Le besoin impérieux de se sustenter et la puissance du préjugé attaché à une carrière honorablement famée expliquent assez l’affluence de la cohue barbouilleuse aux exhibitions annuelles. Il est certes plus excusable de se procurer les objets nécessaires à la vie à l’aide d’un métier inutile et étranger à l’art, mais long et difficile à acquérir, qu’en usant des procédés franchement répréhensifs du politiqueur ou du financier.
Pas plus que ces derniers, d’ailleurs, le peintre assujetti aux goûts d’une clientèle et aux conventions d’une fausse éducation, ne participe à ce qu’il y a de généreux dans l’effort incessant des cerveaux vers l’inatteingible. Il demeure étranger à tous les sursauts de noble émotion, à toutes les sensations hautes de l’artiste véritable.
Cet esprit enivré de seules matérialités, laissons-le en proie au double vautour de la gloriole et de la cupidité ; il est le digne émule du littérateur en vieux qui, sous prétexte de tradition et de grand art, déshonore de ses imitations les purs chefs-d’œuvres du passé en accablant sous les épithètes d’iconoclastes et de barbares ceux qu’a subjugués quelqu’aspect inaperçu et saisissant de la vie et qui s’efforcent, comme Louis Legrand, d’en déduire l’inédite beauté.
Il possède à un degré puissant le don capital, la faculté essentiellement distinctive de l’artiste, le pouvoir d’être ému d’une façon intense et personnelle, et celui de rendre cette émotion largement communicative. Il a d’ailleurs à ses ordres une science profonde du dessin, de l’arrangement et de l’effet. Aussi bien que les virtuoses de l’antique et de l’écorché, il sait dompter les difficultés techniques de son art. Mais il ne tient ce savoir que de lui-même, car il a su se passer des écoles.
Arrivé de bonne heure à Paris, dans ce Montmartre où surabondent les idées jeunes et où l’ardeur de vivre est si passionnée, il se jeta bravement dans la mêlée.
Il débuta d’abord au Courrier par des illustrations quelquefois incorrectes et inégales, mais toujours débordantes d’une verve neuve. On y sentait un admirateur de Rops et de Degas, mais un artiste curieux de l’extraordinaire et profondément original. Depuis, Louis Legrand, dont le talent s’était affiné et élargi, publia sur les danseuses des albums qui le révélèrent définitivement. Ses dernières eaux-fortes et ses pastels pourraient être comparés, pour la grâce pure et la sobre délicatesse du style, à certains chefs-d’œuvre des Primitifs. Pourtant, il demeure toujours fidèle à la Modernité.
Le sens de la Modernité ! voilà la qualité maîtresse du talent de Louis Legrand. Toujours sa pénétrante observation dégage des choses coutumières le charme d’une grâce inconnue. Poursuiveur infatigable, il épie et surprend partout le frisson essentiel, dans la rue, sous la herse fulgurante des théâtres, dans les alcôves et dans les salons, jusque dans ses insomnies de cérébral inquiet d’inédit. Et cette vie si multiplement interprétée par lui, c’est une vie spéciale, la vie hâtive et paroxyste de ceux qui sont dévorés de passions impérieuses. Il est le peintre de tous les errants, de tous les irréguliers, de tous les êtres au cœur débile d’énergie et fort de seules concupiscences, vaisseaux désemparés que l’océan parisien roule dans son flot et finit par broyer. Les danseuses, les artistes, les viveurs et les hasardeux de tout genre ont posé devant lui. D’ailleurs, sa verve amère aux puissances est bonne et indulgente aux pauvres ; elle accueille d’une philosophie légère la prospérité fragile des belles filles et leur beauté.
Pitoyable, il a exprimé l’incertain des destinées d’aventure qu’embellissent des voluptés et des triomphes passagers. Dans cet ordre d’idées, un détail minime lui suffit pour des représentations d’un sentiment inoubliable, le luisant d’un bec de gaz sur le chignon fripé d’une petite passante, la jambe impubère d’une gamine parmi le nuage immaculé des dessous, le banc municipal couvert de neige et perdu dans les solitudes extérieures où la pierreuse relève son bas crotté pour faire l’aumône, et jusqu’aux fantaisies baroquement mystiques qu’il crayonna pour des bals costumés.
Je voudrais donner quelqu’idée du type féminin qu’affectionne Louis Legrand. Il est hanté d’une Parisienne plutôt montmartoise, mince et futée, câline et pâlotte. C’est une beauté un peu maladive dont les grands gris doux et les blancs éclatants de certaines lithographies expriment bien la nervosité fragile. Au moral insouciante comme un oiseau et de cœur généreux comme une faubourienne. Pourtant, dans la toilette et dans l’allure, tout est impeccable. On voit que le peintre est passé maître en fait d’élégance féminine. Il connaît le secret des jupes seyantes et des manteaux qui font les épaules harmonieuses, et l’artifice des chevelures en apparence négligemment tordues. Comme il a voulu connaître la femme dans la totale splendeur de sa forme, il a longuement étudié les danseuses, celle du théâtre et celle des bals. Il sait tout de leurs fatigantes études, de leurs amours, de leurs chagrins et même de leur cabinet de toilette.
Louis Legrand a exprimé sur nos contemporaines des choses définitives. Il ferait comprendre les Parisiennes aux plus misogynes des hommes. Il a magnifiquement fait ressortir le pouvoir dominateur de la chair dont l’artifice ineffable des toilettes double l’attirance. La précision de son dessin accentue les courbes harmonieuses du corps féminin, cependant que le contraste hardi des blancs et des noirs arrive à faire vibrer l’épiderme tout entier avec ses luisants satinés, ses moiteurs que nacre le réseau des veinules, et ses muscles détendus dans la torpeur du repos ou raidis en des raccourcis inattendus.
Voyez ses danseuses ; depuis la gamine maigriotte et souffreteuse dont on distend le petit squelette encore tendre pour la ployer aux beaux mouvements, jusqu’à la fille bien en chair ennuagée de dentelles et de soie, qui, sous la crudité des illuminations, affole de son parfum et de ses gestes la luxure attroupée des mâles, il a dit l’inconscience de la femme moderne, toute la splendeur et tout le charme douloureux de son existence puérile et vaine.
Mais quel revirement ! Voici qu’avec le Cap de la Chèvre, le peintre des corruptions montmartroises, se révèle un poète rustique épris de la mer et des sites bretons et de l’âme fruste et massive des hommes de la glèbe. On a comme l’impression d’un bain revivifiant « parmi l’écume en fleur de la mer printanière, » après quelque fumeuse discussion entre bohèmes, noctambulée au hasard des endroits louches de la Butte.
Et voici que cette tendance s’accentue. En ses trois dernières et magistrales eaux-fortes, Louis Legrand s’est moralement transfiguré. Son talent plus mûr et plus sûr, et de plus en plus simpliste, a délaissé les visions de l’existence fiévreuse et la recherche douloureuse du plaisir. Il semble qu’il ait pénétré du même coup l’équilibre de la vie et l’harmonie des corps. Les raccourcis pittoresques et les brillants tours de force ont fait place à la sereine immobilité. Les filles dont la luxure se décore de pierreries et de chatoyants oripeaux se sont évanouies et c’est une famille d’indigents qu’il évoque, rayonnante d’une chasteté biblique.
Ailleurs (la Divine Parole), c’est un groupe de disciples écoutant aux pieds de Jésus, en des poses familières, le merveilleux enseignement. Dans cette eau-forte, comme dans la précédente et dans la Mater inviolata qui complète la série, il n’y a nul essai de restitution archéologique ; les costumes, comme le décor et l’inspiration, sont purement modernes dans leur simple et saisissante humanité. Le calme et l’émotion sincère de ces figures sont indescriptibles.
Essayerai-je de les caractériser davantage ? On les a comparés pour la sobriété délicieuse aux figures des Primitifs, mais elles ont quelque chose de plus moderne, de plus aigu. Toute appréciation d’ailleurs et toute analyse seraient ici négatives et la magie d’une réelle œuvre d’art ne se peut ni décrire ni transposer.
Je me suis seulement donné ici la joie de dire un peu du bien que je pense de Louis Legrand, et ce m’est une assez grande satisfaction. Encore, dans cet entretien à bâtons rompus sur l’œuvre d’un des plus chers collaborateurs de l’Épreuve, ai-je oublié de parler de l’homme, si franc et si simple camarade, malgré l’arrogance de sa tête de Christ très brun surmontant un torse bien musclé.
Il eût, l’autre siècle, commandé quelque compagnie et cherché, la plume au vent, l’épée en verrouil, parmi les hasards des guerres aventurières, la beauté et la vérité qu’il suscite avec tant de crâne éloquence de nos laideurs et de nos tristesses modernes. Fait-il pas mieux que de s’abêtir dans le train-train des petites mesquineries de l’égoïsme bourgeois ou de briguer un fauteuil à l’Institut ? (1)
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(1) À ceux qui ne connaissent qu’imparfaitement LOUIS LEGRAND, nous recommandons une visite au sympathique éditeur d’art PELLET (9, quai Voltaire, au fond de la cour). C’est lui le détenteur de l’œuvre complet de LOUIS LEGRAND, Les Petites de la Danse [sic, pour Les Petites du Ballet], Le Cap de la Chèvre, Le Fils du Charpentier, La Divine Parole, Mater Inviolata, etc., et la collection des dessins séparés dont un superbe portrait de l’auteur par lui-même.
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(Gustave Le Rouge, in L’Épreuve, journal-album d’art mensuel, n° 2, janvier 1895)
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DANSEUSES ET BALLERINES
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AU CAP DE LA CHÈVRE
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LE FILS DU CHARPENTIER
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LA DIVINE PAROLE
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MATER INVIOLATA
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QUELQUES PASTELS
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QUELQUES AUTRES GRAVURES
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