Il y eut un grand bruit qui ébranla toute la campagne et fit s’enfuir le petit peuple à fourrure des forêts et des eaux, et la gent à plumes des hautes branches et tout ce qui rampe, et vole, et détale…

L’automne était encore très beau. Mais la chaleur d’un soleil attiédi ne pouvait produire de telles émanations brûlantes autour de la fosse où l’objet avait percuté. C’était une véritable fournaise.

Tous les gens du village accoururent, attirés par le vacarme et par l’appât de la Chose merveilleuse. Elle était là, matière incandescente, faite de minéraux inconnus ; ce bloc intouchable, inapprochable, s’entourait d’un halo protecteur ; il luisait d’un éclat vert de malachite, mais certains voyaient en lui le ton terni de l’argent, d’autres lui trouvaient des parcelles d’étain bleui, des pellicules micacées, des transparences de cristal de roche. Aucun ne sut déterminer de quoi cet objet insolite pouvait bien être fait.

Le curé du petit bourg montagnard vint à la suite de ses ouailles, non pas alléché par l’idée d’un profit, mais en mission, avec la secrète terreur d’un maléfice, d’un piège du Malin. Il regarda de loin puis s’en fut, suivi de quelques pieuses vieilles filles en robes noires.

Blaise Fourneyrat, le propriétaire du champ pierreux où s’était abattu l’aérolithe, en perdit vite son bon sens. Il abandonnait femme et mioches et même ses vaches au pâturage et ses pommes de terre en pleine récolte pour s’absorber, des heures entières, dans la contemplation du bolide immobile. Dans son épais cerveau, de lentes convoitises naissaient, cheminant dans le fouillis des conjectures et des espoirs. Si ce monstre avait été vomi par le ciel dans son champ du Pas-de-l’Eau (ainsi nommé parce qu’il accédait à une passerelle franchissant l’Écuille), lui, Blaise, avait tous les droits sur cette pierre gigantesque dont l’instituteur – un homme instruit – avait déclaré : « Elle vaut des mille et des cents. »

Mais pour savoir et pour pouvoir, il fallait approcher l’aérolithe. Or, la masse en ignition dégageait une température de haut fourneau.

Des semaines passèrent. Un raz-de-marée au Portugal, une crise politique à Paris, des crimes passionnels retentissants fixaient l’attention de la Presse et personne ne s’avisa, dans le tumulte du monde, de raconter la chute d’un météorite dans un patelin des Cévennes.

L’hiver s’annonça précoce dans ces froids pays que ravage le vent de Sibère. Jour après jour, le morceau d’astre éteignait ses feux. Une nuit de lune, Blaise trouva au monstre accroupi dans son entonnoir un aspect engageant presque familier. Il gelait dur. Dix centimètres de neige ajoutaient au sol une écorce immaculée. Seul le météorite avait été épargné par la première neige. Toute la nuit, Blaise épia l’assoupissement de la Chose, sans trop rien comprendre à ce phénomène de refroidissement de la matière ignée.

Les jours suivants, le froid devint intense. Le pays scintillait sous la glace. Le bloc minéral s’enveloppait maintenant d’un voile bleuâtre qui n’effrayait plus Blaise ni personne. Mais Fourneyrat entendait empêcher que l’on chassât sur ses terres. Quelques injures, des coups de poing bien assénés tinrent à distance les voisins avides. Dans son obsession, le fermier ne caressait plus l’espoir de tirer argent de ce cadeau céleste. Il éprouvait pour lui un sentiment voisin de la passion et s’enhardit à le toucher, un beau matin qu’il faisait un froid à fendre les pierres. Le grain poli, satiné, du bloc lui fit perdre le peu de raison qui lui restait.

Désormais, il monta la garde auprès de « son » bien. Sa famille se répandait dans le pays en plaintes amères : le Blaise n’en avait garde. Pourvu qu’il fût près de son trésor aux couleurs changeantes et le touchât de temps à autre, il était heureux.

Voici que dans toute la contrée, des bruits incroyables commencèrent à circuler. On disait que la « Pierre-Fée » – ainsi Blaise surnommait-il l’aérolithe – avait un pouvoir surnaturel, qu’elle guérissait par son contact des maladies réputées incurables. Le marchand de bestiaux amena son petit dernier, un avorton scrofuleux mangé de gourmes et de plaies, et, dans les huit jours qui suivirent l’imposition, l’enfant perdit ses croûtes et ses œdèmes et poussa dru. Une pauvresse impotente, privée de tout, même de foi chrétienne, obtint de Blaise qu’il la laissât aborder la « Pierre-Fée. » La vieille se coucha péniblement sur une des arêtes et déclara bientôt sentir dans tous ses membres, dans tout son corps, comme une ardeur nouvelle. Celle qu’on avait connue courbée par les rhumatismes et la mauvaise pitance s’en retourna, bien droite et un brin vaniteuse.

Dès lors, Blaise fut très malheureux car il ne put interdire au monde l’approche de son bien. Il en vint de partout, gens curieux, éclopés, envoyés par le canton, le chef-lieu, les autres départements. Il se consola en entreprenant de retourner la terre autour du cratère où reposait le bloc. Tout ce qu’il jeta proliféra. Il sema n’importe quelle graine et tout grandit, crevant la terre en plein décembre. Il eut la tentation de semer du blé. Vingt-quatre heures après, les premières têtes vertes jaillissaient du sol. Le blé monta, monta, puis ses épis virèrent au jaune, au doré, et furent prêts  à faucher. Blaise moissonna son froment environné par la glace et le givre. Il eut de l’orge, du seigle, du maïs, des betteraves, tout ce qu’il voulut. Sa femme, la Julia, maintenant appâtée par la fièvre du gain, le pressait de faire d’autres essais. Tout ce qu’il plantait et semait poussait en quelques heures : les plus beaux légumes, des tomates rouges à faire pâlir les pommes d’amour de Provence et des feuilles de tabac qui croissaient à une vitesse accélérée.

Cette fois, la capitale s’émut et délégua des observateurs. Ils vinrent fouiller, bouleverser le champ du miracle. On annonçait une mission scientifique chargée de peser, mensurer le morceau tombé de l’espace erratique, et d’en déterminer exactement la composition. Ce fut l’ère des métamorphoses. Il n’y eut pas que le végétal pour s’embellir et se renouveler. Tout le monde animal, et surtout la peuplade ailée qu’un hiver terrible exile pour de longs mois, hanta les parages du bolide. Au-delà du périmètre influencé par la masse minérale, la neige, la glace, le brouillard emprisonnaient l’air et la terre. Mais dans un rayon de cent mètres autour de la « Pierre-Fée, » la nature et les êtres vivaient affranchis du morne Temps. Pinsons et bouvreuils, moineaux et rouges-gorges accomplissaient sans le savoir une adorable transmutation. Heure par heure, leurs plumes devenaient plus colorées, plus féeriques. La « Pierre-Fée » transformait ces enfants de nos ciels brumeux en oiseaux des Îles, au plumage brillant, au jacassement berceur.

« Radium, teneur importante en pechblende, radioactivité, émanations de sels inconnus… » Les savants discutaient, prenaient notes sur notes, criaillant si fort qu’ils couvraient la symphonie des oiseaux de Paradis.

Les hommes d’affaires suivirent de très près les hommes de science, autrement redoutables que ceux-ci, car ils n’avaient ni pureté ni désintéressement. Le champ magnifique, les végétaux surprenants, les délicieux oiseaux, les humains débarrassés de leurs sanies, tout cela leur importait peu. Ils n’étaient pas là pour admirer les joues roses d’une enfant guérie ou l’ébouriffement splendide d’un loriot, mais pour calculer combien de millions le météorite pouvait rapporter. Ils repartirent avec leurs chiffres et leurs projets dérisoires. L’hiver s’acheva doucement, comme une chlorose, dans la résurrection d’avril. Depuis quelques jours, Blaise était inquiet. Une nuit, il n’y put tenir et quitta sa maison pour venir surveiller son trésor. L’air était plus doux et chargé de mystère. Dans la transparence de l’atmosphère, des voiles flottaient ; très haut, les étoiles palpitaient vaguement. Puis la nuit se fondit et l’aube fut fleurie de jacinthe et de réséda, radieuse et pure, que transperça la diagonale du soleil.

Cette fois, Blaise ne se trompait pas ; le bolide vibrait dans l’entonnoir. Il aurait voulu crier, appeler à l’aide, chercher du secours et il restait debout, hébété, comme retenu par des liens de plomb. C’est ainsi qu’il vit, en s’aplatissant pour n’être pas entraîné par lui, l’énorme fragment de planète se soulever d’un bond formidable, comme aspiré par un invisible aimant, et s’élancer dans l’espace très haut, toujours plus haut.

Blaise hurlait maintenant, et si désespérément que tout le village se précipita. On n’apercevait plus dans le ciel qu’un point imprécis de couleur beige, à peine gros comme une feuille.

Une feuille !… C’est vrai, il restait à Blaise Fourneyrat la richesse apportée par la « Pierre-Fée, » la terre grasse, et les céréales, et les colossaux légumes, et les fruits, et les fleurs irréelles… L’homme abaissa les yeux sur la terre. Dans le pays d’alentour, la neige avait fondu et l’herbe affleurait avec sa verte promesse. Mais la terre ensorcelée, la terre prospère, qu’était-elle devenue ? Subitement flétries, les plantations prodigieuses jonchaient le sol de leurs débris, et les fleurs tombaient en poussière. Il vit aussi les arbres déracinés, l’herbe rasée comme par un incendie. Tout apparaissait noir, sec, brûlé, incultivable, pareil à ces régions maudites que l’homme déserte et que la bête fuit.

Blaise espérait pourtant qu’une douceur lui restait, celle de ses beaux oiseaux enchantés. Hélas ! Ils avaient été brutalement arrachés à leurs chants et à leurs amours, et jetés en pleine joie sur la terre calcinée. On voyait leurs petits corps raidis, leurs plumes atones.

Alors, tout ce qui vivait encore et respirait auprès de cette zone foudroyée s’enfuit loin, très loin, rejoindre le petit peuple à fourrure des forêts et des eaux, et la gent à plumes des hautes branches, et tout ce qui rampe, et vole, et détale…
 
 

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(Lucie Derain, Carrousel de nuit, frontispice et bandeaux de Jacques Ernotte, Paris : Les Éditions de la Nouvelle France, collection « Chamois, » n° 12, 1946)