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(René Louys, in Guignol, cinéma de la jeunesse, nouvelle série, n° 25, dimanche 23 juin 1935)
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(René Louys, in Guignol, cinéma de la jeunesse, nouvelle série, n° 25, dimanche 23 juin 1935)
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I
Oui, certes, il nous reste, en notre époque prétendue prosaïque, maints éléments de poésie et de rêve. Il suffit que l’on regarde autour de soi, naïvement, d’un œil observateur : aussitôt, le mystère nous entoure… Quelles affinités, par exemple, entre les âmes et les choses ! Comme si les choses mêmes avaient une âme cachée dont nous subirions l’influence…
Il y a quelques mois, j’avais l’intention de chercher un petit coin de terre, tranquille et pittoresque, pas connu surtout, pour y travailler en paix, et revenir étonner les camarades par des études saisissantes et des esquisses merveilleuses. Il n’est pas facile aujourd’hui de trouver quelque chose de nouveau, mais avec de la bonne volonté… J’avais trouvé, moi ! Un pays charmant, bizarre, et fort inconnu… Qui diable est jamais allé en Istrie ?
Au commencement de juin, j’arrivais à Trieste : une petite ville, toute blanche, toute gaie, pimpante, aux bords de l’Adriatique ; et l’Adriatique, ce jour-là, était bleue comme notre Méditerranée. Mais, arrivé à Trieste, je n’étais pas au bout de mon voyage, non ! Mon but principal était Aquilée, la grande ville romaine, dont j’imagine que peu de peintres, et même d’amateurs, ont jamais entendu parler. Et pourtant, Aquilée – Aquileja – était une des plus grandes villes militaires et commerciales de l’Empire. C’était une cité magnifique, avec des jardins délicieux, des aqueducs superbes, des fontaines jaillissantes. Elle avait un Capitole, un Amphithéâtre, un Cirque, et des Thermes publics, dans le style majestueux de l’ancienne Rome. Les murailles étaient formidables, flanquées de tours, et capables de résister victorieusement aux assauts des barbares. On assure que le chiffre de la population s’élevait à un demi-million d’âmes. Aquilée possédait un sénat célèbre, un préteur romain ; les Césars, eux-mêmes, séjournaient souvent dans sa vaste enceinte…
J’étais curieux de voir les ruines de cette cité puissante, absolument oubliée. Comme elle devait se rencontrer quelque part aux environs de Trieste, j’avais résolu d’abord d’établir mon quartier général à Trieste même ; de là, je pourrais faire des excursions et parcourir toute la côte.
Donc, un beau matin, par un joyeux soleil, je descendais à une petite station déserte, et, prenant une voiture à un cheval, – un maigre cheval frioulan qui trottait de tout cœur, – je me mettais en route pour Aquilée.
Oh ! le joli pays, mes enfants ! Le joli pays tout enguirlandé de vignes : une immense plaine verte, avec un large fleuve d’azur qui la traverse, de petites églises qui se dressent dans la campagne, et les taches minces et noires des divins cyprès qui se profilent sur le fond clair des vignobles et des acacias et sur l’étendue dorée des champs de maïs… Les jolies routes blanches, encaissées entre deux parois très hautes de broussailles et de buissons tout fleuris d’aubépine et de clématite sauvage !… Cela me rappelait, avec je ne sais quoi de plus méridional, les lanes de l’Angleterre. Des maisonnettes pittoresques, enguirlandées, elles aussi, de roses et de plantes grimpantes, avec les toits plats italiens et, dans l’ombre des portes entrouvertes, l’éclat vermeil des seaux de cuivre et des ustensiles de cuisine suspendus aux murs enfumés… Et puis les jolies filles !
Oui, les jolies filles ! En vingt minutes à peine, j’en avais aperçu trois : une blonde et deux brunes – la dernière, une vraie beauté, adossée au mur de l’une des petites chaumières, avec un mouchoir rouge à dessins jaunes sur ses cheveux noirs… Elle avait des traits réguliers et de grands yeux clairs, et me regardait passer d’un air un peu insolent, qui me donnait envie de descendre de ma carriole et de l’embrasser tout de suite. Mais la vue d’un grand gaillard qui sortait d’une maison voisine changea le cours de mes idées ; je continuai ma route, augurant bien de la contrée en général et d’Aquilée en particulier, adressant in petto des louanges enthousiastes aux Romains, qui devaient avoir légué la beauté légendaire de leur race aux paysannes de l’Istrie.
Absorbé par ces considérations ethnographiques, je ne fis pas attention aux restes anciens qui commençaient à se montrer des deux côtés de la route, et que, plus tard, j’appris à connaître exactement. On voyait parfois une colonne solitaire surgir entre les blés mûrs et les vignes en fleur dont le parfum embaumait toute la plaine ; de-ci, de-là, dans les jardinets, quelques morceaux de bas-reliefs et d’inscriptions. À ma gauche, au milieu des champs, un très haut clocher dominait une église considérable. Une centaine de pas plus loin, ma carriole s’arrêta devant une grille qui donnait sur un enclos verdoyant, tout rempli de débris de marbre et de pierre. Entre les palmiers, les cyprès et les lauriers-roses, on distinguait vaguement la blancheur des statues, plus ou moins endommagées ; dans les plates-bandes se nichaient des inscriptions innombrables, des fragments de sculptures et des urnes funéraires. Et, parmi tout cela, une simple maisonnette à volets verts.
« Voilà le Musée, dit mon automédon. Voulez-vous descendre, ou est-ce qu’il faut vous mener à l’auberge ?
– Le Musée ? répétai-je, étonné. Je veux bien descendre, mais où est Aquilée ?
– C’est ici, Aquilée, mon bon monsieur, répondit le cocher.
– Ici ?… Mais il n’y a que des champs !
– Oui, et ces quelques maisons là-bas (et il indiquait avec son fouet le fond de la route, où s’alignaient quelques constructions absolument modernes et fort modestes). De l’autre côté, vous voyez la cathédrale, toute seule dans la campagne. C’est tout.
– Mais les ruines ? demandai-je, désappointé.
– Les ruines ? Il n’y en a plus. Ce qui reste est ici dans le jardin… Et, tenez, voilà le professeur. Il vous expliquera la chose mieux que moi. »
En effet, de la maisonnette à volets verts, une petite boule jaillissait, – une petite boule humaine qui galopait vers moi, dare-dare… C’était là vraiment un professeur fort singulier, tout rond, tout petit, avec une tête ronde, un visage rond, une bouche et un nez ronds, des yeux en boules de loto, à l’iris très noir qui, dans le blanc, roulait d’une façon effrayante, des cheveux crépus de nègre et une voix chantante, extraordinaire…
« Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu, monsieur ! » criait-il de loin, accourant aussi vite qu’il pouvait, les mains tendues.
J’appelai à mon secours mon meilleur italien, et je tâchai de témoigner convenablement ma reconnaissance pour cet accueil aimable et empressé.
« Soyez le bienvenu, continuait à clamer le petit professeur ; vous venez voir notre Musée, vous venez voir nos collections, vous venez voir Aquilée… Aquileja, la grande ville romaine… qui détenait jadis le commerce de tout le Nord de l’Italie… qui était le plus grand port de mer de l’Adriatique… Aquilée, où les légions campaient… où les empereurs habitaient… Venez, monsieur, venez ! Regardez autour de vous, voyez ces statues, ces monuments, ces sculptures, ces inscriptions : c’est mon œuvre, monsieur, c’est moi qui dirige les fouilles, qui ai fait bâtir le Musée. Ah ! le Musée ! Vous verrez, vous verrez ! la collection des monnaies est unique ; la collection des verreries, incomparable !…
Hélas ! que de trésors anéantis par ces Huns maudits, quand ils ont brûlé la ville !.. Et quel désastre, quel affreux malheur ce fut pour la civilisation, pour cette admirable civilisation romaine, dont la nôtre n’approche pas, croyez-le bien !
Et il s’en est fallu de si peu que la ville ne fût sauvée !… La faute, à ce que disent les vieilles chroniques, en a été à une cigogne… Comme je lui aurais tordu le cou avec plaisir, à cet animal ! Oui, Attila avait renoncé au siège… Il faut dire que la défense fut héroïque : les femmes donnaient leurs cheveux pour en faire des cordes d’arc. Les Huns en avaient donc assez et se préparaient à partir, quand ce mauvais drôle d’Attila découvrit une misérable cigogne qui s’envolait à tire-d’aile de la ville assiégée, emportant ses petits, assure la légende… Et il pensa que l’on devait être réduit aux dernières extrémités dans Aquilée. Alors, il essaya un dernier assaut, et ce fut la fin !.. L’incendie, le massacre… Aquilée tomba, comme Rome devait tomber, mais plus bas, plus irrémédiablement, hélas ! »
Le professeur s’arrêta pour reprendre haleine. Il me plut tout de suite : j’aimais son ardeur ; – j’ai toujours aimé les emballés…
Nous faisions le tour du jardin et suivions la galerie couverte qui en forme un des côtés. On y a réuni ce qu’on possédait de plus complet en fait de bas-reliefs, de sarcophages, d’inscriptions, statues et statuettes, débris d’autels, tronçons de colonnes, etc. Le professeur me donnait des explications prolixes, mais attachantes :
« Voyez, monsieur, voyez cette tête colossale de Méduse : nous en avons trois… trois pareilles… qui appartenaient évidemment au même édifice et décoraient les métopes de la frise… Figurez-vous d’après cet échantillon les dimensions des temples d’Aquilée !.. Et ce lion, regardez ce lion… intact, celui-là… époque de la décadence : il ressemble déjà beaucoup aux lions byzantins de Venise, mais il est encore romain… Vous imaginez-vous cette silhouette féroce se découpant sur l’azur ?… car il devait être placé au sommet d’une nécropole immense… Et ce cadran solaire ! un tourne-sol… est-ce assez joli, assez ingénieux !… Cette inscription-ci, je viens de la découvrir, il y a quinze jours. Regardez comme elle est bien conservée :
LUCIUS RUTIUS
LUCII FILIUS SERGIA
ITALICA
SABINUS EX
HISPANIA
MILES LEGIONIS DECIMÆ GEMINÆ
CENTURIA SERANI
ANNORUM L
ÆRUM XXVI
HIC SITUS EST
HERES EX TESTAMENTO »
Le professeur, ayant lu à haute voix, se tut un instant… Quels étaient les tableaux merveilleux qui se déroulaient devant ses yeux de visionnaire ? Ces quelques lignes de la langue sonore et précise avaient-elles évoqué les innombrables légions, la pompe des Césars, la divinité des Olympiens ?…
Involontairement, je me rappelai cet épisode des Confessions d’un mangeur d’opium, qui m’a toujours tant frappé : Thomas de Quincey, dans la fantasmagorie de ses rêves, entend ces mots prononcés à voix haute : Consul romanus… et soudain toute la gloire de Rome se déploie devant ses yeux éblouis…
Nous étions entrés enfin dans le Musée, où j’admirai beaucoup la collection des monnaies, et non moins celle des gemmes, – il y en a de splendides, – puis les fameuses verreries, dont les nuances et les formes sont vraiment exquises. Avec d’assez bons morceaux de sculpture, – mais ce qu’il y avait de mieux a été jadis transporté au Musée impérial de Vienne, – je remarquai un buste adorable de l’impératrice Livie, femme d’Auguste, un torse excellent et une tête d’athlète, travail grec de la meilleure époque, mais fort abîmé… L’argent, par malheur, manque tout à fait ; – et le professeur déplorait avec amertume la modicité de ses ressources. Je pus lui certifier, en toute sincérité, qu’il avait accompli des miracles, pour la misérable somme dont il pouvait disposer.
Cependant, midi approchait : très content de ma matinée, je quittai mon bienveillant cicérone et me fis conduire à l’auberge de l’endroit. Je fus agréablement surpris en constatant qu’elle était propre, assez confortable, et qu’avec un brin de philosophie on pouvait s’accommoder très bien de la grande chambre claire qui fut mise à ma disposition. Quant à la cuisine de l’hôtesse, – « Siora (1) Cattina, » comme on l’appelait dans la maison, – je découvris bientôt qu’elle était des plus savoureuses. Enfin, ô joie ! pas l’ombre d’un touriste, pas de bicyclette à l’horizon, pas d’automobile !.. Pourrais-je me séparer jamais d’une contrée aussi privilégiée ?… Le Musée et les fouilles m’intéressaient au dernier point, le professeur me ravissait, et j’avoue que je n’oubliais pas les frais minois entrevus au passage : bien vite, je déballai tout mon attirail de peintre et m’arrangeai pour passer quelque temps à l’auberge.
Puis, comme il faisait très chaud et que j’étais fatigué, j’escaladai avec agilité le grand lit italien, le meuble principal de mon « appartement, » et je m’endormis du sommeil du juste.
Fut-ce la lassitude ou les impressions diverses qui s’étaient succédé trop rapidement ? Des rêves étranges troublèrent mon repos. Il me semblait qu’un centurion romain, brandissant une large épée, me poursuivait avec fureur ; et le professeur, roulant les yeux, les cheveux hérissés, arrivait comme un tourbillon, monté sur le lion quasi-byzantin, une simple chemise de nuit en guise de toge et de chlamyde. Je fuyais, haletant, éperdu, à travers une campagne désolée, morne, sinistre, par un crépuscule lugubre, et je me dirigeais vers une grande colonne de marbre noir, au sommet de laquelle une cigogne ouvrant les ailes criait à tue-tête : Consul romanus !…
Je me réveillai en sursaut
« Monsieur Claude, monsieur Claude ! » chantait sous ma fenêtre une voix généreuse.
Je dégringolai de mon lit ; le professeur, en costume décent et moderne, était en bas, dans la rue, et gesticulait de toute la force de ses petits bras trop courts.
« Allons donc, monsieur Claude ! Il est cinq heures de l’après-midi ; ne voulez-vous pas voir la basilique ? Je vous y mènerai… Il ne faut pas attendre trop longtemps, car, après le coucher du soleil, on pourrait attraper la fièvre : ce pays si vert est dangereux, avec tous ses marécages… Ah ! du temps des Romains, c’était autre chose : ils avaient desséché les marais, construit des canaux… »
Je me dépêchai de faire un bout de toilette et de descendre.
« Vous ne prenez pas un foulard pour rentrer, à cause des fièvres ? insista le professeur. Vous avez tort. Je les ai eues, moi, et même j’ai failli en mourir, il y a deux ans… Bonsoir, Siora Cattina ! Vous avez l’air d’une rose ; vous ressemblez à l’impératrice Livie… Comment va la petite ? » ajouta-t-il d’un ton plus sérieux et avec un regard anxieux vers une fenêtre du second étage, où l’on voyait dans une caisse de bois vert une touffe de ces merveilleux œillets doubles, rouges comme le sang, qui fleurissent par tout ce pays.
« Comme ci, comme ça, Sior (2) Paolo, répondit la bonne femme, apparue sur le seuil de sa porte. Elle dit qu’elle va bien… mais !… je ne sais pas, moi !… Elle est allée à la Madone de Barbana, pour voir la procession, et elle compte revenir avec ma sœur Anzoletta.
– Bien, bien ! dit le professeur ; – il lui faut de la distraction, il n’y a pas de doute… Au revoir, Siora Cattina ! à bientôt ! »
Nous nous mîmes en route, et Siora Cattina nous regardait partir. C’était une grande femme très forte, et qui frisait la cinquantaine. Elle avait dû être belle, avec des traits simples et réguliers, des yeux noirs fendus en amande, et des dents très blanches que le ton brun de la peau faisait paraître encore plus éclatantes. Ses cheveux, noirs aussi, à peine grisonnants, très épais, se partageaient au sommet de la tête et coulaient en torsades le long des joues pleines, pour se relever et se nouer enfin sur la nuque robuste et blanche. Aux oreilles, de longues boucles en filigrane d’or ; une chaîne d’or au cou, sur un petit fichu garni de dentelles. On voyait que Siora Cattina était une personne de conséquence et fort à son aise.
« Ah ! quelle brave femme que la Cattina ! disait le professeur en cheminant par la route poussiéreuse, au bout de laquelle se dressait, imposante, la tour d’Aquilée. – Quelle maîtresse femme ! Veuve depuis quinze ans, monsieur, et gouvernant son auberge, administrant sa petite fortune comme un homme, quoi !… mieux qu’un homme, car on dit que son mari était un songe-creux, qui aurait fini par manger tout leur avoir… Une matrone, je vous dis, une matrone digne de la Rome antique…
– Elle a une enfant malade ? interrompis-je, voyant que le bon professeur allait de nouveau se perdre dans ses souvenirs classiques.
– Oui… Non… répondit le professeur d’un air perplexe. Qui a dit qu’elle était malade ?… Non, non… un petit soupçon de fièvre, tout au plus… Ces marais sont très dangereux, dans les Basse (3), comme on dit ici, et il y a bien souvent des inondations terribles… Mais nous voici arrivés. Regardez : vous voyez ces deux colonnes au milieu du cimetière ?… on prétend que c’est là tout ce qui reste du palais des Patriarches…
Moi, je ne m’occupe pas du moyen âge ; aussi, je ne suis pas le cicerone qu’il faudrait pour l’église… c’est-à-dire la basilique… car il n’y a pas de doute que ce n’ait été une basilique, j’entends une basilique ancienne… Parbleu ! la porte est fermée, comme d’habitude. C’est pourtant drôle que l’on enferme le bon Dieu, l’après-midi !…
Allons, gamin, cours chez Don Trifonio ; demande-lui les clefs. Dis-lui que c’est pour le professeur et un seigneur peintre qui veut voir la basilique… Dépêche-toi, cours vite… Vous allez voir que Don Trifonio viendra lui-même ! Un digne prêtre : il en faudrait davantage de ce calibre… Seulement, il n’entend rien à la grandeur romaine, et, au fond, il est persuadé que je suis un païen de pure race… Et qui sait s’il a tort, Don Trifonio ?…
Le voilà !… Qu’est-ce que je disais ? Il vient lui-même… Il est rouge comme un coq… Je parie qu’il faisait encore sa sieste !… Salut, Don Trifonio ! Salut, Pontifex maximus !… Ouvrez-nous la porte du paradis, à ce seigneur peintre et à moi !… »
Don Trifonio s’avançait à grands pas. Il était de haute taille, gros, très rouge, avec un nez charnu et coloré, de petits yeux gris, gais et naïfs comme des yeux d’enfant. Il agitait un trousseau de clefs énormes, et sa soutane, pas des plus propres, voltigeait autour de sa bedaine.
Il secoua joyeusement la main tendue du professeur.
« Bonjour, Sior Paolo ! bonjour, monsieur ! Soyez les bienvenus. – Vous venez voir mon église ; vous avez raison : c’est ce qu’il y a de plus beau dans Aquilée…
– Comment, comment ! se rebiffa le savant ; – doucement, Don Trifonio ! La basilique aura été très belle, je n’en doute pas ; inférieure, tout de même, au temple de Belenus, le dieu principal de la ville… »
Mais Don Trifonio avait ouvert la lourde porte et s’agenouillait près du grand bénitier de pierre, sans écouter davantage les élucubrations du professeur. Moi-même, je m’étais arrêté, frappé de respect, devant la beauté de l’ample nef, que divisent deux rangées de colonnes en granit, aux chapiteaux de style roman merveilleusement sculptés. Les murs sont tout simplement blanchis à la chaux, mais l’isolement de la basilique et sa pauvreté l’ont protégée contre les ornements de mauvais goût, contre les innovations fâcheuses qui défigurent tant de monuments, en Italie et ailleurs. Toute l’abside est peinte à fresque, et ces fresques, mises à nu récemment, sont demeurées presque intactes sous la couche épaisse de chaux qui les avait recouvertes, – comme elle recouvre encore le reste des murailles, décorées certainement de la même façon. Il n’est pas douteux que la cathédrale d’Aquilée, le siège de ces redoutables Patriarches, – les princes les plus puissants du pays durant une longue série de siècles, – ne doive compter parmi les plus vénérables temples de la chrétienté.
Don Trifonio m’en faisait les honneurs avec une expression d’orgueil contenu et d’enthousiasme candide :
« Voyez, monsieur, voyez ce pavé, disait-il. C’est le pavé moderne… c’est-à-dire qu’il date du XIIIe siècle environ… Ici (et il souleva une planche qui reposait sur une ouverture carrée, au milieu de la nef), ici, la mosaïque du VIIe siècle. (Et, en effet, à une profondeur d’un mètre environ, apparaissait un second pavé, d’une ancienneté incontestable.) Et, encore plus bas, il y en a un troisième, le plus vieux de tous…
– Oui, interrompit le professeur, le pavé de la basilique romaine, bâtie par l’empereur Maximin le Thrace. Il a beaucoup fait pour Aquilée, l’empereur Maximin…
– À présent, continua le curé, vous voyez ces deux belles colonnes de vert antique…
– Qui étaient dans le temple de Mithra, » dit le professeur.
Le curé lui jeta un regard oblique.
« Dieu soit loué, qu’après avoir servi aux idoles païennes, elles se trouvent aujourd’hui dans la maison du bon Dieu ! » répliqua-t-il d’un ton pointu.
Mais le professeur ne l’écoutait guère. Nous précédant de quelques pas, il avait monté les marches qui menaient à l’abside, dont le maître autel était une belle œuvre de la Renaissance ; il s’était planté, comme en extase, devant un siège de marbre blanc adossé au fond du demi-cercle, un siège antique, de forme sévère et superbe, auquel on accédait par quelques marches, également de marbre.
« Voici le trône des Patriarches, commença le curé.
– C’était le siège d’un juge romain, interrompit de nouveau le professeur.
Tu regere imperio populos, Romane, memento !
Regardez : toute la grandeur, toute la majesté de Rome se reconnaissent dans cette simplicité solennelle.
– Vous, dit Don Trifonio, vous finirez dans une maison de fous, Sior Paolo ! Vous vous imaginerez, un beau jour, que vous êtes vous-même un empereur romain, ou un consul, ou que sais-je, moi !… Vous racontez un tas de choses que personne n’a jamais seulement rêvées dans le pays… Le siège d’un juge, Madone sainte ! Je vous dis, moi, que c’était le trône des Patriarches, et cela suffit !
– Et votre église n’est pas une basilique, peut-être ? répartit fougueusement le petit professeur, – et cette mosaïque n’est pas une mosaïque romaine ?… Et ces colonnes n’ont pas été prises au temple de Mithra ? et celles-ci, au temple de la Bonne Déesse ?…
– La Bonne Déesse, la Bonne Déesse ! bougonna Don Trifonio. Vous feriez bien mieux d’étudier davantage votre catéchisme, Sior Paolo, au lieu de vous casser la tête sur un tas de vieilles pierres qui ne signifient rien du tout ! »
Le professeur, suffoqué, levait les bras au ciel, mais Don Trifonio poussait déjà une pesante grille ouvragée, qui fermait une petite chapelle latérale, aussi blanchie à la chaux, où s’abritaient quatre importants sarcophages, deux à droite et deux à gauche.
« Regardez, monsieur, voici la chapelle des Torriani… les tombes où reposent les Patriarches de la famille de la Tour : le Patriarche Raymond… un grand prince, celui-là, avec qui l’Empereur et Venise devaient compter… les Patriarches Payen et Ludovic, et l’abbé Antoine de la Tour. Et remarquez cette pierre tombale, entre les deux sarcophages de droite, avec une effigie de femme sculptée, la mère de l’abbé, qui voulut être ensevelie auprès de son fils… Voyez l’inscription : Amorosa de Raudis…
– Vous savez qu’Amorosa est allée à Barbana, Don Trifonio ? interrogea le professeur, qui s’était calmé peu à peu.
– Je sais, répondit le prêtre. Je lui ai conseillé moi-même ce petit pèlerinage : il faut espérer que la Madone miraculeuse de Barbana la remettra tout à fait. Eh ! eh ! il y a plus d’ex-voto dans le Dôme de Barbana qu’il n’y a de monnaies dans votre musée, Sior Paolo… et ils font plus de plaisir à voir, n’en doutez pas !
– Pas à moi, Don Trifonio, pas à moi, je vous le jure… Mais pourvu qu’ils en fassent à Amorosa !…
– Quel joli nom ! dis-je ; est-ce une descendante de la bonne dame enterrée ici, la personne dont vous parlez ?…
– Mais non ! fit Don Trifonio ; – la personne dont nous parlons est tout bonnement la fille de Siora Cattina, chez qui je suppose que vous êtes descendu. Ce fut une fantaisie de son père, le pauvre Nando Torris, – que Dieu ait son âme ! – de donner à sa fille ce nom qu’il voyait tous les dimanches quand il venait à la messe… Et je n’ai rien dit, puisqu’il a été porté par la mère de l’un de nos prélats… Mais pourtant, ce n’est pas un nom chrétien ; il n’y a pas de sainte de ce nom dans le calendrier. Aussi moi, qui ai baptisé la petite, j’y ai ajouté celui de Maria. De cette manière, tout était pour le mieux : Nando était satisfait ; et, pareillement, Siora Cattina… car je dois dire qu’elle ne goûtait pas trop, d’abord, cette idée de son mari… »
Nous étions sortis de l’église et j’admirais un coucher de soleil prodigieux ; c’était, à l’horizon, une bande verte, d’un vert clair, limpide comme le cristal, sur laquelle se détachaient quelques flocons d’or pâle ; au-dessus, une étendue rose, montant très haut, nuancée d’orange et de pourpre, jusque là où des nuages de nacre vermeille à reflets mauves se déployaient, immenses, voilant pour la plus grande part un firmament d’azur argenté.
Le professeur avait gardé son chapeau à la main, le visage tourné vers le ciel embrasé. Ses yeux ravis roulaient plus que jamais dans leurs orbites, et il murmurait à demi-voix :
« Quid magis his rebus poterat mirabile dici ?… »
La cloche de l’Angélus tinta, et Don Trifonio, se signant dévotement, baissa la tête.

(À suivre)
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(1) Pour Signora.
(2) Pour Signor.
(3) Les terrains bas.
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(Princesse Alexandre de la Tour et Taxis, in La Revue de Paris, sixième volume, 15 novembre 1903 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil Grisailles, Paris : Librairie Henri Leclerc, 1907. Les illustrations sont extraites de la publication en volume.)
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I
Deux vieux vivaient dans une maison moisie, au milieu des roseaux, au bord d’un étang triste, et les branches des saules pendaient devant les fenêtres. Une barque pourrissait, à demi pleine d’eau, sur la berge plate, et les larges feuilles des nénuphars la couvraient un peu plus chaque été.
L’homme avait plus de cent ans.
La femme était, de quelques années, plus jeune.
Tous deux étaient nés dans la vieille maison qu’habitaient autrefois plusieurs ménages de pêcheurs, et jamais ils ne l’avaient quittée, que pour aller se marier, un jour, au village voisin.
Et, des douze enfants qu’ils avaient mis au monde, pas un seul n’était resté avec eux. Filles, garçons, tous étaient partis, dès leur quinze ans, pour chercher fortune dans les villes, dans les pays lointains, pour fuir l’atroce ennui de la vieille maison moisie, des roseaux bruissant dans le vent, des saules pleurant devant les fenêtres, des nénuphars couvrant l’eau morte comme un linceul piqué de fleurs blanches.
Depuis longtemps, longtemps, les deux vieux vivaient solitaires, et, peu à peu, leurs âmes s’étaient fondues en une seule âme. Maintenant, ils ne se distinguaient plus très bien l’un de l’autre, et ils ne savaient plus si les vagues désirs qui s’éveillaient encore parfois au fond de leurs cœurs assoupis venaient du cœur de l’homme ou du cœur de la femme.
Ils vivaient une seule vie pour deux.
À la longue, tout doucement, tout lentement, un peu de cette chétive âme commune avait passé dans les murs de la vieille demeure, s’était infiltré dans les pierres, dans le bois. La maison moisie s’était animée, était devenue un être vivant, et les vieux avaient senti qu’ils ne faisaient plus qu’un avec elle.
Les portes s’ouvraient seules devant eux, quand ils passaient, en chancelant, d’une chambre à l’autre.
Le feu brûlait sans qu’il fût besoin de jamais l’allumer, et la grande pendule, au bout de chaque mois, remontait avec effort ses poids rouillés, avant qu’ils vinssent à toucher le sol. Alors, elle grinçait joyeusement, puis elle reprenait son travail monotone et battait son endormante mesure sans l’interrompre à l’appel criard des heures.
Les deux vieux vivaient, vivaient toujours, recroquevillés dans leurs fauteuils, mangeant à peine, trouvant chaque soir leurs lits préparés, bassinés, parce qu’ils le désiraient ainsi, bien qu’ils n’eussent pas de servante.
Et quand une peinture s’écaillait, quand une vitre se cassait, quelque chose aussi s’écaillait, quelque chose aussi se cassait, dans le cœur des maîtres de la maison.
Des voleurs, une nuit, étaient venus, et la grande porte s’était laissé surprendre dans son sommeil. Ils l’avaient ouverte avec leurs outils de malfaiteurs ; mais alors la gardienne fidèle s’était éveillée, s’était refermée brusquement, les avait écrasés entre son montant de pierre et son battant de fer.
Au même instant, l’homme et la femme qui somnolaient s’étaient assis sur leur lit et le frisson de l’épouvante les avait secoués. Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre, ils avaient senti entre eux comme un broiement d’os, comme un écrasement de chair, ils avaient entendu des râles d’agonie, et leurs pauvres vieux cœurs usés avaient battu à coups désordonnés, jusqu’au matin.
II
Un jour, le lourd marteau de bronze heurta soudain la porte, et la maison trembla ; les échos des corridors nus grondèrent, les vitres frissonnèrent.
Mais tout aussitôt, les deux battants s’ouvrirent largement ; le lourd marteau, comme secoué par un éclat de rire continua à frapper de petits coups saccadés, la pendule sonna douze fois, bien qu’il fût à peine six heures.
Les marches de l’escalier craquèrent ; les murs frémirent, comme si un léger tremblement de terre les avait émus ; un bruissement courut à travers les chambres, des rires étouffés sortirent des cheminées, et les deux vieillards qui somnolaient dans leurs fauteuils, au coin du feu, se sentirent soudain pleins de vie, pleins de joie.
« Quelqu’un est entré, dit l’homme.
– Oui, dit la femme, c’est un des fils qui revient ; la maison l’a tout de suite reconnu. »
Ils virent alors devant eux, au milieu de la grande salle, un gueux à longue barbe blanche, à longs cheveux blancs, sordide, hirsute, loqueteux.
« Bonjour, mon père ! Bonjour, ma mère ! cria-t-il d’une voix forte.
– Bonjour, fils ! » crièrent les deux vieux. Mais leur cri n’était plus qu’un chuchotement, comme un léger souffle de vent sur la neige par un soir d’hiver.
Et le vagabond embrassa ses parents.
« Il faut me cacher, dit-il.
– Pourquoi te cacher, fils ?
– Les gendarmes me donnent la chasse.
– Les gendarmes ! » murmurèrent les deux centenaires.
La maison gémit, la pendule grinça, les planchers se fendirent.
« Oui, les gendarmes !
– Qu’as-tu donc fait, pauvre fils ?
– J’ai tué sur la grande route.
– Tué !
– Oui ! Tué ! Voyez, mes mains sont rouges et le sang a giclé dans mes yeux, dans ma barbe, dans mes cheveux.
– Oh ! du sang ! partout du sang !
– Si vous ne voulez pas me cacher, il faut me donner de l’argent, beaucoup d’argent, pour que je puisse m’enfuir bien loin, au-delà des mers.
– Prends, fils ! »
Et l’homme tendit à son fils une clef énorme, en lui montrant la porte d’un bahut, lourd comme une forteresse.
L’assassin prit les pièces d’or.
« Adieu ! dit-il.
– Adieu ! ne nous laisses-tu rien ?
– À votre âge, on n’a plus besoin de rien. »
Il sortit, et tandis que les vieux pleuraient, pleuraient leur fils, pleuraient leur or, de larges gouttes tombaient du toit, une à une, dans la poussière, comme des larmes.
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémissait la femme ; il est déjà parti, et nous ne l’avions pas vu depuis soixante ans ! Pourvu qu’il puisse s’échapper !
– Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémissait l’homme ; pourvu qu’il ait assez d’argent pout arriver là où il veut aller ! »
Quand il fut dehors, le pauvre vagabond traqué se sentit las et eut envie d’aller tout de suite se livrer.
« Ah ! pensa-t-il, si j’avais seulement un bateau pour traverser l’étang ! Ceux qui me cherchent auraient vite perdu ma trace et je serais sauvé. »
Et voilà que la vieille barque pourrie sortit lentement de l’eau, s’inclina pour se vider, comme si un bras puissant l’avait soulevée, froissant et déchirant les larges feuilles des nénuphars. Ses planches se resserrèrent, s’affermirent, et elle s’approcha du bord.
Le vieux vagabond y sauta, saisit les avirons, redressa son dos voûté et, vigoureux comme au temps de sa jeunesse, il s’éloigna dans le soir encore clair.
Il rama longtemps et, peu à peu, ses bras s’engourdirent ; l’or devenait lourd dans sa ceinture.
Puis il eut peine à soulever les rames ; l’or devenait toujours plus lourd, la barque enfonçait et bientôt l’eau en affleura les bords.
L’or devenait toujours plus lourd ; l’eau déjà entrait dans la barque.
Alors, il saisit les pièces dans sa ceinture et les lança dans l’étang qui siffla en se refermant sur elles. Et une atroce brûlure mordit sa main ; sa paume se tuméfia, se boursoufla ; il ne put plus tenir l’aviron. En même temps, le feu qui dévorait sa main lui brûla le ventre, car il avait oublié une pièce dans sa ceinture. Il la prit, mais ses doigts endoloris, maladroits, la laissèrent échapper ; elle roula au fond de la barque. Le bois rougit, fuma, noircit ; par un large trou, à gros bouillons, l’eau entra ; le vieux bateau enfonça et disparut.
L’homme se mit à la nage, mais le froid alourdit ses membres, ses muscles se raidirent. D’un dernier effort, il emplit d’air sa poitrine, poussa un cri qui s’étala dans le grand silence, puis il se laissa aller.
Sa longue barbe, ses longs cheveux, flottèrent un instant comme des herbes autour de sa tête, et lentement il descendit dans l’eau morte.
Et les vieux pleuraient ; de larges gouttes tombaient du toit, une à une, dans la poussière, comme des larmes. L’angoisse écrasait leur poitrine sous un poids toujours plus lourd ; ils râlaient, et quand le cri de mort, s’étalant dans le grand silence, laboura leurs entrailles, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, entrechoquant les os de leur face, mêlant leurs phalanges noueuses de squelettes.
Et la mousse se hérissa sur le toit, comme des cheveux que dresse l’horreur.
III
Les vieillards vécurent de nouveau la même vie qu’auparavant. Ils vécurent pendant des jours, pendant des mois, pendant des années, se tassant, s’affaiblissant, s’engourdissant doucement.
L’humidité suintait le long des murs de la maison, maculait les plafonds de larges taches noirâtres.
Des champignons poussaient sur les planchers vermoulus et brillaient, la nuit, comme des vers luisants, mettant une lueur vivante à la prunelle des fenêtres, dans l’ombre du soir.
Et les deux vieux, aussi raides que des pantins, décharnés, craquaient au moindre mouvement.
Leur intelligence se remplissait de brumes et de fumées.
Des plaques de moisissures vertes couvraient leurs crânes chauves.
Comme eux, la maison se tassait, s’ankylosait. Portes ni fenêtres ne s’ouvraient plus jamais, et la vieille pendule elle-même avait perdu sa vigueur. Au tic-tac trop lent de son balancier, elle ne pouvait plus suivre la marche des heures, et quand elle avait remonté, à grand peine, ses poids rouillés, ils semblaient, maintenant, n’avoir plus la force de redescendre.
IV
Un jour, une femme tenant un enfant par la main et un autre sur son bras vint rôder autour de la maison. Elle l’examina longuement, regarda l’étang, les saules, les roseaux ; et la maison, gênée par cette curiosité, restait froide, immobile, cachant l’orbite de ses lucarnes derrière les plaques de mousse qui pendaient, trop pesantes paupières.
Enfin, la femme s’approcha de la porte, lâcha la main de son enfant et frappa trois coups vigoureux. Au choc du marteau de bronze, la porte, tirée d’un long sommeil, tressaillit ; la maison tout entière trembla. Le bruit s’engouffra dans les corridors nus, passa dans l’escalier comme un souffle de tempête, et les deux vieux frissonnèrent comme deux arbres desséchés que secoue l’ouragan.
« Quel est ce bruit ? dit l’homme.
– Quelqu’un peut-être a frappé à la porte.
– Depuis longtemps, personne ne connaît plus le chemin de notre porte.
– Peut-être est-ce encore un fils qui revient.
– Un fils ! Un fils ! avec du sang aux mains !
– Du sang dans la barbe, dans les cheveux !
– Non, c’est un étranger ; la maison ne l’a pas reconnu. »
Et de nouveau trois coups, trois coups de tonnerre retentirent.
« Comment irai-je ouvrir ? dit l’homme. Est-ce la mort qui nous appelle ? Qu’elle vienne, je ne peux plus me lever.
– J’irai, dit la femme. Ah ! je ne peux plus me mettre debout ! »
Et le marteau frappait, frappait sans arrêt.
Et la vieille maison, secouée jusqu’aux fondations, ébranlée jusqu’au toit, pleine de crainte, torturée d’épouvante, ouvrit enfin sa porte qui grinça, gémit, en sentant se déchirer, craquer douloureusement la rouille de ses gonds.
La femme entra sans hésiter, parcourut les corridors dont les murs suintaient, les chambres vides où les champignons faisaient briller leurs yeux de phosphore et trouva les vieux, dans la grande salle, au coin d’un maigre feu.
« Bonjour, beau-père ! Bonjour, belle-mère ! dit-elle d’une voix dure.
– Qui êtes-vous ? demanda le vieillard en tremblant.
– Je suis la femme de votre fils Pierre.
– Pierre ! Ah ! oui ! Pierre ! Oui, je me souviens de Pierre. Où est-il Pierre maintenant ? Pourquoi n’est-il pas venu avec vous pour nous voir ?
– Il est mort.
– Ah ! il n’y a que nous qui ne voulions pas mourir.
– Je vous ai amené mes enfants pour que vous en preniez soin. Votre Pierre m’a trompée, m’a abandonnée avec ces deux pauvres petits ; mais il est mort maintenant. C’est moi qui l’ai tué.
– Tué ! Tué ! Toujours tuer !
– Oui, c’est moi qui ai tué votre fils. Ah ! c’était un beau chenapan ! ivrogne ! voleur ! débauché !
– Oh ! Pierre ! mon Pierre ! mon pauvre Pierre ! murmurait la vieille.
– Votre Pierre, votre pauvre Pierre, votre canaille de Pierre ! Ne vous occupez plus de lui ; il est mort, bien mort. Voilà ses deux enfants ; je vous les laisse. Bonsoir. »
La femme disparut et alla, tout droit, se noyer dans l’étang.
V
Et les vieillards entendirent le même cri, le cri de mort qui, déjà une fois, les avait glacés d’épouvante quand leur fils les avait quittés.
Les petits enfants se mirent à pleurer et dirent :
« J’ai faim. »
Les deux vieux ne mangeaient guère, et ils ne savaient plus ce que mangent les petits enfants.
Les voix débiles, comme un ouragan soufflant sur la brume, mêlèrent en épais tourbillons les nuages opaques de leurs intelligences. Ils ne comprenaient pas et sentaient, cependant, un reproche dans ces voix.
Les petits, pleurant plus fort, répétèrent :
« J’ai faim ! J’ai faim ! »
Alors, la porte de l’armoire s’ouvrit d’elle-même ; le rayon chargé de provisions vint se poser à terre, et le pain se sépara en minces tranches sur lesquelles le beurre, le miel, les confitures, s’étalèrent silencieusement.
Les vieux ne s’étonnaient plus de rien ; ils regardaient, de leurs yeux morts, les blanches dents s’enfoncer dans les tartines.
Dès que les enfants furent rassasiés, ils sautèrent, l’un sur les genoux pointus de sa grand-mère, l’autre sur les genoux plus pointus encore de son grand-père.
« Raconte-nous une histoire maintenant !
– Une histoire ! dit le vieux d’une voix de rêve, une histoire ! mais je ne sais pas d’histoire ! J’ai oublié toutes les histoires ! Y a-t-il donc encore des histoires ? Ne sont-elles pas toutes mortes, les histoires ?
– Tu es bête, déclara le plus grand.
– Très bête même, » ajouta son frère.
Le vieux baissa la tête.
« Comment t’appelles-tu ? Moi, je m’appelle Jean. Le petit frère, c’est Michel. Dis ! Comment t’appelles-tu, toi ?
– Moi ? Je ne sais plus. Je ne sais plus rien. J’ai oublié. Appelle-moi grand-père.
– Et toi, Madame ?
– Moi ? Moi ? appelez-moi grand-mère.
– Grand-père ! Grand-mère ! En voilà de drôles de noms ! »
Les deux vieux s’assoupirent ; les enfants s’endormirent, la tête appuyée contre leur poitrine.
Et voilà que les centenaires, au contact des jeunes corps chauds et souples, sentirent revenir en eux chaleur et souplesse ; leur poitrine se dilata, leur cœur battit plus vite. Quand ils s’éveillèrent, ils se levèrent, quittèrent la grande salle et, tenant chacun un enfant par la main, pour la première fois depuis vingt ans, franchirent le seuil de leur maison.
Ils s’assirent, sur le banc de pierre chauffé par le soleil, et les enfants se blottirent contre eux.
Alors, dans leurs cerveaux, lentement, se dissipèrent les brumes et les fumées. De belles histoires, sans fin, sortirent des lèvres du grand-père.
« Encore ! Encore ! » disaient les petits s’il s’arrêtait un instant.
Et lui continuait. Les aventures se succédaient, tristes ou gaies, terrifiantes ou joyeuses, tandis que les enfants serraient ses mains dans leurs mains, fixaient leurs yeux ardents sur ses yeux où brûlait maintenant une flamme de vie.
Devant eux, l’étang se ridait sous un léger souffle de vent, les larges feuilles des nénuphars ondulaient doucement, balançant les grandes fleurs blanches au cœur d’or.
Les grillons chantaient, les oiseaux pépiaient, les moucherons, dans l’air, dansaient la sarabande. La maison, elle aussi, semblait reprendre vie et jeunesse. La mousse se détachait du toit, et l’on revoyait les belles tuiles brunes ; les plafonds séchaient ; les planches se resserraient ; la rouille des gonds et des serrures tombait ; les peintures sentaient bon comme si elles eussent été fraîches.
VI
Le lendemain, de bonne heure, laissant les petits encore endormis, les vieux sortirent.
Ils se tenaient par la main, comme des amoureux, et allèrent s’asseoir sur un tronc d’arbre qu’avait jadis renversé la tempête.
Le soleil, à peine levé, leur semblait déjà chaud, et sa caresse était douce sur leur peau.
Mais bientôt une brûlure s’enfonça rudement au plus profond d’eux-mêmes.
Pleins d’angoisse, ils se levèrent et virent sortir par chaque fenêtre de la vieille maison, un épais tourbillon de fumée.
« Oh ! dit l’homme, voilà que les petits ont mis le feu à la maison ! Et, nous aussi, nous brûlons ! »
En même temps leurs os crépitèrent, leur peau se raccornit, se boursoufla, éclata ; une flamme claire jaillit, les enveloppa, et il n’y eut plus que deux tas de cendres là où ils étaient debout tout à l’heure.
Dans l’air immobile montèrent deux colonnes de fumée. Peu à peu, lentement, elles s’inclinèrent l’une vers l’autre et se fondirent en un nuage léger qui disparut dans les hauteurs du ciel.
Et la vieille maison brûlait sans bruit, sans flamme, étouffant les deux petits enfants.
Et pendant longtemps, longtemps, fumèrent les décombres de moisissure et de pourriture.

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(Léopold Chauveau, in L’Occident, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, n° 128, juillet 1913. Jean Veber, « La Maison borgne [Le Crime], » huile sur toile, 1900)
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(Nadal, in Le Jeudi de la jeunesse, publication hebdomadaire, quatrième année, n° 158, 159, 160, 161, 162, 163, 164 et 165, jeudis 2, 9, 16, 23 et 30 mai, 6, 13 et 20 juin 1907. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
On écrit de Cheyenne, à la date du 25 novembre 1875 :
Le plus bizarre des événements vient de mettre sans dessus dessous la plus affairée de toutes les villes de l’Union, et Dieu sait pourtant si nos settlers et nos squatters ont l’habitude de s’émouvoir pour des bagatelles.
Voici le fait :
Le docteur Heinrich Horlacher et le mécanicien Fritz Weissenkraut, tous deux originaires de Berne, habitaient ensemble le numéro 8 de la douzième rue, où ils ne faisaient qu’une bourse et qu’un ménage. Autant dire tout de suite Oreste et Pylade ; du reste, deux parfaits gentlemen aimés et estimés de tout le monde.
Fritz était un de ces colosses dont la douceur humilierait un mouton. Quant au docteur, on disait qu’il avait émigré en Amérique, à la suite de chagrins d’amour. Il était âgé de quarante-cinq ans, petit, blond fadasse, myope et excentrique. Généralement, ses excentricités étaient inoffensives, mais, à la suite de l’affaire Troppmann, il s’était mis à décapiter chiens et chats et autres souffre-douleur de la physiologie comparée. Évidemment, il avait déjà son coup de marteau et négligeait sa clientèle. L’attentat de Kulman l’acheva, car il renonça brusquement à l’exercice de sa profession pour s’enfermer avec l’ami Fritz, et celui-ci informa ses pratiques que, jusqu’à la fin du mois, il ne travaillerait que pour le docteur.
En effet, du matin au soir, le numéro 8 de la douzième rue retentissait du bruit du marteau et du grincement de la lime. Que faisait-on là dedans ? Cheyenne ne s’en souciait pas plus que d’un plat de grenouilles. Une ville de l’Union, qui pousse comme un champignon, a d’autres chiens à fouetter.
Samedi dernier, à quatre heures du soir, les deux Bernois n’avaient été vus nulle part, mais aucun Cheyennois n’avait pris la peine d’en chercher le pourquoi, et certainement les noms du docteur Horlacher et de l’ami Fritz n’auraient pas eu l’honneur de faire résoudre le problème du mouvement perpétuel aux langues des Cheyennois et surtout des Cheyennoises, si ce même samedi, une vieille Hessoise n’eût eu personnellement affaire au docteur. C’était elle qui faisait son ménage et elle attendait ses gages de la semaine.
Or, quand elle était arrivée le matin pour vaquer à son occupation habituelle, le docteur s’était déjà barricadé dans son cabinet avec l’ami Fritz. C’était un sanctuaire qui lui était rigoureusement interdit, comme à tous les profanes, depuis que son patron avait renoncé à sa profession. Elle l’avait donc guetté du dehors toute la matinée, mais, ne le voyant pas sortir, elle était rentrée dans la maison à l’aide de la clef qu’elle en possédait. Depuis le matin, rien n’avait bougé, rien n’avait été dérangé. Le cabinet mystérieux était toujours fermé, mais non muet toutefois, car il en sortait un bourdonnement tout à fait insolite, comme celui que produirait une gigantesque guimbarde.
Ce bourdonnement était monotone, peu distinct, et cependant on croyait y démêler des paroles comme celles que prononcerait un montreur de marionnettes à l’aide de sa pratique : le docteur avait-il fabriqué des « pupazzi » ? Fort intriguée, la vieille colla un œil indiscret au trou de la serrure. Ce qu’elle vit la fit simplement tomber à la renverse. La pauvre Hessoise ramassa comme elle put ses ossements décharnés et se demanda si elle était le jouet d’un horrible cauchemar. Elle se sentait bien quelque peu encline à abuser du whisky, mais à peine en avait-elle bu une demi-pinte dans la journée, merveilleuse sobriété dont on ne pouvait attribuer l’honneur qu’à la pénurie de son porte-monnaie, déplorable conséquence du manque d’exactitude du docteur. Il n’était donc pas possible de porter au compte de sa liqueur favorite l’épouvantable hallucination à laquelle elle s’était crue en proie, en mettant l’œil au trou de la serrure ; ce qui ne l’empêcha pas de tirer de sa poche une paire de lunettes qu’elle essuya avec beaucoup de soin et ajusta solidement sur son nez barbouillé de tabac. Ces préparatifs attestaient une fois de plus que notre mère Ève a légué à toutes ses filles, belles et laides, jeunes et vieilles, patriciennes et plébéiennes, une âpre curiosité qui survit à tout et que rien ne saurait faire reculer. Sur ce, la bonne Hessoise prit une pincée de Virginie, la huma fiévreusement, marmotta une formule d’exorcisme et, toute tremblante, poussée cependant par une force irrésistible, elle colla de nouveau au trou de la serrure un œil rond et dilaté comme celui d’un hibou…
Eh bien, non, il n’y avait pas d’hallucination, ou c’était en tout cas une hallucination singulièrement persistante, car la vieille voyait très nettement Weissenkraut assis et lui tournant le dos. Il écrivait, avec beaucoup d’attention, sous la dictée du docteur, ou, pour parler plus exactement, de sa tête, car, horrible ! horrible ! trois fois horrible ! cette tête était séparée de son corps. Ce corps était assis à plus d’un bon yard de distance, soigneusement emmitouflé dans sa robe de chambre, les pieds dans ses pantoufles. Une de ses mains reposait paisiblement sur ses genoux, l’autre tenait encore enroulé autour du poignet un cordon de soie rouge. Tout près était un support en fer tourné ; au haut de ce support s’emmanchait horizontalement un appareil composé de deux pièces de fer qui ne ressemblaient pas mal à un sécateur de jardinier ou à une immense paire de mouchettes. Sur la mâchoire de ces mouchettes, un large disque d’acier, d’un poli étincelant, supportait la tête du docteur. Elle avait été évidemment enlevée de son tronc, comme le lumignon d’une chandelle.
Mais, ô comble d’épouvante, cette tête était vivante ; ses yeux se mouvaient comme à l’ordinaire derrière leurs lunettes d’or ; la gêne ne se manifestait que dans le jeu des mâchoires, qui n’avaient pas l’air de fonctionner avec beaucoup de facilité ; les dents restaient serrées, les lèvres s’agitaient seules avec beaucoup d’agilité et la voix, oh ! la singulière voix ! elle venait d’un soufflet d’accordéon que le mécanicien manœuvrait du pied tout en écrivant, et d’où partait un tube ajusté au disque d’acier qui servait de support à la tête du docteur.
La vieille était tout yeux et tout oreilles, comme vous le pensez, mais que devint-elle lorsqu’elle entendit les paroles suivantes :
« Fritz, va donc voir si Mrs. Barbara n’est pas derrière la porte (c’était à ce doux nom de Barbara que répondait la Hessoise) ; il me semble voir la pourpre de ses yeux de lapin albinos à travers le trou de la serrure. On ne lui a pas payé ses 3 dollars à ce vieux pot à whisky, et elle doit me maudire comme une charretée de papistes, car c’est certainement la première fois, depuis un demi-siècle, qu’elle n’est pas ivre morte à cette heure-ci. Ohé ! vieille ménagère de Lucifer, puisque tu es si curieuse de voir ce qui se passe ici, l’ami Fritz va t’ouvrir et te donner tes 3 dollars… »
La pauvre vieille n’en entendit pas davantage ; l’épouvante lui rendit ses jambes de seize ans, elle se précipita dans la rue, se lança comme un boulet Krupp au milieu de la foule affairée, renversa un marmot, une laitière, un porte-balle et, toujours accélérant sa course folle, sans prendre garde aux huées et aux vociférations qui surgissaient de toutes parts sur le passage de ce déplaisant projectile, elle ne s’arrêta que dans le parloir du révérend Blasius, son estimable pasteur, où elle se laissa tomber sur le carreau avec le bruit sec d’un polichinelle qui se détraque.
Le docteur Blasius, ministre du culte évangélique, était un gras, gros et lourd Hollandais qui, assis confortablement en face d’un pot d’ale double, fumait méthodiquement une longue pipe de terre, dont le tuyau grêle était la plus parfaite antithèse de sa massive personne. Il poussa deux fumées au plafond à des intervalles savamment mesurés, but une gorgée d’ale et déposa son fragile engin sur la table avec toute espèce de précautions méticuleuses.
« Ah çà ! mistress Barbara, dit-il en scandant lentement ses mots, est-ce le parloir d’un homme d’Église qu’une honnête protestante vient choisir pour y cuver son whisky ? Je veux bien que l’eau-de-vie de grain de bonne qualité soit un préservatif contre l’humidité, et qu’on ne calcule pas toujours exactement la dose indispensable, mais quand on l’a un peu forcée, une chrétienne qui se respecte reste chez soi.
– Toujours ce whisky, répondit impétueusement la vieille, et c’est la première fois que ce reproche tombe à faux. Ah ! il s’agit bien de whisky.
– Et alors, de quoi s’agit-il ?
– De la tête du docteur Horlacher.
– Bah ! elle est bien un peu fêlée, mais je suppose qu’elle est toujours sur ses épaules.
– Eh bien ! voilà qui vous trompe, docteur. La tête du docteur Horlacher n’est pas sur ses épaules ; je viens de la laisser sur un plat, comme celle de feu Jean-Baptiste.
– Comment le savez-vous ?
– Puisqu’elle m’a parlé.
– La tête du docteur ?
– La propre tête du docteur ; à preuve qu’elle m’a traitée d’ivrognesse et de ménagère de Belzébuth. Mais avec une voix, ah ! une voix.
– La voix d’une tête coupée ? Femme, vous êtes folle !
– C’est possible ! mais venez voir vous-même. Sur ma part de paradis, je vous jure que je suis à jeun et que je ne dis que la pure vérité.
– « Tarteffel ! » grommela le docteur, il se voit de si drôles de choses en Amérique ! »
Sur ce, il sonna son secrétaire M. Duplon, calviniste gascon, né à Montauban, et lui ordonna d’aller chercher en toute hâte le coroner master Snobson, Anglais et anglican. Celui-ci arriva bientôt, flanqué de deux constables, master O’Neil, catholique irlandais, et Rebi Judas Judhasson, israélite.
À cet auditoire, bigarré comme la bannière de l’Union, le docteur Blasius répéta brièvement ce que venait de lui raconter Mrs Barbara. Aucun sourcil ne se fronça, aucun sourire d’incrédulité n’effleura les lèvres des auditeurs. Le mot « impossible » n’est pas américain, et l’on en avait vu tant d’autres à Cheyenne.
Le docteur et Barbara se mirent à la tête de la petite troupe, qui, en quelques enjambées, se trouva en face du logis des deux Bernois.
On entra sans frapper ; la vieille avait laissé les portes toutes grand ouvertes. Arrivé à celle du cabinet du docteur, le révérend Blasius mit l’œil au trou de la serrure. La vieille n’avait dit que la pure vérité. La tête du docteur était toujours posée sur son plat métallique ; seulement, avec ses yeux fermés et sa bouche muette, elle ne différait plus en rien d’une tête coupée ordinaire. S’il n’y avait plus prodige, il restait un mystère juridique à éclaircir, et le complice ou le témoin était là : c’était le mécanicien. On voyait bien encore sur une table de l’encre et du papier, mais il avait cessé d’écrire et arpentait la pièce à grands pas, d’un air égaré.
« Ouvrez, au nom de la loi, » s’écria le coroner.
Fritz obéit immédiatement. Les curieux pénétrèrent dans le cabinet, mais à toutes les questions que l’on adressa au mécanicien, il répondit invariablement :
« Il bleut, il bleut, perchère. »
Il n’y avait pas à en douter, sa raison avait déménagé. Le coroner le fit conduire à l’hospice par les deux constables, de sorte qu’il ne restait plus qu’un seul témoin et un témoin d’une médiocre « respectability, » la vieille Hessoise.
« Voyons, mistress Barbara, dit le révérend Blasius, êtes-vous bien sûre de ce que vous nous avez dit ? la tête du docteur est coupée, c’est un fait acquis, mais un fait qui ne sort pas de l’ordre des faits naturels ; seulement, elle ne parle pas ; elle n’a jamais parlé, c’est de toute impossibilité.
– Je vous jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré qu’elle parlait, répondit la vieille, et j’ai bien remarqué que, pendant qu’elle parlait, master Fritz faisait aller quelque chose sous la table avec son pied. »
Et, en même temps, elle mit brutalement le sien sur la pédale du soufflet d’orgue. Immédiatement, la tête coupée ouvrit des yeux furibonds et s’écria d’une voix de cuivre impossible :
« Ah ! carogne ! ! ! »
À ce cri, vieille, coroner et révérend s’enfuirent en se culbutant les uns par-dessus les autres, poursuivis par les éclats de rire de la tête, qui s’éteignirent bientôt comme les sons d’un accordéon qu’on abandonne sur une table.
Cependant, le révérend Blasius fut le premier à se rendre maître de sa folle terreur. Il revint au soufflet, qu’il manœuvra à son tour, mais avec plus de discrétion que la vieille.
La tête ouvrit de nouveau les yeux et lui dit :
« Enchanté de vous revoir, docteur Blasius ; je ne vous serre pas la main et pour cause. Veillez seulement à modérer le jeu de votre soufflet, sans quoi vous me causeriez des douleurs intolérables… Mais, pourriez-vous me dire qu’est devenu ce pauvre Fritz ?
– Il est fou. Je viens de le faire consigner à l’hospice des aliénés.
– Piètre tête que la sienne.
– Maintenant, docteur, avez-vous des explications à nous donner ?
– Cela me fatiguerait. Le froid me gagne. Je me bornerai à vous assurer que personne ne doit être inquiété pour le fait dont vous êtes témoin. J’ai voulu savoir ce qu’il y avait au-delà de la décollation et, plus heureux qu’Empédocle, plus habile aussi, j’ai pu dicter ma déposition à l’ami Fritz. Elle est là sur cette table ; inutile de dire que je n’ai pu la signer, mais je vous prends à témoin de son authenticité. Je vous le répète, ma tête dictait, la main de Fritz écrivait. Faites-lui bien mes amitiés, s’il retrouve la sienne. Hi ! hi ! hi ! Cela vous suffit-il, gentlemen ?
– Comme il vous plaira, docteur.
– En ce cas, bonsoir ; faites-moi le plaisir d’arracher ces tubes. »
On lui obéit ; immédiatement, ses yeux se fermèrent, et la pâleur et la rigidité cadavérique se manifestèrent sur ses traits décolorés. La tête du décapité fut enlevée de dessus son disque et rapprochée du tronc dans un cercueil. Le lendemain, une foule énorme assista aux funérailles du docteur, et Barnum a fait offrir quatre mille dollars de sa machine. Quant au manuscrit trouvé sur la table, voici ce qu’il contenait :
« Le supplice de la décollation a toujours été l’objet de mes investigations. S’il a pour but de tuer vite et bien, je suis intimement convaincu qu’il ne l’atteint point. Les livres de médecine osent bien soutenir que la section de la mœlle épinière entre la première et la seconde vertèbre détermine la mort immédiate et complète ; mais cette assertion est depuis longtemps démentie par une expérience décisive du médecin français Le Gallois. Elle consiste à injecter de sang oxygéné et défibriné dans les artères carotides et vertébrales d’une tête fraîchement coupée, mais complètement refroidie. Les yeux se rouvrent immédiatement, et l’animal, si c’est un chien, entend son nom et dirige son regard vers celui qui l’appelle. La vue et l’ouïe survivent donc à la décollation. Sanson, le fameux bourreau de la Terreur, a raconté que deux têtes de suppliciés, ennemis de leur vivant, enfermées dans le même sac de cuir, s’étaient mordues avec acharnement. Cette observation n’est pour moi que d’une médiocre importance ; le fait peut être porté au compte de la contraction musculaire. La tête de Charlotte Corday, souffletée par le valet du bourreau, ouvrit, dit-on, les yeux, et foudroya cet abject personnage d’un regard de mépris. Pourquoi pas ?
On a confié quelques têtes de suppliciés à des expérimentateurs qui ont constaté une contraction douloureuse des paupières lorsqu’on leur mettait le soleil dans les yeux. Voilà qui est plus concluant. Mais il aurait fallu les faire parler, et la chose n’est pas précisément facile. La décollation a coupé tous les muscles qui abaissent la mâchoire et prennent leur point d’appui sur le thorax. Cependant, la langue reste intacte et, en ménageant convenablement ses ressorts, c’est-à-dire en opérant la décollation le plus bas possible au-dessous du bulbe rachidien, on doit lui en laisser suffisamment pour se mouvoir.
Mais la langue est un instrument à anche, qui, séparé de son soufflet d’orgue, le poumon, reste complètement muet.
Rien n’est donc plus invraisemblable que le conte des Mille et une Nuits dans lequel un médecin, dont la tête a été coupée et mise sur de la cendre dans un plat, répond aux questions que lui adresse le roi qui l’a fait décapiter. Néanmoins, il y a une observation très juste dans cette fantaisie orientale : la cendre arrête l’hémorragie et prolonge la vie assez longtemps. Je l’ai expérimenté nombre de fois sur des têtes d’animaux ; le tout est de trouver le moyen de remplacer les poumons. Je me propose d’étudier à fond ce problème de mécanique physiologique.
Cheyenne, 20 juillet 1874.
Voilà qu’une brute tudesque du nom de Kulman vient de commettre une double maladresse : il a tiré sur Bismarck et il l’a manqué. Il va être condamné à être décapité à la vieille mode germanique, c’est-à-dire avec le grand sabre qui décolla Karl Sand. L’heureux drôle ! Que j’envierais son sort, si les bourreaux allemands n’étaient pas des lourdauds et s’il avait affaire à l ‘un de ces artistes orientaux qui vous font cette opération avec tant de dextérité, que la tête reste sur les épaules du patient.
On leur dit alors :
« Pardon, l’ami ; j’ai bien senti un froid dans la nuque ; mais il me semble que c’est à recommencer.
– Nullement, monsieur, c’est fait ; donnez-vous seulement la peine de vous secouer. »
On se secoue, et la tête tombe.
Ah ! si j’avais un ces virtuoses du sabre à ma disposition ! mais nous sommes en Amérique, dans la patrie des vulgaires Yankees, qui branchent un homme comme un chien. Enfin, faute de mieux, je viens de terminer les cotes et profils d’un instrument qui doit suppléer autant que possible à la maladresse de mes contemporains ; c’est une sorte de sécateur, ou plutôt une paire de mouchettes à l’ancienne mode, dont les deux grandes branches seront tenues écartées par un très fort ressort d’acier ; on les rapprochera à l’aide d’une vis de rappel, et elles seront maintenues dans cette situation par une grosse épingle d’acier, munie d’un côté d’une tête et de l’autre d’un trou destiné à loger une goupille. Cette goupille aura une boucle dans laquelle entrera une ficelle ; or il est clair que, si vous tirez la ficelle, la goupille la suivra, et les deux branches, n’étant plus maintenues, s’écarteront brusquement sous la pression du ressort, ce qui rapprochera les deux branches antérieures de la mouchette et alors… l’on sera mouché.
L’appareil pivotera horizontalement sur un pied tourné. Les deux branches de devant ou la partie tranchante de l’instrument ont été l’objet d’une étude toute spéciale. Celle de dessus sera munie d’une sorte de hausse-col à charnière, prenant très exactement la mesure de mon cou et soigneusement capitonné à l’intérieur ; de cette façon, la section aura lieu aussi bas que possible, au-dessous du bulbe rachidien. C’est la seule manière de préserver une foule de muscles indispensables. Le tranchant se composera d’un disque d’acier de première qualité, très mince, très résistant, affilé comme un rasoir et poli comme un miroir. Le poli du métal aura pour résultat l’adhésion parfaite des chairs et préviendra par conséquent l’hémorragie.
Au centre du disque sera ménagé un trou pour recevoir un tube de caoutchouc relié à une soufflerie d’accordéon, munie d’une seule anche. Comme il n’y a pas grand-chose à attendre de la glotte, quelque soin que je prenne de la ménager, j’espère y suppléer par la modification des sons de l’accordéon à l’aide des muscles demeurés intacts, ce qui produira l’effet du petit instrument nommé « guimbarde. » Oh ! la drôle de voix que cela fera !
L’ami Fritz a vu mes dessins. Je lui ai fait croire que cet engin était destiné à l’ablation des cancers ; il m’a promis de l’exécuter en quinze jours ; quinze jours, c’est bien long…
Cheyenne, 5 août 1874.
Fritz vient de me livrer mon appareil ; il est d’une exécution irréprochable ; seulement, le brave garçon me gêne pour en faire l’essai. Je l’ai envoyé passer deux jours à la campagne ; il ne reviendra que pour l’instant « psychologique. » Aussitôt seul, je me suis précipité sur mon instrument, comme un enfant sur un joujou neuf. Je l’ai fait fonctionner ; il a coupé très lestement un torchon de paille, puis un paquet de tabac, puis un gant bourré de duvet ; rien à craindre de ce côté-là.
J’ai dévissé le hausse-col et décapité un chat. Je lui ai fait voir un serin ; ses oreilles se sont dressées, son regard a exprimé la convoitise ; il se croyait évidemment attaché par le cou et aurait voulu s’élancer. J’ai ajusté le tube de caoutchouc, il s’est mis à moduler les plus excentriques des miaulements ; mais les « ronrons » et les « miaous » étaient très distincts ; décidément, c’est encourageant.
L’expérience a été autrement concluante avec un terre-neuve blessé mortellement d’un coup de feu, que j’avais acheté la veille à des coureurs de bois. Le hausse-col avait été revissé ; l’appareil était donc au grand complet.
De même que le chat, le chien n’avait pas l’air de se douter qu’il fût décapité. Il se croyait pris par le cou et faisait de violents efforts pour se dégager. Il s’appelait Tom, et chaque fois que je prononçais son nom, il aboyait à l’aide du soufflet d’orgue. Je lui ai présenté une tête de thon salé, le régal des terres-neuves ; la convoitise a brillé dans ses yeux et il a essayé de s’en saisir.
J’ai enlevé la tête de dessus le disque ; j’ai attendu une heure. J’ai ensuite remplacé le sang qui s’était écoulé par d’autre soigneusement défibriné et oxygéné, c’est-à-dire battu avec un balai de bouleau ; les mêmes phénomènes se sont reproduits avec la même intensité. Allons ! je puis me risquer !
Aussi ai-je visité soigneusement le tranchant du disque ; il était parfaitement intact ; mais, par surcroît de précaution, je l’ai soigneusement affilé avec l’excellente pierre de Constantinople sur laquelle je repasse mes instruments de chirurgie.
Tout est prêt ; je n’attends plus qu’un secrétaire.
Cheyenne, 7 août 1874.
L’ami Fritz est de retour ; le diable est de le décider à accepter le rôle que je lui destine dans ce petit drame scientifique. Je crains que ce ne soit plus difficile que de faire parler ma tête lorsqu’elle ne sera plus sur mes épaules. Naturellement, je devrai recourir à un subterfuge ; mais lequel ? »
. . . . . . . . . .
Ici une longue lacune dans le manuscrit du docteur. Kulman n’avait point été condamné à mort, ce qui semblait lui avoir causé un vif désappointement. À la suite de cette déception, il était parti pour l’Europe, avait voyagé en Orient et s’était renseigné auprès des « chaouhs » les plus célèbres de la Turquie ; malheureusement, il avait trouvé le métier en pleine décadence, Constantinople ayant adopté la corde pour se débarrasser de ses criminels. Le docteur était donc revenu à Cheyenne sans avoir élucidé davantage la question qu’il s’était promis de résoudre, mais plus résolu que jamais à expérimenter sur lui-même. Nous abrégeons une partie de son mémoire pour donner en entier ses conclusions psychologiques.
« En définitive, le dernier mot de la physiologie moderne n’est que le premier de la psychologie antique. « La vie, c’est la mort. » Platon l’a dit plus de vingt siècles avant M. Claude Bernard, de l’Institut. Il n’y a pas cohésion entre les atomes dont nous sommes composés, mais simple juxtaposition ; notre unité physique est donc purement collective, comme celle d’un régiment. Il y a des atomes qui reçoivent leur congé et qui sont remplacés par des recrues ; tous les sept ans, le régiment se trouve avoir été renouvelé dans son entier. Ainsi, un homme qui a vécu soixante-et-dix ans se trouve, dans le cours de son existence, avoir dix fois changé aussi complètement de corps que lorsqu’il quitte sa chemise pour en prendre une autre ; il est impossible au matérialisme de se dépêtrer de cet argument. Mon individualité n’est pas plus liée à mon corps que lui-même ne l’est à sa chemise, puisque je change de corps plus souvent que le bienheureux Labre ne changeait de chemise.
Passons maintenant à l’âme, ou, si ce mot offense les matérialistes, à la force inconnue qui enrégimente les millions d’atomes dont se compose mon corps, leur assigne leur bataillon, leur compagnie, leur peloton ; bref, leur numéro, et congédie ceux qui ont fait leur temps de service. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que la plus grande partie de ce remarquable travail d’administration se fait sans que moi, le général en chef, j’en aie conscience ; c’est bien moi qui recrute les remplaçants, mais ils sont façonnés, embrigadés, et finalement congédiés dans des bureaux qui ne me sont pas accessibles, bien que situés chez moi. Je suis le directeur de la vie raisonnée ; mais la vie instinctive forme un département à part et entièrement autonome ; l’intendance à côté de l’état-major, et une intendance aussi peu obéissante que possible. Ce dualisme est constaté empiriquement ; il est non moins empiriquement constaté que je ne suis pas une unité, mais une collection d’unités ; bref, un monde dont je suis le dieu.
Atome lui-même d’un monde de mondes, dont un autre est le dieu, mon corps fait partie du corps de l’Être suprême, comme un peloton fait partie d’une compagnie, une compagnie d’un bataillon, un bataillon d’un régiment, un régiment d’une brigade, une brigade d’une division, une division d’un corps d’armée, etc., etc. Chaque unité tactique est commandée par un officier dont l’importance est raison du corps qu’il commande. Dans l’armée des êtres, je n’ai même pas le rang de caporal ; mais qu’importe ? Dans l’armée des êtres, il y a certainement de l’avancement, et je dois avoir la chance d’être promu à un grade supérieur, si je m’en suis rendu digne. C’est sur cette donnée que repose toute la morale sociale.
Mon corps a donc une âme, c’est-à-dire un général ; toute la question est de savoir si ce général est de la même nature que les soldats, et poser cette question, c’est la résoudre. « Le général d’une armée d’atomes est un atome comme les autres. »
« Mais, me dira-t-on, la matière est divisible à l’infini. »
Je répondrai : Commençons par rayer l’« infini » des dictionnaires scientifiques, car l’« infini, » c’est le « néant, » et le néant est une logomachie. « Atome » veut dire indivisible ou « unité. » Le monde est une unité collective, composée d’unités particulières, qui, elles-mêmes, sont irréductibles, sans quoi elles ne seraient rien. Si considérable qu’on le suppose, le nombre de ces unités irréductibles n’est pas infini. Il « est » et il « sera » de toute éternité, sans pouvoir être augmenté ni diminué d’une seule unité, si minime qu’on la suppose, car si une unité pouvait être tirée du néant en question, ce « néant » serait quelque chose, ce qui est contraire à sa définition. L’« atome » est « éternel, » « incréé » et « indestructible. » Cette triple certitude mathématique est contenue dans sa définition même d’« atome » ou d’« unité. »
Maintenant, peut-il y avoir plusieurs espèces d’« atomes » ou d’« unités » et doit-on admettre notamment la division entre l’« esprit » et la « matière » ?
Je répondrai ici par l’axiome de Buchner : « Point de matière sans force et point de force sans matière, » qui renvoie dos à dos les « matérialistes » et les «spiritualistes, » car « force » et « esprit » ne sont qu’un. Or, l’expérience démontre qu’à quelque état de division qu’on porte la « matière, » il est impossible d’en isoler la « force » ; force qui se traduit par des preuves de volonté embryonnaire donnant naissance aux phénomènes connus sous le nom de « cristallisation. » Donc, la matière n’est pas inerte. Dès que les atomes emprisonnés dans ce que l’on nomme « la matière brute » ou « ordre minéral » se trouvent rendus à leur libre arbitre, ils se cherchent les uns les autres pour se reformer dans un ordre déterminé, comme les soldats qui ont rompu leurs rangs et que rappelle le clairon. Tout atome est donc à la fois force et matière, c’est-à-dire pourvu à la fois d’une âme et d’un corps, et l’unité de substance, déjà presque prouvée empiriquement, est une des certitudes « a priori » de la métaphysique. Les « matérialistes » et les « spiritualistes » sont comme deux observateurs qui se banderaient chacun un œil pour ne voir qu’un côté des choses.
Corollaire. — « Dieu est un atome composé d’une âme et d’un corps, force et matière. »
Étant donnés l’unité de substance et son androgynisme irréductible comprenant la force et la matière, il en résulte que tous les atomes sont égaux et identiques en volonté, en puissance et en liberté ; lesquelles ne sont limitées que par la volonté, la puissance et la liberté des atomes voisins. Le « hasard » et la « fatalité » n’existent pas plus que le « néant » ou l’« infini. » Rien de nouveau dans l’univers, pas même ce que j’écris en ce moment ; je l’ai déjà écrit dans la série des siècles, je l’écrirai encore, car le nombre des atomes étant strictement limité, le nombre des combinaisons que peut former leur concert ne l’est pas moins. L’éternité n’est qu’un cercle fermé, sur lequel les mêmes événements se reproduisent dans un ordre aussi invariable que le retour des comètes. La destinée est rigoureusement égale pour tous les atomes ; il y a un certain nombre de rôles que chaque atome remplit à son tour : la pièce dure des milliards de milliards de siècles ; mais, quand elle est finie, on la recommence ; il ne peut y en avoir qu’une.
Appliquons maintenant ces principes généraux qui régissent tous les « moi » de l’univers à mon « moi » particulier. Mon « moi » n’est qu’un atome irréductible composé de « force et matière. »
Et d’abord, si, conformément à la loi de Buchner, il est un atome « force et matière, » son unité et son irréductibilité doivent se manifester dans sa manière de se comporter. Ainsi, il est évident que, pendant que tous les autres atomes qui composent mon corps se renouvellent sans cesse, « moi » seul je reste comme le pivot de toutes ces évolutions tout le temps que dure cette vie. J’ai donc mon siège quelque part ; mais où ? Je l’ignore, car, bien que je reçoive des communications et des rapports continuels de mes atomes subordonnés, je ne puis échanger mes idées qu’avec les atomes de mon grade, commandant des corps semblables aux miens, et nous sommes masqués les uns et les autres par notre entourage ; nous nous parlons comme deux voisins de prison qui ne se sont jamais vus, à travers le mur qui les sépare.
Ce qui prouve cependant l’identité de nature de mon moi avec mes atomes de passage, c’est la filiation. L’atome qui se détache de moi pour former un nouveau régiment dont il sera le colonel a tellement vécu en communion avec moi, qu’il reproduira une partie de mes qualités et de mes défauts. Un de mes amis est le père d’une fille de quinze ans qui a été séparée de lui dès sa naissance ; ce n’est pas lui qui lui a appris à parler, et cependant non seulement elle a son style, mais encore elle reproduit les particularités de son orthographe ; preuve évidente que le germe, en se détachant du père, est déjà pourvu de son âme, et qu’autour de cet atome, « force et matière, » se groupe toute une colonie d’atomes fournis par le père et par la mère pour former l’état-major et l’intendance du nouveau régiment ; aussi est-ce la mère qui domine dans la nature physique et le père dans la nature morale.
Maintenant, ce qui distingue le moi dirigeant des atomes formant sa troupe, c’est le don de la réflexion ou de la mémoire. Jusqu’à un certain point, les sensations se succèdent bien dans mon intelligence, comme les atomes dans mon organisation matérielle, c’est-à-dire qu’une sensation chasse l’autre, et que mon esprit n’est pas plus que mon corps ce qu’il était en naissant, mais il jouit d’une faculté que mon corps ne possède point, celle de rappeler et de rendre une vie nouvelle à des sensations oubliées. Il emmagasine de la sorte une partie considérable du passé, qui devient partie intégrante de lui-même et constitue ce que l’on nomme l’« expérience » ou l’« acquis, » car ces deux mots sont synonymes ; de plus, au moyen de certaines règles, telles que celles qui constituent l’écriture, il force le passé à reparaître chaque fois qu’il lui plaît de l’évoquer. Tel est le domaine particulier du moi. Il n’est pas illimité, tant s’en faut, et le présent prend sans cesse la place du passé. Les clichés de la mémoire sont comme ceux d’un photographe qui nettoie ses glaces pour en faire d’autres, mais tant qu’une glace n’a pas été nettoyée, elle conserve la dernière impression qu’elle a reçue.
Quand le « moi » atome éternel et irréductible se trouve mis en disponibilité par la dissolution de son corps, il reste avec la somme d’idées, ni plus ni moins, qu’il se trouvait avoir en magasin au moment de sa mort, et il la conserve intacte jusqu’au moment où il se trouvera promu à un autre commandement.
Une vie nouvelle les efface en partie, comme le réveil nous ôte le souvenir de ce que nous avons rêvé ; il nous en reste cependant quelque chose, mais quelque chose dont la réalité reste flottante, parce qu’au réveil, aussi bien que dans une nouvelle vie, nous ne pouvons invoquer ni témoin ni témoignage de ce que nous avons éprouvé, et que nous sommes les premiers à n’ajouter foi qu’à ce qui peut nous être certifié par d’autres que par nous.
Donc, si je ne me suis pas trompé dans mes observations, une destruction volontaire de mon corps, effectuée de façon à pouvoir venir témoigner de ce qui suit immédiatement la mort, me laissera tel quel, sans rien m’apprendre, sans me faire rien oublier ; il ne s’agit plus maintenant que d’acquérir ce résultat à la science. Ah ! si on me permettait d’expérimenter en présence de tout New-York ! Mais les lois sont faites par et pour les imbéciles. Je devrai me contenter du brave Fritz, et encore je ne sais pas comment je viendrai à bout de triompher de ses préjugés.
10 novembre 1875.
Enfin, j’ai trouvé, et ce n’est pas sans peine. J’ai annoncé à Fritz que j’allais partir pour un long voyage dont « peut-être » je ne reviendrais pas. Ai-je menti ? Il n’y avait d’autre mensonge que ce « peut-être. » Je lui ai fait part de mes dernières volontés ; je l’institue mon légataire universel pour les cent mille dollars que j’ai placés dans diverses banques d’Europe et d’Amérique. Je lui ai demandé s’il se chargeait d’exécuter « mes dernières volontés, quelles qu’elles fussent. » Ce grand enfant de six pieds s’est mis à pleurer comme un veau, et « m’a juré sa foi d’honnête homme de m’obéir religieusement. » Allons, c’est fait, ça lui coûtera, et il aura consciencieusement acheté mes cent mille dollars ; mais, je le connais ; j’ai sa parole ; coûte que coûte, il la tiendra. Il est là, assis à mon bureau, tournant le dos à la machine ; je lui ai donné un problème de mécanique très compliqué à résoudre pour absorber toute son attention pendant que je vais faire les préparatifs indispensables. Adieu, lecteur, la suite au prochain numéro ; le reste sera de la main de Fritz et pour cause… »
Ici s’arrêtait, en effet, l’écriture du docteur Horlacher ; la suite était d’une main mal assurée avec de nombreuses fautes d’orthographe qu’il est inutile de reproduire.
« … Diable d’homme ! Dieu sait ce qu’il m’en coûte de tenir ma promesse, mais il m’a extorqué ma parole. Je lui obéis donc en couchant sur ce papier le compte rendu de ses sataniques expériences. J’étais occupé à résoudre un problème de mécanique, lorsque tout à coup je m’entends appeler :
« Holà ! Fritz.
– Laissez-moi finir, docteur,
– C’est inutile ; le problème que je t’ai donné n’a pas de solution. Celui que je vais résoudre est autrement intéressant. Retourne-toi. »
Je me retourne ; mon docteur avait la tête prise dans son abominable machine.
« Mais, docteur ! m’écriai-je, vous allez vous décapiter.
– C’est bien mon intention.
– Et vous croyez que je le souffrirai ?
– Si tu bouges, « je tire la bobinette, et la chevillette cherra. » Raisonnons donc froidement. Tu sais que, depuis quinze ans, la vie est pour moi un supplice ; je veux donc m’en débarrasser quand même, mais en homme de science, et j’entends que mon suicide lui profite pour éclaircir un point resté obscur jusqu’ici. Pour cela, j’ai besoin de ton concours. Tu as là, sous les pieds, un soufflet d’orgue, avec un tube qui se rattache au disque de cette machine. Aussitôt que je me serai décapité, tu ajusteras dans le trou du disque le bouquin d’argent qui termine le tube. Est-ce entendu ?
– Mais, docteur ! ! !
– J’ai ta parole ; d’ailleurs, c’est fait. »
Au même instant, la tête du docteur, emportée par le levier, se trouvait à un bon yard de distance de son tronc resté assis sur son fauteuil.
J’étais glacé d’épouvante ; mais cette tête me souriait et remuait rapidement les lèvres sans proférer aucun son. Comment résister à cette prière muette ? Ma foi, je glisse le bouquin dans le trou et je fais manœuvrer le soufflet.
« Piano, pianissimo, s’écrie immédiatement la tête avec un son de voix qui ressemblait à celui d’une guimbarde. Tu m’envoies de l’air froid dans le cerveau et ça m’est désagréable en diable. Je n’avais pas réfléchi à cela. Du reste, tout va bien.
– Et que ressentez-vous, docteur ?
– Du froid, là où la chair touche au disque ; le sang a-t-il coulé ?
– Pas une goutte.
– Bien ! prends de la sciure de bois dans une sébile, et répands-en une bonne couche sur le disque tout autour de mon cou. Parfait ; cette sensation de froid est passée. Maintenant, nous allons causer de choses et d’autres, jusqu’à ce que le sommeil me prenne à la suite du refroidissement, car c’est ainsi que cela va se terminer. Mais auparavant, écoute bien mes instructions. Tu me laisseras dormir une heure. Au bout d’une heure, tu recueilleras de mon sang là-bas, environ une demi-peinte, tu l’oxygéneras comme je te l’ai enseigné, et tu l’injecteras dans la carotide ; tu sais, je te l’ai montrée, la carotide. Le feras-tu ?
– Ah ! docteur ! si j’avais su…
– C’est pour la science, nigaud, et d’ailleurs qui donc a jamais refusé de faire ce que lui demandait une tête sur un plat, comme celle de saint Jean-Baptiste ? Va, nous passerons tous deux à la postérité. »
. . . . . . . . . .
Le reste de la conversation fut consacrée à des souvenirs intimes qu’il est inutile de consigner ici.
Au bout d’un quart d’heure, il me dit :
« Ami Fritz, je ne puis plus résister au sommeil. Si tu veux causer ensemble une autre fois, exécute consciencieusement mes prescriptions, car ce sera la partie la plus intéressante de l’expérience. Jusqu’ici la vie n’a pas été interrompue, mais par l’injection du sang oxygéné tu me ressusciteras, et ce que je te dicterai aura l’autorité d’un homme qui revient de l’autre monde. Donc, au revoir. »
Le docteur ferma les yeux, et lorsque, au bout d’une heure, je retirai sa tête de dessus le disque, elle était froide et paraissait complètement morte. Ce fut sans trop de répugnance que j’exécutai les prescriptions qui m’avaient été ordonnées. Son infernale curiosité m’avait gagné. À peine avais-je injecté quelques grammes de sang dans la carotide, que la tête ouvrit les yeux et me fit un sourire d’encouragement ; je ne m’arrêtai que lorsque je crus lire une expression de souffrance sur la face, qui avait repris sa coloration habituelle. Alors, je replaçai soigneusement la tête sur le disque et rajustai immédiatement le tube.
« À la bonne heure ! s’écria aussitôt le docteur, et je suis désolé de n’avoir pas mes mains pour serrer la tienne.
– Eh bien, docteur, qu’avez-vous vu ?
– J’ai vu ce que je m’attendais à voir, ni plus ni moins, c’est-à-dire rien que de très ordinaire ; mais comme ce que je puis attester a néanmoins sa valeur pour la science, assieds-toi à mon bureau ; tout en manœuvrant ton soufflet du pied, tu vas écrire cela sous ma dictée. Crois-tu à la mort, Fritz ?
– Dame ! comment voulez-vous que je n’y croie pas ? Est-ce que votre tête n’est pas coupée ?
– C’est précisément parce que ma tête est coupée, Fritz, que je suis en mesure de t’assurer que la mort n’est qu’une « invention sociale. »
– Jolie invention !
– Sur ce même disque, j’ai décapité des chiens et des chats pour qui la mort n’existait point, parce qu’ils n’avaient pas le don de la parole ; il n’y a donc de mort qu’au point de vue social ; le moi individuel ne se voit pas plus mourir qu’il ne s’est vu naître ; ces deux actes éminemment sociaux lui sont complètement étrangers ; il ne sait de sa naissance que ce qu’il en a appris par les autres, et pour lui la mort ne peut ni rien terminer ni rien commencer. Cette pauvre mort, qu’on accuse d’être révolutionnaire et de tout détruire, est donc tout ce qu’il y a au monde de plus conservateur ; elle prend le moi au point où elle le trouve et le laisse tel quel, sans rien lui ajouter, sans rien lui ôter ; la mort, c’est un départ, comme la naissance une arrivée. Je t’avais annoncé un grand voyage ; supposons qu’après être descendu à la première station, je sois revenu pour venir chercher mon mouchoir, et que j’aille reprendre le train suivant ; telle est exactement ma situation en ce moment.
Crois-tu que j’aie vu du nouveau pendant la grande heure que j’ai été mort, bien mort, mort à être enterré, comme je le serai demain ? Eh bien, nullement, mon vieux Fritz. On a dit : la mort c’est un sommeil, c’est un réveil peut-être. Effaçons d’abord ce « peut-être. » Je puis t’affirmer d’ores et déjà que la mort n’est pas et ne peut pas être un réveil, ni lever le moindre coin du voile du « grand inconnu » ; en d’autres termes, la mort c’est, ce ne peut être que le « connu. » Aussi ne crois pas que j’aie vu des diables ou des anges pendant l’heure où j’ai été mort ; j’ai dormi absolument comme à l’ordinaire, et en dormant j’ai rêvé, comme à l’ordinaire. Il y a eu d’abord un moment de confusion, comme lorsqu’on passe du grand jour dans un lieu obscur ; puis, mon moi s’est graduellement habitué à cette obscurité, et je me suis trouvé transporté en Suisse auprès de mon ingrate Roschen. Je l’ai retrouvée telle que je l’avais laissée, il y a quinze ans, par l’excellente raison que, ne l’ayant pas revue, je ne saurais me la figurer autrement ; mais elle était devenue moins inhumaine. Cette femme a été la préoccupation de toute mon existence d’homme ; elle me tiendra compagnie, bon gré, mal gré, jusqu’à ce que mon individualité, actuellement en disponibilité, soit appelée à d’autres fonctions.
Chacun se fait donc son enfer et son paradis, et je ne me plains pas de mon lot ; car, n’emportant aucun remords, j’ai peu de chances d’avoir des rêves pénibles. Me voilà seulement condamné à l’« immutabilité » jusqu’à nouvel ordre, par l’excellente raison que, n’ayant plus de contact avec ce qui n’est pas moi, je ne saurais ni apprendre ni oublier. Il en est de même dans le sommeil et la démence, ces deux antichambres de la mort. De là le radotage des vieillards et des fous. Une âme séparée de son corps ne peut que tourner indéfiniment comme eux dans le même cercle, ressassant sans trêve ni merci tout ce qu’elle a fait de bon ou de mauvais, car l’âme ou l’individualité n’est après tout que la faculté du souvenir. Suivant ce qu’il a été, le passé est donc pour elle un paradis ou un enfer ; nous sommes nos propres juges et bourreaux.
Ses souvenirs, elle conserve la puissance de les combiner, comme dans le rêve ; car le passé, c’est le patrimoine inaliénable du moi. Il lui appartient en toute propriété, et il l’évoque à son gré, sans avoir besoin de l’intermédiaire du « non-moi, » tandis que celui-ci peut seul le mettre en communication avec le présent. Donc, sans le non-moi, point de sensations nouvelles, mais incorporation définitive des sensations acquises. Nous sommes une sorte de chambre obscure dont la naissance a ouvert l’obturateur et dont la mort le referme, laissant l’image de la vie empreinte sur la glace ; et cette image ne peut être effacée que lorsqu’une nouvelle existence rouvrira cet obturateur et la remplacera par une autre image. Ce sera le réveil. En même temps que la vie disparaissent les notions de l’espace et du temps, qui sont, comme la « mort, » des « inventions sociales, » inconciliables avec la solitude et l’absence de montre ou de lunettes. Avec les notions de l’espace et du temps s’évanouissent l’ennui et l’impatience. As-tu jamais rêvé que tu t’ennuyais ? Non, parce que tu n’avais pas de montre. En rêvant, on peut éprouver les plus grandes joies ou les plus grandes peines ; mais s’ennuyer, jamais. Ainsi repliée sur elle-même, vivant uniquement sur son passé, l’âme pourrait donc franchir sans impatience des milliards d’années ; au réveil, il lui serait impossible d’affirmer si elle a dormi une éternité ou une heure. Cependant, la circulation incessante que nous observons dans le monde extérieur nous autorise à supposer que la nature ne souscrit pas à l’éternelle flânerie du monde catholique d’outre-tombe, et que les vacances d’une âme sont loin d’être illimitées ; car chaque corps qui se reforme est un vaisseau qui, pour pouvoir naviguer, a besoin d’un capitaine et doit le prendre parmi ceux qui se trouvent en disponibilité.
– Vous croyez donc à la métempsycose, docteur ?
– En principe, assurément ; mais non comme l’entendaient les anciens. Une âme en disponibilité ne peut être promue qu’à un grade supérieur, sans quoi elle romprait l’équilibre du nouveau corps qu’on lui donnerait. Si l’on me faisait renaître dans celui d’un bébé, ce bébé ne serait pas viable : il est possible que nous ayons été singes sur cette terre ; mais nous ne le sommes plus, et nous ne pouvons y revivre que lorsqu’un être supérieur aura succédé à l’homme.
– Nous sommes exposés à attendre longtemps.
– Qu’importe ! du moment que nous avons perdu la notion de la durée, et avec elle celle de l’impatience. D’ailleurs, il y a peut-être d’autres places à remplir ailleurs ; le monde est si grand !
– Et le paradis chrétien ?
– Mon brave Fritz, le paradis chrétien est la seule conception qui nous fasse espérer d’être éternellement réunis à ceux que nous avons aimés. Qu’importe que cette conception ne soit pas philosophique ! les aspirations de l’âme humaine sont au-dessus de la philosophie. Le paradis chrétien, c’est la fin des fins, l’éternel désirable ; je le crois plus éloigné qu’on ne nous le montre, mais j’y crois. »
. . . . . . . . . .
Le manuscrit s’arrêtait là. Fritz, atteint d’un transport au cerveau, raconta plus tard que le docteur avait été interrompu en ce moment par la vieille Barbara.
Lui-même s’était levé pour lui ouvrir, selon ses ordres ; mais, arrivé à la porte, la fraîcheur de l’air extérieur avait produit sur ses sens surexcités un effet foudroyant ; il était tombé sans connaissance, et quand il avait recouvré le sentiment, sa raison s’était trouvée trop fortement ébranlée par les violentes péripéties du drame dans lequel son ami lui avait réservé d’office un rôle si étrange et si pénible ; elle avait succombé momentanément, sous le poids d’aussi formidables émotions.
G. D. (Chicago Booby’s Advertiser.)
–––––
(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Miscellanées, » in Revue britannique, neuvième série, tome VI, décembre 1875 ; « Variétés, » in Le Pays, journal quotidien, politique, littéraire et commercial, vingt-huitième année, n° 350, 353 et 354, vendredi 15, lundi 18 et mardi 19 décembre 1876. Du même auteur, voir « L’Andréide, » déjà publié sur ce site. François Gabriel de Becdelièvre, « Tête de guillotiné [Parricide exécuté au Puy en 1825], » huile sur toile, 1825)
Je prenais chaque jour, à Saint-Lazare, le train de 6 heures 23 qui me ramenait au Pecq, où j’habitais.
Je connaissais de vue les habitués du train, mais je lisais généralement, d’un bout du trajet à l’autre, et n’engageais pas conversation avec eux.
Un samedi, – semaine anglaise, – le train ce jour-là, à cette heure-là, restait presque vide ; je me trouvai seul, dans mon compartiment, avec un homme que je n’avais jamais vu. Ce n’était sûrement pas un habitué de la ligne. J’en eus la preuve presque aussitôt, car il me demanda :
« C’est bien le train pour le Pecq ?
– Parfaitement.
– Merci ! »
Sur le quai, un employé criait :
« En voiture ! »
Le train démarra, roula, et l’homme tira de sa poche un petit chat nouveau-né qu’il posa sur la banquette, entre nous deux. Je fis :
« Minet ! Minet ! »
Et je caressai, du bout du doigt, le nez de la petite bête.
L’homme parut surpris :
« Tiens ! Vous aimez les animaux ?
– Oui !
– Ils valent mieux que les hommes ! »
Et tout de suite, il me raconte qu’il habitait depuis quelques jours au Pecq.
« On m’a chassé de mon appartement de Paris, parce que j’avais des bêtes chez moi. »
Je dis :
« Les propriétaires, à Paris, ne veulent général ni chiens ni chats, dans leurs maisons.
– Qu’ils le mettent dans le bail ! Dans le mien, on ne parlait ni de chiens ni de chats. J’étais libre d’en avoir autant que je voulais. C’est pourtant parce que j’en avais qu’on m’a fichu dehors. »
Je demandai :
« Un chien ?… Un chat ?…
– Pour un chien, pour un chat, ils n’auraient rien dit. D’autres locataires en avaient – trois chiens même, une vieille fille, au rez-de-chaussée.
– Combien en aviez-vous donc, vous ? »
Il ne répondit pas à ma question, continua :
« J’habitais au cinquième. Ce n’était pas grand. Mais ça ne gênait que moi. Trois pièces, une cuisine.
– Vous êtes marié ?
– Non !
– Trois pièces, pour une personne seule… peuvent suffire.
– Seul !… Je ne suis pas seul…
– Bon ! Je vois !
– Qu’est-ce que vous voyez ? Vous croyez que je suis collé ? Les femmes, non ! Elles me dégoûtent autant que les hommes. Ce que j’ai chez moi, qui tient de la place, ce sont mes animaux. »
Je répétai ma question :
« Combien donc en avez-vous ?
– Ça dépend ! Il faut bien compter, en moyenne, une dizaine de chats, autant de chiens – quelquefois plus – quelquefois moins. Il en meurt ; il en revient d’autres. Mes plus vieux pensionnaires, ce sont les deux perroquets et le corbeau. Et tout ça en fichu état quand ça arrive ! Vous comprenez… je ramasse ceux dont personne ne veut. Je réussis presque toujours à les retaper. Ce petit chat que vous voyez, s’il n’est pas déjà trop abîmé par le rachitisme, je crois que je le tirerai d’affaire. Je l’ai payé trois francs à un voyou qui allait le jeter à la Seine, sans même lui mettre une pierre au cou. »
Je branlai la tête :
« Toute cette ménagerie, dites-moi ! dans un appartement de trois pièces.
– Hé ! oui ! Les voisins se plaignaient de l’odeur.
– Et du bruit, je pense.
– Le bruit… oui ! Ce sont ces sacrés perroquets ! Les chiens, les chats, on arrive à les faire tenir tranquilles. Les perroquets ! Pas moyen qu’ils se taisent ! Surtout quand ils sont deux. Ils ont beau être vieux, vieux, n’avoir plus qu’une plume à la queue, ce qu’ils jacassent ! Ils se racontent des histoires, ils se disputent et, quand ils sont raccommodés, ils « cherchent des raisons » au corbeau. Lui ne leur répond seulement pas.
– Un sage !
– Depuis longtemps, tout le monde dans la maison voulait me faire partir. Mais le propriétaire était membre de la Société protectrice des animaux.
– Ah ! Je comprends!
– Non ! Vous ne comprenez pas ! Il n’aimait pas spécialement les animaux, mais il s’était mis de la Société parce qu’il pensait qu’on le nommerait un jour Président. Alors, il pourrait demander la Légion d’honneur. Me mettre dehors, pour les raisons qu’il aurait eues, c’était sa Présidence fichue. Et sa décoration itou.
– Il a fini pourtant par vous donner congé.
– Non ! Il est mort ! Ce sont ses héritiers qui m’ont expulsé, dès qu’ils ont pu. Je me suis dit que partout, à Paris, j’aurais des histoires, et j’ai acheté une maison au Pecq, avec un jardin. Nous sommes au large. Et les voisins peuvent gueuler ! Ils n’ont d’ailleurs encore rien dit. Ça viendra ! »
Nous arrivions au Pecq. Il était content que je l’eusse écouté. Il me serra cordialement la main et remit dans sa poche le petit chat qui dormait sur la banquette, après y avoir fait ses ordures. Il dit tranquillement :
« Celui qui s’assiéra là-dedans, ça lui portera bonheur. »
Je le retrouvai souvent au train, le samedi.
S’il y avait un autre voyageur dans le compartiment, mon ami des bêtes n’ouvrait pas la bouche.
Mais nous étions toujours seuls. Il s’épanchait, me donnait des nouvelles du petit chat qui allait bien, grandissait, « prenait le dessus, » avait déjà arraché sa plume à la queue d’un des perroquet – pas méchamment, pour jouer –et elle ne tenait presque plus.
Pendant plusieurs voyages, il ne me parla que de ses animaux, m’apprit leurs noms, leurs qualités, leurs défauts, les particularités de leur caractère. Il ne m’invita jamais à venir les voir. Peut-être craignait-il que je fusse déçu. Il en parlait avec tant d’amour.
Bientôt, je m’aperçus que s’il aimait les bêtes, il n’aimait guère les hommes. Il se mit à me parler de ses voisins qui étaient presque aussi les miens. Nous n’habitions pas loin l’un de l’autre. Et ce ne fut pas du bien qu’il m’en dit !
Il les salissait tous, sans exception, de calomnies – médisances peut-être – féroces en tout cas ! Et il s’excitait à me raconter quels tours malpropres il leur jouait. Il les injuriait, criait, gesticulait encore en descendant de wagon. Nous entrions dans la foule. Il se calmait, me disait au revoir.
Je m’étonnais qu’étant si bon pour les animaux, il fût si méchant pour les hommes.
Un jour, il était resté plus calme que d’ordinaire ; il m’expliqua :
« Une bête me ressemble juste assez pour que je m’intéresse à elle, et d’assez loin pour que je lui passe ce que je ne supporterais pas d’un homme, mon semblable. »
Il ajouta en soupirant :
« Moi qui aurais tant aimé avoir un ami ! »
Je lui dis en riant :
« Prenez un singe ! »
Il répondit mélancoliquement :
« J’y ai pensé. J’en ai même eu un. Je n’en reprendrai plus. Ça ressemble trop à un homme. »
–––––
(Léopold Chauveau, in Regards, troisième année, n° 117, jeudi 9 avril 1936)
–––––
La neige s’était mise à tomber, si bien que la piste de ceux qui marchaient en avant se trouvait marquée pour ceux qui suivaient selon la mesure de leurs forces et de leur enthousiasme.
Et maintenant qu’ils avaient dépassé les défilés montagneux qui séparent la France en deux, ils dévalaient furieusement sur ce tapis immaculé, dans le grand silence étonné des plaines. On n’entendait que l’essoufflement des moteurs mêlé aux clameurs âpres des corbeaux effrayés, qui se levaient par troupes, planaient, n’osaient plus se poser.
Dans les voitures, l’enthousiasme était revenu. On se félicitait d’être enfin débarrassé de tous ces faux frères qui ne comprenaient pas l’importance, la beauté, la grandeur de ce mouvement gigantesque. Ils se tenaient, maintenant. Les circonstances se chargeraient des derrières éliminations.
Les femmes, énervées, chantaient.
Les gens, sur le seuil de leur chaumière, ouvraient les yeux et la bouche. Les journaux les avaient renseignés et, derrière leur porte, leur fourche était préparée. Ils étaient bien décidés à faire payer leur pain et leur vin.
Les voitures passaient, cahotées. On entendait des rires, des cris. Des figures grimaçantes se montraient aux portières. Des voitures et encore des voitures de toutes les couleurs… mais aucune ne songeait à s’arrêter.
*
Vers deux heures de l’après-midi, ils arrivèrent à Aubenas, dans l’Ardèche. Les provisions d’essence étaient presque épuisées et la faim commençait à torturer les estomacs.
Les premiers chauffeurs, avec leur visage de commandement et leurs gestes trop précis vers les étalages, furent reçus sans cordialité. L’alarme fut immédiatement donnée et toutes les maisons se barricadèrent.
Les révoltés furent d’abord ébahis de cette audace, puis – la lutte étant devenue leur affaire – ils se mirent en devoir de défoncer quelques devantures.
La gendarmerie n’attendait que cet acte pour s’interposer. Elle fut vite débordée. Les premiers prisonniers dégagés, ce furent les gendarmes qu’on mit sous les verrous.
Alors, les habitants organisèrent eux-mêmes la résistance. Attaqués, ils ripostèrent. Des lucarnes des greniers, ils tirèrent des coups de fusils sur ces hommes vêtus de peaux de bêtes, envahisseurs brutaux. Exaspérés, les révoltés fabriquèrent des torches qu’ils enduisirent de pétrole et mirent le feu à tous les coins de la petite ville.
Geste d’insensés ! L’incendie se répandit rapidement, gagnant les faubourgs et enserrant bientôt, dans un cercle de flammes, incendiés et incendiaires. Des voitures explosaient, tuant autour d’elles, communiquant le feu aux maisons épargnées. Les peaux de bêtes des chauffeurs devenaient une proie rapide. On en voyait courir entourés de feu, portant la flamme sur ceux qui voulaient s’approcher. Les femmes transformées en furies hurlaient, frappaient, mordaient. Partout, de singuliers combats s’improvisèrent entre ces nouvelles amazones et les bourgeois vengeurs de leur ville mise à feu et à sac.
Les chauffeurs avaient oublié leur but. Ils ne pensaient plus qu’à tuer, qu’à brûler. Et les femmes les imitaient, les dépassaient en audace, en méchanceté, en bestialité.
La vieille cité n’était plus maintenant qu’un énorme brasier, que dominait l’odeur écœurante des fumées de pétrole.
Les habitants qui avaient pu s’échapper de chez eux s’étaient réfugiés dans les souterrains de l’église, dont les chauffeurs ne connurent pas l’entrée.
Quand les habitants d’Aubenas osèrent sortir, un horrible spectacle se présenta devant eux. De leur ville, il ne restait plus que les murs.
La ville était morte, mais elle avait tué les assaillants. Nulle part on ne trouva trace d’un chauffeur vivant.
Avaient-ils donc tous péri ? Non. Une dizaine de voitures avaient pu être sauvées ; avec de l’essence volée et quelques victuailles, elles avaient gagné la grande route, vers midi.
Et c’était une autre folie qui prolongeait leur existence.
Les voitures marchaient un train d’enfer ; elles portaient les plus farouches parmi les chauffeurs, ceux que leur audace avaient protégés. Ils étaient une dizaine d’hommes par voiture et, quand l’un paraissait fatigué, ses acolytes se disputaient sa place à la direction. Il y eut encore, sur la route, de meurtriers pugilats.
Les voitures allaient, se dépassant ! Les hommes hurlaient comme des fanatiques qui se précipitent au carnage. Les sirènes aboyaient, sifflaient, sanglotaient.
Ivres de sang, de feu et de faim, – car ils ne songeaient même pas à manger, – ils couraient devant eux, traversant des hameaux, des villes, sans s’arrêter. Ils voulaient aller jusqu’au bout de leur souffle.
Ce fut une journée atroce.
Près d’un bois, un chasseur embusqué tira sur une voiture, la tua comme une bête malfaisante et rien ne bougea d’elle quand elle fut à terre, basculée dans le fossé ; les hommes ne formaient plus qu’un être avec le moteur enragé. Ils étaient morts de la mort de la voiture.
VI
La neige avait cessé. Ou approchait de la côte méditerranéenne. Déjà de chauds effluves caressaient les fronts de ces monstres mus par la fièvre. Leurs yeux méchants sourirent.
Ils virent, comme en un mirage, leur rêve prêt à se réaliser, leur rêve d’une autre vie. Après un instant de détente, ils s’élancèrent avec un nouveau zèle, les yeux à demi-clos de fatigue et de joie.
Tout à coup, à un virage, sur la corniche à pic, la première voiture perdit pied, s’élança dans le vide, et les autres, du même élan, suivirent. Les sirènes chantaient. Les hommes, cramponnés, éclataient de rire :
« Nous arrivons, nous arrivons ! Vive la liberté ! À bas les patrons ! »
Un petit bruit au milieu de la mer ; les cinq dernières voitures n’étaient plus…
FIN
_____
(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 318, dimanche 11 septembre 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
I
L’originalité, telle est la vertu des artistes. Aussi, Louis Tridon est-il un des plus « vertueux » parmi ces derniers. Peut-être même est-ce l’écrivain le plus personnel et le plus étrange de la génération moderniste.
Le bagage littéraire de Tridon est léger, aussi nous sera-t-il facile de l’examiner d’une façon assez complète.
Le poète nous est révélé par son premier volume : Chardons et Myosotis. (1) Les trop peu nombreuses poésies qu’il renferme nous font voir combien est grand chez Tridon le souci de la forme. Nous y trouvons tel gracieux pantoum que n’eût pas désavoué Théophile Gautier, tels sonnets qui pourraient prendre place dans les Fleurs du Mal et tels triolets qu’eût pu signer Léon Valade.
Jugez plutôt :
PLAISIRS DE CAMPAGNE
Près de ma belle aux cheveux d’or,
J’aime à ramer en canot rouge,
Les jambes sur mon chien Médor, –
Près de ma belle aux cheveux d’or,
Dont l’amour vaut plus qu’un trésor
En la grondant lorsqu’elle bouge,
Près de ma belle aux cheveux d’or,
J’aime à ramer en canot rouge.
. . . . . . . . . . . . . . .
À la nuit, j’aime à revenir
Chez nous, en côtoyant la Seine.
Enlacés, – rêvant d’avenir,
À la nuit, j’aime à revenir,
En causant d’un gai souvenir.
Beaucoup plus heureux qu’un Mécène,
À la nuit, j’aime à revenir
Chez nous, en côtoyant la Seine.
La dernière poésie est dédiée à Anatole France, qui, à l’apparition du volume, saluait en Louis Tridon un véritable poète. Mais, alors, pourquoi diantre ! M. France n’a-t-il pas conservé le modeste volume que l’auteur lui avait dédié, – il est vrai, – comme « trop faible témoignage de sympathique considération » ?
Il eût tenu si peu de place !
Pourquoi avons-nous dû trouver cette épave littéraire sur les quais, au milieu d’un fatras de littérateurs dévoyé ?
Il nous a plu de recueillir ce paria, de lui faire revêtir une reliure digne de lui et lui donner dans notre bibliothèque une place d’honneur entre les Poèmes dorés et les Noces corinthiennes.
II
Louis Tridon se montre supérieur à Edgar Poe et à Baudelaire dans ses poèmes en prose, en ce sens que ceux-ci sont presque tout à fait privés d’hiatus et sont soigneusement rythmés, rythme qui, accentué par des effets de répétitions, soit d’un mot, soit d’une phrase, rappelle la cadence des vers.
Dans Chardons et Myosotis, Tridon fait un premier essai de vers en prose ou vers blancs, tentative sur laquelle il est revenu depuis, et dont nous parlerons tout à l’heure.
Arrivons de suite à Une Lecture imprévue, dont nous voudrions n’avoir rien à dire. On nous saura gré, nous l’espérons, de notre franchise.
Nous voyons dans cette nouvelle un fils qui, devenu fou, endort sa mère, la viole bestialement, la tue ensuite, la découpe en morceaux, ou plutôt « la désosse comme s’il se fût agi d’un poulet » et lui « coupe le cœur en petites tranches qu’il fait cuire dans une casserole en les accommodant à la sauce tomate. »
Si Louis Tridon, dans ces pages baroques, n’a voulu que rechercher le macabre, s’il a voulu, imitant Edgar Poe, nous épouvanter, je ne crois pas qu’il ait atteint son but.
Cette lecture, loin de donner l’impression de l’horreur, fait naître une hilarité grande. C’est là, à vrai dire, un résultat qui n’est pas à dédaigner, par ce temps de spleen et de névrose, mais nous ne croyons pas que ce soit celui espéré par l’auteur.
Peut-être aussi, Tridon n’a-t-il voulu faire par ces lignes grotesques qu’une parodie de certain réalisme grossier ?
Si telle fut son intention, nous reconnaissons alors qu’il a pleinement réussi.
Louis Tridon n’est pas seulement un littérateur curieux, un poète délicat, c’est encore et surtout un savant distingué.
C’est sous ce jour nouveau qu’il nous apparaît dans Une singulière rencontre.
Il nous présente un groupe de fous qui viennent, les uns après les autres, émettre des théories politiques, économiques, philosophiques et scientifiques, qui, quelque abracadabrantes qu’elles puissent paraître à quelques-uns, n’en sont pas moins aussi curieuses que raisonnables.
Le cadre de cette revue ne nous permet malheureusement pas de suivre Tridon dans ses curieux exposés.
Disons seulement que si quelque Monselet de l’avenir entreprend une étude sur les originaux de notre siècle, Louis Tridon devra occuper dans cette galerie une place d’honneur.
III
Louis Tridon a dédié à Maurice Rollinat une petite brochure : De la Création du Véritable Vers blanc et du Véritable Poème en prose (2) qui mérite d’arrêter un instant notre attention.
Le vers blanc tel que l’entend Tridon et dont il pose les règles diverses, n’a jamais existé dans notre langue.
Le vers blanc tridonien n’a pas de rime, mais il possède l’allitération. « De plus, contrairement à ce qui a été observé jusqu’ici, chaque vers blanc est d’un seul jet ; toute phrase incidente, tout signe même de ponctuation est soigneusement éliminé de l’intérieur du vers, afin qu’il ne ressemble nullement à la prose, si bien fût-elle, et, afin que rien n’alanguisse sa mesure, sa cadence qui doit être aussi sentie et même davantage que celle du vers rimé… L’enjambement est rigoureusement interdit. Deux par deux et sans entrecroisement, les vers ont tous à leurs commencements une répétition euphonique et symétrique soit d’un ou plusieurs mots, soit quelquefois de la première syllabe d’une ligne, répétition destinée à accentuer la mesure… »
Joignons l’exemple à la règle et citons ce fragment de rondel en vers blanc :
« Viens-tu dans les grands bois semblables à des pieuvres,
Viens-tu sous leurs rameaux en dard de hérisson ?
– Je te suivrais partout pour rêver sur ton sein ;
Je te suivrais au Ciel ou dans l’Enfer des pauvres ! »
En posant ces principes, Louis Tridon n’a voulu que « créer de nouveaux genres de poèmes à formes fixes », des curiosités esthétiques.
Voici, comme démonstration, un rondel en prose, soumis à quelques-unes des règles des vers blancs, aussi au système de répétition générale des vers du rondel, et dont les fins de vers ont des terminaisons féminines et masculines comme les vers rimés, dont elles ont aussi l’entrecroisement :
PASSION D’UN POSSÉDÉ
« J’aime l’Étrangeté de l’Enfer plein d’horreur.
J’aime mieux Belzébuth que le Christ et ses Anges. –
Qu’ils sont beaux les Démons aux formes fantastiques !
Qu’ils sont beaux les Crapauds et les Chauves-Souris !
Je hais les habitants de la Terre et leurs Dieux ;
Je hais leurs Arts bourgeois et leurs Littératures.
J’aime l’Étrangeté de l’Enfer plein d’horreur ;
J’aime mieux Belzébuth que le Christ et ses Anges !
Fi des enlacements des superbes Guenons !
Fi des affections des charmants Renards fourbes !
Mon cœur veut un Dragon monstrueux pour Pylade ;
Mon cœur veut pour Houri la Salamandre en feu. –
J’aime l’Étrangeté de l’Enfer plein d’horreur.
J’aime mieux Belzébuth que le Christ et ses Anges. »
Tridon a répondu, victorieusement selon nous, aux objections qu’on a pu élever contre cette forme nouvelle.
Aura-t-il beaucoup d’imitateurs? Nous ne le pensons pas. N’empêche que cette curieuse tentative mérite d’être étudiée et suivie sympathiquement par les délicats, les raffinés et les blasés littéraires qui aiment à saluer l’Original et l’Étrange partout où il leur est donné de les rencontrer.
IV
Rendons cette courte étude la moins incomplète possible et disons que Louis Tridon fut, en 1880, le fondateur et le rédacteur en chef de La Tribune de la Seine, journal qui ne vécut que quelques semaines. Mentionnons deux brochures scientifiques qu’il fit éditer par Gauthier-Villars : 1° Considérations sur les explorations aériennes à de grandes hauteurs ; 2° Note sur l’Ascension scientifique en ballon du 31 octobre 1818 ; et aussi quatre articles publiés dans Lutèce : 1° Tremblements de Terre et Volcans ; 2° Lettre critique, à Edmond Haraucourt; 3° Mort d’un Homme de Génie, étude sur F.-L. Passard, linguiste rare et savant aussi rare qui aida Pierre Boitard à renverser la théorie du feu central et à développer la vraie loi des Volcans ; 4° Étude sur La Atlantida, épopée de Verdaguer, poète espagnol traduit en français pour la première fois l’année dernière seulement, par Albert Savine.
Nous croyons avoir donné ainsi, de Tridon, une bibliographie complète.
Vous n’attendez pas de nous, maintenant, un portrait physique du poète ? Quelques jaloux ont insinué qu’ils comprenaient aisément, en regardant Tridon, pourquoi ce dernier s’écriait avec Shakespeare : « Horrible est le Beau ! Beau est l’Horrible ! » – Mais, je l’ai dit, ceux qui parlent ainsi sont de « bons camarades, » sur le jugement desquels nous n’insisterons pas. Qu’il nous suffise d’ajouter, en terminant, que Tridon est l’ennemi féroce, intraitable, des coquilles typographiques : les variantes et les errata exigés par l’auteur formeraient un volume au moins aussi considérable que ses œuvres elles-mêmes. Enfin, dernières étrangetés : Tridon porte une barbe flavescente et des lunettes à verres jaunes.
–––––
(1) 1 vol., A. Ghio (1881).
(2) A. Ghio (1883).
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(Alph. Coutard, « Les Jeunes – Profils littéraires, » in Le Coup de feu, revue mensuelle politique, littéraire, artistique, rédigée par tous, première année, n° 2, octobre 1885. Portrait de Louis Tridon, « Lutèce et ses collaborateurs, » in La Nouvelle Lune, cinquième année, n° 14, 1er août 1884)
« Horrible est le Beau,
Beau est l’Horrible. »
Shakespeare, Macbeth.
À Fernand Crésy.
Un étrange hasard m’a rendu possesseur d’un manuscrit, écrit en langue étrangère, dont je vais m’efforcer de donner la traduction ; mais je crois bon de n’accompagner d’aucuns commentaires ce manuscrit, ni d’en garantir absolument l’authenticité.
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J’étais devenu fou. Cela avait eu lieu à la suite d’une opiniâtre chasteté et d’un entêtement terrible à vouloir résoudre le problème insoluble de la quadrature du cercle… J’étais devenu fou ; mais, dans ma folie, j’avais conservé une espèce de lucidité, qui donna naissance à l’idée du plus horrible attentat que jamais monstre à face humaine eût commis sur la surface du globe. – Que Dieu me le pardonne : j’étais devenu fou !
Ma sainte mère était un ange de douceur et de beauté. Elle était jeune encore, avait des regards de feu, qui, malgré sa pudeur et sa pureté, allumaient des désirs amoureux dans le cœur des hommes. Ma sainte mère était un ange de douceur et de beauté, et tout le monde l’aimait. Dans ma folie, je ressentis plus qu’un autre l’effet de ses charmes sur les hommes. Je n’eus plus conscience qu’elle était ma mère ; je ne vis plus en elle qu’une femme jeune et merveilleusement belle, dont il me semblait contempler la figure pour la première fois. Un désir fou surexcita mes sens ; et un soir, pour le satisfaire, je versai dans la boisson de la pauvre femme un narcotique puissant et sans saveur. Ô misérable ! Quel démon me fit oublier, – à moi, son fils, – ce que je n’aurais jamais dû oublier et ce que je proclame hautement aujourd’hui : Ma sainte mère était un ange de douceur et de beauté !
Lecteurs, frémissez d’indignation ! – Quand ma mère, au repas du soir, eut absorbé le narcotique, elle fut prise aussitôt d’un sommeil irrésistible et s’endormit sur sa chaise. Plus libidineux qu’un Satyre, je relevai ses jupons et je mis son beau corps à nu ; puis, plus en rut qu’un bouc, je contemplai bestialement l’organe des plaisirs charnels, qui m’avait donné le jour. À cette vue, je me sentis comme des charbons ardents entre les cuisses, et (lecteurs, frémissez d’indignation !) j’arrachai avec rage les vêtements dont ma mère était couverte, – et je la mis dans un état de nudité complète, – et je la portai sur son lit, – et je me couchai sur son corps, – et j’appuyai mes lèvres sur ses lèvres, – et je suçai le bout de ses seins roses, – et, ignoble brute, je fis couler dans ses flancs la lave bouillonnante qui me brûlait les veines depuis longtemps, – et je recommençai mes caresses effroyables plusieurs fois, – et j’éprouvai un plaisir si intense que je poussai des hurlements de démon en délire, – et je mordais à belles dents le corps divin que j’étreignais. Cela dura ainsi, avec des alternatives de repos, jusqu’au petit jour. Vous croyez peut-être qu’ici finit mon abominable confession. Hélas ! non ; et, de nouveau, lecteurs, frémissez d’indignation !
À l’aube, le coq se mit à chanter. – Je renouvelais une dernière caresse impie, quand, soudain, ma mère se réveilla. En me voyant sur elle et en sentant mes baisers impurs, elle me regarda avec terreur et poussa un cri terrible. Ce cri m’effraya et, par réaction, provoqua en moi une crise de folie furieuse. À ce moment, une deuxième fois, à l’aube, le coq se mit à chanter. Ce chant redoubla mon exaspération. Je me saisis d’une serpe, avec laquelle je fendais des bûchettes, et, d’une main singulièrement sûre et vigoureuse, je coupai net le cou de ma mère. Un flot de sang tiède s’éleva du tronc comme un jet d’eau, et m’inonda la face. Ce flot de sang, qui m’aveuglait, augmenta ma rage. Je me ressaisis de la serpe, et je tranchai (dans le sens de la jointure ) le bras gauche, – le bras droit, – la jambe gauche – et la jambe droite du cadavre. Je coupai à leur tour ces membres à l’endroit de l’articulation du coude et de celle du genou, comme s’il se fût agi de désosser un poulet. Cela fait, je pris une scie et je me mis à scier circulairement le crâne de ma mère, de manière à m’en faire une coupe, que je dépouillai soigneusement de la cervelle qui y adhérait. Cela fait, j’éventrai le cadavre, je lui ouvris la poitrine, et, plongeant mes mains dans les cavités abdominale et thoracique, je retirai les intestins, – le foie, – les poumons, – la rate – et le cœur. Cela fait, je penchai le corps comme un baril presque vide, et, prenant le crâne en main, je le remplis du sang qui s’échappait, comme d’une fontaine, d’un sein coupé. Cela fait, je disséquai le reste du corps et le coupai en petits morceaux que je cachai avec les autres parties dans un trou creusé dans l’âtre de la cheminée, derrière une plaque de fonte. – Ma monstrueuse besogne était terminée quand, pour la dernière fois, à l’aube, le coq se mit à chanter.
Les excès de la nuit m’avaient très affamé. Comme le garde-manger était vide, je coupai en petites tranches une partie du cœur de ma mère, – cœur que j’avais mis de côté, – et je les fis cuire dans la casserole, en les accommodant à la sauce tomate, que j’aime beaucoup. Je trouvai ce mets délicieux et bien plus tendre et bien plus savoureux que le cœur de mouton, ou de veau, que ma mère excellait à préparer. Je mangeai comme un ogre, car les excès de la nuit m’avaient très affamé. J’eus besoin de me désaltérer et, comme il n’y avait plus de vin à la maison, je bus le sang de ma mère dans son crâne, que j’avais, on se le rappelle, disposé en forme de coupe. Ce breuvage me parut excellent : il avait un velouté que n’avaient pas les meilleurs vins ; mais il avait l’inconvénient d’être un peu fade. Bref, je me régalai extrêmement et fis un des meilleurs repas de ma vie, repas qui me parut d’autant plus meilleur que les excès de la nuit m’avaient très affamé.
Les flammes éternelles de l’Enfer seront trop douces, je le sens, pour expier mon exécrable forfait. – Mais laissez-moi finir mon écœurante confession. Après que j’eus terminé mon repas d’ogre, je tombai dans un sommeil cataleptique, qui dura de longs jours. Lorsque je me réveillai, je me trouvais dans un établissement d’aliénés, où je revins peu à peu à la raison. – Une nuit, j’étais en proie à un sommeil de plomb et je m’agitais convulsivement sur mon lit. Tout à coup, une apparition se dressa devant moi : c’était le spectre d’une femme toute nue, – ayant un sillon rougeâtre autour du cou, – la moitié du crâne enlevée, – et le ventre ouvert, où grouillait une épouvantable vermine de vers blancs, serrés les uns contre les autres, et dont les « froissements » produisaient une énervante musique. Chose extraordinaire ! l’entre-cuisse était dans un état de fraîcheur admirable, lequel pouvait être comparé à celui d’une vierge qui livre ses charmes à son époux la première nuit de ses noces. De plus, les yeux du spectre brillaient d’un éclat surnaturel, comme si dans leurs prunelles brûlait du phosphore. Un sourire lascif, plus lascif que celui d’une courtisane romaine, embellissait la figure parfaitement conservée du fantôme, que je reconnus bien vite, hélas ! Car, frissonnant, je me souvins de tout, et je balbutiai, d’une voix étranglée par la peur : « Les flammes éternelles de l’Enfer seront trop douces, je le sens, pour expier mon exécrable forfait ! » Sans prendre garde à ces paroles, l’apparition enjamba mon lit et se jeta impétueusement entre mes bras, cherchant à me faire goûter des plaisirs que je ne connaissais que trop. Elle y réussit ; une ivresse mortelle, – infernale, que jamais homme n’a connue sur la terre, s’empara de mes sens. Le spectre appuya ses lèvres embrasées sur les miennes ; et ses yeux, – ses yeux de feu, – me brûlèrent de leurs éclairs. Malgré la terreur sans nom qui hérissait mes cheveux, je ressentis d’indicibles jouissances, et je me pâmai de volupté. La revenante se pâmait aussi, et me criblait de morsures, – et m’étreignait de plus en plus dans ses bras, – et faisait entrer mon ventre dans son corps entrouvert, tout noir de putréfaction et fourmillant d’énormes asticots. Plus le plaisir que j’éprouvais était vif, plus l’étreinte du spectre devenait forte et plus ses morsures se multipliaient. À un moment même, elles furent si frénétiques que sa tête se détacha de ses épaules et se suspendit par les dents à mes lèvres, – et, l’étreinte allant en augmentant, je sentis ma respiration manquer, – et, au sein d’une ivresse croissante, je sentis mes os craquer sous les bras de fer du spectre, – et je me sentis pénétrer plus avant dans sa putréfaction, – et je me sentis défaillir, – et je me sentis étouffer, – et je me sentis mourir, – et quand, dans une dernière étreinte, ma maîtresse me dit : « Je t’aime ! – je t’adore ! – mon Sang ! – ma Chair ! » – je poussai un profond soupir, – et je rendis mon âme au Diable en murmurant indistinctement : « C’est le CHÂTIMENT !… Les flammes éternelles de l’Enfer seront trop douces, je le sens, pour expier mon exécrable forfait ! »
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Ici finit le texte du manuscrit que je viens de traduire, et qui semble avoir été écrit par un docteur en médecine à la suite d’une crise subite d’aliénation mentale. Je l’ai publié dans le but d’être utile aux médecins aliénistes, qui y trouveront un cas de névrose cérébro-spinale extrêmement curieux à étudier. – Je ne me suis point occupé du public, qui n’a pas qualité et compétence pour juger ce travail…
Blasés sur les actes révoltants accomplis par les fous, les spécialistes ne s’émouvront pas en lisant ce récit…
Il n’en sera peut-être pas de même de vous, lecteurs profanes, pour lesquels cette traduction n’est point faite, et que le réalisme de la médecine mentale pourra scandaliser, quoique vous éprouverez plutôt, je crois, un attrait malsain à le connaître. S’il ne vous inspire, au contraire, que de la répugnance, il serait à souhaiter que, par son entassement même de « monstruosités, » cette histoire, pût, en guise de moralité, vous dégoûter à jamais de l’âpre plaisir que vous prenez à voir les exécutions capitales, – à lire dans les journaux la relation des crimes les plus effroyables, – à dévorer les romans pleins de viols et d’assassinats, – à entendre juger les répugnants héros des causes célèbres, – à écouter les récits des attentats à la pudeur, attentats dont le jugement à huis clos vous dépite. Mais j’ai bien peur de n’avoir pas atteint ce but et de n’avoir pas étouffé en vous la curiosité bestiale, féroce, qui vous passionne fiévreusement pour l’HORREUR, comme les bêtes fauves dont vous descendez, selon Darwin.
(1879.)
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Cette histoire vraie eut pour héros le célèbre peintre Soutine.
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L’année 1946 fut longue à passer. On était en avril, mais un vent glacé balayait les rues, et le ciel charriait des nuages de neige.
Le vieil homme, qui se nommait Drioli, traînait douloureusement ses pieds le long du trottoir de cette avenue de Paris. Il avait froid, il était misérable, et pelotonné comme un hérisson dans un manteau noir crasseux, dont seuls ses yeux et le sommet de son crâne dépassaient le col relevé.
Il allait son chemin, regardant distraitement les vitrines. Devant une galerie de tableaux, il s’arrêta soudain, fasciné. Il ressentait un brusque malaise, une inquiétude de la mémoire, le souvenir distant de quelque chose de déjà vu, quelque part. Le tableau représentait un paysage. Un bouquet d’arbres penchés d’un côté, comme écrasés par un vent terrible, et le ciel qui tournait et se tordait tout autour. Au bas du cadre, une petite plaque gravée : Chaïm Soutine (1894-1943).
Drioli contempla le tableau, se demandant vaguement ce qui lui semblait familier.
« Peinture dingue, pensa-t-il. Étrange et folle, mais j’aime ça. Chaïm Soutine… Soutine… Mais c’est mon petit Kalmouk ! s’écria-t-il. Mon petit Kalmouk avec un tableau dans la plus belle galerie de Paris ! Rendez-vous compte ! »
Le vieil homme rapprocha son visage de la vitrine. Il se rappelait le gosse, très clairement. Il y avait si longtemps ! C’était l’année d’avant la guerre, la première. En 1913. Ce Soutine, un gosse morose et lugubre qu’il aimait bien – presque de l’amour – sans aucune raison apparente, sinon sa peinture…
Et quelle peinture ! Tout lui revenait maintenant, la rue, la rangée de poubelles tout du long… La cité Falguière.
« Bizarre, pensait Drioli, comme tout surgissait facilement, maintenant. »
Cette idiotie du tatouage, par exemple. Ça, c’était une folie ! Il était devenu riche un jour, et il avait acheté plusieurs litres de vin. Il se revoyait entrant dans le studio avec les bouteilles sous le bras. Le gosse était assis devant son chevalet, et la propre femme de Drioli, debout au milieu de la pièce, posait pour son portrait.
« Ce soir, c’est fête ! dit-il. On fait une petite fête, tous les trois.
– Qu’est-ce qu’on arrose ? demanda le garçon sans lever les yeux. As-tu enfin décidé de divorcer, que ta femme puisse m’épouser ?
– Non, dit Drioli. C’est fête parce qu’aujourd’hui j’ai gagné une grosse somme d’argent en travaillant.
– Et moi, j’ai rien gagné. On peut arroser ça aussi.
– Si tu veux. »
Drioli s’assit sur la chaise. Le garçon prit place sur le divan avec la femme de Drioli. Entre eux, sur le plancher, ils disposèrent les bouteilles et se mirent à boire.
Au bout d’un moment, Drioli commença à errer dans la pièce, regardant, furtif, les toiles empilées contre les murs. Puis, il s’approcha du divan et s’arrêta, oscillant légèrement.
« Écoute, mon petit Kalmouk, dit-il.
– Quoi ?
– J’ai une idée formidable. Tu es mon ami, et pour moi, tu es un tel artiste que j’aimerais avoir un tableau, un joli tableau.
– Prends-les tous, mais ne m’interromps pas quand je parle à ta femme.
– Non, non ! Écoute… Je veux dire un tableau que je puisse avoir avec moi, tout le temps… Toujours… Où que j’aille, quoi qu’il arrive. »
Il se pencha, empoigna le genou du garçon.
« Je veux que tu peignes un tableau sur ma peau, sur mon dos. Ensuite, tu tatoueras ce que tu auras peint, et comme ça, ça restera toujours là.
– Tu as des idées de fou.
– Je t’apprendrai à te servir de l’appareil. C’est facile. Un enfant le ferait. On pourrait prendre Josie comme modèle. Une étude de Josie sur mon dos. Est-ce que j’ai pas le droit d’avoir le portrait de ma femme sur le dos ? »
Drioli savait qu’il suffisait de parler de sa femme pour que les épaisses lèvres brunes du gosse s’entrouvrent et se mettent à trembler.
« Une étude de nu, dit le gosse, c’est une idée agréable.
– Pas nue, dit la femme.
– C’est une idée énorme, dit Drioli.
– C’est une idée de cinglé, dit la femme.
– En tout cas, c’est une idée, dit le garçon. Et une idée qui s’arrose. »
Ils vidèrent une autre bouteille, puis Drioli s’écria :
« J’y vais, et je ramène mes instruments. Les aiguilles et les encres. J’ai des encres d’un tas de couleurs, autant de couleurs que tu as de tubes, et bien plus belles. »
Drioli revint au bout d’un moment. Il plaça une mallette sur la table, l’ouvrit, en tira les aiguilles électriques et les petites bouteilles d’encres de couleur. Il brancha l’appareil. L’aiguille de 6 millimètres, qui dépassait à l’extrémité, se mit à monter et à descendre très vite. Il jeta sa veste, releva la manche gauche de sa chemise.
« Regarde-moi et je vais te montrer comme c’est facile. Je vais faire un dessin sur mon bras, ici. »
Le gosse était intrigué.
« Laisse-moi essayer un peu… »
Avec l’aiguille bourdonnante, il commença à tracer des lignes bleues sur le bras de Drioli.
« C’est simple, dit-il. On commence tout de suite ! D’abord, je vais faire une peinture ordinaire. Et puis, si elle me plaît, je tatouerai par-dessus… »
Avec une grosse brosse, Soutine commença à peindre sur le dos nu de Drioli. Il travaillait vite, ne faisant qu’un lavis de peinture bleue, de façon à ne pas gêner le travail de tatouage ultérieur. En moins d’une demi-heure, il eut terminé.
« Ça va, » dit-il à la fille, qui retourna sur le divan, s’y étendit et s’endormit.
Drioli vit le garçon prendre l’aiguille et la tremper dans l’encre. Puis il sentit la piqûre aiguë lorsqu’elle toucha la peau de son dos.
Drioli se souvint que lorsque l’artiste s’était enfin reculé, aux premières heures du matin, disant : « C’est fini, » il faisait jour dehors, et qu’on entendait les gens qui marchaient dans la rue.
« Je veux la voir ! » dit Drioli.
Le gosse prit une glace, la leva, et Drioli se tordit le cou.
« Grand Dieu ! » s’écria-t-il.
C’était un spectacle stupéfiant. Du haut en bas, des épaules à la base de l’épine dorsale, son dos flambait de couleurs, or, vert et bleu, noir et écarlate. Le tatouage était si serré qu’on eût dit une pleine pâte. C’était merveille de voir l’utilisation que le gosse avait faite de la saillie des vertèbres et des omoplates pour l’incorporer à sa composition.
Le portrait avait cette qualité tordue, torturée, si caractéristique de Soutine.
« C’est formidable ! »
Le gosse reculait, examinait son œuvre d’un œil critique.
« Tu sais, dit-il, je crois que c’est assez bon pour que je signe. »
Et, reprenant l’aiguille, il inscrivit son nom à l’encre rouge, du côté droit. Juste au-dessus du rein de Drioli.

Et maintenant, le vieillard nommé Drioli, dans une sorte d’extase, regardait un tableau dans la vitrine d’une galerie de peinture, C’était si loin, tout ça ! Presque comme dans une autre vie. Josie était morte. Et le gosse ? Qu’était- il devenu ?
Comme inconscient, Drioli ouvrit la porte de la galerie et entra. C’était une longue salle avec un épais tapis lie-de-vin. Et comme c’était beau ! Tous les gens flânaient devant les toiles, des gens bien, des gens lavés, et chacun tenait à la main un catalogue. Drioli restait à l’entrée, regardant autour de lui, se demandant s’il oserait avancer et se mêler à cette foule. Mais avant qu’il ait eu le temps de rassembler son courage, il entendit une voix, à côté de lui : « Qu’est-ce que vous voulez ? »
L’homme portait un manteau noir. Il était gras et court, avec une figure très blanche. Il s’approcha encore de Drioli et répéta : « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Drioli restait immobile.
« S’il vous plaît, dit l’homme, veuillez sortir de ma galerie.
– Je n’ai pas le droit de regarder les tableaux ?
– Je vous ai demandé de vous en aller. »
Drioli resta ferme. Tout d’un coup, il se sentit implacablement outragé.
« Ne faites pas d’histoires, continuait l’homme. Venez par là. »
Il posa une patte blanche sur l’épaule de Drioli et commença à le pousser fermement vers la porte.
« Ôtez vos sales pattes de mon dos ! » cria Drioli.
Sa voix résonna dans la longue galerie et toutes les têtes se tournèrent, d’un coup.
« Moi aussi, criait Drioli, moi aussi, j’ai un tableau de ce peintre ! C’était mon ami, et j’ai un tableau qu’il m’a donné. »
D’une contorsion, Drioli se dégagea soudain, et avant qu’on ait pu le retenir, il galopait dans la galerie, criant : « Je vais vous montrer ! Je vais vous montrer ! »
Il enleva son manteau, sa veste et sa chemise, et se retourna, présentant aux gens son dos nu.
« Là ! s’écria-t-il. Vous voyez ? Le voilà ! »
Il y eut dans la pièce un silence total. Chacun s’immobilisait, confus, curieusement gêné. Chacun regardait le tatouage. Il était toujours là, ses couleurs plus vives que jamais. Mais le dos du vieil homme était amaigri, les omoplates saillaient un peu plus, et cela donnait au tableau une apparence étrange, ridée, écrasée.
Quelqu’un dit :
« Mon Dieu, mais c’est vrai ! »
Les gens se pressaient maintenant pour entourer le vieil homme.
« On ne peut s’y tromper !
– Sa première manière…
– C’est fantastique ! Fantastique !
– Regardez ! C’est signé !
– Penchez-vous un peu, mon ami, que le tableau soit bien tendu…
– Dites, bonhomme, quand cela a-t-il été fait ?
– En 1913, dit Drioli, sans se retourner. À l’automne 1913.
– Qui a appris le tatouage à Soutine ?
– Moi.
– Et la femme ?
Le propriétaire de la galerie écarta les gens et s’approcha de Drioli. Il était calme, mortellement sérieux.
« Monsieur, dit-il avec un sourire forcé, je suis acheteur. Je vous en donne deux cent mille francs. »
Les yeux du marchand étaient petits et noirs ; les ailes de son nez commençaient à frémir.
Drioli dit lentement :
« Mais comment voulez-vous que je le vende ? »
Il y avait dans sa voix toute la tristesse du monde.
« Oui, dit quelqu’un dans la foule, comment pourrait-il le vendre ? Ça fait partie de lui !
– Écoutez, dit le marchand. Je vous y aiderai. Je vous rendrai riche. On va faire un arrangement pour ce tableau, tous les deux, hein ? »
Drioli le regarda, plein d’appréhension.
« Mais comment voulez-vous l’acheter, monsieur ? Et qu’est-ce que vous en ferez quand vous l’aurez acheté ? Où le garderez- vous ? Où le garderez-vous cette nuit ? Et demain ?
– Ah oui… Où vais-je le garder ?… C’est vrai… Où vais-je le garder ?… Voyons… Voyons… »
Le marchand se passa un doigt sur le nez. « Il semble, dit-il, que si je prends le tableau, je doive vous prendre aussi. C’est un inconvénient. »
Il s’interrompit.
« Le tableau lui-même n’a pas de valeur avant votre mort, reprit-il. Quel âge avez-vous, mon ami ?
– Soixante-et-un ans.
– Mais vous n’êtes peut-être pas très robuste, hein ? »
Il examina Drioli du haut en bas, comme un fermier apprécie un vieux cheval.
« Je n’aime pas ça, dit Drioli en se reculant. En toute honnêteté, monsieur, je n’aime pas ça. »
Il aboutit entre les bras d’un grand monsieur qui tendit les mains et le saisit doucement par les épaules. Drioli s’excusa. Le monsieur lui sourit et, d’une main gantée de jaune canari, tapota, rassurant, une des épaules nues du vieil homme.
« Écoutez, mon ami, dit l’étranger, toujours souriant. Aimez-vous nager et prendre des bains de soleil ? »
Drioli le regarda, plutôt surpris.
« Aimez-vous les bons plats et le vin rouge des meilleurs crus de Bordeaux ? »
L’homme souriait toujours, montrant de fortes dents blanches éclairées d’or.
Il parlait de façon douce et insistante, sa main gantée toujours sur l’épaule de Drioli.
« Vous aimez ces choses-là ?
– Euh… oui ! répondit Drioli, toujours perplexe. Naturellement.
– Et la compagnie des jolies femmes ?
– Pourquoi pas ?
– Et un placard rempli de complets et de chemises faits sur mesure pour vous ? Il me semble que votre garde-robe est un peu négligée. »
Drioli guettait cet homme suave, et attendait le reste.
« Et un domestique qui viendrait vous raser et vous couper les cheveux le matin ? »
Drioli restait là, bouche bée.
« Et une jolie fille bien ronde qui vous ferait les ongles ? »
Quelqu’un, dans la foule, ricana.
« Et une sonnette à côté de votre lit pour appeler la femme de chambre qui vous apporterait le petit déjeuner du matin ? Vous aimeriez tout ça, mon ami ? Ça vous tente ? »
Drioli, immobile, le contemplait.
« Voyez-vous, je suis propriétaire de l’hôtel Bristol, à Cannes. Je vous invite à venir là-bas et à être mon hôte le reste de votre vie, dans le luxe et le confort. »
L’homme s’interrompit, laissant son auditeur savourer cette agréable perspective.
« Votre seul devoir – dois-je dire votre plaisir ? – sera de passer le temps sur ma plage en caleçon de bain. Vous vous promènerez parmi mes clients, vous prendrez des bains de soleil, vous nagerez, vous boirez des cocktails. Ça vous plaît ? »
Drioli leva le nez vers le grand type aux gants jaune canari.
« C’est une idée comique, dit-il lentement. Mais vous parlez sérieusement ?
– Bien sûr.
– Attendez, interrompit le marchand. Écoutez un peu, bonhomme. Voilà une solution à notre problème. J’achète le tableau et je m’arrange avec un chirurgien pour qu’il l’enlève de votre dos. Vous irez de votre côté et vous pourrez profiter de la grosse somme d’argent que je vous donnerai pour ça.
– Sans peau sur mon dos ?
– Mais non. Le chirurgien vous remettra une autre peau à la place. Ce n’est rien du tout !
– Impossible ! dit l’homme aux gants canari. Il est trop vieux pour une greffe de cette importance. Ça le tuerait. Ça vous tuerait, mon ami.
– Ça me tuerait ?
– Bien sûr. Vous n’y survivriez pas. Seul le tableau s’en tirerait.
– Au nom du ciel ! » cria Drioli. Il regarda, épouvanté, les visages qui l’observaient.
La main gantée de canari tapota de nouveau l’épaule de Drioli.
« Venez, dit l’homme, avec son large sourire blanc. Nous allons faire un bon dîner et reparler un peu de tout ça. Vous avez faim ? »
Les yeux de Drioli se tournèrent vers le plafond, ses lèvres s’entrouvrirent et se mouillèrent. Littéralement, on voyait l’eau venir à la bouche du pauvre diable.
« Comment aimez-vous le canard ? continua l’homme. Bien rôti et craquant ? Ou le préférez- vous…
– Je viens, » dit très vite Drioli.
Déjà, il avait ramassé sa chemise et la passait frénétiquement.
« Attendez-moi, monsieur ; je viens. »
Une minute après, il avait quitté la galerie avec son nouveau maître.
Quelques semaines plus tard, une toile de Soutine – une tête de femme, peinte d’une façon assez étrange, bien encadrée et lourdement vernie – fut mise en vente à Buenos Aires.
De ceci, et du fait qu’il n’y a pas d’hôtel Bristol à Cannes, il résulte que l’on s’étonne un peu et que l’on prie pour la santé du vieil homme. Et l’on espère ardemment, où qu’il soit en ce moment, qu’il s’y trouve en compagnie d’une jolie fille bien ronde pour lui faire les ongles et d’une femme de chambre pour lui apporter le petit déjeuner au lit, le matin.
Copyright : 1953 Roald Dahl
et Agence Bradley.
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(Roald Dahl, adaptation anonyme de « Skin » [in The New Yorker, 17 mai 1952, avant d’être repris dans le recueil Someone Like You, New York: Alfred A. Knopf, 1953], illustrée par Jean Joyet, in Constellation, le monde vu en français, volume XIV, n° 83, mars 1955. Le film de Denys de La Patellière, Le Tatoué (1968), traite un sujet similaire : un ancien légionnaire, joué par Jean Gabin, porte un authentique Modigliani tatoué sur le dos, réalisé en 1919)
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(Chaïm Soutine, « L’Idiot » et « Jeune Femme en rouge, » huiles sur toile, c. 1920 et 1928)
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(Amedeo Modigliani, « Portrait de Chaïm Soutine, » huile sur toile, 1916)