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(C. Cruÿsmans, in Tintin, première année, n° 1 et 2, jeudis 28 octobre et 4 novembre 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(C. Cruÿsmans, in Tintin, première année, n° 1 et 2, jeudis 28 octobre et 4 novembre 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Je prenais chaque jour, à Saint-Lazare, le train de 6 heures 23 qui me ramenait au Pecq, où j’habitais.
Je connaissais de vue les habitués du train, mais je lisais généralement, d’un bout du trajet à l’autre, et n’engageais pas conversation avec eux.
Un samedi, – semaine anglaise, – le train ce jour-là, à cette heure-là, restait presque vide ; je me trouvai seul, dans mon compartiment, avec un homme que je n’avais jamais vu. Ce n’était sûrement pas un habitué de la ligne. J’en eus la preuve presque aussitôt, car il me demanda :
« C’est bien le train pour le Pecq ?
– Parfaitement.
– Merci ! »
Sur le quai, un employé criait :
« En voiture ! »
Le train démarra, roula, et l’homme tira de sa poche un petit chat nouveau-né qu’il posa sur la banquette, entre nous deux. Je fis :
« Minet ! Minet ! »
Et je caressai, du bout du doigt, le nez de la petite bête.
L’homme parut surpris :
« Tiens ! Vous aimez les animaux ?
– Oui !
– Ils valent mieux que les hommes ! »
Et tout de suite, il me raconte qu’il habitait depuis quelques jours au Pecq.
« On m’a chassé de mon appartement de Paris, parce que j’avais des bêtes chez moi. »
Je dis :
« Les propriétaires, à Paris, ne veulent général ni chiens ni chats, dans leurs maisons.
– Qu’ils le mettent dans le bail ! Dans le mien, on ne parlait ni de chiens ni de chats. J’étais libre d’en avoir autant que je voulais. C’est pourtant parce que j’en avais qu’on m’a fichu dehors. »
Je demandai :
« Un chien ?… Un chat ?…
– Pour un chien, pour un chat, ils n’auraient rien dit. D’autres locataires en avaient – trois chiens même, une vieille fille, au rez-de-chaussée.
– Combien en aviez-vous donc, vous ? »
Il ne répondit pas à ma question, continua :
« J’habitais au cinquième. Ce n’était pas grand. Mais ça ne gênait que moi. Trois pièces, une cuisine.
– Vous êtes marié ?
– Non !
– Trois pièces, pour une personne seule… peuvent suffire.
– Seul !… Je ne suis pas seul…
– Bon ! Je vois !
– Qu’est-ce que vous voyez ? Vous croyez que je suis collé ? Les femmes, non ! Elles me dégoûtent autant que les hommes. Ce que j’ai chez moi, qui tient de la place, ce sont mes animaux. »
Je répétai ma question :
« Combien donc en avez-vous ?
– Ça dépend ! Il faut bien compter, en moyenne, une dizaine de chats, autant de chiens – quelquefois plus – quelquefois moins. Il en meurt ; il en revient d’autres. Mes plus vieux pensionnaires, ce sont les deux perroquets et le corbeau. Et tout ça en fichu état quand ça arrive ! Vous comprenez… je ramasse ceux dont personne ne veut. Je réussis presque toujours à les retaper. Ce petit chat que vous voyez, s’il n’est pas déjà trop abîmé par le rachitisme, je crois que je le tirerai d’affaire. Je l’ai payé trois francs à un voyou qui allait le jeter à la Seine, sans même lui mettre une pierre au cou. »
Je branlai la tête :
« Toute cette ménagerie, dites-moi ! dans un appartement de trois pièces.
– Hé ! oui ! Les voisins se plaignaient de l’odeur.
– Et du bruit, je pense.
– Le bruit… oui ! Ce sont ces sacrés perroquets ! Les chiens, les chats, on arrive à les faire tenir tranquilles. Les perroquets ! Pas moyen qu’ils se taisent ! Surtout quand ils sont deux. Ils ont beau être vieux, vieux, n’avoir plus qu’une plume à la queue, ce qu’ils jacassent ! Ils se racontent des histoires, ils se disputent et, quand ils sont raccommodés, ils « cherchent des raisons » au corbeau. Lui ne leur répond seulement pas.
– Un sage !
– Depuis longtemps, tout le monde dans la maison voulait me faire partir. Mais le propriétaire était membre de la Société protectrice des animaux.
– Ah ! Je comprends!
– Non ! Vous ne comprenez pas ! Il n’aimait pas spécialement les animaux, mais il s’était mis de la Société parce qu’il pensait qu’on le nommerait un jour Président. Alors, il pourrait demander la Légion d’honneur. Me mettre dehors, pour les raisons qu’il aurait eues, c’était sa Présidence fichue. Et sa décoration itou.
– Il a fini pourtant par vous donner congé.
– Non ! Il est mort ! Ce sont ses héritiers qui m’ont expulsé, dès qu’ils ont pu. Je me suis dit que partout, à Paris, j’aurais des histoires, et j’ai acheté une maison au Pecq, avec un jardin. Nous sommes au large. Et les voisins peuvent gueuler ! Ils n’ont d’ailleurs encore rien dit. Ça viendra ! »
Nous arrivions au Pecq. Il était content que je l’eusse écouté. Il me serra cordialement la main et remit dans sa poche le petit chat qui dormait sur la banquette, après y avoir fait ses ordures. Il dit tranquillement :
« Celui qui s’assiéra là-dedans, ça lui portera bonheur. »
Je le retrouvai souvent au train, le samedi.
S’il y avait un autre voyageur dans le compartiment, mon ami des bêtes n’ouvrait pas la bouche.
Mais nous étions toujours seuls. Il s’épanchait, me donnait des nouvelles du petit chat qui allait bien, grandissait, « prenait le dessus, » avait déjà arraché sa plume à la queue d’un des perroquet – pas méchamment, pour jouer –et elle ne tenait presque plus.
Pendant plusieurs voyages, il ne me parla que de ses animaux, m’apprit leurs noms, leurs qualités, leurs défauts, les particularités de leur caractère. Il ne m’invita jamais à venir les voir. Peut-être craignait-il que je fusse déçu. Il en parlait avec tant d’amour.
Bientôt, je m’aperçus que s’il aimait les bêtes, il n’aimait guère les hommes. Il se mit à me parler de ses voisins qui étaient presque aussi les miens. Nous n’habitions pas loin l’un de l’autre. Et ce ne fut pas du bien qu’il m’en dit !
Il les salissait tous, sans exception, de calomnies – médisances peut-être – féroces en tout cas ! Et il s’excitait à me raconter quels tours malpropres il leur jouait. Il les injuriait, criait, gesticulait encore en descendant de wagon. Nous entrions dans la foule. Il se calmait, me disait au revoir.
Je m’étonnais qu’étant si bon pour les animaux, il fût si méchant pour les hommes.
Un jour, il était resté plus calme que d’ordinaire ; il m’expliqua :
« Une bête me ressemble juste assez pour que je m’intéresse à elle, et d’assez loin pour que je lui passe ce que je ne supporterais pas d’un homme, mon semblable. »
Il ajouta en soupirant :
« Moi qui aurais tant aimé avoir un ami ! »
Je lui dis en riant :
« Prenez un singe ! »
Il répondit mélancoliquement :
« J’y ai pensé. J’en ai même eu un. Je n’en reprendrai plus. Ça ressemble trop à un homme. »
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(Léopold Chauveau, in Regards, troisième année, n° 117, jeudi 9 avril 1936)
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La neige s’était mise à tomber, si bien que la piste de ceux qui marchaient en avant se trouvait marquée pour ceux qui suivaient selon la mesure de leurs forces et de leur enthousiasme.
Et maintenant qu’ils avaient dépassé les défilés montagneux qui séparent la France en deux, ils dévalaient furieusement sur ce tapis immaculé, dans le grand silence étonné des plaines. On n’entendait que l’essoufflement des moteurs mêlé aux clameurs âpres des corbeaux effrayés, qui se levaient par troupes, planaient, n’osaient plus se poser.
Dans les voitures, l’enthousiasme était revenu. On se félicitait d’être enfin débarrassé de tous ces faux frères qui ne comprenaient pas l’importance, la beauté, la grandeur de ce mouvement gigantesque. Ils se tenaient, maintenant. Les circonstances se chargeraient des derrières éliminations.
Les femmes, énervées, chantaient.
Les gens, sur le seuil de leur chaumière, ouvraient les yeux et la bouche. Les journaux les avaient renseignés et, derrière leur porte, leur fourche était préparée. Ils étaient bien décidés à faire payer leur pain et leur vin.
Les voitures passaient, cahotées. On entendait des rires, des cris. Des figures grimaçantes se montraient aux portières. Des voitures et encore des voitures de toutes les couleurs… mais aucune ne songeait à s’arrêter.
*
Vers deux heures de l’après-midi, ils arrivèrent à Aubenas, dans l’Ardèche. Les provisions d’essence étaient presque épuisées et la faim commençait à torturer les estomacs.
Les premiers chauffeurs, avec leur visage de commandement et leurs gestes trop précis vers les étalages, furent reçus sans cordialité. L’alarme fut immédiatement donnée et toutes les maisons se barricadèrent.
Les révoltés furent d’abord ébahis de cette audace, puis – la lutte étant devenue leur affaire – ils se mirent en devoir de défoncer quelques devantures.
La gendarmerie n’attendait que cet acte pour s’interposer. Elle fut vite débordée. Les premiers prisonniers dégagés, ce furent les gendarmes qu’on mit sous les verrous.
Alors, les habitants organisèrent eux-mêmes la résistance. Attaqués, ils ripostèrent. Des lucarnes des greniers, ils tirèrent des coups de fusils sur ces hommes vêtus de peaux de bêtes, envahisseurs brutaux. Exaspérés, les révoltés fabriquèrent des torches qu’ils enduisirent de pétrole et mirent le feu à tous les coins de la petite ville.
Geste d’insensés ! L’incendie se répandit rapidement, gagnant les faubourgs et enserrant bientôt, dans un cercle de flammes, incendiés et incendiaires. Des voitures explosaient, tuant autour d’elles, communiquant le feu aux maisons épargnées. Les peaux de bêtes des chauffeurs devenaient une proie rapide. On en voyait courir entourés de feu, portant la flamme sur ceux qui voulaient s’approcher. Les femmes transformées en furies hurlaient, frappaient, mordaient. Partout, de singuliers combats s’improvisèrent entre ces nouvelles amazones et les bourgeois vengeurs de leur ville mise à feu et à sac.
Les chauffeurs avaient oublié leur but. Ils ne pensaient plus qu’à tuer, qu’à brûler. Et les femmes les imitaient, les dépassaient en audace, en méchanceté, en bestialité.
La vieille cité n’était plus maintenant qu’un énorme brasier, que dominait l’odeur écœurante des fumées de pétrole.
Les habitants qui avaient pu s’échapper de chez eux s’étaient réfugiés dans les souterrains de l’église, dont les chauffeurs ne connurent pas l’entrée.
Quand les habitants d’Aubenas osèrent sortir, un horrible spectacle se présenta devant eux. De leur ville, il ne restait plus que les murs.
La ville était morte, mais elle avait tué les assaillants. Nulle part on ne trouva trace d’un chauffeur vivant.
Avaient-ils donc tous péri ? Non. Une dizaine de voitures avaient pu être sauvées ; avec de l’essence volée et quelques victuailles, elles avaient gagné la grande route, vers midi.
Et c’était une autre folie qui prolongeait leur existence.
Les voitures marchaient un train d’enfer ; elles portaient les plus farouches parmi les chauffeurs, ceux que leur audace avaient protégés. Ils étaient une dizaine d’hommes par voiture et, quand l’un paraissait fatigué, ses acolytes se disputaient sa place à la direction. Il y eut encore, sur la route, de meurtriers pugilats.
Les voitures allaient, se dépassant ! Les hommes hurlaient comme des fanatiques qui se précipitent au carnage. Les sirènes aboyaient, sifflaient, sanglotaient.
Ivres de sang, de feu et de faim, – car ils ne songeaient même pas à manger, – ils couraient devant eux, traversant des hameaux, des villes, sans s’arrêter. Ils voulaient aller jusqu’au bout de leur souffle.
Ce fut une journée atroce.
Près d’un bois, un chasseur embusqué tira sur une voiture, la tua comme une bête malfaisante et rien ne bougea d’elle quand elle fut à terre, basculée dans le fossé ; les hommes ne formaient plus qu’un être avec le moteur enragé. Ils étaient morts de la mort de la voiture.
VI
La neige avait cessé. Ou approchait de la côte méditerranéenne. Déjà de chauds effluves caressaient les fronts de ces monstres mus par la fièvre. Leurs yeux méchants sourirent.
Ils virent, comme en un mirage, leur rêve prêt à se réaliser, leur rêve d’une autre vie. Après un instant de détente, ils s’élancèrent avec un nouveau zèle, les yeux à demi-clos de fatigue et de joie.
Tout à coup, à un virage, sur la corniche à pic, la première voiture perdit pied, s’élança dans le vide, et les autres, du même élan, suivirent. Les sirènes chantaient. Les hommes, cramponnés, éclataient de rire :
« Nous arrivons, nous arrivons ! Vive la liberté ! À bas les patrons ! »
Un petit bruit au milieu de la mer ; les cinq dernières voitures n’étaient plus…
FIN
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 318, dimanche 11 septembre 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
Les amis de Richard, sévères, s’avançaient avec fermeté, les poings fermés, prêts à recevoir quelque choc sournois.
Les autres, dents serrées, œil oblique, supputaient le nombre des dissidents et maniaient au fond de leurs poches le petit corps poli et tiède de leurs revolvers.
Il se trouva que les partisans de Richard étaient plus nombreux que les ennemis de l’ordre. Une soudaine colère enfiévra ceux-ci et un premier coup de feu décida les deux camps à en venir aux mains.
Grimpés sur le monticule d’où Richard avait parlé, les chauffeurs qui gardaient encore quelque pudeur humaine furent pendant quelques instants une cible vivante. Mais, au premier cri des blessés, ils se précipitèrent à leur tour et, avec leurs poings, avec leurs armes, ils eurent tôt fait de mettre en déroute leurs adversaires qui galopèrent vers les voitures où plusieurs arrivèrent éclopés…
Ce fut une débandade. Sans savoir où ils allaient, sans savoir combien ils étaient à poursuivre leur équipée, les obstinés, les irréductibles et ceux qui ne savaient plus réfléchir gagnèrent la route de la montagne.
Ils étaient plusieurs milliers. L’appel de leurs trompes tira de leur sommeil quelques camarades qui s’étaient endormis sur leur siège, indifférents aux discussions et ennemis des violences. Si bien que les plus acharnés emmenèrent avec eux, sans qu’ils s’en doutassent ni les uns ni les autres, les plus peureux et les plus doux.
Bien des hésitants suivirent l’exemple : l’action est contagieuse. Et même quelques-uns de ceux qui avaient adhéré à la motion de Richard, changèrent brusquement d’avis :
« Ah ! non, tout de même, on ne va pas se donner un patron… »
Et ils entraînèrent encore une centaine de révoltés.
Si bien que ce fut, en fin de compte, la minorité qui entoura le jeune orateur aux yeux bleus et à la moustache gauloise.
« Nous voici entre nous, dit-il ; parlons à cœurs ouverts ! Si vous n’êtes pas partis à la suite de ces fous, c’est que vous avez assez d’eux, c’est que l’aventure commence à vous paraître absurde. Ceux qui nous ont entraînés, sont des casse-cou pour qui la vie est une courte saoulerie… qu’ils vivent cette vie-là. Nous voulons mieux. D’ailleurs, où peut mener le chemin sur lequel on s’égorge les uns les autres ? Nous ne serons bientôt plus qu’une poignée d’enragés qui aura sur la conscience les vols de tous et la mort des camarades. Nous serons mûrs pour la Nouvelle ! Il n’y a pas besoin d’être de la police pour penser qu’on ne nous laissera pas dépasser la frontière !…
– Alors ? Qu’est-ce qu’il faut faire ? Tu ne veux tout de même pas nous ramener à Paris ?
– Pourquoi pas ?
– Ah ! bien, zut ! c’était pas la peine de faire tant de chichi ! Retournez dans vos niches si vous voulez : moi, je n’en suis pas. »
Et ce fut encore une, deux, dix défections !…
Les autres tinrent bon.
« Alors, tu crois qu’on peut rentrer ?
– J’en suis sûr.
– Cette randonnée était stupide.
– Il vaut mieux être commandé par des gens propres et qui vous payent que par des assassins qui ne cherchent qu’à nous voler…
– La solidarité avec la crapule mène dans de jolis chemins…
– Alors, c’est dit ! au prochain bureau, nous enverrons des dépêches à nos patrons.
– Ils ne doivent pas rigoler…
– Faut pas les plaindre… Attendons de voir quelle tête ils vont nous faire.
– Bah !… à tout péché miséricorde ! »
Une à une, les femmes descendues des voitures étaient venues rôder autour des discoureurs. Chiffonnées, dépeignées, les traits tirés par la fatigue, elles n’étaient plus très belles. Elles écoutèrent d’abord sans comprendre. Lorsqu’elles furent au courant, elles poussèrent des cris de joie. Ce régime de terreur n’était pas du tout leur fait.
Une heure après, les blessés soignés, les voitures nettoyées et vérifiées, – cinq mille chauffeurs regagnaient Paris, à petites journées, sagement guéris de la folie de l’utopie et prêts à reprendre le trantran peu glorieux, mais du moins calme, de l’esclavage parisien.
« Tout de même, Mademoiselle Eugénie, disait un jeune valet de chambre à sa voisine de voiture, si cette mauvaise escapade n’avait pas eu lieu, je n’aurais pas fait votre connaissance ! »
Et Mlle Eugénie, troisième lingère de la baronne S…, enlevée de force la nuit de Noël par le cuisinier et le chauffeur du baron, – tous deux morts depuis, – convint que les révolutions avaient leur bon côté.
« Je suis heureuse que vous soyez de Sainte-Clotilde… c’est ma paroisse, » conclut finement la petite.
Et, dans plusieurs voitures, on faisait des projets non moins aimables, on échangeait des promesses, on améliorait l’avenir gaiement, sagement.
V
Pendant ce temps, les mauvais, têtus comme des gens qui veulent aller jusqu’au bout de leur erreur, avec la bravoure farouche que donne la peur mêlée à la haine, poursuivaient leur route vers le pays d’anarchie, de liberté et de paresse.
Ils allaient à la débandade. Allégée cependant des morts, des blessés et des dissidents, leur troupe, depuis les forcenés qui avaient pris la tête jusqu’à l’arrière-garde essoufflée, tenait plus de place qu’au départ de Paris.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 317, dimanche 4 septembre 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
Ce ne furent là que de timides exceptions. Partout ailleurs, on s’efforça de recevoir le mieux possible ces extraordinaires pèlerins et bien des mains, au moment de la séparation, se serrèrent avec effusion.
Le départ s’organisa difficilement. Il fallut corner pendant plus d’une demi-heure pour réveiller l’énergie de plusieurs. Ce festin pacifique, après toutes les émotions de la nuit, après la fatigue de la matinée, cette chaleur des vins après le froid humide de la route, plongèrent beaucoup d’hommes dans une béate ivresse.
Les chauffeurs qui avaient cru, sinon à la noblesse, du moins à la grandeur de l’entreprise, regardaient avec un mépris non dissimulé l’ignominie de tous ces prétendus camarades qu’il fallait porter dans leur voiture et qu’on remplaçait au volant par des chauffeurs improvisés.
Il y eut même des manquants, des femmes surtout qui profitèrent du désordre pour se cacher, pour demander asile et protection.
Enfin, l’élan rompu reprit, plus ardent.
*
Les phares étincelèrent, trouant la nuit, tôt venue, illuminant l’armée brillante des autos volées. Vue du haut des collines, la route apparaissait comme un fleuve de fer et de feu, un fleuve doué de la puissance fantastique d’escalader les côtes et d’exécuter les plus périlleux virages.
Les sirènes, maintenant, se taisaient. La vitesse, dans le silence, semblait plus formidable. Les voitures, frémissantes, obéissaient à une poussée diabolique. Elles allaient, soulevant la poussière glacée, vers le but qu’elles avaient toujours cherché et qu’elles paraissaient avoir enfin trouvé, dont elles se rapprochaient à cent vingt kilomètres à l’heure… Après tant d’hésitations, d’essais, de tâtonnements, de circuits, elles allaient à leur véritable destinée ; ne menaient-elles pas au bonheur ?
Plus vite ! plus vite ! Le bonheur n’attend pas. Il faut l’atteindre ce soir, demain ! Cette fois, il n’échappera pas !
Le bonheur, pour tout le monde, c’est le Paradis retrouvé. C’est un jardin enchanté où l’on se promène, où l’on couche sur la mousse, où l’on respire les plus délicats parfums et que nul souci ne hante. Les narines, d’avance, se dilatent et les yeux pétillent.
Mais est-ce que, vraiment, le bonheur comporte un si grand concours de population ? Qu’est-ce que c’est qu’un paradis avec cinquante mille habitants ? Bah ! tout le monde n’y parviendra pas. Déjà les deux ou trois mille défections font espérer une honnête sélection. Il s’agit d’arriver les premiers. Et les chauffeurs, excités par leur propre folie, cherchent à se dépasser. Il y a des accrochages funestes, de terribles culbutes. Les fossés s’emplissent de voitures défoncées, de blessés geignants, de cadavres à grimaces funèbres.
Dans la nuit, l’instinct sort ses griffes : on ne connaît que soi, on se défend, on attaque. Aux accidents succèdent les meurtres…
Ils suivaient la vallée de l’Allier. Tout en restant en pleine rébellion, éloignés des craintes vulgaires, ils évitaient les villes importantes et les itinéraires officiels. Ils avaient calculé qu’ils feraient la seconde étape à Langeac. À la fine pointe du second jour, ils traversaient Champeix dans le Puy-de-Dôme.
C’était à qui marcherait en tête. Les chauffeurs qui connaissaient les routes s’étaient laissés dépasser ou culbuter, et ils étaient remplacés par des chauffeurs intrépides mais bornés qui s’en rapportaient à leur chance.
À un carrefour, sans se donner le temps de la réflexion, la trombe s’engouffra dans une sorte d’entonnoir où bientôt les premières voitures durent brusquement bloquer leurs freins. Une cascade d’eau y faisait un tel vacarme que personne n’entendit l’appel désespéré des cornes. Dix voitures bientôt ne furent plus qu’une bouillie puante au fond du ravin. Et d’autres voitures venaient, à toute vitesse. Les cris des blessés se mêlaient aux clameurs de l’eau sur les rochers et le tournant était si brusque qu’à vingt mètres on ne pouvait deviner le terrible événement.
Plus de cinquante voitures périrent presque complètement brûlées. Il fallut stopper. Une lueur rougeâtre apparut dans l’encoche des montagnes, à l’est : c’était le jour !
IV
On convint de tenir conseil au carrefour trompeur. Les hommes seulement furent admis. On donna un numéro d’ordre aux orateurs qui se proposèrent. Une grande effervescence régnait. L’anarchie ne peut être qu’un régime provisoire.
Au premier discours filandreux et confus, interrompu par des sifflets impitoyables, succéda un speech plus net, et dont la crudité bestiale fut applaudie :
« Tant pis pour ceux qui restent en route. On n’est pas ici pour faire du sentiment. Moins on sera de fous, plus on rigolera. Chacun pour soi. Trêve de discours et fichons le camp.
– Où donc ? répliqua un gaillard aux yeux bleus, aux longues moustaches blondes à la gauloise. Est-ce que nous savons où nous allons ? Il serait peut-être temps de parler de cela. Et puis de nous donner des chefs responsables !
– Il a raison.
– À bas les chefs !
– Il en a une tête de sous-off !
– Qui est-ce ?
– C’est Richard… un honnête homme.
– C’est du propre. Il est de la rousse, sûr ! Il veut nous jeter dans une souricière !
– À bas les mouchards. »
Un remous se produisit à ce moment comme à la surface d’une eau qui va bouillir.
« Au tour de Richard, » cria quelqu’un.
Une formidable bousculade commença. L’Anglais grimpa sur un tas de cailloux et cria de tous ses poumons :
« Gare aux traîtres. »
Le jour commençait à rôder sur cette foule et les yeux pouvaient plonger dans les yeux. L’âme de chacun s’inscrivait dans son regard.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 316, dimanche 28 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
Ce fut un tonnerre unanime. Une commune haine unit… Mais la haine aussi engendre la haine. Les ennemis se cherchèrent pour se frôler, se défier, à l’écart, loin des discussions générales.
« Monsieur vient se faire nourrir ?
– Monsieur va épouser la bonne ?
– Lâche !
– Immondice ! »
Les deux peaux de bêtes, précipitées l’une contre l’autre, cessèrent de parler, de s’invectiver, pour en venir aux griffes, au couteau.
Et ces gens, descendus de machines merveilleusement perfectionnées, au milieu de ce luxe d’extrême civilisation, ressemblaient tout à coup à des ours sortis de leur tanière et se disputant une proie.
Il n’y avait pas d’agents en vue ! il fallait en profiter. Tant d’hommes n’ont que le gendarme pour loi morale. Il y eut des combats sanglants. On entendit le cri des blessés. Des femmes eurent des crises de nerfs.
D’un coup de clé américaine à la tempe, un chauffeur fut tué.
On discuta autour de son cadavre. On se décida à l’enterrer, tout de suite, dans le champ voisin…
L’incident gêna, un moment, tous ces hommes sans frein. Le bruit s’en étant répandu, il y eut des murmures, et, bientôt, quelqu’un pour exprimer, tout haut, sa pensée :
« Nous voulons fonder la Cité Libre et voici que nous tuons nos frères. Chassons de nos rangs l’assassin. »
À ces mots, une vague de contradiction s’éleva, se propagea. Celui qui avait tué eut ses partisans.
Il y eut encore des rencontres à mains armées dans la brume qui s’épaississait. Les batailles, comme l’instant d’avant les discussions, manquaient d’envergure.
« On m’a volé, cria quelqu’un qui s’était éloigné de sa voiture.
– C’est dégoûtant. »
Des ricanements répondirent à ces exclamations.
« À la guerre comme à la guerre ! »
L’Anglais prit encore la parole :
« Au soleil ! au soleil ! filons vers le soleil ! »
Le conseil eut un gros succès. Chacun regagna sa voiture et, la main au volant, reprit contact avec les idées d’apparence plus raisonnables.
III
Alors recommença le terrible concert des cornes et des sirènes. Dans la campagne, bêtes et gens tremblaient de peur : cette clameur ne ressemblait à rien de déjà entendu. C’était à croire à l’envahissement de la terre par des êtres extraordinaires, dont la respiration eût été un beuglement. Les animaux se cachaient sous la paille, se tapissaient les uns contre les autres ; les hommes s’enfonçaient dans leurs draps, pour ne pas voir, pour ne plus entendre…
Mais à travers la paille, à travers les draps, le bruit stridait, continu, avec des variations, des reprises plus sauvages, infernales. Au bout de deux heures, comme un ouragan passe, le bruit brutal s’atténuait ; quelques notes encore éclataient, puis c’était le silence, un silence qui laissait les oreilles malades, hallucinées, bourdonnantes.
L’horrible concert sévissait plus loin.
Il avait été convenu qu’on ne s’arrêterait qu’à midi, pour déjeuner.
Orléans, la Motte-Beuvron, Salbris, Vierzon passèrent, à peine aperçus, dans la nuit de brume et dans le petit jour louche de sept heures du matin. Des lumières tremblaient aux fenêtres, puis s’éteignaient. Les maisons préféraient avoir l’air d’être mortes.
Issoudun était levé. Quand le jour luit, l’homme, redevenu brave, est plus curieux. Toute la ville se précipita vers le bruit, sur la grand-route.
Enfouis dans leur peau de chèvre ou de bêtes exotiques, les yeux abrités par des lunettes, les chauffeurs, penchés sur la direction, le pied assuré, dans la peur de heurter les autres voitures, – elles roulaient à se toucher, – les chauffeurs, immobiles, avaient l’air de fantômes pressés.
« Où allez-vous ? crièrent des gamins.
– Au soleil ! » répondirent des voix bizarres, lointaines.
Réponse qui ne contentait pas, qui, invariable, ne faisait qu’intriguer davantage les Berrichons rusés et prévenus des dessous du geste humain.
Dans un itinéraire logique, Châteauroux fut devenu le but de cette première étape. Les chauffeurs se méfièrent et choisirent la route plus modeste qui serpente vers La Châtre.
Châteauroux ne se consola jamais d’avoir effrayé l’armée de l’essence. Des dépêches avaient mis la ville en émoi. Il avait été question de procéder à un barrage pour disperser la terrible cohorte.
Dans un conseil de cabinet tenu, d’urgence, dès dix heures du matin, au Ministère de l’Intérieur, il avait été décidé qu’on tenterait quelques conciliations, en avant de Châteauroux. On savait les chauffeurs armés ; on voulait leur éviter de faire usage de leurs revolvers. Des estafettes gagnèrent Déols, à l’entrée de la route d’Issoudun et attendirent… en vain.
Ce fut la seconde victoire des chauffeurs.
Aussi arrivèrent-ils à La Châtre comme en pays conquis… Ils mirent à la gare et à l’entrée des routes des sentinelles munies de tous pouvoirs et ils s’installèrent, d’autorité, dans tous les restaurants, cafés, pensions qu’ils purent découvrir. Les charcuteries et les boulangeries furent mises à sac.
Ce fut une sorte de banquet gigantesque. Dans bien des guinguettes, des gens du pays s’attablèrent avec les révoltés. On but à la liberté, à la joie de ne plus obéir à personne… Dans les hôtels et les restaurants bourgeois, l’enthousiasme était beaucoup plus modéré. Toute résistance fut vite jugée inutile. Il n’y a pas de garnison dans cette petite ville et les gendarmes, peu nombreux, n’avaient reçu aucune instruction. À la mairie, on décida de laisser faire.
Aussitôt que les chauffeurs connurent leur sécurité, ils s’en donnèrent à cœur joie. Ils visitèrent les caves des maisons particulières. Il y eut quelques alertes. Un vieillard qui voulut s’opposer à la visite de son garde-manger, fut lié solidement à un fauteuil et condamné à assister au pillage de son argenterie et de son placard à liqueurs. Deux vieilles demoiselles se défendirent avec tant d’énergie, pistolet au poing, que leur maison fut abandonnée momentanément, mais vers trois heures, lorsque le moment du départ fut arrivé, on jeta chez elle, par une vitre brisée, une torche enflammée qui mit le feu à la maison.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 315, dimanche 21 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
POÈME
À Victoria Ocampo.
Amérique amérique message de boue et de sang
j’ai suivi dans ta main les fleuves violents
j’ai gravi les degrés de ton sommeil
j’ai vu tes soleils mûrs rouillés comme de vieilles roues
l’œil ouvert sur l’écorce
tes fleuves m’ont porté longuement comme un gosse
l’univers ne cessait de ne pas finir
terre ma main était pleine de ta rumeur
elle remplissait mes oreilles
amérique jetée là comme un paquet d’entrailles
j’aime tes plaines pacifiques
tes grands ports où l’on dort le regard sous l’eau
tes plantations où l’homme s’enfonce jusqu’aux reins
tes révolutions
tes grands serpents mûris par les venins de mort
dans tes ports j’ai flâné longtemps le rêve au ventre
marchand marchand qui n’avait rien à vendre
je trafiquais la destruction
je te voyais de loin le visage tranquille
tes jeunes seins de vieille fille
amérique du sud entourée de mers
continent sans mémoire
ouvrage improvisé par des capitaines au long-cours
l’œil fier sur un cheval de pierre dans tes villes
je suis descendu dans tes ruelles
j’ai foulé tes pavés de viande j’ai marché
tes hommes longuement m’émeuvent
leur sang battait la haute marée dans mes tempes
leur regard se coulait dans mon regard j’ai vu
leur angoisse terrible
cette angoisse qui fait sangloter Dieu l’été
je me baignais dans ces hommes terribles
– que ne puis-je rester un instant sur ces rives
enfoncer mes racines dans une terre neuve
multiplier la race
défricher chaque jour un mètre d’inconnu
me lier d’amitié avec ta terre épaisse
couvert de tes moutons qui ont la laine lasse
amérique ta terre est vaste
nous pourrions partager la guigne et le salaire
que t’importe la vie vaste
je te tairai ma misère
je suis un étranger je le sais
je n’ai pas de patrie attachée à mes pieds
plus rien qui me retienne à quelque quai du vide
puisses-tu me mener en laisse par la main
puisses-tu émouvoir mon pauvre cœur d’Asie
n’es-tu pas une terre absurde, une oasis
un pays de chevaux libres de toute bride ?
oubli de tout, de rien, nuages d’amérique –
–––––
(Benjamin Fondane, in La Revue argentine, première année, n° 2, août-septembre 1934. Collage de Max Bucaille, in Cahiers G. L. M., septième cahier consacré au rêve, mars 1938)
–––––
POÈME
… et l’Argentine. La pampa était à gauche
cela faisait de la poussière sur les hommes
chaque jour je prenais une rue inconnue avec l’espoir d’y arriver
une chose brûlante seule pourrait calmer ma soif
j’avais besoin de sable et de sable et de sable
j’avais un grand besoin d’étouffer
de changer de température
donnez-moi des tortures nouvelles, des morsures
pampa pampa où mon désir rampa
je rêvais de nager dans ton regard immense
toucher l’infini des deux coudes
pourquoi
tant de sable multiplié par tant de sable
que te voulais-je solitude
puisses-tu ne pas t’arrêter
mon cœur était plus vide que toi et plus brûlant
des chardons y poussaient, plantes de sécheresse
les oiseaux étaient pleins de sommeil
ils me touchaient les mains de leurs ailes lasses
un nuage touchait ma tête
l’amour l’amour était aussi vaste, aussi bête
il fallait s’y livrer à plein corps
il fallait s’y livrer jusqu’à en perdre haleine
le feu seul comblait cette soif
la bouche avait besoin de mordre jusqu’au sang
je voulais un amour plus grand que la pampa
amour irrespirable
il fallait deviner mes facultés solaires
je tourne ma peau vers le soleil de la peau
claquer de soleil, vivre vivre
pourquoi n’étais-tu pas moins chaste et bien plus libre
l’amour le voulais-tu au lasso
un mot de toi un seul j’aurais tourné comme le lait à l’orage
ou l’ombre de l’ombou à midi
avais-tu ignoré ma faiblesse profonde
je suis tout en sables mouvants
on s’y enfonce à plein cheval la bouche crie
on jette quelques mots dans l’air intelligible
– ça renforce un peu plus le silence.
–––––
(Benjamin Fondane, in La Revue argentine, première année, n° 4, décembre 1934)
Et ces vingt mille chauffeurs avaient médité, puis brusquement décidé un grand coup de force qui les faisait, tout à la fois, riches et libres.
Par la porte d’Orléans et la porte de Montrouge, par la porte d’Italie et celle de Choisy et par quelques autres portes de secours, – car il fallait éviter les attentes, les bousculades, – les autos quittaient la ville. Le mot d’ordre était : « Réveil et réveillon. »
« Réveil et réveillon, » criaient les chauffeurs.
Et l’on entendait des voix de femmes qui, de l’intérieur des voitures, répondaient, en écho affaibli :
« Réveil et réveillon ! »
Les douaniers souriaient.
Dès les portes franchies, les voitures prenaient leur élan ; les sirènes lançaient, perçantes, leurs premiers cris… Bientôt, dans la nuit glaciale, les vingt mille sirènes gémirent tragiquement.
Personne, sur son passage, n’osait regarder cette avalanche. On eût dit la cité entière fuyant devant une malédiction. Les volets des maisons ne s’écartaient pas ; les gens, éveillés, écoutaient, affolés. Les plus extravagantes suppositions torturaient les esprits : une révolution bouleversait Paris, ou bien Paris, selon d’anciennes prédictions, était en feu.
II
Non. Paris bougeait à peine, mais demain, il s’éveillerait vidé de quatre-vingt mille habitants. Aux vingt mille chauffeurs, il fallait ajouter, en effet, autant de valets de chambre complices et à peu près quarante mille femmes, la plupart consentantes, femmes de chambre, bonnes à tout faire, gouvernantes, quelques-unes enlevées de force.
Dans les voitures, on n’osait pas encore considérer les choses en face. On riait et l’on pleurait d’énervement ; on chantait surtout : cela empêche de penser.
Et les sirènes continuaient de pousser, dans la nuit, leur grand cri de bêtes d’apocalypse, et les voitures, sur les routes libres, dans la nuit brumeuse, roulaient, ronflaient, les yeux fixes.
La première halte, le point de ralliement, était une grande plaine de la Beauce, au-delà d’Étampes, où les routes, débordantes d’autos, se jetaient les unes dans les autres.
Les voitures se rangèrent à droite et à gauche de la grande route et sur les bermes des voies qui s’y croisaient. Il faisait très noir. I.es phares furent tournés vers un même point et l’on obtint ainsi une plus vive lumière, maigre étoile cependant et si près de terre !
Un grand brouhaha régnait dans ces allées de feu. Tout le monde parlait à la fois ; chacun voulait donner son avis… Il s’agissait tout simplement du partage immédiat des dépouilles.
Chacun avec son numéro d’arrivée et gardant son masque, devait inscrire, sur dix registres, le montant du vol de sa voiture… Il y eut des chiffres dérisoires. Plusieurs domestiques avaient trouvé vide la caisse de leur patron ; il y avait dans Paris tant de rastaquouères qui ne vivent qu’en façade, – l’auto fait partie de ce bluff ; – il y a tant de misère sous le vernis de l’élégance. Mais il y eut aussi de beaux chiffres. Aussitôt qu’ils étaient criés, on les saluait de hourras !
Cependant, les gains maigres dominaient et, lorsqu’on en vint à l’addition, la surprise fut unanime. C’est à peine s’il revenait quelques milliers de francs par tête.
Des clameurs, tout de suite, s’élevèrent.
« À la rivière, les pannés !
– À la mort, les traîtres ! »
Derrière les masques, bien des yeux, déjà, étincelaient.
Tout à coup, l’un des chauffeurs osa le mot libérateur :
« À chacun sa proie. »
C’était contraire à toutes les conventions, mais qu’importaient une fourberie, une déloyauté de plus à ces voleurs de grand chemin ! L’injustice, cependant, était si criante qu’un grondement s’éleva.
« Qui est-ce donc qui commande ici ? cria quelqu’un.
– Personne ! » beugla l’assemblée des chauffeurs.
Et quand le tumulte fut apaisé, la voix qui avait questionné répondit à son tour :
« Tout le monde ! Votons. »
Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa carrure. Malgré le masque, on le reconnut. Il était célèbre.
« C’est l’Anglais !
– Ah ! c’est l’Anglais ?… Nous allons obéir à l’Anglais, alors ? Fameuse combinaison !… On change de maître, quoi !
– À bas l’Anglais !
– Il n’y a ni Anglais, ni Français ici : il n’y a que des chauffeurs ; votons ! »
Alors le géant, grimpé sur un capot, cria :
« À droite de la route, ceux qui veulent garder ce qui leur appartient ; à gauche, les partageurs. »
Il y eut une longue hésitation. Il est plus facile de donner son opinion en criant à tue-tête que de la suivre à la face de tous. Il resta longtemps, au milieu de la route, des groupes perplexes aux gestes embarrassés.
Il fallait en finir.
« Que ceux qui ne veulent pas voter restent au milieu. »
Les trois groupes se trouvèrent sensiblement pareils.
« Et toi, l’Anglais ! tu ne votes pas ? Tu te mettras du côté du manche, cria quelqu’un du milieu de la route.
– Parfaitement ! c’est moi qui ai le plus gros magot. Je partagerai si tout le monde partage. Et puisque c’est moi qui ai fait la proposition du vote, je m’abstiens de voter.
– Il a raison. Hurrah !… English spoken !… Very well ! »
Au bout d’une demi-heure, on s’aperçut que l’écart était si peu considérable entre les partis qu’il valait mieux rester dans le « statu quo. »
Et les cris reprirent.
« Alors, nous, on va crever de faim ?
– Mais non, la boustiffe se fera en commun.
– Qu’est-ce qui nous le prouve ?
– Jurons !
– Ah ! la parole de Monsieur, joli cadeau… Monsieur est gentilhomme, sans doute, et ne sait pas mentir, comme son patron…
– Il n’y a plus de patrons !
– Qui est-ce qui parle de patrons !
– À bas les patrons ! »
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 314, dimanche 14 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
I
La nuit de Noël avait commencé tout à fait comme les autres nuits de Noël à Paris.
Les théâtres étaient bondés.
On faisait queue pour entrer dans les églises.
Petits et grands restaurants préparaient leurs salles et leurs cabinets.
Aux errants qui ne voulaient pas aller à la messe et qui, n’ayant pas dîné, ne pouvaient songer à souper, les charcuteries présentaient le spectacle merveilleux et insolent des victuailles étalées : oies et dindons truffés, jambons roux, langues écarlates, guirlandes de saucisses, festons de boudins et d’andouilles, pâtés !
Toute la ville était éveillée : on y croit encore, au réveillon. Dans l’agitation et l’habituelle sécurité de cette vie nocturne, personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.
*
Un peu avant minuit, les théâtres, les concerts et les cabarets de chansonniers dégorgèrent sur les boulevards le flot frileux de leur public épanoui. L’air piquait, poussé par un hardi vent du nord qui balayait les prospectus et la poussière. Le peuple des galeries, bras dessus, bras dessous, un refrain aux lèvres, prit le trottoir qui menait à son quartier. Quelques couples, plus fortunés, hélèrent des fiacres, d’un geste machinal.
Quant à ceux qui étaient venus au théâtre en automobile, leur étonnement fut comique lorsqu’ils s’aperçurent tous, tout à coup, qu’il n’y avait pas d’automobile en station autour du trottoir.
Où pouvaient être messieurs les chauffeurs ?
« Ils ont été réveillonner sans nous, supposèrent quelques gens de bonne humeur.
– Rendons-leur la pareille ! » répondirent en chœur les dames en veine de bravoure.
Du Gymnase, des Variétés, du Vaudeville, on vit des théories de messieurs en pelisse et de dames emmitouflées dans leurs fourrures, se diriger, en riant tout haut, vers les cabarets à la mode, où leurs chauffeurs « sauraient bien venir les retrouver, » pensaient-ils.
Aux tables déjà occupées, la conversation roulait sur le même sujet.
« François, disait l’un, était pour moi non pas un banal chauffeur, mais un ami. Je suis stupéfié.
– Moi, disait un autre, j’attends tout de Marius. C’est une espèce d’apache. Il me hait et je le lui rends bien. »
Étonnés et résignés se retrouvaient sur le seuil du restaurant pour voir si, tout de même, Marius ou François s’étaient décidés à rentrer dans le devoir.
Nulle voiture à l’horizon.
« Nous avons tort de ne pas nous inquiéter davantage, » affirmaient quelques riches soupeurs dont les sourcils commençaient à se croiser.
Dans les rues, sur les boulevards, c’était un retour de trente ans en arrière. Des chevaux de fiacre martelaient le pavé avec leur séculaire résignation. Toutes choses semblaient se reposer comme la poussière après une rafale. On respirait mieux, on traversait sans hâte les voies les plus fréquentées à l’ordinaire.
Personne maintenant, dans le centre de Paris, n’ignorait le grand événement de la nuit. Les voyous interpellaient les riches piétons :
« Votre voiture, mon prince ? »
Les « princes » n’étaient pas très fiers et se hâtaient vers leurs demeures.
*
Une plus violente surprise les y attendait.
Ils eurent beau sonner, heurter, appeler : personne ne vint à leur rencontre. Il n’y avait plus de domestiques dans aucune des maisons des soupeurs ahuris. L’électricité, fébrilement « allumée, » éclaira une sorte de carnage.
Tous les coffres-forts avaient été forcés, pillés. Dans les armoires, des mains hâtives avaient fait une abondante razzia. Des objets de valeur manquaient dans les salons. L’argenterie avait disparu.
Alors, les sonneries du téléphone retentirent dans tout Paris. Les dévalisés se prévinrent les uns aux autres et la police fut informée.
La police, à vrai dire, savait déjà quelque chose. Depuis deux ou trois heures, elle s’agitait en vain. Le flair de quelques agents avait trouvé à s’exercer dès dix heures du soir. Le retour silencieux des autos dans les maisons, à cette heure-là, sans arrêt dans les bars du voisinage, parut suspect à quelques braves sergents de ville. Quand les voitures surveillées sortirent une heure plus tard, rideaux baissés, ils se précipitèrent :
« Halte-là ! Où allez-vous ?
– De quoi, de quoi ? en voilà du zèle ! Où nous allons ? chercher nos patrons à la sortie du Grand-Guignol…
– Qu’est-ce que vous avez là-dedans ?
– Ça, mon vieux, c’est des surprises qui ne vous regardent pas !… »
Dans diverses rues, des paroles analogues furent échangées. Les agents ne furent pas convaincus, mais comme ils n’avaient point de délit à constater, ils laissèrent partir les voitures suspectes.
Cependant, le pillage n’alla pas tout seul partout. Il y eut des résistances. Des voisins entendirent des bruits de lutte. Il y eut des coups de revolver et du désarroi… Mais la plupart des rapines se firent sans difficultés : on eût dit que les circonstances, les concierges, les maisons mêmes, se faisaient complices.
La nuit était admirablement choisie : Noël, c’est la joie, la confiance, la foi. Que pouvait-on redouter durant de pareilles heures ? Aussi, presque partout, le vol audacieux s’accomplit sans secousse, presque officiellement, solennellement, comme une chose attendue, nécessaire, inéluctable.
*
Vers onze heures, l’exode commença. Des Champs-Élysées, des Ternes et de Montmartre, de Passy et des Buttes-Chaumont, autos de luxe et autos de commerce, vastes limousines, coupés ministériels, voiturettes défraîchies, confortables omnibus, camions, taxis-autos, toutes les sortes de véhicules à essence se dirigèrent vers le sud de Paris, comme attirés par un puissant aimant.
L’entente était parfaite, grandiose.
En silence, par les avenues, les boulevards, les rues, roulaient les voitures de Paris.
Chargées de butin, elles se rejoignaient, prenaient la file, à leur rang, obéissantes et têtues ; elles s’en allaient.
Elles fuyaient le froid et Paris à la poursuite du soleil, de la joie, de la liberté.
Les sociétés secrètes qui existent entre les domestiques s’étaient, depuis quelques années, étrangement développées, resserrées. Les meetings – à cause de leur indiscrète publicité – avaient été supprimés. Une vaste association, toujours en éveil, toujours en séance, pour ainsi dire, avait été créée, dont les membres se tenaient comme les anneaux d’une chaîne. Chaque membre n’était en relation qu’avec deux membres, les deux anneaux voisins, mais ils étaient solidement unis, et ces trois membres à deux et ainsi de suite, jusqu’à vingt mille.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 314, dimanche 7 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)
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(Maurice Magre, in Ève, supplément du journal « Le Journal, » dix-septième année, n° 810, dimanche 5 avril 1936. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)