–––––
☞ Maurice Szpiro [1926-2008], journaliste et écrivain, est plus connu sous le pseudonyme d’Alain Spiraux.

–––––
☞ Maurice Szpiro [1926-2008], journaliste et écrivain, est plus connu sous le pseudonyme d’Alain Spiraux.

À Mlle Louise Read.
Je suivis la rue à pic qui montait de la gare. Je n’étais pas arrivé au tiers que mes yeux qui cherchaient, à droite et à gauche, aperçurent, se balançant au vent, un écriteau où une belle main avait tracé en bâtarde : Maison à louer.
Je ne connaissais aucunement M…, cette bourgade où j’arrivais par un clair matin de mai. Je l’avais choisie au hasard, sur la carte. Ce qui motivait mon choix, c’est qu’elle était à deux lieues de la grande ligne de l’ouest, et à quatre heures de la capitale. Trop loin pour que des fâcheux songeassent à m’y relancer, assez près pour, un soir d’ennui trop violent, pouvoir accourir à Paris.
J’avais résolu de passer là trois mois au moins, peut-être six, dans un isolement absolu, en dépit du vœ soli de l’Écriture. Trois mois à mélancoliser à mon aise, par les chemins creux et les routes blanches. Je n’avais pas, exprès, emporté un seul livre, et j’espérais que le « buraliste » de la localité n’aurait que des « journaux du pays » à m’offrir.
Je préfère presque, suivant les circonstances, le « vin de pays » aux « grands crus. » Et, pour les feuilles, c’est la même chose. Les commérages du Bonhomme normand me ravissent. Cela change des chroniques sceptiques de Scholl et des causettes fumistes de Caliban.
Je soulevai, au long de la montée, un vif émoi. Le maréchal du bas de la rue s’arrêta de ferrer un gris pommelé qui se mit à hennir bruyamment en tournant vers moi les deux cornets de ses courtes oreilles. Le « gniaff » releva sur son front, pour mieux me voir, ses bésicles rondes, à monture d’acier, et le bourrelier, qui cirait un harnais, resta une seconde la main en l’air, à me dévisager.
Sur les portes, les ménagères étaient accourues, les bras nus, tout rouges et luisants d’eau de vaisselle, la jupe relevée et attachée, en un gros paquet, par derrière, les pattes de la « gouline » flottant sur les épaules.
La maison qui avait attiré mon attention ne présentait rien que de très ordinaire. Je m’étais arrêté devant elle, parce que c’était la première qui s’annonçait comme à louer, et que, pour moi, celle-ci valait celle-là.
Au moment où j’allais sonner, afin de savoir à qui m’adresser, le voisin, un petit ferblantier à la mine matoise qui tapait sur un chaudron, se leva de son escabeau et vint à moi, un peu courbé, en serrant son chaudron, un petit chaudron en cuivre rouge, dans sa serpillère.
« Vous voudriez voir la maison, Monsieur ? me dit-il.
– En effet. »
Le petit ferblantier appela :
« Hé ! Florine !
La Florine va venir, Monsieur. C’est elle qui a la clef. C’était leur bonne. Alors, ils lui ont laissé une petite rente que lui sert M. André, le légataire universel. Il n’habite pas ici ; alors, il a chargé la Florine de louer la maison. »
La Florine arriva, une grosse commère très fraîche encore, malgré ses quarante-cinq bien sonnés.
« C’est-y pour louer ? me demanda-t-elle de suite.
– Dame, ripostai-je en souriant, approuvé par un petit rire clair du ferblantier, attendez au moins que j’aie visité la maison. »
La bonne me précéda, tout en cherchant la clef dans sa poche.
Dès mon premier pas dans le corridor, un corridor étroit, tendu d’un papier à raies, dont le bleu vous restait aux coudes quand on le frôlait, je fus saisi, suffoqué presque, par l’humidité moisie de sépulcre qu’on respirait là.
Le corridor n’avait de jour qu’à l’autre bout, de côté, par une petite imposte cintrée, vitrée de carreaux glauques, guère plus grands que ceux d’un damier.
« Voici le salon, me dit la Florine, en poussant une porte vers le milieu du corridor.
– Mais les meubles y sont encore, m’exclamai-je.
– Ah ! rien n’a été changé depuis leur mort. Monsieur avait si peur qu’on vende ses pauvres affaires. Tenez, je me souviens qu’un cousin de Madame était venu dîner quelques mois avant la mort de Monsieur. Il raconta bêtement pendant le repas qu’il revenait de l’enterrement d’une vieille parente, et que, comme elle possédait très peu d’argent, ses héritiers avaient tout fait vendre chez elle, ses meubles, son linge dont elle était si fière, ses robes, ses pauvres robes de l’ancien temps qui n’avaient guère de valeur. Et l’imbécile racontait que, comme la vente ne marchait pas, il avait fait le loustic pour décider les paysans. Il s’était affublé à un certain moment d’une robe de la vieille et il avait mis sur sa tête un vieux chapeau à elle. Et, ainsi accoutré, il avait « gueulé » un boniment à tout casser, pour faire monter les hardes de la tante.
Comme il était sorti dans le jardin un instant, après le café, Monsieur dit à Madame, bien tristement :
« Eh ben, ma femme, qu’est-ce que t’en dis ? V’là c’ qu’on fera d’ nos pauv’es affaires, quand nous ne serons plus là. »
C’est pour ça que Madame, qui s’en est allée la dernière, a laissé, par testament, sa maison avec tout ce qu’il y a dedans à M. André, un neveu de son mari qui habite Paris, et qui ne fera jamais de ces choses-là, lui.
Il est bien trop gentil pour ça, » ajouta la Florine, comme en aparté.
C’est dans le salon qu’elle me racontait tout cela. Un vieux salon bien bourgeois, bien province, trop long pour la largeur, tendu de papier sombre à reflets de velours et d’or, et meublé d’un canapé en reps grenat, de trois ou quatre fauteuils inamovibles au pied de qui une roulette manquait, et de deux douzaines au moins de chaises qui s’alignaient, symétriques et compassées, le long du mur où appendaient quelques portraits photographiques, éclaboussés des macules blanches de la vétusté. Au milieu, un petit guéridon laqué étalait un tohu-bohu de bibelots insignifiants. Dans le fond, une glace immense tenant presque la moitié du panneau, reflétait le profil d’une cheminée en marbre blanc où, entre deux chandeliers d’argent, sous globe, une haute pendule empire indiquait une heure immobile.
Au bout du corridor, on montait deux marches. Sur le palier, juste en face, donnait la salle à manger ; à gauche, sous le cintre de l’imposte, une petite porte s’ouvrait sur la basse-cour ; à droite, l’escalier allait aux chambres, un escalier aux marches hautes, cirées à l’encaustique jaune, incurvées et usées au milieu par le passage de combien de pieds ?
La Florine me précéda dans la salle à manger dont elle alla pousser les volets.
C’était une pièce grande, très claire, assez gaie, tapissée d’un papier cuir, jaune safran. À droite, le panneau était occupé d’un bout à l’autre par un placard qui tenait lieu de buffet et par une alcôve.
« C’était là où ils couchaient, » me dit-elle, en ouvrant les deux vastes portes.
Son mouvement avait, en effet, mis à découvert un lit, très haut, comme on les affectionne en province.
« Monsieur pourra en faire aussi sa chambre à coucher ; c’est plus commode. »
Détail singulier, sous la porte fermée passait la musique ronronnante et mélancolique du vent qui gémissait, avec des renforzando absolument imprévus par ce mois de juin, particulièrement calme. Comme j’avais entrouvert le battant et le rapprochais du chambranle, tout près, le vent éleva la voix, montant et descendant la gamme de sa plainte suivant que j’ouvrais ou fermais la porte.
« Ça « jonfle » toujours comme ça, me dit la Florine, même quand il ne fait pas de vent dehors. C’est drôle. Mais ça ne fait ça qu’ici, » ajouta-t-elle, comme pour me rassurer.
En me retournant, j’aperçus tout à coup, assis sous la table, un chien que je n’avais pas vu entrer avec Florine, un chien de chasse, assurément, de cette variété de braque particulièrement fine, svelte et intelligente qu’on appelle le pointer. Ce que je vis tout d’abord et je ne vis même que ça, ce fut ses yeux qui ne me quittaient pas. Des yeux bruns très grands, très profonds, d’une fixité de regard, d’une expression de douleur si vive, si frappante, si extra-humaine qu’elle me troubla. Toute la tête, d’ailleurs, et je dirai même tout le visage, portait l’empreinte d’un accablement morne, avec ses sourcils foncés, ses lèvres pendantes, son museau bas et ses oreilles qui tombaient, ses longues oreilles de velours noir qui le coiffaient si bien. Il n’avait pas fait un mouvement. Il avait attaché sur moi son regard, voilà tout.
« C’est leur chien, expliqua la Florine. Ah ! c’est ben lui qui a eu le plus de peine, la pauvre bête. Il aimait tant son maître ! Il n’y a pas eu moyen de le faire sortir d’ici depuis leur mort. Madame me l’a donné, pour que j’en prenne soin, le pauvre vieux, mais il s’obstine à ne pas venir chez moi. Je suis forcée de lui apporter sa soupe ici. Encore, il ne la mange que du bout des dents. On dirait que le pauvre animal veut se laisser périr. Il a tant eu de chagrin. Tenez, monsieur, on ne croira peut-être pas à ça, à Paris, mais le jour de l’enterrement de monsieur (tout le monde ici vous confirmera le fait), on avait enfermé le chien dans le bûcher, par mesure de précaution. Et voilà qu’au moment où on enlevait la bière, Tom, qui avait réussi à ouvrir la porte du bûcher, je ne sais comment, se précipite comme un fou au travers des gens qui étaient là, en aboyant avec fureur après les croque-morts, après M. le curé, après tous ceux qui approchaient du cercueil. Certainement, si je n’avais pas réussi à le calmer et à l’emmener par son collier, il serait devenu enragé à force de fureur. Ah ! il oublie moins vite que le monde, allez, c’te bête-là. Voilà quelques jours, dans un lot de vieux vêtements que madame m’avait donnés, j’ai retrouvé un pantalon à monsieur. Eh bien, Tom l’a bien reconnu, allez. Il l’a flairé dans le tas, et s’est mis tout à coup à hurler, si tristement que ça m’a fait pleurer. Car voyez-vous, monsieur, dit Florine en s’essuyant les yeux du dos de la main, je les aimais bien, moi aussi. C’étaient de si braves gens !… Ah ! pourquoi faut-il qu’on s’en aille ? »
Je songeais, moi qui ai le culte pieux du passé et la religion des souvenirs, la seule, hélas ! je songeais que si j’avais été ce neveu de Paris, je n’aurais jamais pensé à louer ou à vendre cette maison de paix où aurait gambadé mon enfance. J’aurais laissé ces choses en l’état, les meubles en leur place, tels qu’ils étaient aujourd’hui. Je n’aurais permis qu’aucun étranger ne vînt troubler le silence de ce mausolée des souvenirs, où, parfois, à certaines heures de mélancolie, alors que la vie semble lourde et que l’inconnu de la mort, le mystère de l’au-delà vous attire dans une espèce de vertige, mon cœur serait venu en pèlerinage déposer le masque vain de l’impassibilité d’attitude et pleurer à son aise, et s’avouer à lui-même ses rancœurs, ses faiblesses, ses amertumes et ses douleurs.
Tout comme si elle avait répondu à ma pensée secrète, Florine me dit tout à coup :
« M. André ne peut pas habiter la maison. Il est retenu à Paris pour ses affaires. Et comme il n’est pas riche, le pauvre garçon, il a bien été obligé de louer. Mais comme il loue en garni et qu’il tient à tout ce qu’il y a ici, il m’a bien recommandé de ne louer qu’à des personnes « convenables. » Si monsieur veut voir le jardin…
– Et le chien ? N’est-ce pas Tom que vous l’avez appelé ?
– Parfaitement. Tom, viens ici, mon vieux chien. »
Et elle lui fit un appel de la main sur le genou. Mais Tom, conservant son attitude figée, se contenta de battre le parquet de deux coups discrets de sa queue, cependant qu’une lueur s’allumait dans son regard morne.
« Il me fait peur avec son œil fixe, me dit Florine, et je ne coucherais pas ici maintenant pour un empire. Entre nous, monsieur, je ne devrais pas vous dire ça, parce que c’est dans le cas d’ vous empêcher de louer, mais, voyez-vous, y a des moments où je m’imagine qu’il revient ici… Vous voyez ben c’ fauteuil, là, au coin de la cheminée, c’était le fauteuil de monsieur. Ah ! on n’y a pas touché. Il est resté là, d’ la veille de sa mort. Il aimait à tisonner, monsieur ; c’était sa grande occupation. Eh ben, un soir… Ah ! allons dans le jardin, je ne pourrais pas vous raconter ça ici. Ça m’a tellement tourné les sangs que j’en ai été malade pendant quinze jours. »
Le jardin, un parterre minuscule, aux carrés enfantinement dessinés et séparés par des allées microscopiques, où deux enfants de trois ans n’auraient pas pu se promener de front, était prolongé du côté de la maison par une petite basse-cour où, du « temps des vieux, » quatre ou cinq poules s’engraissaient, très familières, accroupies à journée entière sur l’appui de la fenêtre de la salle à manger, s’y faufilant même parfois, sans façon, pour y picorer les miettes de pain tombées de la table. À l’autre extrémité, il était borné par une petite terrasse plantée de quatre grands sapins mélancoliques, laquelle s’appuyait à une petite colline abrupte bouchant brusquement l’horizon.
La frondaison noire des sapins et leurs rameaux dégringolés étendaient sur tout le jardin une ombre épaisse et qui, le soir, quand s’était caché le soleil, derrière les futaies de la colline, devenait lugubre et frissonnante.
« Mais votre histoire ? fis-je à Florine.
– Je vous ai dit, monsieur, que j’apporte deux fois par jour ici la soupe à mon chien, puisqu’il ne veut pas abandonner son ancienne maison. Un soir, j’avais été retardée plus que d’habitude, il était entre neuf et dix heures, j’ouvre la porte de la salle à manger. Ah ! monsieur, je jure sur ma part de paradis que c’est vrai… Le chien était assis à côté du fauteuil de son maître, le cou tendu et le museau allongé comme quand monsieur vivait et que Tom posait sa tête sur le genou de monsieur pour se faire caresser. Sa queue battait le parquet à petits coups et il couchait les oreilles comme quand monsieur lui passait la main sur la tête…
Prise d’une peur folle, je m’enfuis.
Quand j’arrivai chez moi, j’étais en nage… j’ai été quinze jours à me remettre de cette émotion-là. Maintenant, on ne me ferait pas entrer ici, ni pour or, ni pour argent, quand la nuit est venue.
– Eh bien, mademoiselle Florine, c’est entendu, je « loue. » Il me semble que je me plairai ici. Mais à une condition… C’est que les habitudes de Tom ne seront pas changées.
– Oh ! monsieur, je n’aurais jamais osé vous le demander. Le pauvre chien aurait été si malheureux que vous le mettiez à la porte.
– Je compte sur vous, n’est-ce pas, pour faire mon ménage ? Ce ne sera pas grand-chose, du reste. Je serai toujours seul et n’occuperai que la salle à manger.
– Comment ? monsieur, vous allez coucher… dans la salle à manger ?…
– Mais Florine, vous me le conseilliez vous-même, tout à l’heure… Cela me serait plus commode, disiez-vous.
– Oui, mais… après ce que je vous ai dit.
– Florine, je ne crains pas les revenants. »
Je rentrai le soir d’assez bonne heure, après dîner. J’avoue que j’étais curieux de voir le phénomène. Non pas que je doutasse un seul instant du fait affirmé si positivement par la brave fille, mais ne pouvait-il avoir été mal vu par elle ? En principe, je crois à la possibilité de tout. Et c’est surtout dans cet ordre de choses que le mot impossible n’est pas français…
Lorsque je pénétrai dans la salle à manger, Tom était accroupi sous la table, à sa place habituelle, le museau allongé sur les deux pattes de devant. Il m’accueillit par un grognement sourd qui s’éteignit presque aussitôt, mais son regard, un regard coulant qui remontait le long de ses sourcils froncés, s’attacha sur moi avec une expression singulière d’inquiétude et d’interrogation. Je me penchai vers lui et le caressai doucement, mais, malgré mes caresses et mes appels, il persista à rester dans son coin.
De mon lit, l’alcôve toute grande ouverte, le chien et le fauteuil se trouvant dans le rayon éclairé par ma lampe, j’attendis paisiblement la scène mystérieuse, l’oreille amusée des vououou… que le vent gémissait sous la porte. Vers neuf heures, ma lampe se mit à pétiller tout à coup, éclaboussant le verre de petites taches rousses, qui finirent par faire comme un tamis au travers duquel filtrait une lumière tremblotante. Le chien, jusqu’alors silencieux, se dressa soudain sur ses pattes, le museau haut, et se mit à jeter, les reins cambrés et les pattes raidies, dans une attitude crispée, un ululement étrange, assez semblable à cette note aiguë, chromatique et prolongée, que poussent les chiens qui, suivant l’expression populaire, hurlent à la mort. Brusquement, son hurlement se changea en petits jappements attendris, sourds, étranglés, gloussés, en quelque sorte. Et il marcha doucement dans la direction du fauteuil. Puis, il s’assit, le cou tendu, le museau comme posé sur un genou imaginaire, ses yeux de flamme levés vers l’être qui était là pour lui. Car, évidemment, le chien voyait. Son regard l’attestait, comme les battements de sa queue, comme aussi les frissonnements de son poil, chaque fois que l’apparition passait la main sur le velours fin de sa tête.
J’appelai, à plusieurs reprises :
« Tom ! Tom ! Tom, viens ici ! »
Mais rien ne put l’arracher à sa contemplation hypnotisée.
Je restai à M… près de six mois. Je vis l’automne jaunir et détacher une à une les feuilles des poiriers tordus et des pêchers rabougris du petit jardin ; je vis l’hiver habiller de blanc les futaies dénudées de la Butte, et je goûtai une joie amère à ouïr les rafales nocturnes pincer la harpe des grands pins qui secouaient lamentablement leurs rameaux échevelés couverts de neige. Et pendant ces six mois, tous les soirs, à la même heure, la même scène se renouvela, incompréhensible et troublante.
Peu à peu, je m’étais fait, à force de diplomatie, l’ami de Tom, qui me rendait mes caresses et m’accueillait, le soir, presque avec joie. Mais jamais, malgré tout, je ne pus le distraire, le moment venu, de la préoccupation de ce qu’il voyait.
Je suis repassé quelques années plus tard à M… Je voulais revoir ma maison et son mystère.
Hélas ! c’est à peine si je la reconnus.
M. André, le neveu, revenu de Paris, marié et médecin, a mis les maçons, les menuisiers et les serruriers dans la vieille demeure.
Et ils ont tout transformé.
Le corridor, élargi, pavé de mosaïque parisienne, n’est plus humide. Un large vitrage laisse entrer à flots le soleil, au-dessus de la porte d’entrée, une massive porte en chêne ciré, agrémentée de moulures, d’un goût très moderne. André a acheté la maison du petit ferblantier et de sa boutique a fait son salon, un grand salon clair qui ouvre une fenêtre sur la rue et une porte-fenêtre sur le jardin.
Disparue, la basse-cour, mangées les poules, ravagé le petit parterre, bouleversée, la terrasse. À la place de tout ça, des pelouses, des corbeilles de rosiers, des fusains, des arbustes de toute sorte.
Une allée contourne en pente douce la Butte, transformée, elle aussi, en parc anglais, et va dégringoler, bifurquée et trifurquée, sur le versant de la colline anglaisée comme le reste.
Disparus aussi, les deux « pas » du corridor qui va de plain-pied dans la salle à manger, meublée à neuf (qu’est devenu le fauteuil de monsieur ?) – et dont la vieille cheminée en marbre noir, où tic-taquait l’antique pendule de famille, a été remplacée par un classique poêle en faïence, vert japonais, qui fait l’ébaudissement de tout le pays.
La joie bruit, là où régnait le silence. Des enfants courent et gambadent, là où les deux vieux devisaient placidement au soleil, assis sur leur vieux banc moisi par les années.
Dérangé par les maçons, désorienté par cette implantation des nouveaux venus à la place des anciens, Tom qui a vu tous ses souvenirs émiettés un à un par le pic des démolisseurs, Tom, qui connaissait les « êtres » de la maison, et qui a vu comme une rafale les emporter dans son tourbillon, Tom, qui a vu reléguer au grenier le vieux fauteuil où l’apparition venait s’asseoir, Tom a senti que le passé était mort, et qu’on lui avait enlevé jusqu’à la possibilité de se souvenir, Tom a compris que l’apparition ne viendrait plus, Tom s’est exilé chez la Florine.

–––––
(Léo Trézenik, in La Revue générale, littéraire, politique et artistique, cinquième année, quatrième volume, n° 76, janvier 1887 ; cette nouvelle a été reprise, avec quelques modifications, dans le recueil de Léo Trézenik et Willy, Histoires normandes, Paris, Paul Ollendorff, 1891. Edwin Henry Landseer, « Sleeping Bloodhound » et « The Old Shepherd’s Chief Mourner, » huiles sur toile, c. 1835 et 1837)
THÉOPHILE GAUTIER : LE COMPAGNON MIRACULEUX
–––––
Jules Vabre doit sa célébrité à l’annonce sur la couverture des Rhapsodies de Petrus Borel, de l’Essai sur l’incommodité des commodes, ouvrage qui n’a jamais paru et peut aller rejoindre sur les catalogues fantastiques le Pauvre Sapeur ! et le traité : De l’influence des queues de poisson sur les ondulations de la mer, d’Ernest Reyer.
On n’a pas oublié non plus cette stance de l’odelette à lui adressée par Petrus, dans les mêmes Rhapsodies :
De bonne foi, Jules Vabre,
Compagnon miraculeux,
Aux regards méticuleux
Des bourgeois à menton glabre,
Devons-nous sembler follet
Dans ce monde où tout se range ?
Devons-nous sembler étrange
Nous faisant ce qui nous plaît ?
Le fait est que Jules Vabre aurait pu étonner même des hommes barbus, si l’on eût porté de la barbe en ce temps-là. Car c’est une des plus originales figures dont nous avons gardé souvenir. Il ne portait pas son Romantisme arboré comme un panache et n’affectait pas de ces airs truculents si fort à la mode dans l’école. Ses cheveux blonds, déjà un peu éclaircis au sommet du front, ne s’allongeaient pas démesurément, et sa moustache ne tombait pas jusque sur sa poitrine comme celle des anciens guerriers bretons, mais ses yeux gris pétillaient de malice, et dans les coins de sa bouche, autour des ailes de son nez, à l’angle externe de ses yeux, se formaient et s’effaçaient des milliers de petites rides pleines d’ironie. Souvent, il riait d’un rire silencieux, pareil à celui de Chingachgook, le Mohican, aux comédies qui se jouaient dans sa cervelle, et, quand il parlait, on croyait voir apparaître une procession de figures fatales, faisant des grimaces et des culbutes, s’esclaffant de rire, vous tirant la langue en disparaissant subitement comme des ombres chinoises. En causant avec lui, on avait la sensation de feuilleter les Songes drolatiques de Rabelais. C’était absolument fou et profondément vrai ; et ces fantoches extravagants vivaient de la vie la plus intense, tantôt comique, tantôt douloureuse.
Il était romantique, mais rabelaisien aussi, et, dans le mélange prescrit du grotesque et du sérieux, il eût volontiers forcé la dose du bouffon ; de l’air le plus glacial et le plus détaché, il faisait les farces les plus énormes et mystifiait les bourgeois avec l’aplomb de Panurge. Il rappelait encore ce Merckle en qui Gœthe voyait le type le plus parfait de Méphistophélès.
Mais que faisait ce Jules Vabre, depuis si longtemps disparu et qui n’a laissé de trace de son passage qu’une ironique annonce de livre et son nom dans une dédicace ? Était-ce un poète, un peintre, un statuaire, un musicien ? Nous ne connaissons de lui ni pièce de vers, ni tableau, ni statue, ni sonate, – il était architecte, – il y en avait beaucoup dans l’armée d’Hernani aussi ennuyés des cinq ordres que nous pouvions l’être des trois unités. – Aux moments où l’arrivée du Galion des Indes se faisait attendre, Vabre et son ami Petrus dirigeaient des constructions pour le compte d’entrepreneurs et se logeaient dans la première pièce à peu près close, pour épargner d’abord des frais de loyer, et ensuite pour jouer au Robinson Crusoé et au sauvage perdu au milieu de la civilisation.
C’est ainsi que nous les trouvâmes installés sous la voûte d’une cave à demi effondrée dans une maison de la rue Fontaine-au-Roi qu’ils étaient chargés sans doute de réparer. Les charpentes arrachées, les briques, les mœllons jetés en tas remplissaient la cour de décombres et en rendaient l’accès assez difficile. En trébuchant contre les pierres et les poutres, nous parvînmes au domicile de nos amis, guidé par la lueur intermittente qui s’échappait des soupiraux de la caverne – pour eux, c’était une véritable caverne dans l’île de Juan-Fernandez et non une cave rue Fontaine-au-Roi ; – nous descendîmes quelques marches et nous aperçûmes Petrus pâle et superbe, plus fier qu’un Richomme de Castille, assis près d’un feu de bouts de planche dont Vabre agenouillé, le corps porté en avant sur les mains, les joues gonflées comme l’Éole classique, avivait la flamme avec son souffle, ce qui produisait cette anhélation de lumière qu’on apercevait de dehors.
Le groupe ainsi éclairé en dessous, en projetant de fortes ombres, déformées bizarrement par la courbure de la voûte, eût fourni à Rembrandt, ou même à Norblin si Rembrandt eût été trop occupé en ce moment-là, le sujet d’une eau-forte pleine de mystère et d’effet.
Sous la cendre de ce feu cuisait le souper de deux amis d’une sobriété plus que érémitique, – des pommes de terre ! « Mais, le dimanche, nous y mettons du sel, » dit Jules Vabre avec un air de sensualité orgueilleuse, car enfin du sel c’était du luxe comme la tasse de bois de Diogène ; les palais naïfs n’ont pas besoin de cet excitant, et l’on peut boire dans le creux de sa main.
L’eau de la pompe arrosait ce menu d’une simplicité primitive, et les deux camarades avaient le caractère ainsi fait qu’ils devaient éprouver une certaine joie à réduire leur vie au strict indispensable. Avec si peu de besoins, il est facile de se soustraire aux tyrannies de la civilisation, et ils se sentaient libres dans leur cave comme dans une île déserte. Un volet couché sur deux tréteaux supportait les dessins et les épures de la construction, un cahier de papelitos veuf de presque tous les feuillets, avec sa vignette de contrebandiers et sa légende catalane : Upa, mynions, alerte ! une blague à tabac faite de la patte palmée d’un oiseau de mer, et d’où s’échappaient, comme des cheveux blonds d’une résille, quelques rares fils de maryland trop peu nombreux, hélas ! pour être roulés en une suprême cigarette.
En ce temps-là, nous ne fumions pas encore, mais nous savions déjà que nulle privation n’est plus dure que celle du tabac pour ceux qui ont l’habitude de se gargariser de fumée ; aussi avions-nous apporté un paquet de maryland, espérant que la fierté de nos amis ne se formaliserait pas d’une si chétive offrande. Ils étaient de ceux-là qui, le ventre creux, répondent toujours, si on les invite, qu’ils sortent de table et ont magnifiquement dîné ; mais ils n’avaient pas fumé depuis la veille, et Petrus, éventrant le paquet, en tira une chevelure, la roula sous son pouce couleur d’or bruni dans la petite feuille de papel de hilo, l’alluma à la chandelle plantée dans une bouteille vide, et la porta à ses lèvres avec une visible expression de plaisir bien rare sur sa figure stoïque. Ses grands yeux hispano-arabes brillèrent un instant, une légère rougeur se répandit sous le tissu olivâtre de sa peau, des jets de fumée blanche lui sortirent alternativement des lèvres et des narines, et bientôt il disparut à demi dans le vaporeux tourbillon, pareil à Jupiter assembleur de nuages. Il est inutile de dire que pendant ce temps-là Jules Vabre, le compagnon miraculeux, se livrait à une opération absolument pareille.
Maintenant, nous demandera peut-être le lecteur, par quel filament se rattache à l’histoire du Romantisme ce brave Jules Vabre, charmant garçon d’ailleurs, mais dont les titres littéraires sont un peu minces, puisque, de votre aveu, il n’a pas achevé ni même commencé l’Essai sur l’incommodité des commodes, cet ouvrage d’ébénisterie transcendantale ?
Jules Vabre aimait Shakespeare, mais d’un amour excessif, même dans un cénacle romantique. C’était son Dieu, son idole, sa passion, un phénomène auquel il ne pouvait s’accoutumer, et qui le surprenait davantage à chaque rencontre ; il y pensait le jour, il en rêvait la nuit, et comme La Fontaine, qui disait aux passants : « Avez-vous lu Baruch ? » Vabre eût volontiers arrêté les gens dans la rue pour leur demander : « Avez-vous lu Shakespeare ? » Cet architecte fut complètement envahi et possédé par ce poète. Ne trouvant pas qu’il savait assez l’anglais, Jules Vabre, sans se laisser effrayer par des perspectives de famine et de misère, quitta Paris pour Londres, n’ayant d’autre but que de se perfectionner dans la langue de son auteur, afin qu’aucune finesse du texte ne lui échappât. Selon lui, et il avait peut-être raison, pour s’assimiler complètement un idiome étranger, il fallait d’abord se baigner dans l’atmosphère du pays, renoncer à toute idée, à toute critique, se soumettre aveuglément au milieu, imiter autant que possible les indigènes par le geste, la tenue, la physionomie, se nourrir de leurs mets, s’abreuver de leurs boissons ; on voit d’ici tout le système.
Entre autres paradoxes, il prétendait qu’il faut arroser les langues latines avec du vin et les langues anglo-saxonnes avec de la bière, et il assurait que, pour sa part, il devait au stout et à l’extra-stout des progrès étonnants, cette boisson, si foncièrement anglaise, le faisant entrer dans l’intimité du pays, lui causant des sensations, lui suggérant des idées inconnues aux Français et lui révélant des nuances d’interprétation insaisissables pour tout autre.
Il s’était fait une âme anglaise, un cerveau anglais, un extérieur anglais ; il ne pensait qu’en anglais ; il ne lisait plus les journaux de France, ni aucun livre dans sa langue maternelle. Les lettres d’outre-Manche restaient décachetées sur sa table. Il ne voulait être troublé par rien dans ses préparatifs au voyage sur les terres inconnues de Shakespeare.
C’est dans cet état d’esprit que nous le trouvâmes plusieurs années après, vers 1843 ou 44, dans une taverne de Heigh-Holborn, où il s’était installé par économie et pour dîner en plein centre anglais avec de braves gens bourrés de roastbeef et de bière, parfaitement étrangers aux idées, et tels à peu près que devaient être les spectateurs ordinaires du théâtre « le Globe, » devant lequel le jeune William avait gardé les chevaux.
Lui-même avait changé d’aspect. Sous l’acier anglais de Sheffield, sa moustache blonde était tombée, et il avait le menton aussi glabre qu’aucun des bourgeois méticuleux dont il se moquait si fort jadis. La métamorphose était complète ; nous avions devant les yeux un pur sujet britannique.
En nous voyant, ses prunelles grises brillèrent, et il nous donna un shake-hand si vigoureux que si notre bras n’eût pas été solidement attaché à notre épaule, il lui fût resté à la main, et il se mit à nous parler avec un accent anglais si fort, que nous comprenions à peine ce qu’il disait. Il avait presque oublié sa langue maternelle.
« Eh bien ! mon cher Jules Vabre, pour traduire Shakespeare, il ne te reste plus maintenant qu’à apprendre le français.
– Je vais m’y mettre, » nous répondit-il, plus frappé de l’observation que de la plaisanterie.
Depuis longtemps déjà, le compagnon miraculeux rêvait son monument littéraire plus durable que l’airain et voulait donner à l’école romantique un trésor qui lui manquait : une traduction de Shakespeare d’une soumission absolue au texte, fidèle à l’idée comme au mot, reproduisant le tour, l’allure et le mouvement de la phrase, faisant sentir le mélange du vers blanc, du vers rimé et de la prose, ne craignant ni les subtilités euphémistes ni les rudesses barbares, et penchant dans l’intimité du sens anglais à une profondeur où nul ne serait arrivé encore.
Bref, il essayait, pauvre, obscur, sans ressources, au prix des plus dures souffrances silencieusement supportées, car il était de ceux à qui il semble naturel de mourir de faim, de mener à bien ce gigantesque travail auquel il se préparait depuis 1830 par de si opiniâtres et si consciencieuses études.
Ce que voulait faire le pauvre Jules Vabre, François-Victor Hugo, le second fils du grand Victor, l’a réalisé dans les tristes loisirs de l’exil sur le même plan romantique ; telle devait être, en effet, une traduction de Shakespeare faite par le fils d’Hugo.
Vabre nous interpréta de vive voix, le livre à la main, des passages d’Hamlet, d’Othello, du Roi Lear, avec une saveur locale, une propriété d’expression et une pénétration de sens qui nous les firent trouver tout nouveaux. Nous lui entendîmes aussi expliquer, dans une prévision de ballet, à Carlotta Grisi, qui dansait alors à Londres et à qui nous l’avions présenté, la Tempête et le Songe d’une nuit d’été de la façon la plus poétique et la plus ingénieuse. Si les projets de chorégraphie avaient eu des suites, les rôles de Miranda et de Titania n’auraient plus eu de secrets pour leur charmante interprète.
Bien avant Taine, comme on a pu le voir par son paradoxe sur la manière d’apprendre l’anglais, Jules Vabre avait inventé ou deviné la théorie des milieux, comme il avait déterminé les lois de la vraie traduction shakespearienne avant François Hugo, qui ne le connut même pas de nom et les trouva tout seul de son côte, guidé par la pure doctrine de l’école.
Il y a quelques années, nous vîmes arriver à notre petit ermitage de la rue de Longchamps un monsieur pâle, à cheveux tout blancs, vêtu de noir, ayant une dégaine de clergyman ; c’était Jules Vabre ; il n’avait pas encore trouvé l’éditeur pour sa traduction et venait en France fonder un pensionnat international – pardon du mot, il ne sonnait pas aussi mal alors qu’aujourd’hui ; il voulait expliquer Hernani aux Anglais et Macbeth aux Français. Cela l’ennuyait de voir les Anglais apprendre le français dans Télémaque et les Français l’anglais dans le Vicaire de Wakefield.
Son entreprise prospéra-t-elle ? Nous l’ignorons, car depuis cette visite qu’il avait promis de renouveler, nous ne le revîmes plus. Cependant, nous penchons à croire que le pensionnat ne réussit pas plus que la traduction. Jules Vabre était né sous une étoile enragée, comme dit de lui-même le poète Théophile de Viau, et la fatalité taquine déguisée en guignon le poursuivit toujours. Est-il mort ? Est-il vivant ? S’il n’est plus et qu’il ait un tombeau quelque part, on peut écrire sur la pierre, pour toute épitaphe :
IL AIMA SHAKESPEARE
comme on avait mis sur la tombe de Thomas Hook :
– IL FIT LA CHANSON DE LA CHEMISE.
Toute sa vie est là.
–––––
(Théophile Gautier, « Variétés : Histoire du romantisme, IV – Le Compagnon miraculeux, » in Le Bien public, journal politique quotidien, 24 mars 1872 ; Histoire du romantisme, Paris : Charpentier et Cie, Libraire-Éditeur, 1874)
–––––
Quatrième de couverture des Rhapsodies de Petrus Borel, Paris : Levavasseur, 1832)
–––––
MAURICE DREYFOUS : JULES VABRE
–––––
Parmi les types bizarres dont [Théophile Gautier] avait eu le temps de tracer la silhouette, se trouvait le compagnon miraculeux, l’inséparable de Pétrus Borel, Jules Vabre, celui-là même qu’il avait jadis ainsi portraicturé :
Terreur du bourgeois chauve et glabre,
Le compagnon miraculeux…
Vabre était l’auteur du Traité de l’incommodité des commodes, ouvrage maintes fois annoncé sur les couvertures des ouvrages romantiques, aux alentours de 1830. Mais qui jamais ne parut.
Dans son article, Gautier semblait douter de l’existence réelle de ce traité à la fois ignoré et célèbre, et il en souriait doucement. Je ne l’ai su que trop tard pour pouvoir l’éclairer sur ce point d’histoire littéraire – si Joseph Prudhomme veut bien me permettre de m’exprimer ainsi.
Eh bien oui, le Traité de l’incommodité des commodes a été écrit et même écrit en son entier. Mais, comme il est noté dans l’Histoire du Romantisme même, Jules Vabre était né « sous une étoile enragée. » Son manuscrit, qu’il ne publiait pas ou faute d’argent, ou par manque d’éditeur, ou parce qu’il ne le trouvait jamais assez parfait pour être lancé dans le monde, l’avait pendant des années et des années suivi un peu partout, et en particulier en Angleterre, logeant tantôt dans un meublé, tantôt dans un autre. C’est sur le sol de la perfide Albion qu’il a disparu, victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier.
Jules Vabre, après une absence totale qui durait depuis bien des années, vint un jour faire une courte visite à Gautier, puis s’éclipsa de nouveau, et tant et si bien que, dans le chapitre qu’il lui consacre, l’auteur de l’Histoire du Romantisme pose cette double question : « Est-il mort, est-il vivant ? »
À l’heure où elle était posée, il était parfaitement vivant et bien portant.
Jules Vabre, de même que Robelin, était architecte de son état, mais, alors qu’il est facile de trouver la trace des travaux de Robelin, il reste supposable que Jules Vabre ne fut jamais qu’un architecte honoraire. Peut-être même n’a-t-il jamais dépassé le grade d’élève architecte. Toujours est-il qu’il advint qu’un propriétaire de la rue Fontaine-au-Roi l’avait chargé de reconstruire sa bicoque qui, tombant en ruine, était devenue inhabitable. Étonné de cette aubaine, Jules Vabre y avait conduit son cher intime ami Pétrus Borel, pour lui montrer le local. Mais ne voilà-t-il pas que le fantastique Pétrus avise une cave presque habitable et décrète qu’il y veut établir son domicile.
Jules Vabre trouva cela tout naturel. Il installa le lycanthrope dans la cave, s’y logea avec lui. Là, perdu dans les rêveries d’œuvres à produire un jour ou l’autre, il négligea à tout jamais de réparer le reste du bâtiment. Telle fut l’histoire de cette cave célèbre où vécurent le lycanthrope et son compagnon miraculeux. Les nombreux critiques qui en ont parlé à propos de Pétrus Borel, ont le plus souvent omis d’y signaler la présence de Jules Vabre. Inutile de dire que le propriétaire de l’immeuble que Jules Vabre laissait en détresse finit par choisir un architecte moins hospitalier et moins contemplatif et convia ses deux locataires malgré lui à se pourvoir d’un autre sous-sol.
Jules Vabre, qui avait une admiration folle pour Shakespeare, partit pour l’ Angleterre, sans autre but que de pouvoir connaître à fond la langue ancienne et l’œuvre du vieux Will. Il y resta sans donner de ses nouvelles à personne de ses amis. Enfin, sentant arriver la vieillesse, il revint en France tout aussi pauvre qu’il était lorsqu’il s’était expatrié, mais connaissant à fond Shakespeare. Et cela suffisait à son bonheur. Il n’avisa d’ailleurs personne de son retour, ni ne demanda l’aide de personne.
Je n’eusse point soupçonné la survie de Jules Vabre si, quelques mois après la mort de Gautier, lors de la publication du volume de l’Histoire du Romantisme, je n’avais reçu une lettre, dont l’enveloppe me qualifiait d’exécuteur testamentaire de Théophile Gautier ; ce qui d’ailleurs est un peu la vérité. Cette missive, qui était un modèle de calligraphie, me faisait assavoir, avec signature à l’appui, que Jules Vabre était encore vivant. Il faut supposer qu’à ce moment-là j’étais fort occupé car je n’eus pas le temps d’aller voir cet extraordinaire revenant.
Mais, comme Paris est très petite ville, – comme chacun le devrait savoir, – un moment vint, après plusieurs années d’oubli, où je me trouvai face-à-face avec le compagnon miraculeux.
Il m’apparut sous les espèces d’un vieux bonhomme sensiblement analogue à son confrère et camarade Robelin, mais avec cette notable différence que l’architecte de la basilique de Saint-Denis, le collaborateur de Notre-Dame de Paris, était resté, malgré ses quatre-vingts ans, très chevelu, alors que l’auteur du Traité de l’incommodité des commodes arborait une calvitie complète et légèrement bleuâtre, plus lamentable encore que celle des philistins et des classiques auxquels il criait du haut du poulailler du Théâtre-Français, dans les soirs orageux d’Hernani : « Silence, les genoux !! » La figure petite, ratatinée, d’une pâleur azurée, était garnie d’une barbe en pointe du plus beau blanc, rare, soyeuse, courte, légère. Avec ses façons de trotte-menu, ses gestes de chat très doux qui craint de se mouiller, avec son art de ne tenir aucune place là où il passait, et de passer à travers gens et choses d’une sincère allure de désintéressement, d’ignorance de tout ce qui constitue la vie, Jules Vabre donnait l’impression d’un être impalpable et sublunaire. Ses vêtements de couleur sombre, très propres, très corrects, très bien brossés, étaient de ceux dont il est impossible d’imaginer qu’ils aient jamais pu être neufs. À quarante ans de distance, en dépit de son physique de vieillard, Jules Vabre avait toujours l’air de sortir de la cave de Pétrus Borel. Je sais par une lettre de lui datée de 1874 que, à cette date, il habitait 28, rue Saint-Sulpice, et je me demande encore en ce moment à quel étage souterrain il avait pu trouver un domicile où se loger selon ses goûts de troglodyte.
De même que, en 1830, et que durant sa vie toute entière d’ailleurs, – à Paris comme à Londres, en 1874 de même qu’en 1830, – il vivait dans une invraisemblable pauvreté, très simplement, très fièrement, sans la moindre apparence d’une plainte, sans la pensée de se plaindre. Il donnait quelques rares leçons d’anglais à des demoiselles. Quand je dis à des demoiselles, je ne suis pas bien certain que ce pluriel n’est pas une amplification. Le plus souvent, il avait une seule élève à la fois ; c’était du reste tout naturel qu’il en eût fort peu, bien que sachant l’anglais mieux que personne. Sa doctrine étant que la seule raison d’être de la langue anglaise était Shakespeare, il eût cru renier toute sa vie en essayant d’enseigner rien autre chose que la lecture de son vieux Will.
Au cours de ses quarante années de travail sur Shakespeare, il était parvenu à produire, en tout et pour tout, la traduction de deux ou trois œuvres seulement ; et encore, la seule qu’il considérât comme achevée était celle de Roméo et Juliette. Pendant plusieurs années, il alla vainement de porte en porte pour chercher une bonne créature qui voulût bien publier cette traduction de Roméo et Juliette, mais le Sort voulait que cet écrivain qui n’écrivit jamais que son fameux Essai et ces deux ou trois traductions jouerait de malheur jusqu’au bout, car, de même qu’il avait perdu en Angleterre son Traité de l’incommodité des commodes, il perdit, dans quelque cave ou dans quelque grenier de Paris, sa traduction de Roméo et Juliette.
Et c’est ainsi que la postérité fut frustrée des deux œuvres uniques de Jules Vabre, le compagnon miraculeux.
On peut parler de lui, qui fut dans sa jeunesse un prodigieux mystificateur, avec un certain sourire que nul ne saurait taxer d’irrespectueux. Ce vénérable « héros de 1830, »,comme il est dit dans l’œuvre de son glorieux ami, mérite qu’on récite en son honneur ce quatrain des Vieux de la Vieille :
Ne vous moquez pas de ces hommes
Qu’en riant le gamin poursuit,
Ils furent le jour dont nous sommes
Le soir, et peut-être la nuit ;
car ce petit vieux chauve et falot était identiquement, à soixante-dix ans, ce qu’il avait été lors de sa vingtième année. Il avait conservé toute sa candeur. Je l’ai connu à cet âge où l’on a bien quelque droit de devenir égoïste tel qu’il était au temps de Pétrus Borel, partageant le peu que lui laissait sa misère, avec d’autres plus malheureux que lui. On le voyait maintes fois arriver chez eux aux heures des repas ; et, sous prétexte de s’inviter à dîner, et sous prétexte de fournir sa part, il apportait des petites provisions, qui formaient le plus gros du repas commun. Comme de juste, au dessert, il y avait toujours des vers de Victor Hugo, et la lecture de fragments de Shakespeare.
Par quelle nuit d’hiver, sous quel grand clair de lune, dans quelle mansarde ou dans quel hôpital, en quel lieu, quel qu’il soit, Jules Vabre est-il mort ? Je l’ignorerai toujours. Il a vécu comme un oiseau du bon Dieu et, de même qu’un oiseau disparaît dans le bois, sous un lit de feuilles mortes, le pauvre oiselet d’Art et de Rêve qu’il fut, est passé de sa vie de néant dans le néant final, sans que personne ne l’ait entendu tomber de la branche du haut de laquelle, pour la dernière fois, il continuait à causer avec les étoiles.
Il y a, tels que lui, des êtres dont le farniente est toute une œuvre, dont le non-être est toute une vie. Chaque génération a les siens, et Jules Vabre, en son genre, fut sans conteste le plus complet de ceux de la bande romantique. Ne le plaignons pas trop. Il a connu, à toute heure de sa longue vie, la plus noble, la plus grande joie qu’il soit donné à l’homme de connaître : la joie d’admirer.
Ce don d’admirer a créé la splendeur et la force de la phalange romantique ; grands et petits, heureux ou malchanceux, tous les artistes, tous les écrivains de ce temps-là le possédèrent au plus haut degré. Beaucoup l’ont gardé jusqu’à leur dernier jour et il les a consolés de tout.
–––––
(Maurice Dreyfous, Ce que je tiens à dire : un demi-siècle de choses vues et entendues, tome I : 1862-1872, Paris : Paul Ollendorff, 1912)
–––––
☞ Si, comme le prétend Maurice Dreyfous, l’Essai sur l’incommodité des commodes a bien été écrit et qu’il a disparu en Angleterre, « victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier, » il ne nous reste plus qu’à espérer que cet hypothétique manuscrit puisse un jour refaire surface. En attendant, nous devrons nous contenter de mettre en ligne deux publications indéniablement inspirées par le traité mythique de Jules Vabre : la première est un article anonyme paru dans le Journal de Paris en septembre 1838 ; la seconde, un fascicule à compte d’auteur beaucoup plus tardif, signé J.-B. Miron, et publié chez Albert Messein, en 1903.
–––––
DE L’INCOMMODITÉ DES COMMODES
–––––
Heureux voisin du Pas-de-la-Mule et du monument de la Bastille, ennemi juré du serrurier qui vend en détail la grille de la Place-Royale, nous nous affligeons sans modération tous les jours quand passent sur le boulevard Beaumarchais les tapissières du faubourg saint-Antoine, cette patrie des ébénistes. Hélas, disons-nous en comptant les commodes qui partent pour la rue de Cléry, que de maux vont affliger l’humanité, que de nouvelles déceptions préparent aux crédules acheteurs ces traîtres meubles, ces hypocrites quadrilatères, vernis comme tout ce qui est vicieux, recouverts de marbre comme tout ce qui implacable !
Il est temps que chacun ouvre les yeux sur la plus monstrueuse erreur : qui donc s’est arrogé le droit d’appeler commode la chose du monde la plus inutile, la plus gênante, la plus disgracieuse ? On s’est figuré, jusqu’à ce jour, qu’il suffit de quatre tiroirs et d’un placage d’acajou pour prendre droit de cité comme les objets nécessaires, entrer dans l’appartement, s’y installer à la place d’honneur, et de là narguer les petites chiffonnières modestes, les armoires intra-muros et les toilettes si dignes du rang qu’elles occupent. Mais l’abus tue l’usage, et nous contestons à la commode son nom, sa place et ses droits à l’envahissement. Nous l’accuserons devant les hommes et les femmes :
l° D’être carrée, basse et massive ;
2° D’usurper quatre tiroirs sans lesquels elle serait moins qu’une tabatière privée de couvercle, un four vide, une maison sans plancher ;
3° D’avoir un dessus de marbre que tout frotteur, porteur, laquais, raie, écorne, brise, et qui coûte fort cher ; sans compter que ce morceau de marbre est muni de quatre angles, ce qui autorise les faiseurs de romans à publier indéfiniment la phrase suivante : « La tête de la malheureuse jeune femme porta sur l’angle d’un meuble et le sang jaillit avec violence. »
4° De profiter du nom de Commode pour ne servir absolument à rien et gêner en toute circonstance, vu qu’un tiroir dont on a besoin est celui qui ne veut point s’ouvrir, et que la chose qu’on y cherche ne s’y trouve jamais.
5° De n’avoir qu’une seule clé toujours prête à s’égarer, et dont la perte condamne son malheureux propriétaire à se passer de linge, d’habits, de bijoux et d’argent monnayé, quelquefois de cigares.
Énumérons maintenant les petits griefs, les désagréments, le menu tourment de la commode. Combien coûte-t-elle de porcelaine et de cristaux bon an mal an ? Supputez-le, si vous en avez le courage. Une surface immense comme celle de sa table de marbre appelle les embellissements ; de là cabarets, punchs, verres d’eau en cristal de roche, postiches japonaises, tasses mignardes à opium, toutes misères coûteuses sur lesquelles le plumeau et l’époussoir exercent d’abominables ravages. Tel n’en est pas quitte à moins de cent écus ; tel autre s’est vu ruiné trois fois en chinoiserie. Nous y perdîmes, quant à nous, un magot d’albâtre, le plus beau dont Kang-tong se fût jamais dégarni en faveur de l’Europe.
Quelle place tient donc cette commode au milieu de votre appartement ? elle coupe en deux l’espace du plancher au plafond ; elle fait au-dessus d’elle un vide qui exige des tableaux ou des glaces ; de là, tous les Napoléons qu’on voit au bivouac, en apothéose, en fantôme, à cheval, tous les Hippocrates refusant les présents de Xerxès, et les femmes à jambes difformes de la lithographie coloriée. Une glace au-dessus d’une commode, c’est un trésor pendu par un fil de coton au-dessus d’un précipice ; plus elle est belle et lourde, plus elle trouve de prétextes pour choir.
La position d’un homme qui fouille dans sa commode est des plus désagréables ; ses jambes fléchissent, sa tête s’incline et rougit disgracieusement. Cinq minutes de recherches dans le troisième tiroir doivent amener une migraine fâcheuse, dans le quatrième un incurable tétanos.
Toute pièce d’argent qui s’échappe de vos doigts quand vous emplissez votre bourse, commence par rouler sur le parquet, et se dirige vers la commode. Une fois dessous, elle se tapit au fond près du mur, derrière ou sous un pied du meuble. Cherchez. Il faut se mettre à plat ventre comme un nageur et se déchirer les bras pour reconquérir cette pièce maudite ; il faut écailler son plus beau jonc pour la déloger.
Dans le bahut que chérissaient nos pères, et dont la commode n’est qu’une dégénérescence, un abâtardissement, deux portes faciles à ouvrir révélaient au premier coup d’œil tout le contenu du meuble vraiment utile et beau par son travail comme par sa forme élancée ; de simples tablettes mobiles et fortes recevaient complaisamment les objets volumineux et les futilités microscopiques ; un secret, connu du propriétaire, l’exemptait du fardeau d’une clé trop forée ; la hauteur du bahut dispensait d’une garniture, on mettait cette garniture à l’abri des attaques du balai. Certains grands hommes modernes ont donné asile à ce bahut méprisé ; c’est l’ornement de leur boudoir ; il pare de ses cariatides en chêne luisant la nudité d’une tenture, garde soigneusement les bijoux qu’on lui confie, et les piles de papiers précieux, vers ou prose, que jamais le sectaire le plus effronté de la commode n’osera, ne pourra caser dans ses tiroirs !
–––––
(Anonyme, in Journal de Paris, soixante-et-unième année, n° 331, lundi 10 septembre 1838 ; ****, « Feuilleton, » in Le Spectateur de Dijon, journal politique, littéraire et industriel, neuvième année, n° 131, vendredi 18 septembre 1838 ; in Album alsacien, revue de l’Alsace littéraire, historique et artistique, n° 31, dimanche 14 octobre 1838 ; in Le Phare, journal de la Rochelle, soixante-neuvième année, n° 93, mercredi 21 novembre 1838 ; in Écho rochelais, journal de la Charente-Inférieure, douzième année, n° 49, vendredi 19 juin 1840)
J -B. MIRON : DE L’INCOMMODITÉ DES COMMODES, ÉTUDE RÉALISTE ET FANTAISISTE
–––––
I
Ouvrons un dictionnaire quelconque et cherchons le mot « Commode. »
Voici ce que nous trouvons en substance.
Commode. Adjectif des deux genres, c’est-à-dire masculin ou féminin. Du latin Commodus. D’un usage facile. Vie commode : agréable, tranquille, aisée, etc. En parlant des personnes, on dit : un père commode ; c’est-à-dire qui est indulgent. Mari commode… on sait ce que ça veut dire.
Il n’y a pas beaucoup de maris commodes, mais il y en a.
Larousse dit encore : mère commode ; seulement, il est muet à l’égard de la belle-mère. Faut-il en conclure que la belle-mère commode n’existe pas ? Morale commode, facile, relâchée, morale à la portée de tout le monde. Entre nous, cette morale doit être la plus répandue.
Voilà qui est bien compris et bien entendu pour l’adjectif commode.
Passons au substantif commode, uniquement féminin.
Commode, substantif féminin. Meuble bas, à tiroirs, pour serrer du linge, des habits, des objets divers.
Ici, un peu d’histoire.
La commode était inconnue dans l’antiquité et même au moyen âge ; ce qui, à la rigueur, dans une certaine mesure, peut servir d’explication à son peu de perfectionnement, attendu qu’elle est restée, à peu de chose près, ce qu’elle était à son début. Du reste, en raison de sa structure, de ses dispositions, desquelles résulte un usage défectueux, que nous allons démontrer, elle n’est pas perfectible.
Selon nous, il faudrait la supprimer. Mais n’insistons pas et continuons notre dissertation.
La commode a fait son apparition vers la fin du XVIIe siècle pour remplacer le coffre qui, jusqu’alors, disent les dictionnaires, servait à l’usage que nous venons d’indiquer.
Nous ne nous arrêterons pas au semblant de progrès que paraissait réaliser la commode avec ses tiroirs sur le coffre, objet d’un seul tenant, se garnissant par le haut ; car nous avions l’armoire, meuble connu depuis la plus haute antiquité. L’armoire remplissait tellement son but, que nous ne comprenons pas l’invention de la commode pour remplacer le coffre.
Ces deux meubles expriment le progrès à rebours.
N’insistons pas encore.
Nous estimons que le mot « commode, » synonyme de facile, est antérieur au meuble, et que l’inventeur, le créateur de cet objet a dû, pour en propager l’usage, lui donner le nom de commode ; car s’il en était autrement, c’est-à-dire que le meuble eût l’antériorité, jamais l’adjectif commode n’aurait été adopté pour exprimer une chose facile.
C’est ici que nous allons nous expliquer et démasquer nos batteries.
Nous mettons en évidence, et en fait, – avant le commentaire, – l’axiome suivant, dans sa rigoureuse simplicité.
Rien d’aussi incommode – qu’une commode.
II
En effet, prenons la première commode venue, forme bossuée ou droite, de Louis XIV à nos jours.
Cette commode se compose de trois ou quatre tiroirs, pouvant se fermer à clef, ou qu’on peut tirer au moyen de deux poignées en cuivre doré, plus ou moins ouvragées, selon la richesse du meuble.
Supposons donc cette commode vide. Elle vous appartient, et vous avez à procéder au placement des différents objets qui doivent occuper les tiroirs. Selon toute évidence, si vous avez fait l’achat de ce meuble, c’est que vous en aviez besoin, pour y mettre une foule d’objets, disséminés un peu partout, dans des placards encombrés, ou ailleurs ; et vous vous demandez si elle pourra contenir tout. Mais en plaçant bien, en tassant un peu, – vous y arriverez.
D’abord, avez-vous remarqué que presque jamais un tiroir ne s’ouvre droit ? Tantôt c’est le côté gauche qui reste en panne, tantôt c’est le côté droit ; et malheur à vous si vous persistez à tirer. Dans ce cas, n’insistez pas, et dès que vous sentez une légère résistance, tirez doucement le côté réfractaire pour le mettre en parallèle avec l’autre. Continuez ensuite avec les deux mains, et, probablement, vous arriverez à ouvrir assez votre tiroir pour le garnir. Il arrive quelquefois qu’un mouvement de mauvaise humeur vous fait tirer trop fort le côté en retard qui, alors, vient trop en avant, resserre le côté opposé, si bien que vous ne pouvez plus rien obtenir, ni en tirant un seul côté ni en tirant les deux à la fois.
Comme c’est commode et amusant, surtout quand on est pressé.
Dans cette hypothèse, profitez de votre excitation pour asséner, de toutes vos forces, un vigoureux coup de poing sur le côté trop sorti, et lorsqu’il aura repris sa place, reprenez votre calme pour tirer avec plus de méthode.
Mais ceci n’est rien.
Continuons.
Vous procédez à l’arrangement des objets.
Nous vous recommandons un placement bien combiné, si vous ne voulez pas chercher trop longtemps.
En voici la raison.
Dans les tiroirs, ce qui est à la surface cache ce qui est dessous, à moins de mettre une seule rangée d’objets au fond ; mais si on admettait ce système, il faudrait quatre commodes pour une et nous pourrions dire : à quoi bon la profondeur des tiroirs ? Il serait préférable, dans cette hypothèse, de modifier les dispositions du meuble, en créant un nouveau genre, qui comporterait dix à douze tiroirs, ce qui aurait pour conséquence un autre inconvénient, celui de n’y pouvoir placer des objets d’une certaine dimension.
Nous disons donc :
Les objets du dessous sont cachés par ceux qui viennent s’y juxtaposer, et, nécessairement, pour arriver à trouver l’objet désiré, vous en dérangez une certaine quantité d’autres, lesquels doivent être remis en place de suite, sinon, après deux ou trois expéditions du même genre, votre tiroir n’offre plus que le spectacle d’un fouillis inextricable où vous ne retrouvez plus rien qu’en sortant tout – et encore – ; car nous pouvons affirmer qu’on peut très bien ne pas retrouver certaine chose, placée dans certain tiroir, et cela sans le concours d’un cambrioleur, ou d’un domestique infidèle.
Nous expliquerons ce cas particulier tout à l’heure.
Enfin, vous avez rempli tous vos tiroirs, après les désagréments que nous avons signalés pour les ouvrir, inconvénients qui peuvent se reproduire pour les refermer.
Voilà donc votre commode emménagée. Le lendemain, ou plus tard, vous avez besoin d’un objet quelconque, une paire de chaussettes. Diable ! vous ne vous rappelez pas dans quel tiroir vous avez placé vos chaussettes. Dans cette alternative, vous constatez l’impossibilité de plonger vos regards dans tous les tiroirs à la fois, ce qui vous oblige de prendre la résolution d’en ouvrir un au hasard ; mais soyez certain que les chaussettes seront souvent dans le tiroir ouvert en dernier.
Notons, en passant, le temps perdu à scruter les dessous de chaque tiroir, pour voir si vos chaussettes n’y sont pas cachées, attendu que si vous avez négligé cette précaution vous êtes exposé à recommencer une seconde fois la série des tiroirs.
Vous voyez ça d’ici.
Que serait-ce donc si nous avions la commode à douze tiroirs que nous venons d’esquisser ?
Alors quoi, faut-il faire, pour chaque tiroir, un inventaire, et consulter le susdit pour ne pas se tromper ?
Maintenant, nous allons vous mettre en garde contre le fait dont nous avons parlé plus haut.
Vous avez mis un objet quelconque, une cravate, dans le deuxième tiroir. Vous en êtes absolument certain. Vous ouvrez le deuxième tiroir ; ô stupéfaction !… vous examinez le dessus, vous fouillez et vous farfouillez les dessous… et votre cravate a disparu.
C’est ce qu’on appelle « la malice des choses. »
Alors, après avoir tout bouleversé dans votre deuxième tiroir, vous vous décidez de chercher ailleurs. Ne cherchez pas dans celui qui est au-dessus, le premier, mais dans celui qui est au-dessous, le troisième. Immédiatement vous apercevez votre cravate qui se prélasse à la surface du susdit tiroir. Vous ne vous étiez pas trompé ; seulement, en tirant votre deuxième tiroir trop plein, par une manœuvre facile à comprendre, la satanée cravate avait passé d’un tiroir à l’autre.
N’oubliez donc pas, si ce tour diabolique vous arrive dans le tiroir du bas, de chercher sur le parquet.
Nous estimons avoir indiqué les principales incommodités du meuble – appelé dérisoirement – commode. Ce ne sont pas les seules ; il y en a d’autres que nous tenons en réserve pour plus tard.
Signalons toutefois l’accident du tiroir tiré trop fort, qui vous tombe sur les pieds, pendant que son contenu, pêle-mêle, se répand aux alentours.
Comme c’est amusant, – et commode, – même sans être pressé.
Nous avons dit plus haut que le progrès de la commode sur le coffre était minime.
Pourquoi ?
Parce que la commode, meuble bas à tiroirs, – n’est pas autre chose qu’un composé de coffres superposés comportant les inconvénients que nous avons énumérés. Les tiroirs sont moins profonds que l’ancien coffre, mais voilà tout. Ils n’en sont pas moins de véritables coffres, se garnissant par le haut.
Le coffre du moyen âge n’a donc que ce seul défaut, qui est capital, défaut se répétant dans la commode, que nous a légué le XVIIe siècle, autant de fois qu’il y a de tiroirs, sans compter les autres imperfections et inconvénients ci-dessus. Alors, c’est bien la commode – seule – qui synthétise le progrès à rebours auquel nous avons fait allusion.
III
Il y a un autre meuble qui a beaucoup d’analogie avec la commode, quoique son titre soit aussi modeste que l’autre est prétentieux. Meuble exclusivement à tiroirs, et plus haut de forme que la commode. Nous pensons que son usage est postérieur à celui de la commode.
Nous avons nommé le Chiffonnier.
Ce titre de chiffonnier ne fait-il pas penser au désordre qui règne souvent dans ses tiroirs, aussi bien que dans ceux de la commode ?
Du reste, voici la définition du chiffonnier dans les dictionnaires. Elle est d’un laconisme aussi simple qu’éloquent.
Chiffonnier. « Meuble à tiroirs dans lequel les femmes mettent leurs chiffons » ; ce qui veut dire assez que la symétrie n’a rien à voir avec son aménagement ; qu’on peut y fourrer tout ce qu’on veut bien y entrer ; qu’on peut y fouiller à son aise ; retourner le dessous dessus et vice-versa ; enfin que l’ordre y est obtenu au moyen d’un certain désordre, sans cesse entretenu et renouvelé.
Il résulte de notre appréciation deux choses.
1° Le chiffonnier est bien nommé et justifie pleinement son titre.
2° Le chiffonnier atteint et remplit son but d’une manière absolue.
Par conséquent, le coffre et la commode n’ont aucune raison d’être. Ceux qui existent ne doivent être conservés qu’à la condition de représenter des objets d’art pour être placés dans des musées ou des collections particulières. Quant à ceux qui ne sont pas dignes de cette faveur, il faut les mettre à l’usage du chiffonnier, et surtout, en attendant que le temps en ait fait justice, il ne faut plus en fabriquer.
Nous terminerons par un judicieux conseil.
Si vous avez besoin d’une commode, – achetez une armoire. Une armoire, voilà un meuble essentiellement pratique, facile, et réellement commode. Qu’elle soit à une ou deux portes, elle s’ouvre facilement. Lorsqu’elle est ouverte, les choses y étant placées en étage, l’œil les embrasse complètement. Immédiatement, vous apercevez de suite ce dont vous avez besoin. Subséquemment, rien ne vous empêche de retirer un objet du dessous en laissant en place les autres.
En quelques secondes, vous avez ouvert votre armoire, trouvé ce que vous cherchez, – et refermé.
Nous avions donc bien raison de dire au début de cette étude, – et encore mieux après notre enquête de commodo et incommodo :
Rien d’aussi incommode – qu’une commode !
–––––
(J.-B. Miron, Paris : Librairie Léon Vanier, Éditeur, A. Messein successeur, 1903)
Il vient de paraître, en cette fin d’année 1903, une plaquette de seize pages extrêmement curieuse. C’est une étude rédigée suivant la méthode d’observation et de déduction scientifiques. L’auteur, M. J.-B. Miron, après un historique rapide de la question, se place en face de l’objet de sa recherche, dont il définit d’abord les qualités intrinsèques : forme, densité, dimension. S’il omet d’en mentionner la saveur et l’odeur, c’est assurément qu’elles lui semblent négligeables dans l’espèce. Ensuite, il pratique une analyse rigoureuse ; il part du composé pour arriver au simple, distingue des éléments, résout des amalgames, isole des corps premiers. Puis il donne brièvement les résultats de son enquête, et conclut en quelques mots précis, sobres, sans commentaires. Ce qu’il fallait démontrer est démontré ; l’homme de science a rempli son devoir ; il rentre dans l’ombre.
Tout ceci serait fort légitime, et vous pensez bien que je me fusse abstenu de vous en entretenir s’il s’était agi d’un rapport à l’Académie des sciences. Mais M. J.-B. Miron n’a rien de commun avec les alambics. Sa chambre à coucher, voilà son laboratoire ; l’objet qu’il décrit ? – un simple meuble ; le titre de sa plaquette ? – de l’incommodité des commodes.
M. J.-B. Miron a voué ses loisirs à l’étude de la commode, à ce qu’il appelle : l’enquête de commodo (!). Soit. Mais il me semble que peu de produits littéraires au monde étaient plus désignés que celui-là pour demeurer en manuscrit.
–––––
(Paul Reboux, « Chronique littéraire, » in Le Public quotidien, politique, littéraire et industriel, vingtième année, n° 564, mardi 29 décembre 1903)
I
La nuit de Noël avait commencé tout à fait comme les autres nuits de Noël à Paris.
Les théâtres étaient bondés.
On faisait queue pour entrer dans les églises.
Petits et grands restaurants préparaient leurs salles et leurs cabinets.
Aux errants qui ne voulaient pas aller à la messe et qui, n’ayant pas dîné, ne pouvaient songer à souper, les charcuteries présentaient le spectacle merveilleux et insolent des victuailles étalées : oies et dindons truffés, jambons roux, langues écarlates, guirlandes de saucisses, festons de boudins et d’andouilles, pâtés !
Toute la ville était éveillée : on y croit encore, au réveillon. Dans l’agitation et l’habituelle sécurité de cette vie nocturne, personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.
*
Un peu avant minuit, les théâtres, les concerts et les cabarets de chansonniers dégorgèrent sur les boulevards le flot frileux de leur public épanoui. L’air piquait, poussé par un hardi vent du nord qui balayait les prospectus et la poussière. Le peuple des galeries, bras dessus, bras dessous, un refrain aux lèvres, prit le trottoir qui menait à son quartier. Quelques couples, plus fortunés, hélèrent des fiacres, d’un geste machinal.
Quant à ceux qui étaient venus au théâtre en automobile, leur étonnement fut comique lorsqu’ils s’aperçurent tous, tout à coup, qu’il n’y avait pas d’automobile en station autour du trottoir.
Où pouvaient être messieurs les chauffeurs ?
« Ils ont été réveillonner sans nous, supposèrent quelques gens de bonne humeur.
– Rendons-leur la pareille ! » répondirent en chœur les dames en veine de bravoure.
Du Gymnase, des Variétés, du Vaudeville, on vit des théories de messieurs en pelisse et de dames emmitouflées dans leurs fourrures, se diriger, en riant tout haut, vers les cabarets à la mode, où leurs chauffeurs « sauraient bien venir les retrouver, » pensaient-ils.
Aux tables déjà occupées, la conversation roulait sur le même sujet.
« François, disait l’un, était pour moi non pas un banal chauffeur, mais un ami. Je suis stupéfié.
– Moi, disait un autre, j’attends tout de Marius. C’est une espèce d’apache. Il me hait et je le lui rends bien. »
Étonnés et résignés se retrouvaient sur le seuil du restaurant pour voir si, tout de même, Marius ou François s’étaient décidés à rentrer dans le devoir.
Nulle voiture à l’horizon.
« Nous avons tort de ne pas nous inquiéter davantage, » affirmaient quelques riches soupeurs dont les sourcils commençaient à se croiser.
Dans les rues, sur les boulevards, c’était un retour de trente ans en arrière. Des chevaux de fiacre martelaient le pavé avec leur séculaire résignation. Toutes choses semblaient se reposer comme la poussière après une rafale. On respirait mieux, on traversait sans hâte les voies les plus fréquentées à l’ordinaire.
Personne maintenant, dans le centre de Paris, n’ignorait le grand événement de la nuit. Les voyous interpellaient les riches piétons :
« Votre voiture, mon prince ? »
Les « princes » n’étaient pas très fiers et se hâtaient vers leurs demeures.
*
Une plus violente surprise les y attendait.
Ils eurent beau sonner, heurter, appeler : personne ne vint à leur rencontre. Il n’y avait plus de domestiques dans aucune des maisons des soupeurs ahuris. L’électricité, fébrilement « allumée, » éclaira une sorte de carnage.
Tous les coffres-forts avaient été forcés, pillés. Dans les armoires, des mains hâtives avaient fait une abondante razzia. Des objets de valeur manquaient dans les salons. L’argenterie avait disparu.
Alors, les sonneries du téléphone retentirent dans tout Paris. Les dévalisés se prévinrent les uns aux autres et la police fut informée.
La police, à vrai dire, savait déjà quelque chose. Depuis deux ou trois heures, elle s’agitait en vain. Le flair de quelques agents avait trouvé à s’exercer dès dix heures du soir. Le retour silencieux des autos dans les maisons, à cette heure-là, sans arrêt dans les bars du voisinage, parut suspect à quelques braves sergents de ville. Quand les voitures surveillées sortirent une heure plus tard, rideaux baissés, ils se précipitèrent :
« Halte-là ! Où allez-vous ?
– De quoi, de quoi ? en voilà du zèle ! Où nous allons ? chercher nos patrons à la sortie du Grand-Guignol…
– Qu’est-ce que vous avez là-dedans ?
– Ça, mon vieux, c’est des surprises qui ne vous regardent pas !… »
Dans diverses rues, des paroles analogues furent échangées. Les agents ne furent pas convaincus, mais comme ils n’avaient point de délit à constater, ils laissèrent partir les voitures suspectes.
Cependant, le pillage n’alla pas tout seul partout. Il y eut des résistances. Des voisins entendirent des bruits de lutte. Il y eut des coups de revolver et du désarroi… Mais la plupart des rapines se firent sans difficultés : on eût dit que les circonstances, les concierges, les maisons mêmes, se faisaient complices.
La nuit était admirablement choisie : Noël, c’est la joie, la confiance, la foi. Que pouvait-on redouter durant de pareilles heures ? Aussi, presque partout, le vol audacieux s’accomplit sans secousse, presque officiellement, solennellement, comme une chose attendue, nécessaire, inéluctable.
*
Vers onze heures, l’exode commença. Des Champs-Élysées, des Ternes et de Montmartre, de Passy et des Buttes-Chaumont, autos de luxe et autos de commerce, vastes limousines, coupés ministériels, voiturettes défraîchies, confortables omnibus, camions, taxis-autos, toutes les sortes de véhicules à essence se dirigèrent vers le sud de Paris, comme attirés par un puissant aimant.
L’entente était parfaite, grandiose.
En silence, par les avenues, les boulevards, les rues, roulaient les voitures de Paris.
Chargées de butin, elles se rejoignaient, prenaient la file, à leur rang, obéissantes et têtues ; elles s’en allaient.
Elles fuyaient le froid et Paris à la poursuite du soleil, de la joie, de la liberté.
Les sociétés secrètes qui existent entre les domestiques s’étaient, depuis quelques années, étrangement développées, resserrées. Les meetings – à cause de leur indiscrète publicité – avaient été supprimés. Une vaste association, toujours en éveil, toujours en séance, pour ainsi dire, avait été créée, dont les membres se tenaient comme les anneaux d’une chaîne. Chaque membre n’était en relation qu’avec deux membres, les deux anneaux voisins, mais ils étaient solidement unis, et ces trois membres à deux et ainsi de suite, jusqu’à vingt mille.
(À suivre)
_____
(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 314, dimanche 7 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
« Oh ! des paons ! leurs
queues ! Je ne veux plus
de paons !… Oh !… (Elle
se débat.) »
K. L. AUGUSTINE,
Attaque hystérique du
9 juillet 1877.
Une des plus perçantes émotions de notre enfance, nous l’éprouvâmes au musée du Luxembourg, devant le tableau de Gervex : « Le docteur Péan enseignant sa découverte du pincement des vaisseaux. » Ces hommes barbus, vêtus de noir, aux manchettes rigides battant le métacarpe, cette femme nue, si belle, morte peut-être, ce bocal à charpie, ces aciers chirurgicaux, tous les détails du tableau contribuaient à former notre angoisse, d’autant plus vive que les mobiles des personnages nous échappaient. Depuis cette rencontre, l’iconographie et la littérature médicale du XIXe siècle nous ont subjugué bizarrement : nous y retrouvons toujours ce mystère d’un climat redoutable et beau. Oui, plus qu’aucune autre circonstance de l’histoire, la vie médicale au XIXe siècle, surtout depuis les environs de 1830 jusqu’à l’ère microbiologique, exalte notre imagination. Tel texte clinique de 1835, telle gravure sur bois d’un traité de chirurgie de 1840 nous fournissent la quatrième dimension de ce qui est disparu, nous restituent cette odeur spécifique du passé que nulle relation historique, si minutieuse soit-elle, ne peut recréer en nous, si une sensibilité élective à l’égard de l’époque donnée ne participe à sa résurrection. De Gervex encore, « Une autopsie à l’Hôtel-Dieu, » de même que les vieilles revues de médecine que l’on trouve reliées dans les bibliothèques des salles de garde, ont toujours conservé à nos yeux une valeur d’ahurissement, par la vertigineuse abolition du temps que leur vue provoque dans notre subjectivité. Mais l’élément affectif n’est pas le seul à entrer en jeu dans ce complexe. La médecine de la première moitié du XIXe siècle nous semble posséder ce caractère tout à la fois terrible et attirant (nous l’appellerions volontiers médecine noire, par analogie avec l’expression « roman noir »), en raison du contraste qu’elle fait apparaître entre le positivisme des praticiens de cette époque (où commencent à se manifester, à la lumière des découvertes récentes dans les domaines de l’histoire naturelle, de la physique et de la chimie, les premières réactions contre la métaphysique et les systèmes construits sur des bases purement théoriques) et l’ignorance où ils se trouvaient encore de la pathogénie microbienne qui devait fondamentalement transformer leurs idées sur l’origine des phénomènes morbides et leur thérapeutique. Cet aspect angoissant de la médecine de son temps, le comte de Lautréamont, dans sa lucidité sublime, semble en avoir pressenti, sinon toute la portée bouleversante, du moins la sombre et bizarre horreur, en insérant dans ses Chants de Maldoror des phrases entières tirées de la littérature médicale de l’époque. – Combien n’avons-nous pas rêvé nous-même sur la lettre du docteur Coste, en date du 7 octobre 1835, adressée au rédacteur du Journal des Connaissances Médico-Chirurgicales ? En mars 1834, à Marseille, une jeune fille de vingt-et-un ans, de la plus grande beauté, se présenta au docteur Coste, premier chirurgien et chef interne de l’Hôtel-Dieu. Elle avait, à la place du clitoris, une verge de la dimension de celle d’un garçon de dix ans. « Le prépuce était replié plusieurs fois sur lui-même et laissait à découvert le gland, auquel il formait une espèce de frein qui le fixait sur la ligne médiane ; le gland était imperforé, car l’urètre n’adhérait pas au corps caverneux, mais occupait la position normale chez la femme et venait s’ouvrir trois ou quatre lignes au-dessous de la verge, au sommet d’un angle formé par la réunion de deux petits replis cutanés qui représentaient les nymphes. L’urètre transmettait les urines et les règles ; celles-ci avaient paru à 13 ans et avaient lieu tous les mois avec une constante régularité ; au-dessous du méat urinaire, qui avait son diamètre normal, absence complète de vagin ; il y avait là une peau garnie de poils et présentant un raphé médian ; les grandes lèvres existaient à l’état rudimentaire et étaient formées par quelques plis de la peau du périnée ; un testicule très facile à reconnaître […] sortait par l’anneau inguinal droit et descendait jusqu’à la partie supérieure de la grande lèvre de ce côté. » L’aspect général de cet hermaphrodite était celui de la femme. Ses seins étaient bien développés ; toutefois, son bassin était peu évasé et ses membres plutôt grêles. Au point de vue moral, elle avait toutes les réactions d’une jeune fille « bien élevée, » très bonne et très douce. Elle avait même un fiancé qu’elle chérissait tendrement, mais qui ignorait tout de l’étrange structure de sa bien-aimée et s’étonnait qu’elle reculât sans cesse la date de leur mariage. Aussi, quand le Dr Coste proposa à la jeune fille de l’opérer, elle en manifesta une joie très vive et lui exprima sa reconnaissance. Après larges incisions des régions intéressées, le Dr Coste plaça dans le canal formé par l’opération un gros cylindre de charpie enduit de cérat. Il amputa la verge, en ayant soin de conserver assez de peau pour simuler le clitoris. Il n’y eut point d’hémorragie pendant l’opération. Le jour suivant, une forte fièvre se déclara, et le surlendemain il y eut une hémorragie abondante. Tous les jours, le Dr Coste introduisait dans le nouveau vagin un cylindre épais de charpie retenu par un fil, afin d’empêcher l’adhésion des parois et d’en favoriser le plus possible la dilatation. Ensuite, il fit des cautérisations au nitrate d’argent. Au bout de deux mois, la cicatrisation était complète. Les menstrues reparurent avec leur périodicité ordinaire ; l’aspect extérieur des parties génitales était, à peu de choses près, celui d’une femme normale, mais les grandes lèvres avaient peu d’épaisseur. La patiente se maria huit mois après l’opération et, de son propre aveu, sa réception était facile et ses sensations fort vives.
ENVOI
Si loin de toi, depuis si longtemps,
Je me vois passer dans les glaces des boutiques,
Monstrueusement risible,
Comme un corps sans tête et qui marche…
Sans doute ce fut d’un musée Dupuytren
Qu’on tira le premier coup de feu en mil huit cent-trente.
–––––
(Gilbert Lely, in Les Deux Sœurs, n° 3, mai 1947 ; cet article sera repris par la suite, avec diverses modifications, sous le titre : « L’Enfer d’Hippocrate »)
–––––
☞ Ce texte de Gilbert Lely reprend une chronique qu’il lui avait déjà consacrée, sous le pseudonyme de Henricus, dans Le Courrier d’Épidaure, en mars 1939. Nous publions à la suite la correspondance originale du Dr Coste dont il est fait mention.
–––––
Opération d’une jeune fille hermaphrodite en 1835
–––––
Le 7 octobre 1835, le Dr E. Coste, « premier chirurgien et chef interne de l’Hôtel-Dieu de Marseille, » écrivait au rédacteur du Journal des Connaissances Médico-Chirurgicales pour lui rendre compte d’une délicate opération qu’il venait de pratiquer sur une jeune fille hermaphrodite et qu’il avait eu l’habileté, ou la chance, de mener à bien. Cette lettre fut publiée dans le numéro de janvier 1836 dudit journal. Nous en donnons un résumé.
En septembre 1834, une jeune fille de 21 ans fut présentée au Dr Coste. À la place du clitoris, elle avait une véritable verge, ayant le volume de celle d’un enfant de 14 ans :
« Le prépuce était replié plusieurs fois sur lui-même et laissait à découvert le gland, auquel il formait une espèce de frein qui le fixait sur la ligne médiane ; le gland était imperforé, car l’urètre n’adhérait pas au corps caverneux, mais occupait la position normale chez la femme et venait s’ouvrir trois ou quatre lignes au-dessous de la verge, au sommet d’un angle formé par la réunion de deux petits replis cutanés qui représentaient les nymphes. L’urètre transmettait les urines et les règles ; celles-ci avaient paru à 13 ans et avaient lieu tous les mois avec une constante régularité ; au-dessous du méat urinaire, qui avait son diamètre normal, absence complète de vagin ; il y avait là une peau garnie de poils et présentant un raphé médian ; les grandes lèvres existaient à l’état rudimentaire et étaient formées par quelques plis de la peau du périnée ; un testicule très facile à reconnaître (…) sortait par l’anneau inguinal droit et descendait jusqu’à la partie supérieure de la grande lèvre de ce côté. »
L’aspect général de cet hermaphrodite était celui de la femme.
Ses seins étaient bien développés ; elle n’avait point de barbe. Toutefois, son bassin était peu évasé et ses membres étaient plutôt grêles. Au point de vue moral, elle avait toutes les réactions d’une jeune fille bien élevée, très bonne et très douce. Elle avait même un fiancé qu’elle chérissait tendrement, mais qui ignorait tout de l’étrange structure de sa bien-aimée et s’étonnait qu’elle reculât sans cesse la date de leur mariage. Aussi quand le Dr Coste proposa à la jeune fille de l’opérer, elle en manifesta une joie très vive et lui exprima sa reconnaissance.
Après larges incisions des régions intéressées, le Dr Coste plaça dans le canal formé par l’opération un gros cylindre de charpie enduit de cérat. Il amputa la verge, en ayant soin de conserver assez de peau pour simuler le clitoris. Il n’y eut point d’hémorragie pendant l’opération. Le jour suivant, une forte fièvre se déclara, et le surlendemain il y eut une hémorragie abondante. Tous les jours, le Dr Coste introduisait dans le nouveau vagin un cylindre épais de charpie retenu par un fil, afin d’empêcher l’adhésion des parois et d’en favoriser le plus possible la dilatation. Ensuite, il fit des cautérisations au nitrate d’argent. Au bout de deux mois, la cicatrisation était complète.
Les menstrues reparurent avec leur périodicité ordinaire ; l’aspect extérieur des parties génitales étaient, à peu de choses près, celui d’une femme normale, mais les grandes lèvres avaient peu d’épaisseur.
La patiente se maria 8 mois après l’opération et, de son propre aveu, ses rapports avec son mari étaient faciles et normaux et ses sensations fort vives :
« Elle n’était point enceinte quand je l’ai vue, termine le Dr Coste ; cependant, elle peut bien le devenir si toutefois elle a des ovaires, ou du moins un du côté gauche, car le testicule qu’elle porte du côté droit remplace peut-être l’ovaire correspondant. Toutefois, l’étroitesse du bassin ne me laisse pas sans crainte pour l’accouchement. »
–––––
(Henricus [pseudonyme de Gilbert Lely], « Le Portefeuille d’un curieux, » in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, sixième année, n° 3, mars 1939)
–––––
–––––
(in Journal des connaissances médicales, quatrième livraison, 15 novembre 1835)
Vous rappelez-vous l’atroce fait-divers qui a couru les journaux au commencement de la semaine ? Un garçonnet, une fillette conduits au haut d’une montagne, dans une grotte, par l’ami à qui leurs parents les avaient confiés pour qu’il leur trouvât une place, et mis à mort d un coup de couteau comme deux agneaux qu’on égorge ?
Ceci se passait du côté de chez moi, les victimes et l’assassin étant de la Mothe-du-Caire et le crime ayant été commis près de Saint-Vincent, un des plus jolis villages de cette plaisante vallée où le Jabron, se frayant un chemin à travers les prés, fait cascader sur un lit de galets luisants ses eaux claires aimées de la truite.
Au premier moment, le public fut pris ; on flairait une cause célèbre.
Dame ! l’assassin n’ayant pas eu le vol pour mobile, (Que pouvaient en effet porter sur eux les deux pauvres enfants ?) il était permis d’espérer un de ces beaux cas de sadisme, mêlant le sang à la luxure, dont s’épouvante et se régale notre curiosité malade.
Hélas ! la désillusion arriva bien vite.
Cet étrange assassin qui ne volait pas avait respecté ses victimes. De plus, – comme pour enlever aux amateurs la joie d’un procès de cour d’assises palpitant et riche en horribles incidents, – il poussa la mauvaise grâce jusqu’à se laisser abattre à coups de fusil, procédé sommaire ! par une troupe de paysans qui le traquait dans les bois.
Alors, le silence se fit. Et je suis peut-être le seul à me souvenir de ce drame mystérieux.
C’est que, voilà : j’ai reçu des renseignements qui l’éclairent d’un jour imprévu.
Là-bas, paraît-il, l’opinion publique est fixée. Le berger tueur d’enfants serait simplement un sorcier, comme le sont un peu tous les bergers. On a trouvé dans ses poches un volume du Grand Albert, cette Bible des gens vendus au diable ; et, détail à noter, les deux corps, quand on les découvrit, n’avaient plus, comme si quelque vampire eût passé par là, une goutte de sang dans les veines. Bref, tout le monde est persuadé que cet homme, très estimé d’ailleurs auparavant, se livrait en secret à des pratiques de magie noire, et que probablement il n’en était pas à son coup d’essai.
Un Gille de Retz en sabots au siècle du télégraphe et du téléphone ! Cette subite évocation du moyen âge en l’an de grâce 1886 ! Ce monstrueux sacrifice, accompli tranquillement sous les étoiles, dans une grotte où parfois le vent doit apporter le grondement lointain des trains qui passent ! Voilà, certes, de quoi faire frissonner la Parisienne ingénue et de quoi faire rêver le penseur.
Rien ne s’efface donc de nos cerveaux ?
Malgré l’éducation, les progrès incontestables des sciences, l’apparent adoucissement des mœurs, l’Humanité d’aujourd’hui, si belle en ses dehors et si fière d’elle-même, est donc condamnée à voir surgir, de loin en loin, au sein des générations épouvantées, un monstre, un fou si vous voulez, qui la rappelle à la barbarie de ses origines ou aux dépravations sanglantes de certaines périodes de son passé !
Eh non ! rien ne n’efface. On serait du moins tenté de le croire quand on voit, par exemple, combien la foi aux sorciers est encore répandue.
On les a brûlés, on les raille. N’importe ! la secte persiste, toujours croyante, toujours fidèle, toujours honorant du même culte, dans l’ombre des bois, à l’abri d’un roc solitaire Celui qui fut, pendant de longs siècles, le Dieu ironique, velu, cornu, des désespérés et des révoltés.
Tout petits, nous avions grand’peur, après l’école, quand il fallait passer devant un trou profond et noir d’où sortait chaque nuit, énorme, hérissé, soufflant du feu, le Matagot, le chat du diable. Et pour rien au monde nous n’eussions parlé – à moins d’être séparé d’elle par un filet d’eau si petit qu’il fût – à une vieille brave femme qui passait pour sorcière. Elle tenait son pouvoir de sa mère, disait-on. Car le pouvoir se transmet au lit de mort ; et celui-là, qu’il le veuille ou non, le possède, à qui le sorcier ou la sorcière a donné sa dernière poignée de main. Aussi met-on prudemment un balai dans le lit des sorciers à l’agonie. L’âme du sorcier entre alors dans le balai, lequel s’en va par petits bonds se griller de lui-même à la cheminée.
Ne rions pas trop ; un balai dansant n’a rien de plus ridicule qu’une table tournante.
D’ailleurs, les sorciers n’emploient pas que des moyens grossièrement matériels ; ils opèrent parfois d’une façon très délicatement psychologique.
Ainsi, j’ai connu une femme, simple paysanne, mais des plus intelligentes, qui était certaine, non pas d’avoir vu, mais d’avoir entendu le diable.
D’où l’idée lui était-elle venue de le consulter ? Je l’ignore. Toujours est-il, qu’elle avait eu recours pour cela à un nécromant du voisinage qui, amicalement, pour le plaisir, voulut bien lui ménager la rencontre.
C’était très facile, du reste : elle devait choisir un jour où ses hommes la laisseraient à la ferme. Alors, après avoir soigneusement barricadé fenêtres et portes, une fois bien seule, elle n’aurait qu’à allumer le feu, à mettre une marmite bouillir, et à réciter, assise sur les talons, en regardant la marmite, des paroles qu’il lui apprit. Seulement, à aucun prix et quoi qu’il arrivât, sous peine de mourir, elle ne devait se retourner.
La voilà donc devant le feu, les yeux sur la marmite et récitant son grimoire. Rien d’abord que le frisson de l’eau échauffée par la flamme, et le grand silence traversé de bruits vagues qui enveloppe les maisons des champs à midi.
Puis il lui sembla, oh ! distinctement, que la vaisselle, assiettes et plats, se remuait dans le porte-écuelles et que les bêtes à l’écurie faisaient sonner, comme affolées, leurs chaînes sur le bois des mangeoires.
Mourante de peur, éperdue de curiosité, elle continua néanmoins ; mais ce fut bien pis quand, derrière son dos, dans la chambre, elle sentit quelqu’un marcher. Et comme elle dévidait toujours son grimoire : « Pourquoi, murmura une voix terrifiante et railleuse, pourquoi marmotter du latin que tu ne comprends pas ? Parle-moi patois, imbécile !… » La femme n’a jamais voulu me dire si elle avait parlé patois au diable.
Mais, un de ces jours, je compte demander au professeur Charcot, qui n’est pas moins subtil philosophe que grand médecin, ce qu’il pense de la méthode employée par mon Cagliostro campagnard pour provoquer ce que les savants appellent, je crois, une hallucination de l’ouïe.
Que diantre cette femme a-t-elle bien pu réclamer ?
Ce qui est certain, c’est que nous ne désirerions rien obtenir du diable, le jour ou plutôt la nuit où mon ami Baptistin et moi nous l’invoquâmes.
Hélas ! que peut donner le diable à ceux qui font pacte avec lui ? Pas grand’chose : des trésors, des diablesses plus belles que des reines.
Nous avions douze ans, dix sous par semaine pour faire nos farces, et nous vivions très satisfaits de cette richesse relative. Quant aux reines et aux diablesses, j’avouerai que, même offertes par le diable, un tel cadeau nous eût laissé froids.
Notre ambition était plus haute. Nous voulions faire comparaître devant nous ce détestable personnage uniquement dans le dessein de l’assommer. Le raisonnement était simple : une fois le diable supprimé, la plus parfaite félicité, grâce à Baptistin, grâce à moi, régnait désormais sur la terre. Et, tout en nous étonnant qu’une idée aussi naturelle ne fût encore venue à personne, nous nous mîmes en devoir d’agir.
Quelques difficultés se présentaient. Nous possédions bien un vieux livre trouvé dans un galetas et contenant la formule d’évocation demeurée intacte au milieu des feuillets rongés. Mais cette formule, par malheur, comportait un tas d’accessoires. Il fallait entre autres choses, de la raclure d’os de mort, un œuf de serpent, une baguette de coudrier coupée avec un certain couteau, de certaine façon, pendant certain quartier de la lune, plus une poule noire qu’il s’agissait de sacrifier à minuit, dans un carrefour.
Tout seul, j’eusse peut-être renoncé à l’entreprise. Mais Baptistin, homme de ressources, se fit fort de tout nous procurer, et accepta même la mission de tuer la poule. Tuer une poule nous semblait chose abominable ; mais, après tout, elle était noire, et la grandeur du but excusait la cruauté de l’action.
On était en vacances. Nos parents nous permettaient quelquefois cette fête d’aller coucher au bastidon, dans le foin nouveau si parfumé, sous le toit d’un grenier dont les tuiles absentes laissaient voir le bleu du ciel.
C’est de là que nous partîmes un soir, les astres étant favorables ; et nous voilà aux approches de minuit, assis à la fourche d’un carrefour, en plein bois sauvage. Des bêtes hurlaient, de grands oiseaux passaient qui nous faisaient peur ; mais c’était délicieux, et certes nous aurions voulu avoir peur encore davantage.
L’heure venue, l’incantation prononcée, on sacrifia la poule. Après quoi nous attendîmes, armés chacun d’une forte trique, que le diable daignât se montrer.
Minuit et demi, une heure… Le diable ne se montre point. Deux heures : on grelotte, la rosée commence à tomber ; et nos parents qui nous croient enfoncés dans le foin, en train de faire des songes roses !
À la fin, nous perdîmes patience.
« Le diable aura eu peur, disait Baptistin ; c’est certain, il ne viendra plus… »
Au petit jour, nous repartîmes, emportant la poule décapitée.
Baptistin qui, à sa vocation de nécromant, joignait de rares instincts de cuisinier, la fricotta pour notre déjeuner, avec une garniture d’olives noires qui en doublait la succulence. Le repas fut exquis, mangé devant le bastidon, sur l’herbe. La nuit, d’ailleurs, avait porté conseil. Nous ne parlâmes plus de tuer le diable. Et je crois que cette première déconvenue n’a pas peu contribué à mettre en moi un fond de scepticisme dont, malgré mes efforts, je crains de ne m’être jamais bien débarrassé.
Mais où s’en vont la plume et la rêverie quand on les laisse ainsi trotter ?
Voilà qu’en bavardant j’ai perdu le chemin de ma chronique et que je vous raconte de lointains souvenirs d’enfance, lesquels certainement n’ont guère d’intérêt que pour moi, à propos d’un malheureux – fou probablement – qui a massacré deux pauvres enfants au fond des bois, et qui, étant sorcier, avait le livre du Grand Albert dans la poche.
–––––
(Paul Arène, in Gil Blas, huitième année, n° 2425, vendredi 9 juillet 1886 ; in La Revue des journaux et des livres, tome II, dimanche 25 juillet 1886)
–––––
☞ Ce texte a été repris, largement modifié, dans Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1518, lundi 23 novembre 1896.
–––––
CHEZ LES SORCIERS
–––––
Cet enragé vent du Sud-Est qui, depuis six semaines, on peut l’avouer maintenant, ne cessait, par un mouvement lent et continu, de pousser sur notre grelottante Provence les inépuisables réserves de pluie froide et d’épaisse brume que Neptune, roi de l’azur, lorsqu’il est d’humeur de paradoxe, sort parfois de ses magasins, ayant décidément fini de souffler, le ciel étant redevenu bleu, le soleil chaud, et, les idées nettes, j’ai pu accepter l’offre obligeante d’un ami pour une promenade en voiture du côté de la Tour-de-Bevons.
La Tour-de-Bevons, rebaptisée la Tour-de-Valbelle par Louis XV, en l’honneur de je ne sais plus quel favori désireux d’un marquisat à désinence euphonique, porte assez mal ce nouveau nom ; car la courbe perdue, au fond de laquelle se groupent ses trois hameaux, est d’un pittoresque plutôt rude, et n’a que de lointains rapports avec les Gardons florianesques.
Village original, un peu arabe, dirait-on, dont les filles sont presque toutes belles et se reconnaissent, dans les foires, au bistre de leur profil, à leurs cheveux noirs, à leurs yeux bleus sombres et à je ne sais quoi d’élégamment oriental dans l’attitude et dans l’allure.
Et quelle auberge ! à l’endroit même où, sous un vieux pont qui s’écroule, la Source, minuscule Vaucluse, jaillissant argentine et vive d’une fente dans le roc nu, égaie par la féerie soudaine de ses chantantes cascatelles l’aridité du paysage et transforme en verte rivière le lit du torrent desséché.
C’est la source de Biaïsse, la Source !
Les bons déjeuners que je fis là, de truites pêchées sous mes yeux, de chevreaux rôtis, de fromageons mûris dans la neige et fleurant les mille parfums de la montagne, le tout arrosé d’un excellent vin de coteau, vin qu’il faut déguster sur place, car les habitants de la Tour qui n’en récoltent pas assez pour essayer de s’enrichir à le vendre, préfèrent le boire sagement.
Très philosophes, d’ailleurs, les habitants de la Tour. Pauvres comme Job, mais philosophes !
Ils ont du vin, ils ont du blé, en somme, à peu près de quoi vivre. Puis, l’immense forêt de Lure qui, en hiver, leur envoie ses loups, se charge, par une juste compensation, de les fournir d’argent de poche.
Dès que le besoin se fait sentir d’un peu d’innocente distraction, par des chemins connus d’eux seuls et qu’une chèvre n’aborderait pas, ils vont dans la montagne séculairement inexploitée, ils tortillent une douzaine de fagots, abattent et débitent, pour en faire des formes de cordonnier, un hêtre, un tilleul centenaire, et de ce butin rapporté sur le dos, ils tirent le samedi, au marché de la ville, quelques menues piécettes blanches où la femme n’a rien à voir.
À leurs moments perdus, ils exercent l’état de sorcier ; mais ce sont des sorciers facétieux et psychologues.
Ainsi, précisément à la Tour-de-Bevons, j’ai connu une femme, simple paysanne, mais des plus intelligentes, qui était certaine, non pas d’avoir vu, mais d’avoir entendu le diable.
Elle s’était adressée pour cela à un nécromant du voisinage qui, amicalement, histoire de lui faire plaisir, voulut bien ménager la rencontre.
« Tu voudrais causer un brin avec le diable ? Rien de plus facile. Le temps de la moisson approche. Choisis un jour de soleil et de grande chaleur où « les hommes » te laisseront seule à la ferme.
Alors, après avoir renfermé les animaux, depuis le pourceau jusqu’au chat, et soigneusement barricadé portes, fenêtres, sans oublier la plus petite ouverture, il ne te restera plus qu’à allumer le feu, à mettre la marmite bouillir, et à réciter, assise sur les talons, en regardant la cheminée, les paroles contenues dans ce parchemin mystérieux.
Seulement, à aucun prix et quoi qu’il arrive, tu ne devras te retourner. »
La voilà donc, au jour propice, tout autour d’elle solitaire et clos, assise devant le feu, en train d’ânonner son grimoire.
Rien d’abord que le frisson de l’eau animée par la flamme, et le silence traversé de bruits vagues qui enveloppe les maisons des champs à midi.
Puis, il lui sembla, oh ! distinctement, que la vaisselle, assiettes et plats, se remuait dans le porte-écuelles et que les bêtes à l’écurie faisaient sonner, comme affolées, leurs chaînes sur le bois des mangeoires.
Mourante de peur, éperdue de curiosité, sans oser remuer la tête, elle persistait néanmoins à dévider « abraxas, abracadabra, » les sataniques litanies.
Mais le plus terrible, ce fut quand, tout près de s’évanouir, derrière son dos, dans la chambre, elle sentit quelqu’un marcher, quelqu’un qui, d’une voix railleuse, lui murmurait presque à l’oreille :
« Pourquoi marmotter depuis une heure du latin que tu ne comprends pas ? Le diable sait toutes langues. Parle-moi patois, bonne femme ! »
Et la femme parla patois au diable, et le diable lui répondit…
Auriez-vous pu supposer, soit dit entre parenthèse, que nos Cagliostro montagnards pratiquassent avec cette maîtrise l’art de provoquer par l’autosuggestion ce que la science moderne appelle hallucination de l’ouïe ? Mais rien n’est nouveau sous le soleil !
La femme a toujours quelque chose à demander au diable.
Un fait certain, c’est que nous ne désirions rien obtenir de lui le jour ou plutôt la nuit où, thaumaturges de douze ans, mon ami Baptiste et moi, nous essayâmes de l’évoquer !
Signer un pacte, obtenir des trésors en échange, la belle affaire !
Notre ambition était plus haute, et plus simple notre raisonnement.
Nous voulions faire comparaître devant nous ce détestable personnage, uniquement dans le dessein de l’assommer.
Une fois le diable supprimé, la plus parfaite félicité, grâce à Baptiste, grâce à moi, régnerait désormais sur la terre. Et, tout en nous étonnant qu’une idée aussi naturelle ne fût encore venue à personne, nous nous mîmes en devoir d’agir.
Quelques difficultés se présentaient. Nous possédions bien un vieux livre trouvé dans un galetas et contenant la formule d’évocation demeurée intacte au milieu des feuillets rongés. Mais cette formule, par malheur, comportait un tas d’accessoires. Il fallait, entre autres choses, de la raclure d’os de mort, un œuf de serpent, une baguette de coudrier coupée avec un certain couteau, de certaine façon, pendant certain quartier de la lune, plus une poule noire qu’il s’agissait de sacrifier à minuit, dans un carrefour.
Tout seul, j’eusse peut-être renoncé à l’entreprise.
Mais Baptiste, homme de ressources, se fit fort de tout nous procurer, et accepta même la mission de tuer la poule.
Tuer une poule nous semblait chose abominable ; mais, après tout, cette poule était noire, et la grandeur du but excluait la cruauté de l’action.
On était en vacances.
Nos parents nous permettaient quelquefois cette fête d’aller coucher au bastidon, dans le foin nouveau si parfumé, sous le toit d’un grenier dont les tuiles absentes laissaient entrevoir le bleu du ciel.
C’est de là que nous partîmes un soir, les astres étant favorables ; et nous voilà aux approches de minuit, assis à la fourche d’un carrefour, en plein bois sauvage.
Des bêtes hurlaient, de grands oiseaux passaient dont le vol silencieux nous faisait peur ; cette peur était délicieuse, et certes nous aurions voulu avoir peur encore davantage.
L’heure venue, l’incantation prononcée, Baptiste sacrifia la poule.
Après quoi, nous attendîmes, armés chacun d’une forte trique, que le diable daignât se montrer.
Minuit et demi, une heure… Le diable ne se montre point. Deux heures : on grelotte, la rosée commence à tomber ; et nos parents qui nous croient enfoncés dans le foin, en train de faire des songes roses !
« Le diable aura eu peur, disait Baptiste ; c’est certain, il ne viendra plus… »
Au petit jour, nous repartîmes, emportant la poule décapitée.
Le diable l’avait échappée belle !
C’est ce même Baptiste qui, pendant que j’achève ces lignes, s’impatiente en bas dans la rue, fait cabrer son cheval, et m’objurgue et m’appelle, plus pressé encore que moi de retourner au village des sorciers et de voir les truites glisser, soudain éclairées d’un rayon, sous le cristal des eaux de Biaïsse.
–––––
(Paul Arène, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1518, lundi 23 novembre 1896. « Description de l’assemblée des sorciers qu’on appelle sabbat, » gravures d’après le tableau de Bartholomeus Spranger, reproduites notamment dans l’Histoire des imaginations de M. Oufle de l’abbé Bordelon, 1710, et le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863)
Monsieur Ciboire était aubergiste, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du « Bœuf Couronné. » Il était, en outre, en se levant, ce matin-là, de la plus méchante humeur. Toute la nuit, son épouse légitime avait eu le sommeil troublé. Le mari geignait, se retournait comme un poisson sur la poêle malencontreuse, faisait gémir à l’unisson de ses plaintes le vertueux sommier, et lançait au hasard à travers la chambre les couvertures défaites. Madame Ciboire se désolait. Son mari devenait fou. Le métier d’aubergiste a, parmi les autres inconvénients, un plus sérieux que tous. Il faut prêter l’oreille aux clients et à leurs théories parfois perverses, et c’était le souvenir de conversations avec les habitués du « Bœuf Couronné » qui tourmentait Monsieur Ciboire. On a vu des gens dans les cafés se faire un malin plaisir de rendre idiote la dame qui trône au comptoir, au milieu des morceaux de sucre exactement supputés, puis placés les uns sur les autres, de la même manière à peu près que les pierres des pyramides étaient mesurées par les géomètres d’Égypte puis mises en place par les Hébreux. Ils lui content des choses absurdes, qu’elle doit accueillir le sourire aux lèvres, et, chaque jour, ses bourreaux suivent, dans sa cervelle troublée, les progrès de la folie.
La même chose arrivait à Monsieur Ciboire, et depuis des jours ses rêves étaient hantés par des cauchemars. Il y avait, parmi les habitués de l’auberge, des peintres qui passaient leur temps, comme la plupart des jeunes peintres, à porter des vestes étranges et à émettre des paradoxes surannés. Et l’un d’eux, nommé Brancowich, qui depuis dix ans avait sa pipe au-dessus de la deuxième table à gauche, en attendant qu’il pût l’accrocher aux râteliers de l’Institut, avait choisi l’aubergiste pour souffre-douleur. Ne s’était-il pas avisé de démontrer, un soir de la dernière semaine, avec preuves à l’appui, et citations de philosophes indubitables, que la couleur n’existait pas ? À vrai dire, l’existence de certains peintres est une protestation énergique et continuelle contre la réalité des couleurs.
Mais l’âme neuve de Monsieur Ciboire n’avait jamais élevé le moindre doute sur l’existence des couleurs. Les yeux bons et bleus de Monsieur Ciboire n’avaient jamais regardé les objets de la vie usuelle, aux nuances variées, que comme de lumineuses vérités. Monsieur Ciboire ne comprenait rien aux théories des philosophes. Il ne se serait jamais, comme Descartes, enfermé dans un poêle de faïence, pour arriver, au bout de dix ans, à cette découverte sublime, que ce qui existe, existe, et que ce qui n’existe pas, n’existe pas. Si l’on eût conseillé à notre aubergiste de pareils procédés, il eût haussé les épaules et, regardant avec sympathie le petit poêle de faïence sur lequel chauffait le matin l’eau de sa barbe, il n’eût pas hésité à traiter de fou tout homme qui lui eût proposé de faire servir un pareil objet à des expériences de philosophie. La logique de Monsieur Ciboire n’admettait pas de semblables compromis. Aussi son âme était-elle singulièrement bouleversée, toutes les fois qu’il se trouvait en présence d’un paradoxe, présenté correctement.
Monsieur Ciboire, lentement, descendit du lit, non pas seul, avec un regret. Madame Ciboire, frileuse, se pelotonna dans les couvertures, et s’aplatit le nez sur la muraille, énergiquement décidée, eût pu croire un observateur superficiel, à contempler du plus près possible, et jusqu’à la mort, les fleurs de la tapisserie. Mais un ronflement sonore, qui s’éleva peu après, eût donné tort à l’observateur. Son mari ouvrit la porte, trébucha dans l’escalier et fut dans la salle du rez-de-chaussée. Du dehors, par les fentes des volets, transparaissait le timide crépuscule jaune. Les volets ouverts, Monsieur Ciboire fut, sur le fond noir de la salle, éclairé par la tache huileuse de la lampe, avec des allures falotes de personnage dans une eau-forte mal tirée. Les réverbères de la rue, guettant le pas lourd de l’éteigneur qui leur apportait le bonnet de nuit, eurent un éclair de joie pour l’apparition, sur le pas de la boutique, qui leur était régulièrement un présage de bon sommeil.
Mais Monsieur Ciboire ne regarda ni les réverbères, ni les rares passants de l’aube. Il n’alla pas, comme il le faisait d’habitude, se poster un moment sur le trottoir, de l’autre côté de la rue étroite, les mains à plat enfoncées par-devant dans la ceinture, pour contempler avec orgueil la façade bien connue. Au-dessus des barreaux de fer entourant la baie basse de la boutique, se balançait la plaque de tôle où Brancowich avait peint le Bœuf couronné avec des couleurs dont la crudité aurait fait sourire tous ceux à qui l’on eût proposé de faire cuire, dans n’importe quel four, un tel animal. Le propriétaire du « Bœuf Couronné » se mit à ranger tristement les verres et les bouteilles oubliées la veille sur le comptoir. Ses yeux n’avaient plus de regards pour les choses qui l’entouraient. Le poison philosophique commençait à agir. Quand Brancowich arriva, il lui exprima le désir d’une conversation sérieuse. On les vit, dans l’arrière-boutique, autour d’une bouteille de vieux vin, tracer sur l’ardoise des additions, des figures géométriques. Leur silhouette se profilait, en ombres noires et gesticulantes, sur le vitrage dépoli de la cloison.
De nouvelles théories furent émises, les jours suivants, et l’aubergiste sentit vaciller davantage à chaque minute les idées saines et calmes, qui jusqu’alors avaient habité, sans jamais plaintes sur leur compte, la demeure étroite de son cerveau. Maintenant, il discutait, lui aussi, dans la fumée des pipes, sous le prétexte puéril de tenir compagnie à ses clients comme doit le faire un bon patron. Dans la société des peintres qui fréquentaient sa maison, ses allures peu à peu se pervertirent. Son scepticisme naissant lui fut un prétexte à l’irrégularité. Il sortit le soir avec Brancowich. Et le trouble apporté dans sa conduite et le calme de ses fonctions se manifesta, au retour des expéditions nocturnes, par des témoignages dont la bonne madame Ciboire, bien qu’étonnée de ce retour d’âge, ne se plaignit point.
Il était normal, en effet, qu’il discutât sur les goûts en même temps que sur les couleurs. Ses dénégations de la première heure, sur ce dernier sujet, étaient devenues peu à peu de timides conjectures, pour se transformer bientôt en féroces affirmations. Comme il arrive pour l’ordinaire, le bœuf paisible, raillé de sa bonhomie, devint un taureau fougueux.
On le vit se promener dans la rue et hocher la tête vers les fenêtres dont les enluminures donnaient aux vieilles maisons voisines un air d’échoppes moyenâgeuses. Le marchand de couleurs et vernis, dont le magasin était situé au coin de la rue Saint-Jacques et du faubourg, ami personnel de Monsieur Ciboire, fut obligé de donner congé.
L’aubergiste profitait de tous ses moments de liberté pour venir lui émettre des théories. Puisque la couleur n’existait pas, la vente des tubes variés, des pinceaux et des vernis, était une insulte au bon sens. Les passants assistèrent à des luttes étranges où Monsieur Ciboire apostrophait en termes énergiques son voisin. Quand il eut ruiné ce commerce, le sien ne valut guère mieux. Les peintres, heureux d’avoir réussi, dans leur plaisante entreprise, mieux qu’ils ne pouvaient l’espérer, portèrent ailleurs leurs paradoxes. Les clients habituels se firent au geste de hocher la tête, en levant leur doigt vers leur front, d’un air attristé, quand Monsieur Ciboire tournait le dos. Sa femme, troublée le jour par des exposés tyranniques, et la nuit par des cauchemars, songea à se réfugier chez sa mère. Ses remontrances étaient vaines. La folie de son mari ne faisait qu’aller en croissant. Il avait acheté des livres techniques et rêvait d’un grand ouvrage qu’il devait écrire et qui rendrait son nom immortel.
Si d’ailleurs sa femme le méconnaissait, et si les petits enfants couraient après lui dans la rue, il avait, d’autre part, des compensations. Une revue d’avant-garde, séduite par les théories qu’il exposa à quelques rédacteurs égarés chez lui, confia à sa plume autorisée les articles de critique d’art.
Il s’attribua, dès lors, sur le monde extérieur, les droits les plus rigoureux. Ne pouvant modifier, suivant son caprice, les choses qu’il savait n’être pourtant qu’un caprice de son imagination, il voulut, du moins, les voir différentes. Des soirées furent occupées à la fabrication d’un ingénieux instrument propre à démontrer ses idées. C’était une paire d’énormes lunettes, en forme de calotte sphérique, s’appliquant sur les deux yeux, et ne laissant passer la lumière que par la vitre qui les fermait. Cette vitre mobile fut pour Monsieur Ciboire le prétexte aux plus folles orgies de couleur. Il adaptait à ses lunettes des verres peints, rouges, jaunes, bleus, à travers lesquels les objets extérieurs lui paraissaient magnifiquement illuminés. Et c’était une sorte de lanterne magique dans laquelle ses yeux jouaient le foyer. Ainsi, quand il se promenait le soir, avec ses deux énormes hublots, on eût dit les fanaux rougeoyants et tremblotants d’un omnibus.
Des gens vinrent de fort loin le voir, par curiosité. Il fut cité, avec d’ironiques éloges, par les revues médicales. Des reporters allèrent lui prendre une conversation. Il leur parla de Néron auquel il se comparait, à cause de l’émeraude taillée que l’empereur romain portait dans l’œil. Même, il lui vint des idées meilleures. Il eut un moment le projet de s’injecter de la garance ou du bleu d’outremer à même le globe de l’œil. Sa femme eut beaucoup de peine à le faire y renoncer.
Elle était restée avec lui, malgré tout, par dévouement. Sa folie s’exaspérait et devenait dangereuse. Il bondissait maintenant à travers ses doctrines coloristes comme un clown saute, en les crevant, au milieu de cerceaux en papier peint.
On dut l’enfermer. Il languit derrière les murs d’un asile, puis, au bout de quelques semaines, mourut dans un accès de frénésie. La cause exacte de sa mort fut un abus de raisonnement. On doit croire, il l’ignorait, qu’il n’existe pas de couleurs, et l’on doit vivre cependant comme si les couleurs existaient. Le vrai philosophe sait bien qu’il n’y a que des apparences, mais consent dans la pratique à regarder les apparences comme des réalités.
Monsieur Ciboire était âgé de quarante-huit ans, six mois, quatre jours. Des funérailles décentes lui furent faites en l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et sa veuve continua son commerce, après l’avoir pleuré comme il convenait.
–––––
(Gabriel de Lautrec, in La Vogue, revue mensuelle, nouvelle série, tome III, n° 9, septembre 1899 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-sixième année, n° 3145, jeudi 23 septembre 1909. Knud Sinding, « Couple attablé dans une auberge italienne, » huile sur toile, 1930)
Il y eut un grand bruit qui ébranla toute la campagne et fit s’enfuir le petit peuple à fourrure des forêts et des eaux, et la gent à plumes des hautes branches et tout ce qui rampe, et vole, et détale…
L’automne était encore très beau. Mais la chaleur d’un soleil attiédi ne pouvait produire de telles émanations brûlantes autour de la fosse où l’objet avait percuté. C’était une véritable fournaise.
Tous les gens du village accoururent, attirés par le vacarme et par l’appât de la Chose merveilleuse. Elle était là, matière incandescente, faite de minéraux inconnus ; ce bloc intouchable, inapprochable, s’entourait d’un halo protecteur ; il luisait d’un éclat vert de malachite, mais certains voyaient en lui le ton terni de l’argent, d’autres lui trouvaient des parcelles d’étain bleui, des pellicules micacées, des transparences de cristal de roche. Aucun ne sut déterminer de quoi cet objet insolite pouvait bien être fait.
Le curé du petit bourg montagnard vint à la suite de ses ouailles, non pas alléché par l’idée d’un profit, mais en mission, avec la secrète terreur d’un maléfice, d’un piège du Malin. Il regarda de loin puis s’en fut, suivi de quelques pieuses vieilles filles en robes noires.
Blaise Fourneyrat, le propriétaire du champ pierreux où s’était abattu l’aérolithe, en perdit vite son bon sens. Il abandonnait femme et mioches et même ses vaches au pâturage et ses pommes de terre en pleine récolte pour s’absorber, des heures entières, dans la contemplation du bolide immobile. Dans son épais cerveau, de lentes convoitises naissaient, cheminant dans le fouillis des conjectures et des espoirs. Si ce monstre avait été vomi par le ciel dans son champ du Pas-de-l’Eau (ainsi nommé parce qu’il accédait à une passerelle franchissant l’Écuille), lui, Blaise, avait tous les droits sur cette pierre gigantesque dont l’instituteur – un homme instruit – avait déclaré : « Elle vaut des mille et des cents. »
Mais pour savoir et pour pouvoir, il fallait approcher l’aérolithe. Or, la masse en ignition dégageait une température de haut fourneau.
Des semaines passèrent. Un raz-de-marée au Portugal, une crise politique à Paris, des crimes passionnels retentissants fixaient l’attention de la Presse et personne ne s’avisa, dans le tumulte du monde, de raconter la chute d’un météorite dans un patelin des Cévennes.
L’hiver s’annonça précoce dans ces froids pays que ravage le vent de Sibère. Jour après jour, le morceau d’astre éteignait ses feux. Une nuit de lune, Blaise trouva au monstre accroupi dans son entonnoir un aspect engageant presque familier. Il gelait dur. Dix centimètres de neige ajoutaient au sol une écorce immaculée. Seul le météorite avait été épargné par la première neige. Toute la nuit, Blaise épia l’assoupissement de la Chose, sans trop rien comprendre à ce phénomène de refroidissement de la matière ignée.
Les jours suivants, le froid devint intense. Le pays scintillait sous la glace. Le bloc minéral s’enveloppait maintenant d’un voile bleuâtre qui n’effrayait plus Blaise ni personne. Mais Fourneyrat entendait empêcher que l’on chassât sur ses terres. Quelques injures, des coups de poing bien assénés tinrent à distance les voisins avides. Dans son obsession, le fermier ne caressait plus l’espoir de tirer argent de ce cadeau céleste. Il éprouvait pour lui un sentiment voisin de la passion et s’enhardit à le toucher, un beau matin qu’il faisait un froid à fendre les pierres. Le grain poli, satiné, du bloc lui fit perdre le peu de raison qui lui restait.
Désormais, il monta la garde auprès de « son » bien. Sa famille se répandait dans le pays en plaintes amères : le Blaise n’en avait garde. Pourvu qu’il fût près de son trésor aux couleurs changeantes et le touchât de temps à autre, il était heureux.
Voici que dans toute la contrée, des bruits incroyables commencèrent à circuler. On disait que la « Pierre-Fée » – ainsi Blaise surnommait-il l’aérolithe – avait un pouvoir surnaturel, qu’elle guérissait par son contact des maladies réputées incurables. Le marchand de bestiaux amena son petit dernier, un avorton scrofuleux mangé de gourmes et de plaies, et, dans les huit jours qui suivirent l’imposition, l’enfant perdit ses croûtes et ses œdèmes et poussa dru. Une pauvresse impotente, privée de tout, même de foi chrétienne, obtint de Blaise qu’il la laissât aborder la « Pierre-Fée. » La vieille se coucha péniblement sur une des arêtes et déclara bientôt sentir dans tous ses membres, dans tout son corps, comme une ardeur nouvelle. Celle qu’on avait connue courbée par les rhumatismes et la mauvaise pitance s’en retourna, bien droite et un brin vaniteuse.
Dès lors, Blaise fut très malheureux car il ne put interdire au monde l’approche de son bien. Il en vint de partout, gens curieux, éclopés, envoyés par le canton, le chef-lieu, les autres départements. Il se consola en entreprenant de retourner la terre autour du cratère où reposait le bloc. Tout ce qu’il jeta proliféra. Il sema n’importe quelle graine et tout grandit, crevant la terre en plein décembre. Il eut la tentation de semer du blé. Vingt-quatre heures après, les premières têtes vertes jaillissaient du sol. Le blé monta, monta, puis ses épis virèrent au jaune, au doré, et furent prêts à faucher. Blaise moissonna son froment environné par la glace et le givre. Il eut de l’orge, du seigle, du maïs, des betteraves, tout ce qu’il voulut. Sa femme, la Julia, maintenant appâtée par la fièvre du gain, le pressait de faire d’autres essais. Tout ce qu’il plantait et semait poussait en quelques heures : les plus beaux légumes, des tomates rouges à faire pâlir les pommes d’amour de Provence et des feuilles de tabac qui croissaient à une vitesse accélérée.
Cette fois, la capitale s’émut et délégua des observateurs. Ils vinrent fouiller, bouleverser le champ du miracle. On annonçait une mission scientifique chargée de peser, mensurer le morceau tombé de l’espace erratique, et d’en déterminer exactement la composition. Ce fut l’ère des métamorphoses. Il n’y eut pas que le végétal pour s’embellir et se renouveler. Tout le monde animal, et surtout la peuplade ailée qu’un hiver terrible exile pour de longs mois, hanta les parages du bolide. Au-delà du périmètre influencé par la masse minérale, la neige, la glace, le brouillard emprisonnaient l’air et la terre. Mais dans un rayon de cent mètres autour de la « Pierre-Fée, » la nature et les êtres vivaient affranchis du morne Temps. Pinsons et bouvreuils, moineaux et rouges-gorges accomplissaient sans le savoir une adorable transmutation. Heure par heure, leurs plumes devenaient plus colorées, plus féeriques. La « Pierre-Fée » transformait ces enfants de nos ciels brumeux en oiseaux des Îles, au plumage brillant, au jacassement berceur.
« Radium, teneur importante en pechblende, radioactivité, émanations de sels inconnus… » Les savants discutaient, prenaient notes sur notes, criaillant si fort qu’ils couvraient la symphonie des oiseaux de Paradis.
Les hommes d’affaires suivirent de très près les hommes de science, autrement redoutables que ceux-ci, car ils n’avaient ni pureté ni désintéressement. Le champ magnifique, les végétaux surprenants, les délicieux oiseaux, les humains débarrassés de leurs sanies, tout cela leur importait peu. Ils n’étaient pas là pour admirer les joues roses d’une enfant guérie ou l’ébouriffement splendide d’un loriot, mais pour calculer combien de millions le météorite pouvait rapporter. Ils repartirent avec leurs chiffres et leurs projets dérisoires. L’hiver s’acheva doucement, comme une chlorose, dans la résurrection d’avril. Depuis quelques jours, Blaise était inquiet. Une nuit, il n’y put tenir et quitta sa maison pour venir surveiller son trésor. L’air était plus doux et chargé de mystère. Dans la transparence de l’atmosphère, des voiles flottaient ; très haut, les étoiles palpitaient vaguement. Puis la nuit se fondit et l’aube fut fleurie de jacinthe et de réséda, radieuse et pure, que transperça la diagonale du soleil.
Cette fois, Blaise ne se trompait pas ; le bolide vibrait dans l’entonnoir. Il aurait voulu crier, appeler à l’aide, chercher du secours et il restait debout, hébété, comme retenu par des liens de plomb. C’est ainsi qu’il vit, en s’aplatissant pour n’être pas entraîné par lui, l’énorme fragment de planète se soulever d’un bond formidable, comme aspiré par un invisible aimant, et s’élancer dans l’espace très haut, toujours plus haut.
Blaise hurlait maintenant, et si désespérément que tout le village se précipita. On n’apercevait plus dans le ciel qu’un point imprécis de couleur beige, à peine gros comme une feuille.
Une feuille !… C’est vrai, il restait à Blaise Fourneyrat la richesse apportée par la « Pierre-Fée, » la terre grasse, et les céréales, et les colossaux légumes, et les fruits, et les fleurs irréelles… L’homme abaissa les yeux sur la terre. Dans le pays d’alentour, la neige avait fondu et l’herbe affleurait avec sa verte promesse. Mais la terre ensorcelée, la terre prospère, qu’était-elle devenue ? Subitement flétries, les plantations prodigieuses jonchaient le sol de leurs débris, et les fleurs tombaient en poussière. Il vit aussi les arbres déracinés, l’herbe rasée comme par un incendie. Tout apparaissait noir, sec, brûlé, incultivable, pareil à ces régions maudites que l’homme déserte et que la bête fuit.
Blaise espérait pourtant qu’une douceur lui restait, celle de ses beaux oiseaux enchantés. Hélas ! Ils avaient été brutalement arrachés à leurs chants et à leurs amours, et jetés en pleine joie sur la terre calcinée. On voyait leurs petits corps raidis, leurs plumes atones.
Alors, tout ce qui vivait encore et respirait auprès de cette zone foudroyée s’enfuit loin, très loin, rejoindre le petit peuple à fourrure des forêts et des eaux, et la gent à plumes des hautes branches, et tout ce qui rampe, et vole, et détale…
–––––
(Lucie Derain, Carrousel de nuit, frontispice et bandeaux de Jacques Ernotte, Paris : Les Éditions de la Nouvelle France, collection « Chamois, » n° 12, 1946)
(Cote quinzième de l’inventaire de mes Châteaux en Espagne
comprenant l’interprétation de la Symphonie en LA,
par les fleurs, les passions et la philosophie.)
À M. Auguste Wacquez.
Qu’est-ce que l’esprit d’une symphonie ? De quelle nature est cette inspiration supérieure qui, dans une grande composition musicale, domine le chant et les accords, la mélodie et l’harmonie ? Voilà ce que vous me demandiez dernièrement à propos du Festival.
Il y a bientôt dix ans que je me posai la même question en me rendant à une des matinées du Conservatoire. Dans ma préoccupation, je me sentis heurté par un étranger qui marchait précipitamment. Il s’excusa en me racontant ses ennuis. Depuis une heure, il cherchait en vain à se placer. Tous les billets étaient pris, lui disait-on, depuis le commencement de la saison ; il n’avait même pu fléchir aucun des commissaires. « Cela m’est d’autant plus cruel, ajoutait-il, que c’était un des plaisirs que j’avais surtout promis à ma femme en venant à Paris. »
Celui qui me parlait ainsi était un homme dont l’âge avancé ne se révélait que par quelques cheveux gris et quelques rides du visage. Du reste droit et robuste, plein de vigueur et de santé, c’était un de ces Hollandais forts et calmes, pâles et froids comme vous en avez tant vu. Celui-ci avait pourtant un regard profond et intelligent qui le rendait plus facilement sympathique.
À son bras se tenait une femme de vingt-deux ans au plus, jeune compagne d’un vieux mari, belle Wallonne potelée, blanche et douce comme une Allemande, gracieuse et animée comme une Française. Elle était vêtue d’une façon qui répondait parfaitement au caractère de sa beauté. Sa toilette alliait ce goût de luxe et de fraîcheur qui distingue les Flamandes à cette élégance sévère et distinguée que recherchent les Parisiennes.
Elle était charmante en ce moment de contrariété. Ses beaux yeux bleus brillaient d’impatience tandis que sa bouche mignonne et fraîche se contractait de dépit.
« Si vous connaissiez mieux Paris, répondis-je au mari, vous sauriez, Monsieur, que nul au monde ne pourrait réussir à vous placer ici. Je n’ai trouvé moi-même, en m’y prenant longtemps à l’avance, qu’une loge cintrée. Elle contient deux places, je n’en occupe qu’une et je me trouverais fort heureux de vous offrir l’autre, si elle pouvait être acceptée par l’un de vous.»
Le Hollandais resta quelques instants silencieux et réfléchi, puis il me demanda : « À qui ai-je l’honneur de parler ? »
Je saisis son intention comme il avait compris la mienne et lui remis ma carte. Il l’examina ainsi que ma personne avec un flegme singulier, puis engagea sa femme à accepter mon offre. Quant à lui, s’il ne trouvait pas à se placer, il s’en consolerait aisément en nous attendant à un restaurant voisin. Il me pria instamment d’accepter le dîner qu’il y ferait préparer. Car il connaissait trop les convenances pour m’offrir le prix de la place que je cédais à sa dame.
La belle Flamande simula d’abord un refus, comme la politesse pour moi et l’amitié pour son mari l’exigeait, puis elle se décida et s’appuya sur mon bras.
Nous parcourûmes jusqu’aux cintres les escaliers sombres et les corridors délabrés de cette vieille salle des Menus-Plaisirs. Et lorsqu’on nous ouvrit la loge, la première impression de cet orchestre qui n’a pas son pareil au monde fit frémir dans tous ses membres mon impressionnable compagne.
Elle m’apprit alors qu’elle n’avait jamais entendu d’ensemble symphonique. Musicienne exercée, elle connaissait les grands maîtres par la lecture et le piano, mais, élevée dans une petite ville du pays de Liège, elle n’avait jamais eu l’occasion d’entendre plus de cinq instruments réunis. Vous concevez quelle impression elle devait ressentir en présence de cet orchestre si puissant que vous ne pouvez vous représenter, mon cher Wacquez, qu’en imaginant notre Festival transporté dans une toute petite salle. Les exécutants sont, il est vrai, bien moins nombreux au Conservatoire qu’ici, mais ils ont tous leur son entier. Dix de ces violons en valent plus de trente des nôtres.
Le concert était déjà fort avancé. On terminait l’ouverture du Timoléon. Vinrent ensuite un concerto exécuté par Massart, et un air d’Iphigénie chanté par ce bien regrettable Alizard.
Enfin, la symphonie en LA s’empara, dès les premiers accords, de toute notre attention. J’écoutais depuis longtemps, tout absorbé dans ce chef-d’œuvre, et déjà l’admirable motif de l’andante se dialoguait entre les instruments, lorsqu’un soupir me fit reporter les yeux sur ma compagne.
Connaissez-vous, mon cher Wacquez, ces natures nerveuses qui se dissimulent sous l’enveloppe d’un embonpoint trompeur ? Ce feu dévorant qu’un pédant a appelé : la Sensitivité, loin de dévorer comme d’ordinaire ce qu’il peut consumer, semble avoir soufflé à plaisir les chairs et les muscles, semblables à cette mousse légère que la chaleur répand à la surface du lait. On croit voir de ces angoras qui cachent sous un duvet soyeux et épais la sèche et vivace maigreur de leur corps.
Ce sont là les natures les plus exquises. Cette impressionnabilité souffrante sous les apparences de la santé, cette finesse de perception sous le manteau du calme et de la froideur, ces abîmes sous une eau paisible, sont ce que l’esprit peut concevoir de plus séduisant.
Aussi, pendant que cet andante tendre et violent, triste et énergique, l’un des beaux qu’ait trouvés Beethoven, passait d’une phrase à l’autre, prenant ici la teinte émouvante et délicate des violons, là le fier et rude accent des cuivres, empruntant tour à tour la légèreté brillante des instruments de bois ou la sévérité sombre des grands instruments à cordes, pendant que chaque mesure nous apportait une émotion nouvelle, cette femme était là, devant moi, pâlissant, gémissant, fermant les yeux, les traits contractés, les bras pendants, la tête renversée. Je lui adressai la parole ; elle ne répondit pas. Je m’effrayai. Je connais par expérience ces caractères du spasme, et je sais ce qu’ils font souffrir. Une attaque de nerfs pouvait suivre, et dans ces lieux élevés où les ouvreuses sont du sexe masculin, quels secours espérer ? Je lui pris la main, une main adorable perdue sous des flots de riches dentelles, une main inerte et mouillant d’un sueur glacée la peau délicate de son gant. Je serrai, je pressai ; pas un mouvement. Enfin, j’entendis ces deux mots prononcés bien bas, d’une voix émue, mais décidée : « Laissez-moi. »
Je me retirai tranquillisé et mon attention fut de nouveau absorbée par la musique. Après les derniers accords de cette seconde partie, le scherzo étincela vif, capricieux, fougueux et hardi. La belle madame rouvrit les yeux, releva ses membres abattus, respira et, accompagnant le rythme des mouvements de son front coquet, sécha le voile de larmes répandu sur son visage.
Elle reprit mon bras lorsque le final de la symphonie eût terminé le concert. Nous marchâmes recueillis, heureux et émus, jusqu’au café Vachette sans échanger une parole. Une chambre nous fut indiquée. Nous trouvâmes là notre Hollandais qui nous attendait devant une table où régnaient le champagne dans son sabot de glace, le pâté de foie gras dans sa terrine jaunâtre et le brochet sur son lit de verdure.
Quand nous fûmes bien installés :
« Monsieur, dis-je à notre hôte, vous avez singulièrement perdu. Quelle admirable création que cette symphonie en LA !
– Je la connais bien, me répondit-il ; je l’ai au bout de mon jardin.
– Comment, au bout de votre jardin ? Quelle est cette mauvaise plaisanterie ?
– Je ne plaisante pas. Ces Français vraiment s’étonnent de tout. J’en ai bien d’autres. J’ai un oratorio de Hændel en parc, une symphonie d’Haydn en quinconce, une sonate de Hummel en potager, un quatuor de Mozart en parterre. N’est-ce pas, Marie-Ange ?
– Sans doute, dit la belle en s’inclinant. J’ai moi-même la Romanesca en corbeille sous mes fenêtres.
– Je commence à comprendre, m’écriai-je. Voilà qui est tout à fait hollandais. Monsieur est sans doute un grand amateur de fleurs ?
– Dites idolâtre. Ceux que vous appelez amateurs en France sont aux fleurs ce que les brocanteurs sont aux tableaux. Ils appelleront une scabieuse : printemps, une tulipe : Jenny Lind, un lys : Déjazet et une rose : le prince Louis.
Mais comprendre les fleurs, se plaire dans leur intimité, connaître leur moral, ne pas contrarier leur vocation, ne pas blesser leur amour-propre, c’est ce que vous ne savez guère en ce pays. Venez chez moi, dans mon petit village d’Armonia. À peine entré dans mon jardin, vous n’hésiterez pas, vous direz : « Voilà Victor Hugo, voici Mendelsohn, ici Delacroix, là Céritto, plus loin Rachel. »
N’entendez-vous pas, en pénétrant sous l’ombre de ces mélèzes et de ces chênes, les sons des cuivres et les accords des sombres et longues cordes de la contrebasse ? Un chant de violons et d’altos ne court-il pas dans cette allée lumineuse, entre les masses épaisses et noires de ces peupliers, comme une mélodie éclatante sous un accompagnement martelé et ténébreux ? Et ces petites fleurs en mineur qui croissent au pied de ces arbres, ne sont-ce pas les gracieuses broderies des flûtes et des hautbois, comme ces buissons incultes les traits hardis et sauvages des trompettes ? Du sein de cette pelouse immense que l’eau entoure au pied des marronniers, n’avez-vous pas dans tous ces massifs le même motif sans cesse reproduit et passant avec des aspects nouveaux, suivant les saisons, des géraniums aux verveines, des roses aux reines-marguerites, comme dans cet adagio sublime, que vous entendiez tout à l’heure et qui conserve sans cesse son ensemble doux et limpide, surgissent tour à tour en se répondant les violons et les violoncelles, les cordes et les cuivres, les altos et les bassons ? Ma femme, vous le voyez, approuve mes paroles. Je suis sûr qu’elle a respiré toute cette symphonie avec délices, car Marie-Ange comprend les fleurs par leurs odeurs, comme je les comprends par leurs couleurs.
– J’avoue, répondit Marie-Ange, que ce matin j’étais bien loin des fleurs. Le plus souvent, quand j’écoute une de ces grandes compositions, ce sont les plaisirs et les peines du cœur que je crois entendre. Pour moi, c’est un drame tout entier qu’une symphonie. Je vois d’abord le calme de l’âme innocente et le sérieux des études de la jeunesse dans le largo de l’introduction. Quelques sons mystérieux portent tout à coup le trouble dans ce cœur ému. Les hommages, les tendres propos, les prières touchantes, les rêveries mélancoliques règnent dans l’andante. Puis vient le scherzo qui a perdu la réserve du premier âge et s’abandonne au plaisir avec un rythme vif, ardent et varié. Mais le final résume toutes ces émotions qui ne sont plus que des souvenirs et l’homme les apprécie avec la mâle énergie de l’âge mur. Ainsi s’écoule la symphonie, comme la vie elle-même, entre le recueillement et l’agitation, les ressentiments et les regrets, les consolations et les plaisirs. Connaissez-vous, Monsieur, le quatuor en UT de Mozart ?
– Je crois me le rappeler. N’est-ce point là que se trouve l’adagio le plus tendre et le plus déchirant qui soit jamais sorti d’une plume inspirée ?
– C’est justement de ce morceau que je veux vous parler. Eh bien ! en l’écoutant, ne voyez-vous point passer devant vous les personnages et les situations de cette lamentable histoire ? Le violoncelle commence. Il expose aux autres instruments le sujet de sa peine. Son chant est grave, simple, concentré, sans élans. On sent une de ces âmes fortes et grandes que les déceptions les plus amères, les trahisons les plus cruelles, les pertes les plus douloureuses ont seules pu abattre. À peine le violon a-t-il écouté quelques mesures que sa nature expansive et impressionnable se fait jour ; il partage la douleur de la basse et fond avec elle en larmes amères, en sanglots déchirants. Le second violon ne peut se défendre de cette douleur contagieuse, il s’attendrit ; il ne saurait s’élever à la douleur des grandes âmes, mais, dans sa bienveillante simplicité, il s’apitoie profondément sur leur destin. Enfin arrive l’alto. De sa voix sévère et grave, il relève ces caractères abattus. Il fait la part de leur souffrance, mais aussi il leur laisse entrevoir d’austères devoirs et de hautes consolations.
Et de même, dans cette symphonie que nous venons d’entendre, dans cet andante qui, à votre grand effroi, m’affectait si profondément, je croyais revoir toute ma vie ; les émotions de ma jeunesse se réveillaient en moi, les amis que j’ai perdus revenaient de la tombe pour m’entretenir, mes joies passées, mes peines d’autrefois, tout semblait renaître. Mes espérance et mes projets allaient s’accomplir, mais hélas ! mes appréhensions et mes terreurs se réalisaient en même temps.
Et ce délicieux motif de la seconde partie, qui va sans cesse se reproduisant et se modifiant à travers les instruments les plus opposés sans perdre cependant son propre caractère, savez-vous ce qu’il me représentait ? C’est, ajouta Marie-Ange en pressant la main de son mari, c’est une affection qui ne s’écarte jamais de nous. Elle est au commencement, elle est à la fin. Nous trouve-t-elle dans un instant de trouble et de faiblesse, elle se fait grave, austère, ferme, prête à soutenir et à aider, comme les sons mâles des cuivres et des basses. Dans les moments de repos, elle nous arrive joyeuse et douce, heureuse de notre bonheur, et semble emprunter la voix des violons, des flûtes et des hautbois. Me comprenez-vous Monsieur ?
– Oui, oui, Madame, je conçois très bien qu’on puisse voir dans une symphonie le développement des passions, comme on y peut voir, ainsi que le fait votre mari, la disposition des splendeurs de la nature. Rien n’empêche d’y reconnaître mille autres choses encore.
Dans un roman de George Sand, – c’est Jacques, si je me rappelle bien, – plusieurs personnes sont assises autour d’un piano et interprètent, suivant leurs dispositions et leurs aptitudes, les chants que des doigts exercés tirent de cet instrument. Je ne vous raconterai pas cette scène et ne mettrai point mes chétives paroles là où vous pouvez lire des pages inimitables ; je chercherai seulement à expliquer cette diversité d’impressions.
N’est-ce point que tout dans la nature se tient et se modèle sur le même patron ? N’est-ce pas la même loi qui dispose les astres dans les airs, les eaux et les montagnes sur le globe, comme les couleurs sur la petite corolle de la tulipe, comme les muguets au pied du platane ? Peut-il en être autrement ? Le divin architecte qui a construit les mondes n’a-t-il pas dû choisir constamment entre toutes les lois possibles, une seule, l’unique, la meilleure ?
L’homme, être faible, se borne à copier servilement l’artiste immortel. La série qu’il admire dans la nature, il la reproduit dans ses conceptions. De sorte que dans la symphonie éclose de son génie se retrouvent l’harmonie des fleurs, le chant des passions, la mélodie des sentiments, le rythme des mouvements célestes, la mesure de toutes les créations.
Mais n’y a-t-il pas mieux à faire que d’interpréter un ordre d’idées par un autre ? de voir des couleurs dans les sons, des passions dans les mouvements ? Ne chercher ainsi dans l’œuvre du génie rien de plus que la satisfaction de ses prédispositions personnelles, n’est-ce pas un peu puéril ? Vous avez vu des hommes préférer au plus bel orchestre une musique de cavalerie qui les éveille le matin, goûter bien moins une symphonie qu’un nocturne chanté par les jeunes voix des canotiers dans le silence et la fraîcheur de la nuit. Ces hommes, dites-vous, font de l’art une affaire de dispositions sensuelles. Êtes-vous bien sûre de faire autre chose quand vous interprétez une œuvre immense au gré des passions et des affections qui vous préoccupent ?
Non, ce n’est point pour de pareilles faiblesses que Beethoven a écrit sa symphonie en LA. Il a préféré la musique instrumentale parce qu’elle est dépouillée des voix de la terre, des organes connus et des accents dramatiques de la passion humaine. Il a dédaigné de même ces mélodies chantantes, ces phrases aux contours arrondis, ces motifs faciles que l’oreille est prête à reconnaître et à retenir. Il ne s’est préoccupé que d’une seule chose : l’harmonie.
C’est précisément cette loi unique qui se développe dans tous les ordres de la création, c’est la progression de ces nombres mystérieux que Pythagore retrouvait avec adoration dans le ciel comme dans le cœur de l’homme, dans les couleurs et dans les sons.
Notre destination ici-bas est de faire régner cette loi en nous et autour de nous. Mais c’est là une œuvre de grande lutte : lutte contre la matière qui tend à nous asservir à un sol avare, à des éléments destructeurs, à des maladies cruelles ; lutte aussi contre l’esprit, qui semble ne s’élever dans l’humanité que pour chercher à nous plier à des lois injustes, à des institutions égoïstes et à des systèmes faux. Dans ce combat long et cruel, souvent nous nous sentons faiblir ; les blessures de la persécution épuisent nos forces, la fatigue nous énerve. Alors, comme une céleste compensation, il nous est permis d’apercevoir dans une vision sublime cette loi vivante pour laquelle nous avons souffert ; l’harmonie nous est révélée et nous nous croyons un moment transportés aux cieux où elle règne sans partage. C’est la visitation du Seigneur la veille du martyre, c’est le rêve du prisonnier, c’est l’exquise impressionnabilité des malades, c’est la foi ardente de ceux qui souffrent sous l’oppression de la calomnie ou de la violence, c’est enfin l’intelligence et l’amour de l’art qui n’appartient qu’aux cœurs généreux, aux libres penseurs, aux âmes prêtes à se sacrifier pour la vérité !
Et ce sentiment de l’harmonie pure qui nous transporté dans un autre monde, c’est lui-même que vous méconnaissez, Madame, pour vous attacher à je ne sais quelles représentations matérielles des choses d’ici-bas, des plantes de votre jardin, des événements de votre existence, des réminiscences de nos pauvres romans. Ah ! comment pouvez-vous vous égarer ainsi ! »
Madame défendit valeureusement son opinion, Monsieur en fit autant, et nous nous quittâmes enfin au regret de devoir interrompre si tôt notre conversation.
J’écris aujourd’hui même à Armonia pour engager ces époux à venir entendre le Festival.
Nous reprendrons alors cette discussion et je compte sur vous, mon cher Wacquez, pour nous mettre d’accord.

–––––
(Albert D. [Dupuis, alias Albert Lhermite], in L’Artiste, revue hebdomadaire du Nord de la France, deuxième année, n° 1, dimanche 8 juin 1851)
–––––
(Maurice Magre, in Ève, supplément du journal « Le Journal, » dix-septième année, n° 810, dimanche 5 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)