Cependant, le juge n’était pas homme à gâter un dîner par de lugubres pensées ; il frappa sur la table, et la servante apporta des bouteilles et des verres ; le bon vieux vin qu’il versa fit circuler bientôt autour de cette table un peu de vie, presque de gaieté. Ce vin, d’un goût rare, fit sur Arnold l’effet d’une liqueur de feu ; jamais il n’avait rien bu de pareil.
Gertrude en but, ainsi que la vieille femme qui chantait à voix basse une petite chanson sur le bonheur dont on jouissait à Germelshausen. Le juge lui-même parut moins triste. Autant il avait été silencieux et morose, autant il semblait gai. Arnold aussi subit l’influence de ce vin.
C’est à peine s’il se rendit compte de ce qui se passait, lorsqu’il vit le juge prendre un violon et jouer un air de danse, tandis qu’Arnold, qui tenait la charmante Gertrude dans ses bras, tournait si follement autour de la salle, qu’il renversa les chaises et alla se heurter contre la servante, qui était en train de desservir, au point que les assistants en rirent aux éclats.
Tout à coup, chacun se tut dans la salle et lorsque, surpris, Arnold regarda le juge, celui-ci montrait avec son archet la fenêtre ouverte et quittait son violon. Arnold vit alors que dans la rue six hommes, revêtus de robes blanches, portaient un cercueil sur leurs épaules et que derrière cet enterrement marchait un vieillard qui donnait la main à une petite fille blonde. Le vieillard semblait courbé sous le poids des années ; mais la petite fille, qui avait à peine quatre ans, sans rien comprendre à cette triste cérémonie, souriait à tous ceux qu’elle pouvait connaître et se mettait à rire de bon cœur à la vue de deux chiens dont l’un, poursuivant l’autre, alla tomber sur les marches de l’école du bourg.
Le silence dura tant qu’on put apercevoir le cercueil. Dès qu’il eut disparu, Gertrude avança vers le jeune homme et lui dit :
« Maintenant, reposez-vous un peu. Vous vous êtes assez amusé, et le vin vous monte de plus en plus à la tête. Mettez votre chapeau, et nous ferons ensemble une petite promenade. Quand nous rentrerons, il sera temps d’aller à la taverne où il y a danse aujourd’hui.
– Danse ? à la bonne heure ! s’écria-t-il charmé. Je suis venu à propos, et vous m’accorderez la première danse, Gertrude ?
– Certainement, si vous le désirez. »
Arnold prit son chapeau, son portefeuille, et le juge lui dit :
« Pourquoi emportez-vous ce portefeuille ?
– Il dessine, père, dit Gertrude, et il a fait mon portrait. Regardez-le. »
Arnold ouvrit le portefeuille et montra le petit portrait.
Le campagnard le contempla quelque temps en silence.
« Vous voulez l’emporter, dit-il enfin, et peut-être le suspendre dans un cadre ?
– Oui, pourquoi pas ?
– Le peut-il, père ? dit Gertrude.
– S’il ne reste pas avec nous, je ne vois pas pourquoi il ne le ferait pas ; mais il manque quelque chose dans le fond du tableau.
– Quoi donc ?
– L’enterrement. Dessinez cela sur le même papier, et vous pourrez emporter le dessin.
– L’enterrement avec Gertrude ?
– Il y a assez de place, dit encore le juge. Il faut que l’enterrement y soit, ou je ne vous permettrai pas d’emporter le portrait de ma fille. Dans une aussi sérieuse compagnie, personne ne pourra avoir mauvaise opinion d’elle. »
Arnold secoua la tête et ne put s’empêcher de rire de cette étrange idée de donner à la charmante jeune fille un cortège funèbre comme garde d’honneur.
Cependant, il dut se soumettre à ce qui semblait une idée fixe chez le vieillard, et il eut bientôt esquissé, de mémoire, la triste scène qu’il venait d’avoir sous les yeux, tandis que les assistants contemplaient cette nouvelle esquisse qu’Arnold se promettait bien d’effacer.
« Qu’en pensez-vous ? dit-il en tendant le dessin au juge.
– Parfait ! reprit ce dernier. – Qui eût cru que vous l’auriez si vite terminé ? Et maintenant, allez avec Gertrude voir le bourg. Vous pourrez ne plus le revoir. Mais soyez de retour à cinq heures. C’est un jour de fête, et il ne faut pas le manquer. »
Arnold, après les libations du dîner, sentait le besoin de respirer l’air frais du dehors, et bientôt il fut dans la grande rue du bourg, à côté de l’aimable Gertrude.
Cette rue n’était plus aussi tranquille ; des enfants y jouaient ; des vieillards, assis devant les portes, les surveillaient, et l’endroit tout entier, avec ses vieilles et curieuses maisons, aurait offert un agréable aspect, si le soleil avait pu percer l’épaisse et sombre fumée qui s’étendait toujours comme un nuage sur les toits du bourg.
« Y a-t-il, dans le voisinage, un marais ou un bois qui brûle ? dit Arnold à Gertrude ; cette fumée ne couvre aucun autre village et ne peut venir des cheminées.
– Elle vient de la terre, reprit Gertrude avec calme. Mais n’avez-vous jamais entendu parler de Germelshausen ?
– Jamais.
– C’est étrange ; l’endroit est si vieux, si vieux !
– Les maisons, en effet, ont quelque chose d’antique, et les habitants du bourg des manières qui sont à eux ; votre langage, en outre, n’est pas le même que celui des villages voisins. Vous sortez rarement du bourg, je suppose ?
– Rarement, dit Gertrude.
– On n’y voit pas d’oiseaux. Se sont-ils donc envolés ?
– Il y a longtemps, répondit la jeune fille d’un ton bas et monotone, qu’ils ne font plus leurs nids à Germelshausen. Sans doute ils ne peuvent en supporter l’air.
– Et cette chasse du baron ?
– Il court le cerf dans le bois voisin, mais il ne le chassera pas longtemps, ajouta-t-elle, et…
– Vous ne voudriez pas, dit le jeune peintre, qui avait remarqué l’émotion de Gertrude à la vue du baron, le rencontrer encore ?
– Le baron est un homme hardi, que mon père m’a toujours dit d’éviter, reprit Gertrude, quoique… » mais elle n’acheva pas.
« Vous n’avez pas toujours ce brouillard ? poursuivit Arnold.
– Toujours.
– Voilà pourquoi vos arbres fruitiers ne produisent rien. À Marisfeld, on est forcé d’émonder les arbres, tant il y a de fruits, cette année. »
Gertrude ne répondit plus, mais elle marcha en silence à côté d’Arnold, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’extrême limite du bourg.
En chemin, elle sourit plus d’une fois aux enfants qu’elle rencontrait ou échangea quelques mots avec des jeunes filles, sur le bal et sur la toilette qu’on y porterait.
Gertrude jetait aussi de gracieux regards sur le jeune peintre, et lui-même, presque involontairement, se sentait ému près d’elle sans oser en rien dire à Gertrude.
Ils arrivèrent enfin aux dernières maisons du bourg, où tout était muet comme la mort, quoique le bourg lui-même parût plein de vie. Là, cependant, on eût dit que depuis des années la trace d’un pied n’était pas restée dans un jardin ; l’herbe très haute croissait dans les sentiers : tous les arbres fruitiers étaient frappés, en effet, de stérilité, comme Arnold l’avait remarqué.
Ils rencontrèrent alors des gens qui venaient au-devant d’eux ; Arnold reconnut le cortège funèbre du matin. Il traversait encore le village, où il retournait. Involontairement, Gertrude et Arnold tournèrent leurs pas vers le cimetière, qui était voisin.
En vain Arnold s’était-il efforcé de distraire sa compagne, qui était fort triste. Il lui avait parlé d’autres endroits qu’il venait de visiter et qui différaient tant de Germelshausen. Gertrude n’avait jamais vu un chemin de fer et elle écoutait attentive, étonnée, la description que lui en faisait Arnold. Elle n’avait aussi aucune idée du télégraphe, ni d’aucune des nouvelles découvertes, et l’artiste ne pouvait comprendre qu’il existât en Allemagne une population, même peu nombreuse, aussi étrangère au reste du monde.
Ils se trouvèrent bientôt dans le cimetière et le jeune peintre fut frappé de l’antiquité des pierres tombales, qui étaient toutes fort simples.
« Voilà une très vieille pierre, » dit-il en se penchant sur la première tombe qu’il rencontrait, où il déchiffra, non sans peine, l’épitaphe suivante, qui se trouvait presque effacée :
ANNA-MARIA BERTHOLD
NÉE STIEGLITZ
NÉE LE 1er DÉCEMBRE 1188
MORTE LE 2 DÉCEMBRE 1224
« C’est ma mère ! » dit Gertrude sérieusement, et deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
« Votre mère ! ma chère enfant ? s’écria Arnold dans un étonnement profond ; sans doute une de vos arrière, très arrière grand-mères !
– Non, reprit Gertrude, ma propre mère ; mon père s’est remarié et celle qui est à la maison est ma belle-mère !
– Mais la date de sa mort n’est-elle pas 1224 ?
– La date n’est rien pour moi, dit tristement Gertrude. Il est dur d’être séparé de sa mère, et cependant, ajouta-t-elle d’un ton triste et doux, peut-être est-il heureux qu’elle soit allée auprès de Dieu, avant que ce ne fût arrivé ! »
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 96, mardi 8 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)





























