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☞ De larges extraits de « Papahouette » sont parus dans Le Crapouillot d’avril 1931.
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☞ De larges extraits de « Papahouette » sont parus dans Le Crapouillot d’avril 1931.
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Au Sénégal, on nomme griottes tous les hommes qui s’occupent des arts et des sciences. Ces artistes noirs représentent assez fidèlement la bohème littéraire de l’Europe. Ils sont très indépendants et voyagent continuellement chargés de leurs manuscrits, qui composent toute leur fortune. Affranchis de tous les préjugés religieux des mahométans, ils ne tiennent aucun compte des préceptes du Coran ; aussi les prêtres musulmans les ont-ils en quelque sorte excommuniés. Sous le rapport religieux, ils sont complètement hors-la-loi ; on leur refuse jusqu’à la sépulture, et les corps de ceux qui meurent sont pendus dans les troncs des arbres creux.
Pendant mon séjour au Sénégal, le plus célèbre de tous les griottes se nommait Manar. Chaque chef de tribu aurait donné le tiers de ses revenus pour l’avoir à son service, mais il préférait moins gagner et voyager à son gré. Lorsque je le rencontrai, je m’empressai de me mettre sous sa protection pour explorer le pays des Banbaras qui l’idolâtraient.
C’était un homme robuste. On peut se faire une juste idée de sa personne et de son costume par le portrait d’Abraham, tel qu’il est habituellement représenté. Il avait surtout étudié les temps primitifs, aussi en parlait-il continuellement, et j’étais heureux de l’entendre et de l’interroger sur ces époques reculées qui pour nous sont entourées de tant de ténèbres.
Je ne sais à quel propos je lui demandai un jour s’il croyait au diable.
« Étrange question ! s’écria-t-il… Est-elle sérieuse, et veux-tu que j’y réponde en homme de science ou légèrement ?
– Je désire très vivement que tu me répondes catégoriquement et que tu me dises tout ce que tes études sur les temps primitifs ont pu t’apprendre de ce vilain croque-âmes.
– Je ne demande pas mieux, reprit-il ; car je saisirai avec empressement toutes les occasions pour te prouver que, malgré leur orgueil, les blancs peuvent apprendre bien des choses de la bouche des noirs…
– Entendons-nous, interrompis-je, il ne faut pas oublier que tu es le nègre le plus intelligent et le plus instruit, et que moi je suis loin d’être le coryphée intellectuel et scientifique de l’Europe ; puis encore, si je t’accorde une supériorité incontestable sous le rapport de l’inspiration naturelle et de certaines sciences occultes, je te trouve nul en présence de nos moindres études positives… Mais voyons, crois-tu au diable ? »
Manar me lança un regard qui voulait dire : « Que n’ai-je eu tes maîtres de mathématiques !… » Puis, dominant la fâcheuse impression que mes paroles un peu trop franches avaient produite en lui, il reprit simplement notre conversation.
« Crois-tu au diable… crois-tu au diable ! Ta question est mal posée, me dit-il.
– Comment cela ?
– Bah ! est-ce qu’on peut demander à un homme comme moi s’il croit au diable ? Est-ce qu’il ne faut pas que le laid existe pour que le beau soit possible ? Est-ce qu’il ne faut pas admettre le mauvais esprit quand on adore le bon ? Nier le diable, ne serait-ce pas nier Dieu ?…
– Je vais poser ma question autrement.
– J’attends.
– Eh bien, voyons, puisque tu crois au diable, quelle idée t’en fais-tu ? Si tu voulais le peindre, quelle forme lui donnerais-tu ?…
– Si je voulais représenter le diable, je peindrais dans le ciel un nuage sinistre qui répandrait la grêle et le feu sur nos blés et sur nos habitations, ou bien mon tableau représenterait une tornade africaine. Le simoun, déracinant tous les arbres d’une forêt, les soulèverait jusque dans la région des nuages et les laisserait retomber sur une cité populeuse ; ou bien encore je peindrais la mer en fureur, et, au milieu de ses vagues écumantes, je répandrais des débris de vaisseaux, puis des milliers de cadavres, puis une multitude d’hommes encore vivants qui s’agiteraient en vain pour échapper à la mort.
– Et où serait le diable en tout cela ?… demandai-je.
– Comment ! où serait le diable ? s’écria le griotte. Ces tableaux effroyables représenteraient-ils Dieu, ce Dieu paternel et bienveillant que nous adorons ?
– Non.
– Eh bien, tout ce qui ne représente pas Dieu représente le diable.
– Cette idée me semble contestable.
– Dieu est si peu dans ces cruelles irritations de la nature, que si tu te trouvais une des victimes de ces épouvantables désastres, ton premier mouvement serait d’appeler ton Dieu fort et généreux à ton aide.
– C’est vrai.
– Vois-tu, continua le griotte, il n’y a que deux principes dans toute la nature. – L’un a son élément dans le mal, le laid, la décomposition de toute chose et la mort. C’est le diable. – Le second principe, qui lutte continuellement contre le premier, n’aime que ce qui est bien et beau ; il crée avec ardeur pendant que son cruel adversaire s’acharne à tout détruire. Enfin, le second principe, c’est la vie, c’est Dieu. Malheureusement, ajouta le griotte en poussant un soupir, le principe destructeur est plus fort que le principe créateur. Les hommes vieillissent vite et, malgré Dieu, cet amant passionné de la vie, aucun n’a encore échappé à la mort.
– La mort, répondis-je, a surtout le dessus dans ton pays où les hommes ne font rien pour aider le principe de la vie. Les arbres de vos forêts pourrissent ; vos végétaux sèchent et s’éclaircissent ; votre population diminue au lieu d’augmenter. Si Dieu est le principe de la vie, il ne l’est sur la terre qu’avec la condition que l’homme s’aidera ; et si celui-ci reste nul, tout se décompose et la race humaine elle-même marche à grands pas vers sa fin.
– Alors, Dieu, le principe de la vie, serait victorieux si l’homme s’aidait !
– L’Europe n’en fournit-elle pas un exemple frappant au reste de la terre ?
– Comment cela ?… Mourez-vous plus vieux que nous ?…
– Oui, un peu plus vieux, – et ce qui est bien plus concluant, c’est que sur cent Sénégalais il n’en vient pas dix à l’âge de quarante ans, et le même nombre d’Européens fournit trente hommes de soixante ans.
– Et cela tient, dis-tu, à ce que l’homme s’unit à Dieu pour prolonger l’existence ?
– Sans doute.
– Que peut-il faire ?… Ses moyens sont bien bornés.
– Ils sont infinis.
– Quels sont donc ces moyens ?
– Ce sont ceux que nous fournissent nos études scientifiques.
– Mais moi qui ai étudié toute ma vie, je n’en connais aucun.
– C’est que tes études ne sont pas de celles qui donnent ces précieuses connaissances. Tu as principalement étudié trois choses : d’abord, une certaine science mystique et occulte qui ne repose que sur des préjugés ;
Puis les principes religieux, et ton exaltation sur ce point ne peut te conduire qu’à des erreurs.
Enfin, tu as surtout, et avec un grand succès, cultivé la musique et la poésie ; mais c’est de l’art et non de la science. L’art s’adresse à l’âme, la purifie et lui procure de douces jouissances ; mais l’âme, qui est immortelle, n’a pas à craindre de destruction. L’art ne s’adressant qu’à elle ne peut donc pas avoir d’influence sur notre conservation.
Le principe destructeur dont tu me parles ne peut nous atteindre qu’en notre matière, aussi est-ce sur ce terrain que nous nous efforçons de le combattre.
Pour être plus forte et faire face sur tous les points au principe destructeur, notre armée scientifique s’est divisée en un grand nombre de sections. Les uns composent des engrais pour féconder la terre afin qu’elle nous donne de plus abondantes récoltes. Les autres inventent des mécaniques pour nous affranchir des travaux fatigants. À l’aide de certains remèdes, nous guérissons des maladies auxquelles vous autres vous n’échappez jamais. Ainsi, soit en nous procurant des aliments plus abondants, soit en nous épargnant des fatigues, soit en guérissant nos maladies, nos savants adoucissent et doublent notre existence. Aussi, contrairement à ta sentence de tout à l’heure, crois-je que si l’homme s’aide lui-même, le principe créateur l’emportera sur le principe destructeur, et que Dieu sera plus fort que le diable.
– Bissimula ! que je voudrais être né en Europe, s’écria Manar. Je t’en prie, donne-moi quelques leçons avant de me quitter, et je consacrerai tout le reste de ma vie à répandre l’idée des études scientifiques dans mon pays.
– J’essaierai, quoique je craigne bien que tu ne puisses pas abandonner ta musique, ta poésie, et surtout tes rêveries mystiques. Enfin, nous verrons ; mais, avant tout, il faut que tu me répondes mieux au sujet du portrait du diable.
– Ne t’en ai-je pas donné trois bons exemples : le tonnerre, la tempête sur l’Océan et la tornade africaine ?
– Oui ; mais ta réponse philosophique ne me satisfait nullement. C’est dans un autre sens que je t’interroge.
– Demande-moi clairement ce que tu veux que je te dise, et je m’efforcerai de te satisfaire.
– Voyons. Si, en traversant une épaisse forêt pendant une nuit sombre, le diable t’apparaissait, penses-tu que ce serait sous la forme d’un lion, d’un serpent, d’un homme ou d’un hibou ?…
– Le diable n’est pas un être ; c’est un principe. Il peut pénétrer en tout dans un but de destruction, mais il ne peut pas prendre de formes visibles.
– D’accord ; mais est-ce que tout le peuple de l’Afrique centrale pense comme toi ?
– Malheureusement non !
– Eh bien, dans l’idée populaire de ton pays, quelle forme prend habituellement le diable pour apparaître aux hommes ?… »
Ici Manar prit un roseau, le tailla avec un morceau de verre, comme nous taillons nos plumes avec un canif ; puis, l’ayant trempé dans une encre indélébile, qu’il composait avec diverses plantes, il traça des lignes sur une planchette, et, au bout de quelques minutes, il me mit devant les yeux un dessin qui représentait un homme noir, grand, svelte, avec des yeux ardents, des sourcils arqués, une bouche moqueuse, une grosse tête frisée coiffée d’un béguin cornu, et une queue effilée qui ondulait derrière ses cuisses.
« Reconnais-tu ce portrait ?…
– Mais, c’est notre diable !… m’écriai-je.
– Nakamou ! (1) c’est le nôtre aussi.
– C’est ce que je voulais savoir.
– Oui ; mais ce n’est pas ce qui est le plus généralement admis qui est le plus vrai. Quoique tous les peuples de la terre se peignent ainsi le diable, ce portrait ne lui ressemble nullement. C’est un autre être qui a posé il y a six ou sept mille ans, et ce pauvre modèle ne savait même pas qu’il y eût un diable.
– Comment cela ?
– Je croyais qu’en Europe vous vous expliquiez cette erreur.
– Pas que je sache. On croit au diable ou on n’y croit pas. Ceux qui y croient se le représentent sous la forme de l’homme à queue que tu viens de dessiner.
– Vos savants, dont tu me parlais tout à l’heure, ne savent donc pas tout ?
– Ah ! parbleu non ! et ils sont loin de le prétendre.
– Eh bien ! pour que tu puisses enlever cette grossière erreur de leur esprit, qui, d’après ce que tu m’en as dit, est plein de connaissances si utiles et si gracieuses, je me réserve de t’expliquer comment il s’est fait que tous les peuples de la terre se sont trompés sur les traits du diable.
– Commence immédiatement ton explication ; je t’écoute avec le plus grand intérêt.
– Non, je ne puis pas en ce moment ; je veux m’appuyer sur des preuves authentiques, et je ne les ai pas ici. Demain, je pourrai les avoir.
– Où sont elles ?
– Dans un tronc de baobab, à environ dix lieues d’ici.
– Quoi ! tu ne pourrais pas me donner ces explications avec tes souvenirs ? Ta mémoire est si bonne ; je m’en rapporterais complètement à toi.
– Non ; ne parlons plus de cela. Ce n’est pas assez important pour que tu ne puisses pas attendre à demain. »
Craignant de tourmenter le griotte, malgré ma vive impatience d’avoir l’étrange explication qu’il me promettait, je ne voulus pas insister.
Nous étant remis en marche, nous suivîmes toute la journée un ravin au fond duquel coulait un torrent. À notre droite s’élevait, presque PERPENDICULAIREMENT, une chaîne de montagnes dont les énormes roches semblaient suspendues comme par enchantement au-dessus de nos têtes. À gauche, c’était une suite continue de modestes collines couvertes d’herbe sèche et d’arbres chétifs. Vers le soir, ayant atteint l’extrémité est de ce ravin, nous nous trouvâmes sur un immense plateau, et nous arrivâmes bientôt dans un camp maure. Après notre repas, voyant le soleil disparaître à l’Occident et les ombres de la nuit se répandre sur les effroyables solitudes de l’Orient vers lesquelles nous nous dirigions, je priai le griotte d’accepter l’hospitalité que l’on nous offrait, et de consentir à rester jusqu’au lendemain sous les tentes que l’on avait dressées pour nous.
« Le Bourom-d’Arh (2) a plusieurs fois insisté pour que je couche dans son palais ; j’ai refusé, car je ne sais pas dormir ailleurs qu’au milieu des forêts. Si tu ne te sentais pas le courage de partager mes habitudes, il ne fallait pas me suivre.
– Partons ! » répondis-je.
Trois heures après, nous étions au milieu d’une épaisse forêt que j’avais aperçue du camp maure, d’où elle semblait une tache noire et sinistre aux confins de l’horizon. Manar foula l’herbe avec ses pieds autour d’un gros tamarinier, alluma un grand feu, et, nous étant enroulés dans nos koudious (3), nous nous endormîmes, comme d’habitude, entre le foyer et l’arbre.
C’est là le bivouac d’un vrai poète !!!…. C’est là que le philosophe peut se trouver face-à-face avec les plus imposantes et les plus étranges merveilles de la nature !
Ô vous, qui aspirez à être les élus des muses, vendez votre château ou votre chaumière, allez explorer ces contrées sauvages !… Si vous savez vous frayer un passage dans ces forêts vierges que Dieu a formées en jetant les arbres pêle-mêle et avec une profusion digne de lui ; si vous vous trouvez mollement couchés sur le sol aride du désert ; si vous vous endormez paisiblement en entendant crier autour de vous plusieurs milliers de bêtes féroces, vous pourrez être certains de votre vocation poétique, tout aussi bien qu’un conscrit peut se croire né pour la guerre si, à sa première bataille, il voit sans émotion les bombes et les boulets voltiger autour de sa tête. Telles étaient les réflexions que je faisais en m’endormant à côté du griotte, qui ne paraissait nullement se soucier du concert que, chaque nuit, venaient nous donner gratuitement les lions, les tigres, les hyènes, les hiboux, etc., etc.
Le matin, Manar se réveillait toujours au moment où les premières teintes pourprées de l’aurore apparaissaient à l’Orient. Il se mettait immédiatement en prière ; puis il apprêtait notre déjeuner, qui se composait invariablement de farine de millet délayée dans du lait. Ce jour-là, lorsque, après notre frugal repas, nous nous levâmes pour nous remettre en marche, je lui demandai si nous allions bientôt arriver à l’arbre dans lequel se trouvait son véritable portrait du diable.
« Nous y allons tout droit, me répondit-il, et nous y serons avant la fin de la première moitié du jour. »
En effet, il était environ dix heures lorsque nous arrivâmes au pied de son arbre-bibliothèque. C’était un baobab dont le tronc, haut d’environ trente pieds, n’avait pas moins de quatre mètres de diamètre. Le baobab est un arbre dont on parle beaucoup, mais que peu de personnes connaissent bien. Nos plus célèbres naturalistes ne l’ayant jamais vu, et n’en parlant que sur des ouï-dire, n’en donnent qu’une description très inexacte. Le noyer est, en France, l’arbre qui ressemble le plus au baobab, tant pour l’aspect général que pour le développement du tronc, la disposition des branches et la forme des feuilles. Il y a aussi entre eux une analogie frappante sous le rapport de la longévité. De tous les arbres de l’Europe, le noyer est celui qui vit le plus longtemps, et le baobab passe pour être l’aîné des arbres africains ; mais l’écorce du baobab est plus lisse et plus verte, et ses feuilles sont beaucoup plus rares que celles du noyer. Puis, au lieu de noix, le baobab produit un fruit qui ne ressemble à aucun autre. Les Sénégalais le nomment pain de singe ; et cette dénomination est assez juste, car le fruit du baobab sert réellement de pain aux singes, qui en font la base de leur nourriture. Le baobab se distingue surtout des autres arbres, et particulièrement du noyer, par sa constitution ligneuse. Son bois n’est pas réellement du bois ; c’est quelque chose de poreux, de flexible et d’herbacé comme du jonc.
Après avoir jeté un regard scrutateur sur son arbre privilégié, trouvant sans doute qu’il était tel qu’il l’avait laissé, le griotte se montra soudainement joyeux.
« C’est là, me dit-il, un des lieux où je me suis assis et où j’ai médité le plus souvent et le plus longtemps ; c’est là une de mes cinquante grandes stations.
– Tu as donc cinquante arbres comme celui-ci pour contenir ta bibliothèque ?
– Oui, cinquante, et chacun d’eux, en me servant de votre expression, ne contient pas moins de deux cents volumes.
– C’est joli ; les Européens les plus riches n’en possèdent pas autant.
– Cela tient à ce que vos riches n’aiment pas les livres ; puis vos écrivains font partie d’un peuple, et comme tous vos peuples disparaissent après avoir eu une nationalité de quelques siècles, les poètes et leurs écrits disparaissent avec eux ; tandis que nous autres, griottes, nous ne faisons partie d’aucun peuple. Un millier de nations se sont éteintes autour de nous. Ni leur naissance, ni leur chute ne nous ont dérangés. Nous avons traversé toutes les vicissitudes humaines sans y prendre la moindre part. Nous venons de l’origine du monde, et notre but est d’aller jusqu’à la fin des siècles. – Nos écrits, que nous nous transmettons religieusement de père en fils, se conserveront plus longtemps dans nos troncs d’arbres que les vôtres dans vos palais de marbre !…
– Je veux bien le croire, répondis-je ; mais n’oublions pas ce qui nous amène ici. Voyons donc ton portrait du diable.
– Je vais te le montrer. Aide-moi à me faire une échelle avec ces branches pour que je puisse monter jusqu’à la porte de ma bibliothèque. »
Cette porte étrange était tout simplement un trou ovale de deux pieds de large qui s’ouvrait au-dessous de la naissance des grosses branches du baobab, à environ six mètres au-dessus du sol.
L’ayant aidé, le griotte monta avec agilité et disparut dans la cavité du tronc de l’arbre. Il y resta quelque temps à remuer ses bucoliques et à causer seul, puis il sortit avec un sac en cuir qu’il mit entre ses jambes lorsqu’il se fut assis au près de moi.
« Voyons, dit-il en fouillant dans le sac mystérieux, si je parviendrai à te faire comprendre l’erreur que l’on a commise au sujet du portrait du diable…
– Je t’écoute.
– D’abord, reprit-il en me montrant un vieux morceau de cuir tout couvert de caractères bizarres, voici ce que Tand’jaor, un des premiers hommes qui ont su exprimer leurs pensées par des signes, a écrit sur le sujet qui nous occupe : « Humilions-nous. L’homme n’est rien ; sa vie s’éteint aussi vite qu’un flambeau qui tombe dans la mer. – Hélas ! le Dieu créateur est moins fort que le Dieu destructeur ! »
Environ cinquante ans plus tard, continua le griotte, Haïssour, le plus célèbre penseur des premiers âges du monde, écrivit ce qui est traduit sur ce morceau de corne : « Il y a deux êtres au-dessus de l’homme : l’un veut son bonheur et s’efforce de prolonger son existence ; l’autre cherche à anéantir sa race. »
Après m’avoir lu ainsi une vingtaine de notes à peu près semblables aux deux que je viens de citer, et écrites les unes sur des morceaux de cuir, les autres sur des cornes ou sur des tablettes de oail-cèdra [sic], Manar me dit :
« Tu vois, dès les premiers siècles on croyait à deux êtres suprêmes : l’un mauvais, l’autre bon.
– Cela est naturel, répondis-je.
– Tu en conviens, reprit le griotte. Eh bien ! écoute-moi jusqu’à la fin et tu trouveras ce que je vais te dire tout aussi naturel.
– Je t’écoute. »
Ici, Manar me lut une trentaine de ces notes manuscrites qui différaient peu des premières ; seulement ce que disaient les dernières faisait assez clairement comprendre qu’en vieillissant les peuples laissaient asservir leur raison naturelle par les préjugés les plus ridicules. – On croyait encore à deux êtres ou à deux principes supérieurs ; mais on pensait que ces deux génies pouvaient apparaître aux hommes.
Je voulus me récrier ; mais le griotte me prévint et, sans me donner le temps de faire une objection, il me dit que ce qu’il venait de me lire n’était que pour m’amener tout doucement à d’autres documents plus importants.
« Voyons donc !… m’écriai-je.
– Les notes que je viens de te montrer prouvent qu’en tout temps on a cru à deux dieux, l’un bon, l’autre mauvais. Mais il me semble que ceci ne répond pas positivement à ta question.
– Évidemment non.
– Pourquoi ne me le faisais-tu pas remarquer ?
– J’attendais la fin de tes explications.
– Tu me demandes le portrait du diable ; un portrait ne peut être représenté que par des traits ou des images.
– Sans doute.
– Eh bien ! depuis l’origine du monde, les hommes ont eu successivement trois manières différentes de représenter le mauvais esprit. Voici son premier portrait fait à l’époque des hiéroglyphes. »
En prononçant ces derniers mots, Manar me mettait sous les yeux un galet couvert de figures bizarres, et m’indiquait du doigt deux flammes à base opposée et séparées par un trait.
« Ces deux flammes, ajouta le Griotte, représentaient les deux dieux admis par tous les premiers hommes. J’ai été bien longtemps à trouver le sens de ce symbole, et le plus difficile à deviner, c’était de savoir qu’elle était celle des deux flammes qui était le diable.
D’après les écrits de cette époque primitive, je dus croire que la flamme inférieure et renversée représentait le bon Dieu ; car toutes les notes qui me sont venues des premiers siècles sont invariablement terminées par ces mots : « Hélas ! le Dieu créateur est moins fort que le Dieu destructeur. » Partant donc de ce principe, je me mis en devoir d’expliquer les documents hiéroglyphiques que mes pères m’avaient légués ; mais je m’aperçus bientôt que je me trompais et que, tout en s’affligeant de la faiblesse du Dieu créateur, les écrivains l’avaient, par amour, placé au-dessus du Dieu destructeur. La flamme supérieure représentait donc le Dieu du bien et la flamme inférieure le Dieu du mal. En adoptant ce système, je trouvai, en effet, un sens suivi et raisonnable aux notes, qui autrement me semblaient inexplicables.
Les deux dieux ou les deux principes furent représentés pendant trois siècles par ces deux flammes. Puis les images hiéroglyphiques ou symboliques firent place à des signes qui formaient des mots. Tous les anciens écrivains sont d’accord pour affirmer que c’est la tribu jéhovienne qui, la première, a connu l’art d’exprimer régulièrement ses idées par des caractères qui, assemblés de différentes manières, rendaient tous les sons de la voix humaine. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que ce fut cette tribu jéhovienne qui donna l’idée bien définie de Dieu au peuple hébreu. Aussi, comme tu dois le savoir, en langue hébraïque Jéhova signifie Dieu, et Jéhova vient de Jéhovien.
– C’est extrêmement curieux, m’écriai-je.
– Je suis heureux que cela t’intéresse. Écoute-moi bien attentivement, car je t’explique des choses tellement éloignées les unes des autres et tellement paraboliques qu’il faudrait parler une année entière pour bien les exposer et bien les enchaîner l’une à l’autre, et si tu ne me prêtais pas la plus vive attention, il me serait impossible de te les faire comprendre pendant les quelques minutes que nous devons encore consacrer à notre conversation sur ce sujet.
– Est-ce que je te semble distrait ? Je t’écoute pourtant avec avidité et presque religieusement.
– Où en suis-je donc ?
– Tu viens de me dire que les deux dieux étaient représentés par deux flammes lorsque les Jéhoviens inventèrent la manière d’exprimer leurs idées par écrit à peu près comme nous le faisons nous-mêmes.
– C’est cela, reprit le griotte. Eh bien ! les Jéhoviens pouvant donc se faire comprendre par des lettres formant des sons, substituèrent des expressions aux images hiéroglyphiques. Par exemple, pour désigner les deux dieux qu’ils admettaient comme les générations qui les avaient précédés, au lieu des deux flammes ils employèrent les deux mots que voici. »
Manar me montrait du doigt sur un vieux morceau de cuir des signes très embrouillés, formant comme deux mots placés l’un au-dessus de l’autre et séparés par un trait.
« Je vois, lui dis-je, mais je n’y comprends rien. Cette écriture m’est inconnue.
– Cette note n’a pas été traduite ; elle vient directement des Jéhoviens.
– C’est un document très précieux. – J’abuserais de ta complaisance si je te demandais de longues explications. – Je te prie, seulement, de me traduire ces deux mots.
– Il n’y a pas deux mots, car celui placé au-dessus du trait est absolument le même que celui qui est au-dessous ; si tu avais bien regardé, tu l’aurais remarqué.
– C’est possible ; mais quelle est la signification de ce mot ?
– Ce mot comme la flamme hiéroglyphique signifie : Dieu. – La traduction de cette expression jéhovienne serait en français : %. Comme la flamme inférieure représentait le diable, le mot Dieu placé au-dessous du trait signifie aussi : Dieu méchant ou diable. Si, par exemple, en ce temps-là, on eût voulu dire : J’aime Dieu, on aurait écrit j’aime % en plaçant le mot Dieu qui est au-dessus du trait au droit de la ligne. Si, au contraire, on eût voulu dire : je hais le diable, on aurait écrit je hais % en plaçant le Dieu inférieur au droit de la ligne. Il en était de de même lorsqu’on employait deux flammes pour représenter Dieu et le diable.
– C’est très étrange !… Mais comme le même mot signifiait à la fois Dieu et le diable, comment dans la conversation où le trait disparaissait, pouvait-on en faire la distinction ?…
– C’était très facile : lorsqu’on parlait de l’esprit créateur, on prononçait seulement le mot Dieu. Si, au contraire, on voulait désigner le diable, on faisait suivre le mot Dieu de la qualification de mauvais ou de méchant.
– C’est très bien… mais te serait-il possible de me donner en français la prononciation du mot Dieu et de l’expression qui y était ajoutée lorsqu’on parlait du diable ?
– C’est assez difficile ; mais enfin je vais essayer de te satisfaire. – Prête bien l’oreille et tâche de rendre en français les sons que je vais articuler. »
Je mis la plume à la main et je m’apprêtai à écrire en notre langue les étranges syllabes que le griotte allait prononcer.
Après avoir réfléchi un instant, Manar me dit : « Le mot jéhovien, qui désigne le bon Dieu, se prononce à peu près comme Niam. Et en disant : Niam-bac-houl, on rend assez fidèlement l’ancienne expression qui signifiait diable. La double expression que tu vois là sur cette note et qui représente Dieu ou le diable, selon la manière dont elle est placée sur la ligne, peut donc se prononcer comme si en français on écrivait %.
Ainsi, dans la conversation, Niam signifiait Dieu. – Niam-bac-houl voulait dire esprit destructeur ou diable. Dans les écrits, % représentait les deux dieux ou Dieu et le diable. – Pour désigner le principe que nous appelons Dieu, le mot Niam qui est au-dessus du trait se trouvait sur la ligne. – Si, au contraire, on parlait de l’esprit destructeur, c’était le Niam inférieur qui se trouvait sur la ligne. – Et si enfin il était question de Dieu et du diable en même temps, on plaçait le trait qui sépare les deux Niam sur la ligne. Comprends-tu ?…
– Certainement.
– Eh bien, voyons, nous conversons. Dis-moi Dieu…
– Niam.
– Dis-moi diable.
– Niam-Bac-houl.
– Dis-moi Dieu et le diable.
– %.
– Bien… Maintenant écris : J’aime Dieu.
– J’aime %.
– Écris : je hais le diable.
– Je hais le %.
– Écris : je crains Dieu et le diable.
– Je crains %.
– Parfaitement. Cela est compris. – Je vais continuer mon explication. Prête-moi toujours la plus vive attention, car je résume les choses, et il est plus difficile de se faire comprendre en abrégeant que lorsque l’on développe tous les faits.
– Ne crains rien ; continue. – Tu sera compris. »
Le griotte consulta quelques notes, puis il me dit : « La double expression % représenta Dieu et le diable pendant environ cinq cents ans ; puis, comme les derniers documents que je t’ai lus ont pu te le faire comprendre, l’esprit des peuples se laissa gagner par les préjugés. On admettait encore deux principes ou deux dieux, mais on croyait que ces deux êtres supérieurs pouvaient apparaître aux hommes. – De toutes parts, on racontait quelque apparition plus ou moins étrange. Les uns avaient vu Dieu sous la forme d’un grand feu éblouissant, ou bien sous les traits d’un vénérable vieillard. – Les autres avaient rencontré le diable déguisé en vieille femme ou en guerrier. Mais, tout à coup, les gens de la tribu des Sah-Tans firent savoir aux populations qui les environnaient que le diable apparaissait toutes les nuits dans leur camp établi au milieu des épaisses forêts du Sennar, à l’ouest et non loin de la mer Rouge. Tout en annonçant cette effroyable nouvelle, ils invitaient leurs voisins incrédules à venir s’assurer par eux-mêmes que cette apparition n’était que trop réelle. Les curieux arrivèrent de tous côtés et tous s’en allèrent convaincus que, sous la forme d’un homme cornu et à queue, le diable visitait toutes les nuits la tribu de Sah-Tan.
On ne peut en effet pas douter que des êtres extraordinaires se montrèrent aux hommes à cette époque.
– Alors, m’écriai-je, tu admets la possibilité de l’apparition du diable ?
– Mais non. – Un discours interrompu ne signifie rien. – Écoute et n’interromps pas.
– Continue.
– Je dis qu’il est certain que les Sah-Tans virent des êtres qu’ils prirent pour des diables. Ces apparitions ne sont contestées par aucun des anciens écrivains, et j’ai là plus de cinquante notes qui affirment de la manière la plus positive qu’elles ont réellement eu lieu. Je ne t’en dirai qu’une : celle qui est traduite sur cette planchette de caoil-cédra et qui a été écrite par Dongo, l’historien de la tribu des Sah-Tans. Voici ce qu’il dit : « Notre tribu était campée depuis quelques jours seulement dans la vallée de Génahel, lorsqu’en rentrant le soir un de nos hommes, qui était allé chercher du bois dans la forêt, entrevit dans les ténèbres une forme humaine qui s’enfuyait devant lui avec une vitesse étonnante. Croyant que c’était un de nos pasteurs, il l’appela ; mais, pour toute réponse, il entendit un hurlement strident qui le fit frémir. Le lendemain, plusieurs de nos hommes firent des rencontres semblables, puis, de jour en jour, ces effroyables apparitions se multiplièrent et se rapprochèrent de nos tentes. Enfin, peu de temps après, notre camp fut toutes les nuits en quelque sorte pris d’assaut par ces êtres étranges qui sautaient, gambadaient, couraient, renversaient mille choses, enlevaient nos moutons et même nos filles, qui pour la plupart ne revinrent jamais. Parmi celles que ces génies malfaisants nous rendirent, plusieurs se trouvèrent enceintes ; et ce qui nous épouvanta peut-être le plus fut de voir les enfants qu’elles mirent au monde grandir si subitement, qu’au bout de quelques mois ils étaient plus hauts de taille, plus vigoureux et aussi bien formés que nos fils de vingt ans. Ces enfants, comme les êtres qui nous apparaissaient, avaient la voûte du crâne aplatie, de très longues oreilles qui, de loin, ressemblaient à des cornes, et au bas de leur échine pendait une queue effilée, frétillante et longue d’environ une coudée. Nous voulûmes garder ces enfants parmi nous, mais plusieurs nous furent enlevés et les autres se sauvèrent malgré nous dans la forêt. Pour nous soustraire à ces tribulations, nous nous sommes éloignés des forêts, mais les esprits des ténèbres nous visitent encore quelquefois. Hélas ! qu’avons-nous donc fait au bon Dieu, pour qu’il nous livre ainsi aux attaques des génies du mal ?…
Tu vois, ajouta le griotte, que ces apparitions eurent réellement lieu ; et les gens de la tribu des Sah-Tans prirent si bien ces êtres extraordinaires pour des diables, qu’ils les nommèrent toujours Niams-bac-houls, qui, comme je te l’ai dit, signifiait : diable. Puis, tout en conservant l’expression % pour designer les deux dieux, ils représentèrent couché sur les lettres du Niam inférieur un homme à queue et cornu comme ceux qui leur apparaissaient. Tiens, voici une de leurs notes qui n’a pas été traduite, et là, sur ce Niam inférieur, on distingue encore parfaitement ce portrait du diable.
– Tout cela est aussi logique que surprenant, m’écriai-je. Mais enfin, quels étaient donc ces êtres étranges qui apparaissaient aux Sah-Tans ?
– C’est ce qu’au bout d’une vingtaine d’années quelques hommes de cette tribu osèrent chercher à s’expliquer. Aussi robustes qu’intelligents, ils se mirent résolument à la poursuite de ces êtres malfaisants. Un jour, ils parvinrent à en tuer un et ils l’apportèrent au milieu du camp. – Ils allumèrent des flambeaux et appelèrent leurs parents pour l’examiner attentivement avec eux ; – mais personne n’osait venir. Enfin, quelques vieillards, plutôt par fanfaronnade que par courage, approchèrent un peu. « Qu’avez-vous fait, jeunes fous ! crièrent-ils à ceux qui leur montraient le corps de leur victime. Votre meurtre va nous attirer toute la colère du méchant esprit, et il nous fera anéantir par ses légions infernales.
– Ces êtres, répondirent les jeunes guerriers, ne sont ni le bon ni le mauvais esprit ; car les génies supérieurs ne peuvent d’aucune manière perdre la vie, et celui-là est bien réellement mort. Nous sommes convaincus que ce ne sont que des animaux tenant du singe et de l’homme.
– Taisez-vous ; – vous blasphémez. Votre irréligion et votre témérité nous attireront les plus grands malheurs. »
Les jeunes gens allaient répondre, lorsque les Niams-bac-houls, arrivant en grand nombre et bondissant par-dessus les hommes qui entouraient le cadavre, le saisirent et l’emportèrent avec une rapidité effroyable.
Cet événement donna raison aux vieillards et aux peureux de la tribu, et les hommes forts de corps et d’esprit qui étaient peu nombreux n’osèrent plus rien entreprendre pour combattre les préjugés de leurs parents. Toutes les fois que l’occasion s’en présenta, ils se contentèrent de dire tout bas que les Niams-bac-houls n’étaient que des animaux moitié singes, moitié hommes.
Les choses en étaient à ce point lorsque la tribu des Sah-Tans tomba sous la domination d’un chef étranger. – Ce prince, qui se nommait Tabaski, et que l’Afrique place au premier rang de ses grands hommes, voulut, dès son arrivée chez ses nouveaux sujets, s’assurer de quelle nature étaient les êtres qui leur apparaissaient. Il s’entoura des jeunes gens qui disaient en avoir déjà tué plusieurs, et alla avec eux un soir se mettre à l’affût le long de la forêt, où un grand nombre de Niams-bac-houls ne tardèrent pas à venir. Le prince et sa petite troupe, s’étant mis à leur poursuite, en tuèrent une vingtaine, qu’ils emportèrent au camp et que Tabaski fit le lendemain pendre à des arbres pour voir s’ils pourriraient comme des êtres mortels. Au bout de quelques jours, voyant que leurs corps se décomposaient, il fut convaincu que, comme le disaient les jeunes gens de la tribu, ces Niams-bac-houls n’étaient que des animaux tenant du singe et de l’homme, et il publia l’ordre suivant, que mes aïeux m’ont textuellement transmis.
« Ordre du grand prince Tabaski aux Sah-Tans, ses sujets.
Il y a deux dieux, mais ces deux êtres supérieurs ou plutôt ces deux principes universels sont indéfinissables et invisibles. – L’un crée et l’autre détruit ; mais ils ne peuvent prendre aucune forme matérielle. Les êtres qui depuis quelque temps se montrent la nuit dans notre camp ne sont donc que de simples animaux qui n’ont rien de surnaturel. Leur forme, leur allure et leurs actions sont certainement des plus étranges, et je comprends que leur première apparition ait pu jeter l’épouvante parmi le peuple ; mais de ce moment je tiendrai pour lâches et insensés les hommes qui prendront encore ces animaux pour des diables et qui fuiront devant eux. J’étais fier d’hériter du commandement de la tribu des Sah-Tans, si renommée par la valeur de ses guerriers et par l’esprit sérieux de ses vieillards. Aussi ai-je éprouvé un grand chagrin en voyant que ce peuple de héros était dominé par les plus ridicules préjugés.
Vous n’osez plus sortir la nuit. – Vous avez peur de vos ombres. Je veux que ces erreurs cessent, et que la tribu des Sah-Tans redevienne ce qu’elle a été et ce qu’elle doit être.
À compter d’aujourd’hui, nuit et jour, nous ferons une guerre d’extermination aux Niams-bac-houls ; et si, comme je l’espère, les tribus voisines nous imitent, cette race d’animaux malfaisants sera bientôt complètement anéantie. »
Tabaski fit ponctuellement exécuter son ordre, et, soit en les prenant dans des pièges, soit en allant les chasser jusqu’au fond de la forêt, les Sah-Tans exterminèrent promptement tous les Niams-bac-houls qui étaient autour de leur camp. Les autres tribus les ayant poursuivis avec une égale ardeur, au bout d’un mois il ne restait plus sur toute la terre un seul être de cette race maudite ; mais il fut plus facile de les tuer que d’effacer l’impression qu’ils avaient produite sur l’esprit des peuples. Malgré les défenses les plus sévères des chefs de tribus, lorsqu’on en parlait tout bas, on les nommait toujours Niams-bac-houls, et encore aujourd’hui, par toute la terre, on se représente le diable sous les traits de ces hommes cornus et à queue qui, comme je te l’ai déjà dit, ne savaient certes pas qu’il y eût un esprit malin lorsqu’ils servirent de modèles pour en faire faire l’immortel portrait.
Du reste, toutes les expressions caractéristiques de cette époque reculée se retrouvent encore parmi nous, et il serait facile de les rassembler. – % représente encore Dieu et le diable dans le Sennaar. Le Niam inférieur signifie toujours esprit malin ou homme cornu et à queue ; et si l’on y parle de vive voix du diable ou de l’animal qui a été pris pour lui, on dit, comme il y a 5,000 ans, Niam-bac-houl. – Le mot bac-houl se trouve même dans la langue ioloffe, et le nom des Sah-Tans, un peu altéré, est une des expressions qui servent à désigner le démon. Enfin, ce qui est peut-être le plus étrange, c’est qu’il n’y a en Afrique que deux hommes que Mahomet ait admis au rang des demi-dieux, et ce Tabaski qui a fait anéantir la race des Niams-bac-houls en est un. À Saint-Louis, nègres, mulâtres et Européens se réjouissent tous les ans pendant huit jours en son honneur.
Pour moi, ajouta le griotte, tout cela prouve que l’homme est très faible, et qu’il prend souvent les plus absurdes visions pour des réalités. – Il y a deux dieux : – le beau, le vrai, le bien, la jeunesse et la vie représentent celui que nous appelons le bon Dieu ; – le diable, au contraire, se trouve dans le mal, le laid, la sottise, la décrépitude des êtres et la mort. Que vos savants adoptent ces idées, qu’ils cherchent à connaître la nature du principe destructeur, et ils nous soustrairont peut-être bientôt à la mort.
– Tes croyances sont trop matérielles, répondis-je ; je n’oserais pas les proposer à l’examen de nos savants.
– Matérielles ou non, mes croyances sont justes ! s’écria Manar. Dieu domine dans la nature d’un jeune homme, et le diable est le plus fort dans le corps d’un vieillard. Que vos savants analysent le sang d’un être vieux ou malade et le sang d’un être jeune et en bonne santé ; dans le premier, ils trouveront le principe destructeur, et dans le second le principe de la vie. Qu’ils partent de là, et ils arriveront aux plus précieuses découvertes. »
Ne voulant pas discuter avec le griotte sur un tel sujet, je terminai notre entretien en lui promettant de publier ses idées en France.
Son récit ou plutôt sa longue explication m’a été rappelée par la nouvelle qui s’est répandue à Paris que des hommes à queue avaient été vus à l’ouest de la mer Rouge ; et, au moment même où je publie ce qu’il m’en a dit, Manar doit recevoir au Sénégal tous les articles, brochures et volumes que nos célèbres littérateurs et nos illustres savants ont publiés pour expliquer cet événement zoologique. La science de nos écrivains va enthousiasmer le griotte, et je pense qu’il s’empressera d’aller mettre les livres que je lui envoie à la place de ses ridicules manuscrits, qu’il fera brûler à petit feu au pied de son arbre-bibliothèque.
Pourtant, comme tous nos écrivains, sans en excepter M. Alexandre Dumas, ont écrit Niams-Niams, tandis que toutes les règles de la lexicologie jéhovienne ou ioloffe veulent absolument que l’on écrive % ou simplement Niam, si on ne désigne qu’un des deux dieux, voyant en cela une faute grave, Manar trouvera peut-être des erreurs dans tous les mots des ouvrages que je lui ai envoyés, et je crains qu’il ne brûle mon précieux ballot pour conserver ses vieilles chroniques.

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(1) Nakamou signifie : Eh bien (langue toloffe).
(2) Bourom-d’Arh signifie gouverneur de Saint-Louis (langue teloffe).
(3) Le koudiou est un immense tapis composé de trente ou quarante peaux d’agneaux cousues ensemble avec des lanières de cuir.
J’ai encore chez moi celui qui me servit de lit pendant tout mon voyage.
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(V. Verneuil, in Le Portefeuille, revue critique, historique et littéraire, première année, n° 6, dimanche 21 juin 1855. Illustrations de Louis Le Breton gravées par Léonard Jarrault pour le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863. Du même auteur, voir « Mœurs et préjugés des paysans bourbonnais, ou Jeannette et le diable, » déjà publié sur ce site)
POÈME
À Victoria Ocampo.
Amérique amérique message de boue et de sang
j’ai suivi dans ta main les fleuves violents
j’ai gravi les degrés de ton sommeil
j’ai vu tes soleils mûrs rouillés comme de vieilles roues
l’œil ouvert sur l’écorce
tes fleuves m’ont porté longuement comme un gosse
l’univers ne cessait de ne pas finir
terre ma main était pleine de ta rumeur
elle remplissait mes oreilles
amérique jetée là comme un paquet d’entrailles
j’aime tes plaines pacifiques
tes grands ports où l’on dort le regard sous l’eau
tes plantations où l’homme s’enfonce jusqu’aux reins
tes révolutions
tes grands serpents mûris par les venins de mort
dans tes ports j’ai flâné longtemps le rêve au ventre
marchand marchand qui n’avait rien à vendre
je trafiquais la destruction
je te voyais de loin le visage tranquille
tes jeunes seins de vieille fille
amérique du sud entourée de mers
continent sans mémoire
ouvrage improvisé par des capitaines au long-cours
l’œil fier sur un cheval de pierre dans tes villes
je suis descendu dans tes ruelles
j’ai foulé tes pavés de viande j’ai marché
tes hommes longuement m’émeuvent
leur sang battait la haute marée dans mes tempes
leur regard se coulait dans mon regard j’ai vu
leur angoisse terrible
cette angoisse qui fait sangloter Dieu l’été
je me baignais dans ces hommes terribles
– que ne puis-je rester un instant sur ces rives
enfoncer mes racines dans une terre neuve
multiplier la race
défricher chaque jour un mètre d’inconnu
me lier d’amitié avec ta terre épaisse
couvert de tes moutons qui ont la laine lasse
amérique ta terre est vaste
nous pourrions partager la guigne et le salaire
que t’importe la vie vaste
je te tairai ma misère
je suis un étranger je le sais
je n’ai pas de patrie attachée à mes pieds
plus rien qui me retienne à quelque quai du vide
puisses-tu me mener en laisse par la main
puisses-tu émouvoir mon pauvre cœur d’Asie
n’es-tu pas une terre absurde, une oasis
un pays de chevaux libres de toute bride ?
oubli de tout, de rien, nuages d’amérique –
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(Benjamin Fondane, in La Revue argentine, première année, n° 2, août-septembre 1934. Collage de Max Bucaille, in Cahiers G. L. M., septième cahier consacré au rêve, mars 1938)
–––––
POÈME
… et l’Argentine. La pampa était à gauche
cela faisait de la poussière sur les hommes
chaque jour je prenais une rue inconnue avec l’espoir d’y arriver
une chose brûlante seule pourrait calmer ma soif
j’avais besoin de sable et de sable et de sable
j’avais un grand besoin d’étouffer
de changer de température
donnez-moi des tortures nouvelles, des morsures
pampa pampa où mon désir rampa
je rêvais de nager dans ton regard immense
toucher l’infini des deux coudes
pourquoi
tant de sable multiplié par tant de sable
que te voulais-je solitude
puisses-tu ne pas t’arrêter
mon cœur était plus vide que toi et plus brûlant
des chardons y poussaient, plantes de sécheresse
les oiseaux étaient pleins de sommeil
ils me touchaient les mains de leurs ailes lasses
un nuage touchait ma tête
l’amour l’amour était aussi vaste, aussi bête
il fallait s’y livrer à plein corps
il fallait s’y livrer jusqu’à en perdre haleine
le feu seul comblait cette soif
la bouche avait besoin de mordre jusqu’au sang
je voulais un amour plus grand que la pampa
amour irrespirable
il fallait deviner mes facultés solaires
je tourne ma peau vers le soleil de la peau
claquer de soleil, vivre vivre
pourquoi n’étais-tu pas moins chaste et bien plus libre
l’amour le voulais-tu au lasso
un mot de toi un seul j’aurais tourné comme le lait à l’orage
ou l’ombre de l’ombou à midi
avais-tu ignoré ma faiblesse profonde
je suis tout en sables mouvants
on s’y enfonce à plein cheval la bouche crie
on jette quelques mots dans l’air intelligible
– ça renforce un peu plus le silence.
–––––
(Benjamin Fondane, in La Revue argentine, première année, n° 4, décembre 1934)
Et ces vingt mille chauffeurs avaient médité, puis brusquement décidé un grand coup de force qui les faisait, tout à la fois, riches et libres.
Par la porte d’Orléans et la porte de Montrouge, par la porte d’Italie et celle de Choisy et par quelques autres portes de secours, – car il fallait éviter les attentes, les bousculades, – les autos quittaient la ville. Le mot d’ordre était : « Réveil et réveillon. »
« Réveil et réveillon, » criaient les chauffeurs.
Et l’on entendait des voix de femmes qui, de l’intérieur des voitures, répondaient, en écho affaibli :
« Réveil et réveillon ! »
Les douaniers souriaient.
Dès les portes franchies, les voitures prenaient leur élan ; les sirènes lançaient, perçantes, leurs premiers cris… Bientôt, dans la nuit glaciale, les vingt mille sirènes gémirent tragiquement.
Personne, sur son passage, n’osait regarder cette avalanche. On eût dit la cité entière fuyant devant une malédiction. Les volets des maisons ne s’écartaient pas ; les gens, éveillés, écoutaient, affolés. Les plus extravagantes suppositions torturaient les esprits : une révolution bouleversait Paris, ou bien Paris, selon d’anciennes prédictions, était en feu.
II
Non. Paris bougeait à peine, mais demain, il s’éveillerait vidé de quatre-vingt mille habitants. Aux vingt mille chauffeurs, il fallait ajouter, en effet, autant de valets de chambre complices et à peu près quarante mille femmes, la plupart consentantes, femmes de chambre, bonnes à tout faire, gouvernantes, quelques-unes enlevées de force.
Dans les voitures, on n’osait pas encore considérer les choses en face. On riait et l’on pleurait d’énervement ; on chantait surtout : cela empêche de penser.
Et les sirènes continuaient de pousser, dans la nuit, leur grand cri de bêtes d’apocalypse, et les voitures, sur les routes libres, dans la nuit brumeuse, roulaient, ronflaient, les yeux fixes.
La première halte, le point de ralliement, était une grande plaine de la Beauce, au-delà d’Étampes, où les routes, débordantes d’autos, se jetaient les unes dans les autres.
Les voitures se rangèrent à droite et à gauche de la grande route et sur les bermes des voies qui s’y croisaient. Il faisait très noir. I.es phares furent tournés vers un même point et l’on obtint ainsi une plus vive lumière, maigre étoile cependant et si près de terre !
Un grand brouhaha régnait dans ces allées de feu. Tout le monde parlait à la fois ; chacun voulait donner son avis… Il s’agissait tout simplement du partage immédiat des dépouilles.
Chacun avec son numéro d’arrivée et gardant son masque, devait inscrire, sur dix registres, le montant du vol de sa voiture… Il y eut des chiffres dérisoires. Plusieurs domestiques avaient trouvé vide la caisse de leur patron ; il y avait dans Paris tant de rastaquouères qui ne vivent qu’en façade, – l’auto fait partie de ce bluff ; – il y a tant de misère sous le vernis de l’élégance. Mais il y eut aussi de beaux chiffres. Aussitôt qu’ils étaient criés, on les saluait de hourras !
Cependant, les gains maigres dominaient et, lorsqu’on en vint à l’addition, la surprise fut unanime. C’est à peine s’il revenait quelques milliers de francs par tête.
Des clameurs, tout de suite, s’élevèrent.
« À la rivière, les pannés !
– À la mort, les traîtres ! »
Derrière les masques, bien des yeux, déjà, étincelaient.
Tout à coup, l’un des chauffeurs osa le mot libérateur :
« À chacun sa proie. »
C’était contraire à toutes les conventions, mais qu’importaient une fourberie, une déloyauté de plus à ces voleurs de grand chemin ! L’injustice, cependant, était si criante qu’un grondement s’éleva.
« Qui est-ce donc qui commande ici ? cria quelqu’un.
– Personne ! » beugla l’assemblée des chauffeurs.
Et quand le tumulte fut apaisé, la voix qui avait questionné répondit à son tour :
« Tout le monde ! Votons. »
Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa carrure. Malgré le masque, on le reconnut. Il était célèbre.
« C’est l’Anglais !
– Ah ! c’est l’Anglais ?… Nous allons obéir à l’Anglais, alors ? Fameuse combinaison !… On change de maître, quoi !
– À bas l’Anglais !
– Il n’y a ni Anglais, ni Français ici : il n’y a que des chauffeurs ; votons ! »
Alors le géant, grimpé sur un capot, cria :
« À droite de la route, ceux qui veulent garder ce qui leur appartient ; à gauche, les partageurs. »
Il y eut une longue hésitation. Il est plus facile de donner son opinion en criant à tue-tête que de la suivre à la face de tous. Il resta longtemps, au milieu de la route, des groupes perplexes aux gestes embarrassés.
Il fallait en finir.
« Que ceux qui ne veulent pas voter restent au milieu. »
Les trois groupes se trouvèrent sensiblement pareils.
« Et toi, l’Anglais ! tu ne votes pas ? Tu te mettras du côté du manche, cria quelqu’un du milieu de la route.
– Parfaitement ! c’est moi qui ai le plus gros magot. Je partagerai si tout le monde partage. Et puisque c’est moi qui ai fait la proposition du vote, je m’abstiens de voter.
– Il a raison. Hurrah !… English spoken !… Very well ! »
Au bout d’une demi-heure, on s’aperçut que l’écart était si peu considérable entre les partis qu’il valait mieux rester dans le « statu quo. »
Et les cris reprirent.
« Alors, nous, on va crever de faim ?
– Mais non, la boustiffe se fera en commun.
– Qu’est-ce qui nous le prouve ?
– Jurons !
– Ah ! la parole de Monsieur, joli cadeau… Monsieur est gentilhomme, sans doute, et ne sait pas mentir, comme son patron…
– Il n’y a plus de patrons !
– Qui est-ce qui parle de patrons !
– À bas les patrons ! »
(À suivre)
_____
(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 315, dimanche 14 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
Poèmes inédits
sur des coquilles d’œufs
–––––
I
Ce galant gynécologue,
j’ai rêvé
qu’on le pendait
avec un cordon ombilical.
II
Lune,
le petit jour te défarde !
III
On m’a parlé d’un pays où
des mouches géantes
mettent les hommes
dans des cages à mouches.
IV
Werther : petit poulet affolé
pris dans le clair de lune
comme dans un phare d’automobile…
V
(traduit du grec)
Sur un autre que moi cours apaiser ta fièvre,
Ô chevrier ! tu sens mauvais comme une chèvre.
Je me soucie autant de ton joli minois
Qu’un vieil homme édenté se soucierait de noix.
VI
Tu veux faire le général qui interroge ses troupes :
Mais je t’ai vu venir avec ton costume de général.
–––––
(Gilbert Lély, « Le Coin des poètes, » in La Griffe financière, politique, théâtrale & littéraire, septième année, jeudi 1er juillet 1926)
Poème écrit
sur une coquille d’œuf
–––––
Demoiselles des Bains, sourires
hygiéniques, divinités
de ces immobiles navires
et de ces fleuves fragmentés…
Là, le vendeur de cachemire,
attendant le bain souhaité
s’étonne soi-même et s’admire
en sa future propreté.
Debout en l’eau de sa baignoire
une vieille fort méritoire
mire ses seins désespérants,
songe en sa nudité perverse
à d’antiques attouchements
et rit à son image inverse.
–––––
(Gilbert Lély, « Le Coin des poètes, » in La Griffe financière, politique, théâtrale & littéraire, septième année, jeudi 15 juillet 1926 ; repris anonymement sous le titre : « Les Bains de la rue Amélie » dans « Les Tablettes d’Hippocrate, » in Hippocrate, revue d’humanisme médical, première année, n° 3, juillet 1933, précédé de la notice suivante : « Un sonnet hygiénique. – Nous devons le sonnet ci-après à la verve d’un de nos confrères qui, pour achever ses études, a rempli jadis les fonctions de garçon pendant plusieurs années dans un établissement de bains parisien. » ; « La Faculté s’amuse, » in Pourquoi pas ? gazette hebdomadaire, vingt-troisième année, n° 1000, vendredi 29 septembre 1933)
☞ À notre connaissance, ces poèmes n’ont pas été repris dans l’édition des Poésies complètes de Gilbert Lely établie par Jean-Louis Gabin au Mercure de France.
Hôpital d’Athènes, 1941.
Je suis un homme de cinquante-huit ans. La guerre m’a surpris en Grèce, où j’étais venu distraire la mélancolie à laquelle me prédisposait, comme il arrive à mon âge, une sorte d’obsession de la fuite du temps.
Quand les Italiens attaquèrent ce pays, j’y devins correspondant aux armées. Et, au début du printemps, un mois environ avant l’invasion allemande, je fis, dans la région de Larissa, la connaissance de quelques officiers appartenant à l’avant-garde des troupes britanniques qui venaient soutenir leur alliée.
L’un d’eux reçut le commandement d’une batterie établie sur les hauteurs dominant la plaine de Thessalie, du côté du nord. Il me fit promettre d’aller le voir et je tins parole.
Je me mis en route, sur un mulet, avec un détachement qui rejoignait un poste voisin de celui où j’étais attendu. Et je n’entreprendrai pas de raconter comment, après avoir quitté mes compagnons dans la montagne, à l’endroit où mon chemin se séparait du leur, je m’égarai si bien que je dus passer la nuit couché dans le creux d’un rocher.
Le jour venu, je me trouvai en plein brouillard. Peu à peu, le ciel s’éclaircit, mais la brume demeura dans les fonds et j’errai, des heures durant, à la recherche d’un guide ou d’un point d’où je pusse repérer ma position. Le maquis était désert et les vallées invisibles. Je m’impatientais et me sentais las.
Cependant, aux approches de midi, j’aperçus un bois d’oliviers, sur une sorte de palier, et j’y marchai pour échapper à la chaleur qui déjà devenait pénible. Mais la présence de ces arbres n’apporte aucune fraîcheur. Ils étouffent la brise sans s’opposer au soleil. Leurs ramures d’étain et de bronze verdi ne projettent sur le sol que des taches bleues et comme lunaires. Le sous-bois est à la fois bas et vide. Il y règne une lumière diffuse où serpente et tournoie sans cesse l’ascension de l’air chaud et que trouble l’entrecroisement des ombres et des rayons. Parfois, à mon approche, une de ces petites chouettes dont les Grecs d’autrefois firent l’attribut d’Athènê s’enfuyait sous les branches, d’un vol ouaté et court. Le silence était accablant.
Brûlé et brisé, je m’inquiétais de sentir ma monture ralentir à tout moment et buter contre les pierres ou les racines tortueuses qui bosselaient le sol comme des membres de géants ensablés. Et je m’apprêtais à mettre pied à terre, quand je vis une femme devant moi.
Je ne l’avais ni entendue ni vue venir. Peut-être un tronc d’arbre me l’avait-il cachée.
C’était presque une enfant encore, bien qu’elle fût taillée comme la plupart des femmes hellènes de la montagne, dont la sveltesse robuste semble héritée des modèles de la statuaire antique. Elle portait une sorte de chemise bariolée de broderies, une courte jupe noire de paysanne et allait pieds nus. Ses traits étaient parfaitement réguliers et purs. La couleur cuivrée de ses nattes roulées autour de son front et le bleu sombre de ses yeux très grands en amande faisaient avec son teint bruni une harmonie singulière. Elle me regardait sans timidité.
« Salut, me dit-elle.
– Salut. »
Je lui appris, en quelques mots, ma mésaventure et lui demandai si j’avais une chance d’atteindre, dans ces parages, le poste britannique que j’étais venu chercher. Cette question la fit sourire et elle me répondit :
« Ce n’est pas le moment d’y penser. »
Puis, à ma grande surprise, je la vis poser une main sur le bât de mon mulet, sauter, s’asseoir en croupe sans faire fléchir l’animal, qu’elle poussa aussitôt en avant, de quelques coups de talon, en le guidant avec la tige d’un roseau.
La compagnie de cette inconnue, après mes heures de solitude et de perplexité, me réjouissait. Et je ne doutais point qu’elle ne me conduisît vers quelque asile heureux.
Quant à notre monture, elle avait pris maintenant un pas léger et rapide qu’elle devait garder jusqu’au terme de notre course.
Dieu sait pourtant si celle-ci était malaisée ! Nous avions quitté les derniers chemins et avancions sur des pentes dénudées, coupées de failles et de ravins, et dont la blancheur surchauffée ne se tachait guère qu’à de longs intervalles de bouquets d’yeuses et de pins, dans un rayonnement azuré. Les sentiers de chèvres et les lits des torrents secs étaient nos meilleures pistes. Parfois, nous n’en trouvions plus et nous devions avancer, degré par degré, sur les rochers étagés, parmi les buissons de genévriers, les chênes nains et les touffes d’euphorbes. Enfin, après tant de chaleur, d’éblouissement et comme d’enivrement d’espace, nous pénétrâmes dans une gorge pleine d’ombre, assombrie encore par le feuillage des buis et des ifs qui l’encombraient. Les ruines d’un petit temple, éparses entre des cyprès, semblaient en garder l’entrée.
Les parois de la montagne, drapées de lierres en fleurs, où parfois un rai de soleil faisait scintiller des abeilles, étaient âpres, verticales, et, à mesure que nous nous enfoncions, se resserraient sur nous vertigineusement, jusqu’à ne plus nous laisser voir qu’un mince ruban de ciel.
J’étais déjà assez loin de moi-même pour ne plus m’inquiéter du but de cette étrange chevauchée. Ma fatigue s’était dissipée comme si le contact de ma jeune compagne avait suffi à m’en guérir. Les quelques mots qu’elle m’adressait exerçaient sur moi un charme qui m’enfermait dans les limites de mes regards. Quand le terrain s’aplanissait, elle s’appuyait à moi et posait sur ma nuque ses nattes épaisses, en chantant d’une voix dont les notes s’enflaient dans cet abîme comme dans un orgue géant.
Nous arrivâmes, au déclin du jour, devant une fente de rocher si étroite que nous dûmes y entrer à pied, l’un après l’autre, après nous être partagé le chargement du mulet. Il nous fallut grimper à l’intérieur de ce couloir, dans une obscurité complète et, quand nous revîmes la lumière, ce fut sur un monde nouveau.
Un plateau couvert de prairies et traversé par les méandres d’une rivière s’étendait au milieu d’un cirque de hauteurs boisées. Celles-ci, devant nous, s’élevaient jusqu’à des cimes plus rases, vertes d’abord, puis éblouissantes de neige, qui semblaient transparentes et se confondaient presque avec la voûte qui les nimbait. Des troupeaux broutaient dans les pâturages. L’herbe était fleurie. Un air vif chargé d’odeurs agrestes fouettait le sang délicieusement sans que le vent soufflât.
La jeune fille m’introduisit dans une grotte spacieuse et claire, toute miroitante de cristaux de quartz colorés. C’était sa maison. Des scolopendres et des mousses la festonnaient de verdure. Le sol était jonché de fleurs coupées. Et, près d’un lit de fougère couvert de toisons blanches, une peau de bœuf portait sur des feuillages un repas de fruits et de miel.
Elle me fit asseoir, prit une outre pleine, versa dans une corne du lait qu’elle mélangea de miel et qu’elle me présenta. Puis elle m’engagea à manger. Bien que n’éprouvant plus, depuis notre rencontre, ni soif, ni faim, ni fatigue, je me sentais, en goûtant à ce repas léger, devenir plus différent de ce que j’étais quelques instants avant que si j’eusse passé brusquement de la langueur à la santé, pour ne pas dire de la mort à la vie. La force affluait en moi. La joie en débordait. Mon âme devenait un ciel d’été.
Comme j’étendais la main pour saisir un fruit, je remarquai soudain qu’elle ne portait plus la flétrissure des années. C’était une jeune main, avec ses matités, sa souplesse tendre, ses aurores et ses ruisselets bleus dissimulés dans l’ivoire. Mes yeux s’agrandirent d’étonnement et je dis :
« Quelle vertu ont donc ces mets, cet air, ce lieu secret ? D’où vient que tout change en moi ?
– Ne te le demande pas, » répondit i’inconnue.
Elle était debout à mon côté et je m’aperçus qu’elle avait rejeté sa jupe noire. Elle ne portait que sa chemise brodée, toute froncée à petits plis. Elle avait, je ne sais quand, remplacé ses nattes par une coiffure crêpelée retombant en plusieurs tresses de chaque côté du visage, devant ses épaules, et rappelait ainsi les Korés archaïques du musée du Parthénon. La finesse et la luminosité de sa peau, qui, en dépit du hâle ambré, étaient vraiment marmoréennes, jointes à une candeur d’expression presque primitive, accentuaient cette ressemblance. Un collier d’anémones et de pivoines sauvages s’incurvait sur sa poitrine. Son visage rayonnait d’une assurance noble que seule eût semblé justifier la domination du monde, et elle souriait, comme une statue, on eût dit éternellement.
Je m’étais levé et m’avançais vers elle, dans un mouvement pareil à celui qui pousse les petits enfants à toucher les fleurs qui les émerveillent. À mesure que je m’approchais, j’éprouvais non pas un désir, mais un bonheur grandissant. Bientôt, son souffle m’effleura. Et soudain, en plongeant mon regard dans les saphirs de ses yeux, leur pupille élargie me montra l’image d’un adolescent. Il était, lui aussi, ambré et lumineux, candide et maître du monde ; je reconnaissais son front rêvant, ses joues imberbes, sa bouche fraîche, ses dents nacrées et cet on ne sait quoi d’inachevé, entre les deux tempes, qui est comme la rosée des fleurs.
Soulevé hors du réel et enivré par le prodige, j’entourais d’un bras ma compagne, qui s’y renversa doucement, sans que rien pourtant parût abaisser sa pensée vers les facilités pesantes d’un baiser. Je n’y songeais pas moi-même, tant à respirer l’esprit de sa bouche j’éprouvais de bonheur et de plénitude. Narcisse de cette fontaine animée et pensante, épris à la fois de son eau pure et de l’image qu’elle enfermait, je restais penché sur elle et mon passé ressuscité, les unissant dans un même amour.
Étrange et mystique sensualité, exempte de chute, de stupeur et de lassitude. Je me sentais plus fort à mesure que je buvais à cette source. Et, d’un ton qui semblait commander à celle dont, pourtant, je devenais l’ouvrage, j’osai lui dire :
« Qui es-tu ? Je veux le savoir.
– Pas encore, » répondit-elle en se redressant et en s’écartant.
Comme pour me faire sentir ma dépendance, elle sortit. Je la vis marcher dans la campagne empourprée, et, plus elle s’éloignait, plus je retrouvais ma fatigue. Un sommeil invincible me jeta sur le lit de fougères et je m’endormis aussitôt.
Quand je m’éveillai, elle était près de moi et versait sur mes yeux les reflets d’un rayon matinal qui se dorait dans sa chevelure. J’étais redevenu tel qu’elle m’avait laissé. Et comme je lui posais de nouveau, mais cette fois avec prudence, la question qui m’obsédait, elle me prit la main et m’emmena.
Nous parcourûmes les prairies à peu près comme le faisaient les hirondelles au-dessus des herbes. Et nous entrâmes dans une futaie de grands chênes, où nous nous assîmes sur la mousse.
« Ta curiosité, me dit-elle, m’étonne d’autant plus que tu ne parais pas impressionné par le nom de cette contrée. Ignores-tu que tu es sur l’Olympe, séjour des dieux ? »
Je dus reconnaître qu’au moins je ne m’en étais pas soucié. C’est alors que, bravant cette indifférence, elle me lança comme un javelot ces mots inouïs :
« Je suis Hébé, fille de Zeus et d’Héra aux bras blancs. »
Je n’eus le temps ni de sourire ni d’en demander davantage. Je ne la voyais plus. Je regardai de tous les côtés ; je la cherchai derrière les chênes et je criai, effaré :
« Où es-tu ? Reviens ! »
Alors elle parla, devant moi, près de moi, présente et invisible, comme si j’eusse entendu les paroles des feuilles :
« Je suis aussi la Jeunesse. Autrefois, dans le palais de mon père, sur ces sommets diaphanes qui, au-dessus de nous, portent le ciel, je servais les invités, comme firent, de tout temps, les jeunes filles dans les maisons bien ordonnées. Un jour, maladroitement, je tombai et brisai mon amphore. Je renonçai alors à me montrer en public. On me maria à Héraclès, mais je ne pus m’attacher à ce poids lourd. Je me plus dans la compagnie des muses, des charités et aussi des divinités champêtres. C’est pourquoi je hante souvent ce site peuplé de nymphes et d’ægipans dérobés à ta vue, comme moi-même en cet instant. Ils gardent mes troupeaux et sont mes serviteurs. Cependant, leur compagnie ne me suffit pas toujours – car tu es parfois pesante, monotone immortalité ! En te voyant de loin errer sur les pentes sacrées, j’ai pensé que tu pourrais devenir mon compagnon, et, pour aller à toi, j’ai pris une forme humaine. Tu ne m’aurais peut-être pas crue, même après ta métamorphose, si je n’avais, en parlant, accompli un nouveau prodige. Te voilà instruit, maintenant. »
À peine eut-elle achevé que je la revis à la place où sa forme s’était si soudainement évanouie.
*
Pourquoi profaner le bonheur en le livrant aux regards d’autrui ? Aussi bien, les courses dans les bois, à la poursuite de faons ou de lapereaux, que nous prenions sans peine et relâchions pour jouir de leur délivrance, nos ébats dans les clairières, nos bains à l’ombre des hêtres, la danse des chèvres rythmée par nos syrinx, nos siestes à la musique des pins, nos longues heures de paresse charmées par les oiseaux, les appels des dryades secrètes répétés par Écho, les fleurs que nous tressions, les laitages parfumés, les agneaux qui nous suivaient, l’eau glacée des sources, qu’était tout cela au prix de ma jeunesse retrouvée ? Embellie, affermie, satisfaite par un amour dont le plus miraculeux était une innocence jouissant des voluptés sans tourment ni recherches, elle m’eût été plus chère qu’Hébé elle-même, si je ne les eusse toutes deux confondues.
Les jours passaient sans qu’il nous vînt à l’esprit de les compter. Nous faisions de très longues marches. J’y trouvais un plaisir sans cesse renouvelé, parce que ma curiosité l’était continuellement aussi. Croyant toujours tout voir ou éprouver pour la première fois, tout m’était cause de la joie que procure naturellement la découverte des choses.
Or, un matin que nous nous étions longtemps livrés aux sortilèges de la nature, dans cette retraite inaccessible dont Hébé me disait fièrement : « Prométhée, ici, ne passa jamais, » elle me conduisit jusqu’au bord du plateau, en un lieu d’où la terre entière semblait s’étendre à nos pieds.
« Regarde la Grèce, me dit-elle. Elle n’a pas changé depuis le temps où, dans Corinthe, j’avais un temple fameux. »
Elle me montrait la Thessalie, terre des centaures, où Chiron nourrissait Achille de la mœlle des lions, l’entrée de la vallée de Tempée, dont les rouges cavernes cachaient chacune l’autel d’un dieu, le Pénée, sur les bords duquel Apollon changea Daphné en laurier, et les prairies où le dieu en exil gardait les troupeaux d’Admète.
Conduit ainsi, à travers l’espace, jusqu’aux plus anciennes féeries de la légende, je regardais, au-delà des glacis déserts, les vignes et les champs de maïs, les éclats des ruisseaux entre les peupliers et les térébinthes, la plaine blanchie d’asphodèles, les villages à l’abri des platanes et des figuiers, et, fermant l’horizon, la soie bleuâtre du Pinde, quand ma vue rencontra, au loin, un objet infime, seul, dressé, d’où sortait une fumée noire.
Je reconnus une cheminée d’usine. Et, plutôt que d’en détourner mes yeux, je les y attachais. Le malaise même qu’elle leur causait les y enchaînait. Et, sentant quelque chose d’obscur et de fatal planer sur moi, je m’en faisais déjà la proie, sans chercher à m’en garder.
Bulle légère portant dans ses flancs l’image irisée du monde, mon enchantement crevait sur cette aiguille de brique comme sur l’épine d’un buisson. Au-delà de ces campagnes cristallines, je revoyais les docks, les gares et les cités, les jardins de la terre fauchés par la machine, les foules asservies à leurs efforts vains et têtus.
Mais un autre spectacle m’assombrit davantage. L’extrême pureté de l’air me permit de distinguer, sur le tapis des moissons vertes, de fins tourbillons de poussière soulevés par des hommes en marche. Je voulus penser aux théories delphiques venant, tous les neuf ans, cueillir, en ces mêmes lieux, les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux pythiens : c’était une colonne de soldats ; d’autres la suivaient et la précédaient. Étais-je donc si près d’un monde dont je m’étais cru si loin ? Je me sentais perdu au milieu des hommes retrouvés.
« Nous les chasserons ! dit Hébé, qui suivait mes pensées. J’appellerai Héraclès ; j’adjurerai Zeus, mon père…
– Hélas ! ils n’ont pas pu les empêcher de détruire déjà ces forêts, soupirai-je, en montrant les pentes dénudées qui roulaient devant nous leurs cascades de pierres parmi le myrte et les lentisques.
– C’est vrai… fit-elle.
– Éloignons-nous, retournons à nos chevreaux. »
Nous rentrâmes lentement. En retrouvant les secrets de notre asile, je m’assurai de sa réalité et m’efforçai de reprendre foi dans la puissance de mon amie. Celle-ci, cependant, était devenue comme moi, songeuse et mélancolique.
« Qu’adviendra-t-il, pensai-je, si les armées pénètrent dans ces montagnes ? Me sera-t-il possible, alors, de rester auprès d’elle, moi qui ne puis supporter l’idée d’en être séparé ? De quels maux ne suis-je pas menacé, puisque mes jeunes forces sont liées à sa présence aussi étroitement que la forme à la lumière ? Et comment espérer que, le voulût-elle, elle ne me quittera jamais ? »
Je mesurai le gouffre. À quoi bon rajeunir, même au propre souffle d’Hébé si c’est pour, tôt ou tard, décliner et mourir ? Sursis !… Seul vaudrait un prodige qui me ferait immortel.
J’en étais là, quand je sentis se refroidir la main que je tenais dans la mienne. Je regardai ma compagne. Elle avait pâli et paraissait retenir une larme. Elle vit ma surprise et dit, en baissant la tête :
« Non… les dieux seuls sont immortels ! Mais puissé-je, moi, ne plus l’être ! Ah ! douleur toujours renouvelée ! Divinité misérable par quoi je survis à ce que j’aime ! Ménalque, berger charmant qui me faisais rire en imitant avec une feuille le coassement des grenouilles ; Amynthas le Macédonien, qui saisissais avec tes dents les tanches au fond des marais et les déposais à mes pieds en te couchant comme un chien ; Numa, poète d’Apulie qui couvrais tes tablettes d’odes amoureuses tandis que je filais la laine ; Zosime de Byzance, dans ta robe de soie, qui dressais un sansonnet à me réciter des fables d’Ésope ; Togrul, beau guerrier turc qui, pour me suivre, quittas trois cents épouses ; Gisclafred, chevalier franc dont la voix déroulait tant de contes de neige peuplés d’étoiles et de nains, où êtes-vous ? Pourquoi n’ai-je pu garder aucun de vous ni le retenir au bord du Tartare ? Terrible prix de l’immortalité ! Ne durer que pour assister à l’éternelle dissolution ! »
Comme elle parlait, nous entendîmes des bruits sourds, que j’eus vite reconnus. Je tendis l’oreille.
« Tu ne te trompes pas, me dit-elle ; c’est bien ce que tu crains. »
Rebroussant chemin, nous retournâmes au lieu d’où nous avions découvert les colonnes en marche et pûmes bientôt distinguer, de tous côtés, ces brèves lueurs de briquet battu, ces petits panaches au-dessus du sol et ces vols d’avions qui, parmi les détonations, les crépitements et les ronflements, sont à peu près tout ce qui révèle de loin le déchaînement d’une bataille.
« Les Allemands envahissent la Grèce, » dis-je avec l’accent de la certitude.
Hébé, les traits durcis, regardait et se taisait. Je l’entendis bientôt murmurer :
« Tous ceux qui sont là m’appartiennent et je les anime. Combien en restera-t-il demain ? Cependant, moi, je demeure. Tu rêves d’être impérissable ? La répulsion que t’inspire la mort n’égale pas l’attrait qu’elle a pour moi.
– Être sans toi, voilà ce qui me répugne. Mais toi, comment souhaiter mourir, qui ne vieilliras jamais ?
– La mort ne tente que les jeunes. Beaucoup l’ont désirée après l’expérience d’un printemps. Je l’appelle aujourd’hui après cinq mille ans de regrets. »
Elle eut un long silence, durant lequel chaque éclair de la plaine se reflétait dans ses yeux en une lueur angoissée. Et, tout à coup, elle dit :
« J’irai dans cet orage. Là, j’atteindrai peut-être la fin qui m’a fuie toujours.
– Est-ce pour cela que tu m’as fait renaître ? ne puis-je m’empêcher de répondre. Ah ! cruauté du bonheur ! »
Elle eut alors un regard de compassion et, s’approchant doucement, me donna un baiser.
Ravissement trop court. Je me rappelai vite sa résolution. J’en sentis toute l’horreur et pour moi et pour l’univers.
« Jeunesse, m’écriai-je, n’abandonne pas le monde ! »
Mais je n’avais plus devant moi qu’une farouche paysanne vêtue d’une robe grossière et coiffée d’un foulard noir.
« Viens, me dit-elle en me faisant de ses doigts un bandeau. Partons au-devant du Destin. »
Soit qu’alors le trouble de mon esprit et l’intensité du chagrin aient obscurci ma mémoire, soit que réellement ma compagne, comme j’en conserve l’illusion, m’ait affranchi de l’espace pendant qu’elle me voilait les yeux, mon souvenir désormais me transporte sur le chemin où je fus trouvé, à demi mort, par des soldats anglais qui me hissèrent en camion et m’emmenèrent dans leur retraite.
Je crois pourtant toujours entendre, avant que je fusse projeté par une déflagration, la voix d’Hébé sonnant comme un buccin, l’appel des dieux au combat. Et je garde la vision, au moment où je m’évanouis, d’un spectre à son image que formait le soleil dans un nuage couleur de terre, soulevé comme l’écume d’un brisant. Le vent le déplaçait lentement dans la direction de l’Olympe.
Hébé, devenue poussière, n’avait pu mourir encore.
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(Jean Gallotti, illustration de Bernard Milleret, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1041, jeudi 14 août 1947. Du même auteur, voir la nouvelle « Sylvain, » déjà publiée sur ce site. « Hébé, » gravure au pointillé de H. Cardon, d’après un dessin de Huet Villiers, 1817)
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☞ Maurice Szpiro [1926-2008], journaliste et écrivain, est plus connu sous le pseudonyme d’Alain Spiraux.

À Mlle Louise Read.
Je suivis la rue à pic qui montait de la gare. Je n’étais pas arrivé au tiers que mes yeux qui cherchaient, à droite et à gauche, aperçurent, se balançant au vent, un écriteau où une belle main avait tracé en bâtarde : Maison à louer.
Je ne connaissais aucunement M…, cette bourgade où j’arrivais par un clair matin de mai. Je l’avais choisie au hasard, sur la carte. Ce qui motivait mon choix, c’est qu’elle était à deux lieues de la grande ligne de l’ouest, et à quatre heures de la capitale. Trop loin pour que des fâcheux songeassent à m’y relancer, assez près pour, un soir d’ennui trop violent, pouvoir accourir à Paris.
J’avais résolu de passer là trois mois au moins, peut-être six, dans un isolement absolu, en dépit du vœ soli de l’Écriture. Trois mois à mélancoliser à mon aise, par les chemins creux et les routes blanches. Je n’avais pas, exprès, emporté un seul livre, et j’espérais que le « buraliste » de la localité n’aurait que des « journaux du pays » à m’offrir.
Je préfère presque, suivant les circonstances, le « vin de pays » aux « grands crus. » Et, pour les feuilles, c’est la même chose. Les commérages du Bonhomme normand me ravissent. Cela change des chroniques sceptiques de Scholl et des causettes fumistes de Caliban.
Je soulevai, au long de la montée, un vif émoi. Le maréchal du bas de la rue s’arrêta de ferrer un gris pommelé qui se mit à hennir bruyamment en tournant vers moi les deux cornets de ses courtes oreilles. Le « gniaff » releva sur son front, pour mieux me voir, ses bésicles rondes, à monture d’acier, et le bourrelier, qui cirait un harnais, resta une seconde la main en l’air, à me dévisager.
Sur les portes, les ménagères étaient accourues, les bras nus, tout rouges et luisants d’eau de vaisselle, la jupe relevée et attachée, en un gros paquet, par derrière, les pattes de la « gouline » flottant sur les épaules.
La maison qui avait attiré mon attention ne présentait rien que de très ordinaire. Je m’étais arrêté devant elle, parce que c’était la première qui s’annonçait comme à louer, et que, pour moi, celle-ci valait celle-là.
Au moment où j’allais sonner, afin de savoir à qui m’adresser, le voisin, un petit ferblantier à la mine matoise qui tapait sur un chaudron, se leva de son escabeau et vint à moi, un peu courbé, en serrant son chaudron, un petit chaudron en cuivre rouge, dans sa serpillère.
« Vous voudriez voir la maison, Monsieur ? me dit-il.
– En effet. »
Le petit ferblantier appela :
« Hé ! Florine !
La Florine va venir, Monsieur. C’est elle qui a la clef. C’était leur bonne. Alors, ils lui ont laissé une petite rente que lui sert M. André, le légataire universel. Il n’habite pas ici ; alors, il a chargé la Florine de louer la maison. »
La Florine arriva, une grosse commère très fraîche encore, malgré ses quarante-cinq bien sonnés.
« C’est-y pour louer ? me demanda-t-elle de suite.
– Dame, ripostai-je en souriant, approuvé par un petit rire clair du ferblantier, attendez au moins que j’aie visité la maison. »
La bonne me précéda, tout en cherchant la clef dans sa poche.
Dès mon premier pas dans le corridor, un corridor étroit, tendu d’un papier à raies, dont le bleu vous restait aux coudes quand on le frôlait, je fus saisi, suffoqué presque, par l’humidité moisie de sépulcre qu’on respirait là.
Le corridor n’avait de jour qu’à l’autre bout, de côté, par une petite imposte cintrée, vitrée de carreaux glauques, guère plus grands que ceux d’un damier.
« Voici le salon, me dit la Florine, en poussant une porte vers le milieu du corridor.
– Mais les meubles y sont encore, m’exclamai-je.
– Ah ! rien n’a été changé depuis leur mort. Monsieur avait si peur qu’on vende ses pauvres affaires. Tenez, je me souviens qu’un cousin de Madame était venu dîner quelques mois avant la mort de Monsieur. Il raconta bêtement pendant le repas qu’il revenait de l’enterrement d’une vieille parente, et que, comme elle possédait très peu d’argent, ses héritiers avaient tout fait vendre chez elle, ses meubles, son linge dont elle était si fière, ses robes, ses pauvres robes de l’ancien temps qui n’avaient guère de valeur. Et l’imbécile racontait que, comme la vente ne marchait pas, il avait fait le loustic pour décider les paysans. Il s’était affublé à un certain moment d’une robe de la vieille et il avait mis sur sa tête un vieux chapeau à elle. Et, ainsi accoutré, il avait « gueulé » un boniment à tout casser, pour faire monter les hardes de la tante.
Comme il était sorti dans le jardin un instant, après le café, Monsieur dit à Madame, bien tristement :
« Eh ben, ma femme, qu’est-ce que t’en dis ? V’là c’ qu’on fera d’ nos pauv’es affaires, quand nous ne serons plus là. »
C’est pour ça que Madame, qui s’en est allée la dernière, a laissé, par testament, sa maison avec tout ce qu’il y a dedans à M. André, un neveu de son mari qui habite Paris, et qui ne fera jamais de ces choses-là, lui.
Il est bien trop gentil pour ça, » ajouta la Florine, comme en aparté.
C’est dans le salon qu’elle me racontait tout cela. Un vieux salon bien bourgeois, bien province, trop long pour la largeur, tendu de papier sombre à reflets de velours et d’or, et meublé d’un canapé en reps grenat, de trois ou quatre fauteuils inamovibles au pied de qui une roulette manquait, et de deux douzaines au moins de chaises qui s’alignaient, symétriques et compassées, le long du mur où appendaient quelques portraits photographiques, éclaboussés des macules blanches de la vétusté. Au milieu, un petit guéridon laqué étalait un tohu-bohu de bibelots insignifiants. Dans le fond, une glace immense tenant presque la moitié du panneau, reflétait le profil d’une cheminée en marbre blanc où, entre deux chandeliers d’argent, sous globe, une haute pendule empire indiquait une heure immobile.
Au bout du corridor, on montait deux marches. Sur le palier, juste en face, donnait la salle à manger ; à gauche, sous le cintre de l’imposte, une petite porte s’ouvrait sur la basse-cour ; à droite, l’escalier allait aux chambres, un escalier aux marches hautes, cirées à l’encaustique jaune, incurvées et usées au milieu par le passage de combien de pieds ?
La Florine me précéda dans la salle à manger dont elle alla pousser les volets.
C’était une pièce grande, très claire, assez gaie, tapissée d’un papier cuir, jaune safran. À droite, le panneau était occupé d’un bout à l’autre par un placard qui tenait lieu de buffet et par une alcôve.
« C’était là où ils couchaient, » me dit-elle, en ouvrant les deux vastes portes.
Son mouvement avait, en effet, mis à découvert un lit, très haut, comme on les affectionne en province.
« Monsieur pourra en faire aussi sa chambre à coucher ; c’est plus commode. »
Détail singulier, sous la porte fermée passait la musique ronronnante et mélancolique du vent qui gémissait, avec des renforzando absolument imprévus par ce mois de juin, particulièrement calme. Comme j’avais entrouvert le battant et le rapprochais du chambranle, tout près, le vent éleva la voix, montant et descendant la gamme de sa plainte suivant que j’ouvrais ou fermais la porte.
« Ça « jonfle » toujours comme ça, me dit la Florine, même quand il ne fait pas de vent dehors. C’est drôle. Mais ça ne fait ça qu’ici, » ajouta-t-elle, comme pour me rassurer.
En me retournant, j’aperçus tout à coup, assis sous la table, un chien que je n’avais pas vu entrer avec Florine, un chien de chasse, assurément, de cette variété de braque particulièrement fine, svelte et intelligente qu’on appelle le pointer. Ce que je vis tout d’abord et je ne vis même que ça, ce fut ses yeux qui ne me quittaient pas. Des yeux bruns très grands, très profonds, d’une fixité de regard, d’une expression de douleur si vive, si frappante, si extra-humaine qu’elle me troubla. Toute la tête, d’ailleurs, et je dirai même tout le visage, portait l’empreinte d’un accablement morne, avec ses sourcils foncés, ses lèvres pendantes, son museau bas et ses oreilles qui tombaient, ses longues oreilles de velours noir qui le coiffaient si bien. Il n’avait pas fait un mouvement. Il avait attaché sur moi son regard, voilà tout.
« C’est leur chien, expliqua la Florine. Ah ! c’est ben lui qui a eu le plus de peine, la pauvre bête. Il aimait tant son maître ! Il n’y a pas eu moyen de le faire sortir d’ici depuis leur mort. Madame me l’a donné, pour que j’en prenne soin, le pauvre vieux, mais il s’obstine à ne pas venir chez moi. Je suis forcée de lui apporter sa soupe ici. Encore, il ne la mange que du bout des dents. On dirait que le pauvre animal veut se laisser périr. Il a tant eu de chagrin. Tenez, monsieur, on ne croira peut-être pas à ça, à Paris, mais le jour de l’enterrement de monsieur (tout le monde ici vous confirmera le fait), on avait enfermé le chien dans le bûcher, par mesure de précaution. Et voilà qu’au moment où on enlevait la bière, Tom, qui avait réussi à ouvrir la porte du bûcher, je ne sais comment, se précipite comme un fou au travers des gens qui étaient là, en aboyant avec fureur après les croque-morts, après M. le curé, après tous ceux qui approchaient du cercueil. Certainement, si je n’avais pas réussi à le calmer et à l’emmener par son collier, il serait devenu enragé à force de fureur. Ah ! il oublie moins vite que le monde, allez, c’te bête-là. Voilà quelques jours, dans un lot de vieux vêtements que madame m’avait donnés, j’ai retrouvé un pantalon à monsieur. Eh bien, Tom l’a bien reconnu, allez. Il l’a flairé dans le tas, et s’est mis tout à coup à hurler, si tristement que ça m’a fait pleurer. Car voyez-vous, monsieur, dit Florine en s’essuyant les yeux du dos de la main, je les aimais bien, moi aussi. C’étaient de si braves gens !… Ah ! pourquoi faut-il qu’on s’en aille ? »
Je songeais, moi qui ai le culte pieux du passé et la religion des souvenirs, la seule, hélas ! je songeais que si j’avais été ce neveu de Paris, je n’aurais jamais pensé à louer ou à vendre cette maison de paix où aurait gambadé mon enfance. J’aurais laissé ces choses en l’état, les meubles en leur place, tels qu’ils étaient aujourd’hui. Je n’aurais permis qu’aucun étranger ne vînt troubler le silence de ce mausolée des souvenirs, où, parfois, à certaines heures de mélancolie, alors que la vie semble lourde et que l’inconnu de la mort, le mystère de l’au-delà vous attire dans une espèce de vertige, mon cœur serait venu en pèlerinage déposer le masque vain de l’impassibilité d’attitude et pleurer à son aise, et s’avouer à lui-même ses rancœurs, ses faiblesses, ses amertumes et ses douleurs.
Tout comme si elle avait répondu à ma pensée secrète, Florine me dit tout à coup :
« M. André ne peut pas habiter la maison. Il est retenu à Paris pour ses affaires. Et comme il n’est pas riche, le pauvre garçon, il a bien été obligé de louer. Mais comme il loue en garni et qu’il tient à tout ce qu’il y a ici, il m’a bien recommandé de ne louer qu’à des personnes « convenables. » Si monsieur veut voir le jardin…
– Et le chien ? N’est-ce pas Tom que vous l’avez appelé ?
– Parfaitement. Tom, viens ici, mon vieux chien. »
Et elle lui fit un appel de la main sur le genou. Mais Tom, conservant son attitude figée, se contenta de battre le parquet de deux coups discrets de sa queue, cependant qu’une lueur s’allumait dans son regard morne.
« Il me fait peur avec son œil fixe, me dit Florine, et je ne coucherais pas ici maintenant pour un empire. Entre nous, monsieur, je ne devrais pas vous dire ça, parce que c’est dans le cas d’ vous empêcher de louer, mais, voyez-vous, y a des moments où je m’imagine qu’il revient ici… Vous voyez ben c’ fauteuil, là, au coin de la cheminée, c’était le fauteuil de monsieur. Ah ! on n’y a pas touché. Il est resté là, d’ la veille de sa mort. Il aimait à tisonner, monsieur ; c’était sa grande occupation. Eh ben, un soir… Ah ! allons dans le jardin, je ne pourrais pas vous raconter ça ici. Ça m’a tellement tourné les sangs que j’en ai été malade pendant quinze jours. »
Le jardin, un parterre minuscule, aux carrés enfantinement dessinés et séparés par des allées microscopiques, où deux enfants de trois ans n’auraient pas pu se promener de front, était prolongé du côté de la maison par une petite basse-cour où, du « temps des vieux, » quatre ou cinq poules s’engraissaient, très familières, accroupies à journée entière sur l’appui de la fenêtre de la salle à manger, s’y faufilant même parfois, sans façon, pour y picorer les miettes de pain tombées de la table. À l’autre extrémité, il était borné par une petite terrasse plantée de quatre grands sapins mélancoliques, laquelle s’appuyait à une petite colline abrupte bouchant brusquement l’horizon.
La frondaison noire des sapins et leurs rameaux dégringolés étendaient sur tout le jardin une ombre épaisse et qui, le soir, quand s’était caché le soleil, derrière les futaies de la colline, devenait lugubre et frissonnante.
« Mais votre histoire ? fis-je à Florine.
– Je vous ai dit, monsieur, que j’apporte deux fois par jour ici la soupe à mon chien, puisqu’il ne veut pas abandonner son ancienne maison. Un soir, j’avais été retardée plus que d’habitude, il était entre neuf et dix heures, j’ouvre la porte de la salle à manger. Ah ! monsieur, je jure sur ma part de paradis que c’est vrai… Le chien était assis à côté du fauteuil de son maître, le cou tendu et le museau allongé comme quand monsieur vivait et que Tom posait sa tête sur le genou de monsieur pour se faire caresser. Sa queue battait le parquet à petits coups et il couchait les oreilles comme quand monsieur lui passait la main sur la tête…
Prise d’une peur folle, je m’enfuis.
Quand j’arrivai chez moi, j’étais en nage… j’ai été quinze jours à me remettre de cette émotion-là. Maintenant, on ne me ferait pas entrer ici, ni pour or, ni pour argent, quand la nuit est venue.
– Eh bien, mademoiselle Florine, c’est entendu, je « loue. » Il me semble que je me plairai ici. Mais à une condition… C’est que les habitudes de Tom ne seront pas changées.
– Oh ! monsieur, je n’aurais jamais osé vous le demander. Le pauvre chien aurait été si malheureux que vous le mettiez à la porte.
– Je compte sur vous, n’est-ce pas, pour faire mon ménage ? Ce ne sera pas grand-chose, du reste. Je serai toujours seul et n’occuperai que la salle à manger.
– Comment ? monsieur, vous allez coucher… dans la salle à manger ?…
– Mais Florine, vous me le conseilliez vous-même, tout à l’heure… Cela me serait plus commode, disiez-vous.
– Oui, mais… après ce que je vous ai dit.
– Florine, je ne crains pas les revenants. »
Je rentrai le soir d’assez bonne heure, après dîner. J’avoue que j’étais curieux de voir le phénomène. Non pas que je doutasse un seul instant du fait affirmé si positivement par la brave fille, mais ne pouvait-il avoir été mal vu par elle ? En principe, je crois à la possibilité de tout. Et c’est surtout dans cet ordre de choses que le mot impossible n’est pas français…
Lorsque je pénétrai dans la salle à manger, Tom était accroupi sous la table, à sa place habituelle, le museau allongé sur les deux pattes de devant. Il m’accueillit par un grognement sourd qui s’éteignit presque aussitôt, mais son regard, un regard coulant qui remontait le long de ses sourcils froncés, s’attacha sur moi avec une expression singulière d’inquiétude et d’interrogation. Je me penchai vers lui et le caressai doucement, mais, malgré mes caresses et mes appels, il persista à rester dans son coin.
De mon lit, l’alcôve toute grande ouverte, le chien et le fauteuil se trouvant dans le rayon éclairé par ma lampe, j’attendis paisiblement la scène mystérieuse, l’oreille amusée des vououou… que le vent gémissait sous la porte. Vers neuf heures, ma lampe se mit à pétiller tout à coup, éclaboussant le verre de petites taches rousses, qui finirent par faire comme un tamis au travers duquel filtrait une lumière tremblotante. Le chien, jusqu’alors silencieux, se dressa soudain sur ses pattes, le museau haut, et se mit à jeter, les reins cambrés et les pattes raidies, dans une attitude crispée, un ululement étrange, assez semblable à cette note aiguë, chromatique et prolongée, que poussent les chiens qui, suivant l’expression populaire, hurlent à la mort. Brusquement, son hurlement se changea en petits jappements attendris, sourds, étranglés, gloussés, en quelque sorte. Et il marcha doucement dans la direction du fauteuil. Puis, il s’assit, le cou tendu, le museau comme posé sur un genou imaginaire, ses yeux de flamme levés vers l’être qui était là pour lui. Car, évidemment, le chien voyait. Son regard l’attestait, comme les battements de sa queue, comme aussi les frissonnements de son poil, chaque fois que l’apparition passait la main sur le velours fin de sa tête.
J’appelai, à plusieurs reprises :
« Tom ! Tom ! Tom, viens ici ! »
Mais rien ne put l’arracher à sa contemplation hypnotisée.
Je restai à M… près de six mois. Je vis l’automne jaunir et détacher une à une les feuilles des poiriers tordus et des pêchers rabougris du petit jardin ; je vis l’hiver habiller de blanc les futaies dénudées de la Butte, et je goûtai une joie amère à ouïr les rafales nocturnes pincer la harpe des grands pins qui secouaient lamentablement leurs rameaux échevelés couverts de neige. Et pendant ces six mois, tous les soirs, à la même heure, la même scène se renouvela, incompréhensible et troublante.
Peu à peu, je m’étais fait, à force de diplomatie, l’ami de Tom, qui me rendait mes caresses et m’accueillait, le soir, presque avec joie. Mais jamais, malgré tout, je ne pus le distraire, le moment venu, de la préoccupation de ce qu’il voyait.
Je suis repassé quelques années plus tard à M… Je voulais revoir ma maison et son mystère.
Hélas ! c’est à peine si je la reconnus.
M. André, le neveu, revenu de Paris, marié et médecin, a mis les maçons, les menuisiers et les serruriers dans la vieille demeure.
Et ils ont tout transformé.
Le corridor, élargi, pavé de mosaïque parisienne, n’est plus humide. Un large vitrage laisse entrer à flots le soleil, au-dessus de la porte d’entrée, une massive porte en chêne ciré, agrémentée de moulures, d’un goût très moderne. André a acheté la maison du petit ferblantier et de sa boutique a fait son salon, un grand salon clair qui ouvre une fenêtre sur la rue et une porte-fenêtre sur le jardin.
Disparue, la basse-cour, mangées les poules, ravagé le petit parterre, bouleversée, la terrasse. À la place de tout ça, des pelouses, des corbeilles de rosiers, des fusains, des arbustes de toute sorte.
Une allée contourne en pente douce la Butte, transformée, elle aussi, en parc anglais, et va dégringoler, bifurquée et trifurquée, sur le versant de la colline anglaisée comme le reste.
Disparus aussi, les deux « pas » du corridor qui va de plain-pied dans la salle à manger, meublée à neuf (qu’est devenu le fauteuil de monsieur ?) – et dont la vieille cheminée en marbre noir, où tic-taquait l’antique pendule de famille, a été remplacée par un classique poêle en faïence, vert japonais, qui fait l’ébaudissement de tout le pays.
La joie bruit, là où régnait le silence. Des enfants courent et gambadent, là où les deux vieux devisaient placidement au soleil, assis sur leur vieux banc moisi par les années.
Dérangé par les maçons, désorienté par cette implantation des nouveaux venus à la place des anciens, Tom qui a vu tous ses souvenirs émiettés un à un par le pic des démolisseurs, Tom, qui connaissait les « êtres » de la maison, et qui a vu comme une rafale les emporter dans son tourbillon, Tom, qui a vu reléguer au grenier le vieux fauteuil où l’apparition venait s’asseoir, Tom a senti que le passé était mort, et qu’on lui avait enlevé jusqu’à la possibilité de se souvenir, Tom a compris que l’apparition ne viendrait plus, Tom s’est exilé chez la Florine.

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(Léo Trézenik, in La Revue générale, littéraire, politique et artistique, cinquième année, quatrième volume, n° 76, janvier 1887 ; cette nouvelle a été reprise, avec quelques modifications, dans le recueil de Léo Trézenik et Willy, Histoires normandes, Paris, Paul Ollendorff, 1891. Edwin Henry Landseer, « Sleeping Bloodhound » et « The Old Shepherd’s Chief Mourner, » huiles sur toile, c. 1835 et 1837)
THÉOPHILE GAUTIER : LE COMPAGNON MIRACULEUX
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Jules Vabre doit sa célébrité à l’annonce sur la couverture des Rhapsodies de Petrus Borel, de l’Essai sur l’incommodité des commodes, ouvrage qui n’a jamais paru et peut aller rejoindre sur les catalogues fantastiques le Pauvre Sapeur ! et le traité : De l’influence des queues de poisson sur les ondulations de la mer, d’Ernest Reyer.
On n’a pas oublié non plus cette stance de l’odelette à lui adressée par Petrus, dans les mêmes Rhapsodies :
De bonne foi, Jules Vabre,
Compagnon miraculeux,
Aux regards méticuleux
Des bourgeois à menton glabre,
Devons-nous sembler follet
Dans ce monde où tout se range ?
Devons-nous sembler étrange
Nous faisant ce qui nous plaît ?
Le fait est que Jules Vabre aurait pu étonner même des hommes barbus, si l’on eût porté de la barbe en ce temps-là. Car c’est une des plus originales figures dont nous avons gardé souvenir. Il ne portait pas son Romantisme arboré comme un panache et n’affectait pas de ces airs truculents si fort à la mode dans l’école. Ses cheveux blonds, déjà un peu éclaircis au sommet du front, ne s’allongeaient pas démesurément, et sa moustache ne tombait pas jusque sur sa poitrine comme celle des anciens guerriers bretons, mais ses yeux gris pétillaient de malice, et dans les coins de sa bouche, autour des ailes de son nez, à l’angle externe de ses yeux, se formaient et s’effaçaient des milliers de petites rides pleines d’ironie. Souvent, il riait d’un rire silencieux, pareil à celui de Chingachgook, le Mohican, aux comédies qui se jouaient dans sa cervelle, et, quand il parlait, on croyait voir apparaître une procession de figures fatales, faisant des grimaces et des culbutes, s’esclaffant de rire, vous tirant la langue en disparaissant subitement comme des ombres chinoises. En causant avec lui, on avait la sensation de feuilleter les Songes drolatiques de Rabelais. C’était absolument fou et profondément vrai ; et ces fantoches extravagants vivaient de la vie la plus intense, tantôt comique, tantôt douloureuse.
Il était romantique, mais rabelaisien aussi, et, dans le mélange prescrit du grotesque et du sérieux, il eût volontiers forcé la dose du bouffon ; de l’air le plus glacial et le plus détaché, il faisait les farces les plus énormes et mystifiait les bourgeois avec l’aplomb de Panurge. Il rappelait encore ce Merckle en qui Gœthe voyait le type le plus parfait de Méphistophélès.
Mais que faisait ce Jules Vabre, depuis si longtemps disparu et qui n’a laissé de trace de son passage qu’une ironique annonce de livre et son nom dans une dédicace ? Était-ce un poète, un peintre, un statuaire, un musicien ? Nous ne connaissons de lui ni pièce de vers, ni tableau, ni statue, ni sonate, – il était architecte, – il y en avait beaucoup dans l’armée d’Hernani aussi ennuyés des cinq ordres que nous pouvions l’être des trois unités. – Aux moments où l’arrivée du Galion des Indes se faisait attendre, Vabre et son ami Petrus dirigeaient des constructions pour le compte d’entrepreneurs et se logeaient dans la première pièce à peu près close, pour épargner d’abord des frais de loyer, et ensuite pour jouer au Robinson Crusoé et au sauvage perdu au milieu de la civilisation.
C’est ainsi que nous les trouvâmes installés sous la voûte d’une cave à demi effondrée dans une maison de la rue Fontaine-au-Roi qu’ils étaient chargés sans doute de réparer. Les charpentes arrachées, les briques, les mœllons jetés en tas remplissaient la cour de décombres et en rendaient l’accès assez difficile. En trébuchant contre les pierres et les poutres, nous parvînmes au domicile de nos amis, guidé par la lueur intermittente qui s’échappait des soupiraux de la caverne – pour eux, c’était une véritable caverne dans l’île de Juan-Fernandez et non une cave rue Fontaine-au-Roi ; – nous descendîmes quelques marches et nous aperçûmes Petrus pâle et superbe, plus fier qu’un Richomme de Castille, assis près d’un feu de bouts de planche dont Vabre agenouillé, le corps porté en avant sur les mains, les joues gonflées comme l’Éole classique, avivait la flamme avec son souffle, ce qui produisait cette anhélation de lumière qu’on apercevait de dehors.
Le groupe ainsi éclairé en dessous, en projetant de fortes ombres, déformées bizarrement par la courbure de la voûte, eût fourni à Rembrandt, ou même à Norblin si Rembrandt eût été trop occupé en ce moment-là, le sujet d’une eau-forte pleine de mystère et d’effet.
Sous la cendre de ce feu cuisait le souper de deux amis d’une sobriété plus que érémitique, – des pommes de terre ! « Mais, le dimanche, nous y mettons du sel, » dit Jules Vabre avec un air de sensualité orgueilleuse, car enfin du sel c’était du luxe comme la tasse de bois de Diogène ; les palais naïfs n’ont pas besoin de cet excitant, et l’on peut boire dans le creux de sa main.
L’eau de la pompe arrosait ce menu d’une simplicité primitive, et les deux camarades avaient le caractère ainsi fait qu’ils devaient éprouver une certaine joie à réduire leur vie au strict indispensable. Avec si peu de besoins, il est facile de se soustraire aux tyrannies de la civilisation, et ils se sentaient libres dans leur cave comme dans une île déserte. Un volet couché sur deux tréteaux supportait les dessins et les épures de la construction, un cahier de papelitos veuf de presque tous les feuillets, avec sa vignette de contrebandiers et sa légende catalane : Upa, mynions, alerte ! une blague à tabac faite de la patte palmée d’un oiseau de mer, et d’où s’échappaient, comme des cheveux blonds d’une résille, quelques rares fils de maryland trop peu nombreux, hélas ! pour être roulés en une suprême cigarette.
En ce temps-là, nous ne fumions pas encore, mais nous savions déjà que nulle privation n’est plus dure que celle du tabac pour ceux qui ont l’habitude de se gargariser de fumée ; aussi avions-nous apporté un paquet de maryland, espérant que la fierté de nos amis ne se formaliserait pas d’une si chétive offrande. Ils étaient de ceux-là qui, le ventre creux, répondent toujours, si on les invite, qu’ils sortent de table et ont magnifiquement dîné ; mais ils n’avaient pas fumé depuis la veille, et Petrus, éventrant le paquet, en tira une chevelure, la roula sous son pouce couleur d’or bruni dans la petite feuille de papel de hilo, l’alluma à la chandelle plantée dans une bouteille vide, et la porta à ses lèvres avec une visible expression de plaisir bien rare sur sa figure stoïque. Ses grands yeux hispano-arabes brillèrent un instant, une légère rougeur se répandit sous le tissu olivâtre de sa peau, des jets de fumée blanche lui sortirent alternativement des lèvres et des narines, et bientôt il disparut à demi dans le vaporeux tourbillon, pareil à Jupiter assembleur de nuages. Il est inutile de dire que pendant ce temps-là Jules Vabre, le compagnon miraculeux, se livrait à une opération absolument pareille.
Maintenant, nous demandera peut-être le lecteur, par quel filament se rattache à l’histoire du Romantisme ce brave Jules Vabre, charmant garçon d’ailleurs, mais dont les titres littéraires sont un peu minces, puisque, de votre aveu, il n’a pas achevé ni même commencé l’Essai sur l’incommodité des commodes, cet ouvrage d’ébénisterie transcendantale ?
Jules Vabre aimait Shakespeare, mais d’un amour excessif, même dans un cénacle romantique. C’était son Dieu, son idole, sa passion, un phénomène auquel il ne pouvait s’accoutumer, et qui le surprenait davantage à chaque rencontre ; il y pensait le jour, il en rêvait la nuit, et comme La Fontaine, qui disait aux passants : « Avez-vous lu Baruch ? » Vabre eût volontiers arrêté les gens dans la rue pour leur demander : « Avez-vous lu Shakespeare ? » Cet architecte fut complètement envahi et possédé par ce poète. Ne trouvant pas qu’il savait assez l’anglais, Jules Vabre, sans se laisser effrayer par des perspectives de famine et de misère, quitta Paris pour Londres, n’ayant d’autre but que de se perfectionner dans la langue de son auteur, afin qu’aucune finesse du texte ne lui échappât. Selon lui, et il avait peut-être raison, pour s’assimiler complètement un idiome étranger, il fallait d’abord se baigner dans l’atmosphère du pays, renoncer à toute idée, à toute critique, se soumettre aveuglément au milieu, imiter autant que possible les indigènes par le geste, la tenue, la physionomie, se nourrir de leurs mets, s’abreuver de leurs boissons ; on voit d’ici tout le système.
Entre autres paradoxes, il prétendait qu’il faut arroser les langues latines avec du vin et les langues anglo-saxonnes avec de la bière, et il assurait que, pour sa part, il devait au stout et à l’extra-stout des progrès étonnants, cette boisson, si foncièrement anglaise, le faisant entrer dans l’intimité du pays, lui causant des sensations, lui suggérant des idées inconnues aux Français et lui révélant des nuances d’interprétation insaisissables pour tout autre.
Il s’était fait une âme anglaise, un cerveau anglais, un extérieur anglais ; il ne pensait qu’en anglais ; il ne lisait plus les journaux de France, ni aucun livre dans sa langue maternelle. Les lettres d’outre-Manche restaient décachetées sur sa table. Il ne voulait être troublé par rien dans ses préparatifs au voyage sur les terres inconnues de Shakespeare.
C’est dans cet état d’esprit que nous le trouvâmes plusieurs années après, vers 1843 ou 44, dans une taverne de Heigh-Holborn, où il s’était installé par économie et pour dîner en plein centre anglais avec de braves gens bourrés de roastbeef et de bière, parfaitement étrangers aux idées, et tels à peu près que devaient être les spectateurs ordinaires du théâtre « le Globe, » devant lequel le jeune William avait gardé les chevaux.
Lui-même avait changé d’aspect. Sous l’acier anglais de Sheffield, sa moustache blonde était tombée, et il avait le menton aussi glabre qu’aucun des bourgeois méticuleux dont il se moquait si fort jadis. La métamorphose était complète ; nous avions devant les yeux un pur sujet britannique.
En nous voyant, ses prunelles grises brillèrent, et il nous donna un shake-hand si vigoureux que si notre bras n’eût pas été solidement attaché à notre épaule, il lui fût resté à la main, et il se mit à nous parler avec un accent anglais si fort, que nous comprenions à peine ce qu’il disait. Il avait presque oublié sa langue maternelle.
« Eh bien ! mon cher Jules Vabre, pour traduire Shakespeare, il ne te reste plus maintenant qu’à apprendre le français.
– Je vais m’y mettre, » nous répondit-il, plus frappé de l’observation que de la plaisanterie.
Depuis longtemps déjà, le compagnon miraculeux rêvait son monument littéraire plus durable que l’airain et voulait donner à l’école romantique un trésor qui lui manquait : une traduction de Shakespeare d’une soumission absolue au texte, fidèle à l’idée comme au mot, reproduisant le tour, l’allure et le mouvement de la phrase, faisant sentir le mélange du vers blanc, du vers rimé et de la prose, ne craignant ni les subtilités euphémistes ni les rudesses barbares, et penchant dans l’intimité du sens anglais à une profondeur où nul ne serait arrivé encore.
Bref, il essayait, pauvre, obscur, sans ressources, au prix des plus dures souffrances silencieusement supportées, car il était de ceux à qui il semble naturel de mourir de faim, de mener à bien ce gigantesque travail auquel il se préparait depuis 1830 par de si opiniâtres et si consciencieuses études.
Ce que voulait faire le pauvre Jules Vabre, François-Victor Hugo, le second fils du grand Victor, l’a réalisé dans les tristes loisirs de l’exil sur le même plan romantique ; telle devait être, en effet, une traduction de Shakespeare faite par le fils d’Hugo.
Vabre nous interpréta de vive voix, le livre à la main, des passages d’Hamlet, d’Othello, du Roi Lear, avec une saveur locale, une propriété d’expression et une pénétration de sens qui nous les firent trouver tout nouveaux. Nous lui entendîmes aussi expliquer, dans une prévision de ballet, à Carlotta Grisi, qui dansait alors à Londres et à qui nous l’avions présenté, la Tempête et le Songe d’une nuit d’été de la façon la plus poétique et la plus ingénieuse. Si les projets de chorégraphie avaient eu des suites, les rôles de Miranda et de Titania n’auraient plus eu de secrets pour leur charmante interprète.
Bien avant Taine, comme on a pu le voir par son paradoxe sur la manière d’apprendre l’anglais, Jules Vabre avait inventé ou deviné la théorie des milieux, comme il avait déterminé les lois de la vraie traduction shakespearienne avant François Hugo, qui ne le connut même pas de nom et les trouva tout seul de son côte, guidé par la pure doctrine de l’école.
Il y a quelques années, nous vîmes arriver à notre petit ermitage de la rue de Longchamps un monsieur pâle, à cheveux tout blancs, vêtu de noir, ayant une dégaine de clergyman ; c’était Jules Vabre ; il n’avait pas encore trouvé l’éditeur pour sa traduction et venait en France fonder un pensionnat international – pardon du mot, il ne sonnait pas aussi mal alors qu’aujourd’hui ; il voulait expliquer Hernani aux Anglais et Macbeth aux Français. Cela l’ennuyait de voir les Anglais apprendre le français dans Télémaque et les Français l’anglais dans le Vicaire de Wakefield.
Son entreprise prospéra-t-elle ? Nous l’ignorons, car depuis cette visite qu’il avait promis de renouveler, nous ne le revîmes plus. Cependant, nous penchons à croire que le pensionnat ne réussit pas plus que la traduction. Jules Vabre était né sous une étoile enragée, comme dit de lui-même le poète Théophile de Viau, et la fatalité taquine déguisée en guignon le poursuivit toujours. Est-il mort ? Est-il vivant ? S’il n’est plus et qu’il ait un tombeau quelque part, on peut écrire sur la pierre, pour toute épitaphe :
IL AIMA SHAKESPEARE
comme on avait mis sur la tombe de Thomas Hook :
– IL FIT LA CHANSON DE LA CHEMISE.
Toute sa vie est là.
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(Théophile Gautier, « Variétés : Histoire du romantisme, IV – Le Compagnon miraculeux, » in Le Bien public, journal politique quotidien, 24 mars 1872 ; Histoire du romantisme, Paris : Charpentier et Cie, Libraire-Éditeur, 1874)
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Quatrième de couverture des Rhapsodies de Petrus Borel, Paris : Levavasseur, 1832)
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MAURICE DREYFOUS : JULES VABRE
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Parmi les types bizarres dont [Théophile Gautier] avait eu le temps de tracer la silhouette, se trouvait le compagnon miraculeux, l’inséparable de Pétrus Borel, Jules Vabre, celui-là même qu’il avait jadis ainsi portraicturé :
Terreur du bourgeois chauve et glabre,
Le compagnon miraculeux…
Vabre était l’auteur du Traité de l’incommodité des commodes, ouvrage maintes fois annoncé sur les couvertures des ouvrages romantiques, aux alentours de 1830. Mais qui jamais ne parut.
Dans son article, Gautier semblait douter de l’existence réelle de ce traité à la fois ignoré et célèbre, et il en souriait doucement. Je ne l’ai su que trop tard pour pouvoir l’éclairer sur ce point d’histoire littéraire – si Joseph Prudhomme veut bien me permettre de m’exprimer ainsi.
Eh bien oui, le Traité de l’incommodité des commodes a été écrit et même écrit en son entier. Mais, comme il est noté dans l’Histoire du Romantisme même, Jules Vabre était né « sous une étoile enragée. » Son manuscrit, qu’il ne publiait pas ou faute d’argent, ou par manque d’éditeur, ou parce qu’il ne le trouvait jamais assez parfait pour être lancé dans le monde, l’avait pendant des années et des années suivi un peu partout, et en particulier en Angleterre, logeant tantôt dans un meublé, tantôt dans un autre. C’est sur le sol de la perfide Albion qu’il a disparu, victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier.
Jules Vabre, après une absence totale qui durait depuis bien des années, vint un jour faire une courte visite à Gautier, puis s’éclipsa de nouveau, et tant et si bien que, dans le chapitre qu’il lui consacre, l’auteur de l’Histoire du Romantisme pose cette double question : « Est-il mort, est-il vivant ? »
À l’heure où elle était posée, il était parfaitement vivant et bien portant.
Jules Vabre, de même que Robelin, était architecte de son état, mais, alors qu’il est facile de trouver la trace des travaux de Robelin, il reste supposable que Jules Vabre ne fut jamais qu’un architecte honoraire. Peut-être même n’a-t-il jamais dépassé le grade d’élève architecte. Toujours est-il qu’il advint qu’un propriétaire de la rue Fontaine-au-Roi l’avait chargé de reconstruire sa bicoque qui, tombant en ruine, était devenue inhabitable. Étonné de cette aubaine, Jules Vabre y avait conduit son cher intime ami Pétrus Borel, pour lui montrer le local. Mais ne voilà-t-il pas que le fantastique Pétrus avise une cave presque habitable et décrète qu’il y veut établir son domicile.
Jules Vabre trouva cela tout naturel. Il installa le lycanthrope dans la cave, s’y logea avec lui. Là, perdu dans les rêveries d’œuvres à produire un jour ou l’autre, il négligea à tout jamais de réparer le reste du bâtiment. Telle fut l’histoire de cette cave célèbre où vécurent le lycanthrope et son compagnon miraculeux. Les nombreux critiques qui en ont parlé à propos de Pétrus Borel, ont le plus souvent omis d’y signaler la présence de Jules Vabre. Inutile de dire que le propriétaire de l’immeuble que Jules Vabre laissait en détresse finit par choisir un architecte moins hospitalier et moins contemplatif et convia ses deux locataires malgré lui à se pourvoir d’un autre sous-sol.
Jules Vabre, qui avait une admiration folle pour Shakespeare, partit pour l’ Angleterre, sans autre but que de pouvoir connaître à fond la langue ancienne et l’œuvre du vieux Will. Il y resta sans donner de ses nouvelles à personne de ses amis. Enfin, sentant arriver la vieillesse, il revint en France tout aussi pauvre qu’il était lorsqu’il s’était expatrié, mais connaissant à fond Shakespeare. Et cela suffisait à son bonheur. Il n’avisa d’ailleurs personne de son retour, ni ne demanda l’aide de personne.
Je n’eusse point soupçonné la survie de Jules Vabre si, quelques mois après la mort de Gautier, lors de la publication du volume de l’Histoire du Romantisme, je n’avais reçu une lettre, dont l’enveloppe me qualifiait d’exécuteur testamentaire de Théophile Gautier ; ce qui d’ailleurs est un peu la vérité. Cette missive, qui était un modèle de calligraphie, me faisait assavoir, avec signature à l’appui, que Jules Vabre était encore vivant. Il faut supposer qu’à ce moment-là j’étais fort occupé car je n’eus pas le temps d’aller voir cet extraordinaire revenant.
Mais, comme Paris est très petite ville, – comme chacun le devrait savoir, – un moment vint, après plusieurs années d’oubli, où je me trouvai face-à-face avec le compagnon miraculeux.
Il m’apparut sous les espèces d’un vieux bonhomme sensiblement analogue à son confrère et camarade Robelin, mais avec cette notable différence que l’architecte de la basilique de Saint-Denis, le collaborateur de Notre-Dame de Paris, était resté, malgré ses quatre-vingts ans, très chevelu, alors que l’auteur du Traité de l’incommodité des commodes arborait une calvitie complète et légèrement bleuâtre, plus lamentable encore que celle des philistins et des classiques auxquels il criait du haut du poulailler du Théâtre-Français, dans les soirs orageux d’Hernani : « Silence, les genoux !! » La figure petite, ratatinée, d’une pâleur azurée, était garnie d’une barbe en pointe du plus beau blanc, rare, soyeuse, courte, légère. Avec ses façons de trotte-menu, ses gestes de chat très doux qui craint de se mouiller, avec son art de ne tenir aucune place là où il passait, et de passer à travers gens et choses d’une sincère allure de désintéressement, d’ignorance de tout ce qui constitue la vie, Jules Vabre donnait l’impression d’un être impalpable et sublunaire. Ses vêtements de couleur sombre, très propres, très corrects, très bien brossés, étaient de ceux dont il est impossible d’imaginer qu’ils aient jamais pu être neufs. À quarante ans de distance, en dépit de son physique de vieillard, Jules Vabre avait toujours l’air de sortir de la cave de Pétrus Borel. Je sais par une lettre de lui datée de 1874 que, à cette date, il habitait 28, rue Saint-Sulpice, et je me demande encore en ce moment à quel étage souterrain il avait pu trouver un domicile où se loger selon ses goûts de troglodyte.
De même que, en 1830, et que durant sa vie toute entière d’ailleurs, – à Paris comme à Londres, en 1874 de même qu’en 1830, – il vivait dans une invraisemblable pauvreté, très simplement, très fièrement, sans la moindre apparence d’une plainte, sans la pensée de se plaindre. Il donnait quelques rares leçons d’anglais à des demoiselles. Quand je dis à des demoiselles, je ne suis pas bien certain que ce pluriel n’est pas une amplification. Le plus souvent, il avait une seule élève à la fois ; c’était du reste tout naturel qu’il en eût fort peu, bien que sachant l’anglais mieux que personne. Sa doctrine étant que la seule raison d’être de la langue anglaise était Shakespeare, il eût cru renier toute sa vie en essayant d’enseigner rien autre chose que la lecture de son vieux Will.
Au cours de ses quarante années de travail sur Shakespeare, il était parvenu à produire, en tout et pour tout, la traduction de deux ou trois œuvres seulement ; et encore, la seule qu’il considérât comme achevée était celle de Roméo et Juliette. Pendant plusieurs années, il alla vainement de porte en porte pour chercher une bonne créature qui voulût bien publier cette traduction de Roméo et Juliette, mais le Sort voulait que cet écrivain qui n’écrivit jamais que son fameux Essai et ces deux ou trois traductions jouerait de malheur jusqu’au bout, car, de même qu’il avait perdu en Angleterre son Traité de l’incommodité des commodes, il perdit, dans quelque cave ou dans quelque grenier de Paris, sa traduction de Roméo et Juliette.
Et c’est ainsi que la postérité fut frustrée des deux œuvres uniques de Jules Vabre, le compagnon miraculeux.
On peut parler de lui, qui fut dans sa jeunesse un prodigieux mystificateur, avec un certain sourire que nul ne saurait taxer d’irrespectueux. Ce vénérable « héros de 1830, »,comme il est dit dans l’œuvre de son glorieux ami, mérite qu’on récite en son honneur ce quatrain des Vieux de la Vieille :
Ne vous moquez pas de ces hommes
Qu’en riant le gamin poursuit,
Ils furent le jour dont nous sommes
Le soir, et peut-être la nuit ;
car ce petit vieux chauve et falot était identiquement, à soixante-dix ans, ce qu’il avait été lors de sa vingtième année. Il avait conservé toute sa candeur. Je l’ai connu à cet âge où l’on a bien quelque droit de devenir égoïste tel qu’il était au temps de Pétrus Borel, partageant le peu que lui laissait sa misère, avec d’autres plus malheureux que lui. On le voyait maintes fois arriver chez eux aux heures des repas ; et, sous prétexte de s’inviter à dîner, et sous prétexte de fournir sa part, il apportait des petites provisions, qui formaient le plus gros du repas commun. Comme de juste, au dessert, il y avait toujours des vers de Victor Hugo, et la lecture de fragments de Shakespeare.
Par quelle nuit d’hiver, sous quel grand clair de lune, dans quelle mansarde ou dans quel hôpital, en quel lieu, quel qu’il soit, Jules Vabre est-il mort ? Je l’ignorerai toujours. Il a vécu comme un oiseau du bon Dieu et, de même qu’un oiseau disparaît dans le bois, sous un lit de feuilles mortes, le pauvre oiselet d’Art et de Rêve qu’il fut, est passé de sa vie de néant dans le néant final, sans que personne ne l’ait entendu tomber de la branche du haut de laquelle, pour la dernière fois, il continuait à causer avec les étoiles.
Il y a, tels que lui, des êtres dont le farniente est toute une œuvre, dont le non-être est toute une vie. Chaque génération a les siens, et Jules Vabre, en son genre, fut sans conteste le plus complet de ceux de la bande romantique. Ne le plaignons pas trop. Il a connu, à toute heure de sa longue vie, la plus noble, la plus grande joie qu’il soit donné à l’homme de connaître : la joie d’admirer.
Ce don d’admirer a créé la splendeur et la force de la phalange romantique ; grands et petits, heureux ou malchanceux, tous les artistes, tous les écrivains de ce temps-là le possédèrent au plus haut degré. Beaucoup l’ont gardé jusqu’à leur dernier jour et il les a consolés de tout.
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(Maurice Dreyfous, Ce que je tiens à dire : un demi-siècle de choses vues et entendues, tome I : 1862-1872, Paris : Paul Ollendorff, 1912)
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☞ Si, comme le prétend Maurice Dreyfous, l’Essai sur l’incommodité des commodes a bien été écrit et qu’il a disparu en Angleterre, « victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier, » il ne nous reste plus qu’à espérer que cet hypothétique manuscrit puisse un jour refaire surface. En attendant, nous devrons nous contenter de mettre en ligne deux publications indéniablement inspirées par le traité mythique de Jules Vabre : la première est un article anonyme paru dans le Journal de Paris en septembre 1838 ; la seconde, un fascicule à compte d’auteur beaucoup plus tardif, signé J.-B. Miron, et publié chez Albert Messein, en 1903.
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DE L’INCOMMODITÉ DES COMMODES
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Heureux voisin du Pas-de-la-Mule et du monument de la Bastille, ennemi juré du serrurier qui vend en détail la grille de la Place-Royale, nous nous affligeons sans modération tous les jours quand passent sur le boulevard Beaumarchais les tapissières du faubourg saint-Antoine, cette patrie des ébénistes. Hélas, disons-nous en comptant les commodes qui partent pour la rue de Cléry, que de maux vont affliger l’humanité, que de nouvelles déceptions préparent aux crédules acheteurs ces traîtres meubles, ces hypocrites quadrilatères, vernis comme tout ce qui est vicieux, recouverts de marbre comme tout ce qui implacable !
Il est temps que chacun ouvre les yeux sur la plus monstrueuse erreur : qui donc s’est arrogé le droit d’appeler commode la chose du monde la plus inutile, la plus gênante, la plus disgracieuse ? On s’est figuré, jusqu’à ce jour, qu’il suffit de quatre tiroirs et d’un placage d’acajou pour prendre droit de cité comme les objets nécessaires, entrer dans l’appartement, s’y installer à la place d’honneur, et de là narguer les petites chiffonnières modestes, les armoires intra-muros et les toilettes si dignes du rang qu’elles occupent. Mais l’abus tue l’usage, et nous contestons à la commode son nom, sa place et ses droits à l’envahissement. Nous l’accuserons devant les hommes et les femmes :
l° D’être carrée, basse et massive ;
2° D’usurper quatre tiroirs sans lesquels elle serait moins qu’une tabatière privée de couvercle, un four vide, une maison sans plancher ;
3° D’avoir un dessus de marbre que tout frotteur, porteur, laquais, raie, écorne, brise, et qui coûte fort cher ; sans compter que ce morceau de marbre est muni de quatre angles, ce qui autorise les faiseurs de romans à publier indéfiniment la phrase suivante : « La tête de la malheureuse jeune femme porta sur l’angle d’un meuble et le sang jaillit avec violence. »
4° De profiter du nom de Commode pour ne servir absolument à rien et gêner en toute circonstance, vu qu’un tiroir dont on a besoin est celui qui ne veut point s’ouvrir, et que la chose qu’on y cherche ne s’y trouve jamais.
5° De n’avoir qu’une seule clé toujours prête à s’égarer, et dont la perte condamne son malheureux propriétaire à se passer de linge, d’habits, de bijoux et d’argent monnayé, quelquefois de cigares.
Énumérons maintenant les petits griefs, les désagréments, le menu tourment de la commode. Combien coûte-t-elle de porcelaine et de cristaux bon an mal an ? Supputez-le, si vous en avez le courage. Une surface immense comme celle de sa table de marbre appelle les embellissements ; de là cabarets, punchs, verres d’eau en cristal de roche, postiches japonaises, tasses mignardes à opium, toutes misères coûteuses sur lesquelles le plumeau et l’époussoir exercent d’abominables ravages. Tel n’en est pas quitte à moins de cent écus ; tel autre s’est vu ruiné trois fois en chinoiserie. Nous y perdîmes, quant à nous, un magot d’albâtre, le plus beau dont Kang-tong se fût jamais dégarni en faveur de l’Europe.
Quelle place tient donc cette commode au milieu de votre appartement ? elle coupe en deux l’espace du plancher au plafond ; elle fait au-dessus d’elle un vide qui exige des tableaux ou des glaces ; de là, tous les Napoléons qu’on voit au bivouac, en apothéose, en fantôme, à cheval, tous les Hippocrates refusant les présents de Xerxès, et les femmes à jambes difformes de la lithographie coloriée. Une glace au-dessus d’une commode, c’est un trésor pendu par un fil de coton au-dessus d’un précipice ; plus elle est belle et lourde, plus elle trouve de prétextes pour choir.
La position d’un homme qui fouille dans sa commode est des plus désagréables ; ses jambes fléchissent, sa tête s’incline et rougit disgracieusement. Cinq minutes de recherches dans le troisième tiroir doivent amener une migraine fâcheuse, dans le quatrième un incurable tétanos.
Toute pièce d’argent qui s’échappe de vos doigts quand vous emplissez votre bourse, commence par rouler sur le parquet, et se dirige vers la commode. Une fois dessous, elle se tapit au fond près du mur, derrière ou sous un pied du meuble. Cherchez. Il faut se mettre à plat ventre comme un nageur et se déchirer les bras pour reconquérir cette pièce maudite ; il faut écailler son plus beau jonc pour la déloger.
Dans le bahut que chérissaient nos pères, et dont la commode n’est qu’une dégénérescence, un abâtardissement, deux portes faciles à ouvrir révélaient au premier coup d’œil tout le contenu du meuble vraiment utile et beau par son travail comme par sa forme élancée ; de simples tablettes mobiles et fortes recevaient complaisamment les objets volumineux et les futilités microscopiques ; un secret, connu du propriétaire, l’exemptait du fardeau d’une clé trop forée ; la hauteur du bahut dispensait d’une garniture, on mettait cette garniture à l’abri des attaques du balai. Certains grands hommes modernes ont donné asile à ce bahut méprisé ; c’est l’ornement de leur boudoir ; il pare de ses cariatides en chêne luisant la nudité d’une tenture, garde soigneusement les bijoux qu’on lui confie, et les piles de papiers précieux, vers ou prose, que jamais le sectaire le plus effronté de la commode n’osera, ne pourra caser dans ses tiroirs !
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(Anonyme, in Journal de Paris, soixante-et-unième année, n° 331, lundi 10 septembre 1838 ; ****, « Feuilleton, » in Le Spectateur de Dijon, journal politique, littéraire et industriel, neuvième année, n° 131, vendredi 18 septembre 1838 ; in Album alsacien, revue de l’Alsace littéraire, historique et artistique, n° 31, dimanche 14 octobre 1838 ; in Le Phare, journal de la Rochelle, soixante-neuvième année, n° 93, mercredi 21 novembre 1838 ; in Écho rochelais, journal de la Charente-Inférieure, douzième année, n° 49, vendredi 19 juin 1840)
J -B. MIRON : DE L’INCOMMODITÉ DES COMMODES, ÉTUDE RÉALISTE ET FANTAISISTE
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I
Ouvrons un dictionnaire quelconque et cherchons le mot « Commode. »
Voici ce que nous trouvons en substance.
Commode. Adjectif des deux genres, c’est-à-dire masculin ou féminin. Du latin Commodus. D’un usage facile. Vie commode : agréable, tranquille, aisée, etc. En parlant des personnes, on dit : un père commode ; c’est-à-dire qui est indulgent. Mari commode… on sait ce que ça veut dire.
Il n’y a pas beaucoup de maris commodes, mais il y en a.
Larousse dit encore : mère commode ; seulement, il est muet à l’égard de la belle-mère. Faut-il en conclure que la belle-mère commode n’existe pas ? Morale commode, facile, relâchée, morale à la portée de tout le monde. Entre nous, cette morale doit être la plus répandue.
Voilà qui est bien compris et bien entendu pour l’adjectif commode.
Passons au substantif commode, uniquement féminin.
Commode, substantif féminin. Meuble bas, à tiroirs, pour serrer du linge, des habits, des objets divers.
Ici, un peu d’histoire.
La commode était inconnue dans l’antiquité et même au moyen âge ; ce qui, à la rigueur, dans une certaine mesure, peut servir d’explication à son peu de perfectionnement, attendu qu’elle est restée, à peu de chose près, ce qu’elle était à son début. Du reste, en raison de sa structure, de ses dispositions, desquelles résulte un usage défectueux, que nous allons démontrer, elle n’est pas perfectible.
Selon nous, il faudrait la supprimer. Mais n’insistons pas et continuons notre dissertation.
La commode a fait son apparition vers la fin du XVIIe siècle pour remplacer le coffre qui, jusqu’alors, disent les dictionnaires, servait à l’usage que nous venons d’indiquer.
Nous ne nous arrêterons pas au semblant de progrès que paraissait réaliser la commode avec ses tiroirs sur le coffre, objet d’un seul tenant, se garnissant par le haut ; car nous avions l’armoire, meuble connu depuis la plus haute antiquité. L’armoire remplissait tellement son but, que nous ne comprenons pas l’invention de la commode pour remplacer le coffre.
Ces deux meubles expriment le progrès à rebours.
N’insistons pas encore.
Nous estimons que le mot « commode, » synonyme de facile, est antérieur au meuble, et que l’inventeur, le créateur de cet objet a dû, pour en propager l’usage, lui donner le nom de commode ; car s’il en était autrement, c’est-à-dire que le meuble eût l’antériorité, jamais l’adjectif commode n’aurait été adopté pour exprimer une chose facile.
C’est ici que nous allons nous expliquer et démasquer nos batteries.
Nous mettons en évidence, et en fait, – avant le commentaire, – l’axiome suivant, dans sa rigoureuse simplicité.
Rien d’aussi incommode – qu’une commode.
II
En effet, prenons la première commode venue, forme bossuée ou droite, de Louis XIV à nos jours.
Cette commode se compose de trois ou quatre tiroirs, pouvant se fermer à clef, ou qu’on peut tirer au moyen de deux poignées en cuivre doré, plus ou moins ouvragées, selon la richesse du meuble.
Supposons donc cette commode vide. Elle vous appartient, et vous avez à procéder au placement des différents objets qui doivent occuper les tiroirs. Selon toute évidence, si vous avez fait l’achat de ce meuble, c’est que vous en aviez besoin, pour y mettre une foule d’objets, disséminés un peu partout, dans des placards encombrés, ou ailleurs ; et vous vous demandez si elle pourra contenir tout. Mais en plaçant bien, en tassant un peu, – vous y arriverez.
D’abord, avez-vous remarqué que presque jamais un tiroir ne s’ouvre droit ? Tantôt c’est le côté gauche qui reste en panne, tantôt c’est le côté droit ; et malheur à vous si vous persistez à tirer. Dans ce cas, n’insistez pas, et dès que vous sentez une légère résistance, tirez doucement le côté réfractaire pour le mettre en parallèle avec l’autre. Continuez ensuite avec les deux mains, et, probablement, vous arriverez à ouvrir assez votre tiroir pour le garnir. Il arrive quelquefois qu’un mouvement de mauvaise humeur vous fait tirer trop fort le côté en retard qui, alors, vient trop en avant, resserre le côté opposé, si bien que vous ne pouvez plus rien obtenir, ni en tirant un seul côté ni en tirant les deux à la fois.
Comme c’est commode et amusant, surtout quand on est pressé.
Dans cette hypothèse, profitez de votre excitation pour asséner, de toutes vos forces, un vigoureux coup de poing sur le côté trop sorti, et lorsqu’il aura repris sa place, reprenez votre calme pour tirer avec plus de méthode.
Mais ceci n’est rien.
Continuons.
Vous procédez à l’arrangement des objets.
Nous vous recommandons un placement bien combiné, si vous ne voulez pas chercher trop longtemps.
En voici la raison.
Dans les tiroirs, ce qui est à la surface cache ce qui est dessous, à moins de mettre une seule rangée d’objets au fond ; mais si on admettait ce système, il faudrait quatre commodes pour une et nous pourrions dire : à quoi bon la profondeur des tiroirs ? Il serait préférable, dans cette hypothèse, de modifier les dispositions du meuble, en créant un nouveau genre, qui comporterait dix à douze tiroirs, ce qui aurait pour conséquence un autre inconvénient, celui de n’y pouvoir placer des objets d’une certaine dimension.
Nous disons donc :
Les objets du dessous sont cachés par ceux qui viennent s’y juxtaposer, et, nécessairement, pour arriver à trouver l’objet désiré, vous en dérangez une certaine quantité d’autres, lesquels doivent être remis en place de suite, sinon, après deux ou trois expéditions du même genre, votre tiroir n’offre plus que le spectacle d’un fouillis inextricable où vous ne retrouvez plus rien qu’en sortant tout – et encore – ; car nous pouvons affirmer qu’on peut très bien ne pas retrouver certaine chose, placée dans certain tiroir, et cela sans le concours d’un cambrioleur, ou d’un domestique infidèle.
Nous expliquerons ce cas particulier tout à l’heure.
Enfin, vous avez rempli tous vos tiroirs, après les désagréments que nous avons signalés pour les ouvrir, inconvénients qui peuvent se reproduire pour les refermer.
Voilà donc votre commode emménagée. Le lendemain, ou plus tard, vous avez besoin d’un objet quelconque, une paire de chaussettes. Diable ! vous ne vous rappelez pas dans quel tiroir vous avez placé vos chaussettes. Dans cette alternative, vous constatez l’impossibilité de plonger vos regards dans tous les tiroirs à la fois, ce qui vous oblige de prendre la résolution d’en ouvrir un au hasard ; mais soyez certain que les chaussettes seront souvent dans le tiroir ouvert en dernier.
Notons, en passant, le temps perdu à scruter les dessous de chaque tiroir, pour voir si vos chaussettes n’y sont pas cachées, attendu que si vous avez négligé cette précaution vous êtes exposé à recommencer une seconde fois la série des tiroirs.
Vous voyez ça d’ici.
Que serait-ce donc si nous avions la commode à douze tiroirs que nous venons d’esquisser ?
Alors quoi, faut-il faire, pour chaque tiroir, un inventaire, et consulter le susdit pour ne pas se tromper ?
Maintenant, nous allons vous mettre en garde contre le fait dont nous avons parlé plus haut.
Vous avez mis un objet quelconque, une cravate, dans le deuxième tiroir. Vous en êtes absolument certain. Vous ouvrez le deuxième tiroir ; ô stupéfaction !… vous examinez le dessus, vous fouillez et vous farfouillez les dessous… et votre cravate a disparu.
C’est ce qu’on appelle « la malice des choses. »
Alors, après avoir tout bouleversé dans votre deuxième tiroir, vous vous décidez de chercher ailleurs. Ne cherchez pas dans celui qui est au-dessus, le premier, mais dans celui qui est au-dessous, le troisième. Immédiatement vous apercevez votre cravate qui se prélasse à la surface du susdit tiroir. Vous ne vous étiez pas trompé ; seulement, en tirant votre deuxième tiroir trop plein, par une manœuvre facile à comprendre, la satanée cravate avait passé d’un tiroir à l’autre.
N’oubliez donc pas, si ce tour diabolique vous arrive dans le tiroir du bas, de chercher sur le parquet.
Nous estimons avoir indiqué les principales incommodités du meuble – appelé dérisoirement – commode. Ce ne sont pas les seules ; il y en a d’autres que nous tenons en réserve pour plus tard.
Signalons toutefois l’accident du tiroir tiré trop fort, qui vous tombe sur les pieds, pendant que son contenu, pêle-mêle, se répand aux alentours.
Comme c’est amusant, – et commode, – même sans être pressé.
Nous avons dit plus haut que le progrès de la commode sur le coffre était minime.
Pourquoi ?
Parce que la commode, meuble bas à tiroirs, – n’est pas autre chose qu’un composé de coffres superposés comportant les inconvénients que nous avons énumérés. Les tiroirs sont moins profonds que l’ancien coffre, mais voilà tout. Ils n’en sont pas moins de véritables coffres, se garnissant par le haut.
Le coffre du moyen âge n’a donc que ce seul défaut, qui est capital, défaut se répétant dans la commode, que nous a légué le XVIIe siècle, autant de fois qu’il y a de tiroirs, sans compter les autres imperfections et inconvénients ci-dessus. Alors, c’est bien la commode – seule – qui synthétise le progrès à rebours auquel nous avons fait allusion.
III
Il y a un autre meuble qui a beaucoup d’analogie avec la commode, quoique son titre soit aussi modeste que l’autre est prétentieux. Meuble exclusivement à tiroirs, et plus haut de forme que la commode. Nous pensons que son usage est postérieur à celui de la commode.
Nous avons nommé le Chiffonnier.
Ce titre de chiffonnier ne fait-il pas penser au désordre qui règne souvent dans ses tiroirs, aussi bien que dans ceux de la commode ?
Du reste, voici la définition du chiffonnier dans les dictionnaires. Elle est d’un laconisme aussi simple qu’éloquent.
Chiffonnier. « Meuble à tiroirs dans lequel les femmes mettent leurs chiffons » ; ce qui veut dire assez que la symétrie n’a rien à voir avec son aménagement ; qu’on peut y fourrer tout ce qu’on veut bien y entrer ; qu’on peut y fouiller à son aise ; retourner le dessous dessus et vice-versa ; enfin que l’ordre y est obtenu au moyen d’un certain désordre, sans cesse entretenu et renouvelé.
Il résulte de notre appréciation deux choses.
1° Le chiffonnier est bien nommé et justifie pleinement son titre.
2° Le chiffonnier atteint et remplit son but d’une manière absolue.
Par conséquent, le coffre et la commode n’ont aucune raison d’être. Ceux qui existent ne doivent être conservés qu’à la condition de représenter des objets d’art pour être placés dans des musées ou des collections particulières. Quant à ceux qui ne sont pas dignes de cette faveur, il faut les mettre à l’usage du chiffonnier, et surtout, en attendant que le temps en ait fait justice, il ne faut plus en fabriquer.
Nous terminerons par un judicieux conseil.
Si vous avez besoin d’une commode, – achetez une armoire. Une armoire, voilà un meuble essentiellement pratique, facile, et réellement commode. Qu’elle soit à une ou deux portes, elle s’ouvre facilement. Lorsqu’elle est ouverte, les choses y étant placées en étage, l’œil les embrasse complètement. Immédiatement, vous apercevez de suite ce dont vous avez besoin. Subséquemment, rien ne vous empêche de retirer un objet du dessous en laissant en place les autres.
En quelques secondes, vous avez ouvert votre armoire, trouvé ce que vous cherchez, – et refermé.
Nous avions donc bien raison de dire au début de cette étude, – et encore mieux après notre enquête de commodo et incommodo :
Rien d’aussi incommode – qu’une commode !
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(J.-B. Miron, Paris : Librairie Léon Vanier, Éditeur, A. Messein successeur, 1903)
Il vient de paraître, en cette fin d’année 1903, une plaquette de seize pages extrêmement curieuse. C’est une étude rédigée suivant la méthode d’observation et de déduction scientifiques. L’auteur, M. J.-B. Miron, après un historique rapide de la question, se place en face de l’objet de sa recherche, dont il définit d’abord les qualités intrinsèques : forme, densité, dimension. S’il omet d’en mentionner la saveur et l’odeur, c’est assurément qu’elles lui semblent négligeables dans l’espèce. Ensuite, il pratique une analyse rigoureuse ; il part du composé pour arriver au simple, distingue des éléments, résout des amalgames, isole des corps premiers. Puis il donne brièvement les résultats de son enquête, et conclut en quelques mots précis, sobres, sans commentaires. Ce qu’il fallait démontrer est démontré ; l’homme de science a rempli son devoir ; il rentre dans l’ombre.
Tout ceci serait fort légitime, et vous pensez bien que je me fusse abstenu de vous en entretenir s’il s’était agi d’un rapport à l’Académie des sciences. Mais M. J.-B. Miron n’a rien de commun avec les alambics. Sa chambre à coucher, voilà son laboratoire ; l’objet qu’il décrit ? – un simple meuble ; le titre de sa plaquette ? – de l’incommodité des commodes.
M. J.-B. Miron a voué ses loisirs à l’étude de la commode, à ce qu’il appelle : l’enquête de commodo (!). Soit. Mais il me semble que peu de produits littéraires au monde étaient plus désignés que celui-là pour demeurer en manuscrit.
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(Paul Reboux, « Chronique littéraire, » in Le Public quotidien, politique, littéraire et industriel, vingtième année, n° 564, mardi 29 décembre 1903)
I
La nuit de Noël avait commencé tout à fait comme les autres nuits de Noël à Paris.
Les théâtres étaient bondés.
On faisait queue pour entrer dans les églises.
Petits et grands restaurants préparaient leurs salles et leurs cabinets.
Aux errants qui ne voulaient pas aller à la messe et qui, n’ayant pas dîné, ne pouvaient songer à souper, les charcuteries présentaient le spectacle merveilleux et insolent des victuailles étalées : oies et dindons truffés, jambons roux, langues écarlates, guirlandes de saucisses, festons de boudins et d’andouilles, pâtés !
Toute la ville était éveillée : on y croit encore, au réveillon. Dans l’agitation et l’habituelle sécurité de cette vie nocturne, personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.
*
Un peu avant minuit, les théâtres, les concerts et les cabarets de chansonniers dégorgèrent sur les boulevards le flot frileux de leur public épanoui. L’air piquait, poussé par un hardi vent du nord qui balayait les prospectus et la poussière. Le peuple des galeries, bras dessus, bras dessous, un refrain aux lèvres, prit le trottoir qui menait à son quartier. Quelques couples, plus fortunés, hélèrent des fiacres, d’un geste machinal.
Quant à ceux qui étaient venus au théâtre en automobile, leur étonnement fut comique lorsqu’ils s’aperçurent tous, tout à coup, qu’il n’y avait pas d’automobile en station autour du trottoir.
Où pouvaient être messieurs les chauffeurs ?
« Ils ont été réveillonner sans nous, supposèrent quelques gens de bonne humeur.
– Rendons-leur la pareille ! » répondirent en chœur les dames en veine de bravoure.
Du Gymnase, des Variétés, du Vaudeville, on vit des théories de messieurs en pelisse et de dames emmitouflées dans leurs fourrures, se diriger, en riant tout haut, vers les cabarets à la mode, où leurs chauffeurs « sauraient bien venir les retrouver, » pensaient-ils.
Aux tables déjà occupées, la conversation roulait sur le même sujet.
« François, disait l’un, était pour moi non pas un banal chauffeur, mais un ami. Je suis stupéfié.
– Moi, disait un autre, j’attends tout de Marius. C’est une espèce d’apache. Il me hait et je le lui rends bien. »
Étonnés et résignés se retrouvaient sur le seuil du restaurant pour voir si, tout de même, Marius ou François s’étaient décidés à rentrer dans le devoir.
Nulle voiture à l’horizon.
« Nous avons tort de ne pas nous inquiéter davantage, » affirmaient quelques riches soupeurs dont les sourcils commençaient à se croiser.
Dans les rues, sur les boulevards, c’était un retour de trente ans en arrière. Des chevaux de fiacre martelaient le pavé avec leur séculaire résignation. Toutes choses semblaient se reposer comme la poussière après une rafale. On respirait mieux, on traversait sans hâte les voies les plus fréquentées à l’ordinaire.
Personne maintenant, dans le centre de Paris, n’ignorait le grand événement de la nuit. Les voyous interpellaient les riches piétons :
« Votre voiture, mon prince ? »
Les « princes » n’étaient pas très fiers et se hâtaient vers leurs demeures.
*
Une plus violente surprise les y attendait.
Ils eurent beau sonner, heurter, appeler : personne ne vint à leur rencontre. Il n’y avait plus de domestiques dans aucune des maisons des soupeurs ahuris. L’électricité, fébrilement « allumée, » éclaira une sorte de carnage.
Tous les coffres-forts avaient été forcés, pillés. Dans les armoires, des mains hâtives avaient fait une abondante razzia. Des objets de valeur manquaient dans les salons. L’argenterie avait disparu.
Alors, les sonneries du téléphone retentirent dans tout Paris. Les dévalisés se prévinrent les uns aux autres et la police fut informée.
La police, à vrai dire, savait déjà quelque chose. Depuis deux ou trois heures, elle s’agitait en vain. Le flair de quelques agents avait trouvé à s’exercer dès dix heures du soir. Le retour silencieux des autos dans les maisons, à cette heure-là, sans arrêt dans les bars du voisinage, parut suspect à quelques braves sergents de ville. Quand les voitures surveillées sortirent une heure plus tard, rideaux baissés, ils se précipitèrent :
« Halte-là ! Où allez-vous ?
– De quoi, de quoi ? en voilà du zèle ! Où nous allons ? chercher nos patrons à la sortie du Grand-Guignol…
– Qu’est-ce que vous avez là-dedans ?
– Ça, mon vieux, c’est des surprises qui ne vous regardent pas !… »
Dans diverses rues, des paroles analogues furent échangées. Les agents ne furent pas convaincus, mais comme ils n’avaient point de délit à constater, ils laissèrent partir les voitures suspectes.
Cependant, le pillage n’alla pas tout seul partout. Il y eut des résistances. Des voisins entendirent des bruits de lutte. Il y eut des coups de revolver et du désarroi… Mais la plupart des rapines se firent sans difficultés : on eût dit que les circonstances, les concierges, les maisons mêmes, se faisaient complices.
La nuit était admirablement choisie : Noël, c’est la joie, la confiance, la foi. Que pouvait-on redouter durant de pareilles heures ? Aussi, presque partout, le vol audacieux s’accomplit sans secousse, presque officiellement, solennellement, comme une chose attendue, nécessaire, inéluctable.
*
Vers onze heures, l’exode commença. Des Champs-Élysées, des Ternes et de Montmartre, de Passy et des Buttes-Chaumont, autos de luxe et autos de commerce, vastes limousines, coupés ministériels, voiturettes défraîchies, confortables omnibus, camions, taxis-autos, toutes les sortes de véhicules à essence se dirigèrent vers le sud de Paris, comme attirés par un puissant aimant.
L’entente était parfaite, grandiose.
En silence, par les avenues, les boulevards, les rues, roulaient les voitures de Paris.
Chargées de butin, elles se rejoignaient, prenaient la file, à leur rang, obéissantes et têtues ; elles s’en allaient.
Elles fuyaient le froid et Paris à la poursuite du soleil, de la joie, de la liberté.
Les sociétés secrètes qui existent entre les domestiques s’étaient, depuis quelques années, étrangement développées, resserrées. Les meetings – à cause de leur indiscrète publicité – avaient été supprimés. Une vaste association, toujours en éveil, toujours en séance, pour ainsi dire, avait été créée, dont les membres se tenaient comme les anneaux d’une chaîne. Chaque membre n’était en relation qu’avec deux membres, les deux anneaux voisins, mais ils étaient solidement unis, et ces trois membres à deux et ainsi de suite, jusqu’à vingt mille.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 314, dimanche 7 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)