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I
Oui, certes, il nous reste, en notre époque prétendue prosaïque, maints éléments de poésie et de rêve. Il suffit que l’on regarde autour de soi, naïvement, d’un œil observateur : aussitôt, le mystère nous entoure… Quelles affinités, par exemple, entre les âmes et les choses ! Comme si les choses mêmes avaient une âme cachée dont nous subirions l’influence…
Il y a quelques mois, j’avais l’intention de chercher un petit coin de terre, tranquille et pittoresque, pas connu surtout, pour y travailler en paix, et revenir étonner les camarades par des études saisissantes et des esquisses merveilleuses. Il n’est pas facile aujourd’hui de trouver quelque chose de nouveau, mais avec de la bonne volonté… J’avais trouvé, moi ! Un pays charmant, bizarre, et fort inconnu… Qui diable est jamais allé en Istrie ?
Au commencement de juin, j’arrivais à Trieste : une petite ville, toute blanche, toute gaie, pimpante, aux bords de l’Adriatique ; et l’Adriatique, ce jour-là, était bleue comme notre Méditerranée. Mais, arrivé à Trieste, je n’étais pas au bout de mon voyage, non ! Mon but principal était Aquilée, la grande ville romaine, dont j’imagine que peu de peintres, et même d’amateurs, ont jamais entendu parler. Et pourtant, Aquilée – Aquileja – était une des plus grandes villes militaires et commerciales de l’Empire. C’était une cité magnifique, avec des jardins délicieux, des aqueducs superbes, des fontaines jaillissantes. Elle avait un Capitole, un Amphithéâtre, un Cirque, et des Thermes publics, dans le style majestueux de l’ancienne Rome. Les murailles étaient formidables, flanquées de tours, et capables de résister victorieusement aux assauts des barbares. On assure que le chiffre de la population s’élevait à un demi-million d’âmes. Aquilée possédait un sénat célèbre, un préteur romain ; les Césars, eux-mêmes, séjournaient souvent dans sa vaste enceinte…
J’étais curieux de voir les ruines de cette cité puissante, absolument oubliée. Comme elle devait se rencontrer quelque part aux environs de Trieste, j’avais résolu d’abord d’établir mon quartier général à Trieste même ; de là, je pourrais faire des excursions et parcourir toute la côte.
Donc, un beau matin, par un joyeux soleil, je descendais à une petite station déserte, et, prenant une voiture à un cheval, – un maigre cheval frioulan qui trottait de tout cœur, – je me mettais en route pour Aquilée.
Oh ! le joli pays, mes enfants ! Le joli pays tout enguirlandé de vignes : une immense plaine verte, avec un large fleuve d’azur qui la traverse, de petites églises qui se dressent dans la campagne, et les taches minces et noires des divins cyprès qui se profilent sur le fond clair des vignobles et des acacias et sur l’étendue dorée des champs de maïs… Les jolies routes blanches, encaissées entre deux parois très hautes de broussailles et de buissons tout fleuris d’aubépine et de clématite sauvage !… Cela me rappelait, avec je ne sais quoi de plus méridional, les lanes de l’Angleterre. Des maisonnettes pittoresques, enguirlandées, elles aussi, de roses et de plantes grimpantes, avec les toits plats italiens et, dans l’ombre des portes entrouvertes, l’éclat vermeil des seaux de cuivre et des ustensiles de cuisine suspendus aux murs enfumés… Et puis les jolies filles !
Oui, les jolies filles ! En vingt minutes à peine, j’en avais aperçu trois : une blonde et deux brunes – la dernière, une vraie beauté, adossée au mur de l’une des petites chaumières, avec un mouchoir rouge à dessins jaunes sur ses cheveux noirs… Elle avait des traits réguliers et de grands yeux clairs, et me regardait passer d’un air un peu insolent, qui me donnait envie de descendre de ma carriole et de l’embrasser tout de suite. Mais la vue d’un grand gaillard qui sortait d’une maison voisine changea le cours de mes idées ; je continuai ma route, augurant bien de la contrée en général et d’Aquilée en particulier, adressant in petto des louanges enthousiastes aux Romains, qui devaient avoir légué la beauté légendaire de leur race aux paysannes de l’Istrie.
Absorbé par ces considérations ethnographiques, je ne fis pas attention aux restes anciens qui commençaient à se montrer des deux côtés de la route, et que, plus tard, j’appris à connaître exactement. On voyait parfois une colonne solitaire surgir entre les blés mûrs et les vignes en fleur dont le parfum embaumait toute la plaine ; de-ci, de-là, dans les jardinets, quelques morceaux de bas-reliefs et d’inscriptions. À ma gauche, au milieu des champs, un très haut clocher dominait une église considérable. Une centaine de pas plus loin, ma carriole s’arrêta devant une grille qui donnait sur un enclos verdoyant, tout rempli de débris de marbre et de pierre. Entre les palmiers, les cyprès et les lauriers-roses, on distinguait vaguement la blancheur des statues, plus ou moins endommagées ; dans les plates-bandes se nichaient des inscriptions innombrables, des fragments de sculptures et des urnes funéraires. Et, parmi tout cela, une simple maisonnette à volets verts.
« Voilà le Musée, dit mon automédon. Voulez-vous descendre, ou est-ce qu’il faut vous mener à l’auberge ?
– Le Musée ? répétai-je, étonné. Je veux bien descendre, mais où est Aquilée ?
– C’est ici, Aquilée, mon bon monsieur, répondit le cocher.
– Ici ?… Mais il n’y a que des champs !
– Oui, et ces quelques maisons là-bas (et il indiquait avec son fouet le fond de la route, où s’alignaient quelques constructions absolument modernes et fort modestes). De l’autre côté, vous voyez la cathédrale, toute seule dans la campagne. C’est tout.
– Mais les ruines ? demandai-je, désappointé.
– Les ruines ? Il n’y en a plus. Ce qui reste est ici dans le jardin… Et, tenez, voilà le professeur. Il vous expliquera la chose mieux que moi. »
En effet, de la maisonnette à volets verts, une petite boule jaillissait, – une petite boule humaine qui galopait vers moi, dare-dare… C’était là vraiment un professeur fort singulier, tout rond, tout petit, avec une tête ronde, un visage rond, une bouche et un nez ronds, des yeux en boules de loto, à l’iris très noir qui, dans le blanc, roulait d’une façon effrayante, des cheveux crépus de nègre et une voix chantante, extraordinaire…
« Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu, monsieur ! » criait-il de loin, accourant aussi vite qu’il pouvait, les mains tendues.
J’appelai à mon secours mon meilleur italien, et je tâchai de témoigner convenablement ma reconnaissance pour cet accueil aimable et empressé.
« Soyez le bienvenu, continuait à clamer le petit professeur ; vous venez voir notre Musée, vous venez voir nos collections, vous venez voir Aquilée… Aquileja, la grande ville romaine… qui détenait jadis le commerce de tout le Nord de l’Italie… qui était le plus grand port de mer de l’Adriatique… Aquilée, où les légions campaient… où les empereurs habitaient… Venez, monsieur, venez ! Regardez autour de vous, voyez ces statues, ces monuments, ces sculptures, ces inscriptions : c’est mon œuvre, monsieur, c’est moi qui dirige les fouilles, qui ai fait bâtir le Musée. Ah ! le Musée ! Vous verrez, vous verrez ! la collection des monnaies est unique ; la collection des verreries, incomparable !…
Hélas ! que de trésors anéantis par ces Huns maudits, quand ils ont brûlé la ville !.. Et quel désastre, quel affreux malheur ce fut pour la civilisation, pour cette admirable civilisation romaine, dont la nôtre n’approche pas, croyez-le bien !
Et il s’en est fallu de si peu que la ville ne fût sauvée !… La faute, à ce que disent les vieilles chroniques, en a été à une cigogne… Comme je lui aurais tordu le cou avec plaisir, à cet animal ! Oui, Attila avait renoncé au siège… Il faut dire que la défense fut héroïque : les femmes donnaient leurs cheveux pour en faire des cordes d’arc. Les Huns en avaient donc assez et se préparaient à partir, quand ce mauvais drôle d’Attila découvrit une misérable cigogne qui s’envolait à tire-d’aile de la ville assiégée, emportant ses petits, assure la légende… Et il pensa que l’on devait être réduit aux dernières extrémités dans Aquilée. Alors, il essaya un dernier assaut, et ce fut la fin !.. L’incendie, le massacre… Aquilée tomba, comme Rome devait tomber, mais plus bas, plus irrémédiablement, hélas ! »
Le professeur s’arrêta pour reprendre haleine. Il me plut tout de suite : j’aimais son ardeur ; – j’ai toujours aimé les emballés…
Nous faisions le tour du jardin et suivions la galerie couverte qui en forme un des côtés. On y a réuni ce qu’on possédait de plus complet en fait de bas-reliefs, de sarcophages, d’inscriptions, statues et statuettes, débris d’autels, tronçons de colonnes, etc. Le professeur me donnait des explications prolixes, mais attachantes :
« Voyez, monsieur, voyez cette tête colossale de Méduse : nous en avons trois… trois pareilles… qui appartenaient évidemment au même édifice et décoraient les métopes de la frise… Figurez-vous d’après cet échantillon les dimensions des temples d’Aquilée !.. Et ce lion, regardez ce lion… intact, celui-là… époque de la décadence : il ressemble déjà beaucoup aux lions byzantins de Venise, mais il est encore romain… Vous imaginez-vous cette silhouette féroce se découpant sur l’azur ?… car il devait être placé au sommet d’une nécropole immense… Et ce cadran solaire ! un tourne-sol… est-ce assez joli, assez ingénieux !… Cette inscription-ci, je viens de la découvrir, il y a quinze jours. Regardez comme elle est bien conservée :
LUCIUS RUTIUS
LUCII FILIUS SERGIA
ITALICA
SABINUS EX
HISPANIA
MILES LEGIONIS DECIMÆ GEMINÆ
CENTURIA SERANI
ANNORUM L
ÆRUM XXVI
HIC SITUS EST
HERES EX TESTAMENTO »
Le professeur, ayant lu à haute voix, se tut un instant… Quels étaient les tableaux merveilleux qui se déroulaient devant ses yeux de visionnaire ? Ces quelques lignes de la langue sonore et précise avaient-elles évoqué les innombrables légions, la pompe des Césars, la divinité des Olympiens ?…
Involontairement, je me rappelai cet épisode des Confessions d’un mangeur d’opium, qui m’a toujours tant frappé : Thomas de Quincey, dans la fantasmagorie de ses rêves, entend ces mots prononcés à voix haute : Consul romanus… et soudain toute la gloire de Rome se déploie devant ses yeux éblouis…
Nous étions entrés enfin dans le Musée, où j’admirai beaucoup la collection des monnaies, et non moins celle des gemmes, – il y en a de splendides, – puis les fameuses verreries, dont les nuances et les formes sont vraiment exquises. Avec d’assez bons morceaux de sculpture, – mais ce qu’il y avait de mieux a été jadis transporté au Musée impérial de Vienne, – je remarquai un buste adorable de l’impératrice Livie, femme d’Auguste, un torse excellent et une tête d’athlète, travail grec de la meilleure époque, mais fort abîmé… L’argent, par malheur, manque tout à fait ; – et le professeur déplorait avec amertume la modicité de ses ressources. Je pus lui certifier, en toute sincérité, qu’il avait accompli des miracles, pour la misérable somme dont il pouvait disposer.
Cependant, midi approchait : très content de ma matinée, je quittai mon bienveillant cicérone et me fis conduire à l’auberge de l’endroit. Je fus agréablement surpris en constatant qu’elle était propre, assez confortable, et qu’avec un brin de philosophie on pouvait s’accommoder très bien de la grande chambre claire qui fut mise à ma disposition. Quant à la cuisine de l’hôtesse, – « Siora (1) Cattina, » comme on l’appelait dans la maison, – je découvris bientôt qu’elle était des plus savoureuses. Enfin, ô joie ! pas l’ombre d’un touriste, pas de bicyclette à l’horizon, pas d’automobile !.. Pourrais-je me séparer jamais d’une contrée aussi privilégiée ?… Le Musée et les fouilles m’intéressaient au dernier point, le professeur me ravissait, et j’avoue que je n’oubliais pas les frais minois entrevus au passage : bien vite, je déballai tout mon attirail de peintre et m’arrangeai pour passer quelque temps à l’auberge.
Puis, comme il faisait très chaud et que j’étais fatigué, j’escaladai avec agilité le grand lit italien, le meuble principal de mon « appartement, » et je m’endormis du sommeil du juste.
Fut-ce la lassitude ou les impressions diverses qui s’étaient succédé trop rapidement ? Des rêves étranges troublèrent mon repos. Il me semblait qu’un centurion romain, brandissant une large épée, me poursuivait avec fureur ; et le professeur, roulant les yeux, les cheveux hérissés, arrivait comme un tourbillon, monté sur le lion quasi-byzantin, une simple chemise de nuit en guise de toge et de chlamyde. Je fuyais, haletant, éperdu, à travers une campagne désolée, morne, sinistre, par un crépuscule lugubre, et je me dirigeais vers une grande colonne de marbre noir, au sommet de laquelle une cigogne ouvrant les ailes criait à tue-tête : Consul romanus !…
Je me réveillai en sursaut
« Monsieur Claude, monsieur Claude ! » chantait sous ma fenêtre une voix généreuse.
Je dégringolai de mon lit ; le professeur, en costume décent et moderne, était en bas, dans la rue, et gesticulait de toute la force de ses petits bras trop courts.
« Allons donc, monsieur Claude ! Il est cinq heures de l’après-midi ; ne voulez-vous pas voir la basilique ? Je vous y mènerai… Il ne faut pas attendre trop longtemps, car, après le coucher du soleil, on pourrait attraper la fièvre : ce pays si vert est dangereux, avec tous ses marécages… Ah ! du temps des Romains, c’était autre chose : ils avaient desséché les marais, construit des canaux… »
Je me dépêchai de faire un bout de toilette et de descendre.
« Vous ne prenez pas un foulard pour rentrer, à cause des fièvres ? insista le professeur. Vous avez tort. Je les ai eues, moi, et même j’ai failli en mourir, il y a deux ans… Bonsoir, Siora Cattina ! Vous avez l’air d’une rose ; vous ressemblez à l’impératrice Livie… Comment va la petite ? » ajouta-t-il d’un ton plus sérieux et avec un regard anxieux vers une fenêtre du second étage, où l’on voyait dans une caisse de bois vert une touffe de ces merveilleux œillets doubles, rouges comme le sang, qui fleurissent par tout ce pays.
« Comme ci, comme ça, Sior (2) Paolo, répondit la bonne femme, apparue sur le seuil de sa porte. Elle dit qu’elle va bien… mais !… je ne sais pas, moi !… Elle est allée à la Madone de Barbana, pour voir la procession, et elle compte revenir avec ma sœur Anzoletta.
– Bien, bien ! dit le professeur ; – il lui faut de la distraction, il n’y a pas de doute… Au revoir, Siora Cattina ! à bientôt ! »
Nous nous mîmes en route, et Siora Cattina nous regardait partir. C’était une grande femme très forte, et qui frisait la cinquantaine. Elle avait dû être belle, avec des traits simples et réguliers, des yeux noirs fendus en amande, et des dents très blanches que le ton brun de la peau faisait paraître encore plus éclatantes. Ses cheveux, noirs aussi, à peine grisonnants, très épais, se partageaient au sommet de la tête et coulaient en torsades le long des joues pleines, pour se relever et se nouer enfin sur la nuque robuste et blanche. Aux oreilles, de longues boucles en filigrane d’or ; une chaîne d’or au cou, sur un petit fichu garni de dentelles. On voyait que Siora Cattina était une personne de conséquence et fort à son aise.
« Ah ! quelle brave femme que la Cattina ! disait le professeur en cheminant par la route poussiéreuse, au bout de laquelle se dressait, imposante, la tour d’Aquilée. – Quelle maîtresse femme ! Veuve depuis quinze ans, monsieur, et gouvernant son auberge, administrant sa petite fortune comme un homme, quoi !… mieux qu’un homme, car on dit que son mari était un songe-creux, qui aurait fini par manger tout leur avoir… Une matrone, je vous dis, une matrone digne de la Rome antique…
– Elle a une enfant malade ? interrompis-je, voyant que le bon professeur allait de nouveau se perdre dans ses souvenirs classiques.
– Oui… Non… répondit le professeur d’un air perplexe. Qui a dit qu’elle était malade ?… Non, non… un petit soupçon de fièvre, tout au plus… Ces marais sont très dangereux, dans les Basse (3), comme on dit ici, et il y a bien souvent des inondations terribles… Mais nous voici arrivés. Regardez : vous voyez ces deux colonnes au milieu du cimetière ?… on prétend que c’est là tout ce qui reste du palais des Patriarches…
Moi, je ne m’occupe pas du moyen âge ; aussi, je ne suis pas le cicerone qu’il faudrait pour l’église… c’est-à-dire la basilique… car il n’y a pas de doute que ce n’ait été une basilique, j’entends une basilique ancienne… Parbleu ! la porte est fermée, comme d’habitude. C’est pourtant drôle que l’on enferme le bon Dieu, l’après-midi !…
Allons, gamin, cours chez Don Trifonio ; demande-lui les clefs. Dis-lui que c’est pour le professeur et un seigneur peintre qui veut voir la basilique… Dépêche-toi, cours vite… Vous allez voir que Don Trifonio viendra lui-même ! Un digne prêtre : il en faudrait davantage de ce calibre… Seulement, il n’entend rien à la grandeur romaine, et, au fond, il est persuadé que je suis un païen de pure race… Et qui sait s’il a tort, Don Trifonio ?…
Le voilà !… Qu’est-ce que je disais ? Il vient lui-même… Il est rouge comme un coq… Je parie qu’il faisait encore sa sieste !… Salut, Don Trifonio ! Salut, Pontifex maximus !… Ouvrez-nous la porte du paradis, à ce seigneur peintre et à moi !… »
Don Trifonio s’avançait à grands pas. Il était de haute taille, gros, très rouge, avec un nez charnu et coloré, de petits yeux gris, gais et naïfs comme des yeux d’enfant. Il agitait un trousseau de clefs énormes, et sa soutane, pas des plus propres, voltigeait autour de sa bedaine.
Il secoua joyeusement la main tendue du professeur.
« Bonjour, Sior Paolo ! bonjour, monsieur ! Soyez les bienvenus. – Vous venez voir mon église ; vous avez raison : c’est ce qu’il y a de plus beau dans Aquilée…
– Comment, comment ! se rebiffa le savant ; – doucement, Don Trifonio ! La basilique aura été très belle, je n’en doute pas ; inférieure, tout de même, au temple de Belenus, le dieu principal de la ville… »
Mais Don Trifonio avait ouvert la lourde porte et s’agenouillait près du grand bénitier de pierre, sans écouter davantage les élucubrations du professeur. Moi-même, je m’étais arrêté, frappé de respect, devant la beauté de l’ample nef, que divisent deux rangées de colonnes en granit, aux chapiteaux de style roman merveilleusement sculptés. Les murs sont tout simplement blanchis à la chaux, mais l’isolement de la basilique et sa pauvreté l’ont protégée contre les ornements de mauvais goût, contre les innovations fâcheuses qui défigurent tant de monuments, en Italie et ailleurs. Toute l’abside est peinte à fresque, et ces fresques, mises à nu récemment, sont demeurées presque intactes sous la couche épaisse de chaux qui les avait recouvertes, – comme elle recouvre encore le reste des murailles, décorées certainement de la même façon. Il n’est pas douteux que la cathédrale d’Aquilée, le siège de ces redoutables Patriarches, – les princes les plus puissants du pays durant une longue série de siècles, – ne doive compter parmi les plus vénérables temples de la chrétienté.
Don Trifonio m’en faisait les honneurs avec une expression d’orgueil contenu et d’enthousiasme candide :
« Voyez, monsieur, voyez ce pavé, disait-il. C’est le pavé moderne… c’est-à-dire qu’il date du XIIIe siècle environ… Ici (et il souleva une planche qui reposait sur une ouverture carrée, au milieu de la nef), ici, la mosaïque du VIIe siècle. (Et, en effet, à une profondeur d’un mètre environ, apparaissait un second pavé, d’une ancienneté incontestable.) Et, encore plus bas, il y en a un troisième, le plus vieux de tous…
– Oui, interrompit le professeur, le pavé de la basilique romaine, bâtie par l’empereur Maximin le Thrace. Il a beaucoup fait pour Aquilée, l’empereur Maximin…
– À présent, continua le curé, vous voyez ces deux belles colonnes de vert antique…
– Qui étaient dans le temple de Mithra, » dit le professeur.
Le curé lui jeta un regard oblique.
« Dieu soit loué, qu’après avoir servi aux idoles païennes, elles se trouvent aujourd’hui dans la maison du bon Dieu ! » répliqua-t-il d’un ton pointu.
Mais le professeur ne l’écoutait guère. Nous précédant de quelques pas, il avait monté les marches qui menaient à l’abside, dont le maître autel était une belle œuvre de la Renaissance ; il s’était planté, comme en extase, devant un siège de marbre blanc adossé au fond du demi-cercle, un siège antique, de forme sévère et superbe, auquel on accédait par quelques marches, également de marbre.
« Voici le trône des Patriarches, commença le curé.
– C’était le siège d’un juge romain, interrompit de nouveau le professeur.
Tu regere imperio populos, Romane, memento !
Regardez : toute la grandeur, toute la majesté de Rome se reconnaissent dans cette simplicité solennelle.
– Vous, dit Don Trifonio, vous finirez dans une maison de fous, Sior Paolo ! Vous vous imaginerez, un beau jour, que vous êtes vous-même un empereur romain, ou un consul, ou que sais-je, moi !… Vous racontez un tas de choses que personne n’a jamais seulement rêvées dans le pays… Le siège d’un juge, Madone sainte ! Je vous dis, moi, que c’était le trône des Patriarches, et cela suffit !
– Et votre église n’est pas une basilique, peut-être ? répartit fougueusement le petit professeur, – et cette mosaïque n’est pas une mosaïque romaine ?… Et ces colonnes n’ont pas été prises au temple de Mithra ? et celles-ci, au temple de la Bonne Déesse ?…
– La Bonne Déesse, la Bonne Déesse ! bougonna Don Trifonio. Vous feriez bien mieux d’étudier davantage votre catéchisme, Sior Paolo, au lieu de vous casser la tête sur un tas de vieilles pierres qui ne signifient rien du tout ! »
Le professeur, suffoqué, levait les bras au ciel, mais Don Trifonio poussait déjà une pesante grille ouvragée, qui fermait une petite chapelle latérale, aussi blanchie à la chaux, où s’abritaient quatre importants sarcophages, deux à droite et deux à gauche.
« Regardez, monsieur, voici la chapelle des Torriani… les tombes où reposent les Patriarches de la famille de la Tour : le Patriarche Raymond… un grand prince, celui-là, avec qui l’Empereur et Venise devaient compter… les Patriarches Payen et Ludovic, et l’abbé Antoine de la Tour. Et remarquez cette pierre tombale, entre les deux sarcophages de droite, avec une effigie de femme sculptée, la mère de l’abbé, qui voulut être ensevelie auprès de son fils… Voyez l’inscription : Amorosa de Raudis…
– Vous savez qu’Amorosa est allée à Barbana, Don Trifonio ? interrogea le professeur, qui s’était calmé peu à peu.
– Je sais, répondit le prêtre. Je lui ai conseillé moi-même ce petit pèlerinage : il faut espérer que la Madone miraculeuse de Barbana la remettra tout à fait. Eh ! eh ! il y a plus d’ex-voto dans le Dôme de Barbana qu’il n’y a de monnaies dans votre musée, Sior Paolo… et ils font plus de plaisir à voir, n’en doutez pas !
– Pas à moi, Don Trifonio, pas à moi, je vous le jure… Mais pourvu qu’ils en fassent à Amorosa !…
– Quel joli nom ! dis-je ; est-ce une descendante de la bonne dame enterrée ici, la personne dont vous parlez ?…
– Mais non ! fit Don Trifonio ; – la personne dont nous parlons est tout bonnement la fille de Siora Cattina, chez qui je suppose que vous êtes descendu. Ce fut une fantaisie de son père, le pauvre Nando Torris, – que Dieu ait son âme ! – de donner à sa fille ce nom qu’il voyait tous les dimanches quand il venait à la messe… Et je n’ai rien dit, puisqu’il a été porté par la mère de l’un de nos prélats… Mais pourtant, ce n’est pas un nom chrétien ; il n’y a pas de sainte de ce nom dans le calendrier. Aussi moi, qui ai baptisé la petite, j’y ai ajouté celui de Maria. De cette manière, tout était pour le mieux : Nando était satisfait ; et, pareillement, Siora Cattina… car je dois dire qu’elle ne goûtait pas trop, d’abord, cette idée de son mari… »
Nous étions sortis de l’église et j’admirais un coucher de soleil prodigieux ; c’était, à l’horizon, une bande verte, d’un vert clair, limpide comme le cristal, sur laquelle se détachaient quelques flocons d’or pâle ; au-dessus, une étendue rose, montant très haut, nuancée d’orange et de pourpre, jusque là où des nuages de nacre vermeille à reflets mauves se déployaient, immenses, voilant pour la plus grande part un firmament d’azur argenté.
Le professeur avait gardé son chapeau à la main, le visage tourné vers le ciel embrasé. Ses yeux ravis roulaient plus que jamais dans leurs orbites, et il murmurait à demi-voix :
« Quid magis his rebus poterat mirabile dici ?… »
La cloche de l’Angélus tinta, et Don Trifonio, se signant dévotement, baissa la tête.

(À suivre)
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(1) Pour Signora.
(2) Pour Signor.
(3) Les terrains bas.
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(Princesse Alexandre de la Tour et Taxis, in La Revue de Paris, sixième volume, 15 novembre 1903 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil Grisailles, Paris : Librairie Henri Leclerc, 1907. Les illustrations sont extraites de la publication en volume.)
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