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(René Louys, in Guignol, cinéma de la jeunesse, nouvelle série, n° 25, dimanche 23 juin 1935)
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(René Louys, in Guignol, cinéma de la jeunesse, nouvelle série, n° 25, dimanche 23 juin 1935)
UN DRAME
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DÉDIÉ À Mlle E. FEYTAUD
Ce jour-là, sans trop savoir ce qui nous arriverait, nous errions dans la maison, le cœur tout oppressé par une joie vague. Mon frère me disait souvent à l’oreille :
« Il sera peut-être en bois !… »
Je le regardais sans comprendre, car je pensais :
« Pourvu qu’elle ait une robe solide et qu’on puisse la déshabiller. »
Lui, il espérait un fusil ; moi, je rêvais une poupée.
L’oncle devait venir : c’était certain, il n’y manquait jamais.
Cependant, nous nous faisions des terreurs folles.
« Oh ! bégayait Carlo, si le premier de l’an n’était pas pour aujourd’hui !
– Oh ! répétais-je, en lui serrant les bras, si l’oncle tombait par terre ; ça glisse tant… s’il cassait tout ! »
Nous ne nous imaginions pas qu’il pût lui-même se casser quelque chose. Hélas ! le jardin brillait de givre comme un grand étalage de sucre candi ; et puis, dans les allées, il y avait une poudre de neige fine, qui, vue derrière les vitres, nous faisait venir l’eau à la bouche.
Papa écrivait près de la cheminée du salon ; dès que nous approchions, il criait : « Chut ! » en reprenant de l’encre. Nous n’osions plus taper des pieds et nous poursuivre au fond du corridor. Il nous avait appris qu’il écrivait de beaux souhaits à ses amis et qu’il ne fallait pas effrayer ses idées. Alors, nous nous amusions à attendre : un drôle de jeu qui nous donnait de petits frissons chaque fois qu’une porte grinçait.
Carlo ne comprenait rien aux lettres ; moi, j’étais préoccupée des idées de papa ; je me figurais voir sur son bureau des tas d’oiseaux prêts à s’envoler au moindre bruit et je me serais bien gardée d’ouvrir la fenêtre.
Un instant, Carlo se dirigea vers la cuisine, puis il revint en disant très bas :
« L’oncle ne vient pas !
– Eh bien ?
– J’en ferai un avec le manche du balai ! »
Il avait l’air résolu.
« Un quoi ?… ripostai-je vivement.
– Un fusil !… Tu verras : j’y collerai du papier et un morceau de ta montre en fer-blanc, tu sais ?
– Non ! La montre est à moi !
– Ah ! je te la prendrai !
– Non !
– Je la veux ! »
Nous élevions la voix à côté du bureau ; nous nous regardions les yeux dans les yeux, crispant nos poings.
« Sacrebleu !… les enfants, grommela papa, mes idées se perdent ; c’est déjà pas facile d’écrire ces satanées lettres ! »
Je me tus et poussai mon frère, en baissant malgré moi le front à cause des idées qui s’échappaient au-dessus de ma tête et dont je croyais sentir les ailes.
Soudain, un gros coup de cloche retentit.
« L’oncle ! » fit papa tranquillement.
Carlo courut en avant ; moi, épouvantée par ce bonheur qui me tombait à la fois dans les oreilles et dans le cœur, je demeurai immobile, les cheveux raides.
L’oncle entra. Il nous parut gelé, mais il tenait son sac et ça faisait des bosses tant il y avait d’affaires dedans.
Carlo tira le sac en poussant des clameurs terribles ; je fis une révérence : il me semblait qu’avec un peu de politesse, la poupée serait plus belle.
L’oncle nous embrassa en secouant sur nous les perles de sa longue barbe, puis il nous mit à la porte : nous savions bien ce que cela voulait dire.
Dans l’ombre du corridor, Carlo et moi, nous nous égratignions de plaisir.
« Elle aura une robe bouffante ! » balbutiai-je, en ravageant les cheveux frisés de Carlo.
– Il aura deux chiens comme celui de papa ! » hurlait Carlo, me mordant l’épaule.
La servante sortit de la cuisine pour savoir ce que signifiait tout ce train ; elle portait avec elle une bonne odeur de sauce.
Je tremblais, je sautais à la pensée que ma poupée mangerait le soir dans mon assiette : je la voyais assise sur la table et se léchant les doigts.
Carlo, pour se calmer, demanda un morceau de pain trempé ; mais la porte se rouvrit, nous entendîmes un gros rire. Papa se frottait les mains ; il avait lâché ses idées et arpentait la chambre, répétant :
« Vont-ils être heureux ! vont-ils être heureux, ces marmots !
– D’abord, les demoiselles ! » fit l’oncle en contenant mon frère, qui me bousculait.
Il me mena devant un fauteuil, tandis que Carlo, sans rien attendre, se précipitait à quatre pattes sur le fusil qui gardait mon trésor.
Oui, la poupée était là, une joufflue tout en chemise, dont les bras se tendaient à petite mère.
Je ressentis une telle commotion que je faillis tomber sur mon frère encore à quatre pattes.
« Tu lui feras des pantalons, » dit papa, attendri par cette nudité rose.
Il oubliait que les poupées sont des femmes.
Mon oncle ajouta :
« Non, une grande robe ! Tiens : tu couperas dans les rideaux. »
Et il me désigna les mousselines des fenêtres, riant toujours.
Moi, je n’osais la toucher : j’étais trop saisie par cette maternité qui m’emplissait le cœur. Une fille !… mon Dieu !… j’avais une fille ! une fille toute nue, toute glacée, tout ahurie, qu’il me faudrait habiller, réchauffer, rassurer ! Allez donc vivre en paix une seule minute !
Brusquement, je repoussai mon frère et, sans penser qu’il pouvait la briser, je lui criai :
« Tu lui feras mal ! »
Après la distribution des remerciements et des baisers, Carlo emporta son fusil, j’emportai ma fille : il était soldat ; moi, j’étais mère !
C’était une chose accomplie : nous serons sérieux le reste de notre existence. J’arrondissais mes bras sous le petit corps lourd à force d’être potelé, je la pressais doucement en me penchant et je mettais la moitié de mon regard dans le sien. Nous nous admirions mutuellement : elle avait des cheveux blonds, doux comme de la soie dorée, moi j’avais une perruque bouclée comme de la laine de mouton ; elle avait une prunelle bleue, transparente, et moi j’avais des yeux de faïence ; elle avait des joues pâles et moi un teint de porcelaine : c’était mon portrait vivant, quoi !…
Carlo faisait l’exercice, soutenant respectueusement son fusil avec un sarreau pour ne pas en ternir la crosse luisante ; en attendant le coup, il clignait les paupières.
« Attention ! » criait-il.
Et vite, je pressais les oreilles de ma fille pour qu’elle n’entendît pas le bouchon contre le mur.
J’avais trouvé ses oreilles à la même place que les miennes, ce qui augmentait notre ressemblance.
Au dîner, Carlo accrocha le fusil derrière sa chaise et me dit d’un ton pénétré :
« C’est pour les chats ! tu comprends… Ils viennent manger ta fille… Pif ! paf !… je les flanque morts sous la table ! »
Par reconnaissance, j’embrassai mon frère pendant qu’on m’attachait ma serviette.
Papa et l’oncle causaient à voix basse ; nous, nous ne disions rien, mais c’était bien intéressant tout de même parce que ma poupée, assise sur la nappe, avait les pieds dans ma sauce et que Carlo tirait les chats par la queue pour les mieux viser.
« Elle rit ! » murmurai-je, émerveillée.
Mon frère se cambrait.
« C’est de me les voir tous carabiner ! » répondait-il fièrement.
Et il lui passait des miettes.
Au dessert, n’y tenant plus, nous descendîmes de nos chaises pour jouer : nous fîmes le tour de la table pendant une heure. Moi, je faisais la maman, lui le colonel, et les chats faisaient les chats. Nous endormions la petite qui pleurait. Carlo, pour la consoler, lui barbouillait la figure avec de la tarte.
On nous envoya coucher de bonne heure, malgré la grande solennité de cette première naissance. Ça nous était fort égal, car nos jouets devaient nous suivre. Nous couchions dans une chambre tout en haut de la maison ; la bonne la fermait à clef, et là, nous dormions le plus possible pour ne pas voir le noir entourant nos deux lits côte à côte. Carlo allongea son fusil sous son traversin ; moi, j’installai ma poupée chérie sur mes vêtements au milieu de la chambre, bien arrangés comme un berceau. Je lui mis mon mouchoir jusqu’au menton, puis on souffla la chandelle et la clef tourna dans la serrure. Carlo tomba sur son oreiller comme un vrai plomb ; moi, j’étais maman, et les mamans ne dorment pas !
Dès que j’avais reçu ce petit être rose, j’avais compris ça.
Aussi, l’œil fixe, je la regardais sommeiller ; heureusement qu’une énorme lune brillait dans les carreaux. Le bon Dieu, ayant pitié de ma poltronnerie habituelle, me prêtait sa lampe pour que je n’aie pas peur en accomplissant mon devoir. Je devins si fière de veiller toute seule dans la grande maison, je me sentis tant de courage, que je voulus avoir un peu froid comme ma poupée. Je me découvris les bras. Sans Carlo, ce gros bêta qui ronflait, j’aurais volontiers chanté un refrain de nourrice !
Vous ne vous imaginez pas combien c’était reposant, cette veillée calme et douce devant une poupée qui dormait ! J’étais forte, oh ! mais forte ! J’aurais voulu voir un fantôme, j’aurais voulu tuer un voleur, j’aurais voulu la défendre contre une armée de ces hôtes effrayantes qui viennent des enluminures d’Épinal, avec des dents monstres et des pattes ornées de sabres.
Cette lune blanche me lavait le front de sa lumière glacée.
Je comptais sur mes doigts, pour savoir combien de minutes emplissaient la nuit, puis je plongeais mon coude bravement dans le traversin, je soupirais : j’étais bien… j’étais très bien !…
Tout à coup, un grattement sonore m’arriva à travers la chambre. Un frisson terrible me secoua ; j’eus envie de me couvrir la tête. La lampe du ciel s’était éteinte derrière un mur ; je ne voyais plus que les étoiles, mais ces tristes lueurs de bougies ne valaient pas la clarté de la lune.
Le grattement continuait. Il me sembla qu’une boule d’ombre se détachait du plancher et s’avançait vers ma poupée. C’était noir comme du velours, et, lorsque ce fut près d’elle, ça fit : « Couic ! »
Je bondis, affolée.
« Carlo !… »
Il se réveilla morceau par morceau, sortant un bras, écartant une main.
« Quoi ? dit-il enfin, tout grognon.
– Une bête, Carlo !… deux bêtes, trois bêtes… Ah ! mon Dieu ! il y en a presque cinq !… »
Il bondit à son tour et se frotta les yeux.
« Où est mon fusil ?… »
Je poussai un véritable cri maternel.
« Ça mange ma poupée ! »
Et je me lovai dans mes draps, me demandant si je devais descendre ou grimper le long des rideaux pour ne pas être mangée aussi. Carlo, épouvanté, examina le plancher.
« Ce sont des rats !… » fit-il en grelottant. – Il chercha son fusil. « Bouge pas, sœur ! »
Je pleurais, éperdue. Les corps noirâtres passaient et repassaient sur le corps rose de ma pauvre fille ; ils dérangeaient le mouchoir. Le rat, mon Dieu !… C’est le loup de la poupée ! Comme elle devait avoir peur ! Ils flairaient sa figure où l’odeur de la tarte était restée ; l’un d’eux s’arrêta sur un mollet. Elle demeurait tranquille ; son regard d’émail reflétait les étoiles, et ses bras se tendaient en avant avec une risette…
Les rats grinçaient des mâchoires : tout de bon, ils la mangeaient ! Elle embaumait le son nouveau ; sa peau était neuve, et les monstres fourraient leurs museaux dans sa poitrine crevée : le son coulait à flots !… Je me tordais les mains. Carlo vint me rejoindre.
Il s’adossa au lit, tapa des pieds, mais les rats ne se dérangeaient seulement pas.
« J’ai peur qu’ils la finissent ! chuchota Carlo, de moins en moins brave.
– Pourquoi, Carlo ?
– C’est qu’après, ils nous mangeront ! »
Au hasard, il tira le bouchon de son fusil. Quand il fallut aller le reprendre, il n’osa point, car un des assassins grignotait sa balle.
« Marchons ensemble ! dis-je avec désespoir.
– Non ! pour ce qui reste de ta poupée, c’est pas la peine ! Demain, je trouverai un autre bouchon. »
Le son coulait toujours ; ils décousaient toujours la peau !
Il me semblait qu’on me mordait la poitrine. Je leur lançai une bottine, un bas, mon jupon, la casquette de mon père. Si j’avais eu le fusil, je les aurais écrasés tous avec la crosse ! On mangeait ma fille et j’y voyais rouge, moi, dans cette grande nuit d’hiver ! Carlo eut l’idée de faire le chat : les bêtes reculèrent enfin et la bande sinistre rentra dans le trou du plancher. Mais il était trop tard : ma poupée gisait inerte sur sa petite couche, la tête retournée, les jambes flasques. Ses pauvres bras se tendaient encore, et rien d’horrible comme ces deux membres roses émergeant de cette mare de son, de ce tas de peau devenue chair morte.
Je retournai sa face souriante : elle gardait sa risette, ses cheveux soyeux, ses yeux pleins de transparence d’étoile, mais ce visage impassible avait maintenant quelque chose de si doux, de si navrant, que moi, enfant, j’en eus une émotion de femme !
Je m’agenouillai dans ma longue robe de nuit et cherchai au fond de mon âme à peine éclose comment pouvait se dire une prière pour la poupée !
Carlo ramassa le son et tâcha d’arranger les jambes ; il pleurait aussi, et sa douleur de petit homme était touchante. Il regardait bien son fusil intact ; cependant, il avait un gros chagrin ! Il alla se recoucher.
« Je ferai le chat s’ils reviennent, me dit-il ; n’aie pas peur ! »
Peur, oh ! non… Je m’étendis sur ce cadavre rose et déchiré, je collai ma bouche contre ce front de porcelaine, puis j’attendis, tout ensevelie dans cette ombre, que les rats, après avoir dévoré la fille, vinssent dévorer la mère !…
Il y avait aux quatre coins de la chambre des meubles allant se profiler sur le noir en silhouettes étranges ; la gelée faisait craquer les vitres, et, derrière les vitres, le ciel glissait une à une ses larmes d’argent ! La frayeur m’aurait tuée si le sommeil ne m’eût prise au milieu d’un sanglot !…
*
Le lendemain, personne ne voulut croire à l’histoire des rats.
« Les enfants, disait-on, n’ont pas de pitié pour leurs jouets ! »
Jamais l’oncle ne voulut me rendre une autre fille ! Du reste, ce n’est que par la douleur que les poupées sont vos poupées ! jamais je n’en aurai aimé une autre !
On ne voulut pas nous croire, et pourtant, moi qui vous raconte ces sottises, j’ai le sourire aux lèvres, mais une larme sur la joue ! Oui, une larme tout entière pour une poupée ! Et lorsque je vois un rat trotter sous une chaise, je vais comme une folle à la rencontre de mon fils qui a eu hier trente ans sonnés !
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(Rachilde, in L’École des femmes, première année, n° 16, jeudi 16 octobre 1879. « Das Rattenhaus, » aquarelle d’Alfred Kubin, 1902)
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LA FILLE DE NEIGE
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Mie Cathe, la Berrichonne, était une bonne vieille dont la coiffe, l’esprit et le nez se trouvaient toujours aussi pointus. Mie Cathe m’avait nourri, je l’aimais tendrement, et encore à quinze ans, je n’eusse pas changé Mie Cathe pour une jolie femme. Son principe d’éducation, vis-à-vis de moi, se résumait dans ceci :
« Cours… sans déchirer tes pantalons ! »
Notez que j’avais des pantalons indéchirables se composant d’un château pour la jambe droite, d’une ferme énorme pour la jambe gauche et d’une fortune assez ronde pour servir de ceinture solide.
Je poussais comme un froment exceptionnel entre Mie Cathe et mon précepteur, le cousin pauvre. Mon père et ma mère vivaient en un pays qu’on appelle le grand monde, dont le chef-lieu était Paris ; de temps en temps, ils écrivaient à Mie Cathe pour s’informer de ma santé, envoyer une montre ou des foulards au pauvre cousin, et dans ce fond de Berri ignoré, nous étions heureux comme des gens sagement endormis.
Ah ! une bonne vieille nourrice, c’est plus qu’une mère, je crois, qu’une mère qui ne vous a pas nourri. Après le bon Dieu, il y a le lait, et, devant cette chose exquise, tous les hommes sont égaux. Mon précepteur écoutait Mie Cathe avec un respect silencieux ; moi, je l’adorais.
Elle racontait des histoires, l’été, à l’ombre des tilleuls, en tricotant ; l’hiver, près du feu, en raccommodant ce qu’elle avait tricoté l’été.
Vint le vent de n’importe où, elle m’inculquait la même morale : « Ne déchire plus tes pantalons ! » et mon précepteur d’ajouter : « Trahit sua quemque voluptas !… »
Un soir de janvier, dans notre grande cuisine, emplie de roses lueurs du foyer, Mie Cathe commença un récit dont le souvenir fait trembler mon cœur encore aujourd’hui, mon cœur d’homme sceptique.
Je faisais griller des marrons sur les braises ; mon chien Tobie ronflait : ainsi, jadis, le juste de ce nom devait faire, et une solennelle tranquillité régnait malgré les tourmentes de neige qui fouettaient les vitres.
« Mon petit, dit Mie Cathe, tu as quinze ans depuis hier et tu n’es guère sage ! Tu as un accroc au genou, tu t’es battu avec les gamins du village… Je perds la cervelle, moi, rien qu’en te voyant manier un bâton. Mes doigts sont trop rudes pour t’adoucir les membres et le caractère… J’écrirai à ta maman par la plume du curé si ça doit continuer. »
Le début me déplaisait. Après avoir retourné mes marrons, j’examinai Mie Cathe, dont le nez s’effilait d’une manière inquiétante.
« Que fait-elle, maman ? dis-je d’un ton bourru.
– Elle danse à Paris.
– Et papa ?
– Il la regarde faire, pardine !
– Eh bien ! Mie Cathe, pense bien qu’ils doivent aussi se faire des accrocs tous les deux ; laissons-les s’amuser et conte-nous ton histoire !… »
Il faut vous dire que Mie Cathe ne racontait jamais sans s’interrompre ; je lui posais beaucoup de questions, les bons livres demandent à être discutés.
« Il y avait une fois un garçon et une fille qui s’aimaient d’amour… »
Mes quinze ans sonnés permettaient sans doute la phrase à Mie Cathe, mais moi, j’eus un petit tressaut.
« Hein ?… Mie Cathe, qu’est-ce que c’est que l’amour quand ce n’est pas dans les chansons ?
– C’est une maladie.
– Ah ! »
Et je lui offris pour me réconcilier un marron vraiment doré à point.
« … Qui s’aimaient, reprit la paysanne, se brûlant la langue et hachant ses phrases, qui s’aimaient… (Ce marron est trop cuit). La fille était belle, quoique pauvre. Le jeune homme… (Retire les autres du feu) s’appelait Jean-Pierre, et elle… (Ça te gâtera les dents). »
Mie Cathe finit par avaler le marron. Moi, je ne découvrais encore pas l’intérêt de cette histoire.
« … Elle s’appelait… rien, car elle n’avait pas de parents et servait dans une ferme. Le garçon était riche. À chaque foire, ce Jean-Pierre vendait ses bœufs, ses moutons, et revenait les poches pleines. Il ne pensait point au mariage… cette belle fille l’occupait trop. Pourtant, les père et mère du jeune homme s’assemblèrent et lui dirent :
« Jean-Pierre, il faut t’épouser d’avec la fille du meunier !
– Non ! qu’il leur fit, j’aime ailleurs !
– Nous le savons ; mais ailleurs il n’y a rien et, vois-tu, faut laisser les amours pour songer au sérieux !
– Mie Cathe, demandai-je très nonchalamment… je croyais, j’avais entendu dire (toujours dans les chansons) que l’amour mène au mariage ?
– Pas hors des chansons ! fit Mie Cathe, gonflant la pointe de son bonnet.
– Alors, cette maladie ?
– Cette maladie, déclara nettement Mie Cathe, trouve son remède dans le mariage, et tu m’impatientes !… »
Elle repoussa un autre marron.
« Tu les as donc pris dans le tas aux noix, tes marrons, qu’ils sont si durs ?… »
Désormais j’étais fixé : mes marrons étaient faux… et le mariage était une médecine !…
Mon précepteur hochait le front.
« Voilà, poursuivit-elle, que Jean-Pierre aimait toujours sa vaurienne. La fille du meunier se dépitait… à en crever dans sa farine… Enfin, par une belle nuit des Rois, le meunier invita Jean-Pierre, fit faire des crêpes, des galettes ; sa fille mit des rubans dans ses cheveux et du vin sur la table ; il y eut bombance. Jean-Pierre, par politesse, ne put refuser sa portion ; mais, sur le coup de dix heures, il se leva, salua la compagnie. Comme chacun savait où il allait, ce fut à qui le retiendrait. Il avait promis à son amoureuse de lui porter une tranche de galette dans la hutte au berger. Il neigeait, pareil à ce soir ! La hutte du berger était au milieu d’une prairie ; il y faisait froid. Mais les amoureux…
– Comment se prend-elle, la maladie des amoureux ? demandai-je de nouveau.
– Quand on est deux… n’ont jamais froid. La pauvrette attendait les pieds dans la neige, grelottant tout de même et craignant que son amoureux ne restât chez la riche meunière.
– Et, ajoutai-je de mon cru, qu’une seconde maladie ne le prît – car mon esprit se délurait.
– Oui. Or, minuit passa. Un coup de vent vint, abattit le toit de la hutte et la fille se mit à pleurer. La neige tombait sur ses épaules, la bise gelait ses larmes… elle attendait toujours.
Cette nuit-là, le meunier, aidé de sa fille, grisa Jean-Pierre, et Jean-Pierre n’alla pas au rendez-vous ! Le lendemain, notre gars dégrisé s’en fut à la ferme où sa pauvre amoureuse donnait de l’avoine aux poules. En passant près de la hutte, il aperçut une grosse bonne femme que les petits enfants de l’endroit devaient avoir pétrie en boules de neige. Il se mit à rire, pensant à l’amoureuse, quand elle rencontrerait ça le soir. Mais, à la ferme, on lui apprit que son amoureuse s’était quittée de chez ses maîtres sans prévenir personne… de dépit. On ne savait point ce qu’elle était devenue. Jean, inquiet, revint la nuit suivante devant la hutte du berger. Il attendit comme elle avait attendu devant la bonne femme de neige et, pour se réchauffer, il fit aussi des boules qu’il lança à la méchante statue. À la première boule qu’il lança, il fit jaillir de ce visage tout blanc deux grands yeux noirs et morts.
Sous la grosse femme de neige, il y avait une mince jeune fille : le cadavre glacé de l’amoureuse à Jean-Pierre ! Elle avait attendu toute la nuit des Rois, enracinée là par l’amour tandis que le ciel lui tissait lentement son linceul.
Jean-Pierre en perdit la raison. Dès qu’il voyait des gamins faire des boules de neige, il allait les rouer de coups.
… Et, ajouta brusquement Mie Cathe, si tu ne déchirais pas tes pantalons… »
Un coup sourd retentit à notre porte. J’eus presque peur. Cette histoire lamentable, ces marrons trop durs, ce coup frappé… mes pantalons… à minuit ! J’allai ouvrir sur le geste de ma nourrice, moins rassurée que moi, car la peur, comme l’amour, est un mal que l’on attrape souvent lorsqu’on n’est que deux.
« Fichtre ! » murmura le précepteur qui ne jurait jamais.
Pour intimider le voleur, j’ouvris en criant :
« Nous n’aimons pas qu’on nous dérange ! »
Je demeurai ahuri devant une enfant de mon âge, une petite pauvresse dont les yeux avaient des reflets d’étoile. Je n’oublierai pas ce tableau, non, de ma vie !
Elle était debout, les mains jointes, sur le perron couvert d’hermine. Derrière elle, tombait toute une secouée de flocons qui s’entassaient avec une molle douceur. Plus un bruit, plus un souffle ; le vent s’était tu, ciel et terre se confondaient dans un infini mœlleux comme une fourrure, et sa tête poudrée de diamants apparaissait comme une tête de petite reine. Ses haillons avaient des bordures de cygne et se piquaient çà et là de fines pierreries. C’était enfin la fille de neige… à moitié linceul !
« Laissez-moi entrer, dit-elle, rien qu’un peu… Je m’en irai tout de suite… mais j’ai les pieds si froids… »
Je compris que mon admiration devenait stupide. Je la fis entrer avec une sorte de respect. Mie Cathe prépara un verre de vin brûlant. Tobie donna sa place et le précepteur prit la fuite.
« Sûrement… c’est celle qui revient !… » chuchotait Mie Cathe, atterrée.
La petite n’eut point d’histoire à nous apprendre. Elle venait de loin et y retournait. Son singe était mort. Elle savait chanter, vendre des allumettes de contrebande, montrer des bêtes savantes.
Maintenant, elle faisait comme son singe… elle passait de froid. Voilà !
Elle parlait doucement. Ses mains, que je frottais dans les miennes, étaient très petites. Elle était jolie, oh ! si jolie… que j’en demeurais pétrifié. Les beaux yeux ! les beaux cheveux ! Mie Cathe lui prépara un lit à côté du sien. J’allai fouiller moi-même dans les armoires de mes grands-mères, et je rapportai une ancienne robe de soie rouge, quelque chose de fantastique. La mignonne faillit se pâmer. Elle s’affubla de ce chiffon avec une véritable science. Puis elle se mit à chanter, à danser, à éclater d’un tel bonheur que nous en fûmes bientôt complètement fous.
Elle nous confia qu’elle s’appelait Cicie, et elle se tordait dans sa jupe trop longue, et son corps souple voltigeait comme les flammes du fagot flambant dans la cheminée.
Ma nourrice alla chercher une couverture ; nous restâmes seuls. Cicie, épuisée par ses bonds, s’en vint tomber sur mes genoux ; elle m’entoura de ses bras minces et, posant mon front sur son épaule :
« Personne ne m’a donné une robe rouge… personne ! Je vous aime de tout mon cœur !… Voulez-vous aimer la pauvre Cicie autant qu’elle vous aimera ? Mon singe est mort… Je n’ai plus d’ami… »
Je dis avec passion :
« Oh ! oui… je t’aimerai, Cicie… mais je ne veux pas remplacer ton singe ! »
Elle me sourit, toute candide.
« Mon singe était laid, tu es gentil ! Je ferai une différence ! »
Je crois que nous nous embrassâmes. Chère créature ! elle paraissait folle. Le froid, la misère et, subitement, ce grand luxe de la robe rouge !
Pauvre Cicie ! elle s’endormait, très sainte, sur mes genoux. La flambée lui envoyait des teintes fauves et elle semblait vêtue d’un long manteau sanglant. Ses mains fluettes caressaient encore les plis de la jupe merveilleuse.
L’amour est, je pense, une impression de tous les âges qui se subit sans se comprendre : les hommes sont enfants à toutes les époques de leur vie ! Pourquoi les enfants ne seraient-ils pas des hommes durant le court passage d’une impression d’amour ? Durant cette minute de solitude avec Cicie, j’aimais éperdument, je fus malade, je fus jaloux, je fus ambitieux, je rêvai, je maudis, je bénis et, comme un amant très humble, je ne lui dis rien de ce que j’éprouvais. Je ne regrettais qu’une chose : ne plus avoir de marrons ! Partager est le premier instinct des gens épris, n’est-ce pas ?
Mie Cathe arriva derrière moi :
« Prends garde ! cette petite a peut-être des poux, dit-elle, sans respect pour mes chimères.
– Tais-toi, Mie Cathe ; elle ne me quittera plus. Je lui donnerai la chambre de ma mère… nous la nourrirons des meilleures choses… elle portera cette robe… elle dansera… nous ferons toutes ses volontés… et pourvu qu’elle ne fonde pas… »
Je passai la jolie dormeuse à ma nourrice et je fis un saut de joie haut comme la cheminée.
Mie Cathe, après avoir couché Cicie, me fit boire une infusion de tilleul.
« Tu es bien malade, grommela-t-elle, et demain tu te battras avec elle… pour déchirer encore ta culotte neuve !… »
J’allai me coucher, plein de fièvre, par là-dessus.
J’eus, cette nuit-là, un songe bizarre. Je crus voir, dans la pénombre de mes rideaux, se pencher une femme rouge ; deux petits bras entourèrent mon buste, deux lèvres fraîches touchèrent mon front ; je sentis des larmes mouiller mes joues, puis… tout s’effaça dans un tourbillon de neige. Je me réveillai dès l’aube, et je courus à la cuisine. Mie Cathe préparait mon déjeuner.
« Eh bien ? dis-je en palpitant.
– Cicie était une petite voleuse, répliqua durement ma nourrice, pendant que mon vieux précepteur grognait en latin. Oui, une petite voleuse ; elle s’est sauvée en emportant la robe de ta grand-mère. Je lui avais dit qu’elle ne la garderait pas. Elle a trouvé plus simple de l’emporter. »
Je restai muet. Fondue, la fille de neige ! Fondue comme un léger flocon !
À partir de ce jour, je fus un garçon taciturne. Je sus respecter mes pantalons.
On ne me parlait pas de la petite mendiante, ne se doutant pas que j’y pensais sans cesse.
D’ailleurs… à quoi bon ?… Mon cœur, ouvert par elle, s’était refermé sur l’apparition féerique. J’avais la conviction de ne pas avoir rêvé.
Cicie, reconnaissante, m’avait donné son dernier adieu avant que de s’aller fondre dans la tourmente neigeuse… J’attendais vaguement que l’amour me la reposât sur les genoux, tout endormie, toute frileuse et toute dorée par les flammes de notre mutuelle passion d’enfant.
Cicie ne revint point. On me rappela chez mes parents, dans la grande ville où dansait ma mère. J’eus à terminer mon éducation de garçon qu’on voulait marier de bonne heure. Je me souvins du remède de Mie Cathe, mais pour le prendre j’attendis peut-être trop longtemps.
Quelquefois, pendant les nuits de neige, je me réveille en sursaut. Un bruit imperceptible se fait entendre le long de la croisée, un petit bruit sec disant pour moi, qui rêve encore : « Cicie… Ci… cie ! » et je revois un fantôme de glace, l’amoureuse de la légende, enlaçant un fantôme rouge, l’amoureuse de mes quinze ans ! Mais ce bruit, ce n’est que la gelée… écrivant ses hiéroglyphes sur la page blanche de ma vitre, où la lune blonde glisse un signet d’or !
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(Rachilde, in Le Scapin, deuxième année, n° 1 et 2, deuxième série, septembre et octobre 1886 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans L’Homme roux, nouvelles, Paris : À la Librairie illustrée, « Les Oubliés, » [1888]. « Gerda and the Crow, » illustration de Boris Diodorov pour The Snow Queen d’Andersen, Oberton Publishing House, 2005)
Hôpital d’Athènes, 1941.
Je suis un homme de cinquante-huit ans. La guerre m’a surpris en Grèce, où j’étais venu distraire la mélancolie à laquelle me prédisposait, comme il arrive à mon âge, une sorte d’obsession de la fuite du temps.
Quand les Italiens attaquèrent ce pays, j’y devins correspondant aux armées. Et, au début du printemps, un mois environ avant l’invasion allemande, je fis, dans la région de Larissa, la connaissance de quelques officiers appartenant à l’avant-garde des troupes britanniques qui venaient soutenir leur alliée.
L’un d’eux reçut le commandement d’une batterie établie sur les hauteurs dominant la plaine de Thessalie, du côté du nord. Il me fit promettre d’aller le voir et je tins parole.
Je me mis en route, sur un mulet, avec un détachement qui rejoignait un poste voisin de celui où j’étais attendu. Et je n’entreprendrai pas de raconter comment, après avoir quitté mes compagnons dans la montagne, à l’endroit où mon chemin se séparait du leur, je m’égarai si bien que je dus passer la nuit couché dans le creux d’un rocher.
Le jour venu, je me trouvai en plein brouillard. Peu à peu, le ciel s’éclaircit, mais la brume demeura dans les fonds et j’errai, des heures durant, à la recherche d’un guide ou d’un point d’où je pusse repérer ma position. Le maquis était désert et les vallées invisibles. Je m’impatientais et me sentais las.
Cependant, aux approches de midi, j’aperçus un bois d’oliviers, sur une sorte de palier, et j’y marchai pour échapper à la chaleur qui déjà devenait pénible. Mais la présence de ces arbres n’apporte aucune fraîcheur. Ils étouffent la brise sans s’opposer au soleil. Leurs ramures d’étain et de bronze verdi ne projettent sur le sol que des taches bleues et comme lunaires. Le sous-bois est à la fois bas et vide. Il y règne une lumière diffuse où serpente et tournoie sans cesse l’ascension de l’air chaud et que trouble l’entrecroisement des ombres et des rayons. Parfois, à mon approche, une de ces petites chouettes dont les Grecs d’autrefois firent l’attribut d’Athènê s’enfuyait sous les branches, d’un vol ouaté et court. Le silence était accablant.
Brûlé et brisé, je m’inquiétais de sentir ma monture ralentir à tout moment et buter contre les pierres ou les racines tortueuses qui bosselaient le sol comme des membres de géants ensablés. Et je m’apprêtais à mettre pied à terre, quand je vis une femme devant moi.
Je ne l’avais ni entendue ni vue venir. Peut-être un tronc d’arbre me l’avait-il cachée.
C’était presque une enfant encore, bien qu’elle fût taillée comme la plupart des femmes hellènes de la montagne, dont la sveltesse robuste semble héritée des modèles de la statuaire antique. Elle portait une sorte de chemise bariolée de broderies, une courte jupe noire de paysanne et allait pieds nus. Ses traits étaient parfaitement réguliers et purs. La couleur cuivrée de ses nattes roulées autour de son front et le bleu sombre de ses yeux très grands en amande faisaient avec son teint bruni une harmonie singulière. Elle me regardait sans timidité.
« Salut, me dit-elle.
– Salut. »
Je lui appris, en quelques mots, ma mésaventure et lui demandai si j’avais une chance d’atteindre, dans ces parages, le poste britannique que j’étais venu chercher. Cette question la fit sourire et elle me répondit :
« Ce n’est pas le moment d’y penser. »
Puis, à ma grande surprise, je la vis poser une main sur le bât de mon mulet, sauter, s’asseoir en croupe sans faire fléchir l’animal, qu’elle poussa aussitôt en avant, de quelques coups de talon, en le guidant avec la tige d’un roseau.
La compagnie de cette inconnue, après mes heures de solitude et de perplexité, me réjouissait. Et je ne doutais point qu’elle ne me conduisît vers quelque asile heureux.
Quant à notre monture, elle avait pris maintenant un pas léger et rapide qu’elle devait garder jusqu’au terme de notre course.
Dieu sait pourtant si celle-ci était malaisée ! Nous avions quitté les derniers chemins et avancions sur des pentes dénudées, coupées de failles et de ravins, et dont la blancheur surchauffée ne se tachait guère qu’à de longs intervalles de bouquets d’yeuses et de pins, dans un rayonnement azuré. Les sentiers de chèvres et les lits des torrents secs étaient nos meilleures pistes. Parfois, nous n’en trouvions plus et nous devions avancer, degré par degré, sur les rochers étagés, parmi les buissons de genévriers, les chênes nains et les touffes d’euphorbes. Enfin, après tant de chaleur, d’éblouissement et comme d’enivrement d’espace, nous pénétrâmes dans une gorge pleine d’ombre, assombrie encore par le feuillage des buis et des ifs qui l’encombraient. Les ruines d’un petit temple, éparses entre des cyprès, semblaient en garder l’entrée.
Les parois de la montagne, drapées de lierres en fleurs, où parfois un rai de soleil faisait scintiller des abeilles, étaient âpres, verticales, et, à mesure que nous nous enfoncions, se resserraient sur nous vertigineusement, jusqu’à ne plus nous laisser voir qu’un mince ruban de ciel.
J’étais déjà assez loin de moi-même pour ne plus m’inquiéter du but de cette étrange chevauchée. Ma fatigue s’était dissipée comme si le contact de ma jeune compagne avait suffi à m’en guérir. Les quelques mots qu’elle m’adressait exerçaient sur moi un charme qui m’enfermait dans les limites de mes regards. Quand le terrain s’aplanissait, elle s’appuyait à moi et posait sur ma nuque ses nattes épaisses, en chantant d’une voix dont les notes s’enflaient dans cet abîme comme dans un orgue géant.
Nous arrivâmes, au déclin du jour, devant une fente de rocher si étroite que nous dûmes y entrer à pied, l’un après l’autre, après nous être partagé le chargement du mulet. Il nous fallut grimper à l’intérieur de ce couloir, dans une obscurité complète et, quand nous revîmes la lumière, ce fut sur un monde nouveau.
Un plateau couvert de prairies et traversé par les méandres d’une rivière s’étendait au milieu d’un cirque de hauteurs boisées. Celles-ci, devant nous, s’élevaient jusqu’à des cimes plus rases, vertes d’abord, puis éblouissantes de neige, qui semblaient transparentes et se confondaient presque avec la voûte qui les nimbait. Des troupeaux broutaient dans les pâturages. L’herbe était fleurie. Un air vif chargé d’odeurs agrestes fouettait le sang délicieusement sans que le vent soufflât.
La jeune fille m’introduisit dans une grotte spacieuse et claire, toute miroitante de cristaux de quartz colorés. C’était sa maison. Des scolopendres et des mousses la festonnaient de verdure. Le sol était jonché de fleurs coupées. Et, près d’un lit de fougère couvert de toisons blanches, une peau de bœuf portait sur des feuillages un repas de fruits et de miel.
Elle me fit asseoir, prit une outre pleine, versa dans une corne du lait qu’elle mélangea de miel et qu’elle me présenta. Puis elle m’engagea à manger. Bien que n’éprouvant plus, depuis notre rencontre, ni soif, ni faim, ni fatigue, je me sentais, en goûtant à ce repas léger, devenir plus différent de ce que j’étais quelques instants avant que si j’eusse passé brusquement de la langueur à la santé, pour ne pas dire de la mort à la vie. La force affluait en moi. La joie en débordait. Mon âme devenait un ciel d’été.
Comme j’étendais la main pour saisir un fruit, je remarquai soudain qu’elle ne portait plus la flétrissure des années. C’était une jeune main, avec ses matités, sa souplesse tendre, ses aurores et ses ruisselets bleus dissimulés dans l’ivoire. Mes yeux s’agrandirent d’étonnement et je dis :
« Quelle vertu ont donc ces mets, cet air, ce lieu secret ? D’où vient que tout change en moi ?
– Ne te le demande pas, » répondit i’inconnue.
Elle était debout à mon côté et je m’aperçus qu’elle avait rejeté sa jupe noire. Elle ne portait que sa chemise brodée, toute froncée à petits plis. Elle avait, je ne sais quand, remplacé ses nattes par une coiffure crêpelée retombant en plusieurs tresses de chaque côté du visage, devant ses épaules, et rappelait ainsi les Korés archaïques du musée du Parthénon. La finesse et la luminosité de sa peau, qui, en dépit du hâle ambré, étaient vraiment marmoréennes, jointes à une candeur d’expression presque primitive, accentuaient cette ressemblance. Un collier d’anémones et de pivoines sauvages s’incurvait sur sa poitrine. Son visage rayonnait d’une assurance noble que seule eût semblé justifier la domination du monde, et elle souriait, comme une statue, on eût dit éternellement.
Je m’étais levé et m’avançais vers elle, dans un mouvement pareil à celui qui pousse les petits enfants à toucher les fleurs qui les émerveillent. À mesure que je m’approchais, j’éprouvais non pas un désir, mais un bonheur grandissant. Bientôt, son souffle m’effleura. Et soudain, en plongeant mon regard dans les saphirs de ses yeux, leur pupille élargie me montra l’image d’un adolescent. Il était, lui aussi, ambré et lumineux, candide et maître du monde ; je reconnaissais son front rêvant, ses joues imberbes, sa bouche fraîche, ses dents nacrées et cet on ne sait quoi d’inachevé, entre les deux tempes, qui est comme la rosée des fleurs.
Soulevé hors du réel et enivré par le prodige, j’entourais d’un bras ma compagne, qui s’y renversa doucement, sans que rien pourtant parût abaisser sa pensée vers les facilités pesantes d’un baiser. Je n’y songeais pas moi-même, tant à respirer l’esprit de sa bouche j’éprouvais de bonheur et de plénitude. Narcisse de cette fontaine animée et pensante, épris à la fois de son eau pure et de l’image qu’elle enfermait, je restais penché sur elle et mon passé ressuscité, les unissant dans un même amour.
Étrange et mystique sensualité, exempte de chute, de stupeur et de lassitude. Je me sentais plus fort à mesure que je buvais à cette source. Et, d’un ton qui semblait commander à celle dont, pourtant, je devenais l’ouvrage, j’osai lui dire :
« Qui es-tu ? Je veux le savoir.
– Pas encore, » répondit-elle en se redressant et en s’écartant.
Comme pour me faire sentir ma dépendance, elle sortit. Je la vis marcher dans la campagne empourprée, et, plus elle s’éloignait, plus je retrouvais ma fatigue. Un sommeil invincible me jeta sur le lit de fougères et je m’endormis aussitôt.
Quand je m’éveillai, elle était près de moi et versait sur mes yeux les reflets d’un rayon matinal qui se dorait dans sa chevelure. J’étais redevenu tel qu’elle m’avait laissé. Et comme je lui posais de nouveau, mais cette fois avec prudence, la question qui m’obsédait, elle me prit la main et m’emmena.
Nous parcourûmes les prairies à peu près comme le faisaient les hirondelles au-dessus des herbes. Et nous entrâmes dans une futaie de grands chênes, où nous nous assîmes sur la mousse.
« Ta curiosité, me dit-elle, m’étonne d’autant plus que tu ne parais pas impressionné par le nom de cette contrée. Ignores-tu que tu es sur l’Olympe, séjour des dieux ? »
Je dus reconnaître qu’au moins je ne m’en étais pas soucié. C’est alors que, bravant cette indifférence, elle me lança comme un javelot ces mots inouïs :
« Je suis Hébé, fille de Zeus et d’Héra aux bras blancs. »
Je n’eus le temps ni de sourire ni d’en demander davantage. Je ne la voyais plus. Je regardai de tous les côtés ; je la cherchai derrière les chênes et je criai, effaré :
« Où es-tu ? Reviens ! »
Alors elle parla, devant moi, près de moi, présente et invisible, comme si j’eusse entendu les paroles des feuilles :
« Je suis aussi la Jeunesse. Autrefois, dans le palais de mon père, sur ces sommets diaphanes qui, au-dessus de nous, portent le ciel, je servais les invités, comme firent, de tout temps, les jeunes filles dans les maisons bien ordonnées. Un jour, maladroitement, je tombai et brisai mon amphore. Je renonçai alors à me montrer en public. On me maria à Héraclès, mais je ne pus m’attacher à ce poids lourd. Je me plus dans la compagnie des muses, des charités et aussi des divinités champêtres. C’est pourquoi je hante souvent ce site peuplé de nymphes et d’ægipans dérobés à ta vue, comme moi-même en cet instant. Ils gardent mes troupeaux et sont mes serviteurs. Cependant, leur compagnie ne me suffit pas toujours – car tu es parfois pesante, monotone immortalité ! En te voyant de loin errer sur les pentes sacrées, j’ai pensé que tu pourrais devenir mon compagnon, et, pour aller à toi, j’ai pris une forme humaine. Tu ne m’aurais peut-être pas crue, même après ta métamorphose, si je n’avais, en parlant, accompli un nouveau prodige. Te voilà instruit, maintenant. »
À peine eut-elle achevé que je la revis à la place où sa forme s’était si soudainement évanouie.
*
Pourquoi profaner le bonheur en le livrant aux regards d’autrui ? Aussi bien, les courses dans les bois, à la poursuite de faons ou de lapereaux, que nous prenions sans peine et relâchions pour jouir de leur délivrance, nos ébats dans les clairières, nos bains à l’ombre des hêtres, la danse des chèvres rythmée par nos syrinx, nos siestes à la musique des pins, nos longues heures de paresse charmées par les oiseaux, les appels des dryades secrètes répétés par Écho, les fleurs que nous tressions, les laitages parfumés, les agneaux qui nous suivaient, l’eau glacée des sources, qu’était tout cela au prix de ma jeunesse retrouvée ? Embellie, affermie, satisfaite par un amour dont le plus miraculeux était une innocence jouissant des voluptés sans tourment ni recherches, elle m’eût été plus chère qu’Hébé elle-même, si je ne les eusse toutes deux confondues.
Les jours passaient sans qu’il nous vînt à l’esprit de les compter. Nous faisions de très longues marches. J’y trouvais un plaisir sans cesse renouvelé, parce que ma curiosité l’était continuellement aussi. Croyant toujours tout voir ou éprouver pour la première fois, tout m’était cause de la joie que procure naturellement la découverte des choses.
Or, un matin que nous nous étions longtemps livrés aux sortilèges de la nature, dans cette retraite inaccessible dont Hébé me disait fièrement : « Prométhée, ici, ne passa jamais, » elle me conduisit jusqu’au bord du plateau, en un lieu d’où la terre entière semblait s’étendre à nos pieds.
« Regarde la Grèce, me dit-elle. Elle n’a pas changé depuis le temps où, dans Corinthe, j’avais un temple fameux. »
Elle me montrait la Thessalie, terre des centaures, où Chiron nourrissait Achille de la mœlle des lions, l’entrée de la vallée de Tempée, dont les rouges cavernes cachaient chacune l’autel d’un dieu, le Pénée, sur les bords duquel Apollon changea Daphné en laurier, et les prairies où le dieu en exil gardait les troupeaux d’Admète.
Conduit ainsi, à travers l’espace, jusqu’aux plus anciennes féeries de la légende, je regardais, au-delà des glacis déserts, les vignes et les champs de maïs, les éclats des ruisseaux entre les peupliers et les térébinthes, la plaine blanchie d’asphodèles, les villages à l’abri des platanes et des figuiers, et, fermant l’horizon, la soie bleuâtre du Pinde, quand ma vue rencontra, au loin, un objet infime, seul, dressé, d’où sortait une fumée noire.
Je reconnus une cheminée d’usine. Et, plutôt que d’en détourner mes yeux, je les y attachais. Le malaise même qu’elle leur causait les y enchaînait. Et, sentant quelque chose d’obscur et de fatal planer sur moi, je m’en faisais déjà la proie, sans chercher à m’en garder.
Bulle légère portant dans ses flancs l’image irisée du monde, mon enchantement crevait sur cette aiguille de brique comme sur l’épine d’un buisson. Au-delà de ces campagnes cristallines, je revoyais les docks, les gares et les cités, les jardins de la terre fauchés par la machine, les foules asservies à leurs efforts vains et têtus.
Mais un autre spectacle m’assombrit davantage. L’extrême pureté de l’air me permit de distinguer, sur le tapis des moissons vertes, de fins tourbillons de poussière soulevés par des hommes en marche. Je voulus penser aux théories delphiques venant, tous les neuf ans, cueillir, en ces mêmes lieux, les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux pythiens : c’était une colonne de soldats ; d’autres la suivaient et la précédaient. Étais-je donc si près d’un monde dont je m’étais cru si loin ? Je me sentais perdu au milieu des hommes retrouvés.
« Nous les chasserons ! dit Hébé, qui suivait mes pensées. J’appellerai Héraclès ; j’adjurerai Zeus, mon père…
– Hélas ! ils n’ont pas pu les empêcher de détruire déjà ces forêts, soupirai-je, en montrant les pentes dénudées qui roulaient devant nous leurs cascades de pierres parmi le myrte et les lentisques.
– C’est vrai… fit-elle.
– Éloignons-nous, retournons à nos chevreaux. »
Nous rentrâmes lentement. En retrouvant les secrets de notre asile, je m’assurai de sa réalité et m’efforçai de reprendre foi dans la puissance de mon amie. Celle-ci, cependant, était devenue comme moi, songeuse et mélancolique.
« Qu’adviendra-t-il, pensai-je, si les armées pénètrent dans ces montagnes ? Me sera-t-il possible, alors, de rester auprès d’elle, moi qui ne puis supporter l’idée d’en être séparé ? De quels maux ne suis-je pas menacé, puisque mes jeunes forces sont liées à sa présence aussi étroitement que la forme à la lumière ? Et comment espérer que, le voulût-elle, elle ne me quittera jamais ? »
Je mesurai le gouffre. À quoi bon rajeunir, même au propre souffle d’Hébé si c’est pour, tôt ou tard, décliner et mourir ? Sursis !… Seul vaudrait un prodige qui me ferait immortel.
J’en étais là, quand je sentis se refroidir la main que je tenais dans la mienne. Je regardai ma compagne. Elle avait pâli et paraissait retenir une larme. Elle vit ma surprise et dit, en baissant la tête :
« Non… les dieux seuls sont immortels ! Mais puissé-je, moi, ne plus l’être ! Ah ! douleur toujours renouvelée ! Divinité misérable par quoi je survis à ce que j’aime ! Ménalque, berger charmant qui me faisais rire en imitant avec une feuille le coassement des grenouilles ; Amynthas le Macédonien, qui saisissais avec tes dents les tanches au fond des marais et les déposais à mes pieds en te couchant comme un chien ; Numa, poète d’Apulie qui couvrais tes tablettes d’odes amoureuses tandis que je filais la laine ; Zosime de Byzance, dans ta robe de soie, qui dressais un sansonnet à me réciter des fables d’Ésope ; Togrul, beau guerrier turc qui, pour me suivre, quittas trois cents épouses ; Gisclafred, chevalier franc dont la voix déroulait tant de contes de neige peuplés d’étoiles et de nains, où êtes-vous ? Pourquoi n’ai-je pu garder aucun de vous ni le retenir au bord du Tartare ? Terrible prix de l’immortalité ! Ne durer que pour assister à l’éternelle dissolution ! »
Comme elle parlait, nous entendîmes des bruits sourds, que j’eus vite reconnus. Je tendis l’oreille.
« Tu ne te trompes pas, me dit-elle ; c’est bien ce que tu crains. »
Rebroussant chemin, nous retournâmes au lieu d’où nous avions découvert les colonnes en marche et pûmes bientôt distinguer, de tous côtés, ces brèves lueurs de briquet battu, ces petits panaches au-dessus du sol et ces vols d’avions qui, parmi les détonations, les crépitements et les ronflements, sont à peu près tout ce qui révèle de loin le déchaînement d’une bataille.
« Les Allemands envahissent la Grèce, » dis-je avec l’accent de la certitude.
Hébé, les traits durcis, regardait et se taisait. Je l’entendis bientôt murmurer :
« Tous ceux qui sont là m’appartiennent et je les anime. Combien en restera-t-il demain ? Cependant, moi, je demeure. Tu rêves d’être impérissable ? La répulsion que t’inspire la mort n’égale pas l’attrait qu’elle a pour moi.
– Être sans toi, voilà ce qui me répugne. Mais toi, comment souhaiter mourir, qui ne vieilliras jamais ?
– La mort ne tente que les jeunes. Beaucoup l’ont désirée après l’expérience d’un printemps. Je l’appelle aujourd’hui après cinq mille ans de regrets. »
Elle eut un long silence, durant lequel chaque éclair de la plaine se reflétait dans ses yeux en une lueur angoissée. Et, tout à coup, elle dit :
« J’irai dans cet orage. Là, j’atteindrai peut-être la fin qui m’a fuie toujours.
– Est-ce pour cela que tu m’as fait renaître ? ne puis-je m’empêcher de répondre. Ah ! cruauté du bonheur ! »
Elle eut alors un regard de compassion et, s’approchant doucement, me donna un baiser.
Ravissement trop court. Je me rappelai vite sa résolution. J’en sentis toute l’horreur et pour moi et pour l’univers.
« Jeunesse, m’écriai-je, n’abandonne pas le monde ! »
Mais je n’avais plus devant moi qu’une farouche paysanne vêtue d’une robe grossière et coiffée d’un foulard noir.
« Viens, me dit-elle en me faisant de ses doigts un bandeau. Partons au-devant du Destin. »
Soit qu’alors le trouble de mon esprit et l’intensité du chagrin aient obscurci ma mémoire, soit que réellement ma compagne, comme j’en conserve l’illusion, m’ait affranchi de l’espace pendant qu’elle me voilait les yeux, mon souvenir désormais me transporte sur le chemin où je fus trouvé, à demi mort, par des soldats anglais qui me hissèrent en camion et m’emmenèrent dans leur retraite.
Je crois pourtant toujours entendre, avant que je fusse projeté par une déflagration, la voix d’Hébé sonnant comme un buccin, l’appel des dieux au combat. Et je garde la vision, au moment où je m’évanouis, d’un spectre à son image que formait le soleil dans un nuage couleur de terre, soulevé comme l’écume d’un brisant. Le vent le déplaçait lentement dans la direction de l’Olympe.
Hébé, devenue poussière, n’avait pu mourir encore.
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(Jean Gallotti, illustration de Bernard Milleret, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1041, jeudi 14 août 1947. Du même auteur, voir la nouvelle « Sylvain, » déjà publiée sur ce site. « Hébé, » gravure au pointillé de H. Cardon, d’après un dessin de Huet Villiers, 1817)
À Mlle Louise Read.
Je suivis la rue à pic qui montait de la gare. Je n’étais pas arrivé au tiers que mes yeux qui cherchaient, à droite et à gauche, aperçurent, se balançant au vent, un écriteau où une belle main avait tracé en bâtarde : Maison à louer.
Je ne connaissais aucunement M…, cette bourgade où j’arrivais par un clair matin de mai. Je l’avais choisie au hasard, sur la carte. Ce qui motivait mon choix, c’est qu’elle était à deux lieues de la grande ligne de l’ouest, et à quatre heures de la capitale. Trop loin pour que des fâcheux songeassent à m’y relancer, assez près pour, un soir d’ennui trop violent, pouvoir accourir à Paris.
J’avais résolu de passer là trois mois au moins, peut-être six, dans un isolement absolu, en dépit du vœ soli de l’Écriture. Trois mois à mélancoliser à mon aise, par les chemins creux et les routes blanches. Je n’avais pas, exprès, emporté un seul livre, et j’espérais que le « buraliste » de la localité n’aurait que des « journaux du pays » à m’offrir.
Je préfère presque, suivant les circonstances, le « vin de pays » aux « grands crus. » Et, pour les feuilles, c’est la même chose. Les commérages du Bonhomme normand me ravissent. Cela change des chroniques sceptiques de Scholl et des causettes fumistes de Caliban.
Je soulevai, au long de la montée, un vif émoi. Le maréchal du bas de la rue s’arrêta de ferrer un gris pommelé qui se mit à hennir bruyamment en tournant vers moi les deux cornets de ses courtes oreilles. Le « gniaff » releva sur son front, pour mieux me voir, ses bésicles rondes, à monture d’acier, et le bourrelier, qui cirait un harnais, resta une seconde la main en l’air, à me dévisager.
Sur les portes, les ménagères étaient accourues, les bras nus, tout rouges et luisants d’eau de vaisselle, la jupe relevée et attachée, en un gros paquet, par derrière, les pattes de la « gouline » flottant sur les épaules.
La maison qui avait attiré mon attention ne présentait rien que de très ordinaire. Je m’étais arrêté devant elle, parce que c’était la première qui s’annonçait comme à louer, et que, pour moi, celle-ci valait celle-là.
Au moment où j’allais sonner, afin de savoir à qui m’adresser, le voisin, un petit ferblantier à la mine matoise qui tapait sur un chaudron, se leva de son escabeau et vint à moi, un peu courbé, en serrant son chaudron, un petit chaudron en cuivre rouge, dans sa serpillère.
« Vous voudriez voir la maison, Monsieur ? me dit-il.
– En effet. »
Le petit ferblantier appela :
« Hé ! Florine !
La Florine va venir, Monsieur. C’est elle qui a la clef. C’était leur bonne. Alors, ils lui ont laissé une petite rente que lui sert M. André, le légataire universel. Il n’habite pas ici ; alors, il a chargé la Florine de louer la maison. »
La Florine arriva, une grosse commère très fraîche encore, malgré ses quarante-cinq bien sonnés.
« C’est-y pour louer ? me demanda-t-elle de suite.
– Dame, ripostai-je en souriant, approuvé par un petit rire clair du ferblantier, attendez au moins que j’aie visité la maison. »
La bonne me précéda, tout en cherchant la clef dans sa poche.
Dès mon premier pas dans le corridor, un corridor étroit, tendu d’un papier à raies, dont le bleu vous restait aux coudes quand on le frôlait, je fus saisi, suffoqué presque, par l’humidité moisie de sépulcre qu’on respirait là.
Le corridor n’avait de jour qu’à l’autre bout, de côté, par une petite imposte cintrée, vitrée de carreaux glauques, guère plus grands que ceux d’un damier.
« Voici le salon, me dit la Florine, en poussant une porte vers le milieu du corridor.
– Mais les meubles y sont encore, m’exclamai-je.
– Ah ! rien n’a été changé depuis leur mort. Monsieur avait si peur qu’on vende ses pauvres affaires. Tenez, je me souviens qu’un cousin de Madame était venu dîner quelques mois avant la mort de Monsieur. Il raconta bêtement pendant le repas qu’il revenait de l’enterrement d’une vieille parente, et que, comme elle possédait très peu d’argent, ses héritiers avaient tout fait vendre chez elle, ses meubles, son linge dont elle était si fière, ses robes, ses pauvres robes de l’ancien temps qui n’avaient guère de valeur. Et l’imbécile racontait que, comme la vente ne marchait pas, il avait fait le loustic pour décider les paysans. Il s’était affublé à un certain moment d’une robe de la vieille et il avait mis sur sa tête un vieux chapeau à elle. Et, ainsi accoutré, il avait « gueulé » un boniment à tout casser, pour faire monter les hardes de la tante.
Comme il était sorti dans le jardin un instant, après le café, Monsieur dit à Madame, bien tristement :
« Eh ben, ma femme, qu’est-ce que t’en dis ? V’là c’ qu’on fera d’ nos pauv’es affaires, quand nous ne serons plus là. »
C’est pour ça que Madame, qui s’en est allée la dernière, a laissé, par testament, sa maison avec tout ce qu’il y a dedans à M. André, un neveu de son mari qui habite Paris, et qui ne fera jamais de ces choses-là, lui.
Il est bien trop gentil pour ça, » ajouta la Florine, comme en aparté.
C’est dans le salon qu’elle me racontait tout cela. Un vieux salon bien bourgeois, bien province, trop long pour la largeur, tendu de papier sombre à reflets de velours et d’or, et meublé d’un canapé en reps grenat, de trois ou quatre fauteuils inamovibles au pied de qui une roulette manquait, et de deux douzaines au moins de chaises qui s’alignaient, symétriques et compassées, le long du mur où appendaient quelques portraits photographiques, éclaboussés des macules blanches de la vétusté. Au milieu, un petit guéridon laqué étalait un tohu-bohu de bibelots insignifiants. Dans le fond, une glace immense tenant presque la moitié du panneau, reflétait le profil d’une cheminée en marbre blanc où, entre deux chandeliers d’argent, sous globe, une haute pendule empire indiquait une heure immobile.
Au bout du corridor, on montait deux marches. Sur le palier, juste en face, donnait la salle à manger ; à gauche, sous le cintre de l’imposte, une petite porte s’ouvrait sur la basse-cour ; à droite, l’escalier allait aux chambres, un escalier aux marches hautes, cirées à l’encaustique jaune, incurvées et usées au milieu par le passage de combien de pieds ?
La Florine me précéda dans la salle à manger dont elle alla pousser les volets.
C’était une pièce grande, très claire, assez gaie, tapissée d’un papier cuir, jaune safran. À droite, le panneau était occupé d’un bout à l’autre par un placard qui tenait lieu de buffet et par une alcôve.
« C’était là où ils couchaient, » me dit-elle, en ouvrant les deux vastes portes.
Son mouvement avait, en effet, mis à découvert un lit, très haut, comme on les affectionne en province.
« Monsieur pourra en faire aussi sa chambre à coucher ; c’est plus commode. »
Détail singulier, sous la porte fermée passait la musique ronronnante et mélancolique du vent qui gémissait, avec des renforzando absolument imprévus par ce mois de juin, particulièrement calme. Comme j’avais entrouvert le battant et le rapprochais du chambranle, tout près, le vent éleva la voix, montant et descendant la gamme de sa plainte suivant que j’ouvrais ou fermais la porte.
« Ça « jonfle » toujours comme ça, me dit la Florine, même quand il ne fait pas de vent dehors. C’est drôle. Mais ça ne fait ça qu’ici, » ajouta-t-elle, comme pour me rassurer.
En me retournant, j’aperçus tout à coup, assis sous la table, un chien que je n’avais pas vu entrer avec Florine, un chien de chasse, assurément, de cette variété de braque particulièrement fine, svelte et intelligente qu’on appelle le pointer. Ce que je vis tout d’abord et je ne vis même que ça, ce fut ses yeux qui ne me quittaient pas. Des yeux bruns très grands, très profonds, d’une fixité de regard, d’une expression de douleur si vive, si frappante, si extra-humaine qu’elle me troubla. Toute la tête, d’ailleurs, et je dirai même tout le visage, portait l’empreinte d’un accablement morne, avec ses sourcils foncés, ses lèvres pendantes, son museau bas et ses oreilles qui tombaient, ses longues oreilles de velours noir qui le coiffaient si bien. Il n’avait pas fait un mouvement. Il avait attaché sur moi son regard, voilà tout.
« C’est leur chien, expliqua la Florine. Ah ! c’est ben lui qui a eu le plus de peine, la pauvre bête. Il aimait tant son maître ! Il n’y a pas eu moyen de le faire sortir d’ici depuis leur mort. Madame me l’a donné, pour que j’en prenne soin, le pauvre vieux, mais il s’obstine à ne pas venir chez moi. Je suis forcée de lui apporter sa soupe ici. Encore, il ne la mange que du bout des dents. On dirait que le pauvre animal veut se laisser périr. Il a tant eu de chagrin. Tenez, monsieur, on ne croira peut-être pas à ça, à Paris, mais le jour de l’enterrement de monsieur (tout le monde ici vous confirmera le fait), on avait enfermé le chien dans le bûcher, par mesure de précaution. Et voilà qu’au moment où on enlevait la bière, Tom, qui avait réussi à ouvrir la porte du bûcher, je ne sais comment, se précipite comme un fou au travers des gens qui étaient là, en aboyant avec fureur après les croque-morts, après M. le curé, après tous ceux qui approchaient du cercueil. Certainement, si je n’avais pas réussi à le calmer et à l’emmener par son collier, il serait devenu enragé à force de fureur. Ah ! il oublie moins vite que le monde, allez, c’te bête-là. Voilà quelques jours, dans un lot de vieux vêtements que madame m’avait donnés, j’ai retrouvé un pantalon à monsieur. Eh bien, Tom l’a bien reconnu, allez. Il l’a flairé dans le tas, et s’est mis tout à coup à hurler, si tristement que ça m’a fait pleurer. Car voyez-vous, monsieur, dit Florine en s’essuyant les yeux du dos de la main, je les aimais bien, moi aussi. C’étaient de si braves gens !… Ah ! pourquoi faut-il qu’on s’en aille ? »
Je songeais, moi qui ai le culte pieux du passé et la religion des souvenirs, la seule, hélas ! je songeais que si j’avais été ce neveu de Paris, je n’aurais jamais pensé à louer ou à vendre cette maison de paix où aurait gambadé mon enfance. J’aurais laissé ces choses en l’état, les meubles en leur place, tels qu’ils étaient aujourd’hui. Je n’aurais permis qu’aucun étranger ne vînt troubler le silence de ce mausolée des souvenirs, où, parfois, à certaines heures de mélancolie, alors que la vie semble lourde et que l’inconnu de la mort, le mystère de l’au-delà vous attire dans une espèce de vertige, mon cœur serait venu en pèlerinage déposer le masque vain de l’impassibilité d’attitude et pleurer à son aise, et s’avouer à lui-même ses rancœurs, ses faiblesses, ses amertumes et ses douleurs.
Tout comme si elle avait répondu à ma pensée secrète, Florine me dit tout à coup :
« M. André ne peut pas habiter la maison. Il est retenu à Paris pour ses affaires. Et comme il n’est pas riche, le pauvre garçon, il a bien été obligé de louer. Mais comme il loue en garni et qu’il tient à tout ce qu’il y a ici, il m’a bien recommandé de ne louer qu’à des personnes « convenables. » Si monsieur veut voir le jardin…
– Et le chien ? N’est-ce pas Tom que vous l’avez appelé ?
– Parfaitement. Tom, viens ici, mon vieux chien. »
Et elle lui fit un appel de la main sur le genou. Mais Tom, conservant son attitude figée, se contenta de battre le parquet de deux coups discrets de sa queue, cependant qu’une lueur s’allumait dans son regard morne.
« Il me fait peur avec son œil fixe, me dit Florine, et je ne coucherais pas ici maintenant pour un empire. Entre nous, monsieur, je ne devrais pas vous dire ça, parce que c’est dans le cas d’ vous empêcher de louer, mais, voyez-vous, y a des moments où je m’imagine qu’il revient ici… Vous voyez ben c’ fauteuil, là, au coin de la cheminée, c’était le fauteuil de monsieur. Ah ! on n’y a pas touché. Il est resté là, d’ la veille de sa mort. Il aimait à tisonner, monsieur ; c’était sa grande occupation. Eh ben, un soir… Ah ! allons dans le jardin, je ne pourrais pas vous raconter ça ici. Ça m’a tellement tourné les sangs que j’en ai été malade pendant quinze jours. »
Le jardin, un parterre minuscule, aux carrés enfantinement dessinés et séparés par des allées microscopiques, où deux enfants de trois ans n’auraient pas pu se promener de front, était prolongé du côté de la maison par une petite basse-cour où, du « temps des vieux, » quatre ou cinq poules s’engraissaient, très familières, accroupies à journée entière sur l’appui de la fenêtre de la salle à manger, s’y faufilant même parfois, sans façon, pour y picorer les miettes de pain tombées de la table. À l’autre extrémité, il était borné par une petite terrasse plantée de quatre grands sapins mélancoliques, laquelle s’appuyait à une petite colline abrupte bouchant brusquement l’horizon.
La frondaison noire des sapins et leurs rameaux dégringolés étendaient sur tout le jardin une ombre épaisse et qui, le soir, quand s’était caché le soleil, derrière les futaies de la colline, devenait lugubre et frissonnante.
« Mais votre histoire ? fis-je à Florine.
– Je vous ai dit, monsieur, que j’apporte deux fois par jour ici la soupe à mon chien, puisqu’il ne veut pas abandonner son ancienne maison. Un soir, j’avais été retardée plus que d’habitude, il était entre neuf et dix heures, j’ouvre la porte de la salle à manger. Ah ! monsieur, je jure sur ma part de paradis que c’est vrai… Le chien était assis à côté du fauteuil de son maître, le cou tendu et le museau allongé comme quand monsieur vivait et que Tom posait sa tête sur le genou de monsieur pour se faire caresser. Sa queue battait le parquet à petits coups et il couchait les oreilles comme quand monsieur lui passait la main sur la tête…
Prise d’une peur folle, je m’enfuis.
Quand j’arrivai chez moi, j’étais en nage… j’ai été quinze jours à me remettre de cette émotion-là. Maintenant, on ne me ferait pas entrer ici, ni pour or, ni pour argent, quand la nuit est venue.
– Eh bien, mademoiselle Florine, c’est entendu, je « loue. » Il me semble que je me plairai ici. Mais à une condition… C’est que les habitudes de Tom ne seront pas changées.
– Oh ! monsieur, je n’aurais jamais osé vous le demander. Le pauvre chien aurait été si malheureux que vous le mettiez à la porte.
– Je compte sur vous, n’est-ce pas, pour faire mon ménage ? Ce ne sera pas grand-chose, du reste. Je serai toujours seul et n’occuperai que la salle à manger.
– Comment ? monsieur, vous allez coucher… dans la salle à manger ?…
– Mais Florine, vous me le conseilliez vous-même, tout à l’heure… Cela me serait plus commode, disiez-vous.
– Oui, mais… après ce que je vous ai dit.
– Florine, je ne crains pas les revenants. »
Je rentrai le soir d’assez bonne heure, après dîner. J’avoue que j’étais curieux de voir le phénomène. Non pas que je doutasse un seul instant du fait affirmé si positivement par la brave fille, mais ne pouvait-il avoir été mal vu par elle ? En principe, je crois à la possibilité de tout. Et c’est surtout dans cet ordre de choses que le mot impossible n’est pas français…
Lorsque je pénétrai dans la salle à manger, Tom était accroupi sous la table, à sa place habituelle, le museau allongé sur les deux pattes de devant. Il m’accueillit par un grognement sourd qui s’éteignit presque aussitôt, mais son regard, un regard coulant qui remontait le long de ses sourcils froncés, s’attacha sur moi avec une expression singulière d’inquiétude et d’interrogation. Je me penchai vers lui et le caressai doucement, mais, malgré mes caresses et mes appels, il persista à rester dans son coin.
De mon lit, l’alcôve toute grande ouverte, le chien et le fauteuil se trouvant dans le rayon éclairé par ma lampe, j’attendis paisiblement la scène mystérieuse, l’oreille amusée des vououou… que le vent gémissait sous la porte. Vers neuf heures, ma lampe se mit à pétiller tout à coup, éclaboussant le verre de petites taches rousses, qui finirent par faire comme un tamis au travers duquel filtrait une lumière tremblotante. Le chien, jusqu’alors silencieux, se dressa soudain sur ses pattes, le museau haut, et se mit à jeter, les reins cambrés et les pattes raidies, dans une attitude crispée, un ululement étrange, assez semblable à cette note aiguë, chromatique et prolongée, que poussent les chiens qui, suivant l’expression populaire, hurlent à la mort. Brusquement, son hurlement se changea en petits jappements attendris, sourds, étranglés, gloussés, en quelque sorte. Et il marcha doucement dans la direction du fauteuil. Puis, il s’assit, le cou tendu, le museau comme posé sur un genou imaginaire, ses yeux de flamme levés vers l’être qui était là pour lui. Car, évidemment, le chien voyait. Son regard l’attestait, comme les battements de sa queue, comme aussi les frissonnements de son poil, chaque fois que l’apparition passait la main sur le velours fin de sa tête.
J’appelai, à plusieurs reprises :
« Tom ! Tom ! Tom, viens ici ! »
Mais rien ne put l’arracher à sa contemplation hypnotisée.
Je restai à M… près de six mois. Je vis l’automne jaunir et détacher une à une les feuilles des poiriers tordus et des pêchers rabougris du petit jardin ; je vis l’hiver habiller de blanc les futaies dénudées de la Butte, et je goûtai une joie amère à ouïr les rafales nocturnes pincer la harpe des grands pins qui secouaient lamentablement leurs rameaux échevelés couverts de neige. Et pendant ces six mois, tous les soirs, à la même heure, la même scène se renouvela, incompréhensible et troublante.
Peu à peu, je m’étais fait, à force de diplomatie, l’ami de Tom, qui me rendait mes caresses et m’accueillait, le soir, presque avec joie. Mais jamais, malgré tout, je ne pus le distraire, le moment venu, de la préoccupation de ce qu’il voyait.
Je suis repassé quelques années plus tard à M… Je voulais revoir ma maison et son mystère.
Hélas ! c’est à peine si je la reconnus.
M. André, le neveu, revenu de Paris, marié et médecin, a mis les maçons, les menuisiers et les serruriers dans la vieille demeure.
Et ils ont tout transformé.
Le corridor, élargi, pavé de mosaïque parisienne, n’est plus humide. Un large vitrage laisse entrer à flots le soleil, au-dessus de la porte d’entrée, une massive porte en chêne ciré, agrémentée de moulures, d’un goût très moderne. André a acheté la maison du petit ferblantier et de sa boutique a fait son salon, un grand salon clair qui ouvre une fenêtre sur la rue et une porte-fenêtre sur le jardin.
Disparue, la basse-cour, mangées les poules, ravagé le petit parterre, bouleversée, la terrasse. À la place de tout ça, des pelouses, des corbeilles de rosiers, des fusains, des arbustes de toute sorte.
Une allée contourne en pente douce la Butte, transformée, elle aussi, en parc anglais, et va dégringoler, bifurquée et trifurquée, sur le versant de la colline anglaisée comme le reste.
Disparus aussi, les deux « pas » du corridor qui va de plain-pied dans la salle à manger, meublée à neuf (qu’est devenu le fauteuil de monsieur ?) – et dont la vieille cheminée en marbre noir, où tic-taquait l’antique pendule de famille, a été remplacée par un classique poêle en faïence, vert japonais, qui fait l’ébaudissement de tout le pays.
La joie bruit, là où régnait le silence. Des enfants courent et gambadent, là où les deux vieux devisaient placidement au soleil, assis sur leur vieux banc moisi par les années.
Dérangé par les maçons, désorienté par cette implantation des nouveaux venus à la place des anciens, Tom qui a vu tous ses souvenirs émiettés un à un par le pic des démolisseurs, Tom, qui connaissait les « êtres » de la maison, et qui a vu comme une rafale les emporter dans son tourbillon, Tom, qui a vu reléguer au grenier le vieux fauteuil où l’apparition venait s’asseoir, Tom a senti que le passé était mort, et qu’on lui avait enlevé jusqu’à la possibilité de se souvenir, Tom a compris que l’apparition ne viendrait plus, Tom s’est exilé chez la Florine.

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(Léo Trézenik, in La Revue générale, littéraire, politique et artistique, cinquième année, quatrième volume, n° 76, janvier 1887 ; cette nouvelle a été reprise, avec quelques modifications, dans le recueil de Léo Trézenik et Willy, Histoires normandes, Paris, Paul Ollendorff, 1891. Edwin Henry Landseer, « Sleeping Bloodhound » et « The Old Shepherd’s Chief Mourner, » huiles sur toile, c. 1835 et 1837)
Il y eut un grand bruit qui ébranla toute la campagne et fit s’enfuir le petit peuple à fourrure des forêts et des eaux, et la gent à plumes des hautes branches et tout ce qui rampe, et vole, et détale…
L’automne était encore très beau. Mais la chaleur d’un soleil attiédi ne pouvait produire de telles émanations brûlantes autour de la fosse où l’objet avait percuté. C’était une véritable fournaise.
Tous les gens du village accoururent, attirés par le vacarme et par l’appât de la Chose merveilleuse. Elle était là, matière incandescente, faite de minéraux inconnus ; ce bloc intouchable, inapprochable, s’entourait d’un halo protecteur ; il luisait d’un éclat vert de malachite, mais certains voyaient en lui le ton terni de l’argent, d’autres lui trouvaient des parcelles d’étain bleui, des pellicules micacées, des transparences de cristal de roche. Aucun ne sut déterminer de quoi cet objet insolite pouvait bien être fait.
Le curé du petit bourg montagnard vint à la suite de ses ouailles, non pas alléché par l’idée d’un profit, mais en mission, avec la secrète terreur d’un maléfice, d’un piège du Malin. Il regarda de loin puis s’en fut, suivi de quelques pieuses vieilles filles en robes noires.
Blaise Fourneyrat, le propriétaire du champ pierreux où s’était abattu l’aérolithe, en perdit vite son bon sens. Il abandonnait femme et mioches et même ses vaches au pâturage et ses pommes de terre en pleine récolte pour s’absorber, des heures entières, dans la contemplation du bolide immobile. Dans son épais cerveau, de lentes convoitises naissaient, cheminant dans le fouillis des conjectures et des espoirs. Si ce monstre avait été vomi par le ciel dans son champ du Pas-de-l’Eau (ainsi nommé parce qu’il accédait à une passerelle franchissant l’Écuille), lui, Blaise, avait tous les droits sur cette pierre gigantesque dont l’instituteur – un homme instruit – avait déclaré : « Elle vaut des mille et des cents. »
Mais pour savoir et pour pouvoir, il fallait approcher l’aérolithe. Or, la masse en ignition dégageait une température de haut fourneau.
Des semaines passèrent. Un raz-de-marée au Portugal, une crise politique à Paris, des crimes passionnels retentissants fixaient l’attention de la Presse et personne ne s’avisa, dans le tumulte du monde, de raconter la chute d’un météorite dans un patelin des Cévennes.
L’hiver s’annonça précoce dans ces froids pays que ravage le vent de Sibère. Jour après jour, le morceau d’astre éteignait ses feux. Une nuit de lune, Blaise trouva au monstre accroupi dans son entonnoir un aspect engageant presque familier. Il gelait dur. Dix centimètres de neige ajoutaient au sol une écorce immaculée. Seul le météorite avait été épargné par la première neige. Toute la nuit, Blaise épia l’assoupissement de la Chose, sans trop rien comprendre à ce phénomène de refroidissement de la matière ignée.
Les jours suivants, le froid devint intense. Le pays scintillait sous la glace. Le bloc minéral s’enveloppait maintenant d’un voile bleuâtre qui n’effrayait plus Blaise ni personne. Mais Fourneyrat entendait empêcher que l’on chassât sur ses terres. Quelques injures, des coups de poing bien assénés tinrent à distance les voisins avides. Dans son obsession, le fermier ne caressait plus l’espoir de tirer argent de ce cadeau céleste. Il éprouvait pour lui un sentiment voisin de la passion et s’enhardit à le toucher, un beau matin qu’il faisait un froid à fendre les pierres. Le grain poli, satiné, du bloc lui fit perdre le peu de raison qui lui restait.
Désormais, il monta la garde auprès de « son » bien. Sa famille se répandait dans le pays en plaintes amères : le Blaise n’en avait garde. Pourvu qu’il fût près de son trésor aux couleurs changeantes et le touchât de temps à autre, il était heureux.
Voici que dans toute la contrée, des bruits incroyables commencèrent à circuler. On disait que la « Pierre-Fée » – ainsi Blaise surnommait-il l’aérolithe – avait un pouvoir surnaturel, qu’elle guérissait par son contact des maladies réputées incurables. Le marchand de bestiaux amena son petit dernier, un avorton scrofuleux mangé de gourmes et de plaies, et, dans les huit jours qui suivirent l’imposition, l’enfant perdit ses croûtes et ses œdèmes et poussa dru. Une pauvresse impotente, privée de tout, même de foi chrétienne, obtint de Blaise qu’il la laissât aborder la « Pierre-Fée. » La vieille se coucha péniblement sur une des arêtes et déclara bientôt sentir dans tous ses membres, dans tout son corps, comme une ardeur nouvelle. Celle qu’on avait connue courbée par les rhumatismes et la mauvaise pitance s’en retourna, bien droite et un brin vaniteuse.
Dès lors, Blaise fut très malheureux car il ne put interdire au monde l’approche de son bien. Il en vint de partout, gens curieux, éclopés, envoyés par le canton, le chef-lieu, les autres départements. Il se consola en entreprenant de retourner la terre autour du cratère où reposait le bloc. Tout ce qu’il jeta proliféra. Il sema n’importe quelle graine et tout grandit, crevant la terre en plein décembre. Il eut la tentation de semer du blé. Vingt-quatre heures après, les premières têtes vertes jaillissaient du sol. Le blé monta, monta, puis ses épis virèrent au jaune, au doré, et furent prêts à faucher. Blaise moissonna son froment environné par la glace et le givre. Il eut de l’orge, du seigle, du maïs, des betteraves, tout ce qu’il voulut. Sa femme, la Julia, maintenant appâtée par la fièvre du gain, le pressait de faire d’autres essais. Tout ce qu’il plantait et semait poussait en quelques heures : les plus beaux légumes, des tomates rouges à faire pâlir les pommes d’amour de Provence et des feuilles de tabac qui croissaient à une vitesse accélérée.
Cette fois, la capitale s’émut et délégua des observateurs. Ils vinrent fouiller, bouleverser le champ du miracle. On annonçait une mission scientifique chargée de peser, mensurer le morceau tombé de l’espace erratique, et d’en déterminer exactement la composition. Ce fut l’ère des métamorphoses. Il n’y eut pas que le végétal pour s’embellir et se renouveler. Tout le monde animal, et surtout la peuplade ailée qu’un hiver terrible exile pour de longs mois, hanta les parages du bolide. Au-delà du périmètre influencé par la masse minérale, la neige, la glace, le brouillard emprisonnaient l’air et la terre. Mais dans un rayon de cent mètres autour de la « Pierre-Fée, » la nature et les êtres vivaient affranchis du morne Temps. Pinsons et bouvreuils, moineaux et rouges-gorges accomplissaient sans le savoir une adorable transmutation. Heure par heure, leurs plumes devenaient plus colorées, plus féeriques. La « Pierre-Fée » transformait ces enfants de nos ciels brumeux en oiseaux des Îles, au plumage brillant, au jacassement berceur.
« Radium, teneur importante en pechblende, radioactivité, émanations de sels inconnus… » Les savants discutaient, prenaient notes sur notes, criaillant si fort qu’ils couvraient la symphonie des oiseaux de Paradis.
Les hommes d’affaires suivirent de très près les hommes de science, autrement redoutables que ceux-ci, car ils n’avaient ni pureté ni désintéressement. Le champ magnifique, les végétaux surprenants, les délicieux oiseaux, les humains débarrassés de leurs sanies, tout cela leur importait peu. Ils n’étaient pas là pour admirer les joues roses d’une enfant guérie ou l’ébouriffement splendide d’un loriot, mais pour calculer combien de millions le météorite pouvait rapporter. Ils repartirent avec leurs chiffres et leurs projets dérisoires. L’hiver s’acheva doucement, comme une chlorose, dans la résurrection d’avril. Depuis quelques jours, Blaise était inquiet. Une nuit, il n’y put tenir et quitta sa maison pour venir surveiller son trésor. L’air était plus doux et chargé de mystère. Dans la transparence de l’atmosphère, des voiles flottaient ; très haut, les étoiles palpitaient vaguement. Puis la nuit se fondit et l’aube fut fleurie de jacinthe et de réséda, radieuse et pure, que transperça la diagonale du soleil.
Cette fois, Blaise ne se trompait pas ; le bolide vibrait dans l’entonnoir. Il aurait voulu crier, appeler à l’aide, chercher du secours et il restait debout, hébété, comme retenu par des liens de plomb. C’est ainsi qu’il vit, en s’aplatissant pour n’être pas entraîné par lui, l’énorme fragment de planète se soulever d’un bond formidable, comme aspiré par un invisible aimant, et s’élancer dans l’espace très haut, toujours plus haut.
Blaise hurlait maintenant, et si désespérément que tout le village se précipita. On n’apercevait plus dans le ciel qu’un point imprécis de couleur beige, à peine gros comme une feuille.
Une feuille !… C’est vrai, il restait à Blaise Fourneyrat la richesse apportée par la « Pierre-Fée, » la terre grasse, et les céréales, et les colossaux légumes, et les fruits, et les fleurs irréelles… L’homme abaissa les yeux sur la terre. Dans le pays d’alentour, la neige avait fondu et l’herbe affleurait avec sa verte promesse. Mais la terre ensorcelée, la terre prospère, qu’était-elle devenue ? Subitement flétries, les plantations prodigieuses jonchaient le sol de leurs débris, et les fleurs tombaient en poussière. Il vit aussi les arbres déracinés, l’herbe rasée comme par un incendie. Tout apparaissait noir, sec, brûlé, incultivable, pareil à ces régions maudites que l’homme déserte et que la bête fuit.
Blaise espérait pourtant qu’une douceur lui restait, celle de ses beaux oiseaux enchantés. Hélas ! Ils avaient été brutalement arrachés à leurs chants et à leurs amours, et jetés en pleine joie sur la terre calcinée. On voyait leurs petits corps raidis, leurs plumes atones.
Alors, tout ce qui vivait encore et respirait auprès de cette zone foudroyée s’enfuit loin, très loin, rejoindre le petit peuple à fourrure des forêts et des eaux, et la gent à plumes des hautes branches, et tout ce qui rampe, et vole, et détale…
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(Lucie Derain, Carrousel de nuit, frontispice et bandeaux de Jacques Ernotte, Paris : Les Éditions de la Nouvelle France, collection « Chamois, » n° 12, 1946)
I
Au pays de Lorraine, au fond d’un joli vallon qu’a creusé un des plus sauvages affluents de la Meuse, dans une vieille gentilhommière, avait grandi, près de ses vieux parents, une orpheline dont l’amour des bêtes et des gens était toute la vie. C’était une gracieuse fillette, aux allures de garçon, blonde avec de grands yeux bleus rayonnant de tendresse et de bonté. Lorsqu’elle avait eu vingt ans, comme on la savait riche, maintes fois des coureurs de dot étaient venus la demander en mariage. Elle les avait tous éconduits. L’enfant se riait de l’amour, comme eût pu le faire une nymphe de Diane. Un jour, pourtant, l’amour était venu. Il était lieutenant d’un régiment de dragons, que les hasards des manœuvres avaient cantonné dans la vallée, tout jeune, crâne et joli soldat. La petite s’en était follement éprise ; et lui, à la hussarde, en avait fait sa femme.
Comme deux grands enfants, dans le plein épanouissement de leur amour, ils échafaudaient les plans d’une façon de Trianon modèle, qui créerait du bonheur pour les pauvres gens vivant autour d’eux.
Ils métamorphosaient la vieille maison, redessinaient les jardins, éclaircissaient les futaies, remettaient les jachères en culture. Ils en étaient à bâtir les projets les plus beaux, quand éclata la guerre.
Sans une plainte, ils firent à la patrie le sacrifice de leur bonheur et, le jour de la mobilisation, le lieutenant partait reprendre son rang parmi ses compagnons.
Or, depuis la séparation cruelle, huit grands jours étaient passés, sans un mot de l’absent. Elle avait vu un des flots de l’invasion couler par la vallée ; elle se mourait dans l’angoisse d’une incertitude, d’heure en heure grandissante.
II
Une nuit qu’elle veillait, torturée d’inexprimables peines, elle entendit le trot d’un cheval sonner dans le silence, et, s’étant mise à la fenêtre, vit se détacher au loin la silhouette d’un cavalier.
Sur une bête efflanquée s’en venait, par le chemin, une façon de soldat, mal empaqueté dans des vêtements qui semblaient d’emprunt. Au coude que fait la route, il poussa le cheval dans le coin que le pavillon mettait dans l’ombre et, déchaussant l’étrier, frappa de la botte, qui sonna comme du bois sur les barreaux de fer.
La petite s’était penchée au balcon.
« Qui va là ? fit-elle anxieuse.
– Je vous apporte, dit le cavalier, des nouvelles de celui à qui vous pensiez, sans doute.
– Il vit !… cria-t-elle, folle de joie ; attendez, soldat, je vais faire ouvrir. »
Mais lui dit d’un ton impérieux :
« Non !… non !… Je n’entre pas… Le temps me presse… Il vit !… Écoutez, je vous dirai tout. »
Et il se mit à parler très vite, d’une voix sans timbre, comme en ont les vieilles gens, la tutoyant d’un ton de commisération, paternel et familier.
« Tu sais bien, disait-il, quand il est parti, c’est à la frontière qu’il devait rejoindre… Le lendemain, tu le sais, l’invasion commençait, de la France, hors de garde. On cherchait à se renseigner. Il s’offrit. Il partit avec dix cavaliers. Ils sont allés sans débotter, jour ni nuit, passant partout. Ils avaient surpris les rassemblements de troupes, évalué les colonnes en marche ; ils revenaient ayant échappé aux balles, aux feux de salves, aux pourchasses. C’était le huitième jour de la chevauchée. Ils étaient recrus de fatigue. Vers le soir, ils s’arrêtèrent dans un ravin, non loin d’un bois, pour reposer les bêtes, resserrer les sangles et dormir un peu. Il faisait encore pleine nuit quand ils se remirent à cheval et la lune brillait, éclairant toutes choses. Leur audace avait trop bien servi, jusque-là, leur héroïque aventure : ils chevauchaient, oublieux des dangers possibles, quand, soudain, comme ils allaient entrer sous bois, des coups de feu partirent de la lisière. C’était l’embuscade ; on parvenait à les surprendre enfin ! Mais on avait mal tiré. Ton ami passa en hâte ses notes de route aux deux meilleurs de ses dragons ; et tandis que ceux-là partaient en charge, à travers les balles, lui, debout sur ses étriers, commandait à ses hommes de le suivre et, d’un coup de jarret, lançait son cheval dans le pli du terrain d’où partaient les coups.
Les tireurs embusqués, remis en selle pour n’être pas sabrés dans les broussailles, descendirent au galop sur la route ; les autres les y suivirent ; et ce fut un beau choc de cavaliers ! Eux, c’étaient des hussards ; un grand diable aux cheveux roux les commandait. On était presque à nombre égal. (Je te l’ai dit, la lune donnait en plein sa lumière.) Durant une grande heure, à cheval ou démontés, ils se sont battus là comme des forcenés, à coups de feu, à coups de sabre, à coups de crosse de carabine. On avait bien vu tout d’abord que le combat serait sans merci et, hormis un seul des leurs qui, pris d’épouvante, avait fui par les bois, après une grande heure de combat sauvage, c’était fini… Tous étaient là, hommes et chevaux, blessés, éparpillés et râlant l’agonie.
– Et lui ? cria-t-elle.
– Ne m’interromps pas, car l’heure marche… Je te dirai tout… La terrible passe d’armes avait pris fin. Le tien avait le corps criblé de blessures. Il ne voulait point rester là, dans ces flaques de boue et de sang, dans l’atroce misère de tous ces râles de morts… »
On entendait l’enfant sangloter ; l’autre continuait, impassible :
« Il se traîna avec mille peines hors du bois, rampant vers le clocher d’un hameau tout proche ; là, à bout de forces, il vint s’abattre sur la pierre d’une tombe, au cimetière qui ceinture l’église.
Tiens bien ton cœur, la petite. Je te dirai tout… Il était là, couvert de sang comme un vigneron l’est de vin un jour de vendange, quand son cheval qui l’avait suivi vint, trébuchant dans ses entrailles, s’abattre à ses côtés… Tu sais s’il l’aimait ?… Il ne voulut point le reconnaître, ne voulant penser qu’à toi… Puis ce furent des gens du hameau qui s’enhardissaient à lui porter secours ; l’un voulait le panser, l’autre apaiser sa soif, qu’il avait ardente… Il refusa tout, parce que ce n’était pas de ta main… Enfin, un prêtre s’amena, qui portait le viatique. Ton ami, tu le sais, avait foi comme toi aux promesses éternelles ; il a reçu le Dieu au nom duquel on vous avait unis…
Alors, – poursuivit le cavalier, sans prendre garde aux sanglots de l’enfant, – tandis que le prêtre s’en allait en hâte vers les mourants tombés dans les bois et que les gens du hameau retournaient apeurés à leur maison, resté seul, il se raidit, afin de redresser sur la pierre de la tombe son buste qui s’affaissait ; et alors seulement, il ne put se tenir de pleurer en songeant au mal qu’il allait te faire !… Il est là, le visage à l’ennemi comme un soldat ; il est là au seuil de l’agonie et retenant sa vie dans l’espoir que tu viendras peut-être… »
Elle cria, dans une convulsion où tremblait tout son petit corps de femme :
« Il est impossible qu’il meure et que je vive !
– Il est là… reprit le cavalier impassible. Je t’ai dit tout… Il vit… Si tu veux l’embrasser d’une dernière étreinte, je puis te prendre en croupe et te mener à lui… Mais presse-toi, car bientôt viendra l’aube… »
Les sanglots se changèrent en un cri de joie.
« Attendez, soldat ! cria-t-elle ; attendez-moi ! »
Elle descendit, ouvrit la grande grille, mais comme elle prenait la main que le cavalier lui tendait pour la mettre en selle, elle tomba et roula par terre.
III
On la trouva, le lendemain, immobile et sans connaissance, près de la borne, devant la grille ouverte. Elle était en robe de mariée. On la ranima avec peine. Elle délirait. Quand on l’eut portée dans son lit, elle essaya de raconter ce qui lui était arrivé. Ce fut d’abord des choses incohérentes, puis le récit s’ordonna, et elle nous dit l’histoire de ce cavalier, telle à peu près que je viens de l’écrire. Je la revois, la pauvre petite, le visage blême sur ses oreillers de dentelles ; je revois l’éclat extraordinaire de ses yeux et j’entends toujours sa voix contant l’aventure avec une telle expression de réalité ! Elle disait son rêve, les yeux fixes, impassible, étrangère au rôle que le récit lui donnait. Elle reprenait par endroits, précisant, soulignant des détails : « La petite femme, disait-elle, avait roulé par terre, d’avoir senti les doigts desséchés du cavalier s’accrocher à sa main, pour l’aider à se mettre en selle. » Elle contait et, par instants, s’interrompait pour chanter, d’une voix jolie, le refrain d’une vieille chanson :
L’homme armé, l’homme armé,
Je me meurs si tu t’en vas.
Jamais je n’ai rien vu plus digne de pitié.
Elle mourut un lundi, à l’aube du troisième jour. Elle avait passé toute la nuit dans le délire. Au matin, elle sembla faire un effort pour fredonner encore sa chanson, mais retomba bientôt en léthargie.
Elle entra ainsi dans la mort sans souffrance.
Des semaines s’écoulèrent, puis, un soir, une lettre passée en fraude parvint en terre envahie, aux deux pauvres vieux de la vallée.
L’enveloppe enfermait une citation, prise au Bulletin des Armées, et une longue lettre écrite avec grand soin par un curé d’un petit village de Lorraine. La citation donnait la chevauchée hardie du lieutenant de dragons et de ses hommes ; le curé, « qui, par prudence, ne se faisait pas connaître, » rapportait, d’après les renseignements qu’il avait pu recueillir, disait-il, l’embuscade, le combat, l’agonie.
Or, c’était, de point en point, le récit que la petite morte nous avait dit tenir de l’étrange cavalier.
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(Frédéric Cousot, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, quarante-deuxième année, n° 14823, samedi 8 septembre 1917. Gravure de Soren Lünd, « Le Cheval et la Mort, » 1900)
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(Pierre Hérault, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 5, septembre 1948)
Depuis la dynastie des Ming, l’Empire du Milieu n’avait pas admiré un poète qui sût, comme le faisait M. Ho, célébrer la beauté féminine. D’un pinceau minutieux et passionné, il décrivait l’envol parfait des sourcils plus effilés que la feuille du saule, l’attrait de la bouche semblable à une cerise blessée, la grâce pliante et fragile de la taille, souple comme un jonc, et il évoquait, avec une infinie délicatesse, le trouble enchantement qu’éveille, chez tout homme de goût, la vue des petits pieds pareils aux boutons des lotus.
Un jour, au cours d’une promenade dans la montagne, M. Ho s’égara sur la piste d’un rêve, et tandis qu’il cherchait à retrouver sa route, il découvrit, tapi dans des massifs de camélias et de rhododendrons, un petit temple de pierre grise. Un vieux prêtre parut au seuil et invita le poète à goûter, aux pieds des dieux, un instant de repos et le calme de la prière.
M. Ho brûla devant la statue de l’Ange gardien du District quelques bâtonnets de parfums et quelques lingots d’or en papier, et se reposa doucement dans la pénombre dorée. Il se disposait à partir lorsque son regard se fixa soudain sur une peinture qui ornait un des murs du petit temple.
Dans un jardin fleuri, au bord d’un étang couvert de nénuphars d’ivoire et de nacre, une jeune fille, debout, semblait attendre… Ses tresses noires pendaient sur ses épaules, en serpents d’ébène, et les étuis d’or de ses ongles étincelaient comme des rayons.
M. Ho, immobile, fasciné, resta figé dans une extase ; il perdit la notion de ce qui l’entourait, sa vue se troubla, tout son être se tendit vers cette beauté inaccessible qu’un génie seul avait pu créer et… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple ; il sentit que ses pieds quittaient le sol, son corps flotta un instant dans l’air chargé des fumées de l’encens, et il passa à travers le mur pour se trouver dans le jardin fleuri, au bord de l’étang couvert de nénuphars, la main dans celle de la merveilleuse jeune fille.
Et M. Ho oublia tout ! Sa bibliothèque, ses pinceaux, ses disciples.
Des jours, plus courts que des minutes, passèrent sans qu’une pensée du monde vint le distraire de son adoration.
L’été avait fui, l’automne fermait les coupes éblouissantes des nénuphars de l’étang, et les fruits courbaient les branches des arbres du jardin, quand, un soir, au moment où les amants improvisaient des vers sur l’éternité de leur amour, un terrible coup de tonnerre retentit. M. Ho quitta les bras qui l’enlaçaient, et sortit du pavillon qui abritait toutes ses joies, pour chercher dans le ciel les signes menaçants de l’orage ; il sentit autour de lui la pénombre dorée, et, à travers des temps et des espaces… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple et le vieux prêtre dit en s’inclinant :
« La nuit vient. Je crains que l’illustre seigneur ne retrouve pas facilement le chemin de son honorable demeure. Il vaudrait mieux qu’il daignât se remettre en route sans tarder. D’ailleurs, cette peinture est la seule que possède notre humble asile de piété… »
Les dernières lueurs du couchant entraient par la porte du temple. M. Ho regarda encore une fois le mur mystérieux sur lequel étaient peints le jardin, l’étang, la jeune fille…
Les arbres du jardin craquaient sous le givre, l’étang glacé était plus terne qu’une lame d’étain, la jeune fille pleurait, le visage caché par sa manche de soie, et ses belles tresses d’adolescente étaient relevées pour former maintenant le chignon des épouses…

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(Marguerite Moreno, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, trente-neuvième année, n° 14154, mercredi 20 décembre 1922. « Vue nocturne du Matsuchiyama et du canal de Sanya, » estampe de Hiroshige Utagawa, 1856-1859)
Je vis pour la première fois le poète Octave Coriolan sur la grande place de Cavaillon. Près des deux arcs romains qui s’y dressent entre les platanes, il donnait à un groupe d’enfants une leçon d’histoire en plein air avec l’autorité que lui conféraient sa qualité de professeur au collège et la chaleur dont l’emplissait sa brillante imagination.
Je m’approchai pour l’écouter. Il en parut flatté. Je m’enhardis à lui demander si les environs étaient riches en ruines semblables à celles que nous avions devant nous. Et j’en sus bientôt plus que ne m’en auraient appris les guides sur des antiquités relativement peu connues comme le temple de Varnègues, les ponts d’Apt et de Saint-Chamas ou l’arc de triomphe de Carpentras.
Nous fîmes ainsi connaissance. Et durant mon séjour je recueillis de sa bouche plusieurs histoires, dont une que je n’ai pas oubliée et que voici telle à peu près qu’il m’en souvient.
« Naguère, me dit-il, je passais parfois mes vacances chez des paysans appelés Valabrègue, dans le mas du Férou, au pied du Lubéron, entre le flanc vertical du massif et la Durance palpitant sur son lit de galets comme une dorade.
Je m’y adonnais à la plus aimable paresse, dormant au fond des salles fraîches, m’asseyant sur le bord d’un grossier sarcophage plein d’une eau vive où buvait le bétail, fumant ma pipe sous les chênes qui, autour de la maison, couvraient d’ombre les fumiers diaprés de volailles et les plaintives bergeries. Et je passais de longues heures dans les maquis et les bois qui bordent le pied de la montagne.
Tout, d’ordinaire, respirait dans ce séjour la satisfaction de vivre. Aussi fus-je étonné, la dernière fois que j’y vins, de n’y pas trouver les visages souriant comme à l’accoutumée. Quelques mots inintelligibles chuchotés par les enfants pendant le souper, des regards inquiets au moindre bruit, le mutisme du père, homme d’ordinaire jovial et même un peu bavard, trahissaient un malaise dont je n’osai d’abord demander la cause. »
*
« J’appris enfin que, depuis peu, une suite de vols nocturnes alarmait la région. Ici c’était une vigne pillée et saccagée, là un mouton enlevé ; dans un chais, un fût de vin doux avait été clandestinement vidé et, la nuit précédente, les Valabrègue avaient entendu un grand fracas de poteries brisées dans la laiterie, mais, accourus aussitôt, n’avaient pu voir le malfaiteur qui déjà s’était enfui en emportant une jarre d’huile et des fromages.
Les gendarmes avaient les premiers remarqué que, partout où celui-ci s’était introduit, le sol restait marqué d’empreintes de sabots fendus qui eussent pu appartenir soit à un petit bovidé, soit à un bouc ou à un sanglier de grande taille, soit encore à un cerf s’il n’eût été notoire que jamais aucun cerf n’avait été signalé dans la contrée. La présence constante de ces traces était d’autant plus surprenante qu’elles ne s’accompagnaient nulle part de celles qu’auraient laissées des chaussures à semelle de corde, de feutre ou de caoutchouc, comme en portent souvent les voleurs et que, s’il s’y mêlait des pas, c’étaient seulement ceux des gens de la maison.
Il semblait donc, de prime abord, qu’on dût incriminer un animal. Mais un herbivore ne saurait ravir un mouton. Quant à emporter une jarre et à vider un tonneau, il y fallait apparemment un être humain. L’obscurité de l’énigme troublait les têtes plus encore que le mécontentement d’avoir été lésé ou la crainte de l’être un jour. Les hommes inclinaient à croire que le coupable était peut-être une sorte de singe d’une espèce inconnue échappé d’une ménagerie ; parmi les femmes, plus d’une n’osait avouer que déjà elle songeait au diable. Bref, tout le pays vivait dans l’obsession. Et dès qu’au crépuscule les champs devenaient plus vides, les bois plus sombres et la montagne plus menaçante, chacun s’enfermait chez soi, l’oreille tendue et l’esprit agité.
Déjà les paysans ne parlaient que de la Bête ; ils se demandaient entre eux s’ils l’avaient aperçue ; et certains prétendaient que d’autres l’avaient vue. »
*
« Puis, un soir, peu après le coucher du soleil, la fille de mes hôtes, jeune personne de dix-huit ans, surgit à la lisière des chênes, livide, courant comme une biche traquée, appelant au secours d’une voix étranglée par la peur, et se précipita dans la maison. Elle avait vu la bête, là-bas, à la fourche du chemin. L’animal s’avançait vers elle. Mais elle avait crié si fort qu’il s’était enfoncé dans les lentisques et elle ne pouvait rien en dire, sinon qu’il était gros à peu près comme un âne et se dressait comme un ours.
L’émoi fut grand dans la famille. Et tandis que la jeune fille, toutes portes fermées, se laissait réconforter par sa mère qui eût eu grand besoin qu’on la réconfortât elle-même, les hommes prirent leur fusil et firent une sortie jusqu’aux à-pics de la montagne. Après quoi, chacun d’eux se posta aux points d’accès de la ferme et fit le guet toute la nuit. Et, dès le matin, commencèrent des palabres avec les voisins pour organiser une battue à travers le Lubéron.
Je montrai peu d’enthousiasme pour cette expédition. Et, la maudissant de troubler la paix de ma retraite, je me contentai, pour feindre de m’y intéresser, d’évoquer la légende de la Tarasque et l’histoire authentique de la Bête du Gévaudan, ce qui ne rassura personne.
Je n’étais venu chercher ici ni frissons ni prouesses. Je vous ai dit mon goût pour l’archéologie. Pourtant, ne croyez pas qu’il s’accompagne chez moi d’une sécheresse d’esprit scientifique. J’aime à imaginer les monuments antiques tels qu’en leur temps, peuplés de ceux pour qui ils ont été bâtis. Ils me peignent la vie journalière façonnée par une autre civilisation. Aussi les moindres de leurs débris, assises de temples, voûtes de silos ou de moulins, aqueducs dont les arceaux ruinés semblent se tendre la main à travers la campagne, comme les danseurs d’une farandole rompue, me sont aussi précieux que les arènes de Nîmes ou le théâtre d’Orange. Vous le dirai-je ? Le plus grand trésor d’antiquités, sous notre ciel provençal, pour moi, c’est la nature elle-même. Elle n’avait pas un autre visage dans la Grèce de Platon et la Sicile d’Archimède. Comment, sur ces monts rocheux, verdis d’yeuses et de pins, voir les chèvres brouter parmi les genévriers sans entendre le chalumeau des bergers de Théocrite ? Et ces ruisseaux qui irriguent nos champs et nos prairies, puis-je en voir abaisser les vannes sans murmurer avec Virgile : « Claudite jam rivos, pueri ; sat prata biberunt ? »
Je demandais au Lubéron les voiles d’ombre bleue qui s’entrouvrent à chaque aurore sur des escarpements célestes et des gorges ténébreuses, les livrant aux cataractes d’une lumière irisée ; j’y cherchais le reflet des déesses nacrées et le soleil de leurs cheveux ; qu’avais-je à faire de cette bête problématique et de ses vulgaires méfaits ?
J’attendais heureusement, ce jour-là, un ami qui devait me prendre dans sa voiture pour aller à Arles avec lui.
Je traversai la Crau qui fut la voie d’Héraclès et passai une partie de la journée dans la sous-préfecture qui fut l’antique Arélate. Des chantiers souterrains du forum aux remparts d’Auguste, des thermes aux Aliscamps, du théâtre aux arènes, je ressaisis le fil d’heures écoulées depuis deux mille ans.
Au retour, nous visitâmes les fouilles de Glanum près de l’arc de triomphe de Saint-Rémy et du mausolée des Jules. Ici le sol, écarté comme les flots d’une marée descendante, découvre une ville entière, avec les bases de ses maisons et de ses temples, avec ses rues, ses places, ses portiques. Quand elle apparaît entre les collines violettes et les deux édifices vénérables qui la gardent, on s’attend à la voir monter comme un décor sortant des planches et, intacte, reprendre sa vie de cité gallo-romaine dans les remous d’une population vivante.
En faisant sous mes pieds tinter ces dalles qu’ont usées tant de cothurnes et de socques, tant de roues de char, en frôlant ces bancs de boutique, en passant devant ces troncs dédiés à Mars ou à Hercule, où de pieux passants versaient une obole à l’appui de leur prière, je mettais quelquefois la main sur mes yeux et pensais : « Le temps n’est rien, tout est présent ; les légionnaires en cataphracte, les cavaliers sur leurs chevaux camarguais, les paysans en cuculle, les matrones aux colliers d’or, les blanches esclaves portant leur amphore à la fontaine, sont toujours là ; leurs voix voltigent, leurs yeux et leurs dents brillent, l’odeur de leur corps et les parfums de leurs vêtements flottent autour de moi ; bien mieux, je connais et partage leurs soucis, leurs travaux, leurs projets. Je leur parle. Et pourtant, depuis deux mille ans, ils ne sont plus ! »
Cependant, le gardien qui nous accompagnait nous montrait, çà et là, au-dessous des ruines du Ier siècle, les murs, les colonnades et les cours de maisons grecques récemment exhumées. Une autre ville, bâtie par les Phocéens fondateurs de Marseille, soulève les pierres de son tombeau romain, émerge en blocs énormes du fond d’un troisième millénaire et transporte chez nous le cadre familier de la vie aux temps d’Homère, d’Eschyle et d’Euripide.
Cette promenade dans les rues d’une Athènes gauloise, cette visite, comme furtive et le cœur battant, dans l’atrium de demeures pareilles à celles d’Alceste ou d’Iphigénie, devant ces vasques où eût pu se mirer la danseuse du Banquet et jusqu’en des gynécées où se fardèrent tant de vivantes Tanagras, m’emporta dans de si longues rêveries que nous ne partîmes qu’à la nuit. »
*
« Nous rentrâmes en hâte et mon ami me reconduisit sur la rive nord de la Durance. La route y est, de loin en loin, coupée par de mauvais chemins. Je les comptai à la lueur des phares dans l’obscurité et je descendis à l’entrée de celui qui, je le croyais du moins, menait au mas des Valabrègue. Resté seul, je m’aperçus que je m’étais trompé, sans pouvoir pour autant savoir où j’étais.
Cependant, la lune parut. Autour de moi, un paysage tourmenté prenait, sous la lumière blafarde, un aspect fort sauvage. Je constatai que j’avais dépassé mon but d’au moins six à sept kilomètres. Et je m’apprêtais à retourner quand il me souvint que quelqu’un, non loin de là, pouvait me donner asile.
C’était un homme connu dans tout le canton, bien qu’il vécût seul et aussi retiré qu’un ermite, en un lieu très écarté. Il se nommait Pascal. Logé dans une masure croulante, entre des amandiers et quelques ceps de vigne épars sur un domaine abandonné, il élevait des abeilles, cultivait un potager, possédait deux ou trois chèvres, et augmentait ses ressources en soignant les ruches dans des fermes. Sans besoins, sans désirs, d’humeur toujours égale, ne se plaisant qu’en pleine nature et avec ses mouches à miel, il était bien vu de tous à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’il ne fréquentât personne. Et s’il me traitait en ami, c’était qu’il sentait chez moi une sympathie réelle pour ce qui le distinguait des autres. Il y avait en lui du saint, du primitif, du poète et du philosophe. J’étais une des rares personnes qui connaissaient sa demeure.
Je marchai longtemps dans une sorte de défilé, sur un sol défoncé d’ornières et semé d’éboulis. Enfin, le passage s’élargit et j’aperçus, au milieu d’un vaste espace découvert, une lueur jaunâtre qui m’indiqua la maison du solitaire. Je m’approchai en dépit de la fureur d’un chien de garde et frappai à la porte.
L’homme m’ouvrit avec une expression de méfiance qui fit place, dès qu’il m’eut reconnu, à un air embarrassé. Il me retint sur le seuil tandis que je lui contais ma mésaventure et je pus, durant ce temps, percevoir nettement, à l’intérieur du logis, le bruit d’un pas sec et rapide suivi de la chute d’un meuble, puis un choc sourd, comme si quelqu’un s’échappait en sautant par une fenêtre.
« Suis-je indiscret ? demandai-je ; aviez-vous un visiteur ?
– Entrez, me répondit-il.
– Cependant…
– Approchez-vous du feu ; il y a du mistral. Vous pourrez coucher sur mon lit ; j’ai pour moi plusieurs bottes de paille.
– Je puis encore très bien rentrer seul à la ferme.
– Non, non, monsieur. D’ailleurs, à vous je puis tout dire. »
Nous étions assis vis-à-vis, lui sur une sorte de billot, moi sur une chaise boiteuse, devant quelques brandons dont la fumée s’élevait lentement sous le manteau d’une cheminée presque aussi large que la pièce. Je prêtais peu d’attention à ce qui m’entourait, l’esprit encore enveloppé, comme dans les mailles d’un filet, par l’opium des visions que je rapportais de Glanum. Et c’est avec les dieux couronnés de lierre et d’anémones aux carrefours de la cité, en suivant les meutes d’Artémis dans les fourrés des Alpilles, en regardant les mimes dans les noces des colons grecs unis aux filles des Ligures, que j’écoutai Pascal.
« Le monde, disait-il, est encore plein d’inconnu. Les seuls replis du Lubéron en recèlent plus que vous ne pouvez croire. Placé ici aux confins de ses déserts, j’y surprends quelquefois l’écho de leur secret. J’ai pu ainsi connaître un de leurs habitants cachés. Celui-ci est un survivant de ces temps très anciens auxquels vous vous intéressez. J’étais, tout à l’heure, je l’avoue, avec cet étrange ami. Il ose entrer chez moi le soir et m’instruit de choses merveilleuses.
Il vint jadis en Gaule, sur la nef de pirates hellènes qu’il amusait de sa syrinx. Il y demeura longtemps, puis retourna dans son pays après l’effondrement de l’empire. Et il y serait encore s’il n’en avait été chassé, pendant la dernière guerre, par l’invasion de la Grèce. De forêt en forêt, il parvint jusque dans la France momentanément sans combats et se réjouit d’y retrouver les parfums de l’Hymette et du Pélion sur les Alpilles et le Ventoux. Entre les deux, le Lubéron devint son séjour préféré.
Peut-être pensez-vous que jamais homme ne vécut si vieux. C’est qu’il ne s’agit pas exactement d’un homme, mais d’une de ces divinités champêtres qui, à défaut d’être immortelles, comme les dieux passaient pour l’être, jouissent d’une très grande longévité. En un mot, c’est un faune qui était ici tout à l’heure et qui a fui en vous entendant.
– Que dites-vous là ?
– Je ne mens jamais.
– Un faune ! et je ne l’aurai pas vu !
– Pouvais-je le retenir malgré lui ?
– Je ne m’en consolerai jamais !
– Hélas, monsieur, il est naturellement farouche. Et, depuis peu, il le devient davantage. La découverte de Glanum, et surtout de ses maisons grecques, éveilla pour lui tant de souvenirs et le mit dans un état d’exaltation si violente qu’un jour il se blessa gravement en s’élançant à la poursuite de nymphes dont il croyait flairer les inaccessibles refuges. Il en resta boiteux et dut renoncer à prendre les lièvres à la course ou à grimper dans les arbres pour y cueillir le miel sauvage. Réduit à faire provision de châtaignes et de glands doux, il se laissa approcher et nous liâmes nos intérêts, lui m’indiquant les essaims pour multiplier mes ruches, moi le nourrissant d’un peu de laitage et de légumes. Mais il est fier, répugne à accepter l’aumône et préfère maintenant marauder, ce qui lui attirera la colère des paysans. Il ne l’ignore pas. Voilà pourquoi il est craintif.
– C’est donc là, m’écriai-je, l’objet de la terreur des Valabrègue ! Que les paysans sont bornés ! Mais vous ne vous trompez pas : leur ressentiment est terrible. »
Je lui racontai en peu de mots ce qui s’était passé au mas et l’informai de la battue qu’on y préparait.
« Il faut prévenir Sylvain, » me dit-il avec calme.
Car il nommait ainsi, fraternellement, celui qu’ailleurs on appelait la Bête et dont on parlait comme d’un monstre.
« Le rattraperons-nous ?
– Je sais où il se cache. Mais nous n’aurons pas trop du restant de la nuit pour arriver jusque-là. »
Nous nous mîmes en route et commençâmes un voyage qui, passée l’espèce de clairière où se trouvait la masure, devint une pénible ascension, sans autres chemins que les ravines et les lits des torrents. L’aube commençait à poindre quand il me dit :
« Nous approchons. »
Peu à peu, une clarté plus vive succédait au clair de lune. Il sembla qu’une flore soudaine de pivoines et de primevères couvrait au-dessus de nous les sommets dénudés. Nous étions sur le bord d’une crevasse profonde. En bas, le sol uni, au milieu d’un bouquet de chênes verts, avait, sous le gazon, les joncs et la menthe, l’apparence d’un tapis. Un filet d’eau, sourdant en cascatelle d’une roche fendue, accentuait de son faible bruit le mystère du silence. Devant l’ouverture d’une grotte, le faune dormait sous un pin.
Pascal, pour l’éveiller, allait pousser du pied un éclat de roc sur les pentes, quand je retins son mouvement. Bientôt le faune remua, se leva et alla s’offrir à la caresse froide de la source ; puis il se roula dans l’herbe et revint prendre une flûte de Pan suspendue aux branches du pin. Et, tourné vers le premier rayon qui pénétrait dans la vallée, il fit ruisseler sous ses lèvres les notes fluides des roseaux et il chanta :
« Tu reviens, Apollon vainqueur de Marsyas. Pourtant, tu t’éteindras. Et moi j’aurai, jusqu’à ma fin, conservé les secrets du divin artiste dont le sang coule dans les veines de mon corps hybride.
Animal, j’eus le feu du désir, la force aisée, le mouvement précis et l’infaillible instinct. Homme, j’eus le génie musical, seul interprète de l’intraduisible intuition. Et les cornes de mon front fusent vers l’infini mieux que celles de Jupiter Ammon. Pourtant, je renie l’homme total qui ne fonde sa force que sur la destruction et qui préfère sa perte à l’aveu de sa faiblesse…
Nature ! grande Nature, je suis tien de la hanche aux pieds. J’ai vécu trois mille ans dans l’étreinte de tes bois et de tes eaux. Mais les siècles sont courts, la race qui te dévaste me fera périr un jour.
Nymphes pareilles aux vagues des moissons ; enlaçantes naïades, algues d’ivoire, éclairs des vertes profondeurs ; printanières hamadryades, arbres-femmes, scions nouveaux et vivants, chair d’aubier, sang de sève, captives des écorces que fleurissent la rose de vos lèvres et l’églantine de vos seins, où êtes-vous ? Dans quel fleuve d’années s’en est allée votre magie, comme la tête d’Orphée dans les flots torrentueux de l’Èbre ?
L’ardeur universelle de ma force passée n’est plus qu’un volcan éteint. Qu’importe ! Il me suffit, phares de mes désirs, de retrouver vos formes mobiles et vos couleurs de raisin mûr dans les nuages du matin. Réponds au chèvre-pied, Nature, avant que sa poussière ne retourne à tes tourbillons ! »
Un instant, il se tut. Puis il imita sur sa flûte le chant de plusieurs oiseaux, et, peu à peu, tandis que le jour grandissait et que, descendant par degré, le soleil échauffait le maquis et distillait le parfum poudreux des résines, merles, ramiers, tourterelles, pinsons, grives, alouettes, loriots, piverts, fauvettes, rossignols s’assemblaient dans le bois de chênes verts. Chacun chantait sa chanson et Sylvain la répétait en l’amplifiant. Si bien que chacun la recommençait pour l’entendre encore une fois si prodigieusement embellie. Les sansonnets étaient les plus hardis à lui donner la réplique dans ce bavardage sans mots. Et les sachant habiles à contrefaire tous les sons, il improvisait mille trilles qu’ils imitaient aussitôt.
Ce fut dans la contemplation de cette scène bucolique que nous parvinrent des abois espacés, portés par le vent. Je pâlis en songeant aux chasseurs. Ceux-ci, partis sans doute avant l’aube, s’avançaient sur un des plateaux qui partagent le Lubéron et dont l’un dominait le précipice en face de nous. Pascal le comprit comme moi et, mettant deux doigts dans sa bouche, donna un coup de sifflet strident qui interrompit net le merveilleux concert.
Le musicien leva la tête et, malgré la distance, reconnut son ami qui lui faisait signe de s’enfuir. D’un bond, il entra sous les arbres.
Déjà nous nous rassurions en pensant qu’il déjouerait aisément la poursuite de ses ennemis, quand je l’aperçus au loin courant sur une sorte de corniche naturelle à peine moins élevée que le plateau.
« Il n’y a pas d’autre issue, » disait Pascal.
Presque aussitôt, un feu de salve ébranlait la montagne qui le répercutait avec grondement d’orage.
« Ils l’ont vu ! » m’écriai-je.
Éperdu, bondissant de rocher en rocher comme un chamois, s’agrippant aux buissons et aux arbrisseaux, il revenait à son gîte, comptant que ni les hommes ni les chiens n’oseraient l’y rejoindre. Mais une pierre roula sous ses pieds et l’entraîna vers une grande faille qui coupait l’abrupte paroi de la gorge. La fusillade alors cessa et, dans le brusque silence qui succéda à son tonnerre, une voix d’une force presque surnaturelle cria :
« Marsyas ! »
Longtemps nous entendîmes ce mot, redit par les échos, s’éloigner et se perdre dans d’invisibles lointains. Et le faune ne reparut jamais.
Rentré au mas, je ne pus tirer des récits délirants dont la battue faisait l’objet aucun éclaircissement sur cette disparition. Tous avaient vu la Bête et chacun assurait lui avoir donné le coup fatal ; personne cependant ne l’avait vue mourir. Quant à aller la chercher dans le gouffre, nul ne le voulait tenter.
J’en parlai peu après avec Pascal que j’allai voir et, lui rapportant les propos qu’on tenait au mas, je lui demandai s’il était convaincu que son ami avait été tué ou s’il n’espérait pas, au contraire, qu’il avait pu s’échapper.
« Ni ceci ni cela, me répondit-il. Connaissant mieux la montagne que les gens dont vous me parlez, je n’ai pas eu la même crainte d’aller y rechercher Sylvain, d’autant qu’en chassant les essaims, j’étais venu déjà dans la faille. Or il y croît maintenant un olivier sauvage que je n’y avais jamais vu. On dit que les anciens croyaient aux métamorphoses et qu’un de leurs poètes a conté celles de maints personnages fabuleux. La nature, après tout, ne s’embarrasse guère pour changer une larve en abeille et si, au temps passé, elle changea Marsyas en rivière, elle a bien pu encore faire un arbre de celui qui la servait si bien et n’avait jamais oublié les leçons du rival d’Apollon. »
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(Jean Gallotti, dessin de Lucien Boucher, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1462, jeudi 8 septembre 1955)
Il ne parvenait pas à oublier cette angoisse. Il marchait rapidement. Ce qui le frappa à cette heure insolite, ce fut la mercerie des sœurs Bergamini avec son rideau de fer baissé, sa tente enroulée, un bandeau déchiré battu par le vent froid du matin comme un petit, un minable étendard. Il rencontra un seul passant, un vieux qui marchait à grands pas, traçant des angles sur le trottoir, semblables à ceux d’un éclair, et qui parlait tout seul comme pour résoudre un grave problème. Quand le vieux passa à côté de lui, il le regarda avec une surprise joyeuse, en levant solennellement son chapeau et cria : « Vive la jeunesse ! » Anicet se sentit un frisson dans les cheveux, se rapprocha du mur et allongea le pas sans rien répondre.
La rencontre du vieillard augmenta son angoisse. Il s’arrêta. Il était sur le point de revenir sur ses pas. Mais il aurait dû dépasser le vieux qui marchait doucement et qui lui aurait de nouveau crié : « Vive la jeunesse ! » Cette crainte le retint. Il se reprit à marcher vers la gare, mais avec un effort et comme s’il s’éloignait pour toujours de …
La veille, il avait mis le réveil à cinq heures. Il s’habilla rapidement et sans bruit. Avant de sortir, il alla écouter à la porte de sa mère. On n’entendait rien, pas même une respiration difficile. Probablement, le matin, le sommeil de sa mère perdait de sa lourdeur nocturne et s’allégeait. Quand parfois Anicet rentrait la nuit, l’appartement était plein comme une forge d’un halètement morne et angoissant. Anicet éprouvait à la fois douleur et honte. En traversant le couloir sur la pointe des pieds, il se demandait comment un ronflement aussi fort, aussi bestial, pouvait sortir de ce corps si petit, si réduit, et qui, dans le lit, sans perruque et sans râtelier, la tête serrée dans un foulard qui finissait au sommet en deux petites oreilles de lapin, était encore plus petit, plus réduit.
Il trouva la porte fermée et le paillasson roulé dans un angle. Avant de sortir, il regarda parmi les boîtes à lettres des locataires celle qui portait le nom de sa mère : « Isabele Negri, » comme on regarde pour la dernière fois la maison natale. La via Plinio était déserte et froide encore de nuit. Partir sans saluer sa mère… Il lui semblait qu’il se détachait de la terre, de la vie, des choses bonnes et naturelles. Il s’acheminait vers une aventure pleine de liberté certes, mais pleine aussi de responsabilité et de périls.
Et tout cela parce qu’il allait faire une excursion sur le lac Majeur ? Il arriva sur la place de la gare. Il pouvait arriver quelque chose à sa mère. À son retour, il pourrait ne plus la retrouver… Quelle sottise !
Sa mère… la Terre…
À Arona, il s’embarqua sur le Verbano. Il plongea un regard à travers une écoutille de la salle des machines, vit les pistons qui se mettaient en mouvement, mais un mécanicien se retourna et le regarda, les yeux blancs dans sa figure noire, et Anicet se rejeta en arrière. Puis il demeura en extase devant les palettes de la roue à aubes qui battaient l’eau et la blanchissaient d’écume, mais de là encore il dut s’éloigner, parce qu’un matelot qui passait rapidement en tirant une corde lui dit qu’il gênait la manœuvre. Le bateau se détacha lentement de l’embarcadère.
Le billet de première classe lui conférait les droits les plus élevés, mais lui imposait aussi quelques responsabilités. Anicet fourrait dans sa poche tantôt une main, tantôt l’autre, croisait les jambes tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, appuyait le coude d’abord au dossier, puis le rapprochait de son corps ; il regardait en connaisseur le lac et les mouettes qui descendaient pour le piquer du bec, les rives fleuries de villas, les montagnes vêtues de bois jusqu’à mi-côte et nues jusqu’à leurs sommets qui s’accrochaient aux nuages ; il éprouva pour ce paysage célèbre tout le respect qui lui est dû ; il fut content de lui-même.
Il déjeuna à l’Isola dei Pescatori. À une table voisine, il y avait un couple de Scandinaves amoureux qui trinquaient les bras entrelacés et se cherchaient la main sous la nappe. Après avoir bu son quart de vin jusqu’à la dernière goutte, Anicet sentit les fumées de l’optimisme lui monter au cerveau. Lui aussi autrefois… Lui aussi avait fait Bruderschaft avec une jeune fille… une jeune fille blonde… une jeune fille qui s’appelait Isabelle… Il fit mentalement le compte de l’argent qu’il avait encore en poche, et bien qu’il ne réussît pas à faire un calcul exact, il commanda une omelette à la confiture, que le garçon alluma en sa présence et arrosa de flammes bleutées.
Dans l’isola Bella, mêlé à un troupeau de touristes qui suivaient le guide, suspendus à ses lèvres, Anicet vit un pilotis de l’âge lacustre transformé en éponge, le lit à rideau dans lequel dormit Napoléon Ier, les jardins dégradant en terrasses et peuplés de statues.
Il débarqua à Stresa d’un bateau populaire, plein de femmes qui chantaient des chansons montagnardes et de joueurs d’accordéon. Des jeunes gens blanc vêtus et de jeunes arthémis poussaient des canots dans le lac, s’éloignaient en ramant, s’appelaient d’une embarcation à l’autre avec des cris aigus de mouettes.
Dans le jardin de l’hôtel des « Îles Borromées, » sous les parasols multicolores, d’autres jeunes nymphes, d’autres jeunes hommes blanc vêtus prenaient le thé.
Anicet se sentit fort gêné, lui qui était vêtu de noir, et allongea le pas pour ne pas se montrer. Puis, tout à coup, un grand enthousiasme dilata son âme, une grande confiance, le souffle d’un grand destin. Et il commença à marcher, à marcher, à marcher.
Il s’arrêta tout d’un coup. Un serpent passa sur la route, là-bas, un cercle qui tantôt se pliait et tantôt se relevait.
Anicet s’avança tout doucement. Le serpent ne bougeait pas. Anicet s’avança encore. Le serpent était écrasé à mi-corps. Dans la poussière, on voyait les traces d’un pneu d’automobile.
Anicet, fasciné, ne parvenait pas à détacher ses yeux de ce spectacle.
Quand il se remit en marche, il portait un grand froid en lui, comme un frisson répandu dans tout son corps.
Il traversa Pallanza et marcha encore. Il arriva dans une ville hérissée de cheminées, qu’on lui dit s’appeler Intra. Il marcha encore. Le soir tombait. Sur la gauche s’ouvrait l’embouchure d’une vallée, et une route partait dans la même direction. Où donc voulait aller Anicet ? En longeant le chemin côtier, il restait sur la voie que suivent les bateaux à vapeur, c’est-à-dire sur la voie du retour de sa maison. Mais la voie inconnue l’attirait irrésistiblement. Il n’y réfléchit pas deux fois.
Toute trace d’habitation disparut. Les arbres de part et d’autre devenaient toujours plus nombreux, et les ombres de la nuit s’épaississaient. Dans la lueur mourante du jour, comme si la lumière même était devenue son, Anicet entendit un violon.
Où avait-il entendu ce motif ?
Il continua à marcher au fil de cette musique.
C’est plus qu’une villa : c’est une maison haute, à plusieurs étages, tout éclairée. Anicet croit que les lumières du crépuscule se reflètent dans les fenêtres et les font briller. Puis il s’aperçoit que les fenêtres des autres façades brillent aussi. Du reste, le soleil s’est couché depuis longtemps, le ciel se couvre du bleu de la nuit, et cette petite lueur rose qui s’attarde à l’Occident n’est pas telle qu’elle puisse allumer des reflets. Une tranche de lune brille, solitaire. Cette maison n’est pas une maison privée. Peut-être un hôtel. Et plein d’invités. Et ce soir, il y a fête à bord…
Pourquoi a-t-il dit : « à bord » ? Dans son esprit, une analogie s’est formée entre cette maison éclairée et un transatlantique la nuit au milieu de l’océan, les flancs rayés de lumières. Anicet décompose l’involontaire association d’idées et l’analyse. Les mots « à bord » lui sont venus spontanément aux lèvres, et, comme il lui arrive souvent, il les a prononcés en partie. Anicet s’est réveillé, le son de sa propre voix l’a ramené à la réalité. Avec surprise. Il regarde autour de lui. Pourquoi est-ce qu’on a honte de parler tout seul ? Heureusement, il n’y a pas âme qui vive et ceux de la maison sont trop loin. Cette habitude de penser à voix haute lui vient du fait qu’il est trop solitaire, qu’il n’a pas d’amis, pas de camarades.
Anicet vit avec sa mère. Seuls tous les deux. Tant qu’il était petit, leurs rapports étaient étroits et très loquaces, libres de toute réticence, de toute pudeur, de tout secret. Mais maintenant, Anicet a vingt ans. Leur vie en commun est devenue silencieuse. Anicet dit seulement ce qui est indispensable. Aux questions de sa mère, il ne répond pas du tout, ou bien il répond d’une manière plus brève, à monosyllabes, souvent d’un ton hargneux, pour éviter toute possibilité de conversation. Il le regrette, mais il ne peut faire autrement. Il le regrette parce qu’il sent que les rapports entre lui et sa mère deviennent chaque jour plus tendus, perdant toujours davantage de leur intimité. Il prévoit que sous peu ils seront comme deux étrangers, contraints de vivre ensemble, sans moyen d’en sortir. Et il pleure la mort de cette amitié, la plus réconfortante, la plus précieuse des amitiés. Pourquoi doit-il y avoir chez le fils qui vit avec sa mère ce sentiment humiliant, cette crainte de se sentir tourné en dérision ? Et cet ennui aussi, comment le dissimuler ? Cette honte de se trouver d’accord dans les idées, dans les goûts, dans les jugements ?
Anicet n’a plus de doutes : dans cette maison, il y a fête. Le son du violon qui vient de l’intérieur le confirme. C’est ce même motif qu’Anicet a commencé à entendre quand il était encore sur la route, et qui maintenant se fait entendre plus clairement. C’est un motif lent et un peu monotone, un motif qu’Anicet a dans l’oreille, mais dont il lui est impossible de se rappeler comment il se nomme.
La maison est précédée d’un jardin très bien cultivé. Anicet est devant la grille. Il voudrait voir quelqu’un avant d’entrer. Mais dans le jardin il n’y a personne. Et appeler ? Peut-être dérangera-t-il. Tout le monde est sans doute à l’intérieur, en train d’écouter le violoniste.
Voilà, il y a quelqu’un dans le jardin. Anicet cherche le moyen de signaler sa présence. Un gros oiseau s’envole de derrière un buisson.
Et la sonnette ? Il n’y a pas de sonnette. Anicet se décide à ouvrir la grille. Après tout, il n’est pas un vagabond. Il a des cartes de visite en poche, que sa mère a fait faire exprès pour lui avec une couronne de baron dans un coin.
La grille n’oppose aucune résistance : elle est déjà ouverte. Pourquoi, ce soir, des idées aussi absurdes viennent-elles à Anicet ? Maintenant que l’espace est libre devant lui, il lui semble être arrivé devant une mer sur laquelle il devra cheminer à pied.
Des plates-bandes arrondissent dans l’ombre leurs silhouettes décoratives, des globes de buis et des festons en forme de barque bordent l’allée. Les larges feuilles des plantes tropicales reluisent çà et là. Les palmes courbent leurs éventails. Le gravier répond avec un craquement « distingué » aux pas timides d’Anicet. Anicet sent que ce costume que sa mère a fait teindre en noir il y a quelques jours, ces souliers poussiéreux, il sent que tout cela détonne dans ce jardin. Anicet voudrait être en veste blanche et pantalon noir. Il voudrait être plus grand. Il voudrait être blond. Et se montrer ainsi aux gens de céans. À ces femmes très belles et indifférentes. À ces jeunes filles altières comme des amazones et qui n’ont que mépris pour les hommes comme lui.
Ces vêtements sont sa honte. Si, ce matin, il n’avait pas mis son costume teint, il aurait dû mettre son habit gris, à martingale, celui que sa mère a fait retourner par le concierge-tailleur de la maison d’en face, qui, pour cacher le déplacement de la pochette de droite, a ouvert une autre pochette à gauche. Et son paletot d’hiver ? Le col et le revers des manches étaient usés ; sa mère lui a fait mettre un col et des parements de velours. Et elle plaisante sur cette humiliation, elle dit que les parements de velours lui donnent une allure de poète romantique.
Au fur et à mesure qu’Anicet s’avance, le son du violon se fait plus distinct. À présent, on comprend que le son vient d’un des étages supérieurs. Mais pourquoi ce violoniste répète-t-il toujours le même motif ? Anicet hésite à chaque pas et s’arrête, espérant et craignant en même temps de rencontrer quelqu’un. Des fauteuils de jardin et des chaises longues sont rassemblés devant la porte. Un siège à bascule, sous un petit abri de toile rayée, oscille encore lentement, comme si quelqu’un s’était levé à cet instant même.
Ces sièges sont encore « chauds d’humanité. » Ils gardent les attitudes et les formes de leurs occupants. Ici, deux personnes ont parlé entre elles, un homme et une femme. Les fauteuils sont tous deux en paille et se ressemblent ; cependant, le fauteuil mâle se distingue par quelques signes imperceptibles du fauteuil femelle. Anicet s’imagine, lui aussi dans le fauteuil mâle, et dans le fauteuil femelle… Pourquoi, pourquoi l’amour dont son âme est pleine n’est-il jusqu’ici qu’un rêve, seulement un rêve ?
Son nom aussi aggrave sa misère, l’embarras de sa vie. Des noms comme Anicet arrêtent n’importe quel destin. C’est un nom d’homme qui vit avec sa mère. D’un homme qui, à quarante ans, va encore se promener avec sa mère, quand la vie est déjà toute passée. Anicet s’imagine qu’il s’appelle Armand ou Norbert ; il entend une voix de femme qui l’appelle « Norbert. »
« Anicet » est facile à tourner en ridicule. Un jour, à un dîner, devant ces jeunes filles qui finirent ensuite par le griser, Anicet avait essayé d’expliquer que son nom signifie « invaincu. » Ce fut une risée générale, qui le démonta. On peut aussi l’abréger, le réduire à Nicet, Icet, Cet. Mais ce n’en est pas moins toujours un nom ridicule.
Là, dans ce fauteuil à niche, dans ce fauteuil qui a l’air d’une guérite pour sentinelle assise, dans ce fauteuil si familier et si démodé qu’il ressemble à une vieille tante ruisselante de falbalas et la tête serrée dans une coiffe à tuyaux ; dans ce fauteuil, quelqu’un est resté seul et à l’écart pour lire et méditer ; et dans ce fauteuil aussi, Anicet s’imagine lui-même, il s’imagine lui-même en ce quelqu’un qui est resté seul et à l’écart, indifférent aux jeunes filles qui le regardent de loin, si différent des autres jeunes hommes de son âge, superficiels et vains.
À droite, quatre personnes se sont réunies autour d’une cinquième qui pontifiait. À gauche, trois autres ont pris le thé à cette table.
Mais comment se fait-il que, sur cette table, il y ait encore les tasses vides avec un peu de café au lait dans le fond ? Le couteau posé par la lame au bord de l’assiette au beurre ? La petite cuillère sur laquelle brille encore une larme de miel ? Les serviettes froissées et abandonnées à côté des tasses ?
Personne n’est encore sorti de la maison. Probablement, personne ne sortira tant que le violon continuera de jouer. Mieux vaut donc… Anicet s’approche de la porte d’entrée. Tout près, sur un troisième guéridon sont groupées des bouteilles bariolées, et à leur tête, comme un officier devant sa troupe, un gros siphon d’eau de Seltz, sanglé dans une résille de paille, menace de sa bouche en forme de torpille. De grands verres sont posés çà et là sur le guéridon, les uns vides, mais teintés d’un liquide rouge dans le fond, d’autres à moitié pleins, une lamelle de citron flottant encore à la surface, abandonnés par les buveurs. Mais qu’est-ce que cette maison, d’apparence si riche, et dans laquelle on trouve à la même heure les préparatifs pour le thé, l’apéritif et le petit déjeuner ? Évidemment, le service marche très mal, et ainsi s’explique l’absence de personnel à la grille, dans le jardin et à la porte d’entrée. Ici, pense Anicet, se rappelant une locution française chère à sa mère, ici « on entre comme dans un moulin. » Pourquoi ce violon répète-t-il toujours le même motif ? Anicet examine cette nouvelle association d’idées, l’analogie entre le motif monotone du violon et le tic-tac monotone d’un moulin.
C’est en vain qu’Anicet cherche la sonnette à côté de la porte. Il n’y a pas de sonnette, mais seulement une main de bronze, une main de femme petite et jolie. Anicet la touche avec une certaine hésitation, dans la crainte qu’elle ne saisisse brusquement la sienne et qu’elle ne l’empêche de s’enfuir.
Le coup de la petite main de bronze surprend Anicet. Il ne s’attendait pas à ce que cette petite main de femme donnât un coup aussi rude et péremptoire. Mais il est encore plus surpris de se sentir tomber en avant. La porte était entre-close et Anicet a tout juste le temps de s’accrocher au chambranle.
Au coup de la main de bronze, le violon a brusquement cessé de jouer. Anicet s’arrête sur le seuil de l’antichambre, regarde les portes qui s’ouvrent sur elle, lève les yeux vers le haut de l’escalier.
Là-haut non plus, personne ne se montre. Seul un faible gémissement naît derrière lui.
Anicet se retourne d’un geste brusque ; il voit la porte qui se ferme toute seule, lentement.
Anicet maintenant rit de sa peur. Il regarde, – le menton lui tremble encore, – il regarde le petit appareil sur la porte, le ressort qui se détend avec lenteur. Il lit sur la petite plaque d’émail : « Ne fermez pas la porte, le Blunt s’en chargera. » Ce gémissement, qui meurt peu à peu comme la plainte d’un petit animal qui a fini de souffrir, donne à penser à Anicet que, si les gonds de la porte avaient été huilés, on n’entendrait pas ce bruit irritant. Mais que peut-on attendre de domestiques qui, à l’heure du dîner, n’ont pas encore enlevé les reliefs du petit déjeuner ?
Quand la porte est fermée, le violon recommence à jouer. Le son est maintenant clair et fort, et Anicet comprend que le violoniste est dans une chambre du dernier étage. Mais pourquoi répète-t-il toujours le même motif ?
Dans les quelques meubles de l’antichambre, il règne une étrange variété de styles. Un bahut Renaissance coudoie une table tout en cristal, un fauteuil florentin fait un duo avec une chaise aux jambes en tubes métalliques formant un S.
De la boule de marbre noir qui se trouve sur la colonnette au bas de l’escalier, un Mercure au pied ailé prend son vol en tenant gracieusement un globe lumineux.
La même étrange variété de styles se répète sur le large escalier qui, couvert d’un tapis tigré bordé de deux bandes rouges, part de l’antichambre. Avant d’arriver au premier étage, l’escalier se divise en deux bras ; sur la rampe en fer battu s’arrondissent les tulipes des volutes modem-style. D’en bas, Anicet compte trois étages en tout. Du premier au second, l’escalier d’une seule branche est clos par des barres verticales, entremêlées de cercles et de trapèzes. Du second au troisième, de longs tubes horizontaux en métal chromé font briller la rampe.
Au premier étage se trouvent probablement les chambres à coucher, et se faire surprendre dans la partie la plus intime de la maison serait grave pour Anicet. On pourrait le prendre pour un voleur ; pis encore : croire qu’il est allé là-haut pour cueillir dans l’intimité…
Qui ?
Anicet tousse deux fois, trois fois. Il ne croit pas que ce soit la peine d’appeler. Appeler qui, appeler comment ? Il sent tout le mauvais goût d’un « holà, quelqu’un de la maison ! » ou d’un « il n’y a personne ? »
Le bruit de ses pas appellerait l’attention, et pourtant Anicet traverse l’antichambre sur la pointe des pieds. Il entre dans un salon vivement éclairé et désert, dans lequel on voit encore les traces des gens qui y ont été jusqu’à peu de temps auparavant. Sur le bras de ce fauteuil ancien, serré à la taille comme une femme qui porte un cornet, une dame a posé la broderie à laquelle elle était en train de travailler. Anicet s’attarde dans le salon ; une heureuse inquiétude entre par ses narines : ce léger parfum de femme. Dans les vases, les roses sont encore humides de rosée. Là-bas, sur ce fauteuil articulé comme un fauteuil de dentiste, le porte-livre a été poussé de côté et le livre est resté ouvert au milieu. Que lisait-elle ? Anicet s’approche : C’est à toi que je parle, Clio, d’Alberto Savinio, dans l’édition de luxe, avec un dessin de l’auteur dans lequel Clio, avec une tête de chien, « enferme » derrière la porte de l’Histoire les événements mémorables. « Dans cette maison, pense Anicet, je n’ai pas encore trouvé une seule porte fermée. Qu’est-ce que ça veut dire ? » Au fumoir, Anicet respire un parfum de Chesterfield insinuant et douceâtre. La cigarette est appuyée au bord du cendrier. La cendre est encore courte. Un filet de fumée bleuâtre monte tout droit, se courbe, s’arrondit en un petit anneau de Saturne. Quatre chaises sont rangées autour de la table de jeu, des petits tas de fiches devant chacune des quatre places. Les cartes distribuées et retournées, sauf cinq devant la Chesterfield qui fume encore, et cinq à la place qui se trouve vis-à-vis : full de sept ici, full de huit là. Mais le vainqueur n’a pas recueilli son gain ; l’enjeu est encore au milieu du tapis vert.
Et derrière cette tenture ?
Le dîner est resté inachevé. Des fragments de poulet dans les assiettes, les parties de la poitrine filandreuses et blanches comme les jambes des femmes qui ne prennent pas le soleil, les cuissettes couleur d’acajou verni ; les assiettes en croissant, les unes vides, les autres contenant encore le vert de la salade. Un des candélabres au milieu de la table est bas : il n’a que deux branches, dépouillé de tout ornement, l’autre est haut, le tronc massif, les quatre branches larges comme le candélabre d’une synagogue, chargé de fruits et de petits amours. Les bougies sont allumées.
Sur la table de l’office est posé un plat d’argent avec le restant du poulet ; le cercle des pommes de terre rôties est brisé en plusieurs endroits. Sur une étagère, Anicet reconnaît l’Antiasthénique I. T. R. que sa mère lui fait prendre deux fois par jour, dans un peu d’eau, pour « le remonter. » Anicet est content de trouver le flacon de l’Antiasthénique I. T. R. Il le prend en main ; il lui semble retrouver sinon un ami, tout au moins un visage connu. Sur la partie blanche de l’étiquette il y a écrit au crayon : Isabelle…
Anicet reste cloué, la bouteille suspendue en l’air. Isabelle est cette jeune fille… cette jeune fille blonde… cette jeune fille avec laquelle il fera Bruderschaft dans l’île des Pêcheurs. Elle aussi a donc besoin de « se remonter » ? Elle a été malade ? Elle est faible de constitution ?
Peut-être trouvera-t-il quelqu’un dans la cuisine.
Du robinet, un filet d’eau coule dans une bassine où flotte sur le côté un poisson blanc, l’œil fixe et opaque. À côté du filtre à café, la flamme du gaz souffle sous la casserole. Sur la grande table de marbre est posé un gâteau énorme, avec un grand nombre de petites bougies enfoncées dans la croûte de chocolat. Anicet les compte : il y en a vingt. Isabelle a donc le même âge que lui ?
Le son du violon. Anicet l’avait oublié. Pourquoi répète-t-il toujours le même motif ?
Tandis qu’il traverse le salon en sens inverse, Anicet remarque un fauteuil à bascule, que tout à l’heure il n’avait pas noté. Un coussin est attaché par quatre petits rubans rouges au cercle noir du siège. Quelqu’un vient à peine de se lever : le fauteuil oscille encore. Pourquoi Anicet pense-t-il que c’était là le fauteuil « préféré » de la grand-mère ? Bien que vieille, la grand-mère d’Isabelle avait gardé une vivacité toute juvénile, un caractère enjoué et un peu fou, sa manie de se moquer de ses petits-enfants. Un livre est ouvert sur un escabeau turc à côté du fauteuil ; sur la page sont posées les lunettes. Anicet se penche et regarde : C’est le Voyage sentimental de Laurence Sterne.
Puisqu’il n’a trouvé personne dans le salon, personne dans la salle à manger, personne dans la cuisine, Anicet se sent autorisé à monter au premier étage. Il passe devant l’Hermès lampadophore en s’écartant, dans la crainte qu’Hermès ne lui casse son globe lumineux sur la tête. Il commence à monter. Pourquoi poser le pied ainsi au bord des marches ? Anicet devient hardi et il commence à fouler le tapis tigré : le fouler « en maître. » Quel étrange sentiment ! Il lui semble marcher dans des souvenirs. Peu à peu, Anicet se sent des droits sur cette maison déserte et illuminée.
Les portes des chambres s’ouvrent sur le couloir. Anicet s’enhardit et, sur le seuil, crie : « Personne ? » Le son du violon lui répond. Avant d’entrer, Anicet regarde une dernière fois l’antichambre, là-bas au fond, comme du bastingage d’un navire il regarderait le port dont il va se détacher pour toujours.
La première pièce est teintée d’un rose enfantin. La petite fille est à peine sortie. Il y a encore dans l’air son odeur de poussin fleurant le talc. Au milieu se trouve le parc entouré d’une balustrade de bois, le petit matelas sur lequel Isabelle peut jouer sans se faire mal… A-t-il vraiment pensé « Isabelle » ? Anicet regarde ce trait au crayon sur le mur rose, ce numéro, cette date, ce nom : le nom est bien celui-là.
Et si elle était dans la salle de bains ? À peine a-t-il ouvert la petite porte rose qu’Anicet sent sur sa figure un souffle chaud. Sur l’eau, les nymphéas savonneux flottent, encore en mouvement, les serviettes sont étendues sur les chaises blanches. Avant de sortir, Anicet regarde de nouveau cette marque sur le mur, cette date, cette « stature. » Mais pourquoi ce violon répète-t-il toujours le même motif ?
Les recherches d’Anicet ne sont plus indéterminées maintenant. Il sait maintenant « qui » il cherche dans cette maison. Et d’une main tremblante, anxieuse de trouver la surprise tant désirée, il ouvre cette porte…
Sa mère avait fait construire pour lui, par Sadun le menuisier, ce haut pupitre à plan incliné, sur lequel il devait écrire debout, afin de perdre l’habitude de se tenir penché. Ce pupitre, il l’a tatoué entièrement, l’a couvert de graffiti et de dessins gravés au canif et remplis d’encre, dont chacun représente un symbole différent de l’ennui que lui inspiraient la version latine, la leçon d’histoire, le problème de géométrie.
C’est un pupitre haut à plan incliné, construit pour faire perdre à Isabelle l’habitude… Mais combien moins abîmé ! On voit que c’est une jeune fille qui travaille à ce pupitre. Sur le plan incliné, les Vies de Cornélius Nepos sont ouvertes à la page 126. À côté se trouve un cahier dans lequel sont tracées ces lignes d’une écriture négligée : « Quand au contraire tu prépareras la guerre, tu te tromperas toi-même si tu ne m’as placé… » Après le mot « placé » l’écriture est interrompue ; une petite tache d’encre brille comme un petit œil luisant. Anicet se penche : la tache est fraîche.
Aller dans la chambre contiguë en passant par le couloir prolongerait ce jeu de cache-cache, le rendrait plus pénible. En deux sauts, Anicet est à la porte de communication : il l’ouvre.
Un méli-mélo d’habits jetés à travers la chambre sur les chaises, les fauteuils, les canapés, sur la commode même. Au fond de la pièce, les battants d’une grande armoire sont ouverts ; dans les glaces intérieures brillent les lumières parmi lesquelles, comme sur une scène, vivent d’autres habits suspendus et alignés : du matin ou de promenade, de soirée ou de campagne, ornés ou sans ornements, d’été ou d’hiver, de demi-saison ou neutres.
Des chaussures en vrac sur le tapis : bottines à boutons sur le côté et brodequins de montagne, escarpins de satin et chaussures « orthopédiques » à haute semelle de liège. Un gros livre sur la table de nuit presse entre ses pages un coupe-papier d’argent. Anicet regarde le titre : Fureur. Elle aussi ! Sur le lit est étendue une robe de mariage, blanche, longue, les bras ouverts, la mariée elle-même, sans tête, sans mains, comme passée sous le rouleau compresseur. Au pied du lit, deux petits souliers d’argent : l’un debout, l’autre penché sur le côté, comme une barque échouée sur la côte.
Anicet saisit la robe. Il veut sauver la mariée. La robe est encore chaude. Anicet y enfonce son visage, boit cette odeur. Il se précipite hors de la chambre – la porte est ouverte ; – un cri lui échappe : « Isabelle ! » Le violon, là-haut, continue à jouer.
Pour « sauver la mariée, » Anicet monte en un éclair au deuxième étage. Une enfilade de pièces lui fait perdre du temps. L’une est pleine de mappemondes, de cartes, de boussoles, de sextants, de microscopes, d’instruments de pêche, de fusils, de cartouches, de carniers ; l’autre est ornée de tableaux cubistes, de bustes de musées et de divinités païennes, de planches anatomiques, un mannequin avec une couronne de lauriers sur sa tête de bois ; une autre encore est tapissée d’agrandissements photographiques : Stravinski au piano, Greta Garbo dans le rôle de Christine de Suède, Léonard de Vinci en habit de sport avec son Leica en bandoulière.
Enfin, au toucher même de la poignée de la porte, Anicet sent que cette chambre est la « leur. »
Le lit – « leur » lit – est défait. Son pyjama à lui, sa chemise à elle, transparente, tellement fine qu’à la prendre en main… Anicet la prend dans sa main, chaude encore d’elle, odorante encore d’elle, et la chemise de nuit – plus docile qu’elle – se blottit entièrement dans son poing.
De son côté à elle, une revue illustrée gît sur la descente de lit, tombée de sa main que le sommeil a rendue inerte : la revue est ouverte à la page où Ange, grand dadais halluciné, a laissé choir son corps céleste sur le fauteuil des hommes.
Si un doute reste encore à Anicet… La veille, avant de mettre le réveil à cinq heures, Anicet, qui sentait poindre sa névralgie dentaire coutumière, avait pris un comprimé d’aspirine, puis avait remis le tube dans le tiroir de la table de nuit.
Anicet ouvre le tiroir : le tube est là.
Maintenant, Anicet est sûr ; il est sûr que derrière cette porte…
Oui : « elle » a été dans cette chambre. Le léger claquement de ses pas sur le parquet luisant, le son de sa voix dans l’air sont encore là. Quoi d’autre encore ? Ses larmes…
La tablette du secrétaire est abaissée. La chaise a été à peine déplacée. Et ce stylo à côté de cette feuille de papier ? Elle le sait bien pourtant qu’il n’aime pas qu’on touche à ses affaires. Anicet prend le stylo et le met dans sa poche. Il regarde la feuille de papier. Sa vue a-t-elle donc baissé ? Pour lire, il doit se pencher : « Notre petite Isabelle… » Une larme encore fraîche est tombée sur le papier et est en train d’effacer les deux dernières syllabes. Anicet s’appuie au secrétaire pour ne pas tomber. Néanmoins, dans son immense détresse, Anicet sent le « calembour étymologique » de cette larme qui, au prénom d’Isabelle, est en train d’enlever l’adjectif « belle. » À quoi bon continuer ?
Anicet arrive lentement au dernier étage. Le son du violon, très clair désormais, provient de la dernière pièce, au fond du couloir. Anicet ouvre la première porte. C’est une chambre à coucher. Très éclairée comme toutes les autres, elle a, contrairement aux autres, un air d’abandon. Anicet soulève la couverture déchirée en plusieurs endroits, découvre le matelas tacheté de plaques d’humidité, l’oreiller sans taie. Sur la table de nuit, il y a une bouteille vide, à laquelle un verre retourné sert de couvercle. Sur le napperon, l’inscription : « Bonne nuit » est brodée avec du coton rouge. Anicet ouvre la porte de la table de nuit, éveillant ainsi une pâle lueur sur les flancs du vase, retourné lui aussi. Anicet pense aux torches retournées qu’il a vues dans les tombeaux du cimetière monumental de Milan, aux soldats qui tiennent leur fusil incliné lorsqu’ils suivent le char funèbre d’un général. Son regard rencontre sur la paroi les yeux d’un portrait, une vieille dame aux cheveux blancs. De qui sont ces yeux ? Où a-t-il vu ces yeux ? De « combien » de vieilles dames aux cheveux blancs sont ces yeux ? Un livre tombé sur la descente de lit est à demi caché sous la table de nuit. Anicet le ramasse, le pose sur le napperon. Ce sont les Petites Œuvres morales de Leopardi dans l’édition de 1860. Anicet ouvre le tiroir : une perruque, un dentier… Comment cela peut-il être ? C’est absurde !
Combien de temps Anicet est-il resté devant ce lit ? Avant de sortir, le souhait brodé sur le napperon lui monte aux lèvres, mais le livre en cache maintenant certaines lettres et on lit seulement « Bouit. »
Anicet ouvre la porte de la deuxième pièce : elle est éclairée à jour, mais vide. De la troisième pièce : elle est éclairée à jour, mais vide. De la quatrième : elle est éclairée à jour, mais vide.
Il continue jusqu’au fond du couloir. Il est fatigué. Il sent un grand poids sur les épaules. Le voici devant la pièce du violoniste. Le son est si proche désormais… On ne peut pas aller au-delà : c’est la dernière pièce. Le motif lent, monotone, continue à se répéter avec une insistance cruelle. Anicet sait que, derrière cette porte, il trouvera réunis tous les locataires de la maison. Tous ceux que, jusqu’à présent, il n’a pas réussi à rencontrer. Et il voudrait ne pas l’ouvrir, cette porte. Il voudrait ne pas les voir, ces personnes. Il voudrait ne pas se faire voir de ces gens. Il voudrait surtout ne pas voir ce violoniste insistant, monotone, cruel. Mais comment faire ? Il est fatigué…
Il ouvre la porte.
La pièce est vide. Vide de tous les locataires de la maison. Vide de meubles. Vide de…
Un pupitre de fer, très grêle, se trouve au milieu de la chambre. Un cahier de musique est ouvert sur le pupitre ; et devant le pupitre, à la hauteur de l’épaule d’un homme qui n’existe pas, un violon est suspendu en l’air, sur lequel l’archet monte et descend, monte et descend, monte et descend.
Anicet est au-delà de la stupeur, au-delà de la peur. Seule cette immense fatigue est encore en lui.
Alors, sur le cahier de musique, la page de droite commence à se soulever peu à peu…
Avec la terreur, toute sa vitalité perdue rentre tout d’un coup dans le cœur d’Anicet. Le motif répété tant de fois est arrivé à son terme : un nouveau motif commencera sur l’autre page, une page blanche peut-être.
Anicet sort de la pièce au pas de course ; il n’arrive pas au grand escalier qui se trouve au fond du couloir, mais trouve à droite une porte ouverte et les premières marches d’un escalier sur lequel il s’élance, la tête la première. Il descend, par l’escalier de service, autant d’étages qu’il en a monté par l’escalier principal. Cette petite porte donne probablement sur le jardin. Le battant résiste. Anicet pousse de toutes ses forces. Un vent impétueux fait irruption comme le plus grossier des intrus et le rejette en arrière.
Le vent l’a décoiffé. Anicet sort de sa poche un peigne et une petite glace. La glace lui montre le visage d’un vieillard : un vieillard de soixante ans. Si ce matin, quand il est parti de Milan, il avait vingt ans et sa mère soixante, maintenant que lui-même a soixante ans…
Il comprend son angoisse de ce matin. Quand il voulait revenir en arrière pour saluer sa mère. Il a donc parcouru toute sa vie dans la visite de cette maison illuminée et déserte ?
Il recoiffe ses cheveux blancs et rares, puis regarde autour de lui. Il y a quelques instants, il croyait être arrivé au fond d’un escalier, mais il s’était trompé. Les lames de bois des parois vernissées de blanc brillent. Dans la carafe de cristal fixée dans un porte-bouteille, l’eau agite des lueurs bleutées. Le lit est en forme de couchette et porte, imprimées sur le repli du drap, les initiales de la société de navigation.
La porte oppose maintenant une résistance moins grande. Le vent est un peu tombé. La passerelle est mouillée. Des paquets d’eau, poussés par le vent, franchissent le bastingage et lui frappent la figure. On n’aperçoit pas l’horizon ; seules les crêtes blanches des vagues qui fuient dans l’obscurité. C’est une immense rumeur de mer.
Anicet pense que si ce navire est celui de la mort et cette mer celle de l’éternité…
Il éprouve un grand soulagement.
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(Alberto Savinio [« Casa “ la Vita ”, » Milano : Valentino Bompiani, 1943], traduction de Jean Chuzeville, in La Revue de Paris, cinquante-septième année, juin 1950. Édouard Vuillard, « Le Jardin de Vaucresson, » détrempe sur toile, 1920-1936)