ANDRÉ PIEYRE DE MANDIARGUES : LE MENEUR DE FANTÔMES
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La mort de Savinio, il y aura bientôt deux ans (le 22 mai), fut durement ressentie par tous ceux, dont je suis, qui aimaient cet homme assez mystérieux. Le mystère étant à l’intérieur, faut-il ajouter tout de suite, car extérieurement, le visage masqué de grosses lunettes à verres bombés, Savinio, selon son propre aveu, ne détestait pas faire penser à un médecin, gynécologue de préférence, thessalien, crétois ou smyrniote. S’il mourut vraiment, comme les journaux l’annoncèrent, à sa table de travail, rien ne pouvait s’accorder avec le déguisement banal qu’il voulut donner à sa vie mieux que cette fin-là, et je crois que, par son caractère de « tragique quotidien » et par son ironie macabre, elle est de celles qu’il aurait préférées.
Poète, narrateur, chroniqueur, essayiste, critique, musicien, peintre, décorateur de théâtre, Savinio fut tout cela avec un bonheur très inégal. Laissant de côté la musique, si rarement exécutée que jamais je n’ai pu l’entendre, mettant à part encore quelques tableaux poseurs d’énigmes, c’est dans les contes fantastiques et dans les premiers poèmes, non pas ailleurs, que l’on cherchera son message essentiel.
Plusieurs de ces contes fantastiques, extraits de recueils que l’on publia à partir de 1916 en Italie, ont été traduits, par les soins souvent de l’auteur lui-même collaborant avec notre ami Henri Parisot. Le plus extraordinaire en est sans doute cette Introduction à une vie de Mercure, qui parut d’abord dans les pages de Bifur. Le bizarre, l’absurde, le scandaleux y font une flambée de mille fusées burlesques, projetées sans aucune économie sur un ciel du plus noir et du plus glacial humour, dans le climat le plus superbement inhumain. Psyché (coll. L’Âge d’or, nouvelle série) où le jeu profanateur, sur ce sujet sacré : « notre âme, » se donne terrain libre, est de la même veine. Il faut citer aussi Capitaine Ulysse, et divers petits récits publiés dans le Surréalisme A. S. D. L. B., dans L’Usage de la Parole, ou dans les Quatre-Vents.
Cependant, comme beaucoup d’autres, c’est dans son plus jeune âge que Savinio sut exprimer le meilleur de lui-même, et jamais il ne nous a si fort étonnés, voire bouleversés, que par sa première tentative poétique : Les Chants de la Mi-Mort. De ces fragments dramatiques, rédigés presque entièrement en français, publiés en 1914 (Savinio avait 23 ans) dans la revue d’Apollinaire Les Soirées de Paris, l’Anthologie de l’Humour Noir fournit un trop succulent commentaire pour que je veuille ou puisse y ajouter quelque chose. Dans un article imprimé par Arts après la mort de Savinio (et c’est ici le lieu de dire que le titre de cet article : Un mystificateur impénitent disparaît, choquant à tous égards, étant donné la circonstance, n’est pas de moi, mais de la rédaction du journal), j’écrivais qu’il serait capital de retrouver les autres fragments du poème. Or, le premier livre de Savinio : Hermaphrodito (éd. La Voce, Florence, 1916) contient, sous pareil titre, divers fragments poétiques à peine inférieurs à ceux des Soirées. Il faudrait les rééditer, intégralement, à la suite des premiers, car le recueil est rarissime. Trois ou quatre mots en dialecte ferrarais, des allusions à la ville de Ferrare (où Savinio, avec son frère Chirico et le peintre Carra, se réfugia en 1916, dans un hôpital psychiatrique, pour échapper à la guerre des tranchées), me font penser que d’un an au moins leur composition doit être postérieure. Par l’humour (volontiers obscène ou scatologique), par le rire muselé d’un gant de fer, par la prodigieuse tension érotique, refoulée dans le marbre de la statue ou du tombeau, par la nostalgie d’un chant grandiose, suggéré, puis écrasé sous un silence de mort, les seconds appartiennent à la même inspiration que les premiers. Un peu plus d’italien, seulement, dans ceux-là que dans ceux-ci.
À l’époque des Chants de la Mi-Mort, Savinio, famélique et gourmand, eut l’aubaine d’un dîner chez de grands bourgeois parisiens. Là, je ne sais plus si ce fut la sauce opulente d’un civet ou une épaisse crème au chocolat, mais il renversa tout le contenu (onctueux et noir) d’un plat d’argent sur les épaules et sur la robe de sa voisine. Sous les regards qui l’accablaient, il ne prononça, rapporte-t-il, point d’autre excuse que ces mots : « Chez nous, on dit que ça porte bonheur. » Le dîner s’acheva dans un silence profondément sépulcral, celui auquel aboutissent les Chants, celui qui règne aussi dans les tableaux métaphysiques.
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ALBERTO SAVINIO : MISS CAOUTCHOUC – DRAME DE L’APRÈS-MIDI ENTRE DEUX SAISONS
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(André Pieyre de Mandiargues et Alberto Savinio, in Medium, communication surréaliste, nouvelle série, n° 3, mai 1954. Alberto Savinio, « Autoritratto come gufo » [Autoportrait en hibou], tempera sur carton, 1936)
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(André Pieyre de Mandiargues, in Arts, spectacles, n° 360, du 22 au 28 mai 1952. Alberto Savinio, « Autoportrait, » sd)
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