qu’ils poussaient : Janic n’était pas né coiffé, lui !…
L’enfant s’était senti triste depuis qu’il s’était senti vivre. Il allait par les routes et les villages, faisant le plus de chemin possible pour oublier. Oublier quoi ? Mon Dieu ! qu’il y a au monde des gens qui demeurent. Rester en présence d’une maison, d’un foyer, quel supplice pour ceux qui n’ont ni foyer ni maison !
Janic marchait. Il se nourrissait de pommes et de châtaignes à la saison. Au printemps, il gardait les vaches, et on lui donnait du lait caillé. Le soir, il dormait importe où. Avant de s’endormir, il répétait : « Notre-Dame d’Auray, ayez pitié de moi ! » Souvent, il ne prononçait que la moitié de son invocation : il tombait sur l’herbe ou sur la paille : « Notre-Dame d’Au… » et il partait pour le pays des anges. La bonne Dame entendait le reste, car elle ne manquait pas de prendre la tête de son protégé sur ses genoux célestes, de lui fermer les yeux de sa main douce et de lui semer des rêves sur le front. Le matin, il s’éveillait aux cris des alouettes, encore tout ébloui de ses songes. Mais la Vierge s’en allait avec eux : Janic se retrouvait seul.
« C’est dur, de vivre ! » disait-il.
Et il se remettait à marcher, marcher jusqu’au soir.
*
Cette lande, oh, quelle tristesse, quel désert ! Une longue plaine couverte d’un voile de bruyères roses, violettes au déclin de l’horizon. Au milieu de la lande, une pierre levée, une pierre effrayante ! Un fantôme, et un fantôme solide. Un revenant en plein jour, qui s’était fait rocher pour qu’on le pût mieux voir, c’est-à-dire la peur atroce et analysable. Ordinairement, la peur ne peut pas se voir ; celle-ci, on pouvait la toucher !…
Janic se signa et, bravement, se mit en route à travers les bruyères. Il allait entre une immensité rose et une immensité bleue. Au-dessus de lui, le soleil d’août, œil ardent, lui brûlait le visage. Devant lui se dressait le menhir menaçant comme le bras d’un géant. Pauvre Janic ! Il ne voulait pas s’arrêter. Il se dirigeait vers une paroisse, afin d’y trouver du pain et un gîte. Il arriva tout près de la pierre, la tourna en se signant une seconde fois. Puis il demeura interdit. Accroupie au bas du menhir, une fille maigre et brune grattait la terre avec ses ongles.
« Que fais-tu là ? demanda le geste étonné de Janic, car il se sentit soudain mal au cœur, comme si la fillette eût été un malin esprit.
Elle se leva, secoua sa jupe, ses haillons remplis de sable.
« Tais-toi ! fit-elle en mettant un doigt sur sa bouche. Le père Yvon m’a dit qu’à la troisième heure du jour, le trou près d’être fini et quelque passant, muet, j’aurai le trésor. Mais, dam ! il faut m’aider à le finir, et sans parler : mon trésor est au fond. »
Janic, ébahi, se garda de souffler mot. La croyance, en Bretagne, c’est la brise qui vient du large : elle vous pousse en avant. Il regarda un moment la fillette avec anxiété. Elle le comprit :
« Je m’appelle Jeanne, » dit-elle.
Le garçon inclina gaiement la tête. Cela signifiait :
« Et moi, je suis Janic !
– On ne se connaît pas, mais c’est égal, on s’entend de suite, continua-t-elle dans leur patois incohérent. Tu ne dois pas être riche : il y aura du trésor pour toi. Moi, j’ai seize ans vienne le prochain Pardon. Je garde les vaches. Je n’ai pas de parents. On m’a dit que, sous cette pierre, je trouverais un sac d’or : le père Yvon le sait… Il faut que ce soit une innocente qui le cherche. Voilà un mois que je creuse tous les jours un peu… Tu es là : tiens, prends la pioche ! »
Elle lui donna une pioche qu’elle avait cachée sous la bruyère. Ses yeux noirs rayonnaient. Elle était jolie, cette innocente, avec ses haillons poudreux, sa foi étrange !
Janic dit intérieurement :
« Notre-Dame d’Auray, que je voudrais avoir une sœur pareille à Jeanne ! Que je suis content de m’appeler Janic et de trouver un trésor ! »
Il brandit sa pioche. Mais qu’elle avait donc travaillé, la petite ! Autour du menhir, il y avait une véritable fosse. Ils y descendirent pour déblayer la terre et les racines. Janic y allait de bien bon cœur. Il ne disait rien, se résignant à son rôle de muet. L’innocente, elle, parlait pour deux :
« Du courage, mon gars ! Sainte Vierge, voilà la pierre qui tremble ! Attention !… Par ici, par ici !… Sainte Vierge, ça va reluire tout à l’heure dans ce trou !… »
Janic était exténué. Elle lui prit le bras et le fit asseoir. Tous deux, blottis à l’ombre, les pieds pendant dans la fosse, se mirent à causer, elle tout haut, lui par signes. Ah ! l’envie lui prenait bien de répondre ; mais il songeait au trésor, et ouvrait de grands yeux pour se faire comprendre.
Enfin, n’y tenant plus, il lui secoua les mains, le fichu, les cheveux. Elle riait. Lui aussi. Que cette innocente était donc gentille ! Il n’en avait jamais vu de jolie comme celle-là. Son cœur se mettait à battre, battre… Ah ! Notre-Dame d’Auray, il ne battait pas ainsi quand il faisait sa prière !… Le malheur quittait son regard vague. Elle, pensant qu’il allait parler et qu’on ne verrait pas le trésor, lui faisait des mines plus tentantes encore que son babil. Elle lui posa le doigt sur la bouche pour qu’il se tût. Trop tard : Janic se dégagea et l’embrassa de toutes ses forces, en s’écriant :
« Jeanne, je me nomme Janic. Quand nous aurons le trésor, nous nous marierons ! »
Ils regardèrent alors piteusement à leurs pieds : hélas ! en fait de trésor, ils n’avaient encore découvert que l’amour !
Trois heures sonnaient à la paroisse voisine. Les tintements passèrent comme une plainte au-dessus de la lande. Le menhir, rongé à sa base, s’ébranla tout à coup, s’abattit sur les deux enfants et les écrasa…
*
Et quand des paysans repoussèrent la pierre, ils ne purent distinguer Jeanne de Janic, tant ils étaient défigurés. Cependant, ils virent que beaucoup de cheveux noirs étaient restés collés aux lèvres de l’adolescent blond. Ils en conclurent avec terreur que la pierre avait puni les deux amoureux dans leur péché.
–––––
(Rachilde, in Le Scapin, deuxième année, n° 8, deuxième série, décembre 1886 ; « Au Bord de la mer, » gravure sur bois d’A. Marie pour En Congé de Zénaïde Fleuriot, Paris : Librairie Hachette et Cie, collection « Bibliothèque rose illustrée, » 1874)
Dès que nous fûmes entrés, il tira son couteau à virole et courut ouvrir la fenêtre, car son choubersky d’occasion avait beaucoup fumé et l’atmosphère du réduit était à vous étouffer. La fenêtre s’ouvrait au couteau, avec difficulté, comme une huître portugaise. Elle céda cependant ; il revint allumer la lampe, un vieux quinquet, m’indiqua pour m’asseoir un mauvais fauteuil en noyer et commença à faire passer sous mes yeux des plans très soignés de son projet d’Exposition.
« Voici le détail. »
C’étaient des tours, des palais et des ponts, presque tous d’une belle note d’art.
« Remarquez l’échelle ! » ajoutait-il par moment.
Les proportions étaient géantes.
Il me fit voir le plan d’ensemble ! Des colosses de statues, des ponts, des tours, des palais et des temples, entassements de Pelions sur Ossas, c’était formidable. Un des ponts, le plus étendu, posait sa pile à Meudon et partait d’une jetée hardie joindre son arche aux coteaux d’Argenteuil. Paris là-dessous avait l’air d’un hameau chétif.
« C’est superbe évidemment, lui dis-je, mais… c’est un rêve.
– Non point ! fit-il.
– Mais tout l’or des deux mondes ne payerait pas les seuls soubassements d’un pareil projet.
– Je le sais.
– Eh bien alors ? »
Le bal musette que nous avions en face commençait à faire trop de tapage ; il alla fermer la fenêtre, puis revint à moi, et me dit en scandant sa phrase :
« Je vais capter le « Potentiel, » monsieur, m’entendez-vous ? »
Je le regardais ahuri. Il se rapprocha de moi.
« Pour faire comprendre la notion du potentiel, je vais prendre pour exemple la pierre qui couronne la grande pyramide d’Égypte. Voilà trois mille ans, des bras sans nombre se sont unis dans un effort immense pour mettre cette pierre en place. Si vous la faites redescendre aujourd’hui, le travail qu’elle pourra fournir dans sa chute correspondra sensiblement au travail qui représenta son ascension d’autrefois. Où est actuellement ce travail ? Dans le potentiel. Voyez-vous, fit-il avec enthousiasme, rien que pour Paris, la somme du travail accompli depuis des siècles est en réserve dans le potentiel… Or, monsieur, je vais le capter.
– Y croyez-vous réellement ? » fis-je incrédule.
Il me regarda quelque temps, et me répondit :
« Mon cher monsieur, régler son imagination, c’est tarir la source de ses espérances… Allez ! Vous n’y entendez rien. »
–––––
(Frédéric Cousot, « Les Excentriques, » in Le Quotidien illustré, deuxième année, n° 34, lundi 14 janvier 1895 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1079, samedi 18 juillet 1896 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)
Cette année-là, j’étais resté plus qu’il n’est mondain d’y demeurer sur la côte d’Azur, flânant sur l’Esterel, mangeant en compagnie des pêcheurs d’adorables bouillabaisses cuites sur les pierres des plages, menant la vie de rêve d’un monsieur sans attaches nulle part, le bâton du touriste à la main, la culotte de velours usé aux jambes, les yeux sans cesse saturés de belles visions, d’un homme libre, en un mot. Mais enfin, lorsque mon gousset fut à peu près dégarni, il fallut bien aviser à le remplir et, tout de même, je ne pouvais pas songer, avec ma maladresse et mon inexpérience de citadin, à rentrer dans la grande corporation des pêcheurs de rascasses ou dans celle, non moins sérieuse, des cultivateurs d’oliviers, et je repris le rapide.
Je pensais fermement être tout à fait seul dans mon compartiment, et quelle ne fut pas ma contrariété d’y voir entrer, une seconde avant le départ du train, un monsieur qui, d’un air affairé, déposa dans le filet une boîte, sur laquelle il plaça, en guise d’enveloppe, une couverture de voyage. Puis il s’assit, étendit les jambes, secoua la tête avec énervement, fronça les sourcils, réprima un sursaut à l’instant où le convoi s’ébranla, enfin posa son front dans sa main et parut s’absorber dans une méditation compliquée.
Je l’aurais envoyé à tous les diables, ce monsieur, avec sa boîte et sa couverture, non pas qu’il me gênât beaucoup, mais enfin, je trouvais outrecuidant que, de tous les compartiments du wagon qui étaient absolument vides, il eût choisi le mien. Et je me dis : « Ce personnage me paraît faire partie de la nombreuse famille de ces gens qui ne peuvent supporter la solitude ; il va me raconter, d’ici un quart d’heure, les petites aventures de sa certainement stupide existence. Tenons-le à distance. »
Et, affectant une apparence des plus rogues, je collai obstinément mon front à la vitre, pour regarder le paysage, qui était divin, et dont la magie colorée me fit peu à peu oublier tout le reste. Si bien que je me retournai sans plus penser à l’importun et m’aperçus alors qu’il s’était endormi.
Enchanté de ce répit, je conçus le dessein de fumer une cigarette, mais le bruit que fit mon allumette contre le papier de verre réveilla mon compagnon qui, s’étant frotté les yeux comme quelqu’un qui cherche à reprendre conscience de soi-même, bondit tout à coup comme malgré lui, et retomba sur les coussins, blêmi, épuisé, en poussant un long et très pénible soupir.
« Oh ! mon Dieu ! me dis-je, ça y est. Il attire mon attention. Il se prépare… Sûrement, je vais apprendre que son fils a triché au baccara ou que sa femme a été enlevée par un chauffeur. »
*
Cependant, mon compagnon soupirait toujours. Et ces soupirs étaient accompagnés d’une mimique singulière : il se soulevait, se rasseyait, semblait résister à la pressante sollicitation d’une pensée impérieuse qui le torturait et qui – à la fin – le fit se lever complètement, soulever la couverture dont il avait enveloppé la boîte, dans le filet, en entrouvrir le couvercle d’une façon précautionneuse, regarder là-dedans avec une sorte d’intensité désespérée.
À peine eut-il vu, d’ailleurs, qu’un soulagement indicible parut lui être procuré. Sa figure s’éclaira ; il respira profondément, comme un homme qui étouffe et qu’on ramène à l’air libre ; un sourire de béatitude distendit ses lèvres. Il se rassit et se mit à me contempler avec une bienveillance extraordinaire.
C’était mon tour d’être inquiet. À n’en pas douter, j’étais en présence d’un fou, et on ne sait jamais ce qu’on risque avec les fous. Outre que celui-ci était d’une corpulence énorme et d’une force qu’eût certainement décuplée la colère. Je délibérai un instant si je devais ou non chercher un autre compartiment. Mais, j’eus honte devant moi-même, me traitai d’imbécile et restai là, ma cigarette éteinte aux lèvres, les yeux stupidement rivés au personnage, dont le sourire, d’ailleurs, disparaissait peu à peu, mais très, très lentement.
Cependant, lorsque le contrôleur vint perforer mon billet, je lui demandai brusquement pourquoi il n’y avait pas de sonnette d’alarme dans le compartiment.
À peine avais-je fini ma phrase que le monsieur se leva et dit, d’une voix saccadée :
« Mais enfin, – oui, monsieur, – pourquoi n’y a-t-il pas de sonnette d’alarme ? Si jamais j’étais att… enfin… en cas de danger, je n’aurais jamais le temps d’aller dans le couloir… »
Le contrôleur haussa doucement les épaules et les sourcils comme quelqu’un que ces éventualités laissent froid et disparut après avoir taillé ses petits confetti dans nos billets.
« Du reste, continua mon compagnon, comme pour lui-même, à quoi me servirait une sonnette ? J’ai mieux que cela… »
Il souleva de nouveau la couverture, le couvercle de la boîte et, comme tout à l’heure, parut entièrement soulagé.
Je me demandai à quel bizarre maniaque j’avais affaire et quelle chose singulière il pouvait bien regarder dans cette boîte, et pourquoi… Mais, malgré ma curiosité, ma crainte des confidences suffisait à tenir ma bouche close et je me contentai de regarder sans rien dire.
Il refit trois fois son manège jusqu’à Aubagne. Trois fois, il passa du sourire de la délivrance aux affres de la plus intense terreur. Ses yeux fixes contemplaient en face de lui un spectacle sans doute horrible. Et trois fois, un coup d’œil à la boîte mystérieuse suffit à le rassurer.
À la fin, trop intrigué et pensant d’ailleurs qu’il n’aurait pas le temps de m’en trop dire jusqu’à Marseille, je l’interrogeai.
*
Il me regarda longuement, d’un air profondément reconnaissant, et me dit enfin :
« Ah ! monsieur ! si vous saviez !… Ma vie est un enfer !… Sans cette cage, je crois que je deviendrais fou… Imaginez-vous, monsieur, que, depuis trois mois, et je ne sais absolument pas à la suite de quoi, j’ai des hallucinations, des hallucinations de l’espèce la plus épouvantable. Je vois des serpents… oui, monsieur, d’horribles serpents qui rampent vers moi, leurs dards dressés. Il y en a d’abord un, puis deux, puis dix, puis un fourmillement affreux. Ils s’approchent, ils me menacent. Je sais qu’ils n’existent pas mais, peu à peu, l’obsession devient si souveraine, si affolante, si précise, que cette certitude faiblit et je ne distingue plus rien que ce danger répugnant. J’ai peur, aussi peur de la démence que du péril… Alors, je n’ai trouvé qu’un remède… Vous savez que la mangouste mange les serpents, qu’elle est leur ennemie naturelle et leur fait la chasse. Là où une mangouste habite, il ne peut pas y avoir de serpents. J’ai une mangouste dans cette cage, et je ne m’en sépare pas, je voyage avec elle… Lorsque l’hallucination devient trop forte, je regarde dans cette cage et je suis rassuré, car je sais que là où est la mangouste, il ne peut pas exister de serpents. »
Il y eut un long silence. Je réfléchissais aux paroles du pauvre malade. Elles me paraissaient d’une étrangeté déconcertante. Quelque chose surtout m’en inquiétait ; je le lui dis :
« Les serpents sont imaginaires, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur, répondit-il.
– Alors, puisque vous le savez, qu’avez-vous besoin d’une mangouste vivante pour les détruire ? Elle ne saurait chasser des fantômes…
– Monsieur, répliqua-t-il, avec une hautaine logique, les serpents sont imaginaires, c’est vrai, mais ma mangouste, elle aussi, est imaginaire. »
Puis il prit la cage et la couverture, salua et sortit, car nous étions arrivés.
–––––
(Francis de Miomandre, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 11890, mercredi 19 mai 1909 ; « Rikki-tikki-tavi et le cobra, » illustration de Maurice de Becque pour Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling, 1924)
X
Hâtivement, les préparatifs furent faits. Il importait qu’ils fussent très simples ; les voisins ne devaient pas songer que les locataires de la petite maison la quittaient pour une longue absence. Au hasard de très brèves conversations, Elle et Lui laissèrent entendre simplement qu’ils profitaient de leur liberté, encore acquise durant quelques jours, pour effectuer une partie de campagne, depuis longtemps projetée, dans un coin assez retiré et point tout proche. C’en était autant qu’il fallait pour ne pas éveiller d’inutiles curiosités, une fois close et déserte la demeure.
… Quand, définitivement, ils furent sur le point de la quitter, quand les aiguilles de la pendule, approchant de la minute inexorable, l’amplifièrent au point qu’elle effaça tout ce que d’autres heures, mauvaises et bonnes, avaient, depuis des années, tracé sur le cadran, les deux amants crurent faiblir et reculer.
Ils oubliaient la tragédie et l’hallucination de ces jours emperlés et empuantis de sang. Ils revivaient l’idylle, fraîche et smaragdine comme l’aube, somptueuse et frémissante d’or comme un beau soir, dans laquelle leurs deux êtres avaient sombré jusqu’au point de ne plus rien connaître des préjugés et des devoirs humains, non plus que des lois du vulgaire. Du bruit les arracha de leur pensée.
Leur enfant, le Mouton, dans l’étroitesse du vestibule, s’impatientait et, au porte-manteau, harcelait les vêtements familiers qui pendaient jusqu’à sa portée. Las de ce jeu, il se précipitait vers eux, dans la salle, dont la glace réfléchissait leur pauvre image embarrassée et triste.
« On s’en va, dis, maman ? » proféra-t-il, plaintif et comme implorant.
La prière du tout-petit égrena le chapelet de leur extase, d’un coup bref. Oui, il avait raison, Mouton. On devait s’en aller.
Tout était prêt. La voiture, commandée à Enghien, allait arriver. Elle arrivait, et son roulement, brusquement arrêté, raclait le pavé inégal de la route.
Alors, cette fois, ce fut la belle frénésie des amours beaux et nobles, qui magnifient jusqu’aux pires errements, dont la force les jeta l’un vers l’autre. Sur le seuil de la porte près d’être franchi, sur le seuil lumineux, ils unirent la passion de leurs lèvres, cependant que l’ombre des pièces étendait un écran noir derrière leur clarté : le rideau tombait entre hier et demain.
*
Sur le pont d’un bateau, que l’été méditerranéen suspend entre deux ciels, l’œil amusé des passagers, qu’une traversée de vingt-trois jours incite à se distraire d’un rien, suit les ébats d’un enfant rose et blond dont le pied, devant lui, pousse un ballon très lourd, bien plus lourd que ne sont, à l’accoutumée, ces jouets rebondissants.
Celui-là, flasque et dur à la fois, semble mal élastique ; il est vieux, sale, rongé et usé. Il faut vraiment la condescendance infinie des parents attentifs à l’exaucement des moindres désirs puérils pour que telle horreur ait été, dans leurs bagages, embarquée.
… Hélas ! Un accident, des pleurs, des cris. La sphère, trop brutalement propulsée par le pied du papa, a bondi entre les grilles espacées du bastingage. À peine un petit choc sur l’eau qui se referme… qui se referme « bien vite, chère madame, ne vous semble-t-il pas ? » disent les passagères… sur un ballon, même mal gonflé.
La minuscule catastrophe a fait pâlir la maman. Des gens, qu’elle repousse un peu trop fort peut-être, la consolent de ce petit événement. Lui revient, et, en calmant de caresses le chagrin du bébé, les visages des parents se frôlent… On dirait qu’ils s’embrassent et, aussi, qu’ils frissonnent.
Des embruns passent, pleuvent sur le pont. Le bateau pique dans la vague. Avec lui, le large et le mystère du lendemain les happent. Le dernier morceau de l’homme est, là-bas, qui flotte en la mer berceuse. Eux vont « vivre leur vie, » beaux, calmes et sereins, sans vain souci des préjugés et de ces lois que quelques hommes peuvent bien nier puisqu’elles sont seulement l’œuvre d’autres hommes.
FIN
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, quatrième année, n° 984, dimanche 4 janvier 1914 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)
On raconte que maintenant les dieux prennent des vêtements ordinaires. Il peut arriver que votre attention soit un jour attirée par quelque gentleman rêvant au long des vitrines. Si vous vous attachez à ses pas, il se glisse dans la rue prochaine, et sur-le-champ vous voyez venir à vous un vagabond. Suivez le vagabond : celui-ci entre dans un café, et il va s’asseoir tout au fond, vous tournant le dos. Dès que vous l’aurez rejoint, vous trouverez à sa place un gendarme fumant une grosse pipe, et dont les yeux seront pâles comme ceux d’un aveugle. Il est inutile de pousser plus loin votre enquête, mais vous aurez eu la satisfaction de contempler quelques instants un insaisissable dieu.
Les consommateurs d’une brasserie remarquèrent un tel dieu qui, par un soir d’été, traversa à trois reprises la place de la Sorbonne. Il avait l’apparence d’un docte personnage, et ces consommateurs le surnommèrent aussitôt Solness. Il fut bien établi qu’il était en tout cas sorcier, car à son troisième passage il contourna la statue d’Auguste Comte, et l’on cessa soudain de l’apercevoir, quoiqu’il marchât d’un bon pas vers la rue Cujas. Voici ce que rapportent, au sujet du dieu Solness, des gens que je ne puis nommer et qui furent dans sa confidence.
L’occupation principale des dieux est de faire des expériences sur l’univers. Solness, au cours d’un séjour au quartier Latin, fut charmé par l’idée que toutes les querelles entre les hommes (surtout entre les peuples) venaient des différences profondes de leurs caractères. Ce n’était pas une idée nouvelle ni saisissante, mais justement elle sembla au dieu si fragile qu’il l’estima fort belle et digne d’être éprouvée par une réalisation durable. C’est un peu le sentiment qui nous incite à sauver d’une noyade quelque moucheron éphémère, presque invisible.
Solness, dans cette expérience, se conduisit en technicien, et il n’épargna pas sa peine. Au lieu de prétendre unifier la pensée des hommes par certains discours ou incantations, comme nous aurions cherché à le faire en semblable circonstance, il entreprit un travail qui dura plus d’un siècle. Pour se ménager du temps, les dieux ont un étrange pouvoir qui consiste à dérober deux ou trois secondes à nos nuits ou à nos jours et à les grossir autant de fois qu’ils veulent. Il leur suffit d’accélérer tous les rythmes et de changer les ressorts des horloges, et ceux des montres chez les bijoutiers. Pour le mouvement des astres, c’est une affaire très simple, puisque tout se tient dans l’univers.
Il peut paraître déconcertant que nous soyons malgré nous l’objet de ces longues fantaisie pendant quelques instants de notre existence. Nous aimons beaucoup être consultés pour ce qui touche à notre propre destin, ou prendre au moins conscience de ce qui nous est arrivé. En vérité, les dieux ne changent rien au cours de la vie ordinaire, et il nous reste de ce passage dans leurs imaginations seulement une grande fraîcheur au cœur, un peu plus tard, lorsque nous reprenons les coutumes et les espoirs qui sont nôtres.
Solness s’occupa d’abord des bars automatiques. Il empêcha – à peu de chose près – tout autre moyen de se procurer quelque nourriture. Il limita les végétations alimentaires du globe à quatre ou cinq produits essentiels qu’on ne pouvait consommer qu’après usinage, et il supprima les animaux sauvages pour laisser aussi sans espoir le goût de la chasse. Les bars fournissaient seulement une sorte de repas. Des machines veillaient à ce que personne ne prît plus d’un repas.
Une simple discipline physiologique et administrative formait donc aux yeux de Solness la trame de l’uniformité qu’il désirait créer. Toutefois, il ne songea nullement à réformer d’abord les mœurs ni la société, et il laissa aux hommes la variété des professions et leurs loisirs. Il se contenta d’imposer une rigoureuse exactitude dans les emplois du temps. Chacun se levait à la même heure dans le même fuseau horaire (tous les réveille-matin indéréglables sonnaient ensemble et c’était dans les villes comme un chant de millions d’oiseaux). Puis chacun prenait son bain, s’habillait et se hâtait vers les bars pour le petit déjeuner. Le signal du travail était donné par les cloches de gigantesques beffrois. Comme les industries se répartissaient en des lieux géométriquement ordonnés au sein des cités et comme les cultures champêtres s’accomplissaient le long de vastes aires rayonnantes, pas un homme ne parvenait à son ouvrage plus tard ou plus tôt que les autres. L’effort individuel était dosé selon les difficultés de la profession.
Le dieu Solness dut tâtonner plus longtemps quand il en vint à résoudre le problème des grandes communications. Impossible de contraindre les échanges commerciaux, qui sont le premier prétexte à des aventures brutales. Mais il songea plutôt à multiplier les voyages afin de faire fusionner les foules de l’univers. Les travailleurs passaient fréquemment d’une région à une autre, et l’on vit des paysans beaucerons affectés trois mois par an à la culture du riz aux antipodes. La rapidité et l’extrême confort des avions ou des navires atténuèrent les sentiments qui devaient naître, malgré tout, des changements de décor. En outre, le réseau des communications comportait, en chacun de ses fragments aussi bien que dans son ensemble, des stations séparées par le même intervalle de temps. Les routes étaient pavées d’une matière qui brûlait le cuir des chaussures et la plante des pieds, et laissait intacts les pneus des autocars. Le vagabondage devenait ainsi impossible, et si l’on voulait prendre quelque exercice, il y avait des gymnases munis d’innombrables pistes dont les spirales se recoupaient dans les trois dimensions de l’espace.
Mais c’est trop dire ou trop peu, car nous ne pouvons pénétrer les délicatesses les plus vraies de ce système. J’ajouterai seulement que Solness eut des ennuis avec les poètes : ceux-ci s’obstinaient à parler un langage tel qu’ils parvenaient à décrire des paysages étonnants, visibles, disaient-ils, dans le verre de leurs apéritifs (quoiqu’il n’y eût plus en usage qu’une seule espèce d’alcool d’un bleu terne). Solness eut beau multiplier des écrans et les objets en caoutchouc : dans la lumière tamisée, les rêveurs s’amusèrent, en clignant les yeux, à transformer par exemple un tire-bouchon en archange, une table en désert tropical, et ainsi ils construisaient obstinément un autre monde avec des images. Cela eût été une occupation inoffensive si cet autre monde, essentiellement contestable, n’avait pas eu tendance à faire naître des contestations trop bruyantes. Solness n’hésita plus dès lors à neutraliser la poésie en la portant aux plus hauts honneurs dans lesquels on l’oublia.
Restaient des saboteurs qui détraquèrent quelques machines. Or les machines étaient solides. On ne pouvait d’un coup détraquer toutes les machines. L’opinion condamnait, d’ailleurs, ces actes, dont l’inutilité évidente renforça la sagesse universelle. L’amour, les querelles, les passions et les aventures régnaient seulement pendant les heures de loisir : une sorte de musique tempérée qui contribuait à l’harmonie des êtres et des choses. Peut-être fut-ce l’une des plus charmantes réserves du dieu Solness. Enfin, satisfait, il s’absenta.
Les dieux possèdent, à ce qu’on prétend, le don de s’absenter à chaque minute. Solness se transforma véritablement en un employé qui, le dimanche, allait pêcher à la ligne au bord de la rivière, et, pendant une dizaine d’années, il oublia tout à fait qu’il était un dieu. Dans le faubourg, on le vit passer, chargé de tristesse ou léger d’espoir, car finalement il était tombé amoureux d’une jeune fille, et il songeait, en fredonnant des airs de jazz, à sa jeunesse limitée et qu’il aurait voulu éternelle. Il fut, un dimanche, réveillé par des explosions fortes et nombreuses qui l’incitèrent à reprendre son rôle de dieu.
Les beffrois avaient sauté et il fut impossible d’établir comment le crime avait été préparé. Cela ne semblait pas d’ailleurs un crime aux yeux du public, mais un phénomène analogue au réveil mécanique des volcans. Les policiers en voyaient la cause dans la construction même des beffrois : si ces bâtiments avaient été vraiment solides, ils auraient pu résister au choc sans qu’on eût à constater beaucoup de dégâts. À l’avenir, il faudrait prévoir, disait-on, des matériaux plus sûrs, de telle façon que la réparation fût plus rapide que toute destruction. On songea trop tard à chercher les coupables qui demeurèrent inconnus. D’ailleurs, dans une humanité aussi égale, ces coupables étaient n’importe qui, et leur arrestation n’avait pas de sens véritable. Le dieux Solness n’eut guère le temps de décider s’il fallait attribuer quelque valeur à la ruine des beffrois qu’on se hâtait de relever. Bientôt des scènes plus étranges se jouèrent. Il arrivait, à un moment indéterminé des soirées, que des groupes d’hommes, surgis soudain des cinémas, des gymnases, des cafés, se mettaient à attaquer les passants. Ils se livraient à ces attentats sans se proposer aucun but ni aucun avantage. Comme arme, ils employaient surtout la dynamite. Ces bagarres, d’abord accidentelles, se multiplièrent. On voyait soudain, dans la rue, des passants se grouper puis se battre. Toutes ces échauffourées auraient été d’ailleurs facilement pressenties par un témoin impartial : cela commençait par des regards méfiants ; certains passants se détournaient pour avoir vu quelqu’un mettre la main dans sa poche, et cette crainte se propageait peu à peu jusqu’à ce qu’un groupe, formé par hasard, prît l’initiative de s’élancer sur les suspects afin de n’être point attaqué. Or tout le monde était suspect. Au bout d’une semaine, il n’y eut pas d’homme ni de femme qui ne portât sur soi quelque arme ou un peu de dynamite. Je laisse à penser quels deuils… Solness ne parvint pas tout de suite à comprendre comment une telle horreur avait pu se déclencher. Puisque aucune idée hostile ou intéressée n’existait dans les cœurs, il n’y avait pas de raison pour que la moindre attaque se manifestât. Il dut admettre toutefois que le crime une fois mis en mouvement se multipliait de toute nécessité dans l’indifférence : les gens n’attribuaient pas d’importance à la mort, préoccupés seulement du moment anxieux qui précédait les batailles. Les batailles prenaient fin aussi brusquement qu’elles avaient commencé.
« La cause la plus minime, murmurait Solness, peut être à l’origine de cette catastrophe. »
Sans comprendre, le dieu parcourait les rues blanches du nouveau quartier Latin. Mais les campagnes ?
À peine fut-il parvenu dans les banlieues, que déjà cette singulière terreur s’y était répandue. Les paysans qui habitaient des agglomérations circulaires au centre de leurs cultures s’étaient enfermés chez eux et passaient presque tout leur temps à s’épier par les fenêtres. Le travail avait été abandonné, et combien de temps vivrait-on sur les stocks ? Il suffit enfin au dieu de constater que tous les champs étaient bordés de pruniers et de prunelliers pour saisir le mystérieux enchaînement des faits qui avaient amené le règne du mal.
Depuis assez longtemps, les cultivateurs s’occupaient à purger le sol des herbes et des épines que Solness laissait subsister, dans la pensée qu’il n’avait pas le droit de tout détruire et de tout juger. Bientôt, grâce aux soins des hommes, les plaines n’offrirent plus aux regards la moindre trace de végétation sauvage. Aux abords des fermes se dressaient simplement des lignes de fleurs énormes et savamment espacées. Elles appartenaient à des espèces vulgaires de l’ancienne flore, et, en quelques années, une sélection d’une habileté inouïe en avait fait des monstres à peu près semblables entre eux, malgré la variété de leurs couleurs : roses, marguerites, bluets aussi grands que les horloges des beffrois.
Or les enfants se mirent à regretter les prunelles. Parfois, les mamans racontaient aux veillées que, dans les champs d’autrefois, on trouvait de petits fruits qui n’appartenaient à personne et qu’on pouvait manger malgré leur amertume. Sur leurs cahiers d’écoliers, les enfants dessinaient d’abracadabrants arbustes portant des sphères bleues de dimensions variées. La légende des prunelliers se répandit dans les villes, mais on n’en voyait plus depuis longtemps, et le Jardin des Plantes avait été fermé de crainte qu’on détruisît les ultimes spécimens de ces prunelliers ainsi que ceux des fougères et des aubépines, et les deux dernières orties bien plus précieuses encore que tout le reste.
Un jour, dans une ancienne fosse à décombres, un jeune voyou découvrit quelques noyaux. Au lieu de les porter aux bureaux de la Société d’histoire naturelle, comme il aurait dû le faire, il imagina, avec quelques galopins, de les semer dans des pots qui furent soigneusement dissimulés au fond de l’appartement d’un vieil homme sourd et aveugle. Celui-ci était un des rares infirmes de ce monde, et deux des garnements avaient la charge de lui apporter ses repas du bar automatique voisin. Les prunelliers poussèrent en haut d’une armoire à glace, hors de portée des mains du vieillard. Ils restèrent malingres, mais, sur dix sujets, on récolta trois ans plus tard une soixantaine de noyaux qui furent semés l’année suivante dans le terroir d’un village. Le maire du village avait favorisé cette extravagance pour obéir au caprice d’un petit neveu, puis il songea à en tirer profit.
Le seul alcool livré au commerce était jusqu’alors une agréable liqueur bleue. Notre homme fabriqua de l’eau-de-vie de prunelles : surprise et succès immenses. D’autres cultivateurs et commerçants s’ingénièrent à obtenir rapidement des variétés de fruits qui permirent à beaucoup de gens de se procurer en secret des cocktails toujours renouvelés. Personne ne devint alcoolique, personne ne s’enivra, et ce fut peut-être une autre erreur. Mais les hommes retinrent de leurs liqueurs inédites le désir (d’abord modéré comme tous leurs sentiments) de se singulariser par quelque action saugrenue ou par quelque jeu. Ils étaient trop semblables entre eux et d’un tempérament trop uni pour se contraindre. Et la plus légère déviation changea ainsi le bien en mal. Trois intellectuels (mais non des poètes) goûtèrent de ces boissons, et ils firent sauter les beffrois. D’autres imaginèrent une bataille de rues, après quoi il devint impossible d’enrayer le développement des catastrophes, puisque aucune idée, aucune haine, aucun amour ne les suscitaient.
Le dieu décida sans retard d’effacer le monde auquel il s’était complu. Auparavant, il voulut toutefois qu’un dernier beau jour éclairât les lieux que de si inquiétants malheurs venaient d’éprouver. Il donna une fête pendant laquelle la plus belle confiance renaquit dans les cœurs grâce aux réjouissances qui furent prodiguées. Le soir, les lumières s’éteignirent lentement et les étoiles s’effacèrent une à une au lieu d’intensifier leur éclat. Enfin, un adolescent fit un dernier geste vers la jeune fille avec laquelle il avait dansé tout l’après-midi, et qu’il crut voir s’éloigner au long du boulevard beaucoup plus longtemps qu’elle ne fut visible véritablement. Car tout avait déjà disparu .
« Ce monde était vraiment beau, murmurait Solness le lendemain matin, mais beau comme un impitoyable jeu d’étoiles. Il semble d’abord qu’on doive préserver les plus humbles nations ou villages, et même les mauvais caractères comme les bons. Que les hommes travaillent comme autrefois, je veux dire comme il y a très longtemps, et qu’un plus grand Seigneur veuille bien trouver des lois toujours plus paisibles. »
Il alluma une cigarette. Quoiqu’il fît grand jour, ses confidents ne virent bientôt plus que la braise de la cigarette. Puis la braise tomba et s’éteignit. Ce dernier épisode se passa au Luxembourg, derrière la statue de Polyphème.
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(André Dhôtel, illustration de Lucien Boucher, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1474, jeudi 1er décembre 1955. Cette nouvelle a été reprise dans le recueil éponyme, illustré par Daniel Nadaud, Paris : Éditions Fata Morgana, 2012)