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(Edmond Falaux, in Sept jours, grand hebdomadaire de l’actualité, n° 17, dimanche 26 janvier 1941. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Edmond Falaux, in Sept jours, grand hebdomadaire de l’actualité, n° 17, dimanche 26 janvier 1941. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Dans notre siècle tumultueux et affairé, – dont la devise est décidément le fameux Time is money des Anglais, – les innombrables individus qui s’adressent directement à la foule – commerçants, industriels, financiers, littérateurs et journalistes – ont hâte d’être connus, de se faire une place au grand jour, et finalement d’acquérir une honnête aisance. (Le mot honnête est employé ici uniquement comme synonyme de « considérable. ») Pour répondre à ce besoin général de publicité, les moyens de mettre sous les yeux de tous le nom d’un personnage quelconque, le récit d’une invention, l’annonce d’une découverte, l’exposé d’une combinaison financière, le titre d’un ouvrage politique, littéraire ou scientifique, ont pris aujourd’hui un incroyable développement, une extension presque inouïe. Il n’existe plus un pan de mur, un coin de journal, que la RÉCLAME n’envahisse. Elle se produit sous mille formes originales, sous mille déguisements imprévus. On ne peut faire un pas sans qu’elle se dresse devant vous, pour vous glisser dans la main des imprimés de formats divers et vous recommander quelqu’un ou quelque chose.
Néanmoins, il reste – ou plutôt il restait – bien des lacunes regrettables, qu’il semblait urgent de combler. Les affiches murales, par exemple, sont naturellement fixes. Elles ne se déplacent point. Elles demeurent où on les colle. Et, malgré la badauderie parisienne, il peut arriver que la même personne passe dix fois devant la même affiche sans y jeter les yeux, et, par conséquent, sans la lire.
Il est vrai que les Anglais ont inventé l’Homme-Affiche qui, lui, se promène. Mais ce personnage n’existe point chez nous. Puis ce métier est assez fatigant. De très misérables hères, seuls, le peuvent exercer. Enfin, si l’Homme-Affiche a sur l’affiche murale l’avantage du déplacement, il n’a rien d’extraordinaire qui tire davantage l’œil du passant.
Quant aux petits papiers distribués au coin des rues par de minables employés, aussi maigres que leur rétribution, chacun sait, par expérience, que les trois quarts du temps on froisse et on jette ces annonces sans même en prendre connaissance.
Il est inutile d’insister. Quelques minutes de réflexion suffiront pour convaincre le cerveau le plus routinier que tous les procédés de réclame usités jusqu’à ce jour présentent de graves inconvénients.
C’est à ces inconvénients graves qu’un ingénieux et délicat esprit propose de remédier par un mode nouveau de publicité, auquel nous croyons pouvoir – sans crainte d’être contredit – appliquer l’épithète de « piquant au suprême degré. »
L’inventeur de ce procédé a, pendant dix ans de la vie, exercé le métier honorable, mais peu lucratif (paraît-il), de fabricant de perruques et faux toupets. Pendant dix ans, il a eu des relations suivies avec une foule de crânes dénudés, luisants, gonyoïdes (eidos, ressemblance et gonu, genou). Mais la fabrication des perruques ne lui ayant point procuré la fortune qu’il espérait, il a fini par abandonner cette profession pleine de déboires et se lancer dans les spéculations hardies. Récemment, il a eu l’occasion de constater les défectuosités sans nombre de nos modes actuels d’affichage. Il a cherché un procédé nouveau. Il l’a trouvé. Où ? Dans les souvenirs de son ancienne profession.
La calvitie est – on le sait ! – une infirmité universellement répandue aujourd’hui. La perruque – il est vrai – parvient à déguiser ce qu’elle peut avoir de déplaisant et de contraire aux bonnes mœurs. Mais la perruque passe pour ridicule. D’autre part, combien de chauves – ceux-là sont les cyniques – ne portent point perruque ! Suffit-il, d’ailleurs, de voiler sous une chevelure pudique, mais artificielle, l’indécence des calvities précoces, si l’on peut en tirer un parti meilleur ? Non, sans doute ! Remédier à la chute de la végétation capillaire, – c’est bien. L’utiliser serait encore mieux. Or, cela est possible ! Comment ? En couvrant de réclames les fronts dégarnis, les occiputs déserts ; en peignant, sur le parchemin des crânes dépouillés, des affiches de toutes les couleurs !
Affecter à la publicité le frontal et les pariétaux des hommes chauves, telle est l’idée, féconde entre toutes, du penseur éminent dont nous sommes l’humble interprète.
Supposez – un quart de seconde – que cette idée ait passé des sphères nuageuses de la théorie sur le ferme terrain de la pratique. Immédiatement, une multitude de conséquence heureuses vous sauteront aux yeux.
Et d’abord – la réclame sur crâne n’est point immobile comme l’affiche murale. C’est une réclame ambulante, qui se promène avec le propriétaire du crâne. En une journée, elle peut être portée dans vingt ou trente endroits différents. Or, ces promenades du chauve porteur d’annonces sont beaucoup plus avantageuses que celles de l’Homme-Affiche anglais. Celui-ci – nous l’avons fait remarquer déjà – est un pauvre diable, qui n’a point d’autre métier. Le possesseur du « Crâne-Annonce » – au contraire – peut occuper les plus brillantes positions, et, par suite, porter la réclame dans une foule de lieux choisis, où l’Homme-Affiche n’aurait point accès. En outre, la réclame peinte sur une tête vénérable est beaucoup plus originale, et beaucoup plus propre à piquer la curiosité, qu’une pancarte pendue au coup d’un malheureux déguenillé. Le chauve peut avoir de hautes relations – interdites au pauvre Homme-Affiche. Or, qui résisterait à la tentation de savoir quelles annonces ornent le cuir – non chevelu – des chauves de sa connaissance ?
Donc, par la translation continuelle d’un lieu dans un autre, et par le cachet d’excentricité qui en assure la lecture, la réclame sur crâne se recommande à toutes les personnes avides de publicité. Nous pouvons le dire hardiment : ces deux qualités précieuses feront le succès de ce procédé nouveau auprès des hommes positifs, qui considèrent en toute chose le côté pratique et utilitaire.
Mais les amateurs du beau, les artistes, trouveront aussi dans cette admirable invention de quoi satisfaire leurs instincts. Les nouvelles affiches, en effet, jetteront sur les calvities le voile de leurs couleurs variées. Des crânes chauves, si laids à contempler, elles feront des objets séduisants, et qui flatteront l’œil. Dans les théâtres, par exemple, les personnes placées au balcon et aux étages supérieurs ne seront plus exposées au désagrément d’apercevoir au-dessous d’elles le répugnant ivoire des hommes déplumés. Leur vue sera réjouie par le pittoresque aspect des réclames multicolores peintes sur ces dômes, nus autrefois. Pendant les entractes, elles trouveraient là un divertissement instructif, et nullement dispendieux : celui de lire, sur les chefs branlants et dépourvus de gazon, les bienfaits de la Douce Revalescière, l’adresse précise de la Maison qui n’est pas au coin du Quai, voire la catégorie de malades à laquelle sont réservés exclusivement les soins du docteur Charles Albert.
Nous pourrions multiplier indéfiniment les exemples. Mais nous en avons assez dit – n’est-ce pas ? – pour montrer que l’idée en question satisfait à la fois les industriels et les poètes, les gens sérieux et les esprits fantaisistes.
Il ne reste plus qu’à mettre en pratique cette invention. Pour cela, que faut-il ? Fonder une Société, internationale – bien entendu, – sous le nom de Société du Crâne-Annonce. Tout individu jouissant d’une calvitie bien conditionnée en fera partie de droit, – moyennant une rétribution qui variera suivant la position sociale et le degré de calvitie de l’adhérent. Les trois plus fameux chauves de notre époque, MM. Théodore de Banville, Siraudin et Jules Sandeau, présideront à tour de rôle. Dès à présent, les financiers chauves sont autorisés à fournir les premiers fonds nécessaires à l’établissement de la Société Internationale du Crâne-Annonce.
Une fois cette Société constituée, rien de plus simple que son fonctionnement. Toute personne désireuse d’employer le nouveau mode de réclame s’adressera au siège de la Société, qui mettra un crâne à sa disposition. Les crânes se loueront au mois ou à l’année. Les prix varieront suivant le rang et la dévastation du front choisi. Moitié de la somme sera allouée au chauve, moitié versée dans la caisse sociale.
Comme on le voit, rien de plus pratique. Qui peut s’opposer à l’accomplissement d’un si beau projet ? Un seul obstacle se présente : les « annonces sur crâne » seront-elles, comme les affiches vulgaires, soumises au timbre ? Si oui, on comprend aisément tout ce qu’une semblable opération aurait de désagréable, – et même de désastreux, si elle se répétait souvent. Il y a là un sérieux impedimentum.
Il dépend de nos députés de lever l’obstacle. Dès que la Société du Crâne-Annonce se trouvera en voie de formation, une pétition, adressée à nos législateurs, leur demandera d’exempter du timbre les « affiches sur tête de chauve. » Répondront-ils favorablement ? Nous avons tout lieu de l’espérer. En effet, beaucoup d’honorables fatigués par de trop profondes méditations, ont vu leurs cheveux tomber un à un. Or, un jour viendra peut-être où, privés de toute ressource par un brusque retour de la fortune, ils seront trop heureux d’adhérer à la Société du Crâne-Annonce, et – c’est le cas de le dire – de gagner leur pain à la sueur de leur front. Nous pensons donc qu’ils y regarderont à deux fois avant d’exposer dans l’avenir à l’opération du timbre les crânes sous lesquels se sont élaborées nos lois.
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(L. de G. [Louis de Gramont], in Paris-théâtre, deuxième année, n° 78, jeudi 12 novembre 1874. « Tête d’homme chauve, » d’après Rembrandt, 1631 ; « Les Chauves, » caricature parue dans Le Rire, journal humoristique, cinquième année, n° 219, samedi 14 janvier 1899)
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(Nadal, in Le Jeudi de la jeunesse, publication hebdomadaire, quatrième année, n° 158, 159, 160, 161, 162, 163, 164 et 165, jeudis 2, 9, 16, 23 et 30 mai, 6, 13 et 20 juin 1907. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
La petite Marguerite avait les yeux couleur d’or et les cheveux pareils à de la soie dans sa teinte naturelle. Les jours où elle allait à l’école, elle portait ses cheveux en tresses enroulées au-dessus des oreilles. Mais les dimanches et les jours de fête, sa mère, Mme Marchat, les lui brossait et les laissait libres sur ses épaules. Ils pendaient, très plats, si fins et si légers que le moindre souffle en soulevait quelque mèche. Ainsi, avec ses yeux d’or et ses cheveux de soie, quand elle passait au soleil, dans la rue, elle brillait. Vraiment. On la voyait de loin.
Son père, M. Marchat, était ouvrier au téléphone. Vêtu d’une combinaison, coiffé d’une jolie casquette bleu marine à visière de cuir et chaussé de bottes, il passait ses journées dans les égouts à installer et réparer les câbles. Le samedi soir, il emmenait sa femme au cinéma qui se trouve rue de Vaugirard, en face de la rue de la Croix-Nivert. C’était le plus proche, et il ne fallait pas plus de cinq minutes pour rentrer se coucher, après la séance. Les deux heures qu’il passait là, c’était à peu près le seul moment de la semaine où il pouvait voir le ciel, des arbres. Car le dimanche, il restait dans son logement, dont les fenêtres s’ouvraient sur la cour, à faire les menues réparations du ménage, ressemeler les chaussures avec de très vieux morceaux de caoutchouc, recoller l’assiette cassée, déboucher le siphon de l’évier, mettre un tuteur au pied de la chaise. Il était très habile de ses mains. Et cela permettait de ne jamais user jusqu’au bout la moindre chose, qui coûte si cher.
Quand ils allaient au cinéma, le samedi soir, ils laissaient la petite Marguerite seule dans son petit lit, entre le buffet et la machine à coudre, dans la salle à manger. Leur logement n’avait que deux pièces et la cuisine. La petite Marguerite avait un peu peur pendant quelques minutes, toute seule dans le noir. Puis elle s’endormait. Et, quand elle était endormie, souvent, elle était souriait.
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Le jour de ses huit ans, son père décida qu’elle était maintenant assez grande pour aller, elle aussi, au cinéma. Le samedi suivant, elle accompagna ses parents. Elle fut bien étonnée, elle ouvrit très grands ses yeux couleur d’or, elle ne comprit pas grand’chose. Mais toute la nuit elle rêva d’une fleur qu’elle avait vue aux actualités, une énorme, gigantesque fleur merveilleuse, blanche, vivante, mouvante, qui roulait sur elle-même, se gonflait et s’épanouissait et montait rejoindre les nuages. Le matin, elle demanda à son père comment on pouvait faire pousser cette fleur. Son père lui répondit qu’il fallait une drôle de graine, qui s’appelait la bombe atomique.
La petite Marguerite aurait bien voulu en avoir une. Mais cela devait coûter très cher, comme beaucoup de jouets brillants, neufs, qui lui faisaient envie, aux devantures, de l’autre côté de la vitre, elle, pauvre, sur le trottoir. Elle n’osa pas demander à ses parents de lui acheter cette graine. Elle savait trop ce qu’ils lui répondraient. Alors elle pensa au Père Noël et lui écrivit pour lui demander de lui en apporter une.
Le Père Noël fut très embarrassé par la demande de la petite Marguerite. C’était la première fois qu’un enfant souhaitait de posséder un pareil objet. Il pensa que, décidément, les jeunes générations évoluent. Elles se modernisent. Il haussa les épaules et dit : « Après tout… »
La nuit où devait venir le Père Noël, la petite Marguerite tricha. Elle fit semblant de dormir. Elle l’entendit parfaitement descendre par la cheminée, et même il jurait parce qu’elle était à moitié bouchée avec de vieux journaux pour les courants d’air. Quand il fut parti, elle se leva et trouva ce qu’elle avait demandé. C’était comme un gros cigare, aussi large qu’un œuf, et cela avait l’air d’être en cuivre, ou peut-être en or. Une étiquette y était attachée par une ficelle blanche, et sur l’étiquette étaient écrit les mots : Bombe atomique, et au-dessous : Mode d’emploi. Et puis beaucoup de lignes imprimées en caractères minuscules. La petite Marguerite n’essaya même pas de les lire. Elle savait comment on fait avec une graine. Elle avait déjà semé un noyau de pêche quand elle était allée à la campagne, en colonie de vacances. Mais elle n’était pas restée assez longtemps pour le voir pousser. Elle avait rapporté une plante dont elle ne savait pas le nom, toute fleurie de fleurs jaunes quand elle l’avait arrachée, et qui dépérissait dans un pot, sur la machine à coudre. Plus qu’un rameau vert et quatre feuilles.
Elle enleva l’étiquette et enfonça la bombe atomique dans le pot. Elle fit un petit monticule de terre pour cacher la pointe qui dépassait. Puis elle alla chercher de l’eau à la cuisine et arrosa sa graine. Elle se recoucha, s’endormit, heureuse.
*
Quand M. Marchat sut ce que le Père Noël avait apporté à sa fille, il sauta jusqu’au plafond. Il s’approcha en tremblant du pot de fleurs, gratta doucement la terre, tira avec précaution la bombe atomique et faillit mourir d’un arrêt du cœur parce que, dans son émotion, il laissa tomber la bombe sur le plancher. Il attrapa sa femme et sa fille par la main, les entraîna en courant jusqu’au café du coin comme ils étaient, tous les trois, en pantoufles, et, là, commença à respirer un peu. Il décida de téléphoner au commissariat ; c’était ce qu’il avait de mieux à faire. Bien qu’il fût employé du téléphone, cela lui coûta quand même six francs. Le commissaire affolé téléphona au préfet de police, qui téléphona au ministre de l’Intérieur, qui téléphona au ministre de la Guerre, qui téléphona au président du Conseil, qui ne sut à qui téléphoner. Cinq heures plus tard, le quartier fut cerné par un régiment blindé et par des gardes républicains à cheval. Les pompiers arrivèrent avec trois voitures rouges, dressèrent leur grande échelle, mais elle ne servit à rien parce que les fenêtres du logement donnaient sur la cour et ils durent passer par l’escalier.
Ils enfoncèrent, à coups de hache, la porte qui n’était pas fermée à clef, aperçurent dans la pénombre la bombe qui luisait entre les pieds de la machine à coudre, braquèrent sur elle leur grosse lance, et attendirent l’ordre d’ouvrir le robinet. L’émotion leur jetait le sang dans les tempes avec un bruit de bombardement. Le tuyau serpentait sur les marches de l’escalier.

Il s’agissait de savoir qui enlèverait la bombe, qui en prendrait possession. L’artillerie la voulait, l’infanterie la réclamait, l’aviation la désirait, la marine elle-même, se basant sur les expériences de Bikini, prétendait s’en emparer. Les savants du Centre de recherches atomiques demandèrent qu’on la leur confiât pour examen. Tous les généraux se mirent d’accord pour s’opposer à cette prétention. La bombe appartenait à l’armée. Aucun civil ne devait être admis à mettre son nez dessus.
En attendant qu’une décision fût prise, les pompiers se relayaient, lance en main, au seuil de l’appartement, tandis que des silhouettes coiffées de képis montaient l’escalier, traversaient avec précaution le palier, risquaient la tête à travers les débris de la porte, et redescendaient précipitamment.
Les différents états-majors établirent leurs P. C. à cinquante kilomètres de Paris, et commencèrent à s’envoyer des notes fulminantes pour établir leur droit exclusif à la possession et l’emploi de l’engin.
La presse, après avoir révélé que la bombe était du modèle le plus petit, le plus puissant, le plus terrifiant qu’on eût fabriqué à ce jour, s’était repliée vers des imprimeries de province et, de là, exaltait la force et la grandeur de la France enfin retrouvées. Les journaux catholiques insistaient sur le fait que la bombe avait été donnée à la France par l’entremise d’une enfant innocente, et rappelaient le nom de Jeanne d’Arc.
Le gouvernement s’installa à Dijon et décréta l’évacuation de Paris. Les Parisiens n’avaient pas attendu la décision des ministres. Tous ceux qui possédaient une auto, c’est-à-dire en premier lieu les bouchers, charcutiers, crémiers, marchands de toutes sortes, et les trafiquants du marché noir, étaient partis dès qu’ils avaient connu la nouvelle. Des centaines de trains débordants emmenaient chaque jour vers la campagne les habitants de la capitale qui ne disposaient pas de moyens de transport personnels. Seuls restèrent les tout petits fonctionnaires, attachés à leur poste, les employés du métro, les releveurs de compteurs du gaz et de l’électricité, les demoiselles des P. T. T. et la grande foule de ceux qui n’avaient pas d’argent, qui ne savaient pas où aller, qui en avaient déjà trop vu de toutes sortes pour s’émouvoir encore, qui avaient trop faim pour craindre la mort instantanée.
En particulier étaient restés M. et Mme Marchat et la petite Marguerite. M. Marchat, qui connaissait bien les égouts, avait d’abord installé sa famille dans un rond-point souterrain, sur des matelas, à la lumière de l’acétylène. Mais au bout de quelques jours, comme rien n’arrivait et que Mme Marchat avait peur des rats, ils s’en furent occuper l’appartement du cousin de leur belle-sœur qui, cycliste au ministère de l’Intérieur, était parti avec son administration.
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Cependant, les nations s’émouvaient. M. Truman compta ses bombes et s’aperçut qu’il lui en manquait une. Il déclara que c’était certainement celle-là et envoya un ambassadeur extraordinaire auprès du gouvernement français pour en réclamer la restitution. M. Churchill fit savoir que l’Angleterre ne dormirait pas tranquille tant qu’il y aurait une bombe atomique sur le continent. La presse russe dénonça, en la personne du père Noël, un agent des trusts et du bloc occidental. L’O. N. U. fut convoquée en session extraordinaire, et le Conseil du Veto prit une résolution déclarant inadmissible le stockage, par la France, d’armes que les grandes puissances, dans leur sagesse, étaient seules en droit d’utiliser.
Chacun des trois Grands s’étant proposé pour récupérer la bombe, une discussion orageuse s’ensuivit. À la fin d’une séance qui dura quatre jours et cinq nuits, les délégués se mirent d’accord sur les termes d’un ultimatum qui mettait la France en demeure de détruire elle-même l’engin, dans le délai d’une semaine.
*
L’appartement du cousin était au premier étage d’une vieille maison du boulevard de Grenelle. La petite Marguerite, à la fenêtre, regardait passer le métro sur la voie aérienne. Le soir, il transportait des pleines voitures de lumière, et leur reflet tournait dans ses yeux d’or. Elle n’avait rien compris à ce qui s’était passé ; elle savait seulement qu’on lui avait pris le cadeau du père Noël et que c’était une injustice parce qu’elle avait de bonnes notes à l’école, et qu’elle était sage à la maison.
Le gouvernement français, se faisant l’interprète de l’honneur national, se cabra devant l’humiliation qu’on prétendait lui imposer et mobilisa cinq classes. Les généraux s’accordèrent, enfin, pour tirer au sort l’attribution de la bombe. Ce fut le service de Santé qui se la vit attribuer. Le médecin général commandant en chef fit aussitôt converger vers la capitale, pour prendre possession de l’engin, toutes les ambulances disponibles. Elles arrivèrent trop tard. Devant le rejet de l’ultimatum, l’O. N. U. avait pris des dispositions immédiates, et trois fusées à réaction chargées d’explosif atomique percutèrent en même temps sur l’obélisque. Ce fut du beau travail. Le ministre de l’Urbanisme s’enferma à clef dans son bureau pour se frotter les mains. On allait, enfin, pouvoir reconstruire Paris selon un plan rationnel. Quant aux misérables habitants qui n’avaient pu s’en aller, qui avaient été transformés en principes essentiels en même temps que les pierres, ils mouraient depuis si longtemps de faim que l’événement pouvait être considéré, pour eux, comme une délivrance.
La petite Marguerite était devenue tout entière soie, or et lumière. Ravie, elle monta longtemps, longtemps au sommet de la merveilleuse, inimaginable fleur. Elle atteignit les nuages, perça le ciel et, justement, le père Noël se trouvait sur son chemin. Elle s’arrêta pour se plaindre à lui et lui raconter comment on lui avait pris sa bombe.
« C’est dommage, dit le père Noël en caressant sa longue barbe, c’est bien dommage ; elle était en chocolat. »
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((René Barjavel, illustrations de Jacques Faizant, in Paris-Cinéma, organe libre du cinéma français, troisième année, n° 65, mardi 31 décembre 1946. À notre connaissance, ce conte n’a jamais été repris en volume)
Dans la constellation d’Andromède gravitait, il y a deux ou trois millions de siècles, une planète ovoïde, qui eut, à un moment donné, le poids, les dimensions, la composition chimique et la vitesse de rotation qu’a, de nos jours, le globe ténébreux sur lequel nous avons l’honneur de vivre.
Cette planète, à peine plus vieille que la nôtre, était guidée dans l’espace par un soleil jaunâtre et maculé, identique à celui qui nous éclaire, et elle traînait à sa suite un satellite blafard qui se comportait exactement comme la lune de nos cieux.
Dans ces conditions, la planète d’Andromède devait fatalement évoluer comme la Terre que nous habitons, passer par les mêmes phases, subir les mêmes convulsions géologiques, procréer les mêmes organismes et voir fleurir des civilisations pareilles.
C’est pourquoi l’on ne sera pas étonné d’apprendre qu’il y eut là-haut, sur des continents découpés comme les nôtres, des bipèdes appelés hommes, s’agitant sous des chapeaux de soie ou des casquettes de coton et parlant, il y a quelques centaines d’années, le langage fin-de-siècle qui s’épanouit aujourd’hui sur nos propres lèvres. Tous nos événements historiques se produisirent donc là-haut en premier lieu et dans l’ordre où ils survinrent sur notre globe. Tous nos grands hommes y naquirent avec les mêmes mœurs et à des époques identiques. L’Yvette Guilbert d’Andromède, cependant, n’apparut que vers l’an 1899, léger retard qui s’explique peut-être par fait que la sphère en question était peu plus éloignée que la nôtre de la lune.
Quoi qu’il en soit, les habitants de cette planète-sœur furent bien surpris, un matin d’automne : ils virent se lever deux soleils à l’horizon.
Le jour suivant, ils constatèrent que l’un de ces astres, le nouveau, grossissait à vue d’œil, comme un ballon dans lequel on souffle.
Le troisième jour, ce globe insolite parut dix fois plus large que la lune.
Le quatrième, il se montra si grand que le tiers de la surface totale du ciel fut occupée par son disque.
Le cinquième, on ne vit que lui, ou plutôt on ne vit rien, car ce globe énorme, n’étant pas lumineux par lui-même, obstrua peu à peu toute la lumière du soleil et des astres. Alors la planète d’Andromède entra dans une nuit opaque, brûlante, empuantie de soufre. Cette nuit dura deux jours, d’après les indications des horloges pneumatiques.
Brusquement, les indigènes, anxieux, sentirent un choc d’une violence rare. Toutes les montagnes d’un continent furent aplaties, la plupart des monuments croulèrent, la tour Eiffel rentra sous terre comme un clou qu’on enfonce. Après quelques minutes de réflexion, les gens perspicaces comprirent qu’ils avaient été tamponnés par le globe mystérieux, et ils ne s’en émurent pas autrement.
Mais, quand la clarté fut revenue, quand la sphère agressive se fut éloignée dans le vide et eut disparu complètement, l’on ne fut pas étonné à moitié sur la planète d’Andromède : on constata que le soleil marchait à retours. Il se levait au couchant et se couchait au levant ! Et la lune faisait de même ! Les étoiles agissaient pareillement !
Alors, ce fut une profonde stupeur pour tous les êtres qui n’étaient pas aveugles. L’humanité resta pétrifiée une semaine. La vie sociale fut interrompue. Le M. Fouquier de là-haut demeura trois jours sans faire de chronique. On ne savait rien dire. Des gens furent tellement saisis qu’ils en devinrent muets. Par ailleurs, des muets parlèrent et dirent : « Étrange ! étrange ! » Des savants devinrent fous ; M. de Maupassant recouvra sa raison. Et toujours, dans la ville qui représentait le Paris de là-haut, le soleil se levait sur le bois de Boulogne pour aller se coucher sur le bois de Vincennes !
« J’ai trouvé ! s’écria un Flammarion, dès qu’il eut reconquis l’usage de la parole. Le globe qui nous a tamponnés roulait en sens inverse de notre planète. Et il l’a heurtée si violemment qu’il l’a fait tourner à rebours ! Voilà tout ! »
C’était fort simple en effet. Et les gens se calmèrent. Le 3 pour 100 revint au cours de 95 70.
Mais, deux mois après, tous les visages exprimèrent un certain ahurissement. Le choc s’était produit au mois de septembre ; or, à partir de cette époque, les jours, au lieu de diminuer, n’avaient fait que croître ! On était en novembre, et il y avait couramment trente degrés à l’ombre !
« C’est tout naturel ! déclara l’Observatoire. Comme le globe revient sur sa route par suite du choc qu’il a reçu, nous sommes au mois de juillet au lieu d’être à celui de novembre, et, dans six mois, nous serons tout juste au 1er de l’an dernier ! »
C’était logique, mais peu compréhensible. Le M. Sarcey de la constellation d’Andromède dut écrire une douzaine d’articles là-dessus, pour éclairer ses lecteurs.
Quand tout le monde eut compris, l’humanité se rassura de nouveau, et M. Carnot repartit en voyage.
Mais bientôt quelques docteurs pâlirent fort. Ils constataient des phénomènes embarrassants. Les vieillards qu’ils soignaient guérissaient tous ; les enfants, au contraire, dépérissaient, redevenaient petits, désapprenaient à marcher, puis mouraient subitement. Quelques minutes après le choc, tous les moribonds étaient revenus à la vie, tandis que tous les nouveau-nés avaient expiré.
Un Charcot, interviewé à ce propos, répondit sans le moindre trouble :
« De quoi vous étonnez-vous ? Notre planète marchant à rebours, nous repassons naturellement par les cycles déjà parcourus et nous rajeunissons au lieu de vieillir. Les nonagénaires auront quatre-vingts ans dans dix ans d’ici, et les enfants qui savent parler à présent auront besoin de retéter l’année prochaine ! C’est élémentaire !
– Alors, nous ne mourrons plus ?
– Mais si ! à notre naissance !
– C’est juste ! » murmura le reporter, confus.
Et, comme ce Chincholle n’avait qu’une vingtaine d’années, il rentra chez lui fort triste.
Alors, les vieillards se réjouirent et les adolescents se lamentèrent. Les choses allèrent comme les savants l’avaient dit. M. Gounod sentit pointer sur sa tête les premiers cheveux noirs. M. Sardou vit se combler ses rides. M. d’Ennery reprit goût à regarder les Orphelines. M. Brown-Séquard passa ses lapins aux élèves du Conservatoire.
« Ah ! vous avez l’avenir devant vous ! » disait le compositeur Pierné à M. Ambroise Thomas !
La petite Naudin fit son testament et légua tous ses biens à la Patti.
« Place aux jeunes ! » s’écria l’Académie française, comme un seul homme.
M. Pierre Loti en devint le président.
Tous les jouvenceaux se peignaient une patte d’oie par coquetterie.
Pour être galants, les mondains donnaient vingt ans de trop aux belles-madames avec lesquelles ils flirtaient.
On ne voyait plus de cheveux jaunes. Toutes les actrices se teignaient en blanc avec fureur. Des pianistes s’épilaient le crâne pour être chauves. Le grand chic était de paraître gâteux.
M. de Freycinet provoqua l’admiration de tous les saints-cyriens.
« C’est à merveille ! clama l’Académie des sciences. Mais, si nous continuons à tourner dans ce sens, que va devenir l’humanité ? Il n’y aura plus personne sur la planète dans cent ans d’ici. »
C’était non moins logique.
Alors, les philosophes s’alarmèrent. Mais ils n’y pouvaient rien, hélas !
Le globe poursuivit implacablement sa course rétrograde. Un volcan qui s’était ouvert en 1889 rentra brusquement dans la mer. On revit la comète de 1870. M. Capoul fut de nouveau la coqueluche de ses contemporaines. Mlle de Sombreuil redevint vierge. On reconnut l’hiver de 1830. Et les plus vieux habitants de la planète étaient successivement hommes mûrs, jeunes gens, gamins, bébés, puis succombaient, tour à tour, dans des maillots, à côté de leurs biberons.
Enfin, vers l’an 1820, il n’y avait plus guère que trois ou quatre douzaines de sénateurs jouant aux barres dans le jardin du Luxembourg et quelques invalides qui se suçaient le pouce autour du tombeau de Napoléon Ier. Le sexe aimable n’était plus représenté que par deux ou trois tantes de Louise Michel, qui sautaient à la corde aux Buttes-Chaumont. Mais le globe mystérieux, cause de tous ces bouleversements, reparut alors à l’horizon.
Comme la première fois, il grossit à vue d’œil, se rapprocha, devint énorme, boucha les cieux, refit la nuit sur la planète et la tamponna.
Quelques heures après, le maréchal de Mac-Mahon, qui survivait aussi, dit à Jules Simon, lequel refaisait ses dents de lait :
« Oh ! vois donc, Zuzules !… Le soleil qui fait demi-tour à gausse ! »
Effectivement, l’astre du jour rentrait dans la tradition classique, recommençait à se lever au levant pour aller se coucher au couchant !
À son retour, le globe tamponneur, d’un choc aussi violent que le premier, mais porté en sens contraire, avait rendu à la planète de la constellation d’Andromède la direction et le mouvement d’autrefois !
« Tout est bien qui finit bien ! » déclara le mioche Renan, qui survivait encore et qui n’avait pas perdu le goût des sentences profondes ni des aphorismes choisis.
Et la vie reprit son cours normal sur la planète retamponnée ; les saisons se représentèrent suivant la mode ancienne, les années y repassèrent correctement à la queue leu leu. On y revit des romantiques en 1830. Mais les décadents y refleurirent en 1870, légère avance qui s’explique peut-être par ce fait que la planète, sous ce dernier choc, s’était sensiblement éloignée de Pégase.
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(Jean Rameau, in L’Écho de France, journal du matin, littéraire & politique, sixième année, n° 2598, vendredi 4 mars 1892 ; repris, avec quelques modifications, dans Pau-Pyrénées, deuxième année, n° 58, samedi 26 novembre 1921. Gravure d’Otto Seitz)
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OCTAVE MIRBEAU : LE CONCOMBRE FUGITIF
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Je vous dirai que j’aime les fleurs d’une passion presque monomaniaque. Les fleurs me sont des amies « silencieuses et violentes, » et fidèles. Et toute joie me vient d’elles. Mais je n’aime pas les fleurs bêtes, car si blasphématoire que cela paraisse, il y a des fleurs bêtes, ou plutôt des fleurs, des pauvres fleurs à qui les horticulteurs ont communiqué leur bêtise contagieuse. Tels les bégonias, dont on fait, dans les jardins, aujourd’hui, un si douloureux étalage. Au point que toute autre fleur en est exilée, et que toute la flore semble se restreindre à cette stupide plante, dont on dirait que les pétales sont découpés à l’emporte-pièce, dans quelque indigeste navet. Pulpe grossière, artificielle couleur, formes rigides, sans une grâce, sans une fantaisie, tiges molles et gauches, sans une jolie flexion dans la brise, nul parfum ne monte d’elle, et son âme est pareille à celle des poupées : je veux dire qu’elle n’a pas d’âme, ce qui est à peine croyable. Au Mexique, où il pousse librement, on assure que le bégonia est charmant. Que ne l’a-t-on laissé là-bas !
Oh ! les jardins d’aujourd’hui, comme ils me sont hostiles ! Et quel morne ennui les attriste ! À quel rôle abject de tapis d’antichambre, de mosaïque d’écurie, de couvre-pied de cocottes, les jardiniers, mosaïculteurs et cloisonneurs de pelouses, n’ont-ils pas condamné les fleurs ! Tout ce qu’elles peuvent avoir, en elles, de personnalité mystérieuse, tout ce qu’elles contiennent de symboles émouvants et de délicieuses analogies, tout l’art exquis qui rayonne, en prodiges de formes éducatrices, de leurs calices, on s’acharne à le leur enlever. On les oblige à disparaître, taillées, rognées, ébarbées, nivelées par un criminel sécateur, dans une confusion inharmonique, dans une sorte de tissage mécanique et odieux. Elles ne sont plus tolérées dans les jardins, qu’à la condition de dire la suprême sottise du jardinier, d’étaler par des chiffres et par des noms, la richesse et la vanité du propriétaire. Les hommes exigent qu’elles descendent jusqu’à leur snobisme, jusqu’à leur vulgarité. Rien n’est triste comme des fleurs asservies.
Les fleurs que j’aime sont les fleurs de nos prairies, de nos forêts, de nos montagnes. Je vais demander à l’Amérique septentrionale la miraculeuse beauté de ses composées, la majesté de ses hélianthes et de ses sylphiums. Au Japon, je cherche l’obscène candeur de ses lys, l’exubérante et fastueuse joie de ses pivoines, la verve folle de ses ipomées. L’Orient m’apporte toute la diversité innumérable de ses bulbes, l’extraordinaire chiffonnage de ses pavots, de ses anémones, de ses renoncules. Et que dire de la Suisse, où de chaque pente de rocher sort une merveille de vie végétale, où le caillou est hospitalier à la petite graine qui se confie à lui, où la neige couve et prépare les ardentes soirées printanières ? Quel plaisir, – et je le dirai, quelque jour, ce plaisir, et je dirai aussi tout ce que les fleurs contiennent non seulement de rêve de beauté, mais d’excitation intellectuelle et d’éducation artistique, – quel plaisir de rassembler, en un jardin, tous ces êtres de miracle et de leur donner la terre qu’ils aiment, l’air dont se vivifient leurs délicats organes, l’abri dont ils ont besoin, et de les laisser se développer librement, s’épanouir selon leur fantaisie admirable et dans la norme de leur bonté ; car les fleurs sont bonnes et généreuses pour qui sait les chérir.
*
Il y a bien longtemps que je désirais une merveilleuse plante, qui s’appelle le sylphium albyflorum. En vain, je l’avais demandé partout, aux horticulteurs, aux collectionneurs, aux muséums, aux jardins botaniques. En vain, je l’avais réclamé de l’Angleterre, de l’Amérique, de la Belgique, et même de ce botaniste, passionné et charmant, de Genève, M. H. Correvon, qui cultive, dans ses curieux jardins de Plainpalais, tout ce que la Flore universelle peut donner de plantes révélatrices de beauté. Comme je me désolais de l’inutilité de mes recherches, quelqu’un me dit :
« Je connais un bonhomme qui l’a, peut-être, votre plante. C’est une espèce d’original, très amusant, et dont la coquetterie est de posséder des fleurs que personne ne possède. Il en a, paraît-il, d’extraordinaires ; allez le voir. Il habite Granville, et, par une prédestination singulière, son nom est : Hortus. »
Le lendemain, j’étais à Granville.
Je trouvai le père Hortus dans son clos. C’était un vieux petit bonhomme, très rouge de peau, très blanc de cheveux, et qui, en manches de chemises, le chef couvert d’un chapeau de paille en forme de tente, jouait du cornet à piston devant un hibiscus.
« Je crois que ça y est, me dit-il, en m’apercevant… Cette fois, je le tiens, le gredin… »
Et comme je paraissais intrigué par cet accueil, le père Hortus m’expliqua :
« Voilà… Moi, je n’aime que les plantes qui font des blagues… Seulement, je suis aussi rosse qu’elles… et je les embête… Savez-vous ce que je viens de faire ?… Je viens de féconder un hibiscus… L’hibiscus déteste la musique… Eh bien ! je lui joue du cornet à piston, juste au moment de la fécondation… Ça l’embête, ça le dérange… ça le met en rage… ça lui fait perdre la boule… et il va se féconder de travers, c’est-à-dire qu’il va me donner des graines d’où sortira une espèce de monstre cocasse, qui sera un hibiscus sans en être un, qui sera une plante comme on n’en a jamais vu… »
Je le félicitai vivement de ce procédé de culture et lui expliquai le but de ma visite.
« Moi, je n’ai pas ça, me répondit le père Hortus… ou du moins, je ne sais pas si je l’ai… car j’ai un tas de plantes dont je ne sais pas le nom… Mais j’ai autre chose de bien plus curieux que tous vos sylphiums ; c’est le concombre fugitif… Je vais vous le montrer… »
Et il m’engagea à le suivre.
L’enclos était vaste, divisé en carrés rectilignes, et traversé par de larges allées herbues. Jamais, même dans un jardin abandonné, je ne vis pareil désordre. Les plates-bandes, les planches, picturées, jamais rajeunies par la bêche ou l’humble binette, offraient l’indescriptible spectacle de plantes emmêlées les unes dans les autres, au point qu’il était impossible de les reconnaître. Et tout cela, jauni, roussi, jonchant la terre dure, disputant aux herbes folles le peu de fraîcheur resté dans le sol brûlé par le soleil.
« Ah ! vous allez rire, » me dit le père Hortus.
Il s’arrêta devant une planche, se baissa, écarta quelques tiges séchées de phlox.
« C’est là ! fit-il. Ah ! c’est un concombre impayable, que le concombre fugitif !… À le voir, il n’a rien de particulier… Mais dès qu’on veut le prendre… il fiche le camp… il s’en va au diable… impossible de le manier… »
Le père Hortus cherchait toujours, à travers le lacis des tiges jaunies qu’il écartait d’une main brutale.
« Mais, je ne le vois pas, cet animal-là… Où est-il ?… Il est à se balader, bien sûr… C’est toujours la même chose… Quand on vient pour le voir, il n’est jamais là… »
Et, se tournant vers moi, il me dit :
« Est-ce curieux, tout de même !… Un concombre !… Attendons un peu ; il ne va pas tarder à revenir… »
Je ne savais si le père Hortus était véritablement fou, ou s’il voulait me mystifier, et je me disposais à interrompre ma visite, quand, tout à coup, le bonhomme se précipitant à plat ventre dans la planche de fleurs, cria :
« Ah ! gredin ! Ah ! misérable ! »
Et je vis sa main noueuse cherchant à étreindre quelque chose qui fuyait devant elle, quelque chose de long, de rond et de vert qui ressemblait, en effet, à un concombre, et qui, sautant à petits bonds, insaisissable et diabolique, disparut, soudain, derrière une touffe…
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(Octave Mirbeau, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, troisième année, n° 719, dimanche 16 septembre 1894 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, quarante-quatrième année, n° 15560, jeudi 4 mars 1920. Ce texte a été repris en volume dans le recueil La Vache tachetée, œuvres inédites, Paris : Ernest Flammarion, 1919. Rachel Baes, « Le Retable, » huile sur toile, 1960)
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OCTAVE MIRBEAU : EXPLOSIF ET BALADEUR
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À Alphonse Allais.
Le concombre fugitif a fait du chemin – c’est bien le cas de le dire, avec et sans image – depuis le jour où je l’aperçus qui « se trottait » dans les jardins du père Hortus. Il a disparu et n’a plus donné de ses nouvelles. Voici la lettre que le vieux jardinier de Granville m’écrit à ce sujet. Elle est navrante, botaniquement parlant :
« Mon cher monsieur,
Je n’ai que du malheur, depuis que vous êtes venu.
D’abord, mes graines d’hibiscus ont coulé. C’est de ma faute, de ma très grande faute, et je n’accuse personne. J’aurais dû prévoir que l’hibiscus, qui est une fleur très en retard, une vieille baderne de fleur (badernoïdes), n’aime pas le Wagner. Où avais-je la tête quand l’idée me prit de lui jouer, sur mon cornet à piston, du Lohengrin, au lieu de l’Hymne russe, par exemple, ou le Père la Victoire, qui eût mieux convenu à son tempérament ? Ce que je suis vexé, mon cher monsieur, vous ne l’imaginez pas.
Ensuite, je n’ai plus revu le concombre fugitif. Il a tenu à justifier son nom, cet animal-là. Il est parti… Où est-il ?… Que fait-il, à cette heure, où je vous écris ? Je l’ignore. Vous pensez si j’ai fouillé mes plates-bandes, retourné planches et massifs, exploré coins et recoins, sondé trous et retrous de mon jardin ! Hélas ! peines perdues ! Pas la moindre trace de lui, nulle part. C’est un peu fort, vous en conviendrez.
Je ne puis pourtant pas admettre qu’il ait franchi les palissades qui entourent le clos. Elles mesurent trois mètres de hauteur et sont encore surélevées, mon cher monsieur, par un triple rang de ronces artificielles. Ça n’est pas rien, comme vous voyez. Un cerf, un kangourou, un prisonnier de M. Fédée ne pourraient sauter par-dessus. À plus forte raison, un concombre, pas vrai ?… Alors, quoi ?… C’est ici que je m’embrouille.
Peut-être a-t-on laissé ouverte une des portes du jardin et facilité ainsi, malveillamment, la fuite d’un végétal, turbulent et roublard, toujours prêt à s’esbigner à l’anglaise ? Mais il serait revenu, je connais son cœur. Volage, soit ; mais affectueux, dans le fond.
Peut-être a-t-il eu de l’embêtement – où la modestie irait-elle se nicher, mon Dieu ? – de tout le bruit fait autour de son nom.
Peut-être l’a-t-on volé, tout simplement ?
Je m’arrête à cette dernière hypothèse, bien qu’elle me paraisse manquer de vraisemblance, pour les raisons scientifiques que voici. Le concombre fugitif (Cucumis fugex A. Al.) est, sauf votre respect, un légume très méfiant et qui ne se laisse pas prendre facilement. Vous pouvez consulter la Flore, du docteur Asa Gray, le Botanicus Magazine, le Dictionnary of the Garden, de Nicholson, sans parler de Darwin, notre père à tous ; ils vous en diront des nouvelles. Il a de plus une propriété singulière, une arme épatante, si je puis ainsi dire, qui lui est d’un grand secours, dans la lutte pour l’existence. Dès que vous le touchez, – et il faut être joliment malin pour cela, – il vous crache, à la figure, ses graines comme de la mitraille. Figurez-vous une bombe qui feulerait, tel un chat en colère. Naturellement, vous êtes aveuglé, et plus naturellement encore, vous lâchez le concombre pour vous frotter les yeux et revenir de la surprise où cette explosion vous a plongé. Oui, mais, pendant ce temps-là… bonsoir !… il est parti… Explosif et baladeur, tel est ce diable de concombre. Et de penser qu’il appartient à la famille, si placidement bourgeoise, si formellement sédentaire, des cornichons, voilà qui déconcerte les imaginations les plus hardies.
Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que votre ami, Alphonse Allais, n’est pas étranger à ce coup-là. On prétend qu’il a des « ramifications ténébreuses » à Granville. En outre, j’ai appris, sur son compte, des choses peu honorables, et ma foi, tout à fait scandaleuses… C’est un particulier qui ne me revient pas… Il n’est point franc, là… Il n’est point à la bonne franquette, pour me servir d’une expression qu’affectionnaient nos pères… On ne sait jamais à quoi s’en tenir avec lui, si c’est sérieusement qu’il parle, quand il nous raconte ses histoires, ou s’il se paye la tête des gens… Son rire me laisse, l’esclaffement fini, une sorte d’inquiétude, – plus que de l’inquiétude, – de la terreur dans l’âme… C’est peut-être qu’il a du style, ce qui me paraît tout à fait anormal et choquant, chez un écrivain gai… J’ai lu À se tordre, le Parapluie de l’escouade, ses autres bouquins ; je le suis fidèlement au Journal… Eh bien, non !… Parlez-moi du petit père Blum !… Mais votre Alphonse Allais !… Malgré l’énormité de sa fantaisie, il a de la précision dans l’esprit, et même de l’élégance. Je ne puis pardonner à sa gaieté de n’être pas crapuleuse, de rester toujours littéraire et artiste ; d’éviter, avec un révoltant cynisme, les plaisanteries surannées, les farces scatologiques, les verves abdominales, par où se reconnaît, d’ordinaire, et se caractérise un auteur rigolo, aimé des commis voyageurs, des curés de campagne, des concierges, vaudevillistes et chroniqueurs, restés fidèles au culte vénérable de cette bonne vieille gaieté française, si déplorablement incomprise aujourd’hui. Et puis…
Et puis, vous ne me ferez jamais accroire qu’un homme qui passe son temps à faire, dans les fiacres, avec des demoiselles de rencontre, à boire, dans les bars, avec le Captain Cap, toute sorte de saloperies inconvenantes et poivrées, et qui l’avoue, et qui s’en vante, non, jamais, vous ne me ferez accroire qu’un pareil homme puisse être renseigné, comme il est, sur les procédés de travail de Francisque Sarcey, et sur les mœurs du concombre fugitif, sans qu’il y ait, là-dessous, des manigances suspectes… Vous avez beau dire et beau faire, ça n’est point naturel.
À ce propos, il faut que je vous dise l’idée géniale et, je crois, essentiellement révolutionnaire que j’avais eue. Je voulais faire construire, pour l’été prochain, un vaste, – comment appeler cela ? – un vaste cucumodrome, installé selon les derniers progrès de l’architecture moderne. Là, j’aurais donné, tous les jours, des courses de concombre fugitif… J’en avais parlé à M. Quentin-Bauchart, qui s’était montré fort enthousiaste pour cette idée. Il m’avait même promis d’obtenir du Conseil municipal qu’il allouât un prix annuel de quarante mille francs, afin d’encourager et de développer, parmi les concombres et les autres plantes, désireuses de participer au grand mouvement moderne, le goût des exercices physiques athlétiques et patriotiques, qui ne peut que leur être profitable et salutaire, en même temps qu’il lancerait la Botanique dans une voie réformatrice et absolument nouvelle. Grâce à votre Alphonse Allais, encore une idée démocratique à vau-l’eau !…
Enfin, comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, j’ai fait tambouriner le concombre fugitif dans toutes les rues de Granville. J’ai promis à qui me le ramènera, vivant ou mort, des récompenses épatantes. Mais je n’ai pas confiance. Il est probable que celui qui le tient, le tient bien… Seulement, s’il s’imagine qu’il va le conserver en cage comme un serin, ou en bocal, comme un cornichon, il n’y a rien de fait… Il faut de l’indépendance et de la liberté, à ce bougre-là !…
Votre serviteur,
HORTUS. »
Je n’ai rien à ajouter. À M. Alphonse Allais de répondre, s’il le juge utile.
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(Octave Mirbeau, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, troisième année, n° 789, dimanche 25 novembre 1894)
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ALPHONSE ALLAIS : LES ARBRES QUI ONT PEUR DES MOUTONS
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Du ponant, du couchant, du septentrion, du midi, du zénith et du nadir m’adviennent mille sanglants reproches pour le lâche abandon que j’ai commis envers la question si poignante de ces pèlerins passionnés que sont les végétaux.
Certes, quand Mirbeau écrivit l’histoire de son Concombre fugitif, il n’espérait point faire couler tant d’encre, susciter d’incomptables correspondances, inquiéter tant d’âmes frétillantes.
Et de toutes parts me pleuvent des communications touchant la sensibilité, l’ambulativité des plantes et la part réellement psychique qu’elles prennent à la vie.
Dans le lot des aimables lecteurs (et aussi lectrices) qui s’intéressent à la question, se trouvent d’agréables fantaisistes, d’effrénés convaincus et d’autres plus difficiles à classer.
Un lieutenant d’infanterie qui signe Guy de Surlaligne (très probablement un pseudonyme), m’affirme que dans les environs de sa garnison, à Tulle, pousse une espèce de violette, à laquelle on peut, sans sourciller, attribuer le record de la modestie.
« Vous cueillez, assure ce militaire, un bouquet de ces violettes, vous le posez sur une feuille de papier blanc, et vous vous reculez en fixant indiscrètement les pauvres fleurettes.
Aussitôt, et de lui-même, le bouquet s’enroule dans le papier blanc, comme ferait un mort dans son linceul, et aussi rapidement (car on sait que les morts vont vite).
Si vous avez laissé quelques épingles à la portée du bouquet, ces menus ustensiles se trouvent immédiatement attirés et fichés dans le papier, comme pompés par la force vive de l’incoercible pudeur. »
Quelle leçon pour les jeunes filles américaines qui se trouvaient cet été à Burlington !
À la Faculté de droit de Paris, immeuble qui ne passe certainement pas pour le refuge des rigolades fin de siècle, fut, le mois dernier, abordée la question des forêts baladeuses.
M. Ducrocq, le très aimable professeur de droit administratif, proféra ces paroles textuelles :
« À cette époque, messieurs (vers 1872, 1873), les forêts nationales se sont promenées de ministère en ministère, de l’Agriculture aux Finances, des Finances à l’Agriculture, etc., etc. »
Hein, mon vieux Shakespeare, les voilà bien, les forêts qui marchent, les voilà bien !
Sans nous arrêter à la légitime stupeur du flâneur rencontrant la forêt de Compiègne dans la rue de Rivoli, passons à une troisième communication qui ne fut pas sans me bouleverser :
« Il y a des arbres, m’écrit M. le vicomte de Maleyssie, notamment les bouleaux et les chênes, qui éprouvent un trac abominable quand passe, non loin d’eux, un troupeau de moutons. Et cette frayeur se traduit par un retrait immédiat de la sève dans l’arbre, au point qu’il n’est plus possible de détacher l’écorce de l’aubier »
Un peu, ce me semble, comme lorsque nous éprouvons un sentiment de constriction à la gorge.
Et, à l’appui de son dire, M. le vicomte de Maleyssie m’adressa des documents, dont quelques-uns assez précieux ; entre autres, le numéro d’avril 1833 du Cultivateur.
À la page 210 de ce vieil organe, je trouve le récit suivant dû à la plume du grand-père même de M. de Maleyssie :
« Des ouvriers étaient employés à écorcer des chênes sur l’un des penchants d’un coteau situé entre deux vallées, dans la propriété que j’habite. Le temps était très favorable à ce genre de travail ; aussi avançait-il assez vite, lorsque peu à peu il devint moins aisé.
L’écorce ne se souleva plus qu’avec peine, et bientôt il fut impossible de l’enlever autrement que par petits morceaux.
Les ouvriers, n’ayant aperçu aucune variation dans l’état de l’atmosphère, attribuèrent unanimement ce phénomène au voisinage de quelque troupeau de moutons.
En effet, j’avais donné l’ordre au berger d’amener le sien sur le revers du coteau où travaillaient les ouvriers.
Cela bien constaté, je fis retirer les moutons et, à mesure qu’ils s’éloignaient, le pelage des arbres devenait plus aisé. Néanmoins, la sève, pendant toute la journée, ne reprit pas sa circulation avec la même activité qu’auparavant.
Cette expérience répétée deux années de suite a produit le même effet. »
Les Annales de la Société d’Horticulture de Paris (tome XII, page 322), s’occupent également de cet étrange phénomène et citent un cas analogue constaté dans les pépinières royales de Versailles en 1817.
L’auteur de la communication conclut ainsi :
« Quoique je sois très porté à chercher une explication, bonne ou mauvaise, à tous les phénomènes de la végétation, je ne suis jamais arrivé à expliquer celui-là. C’est sans doute le plus délicat de tous ceux que nous offrent les végétaux. M. de Candolle n’en a rien dit dans sa Physiologie générale. »
Vous pensez bien que si M. de Candolle n’a rien trouvé à dire sur cette question, ce n’est pas un pauvre petit gas comme moi qui éclairera les masses botanisantes.
Seulement, je pense que si le roseau apprenait la frousse énorme qu’un simple mouton peut infliger à
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts,
il rirait bien, le souple et charmant roseau.
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(Alphonse Allais, « La Vie drôle, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, quatrième année, n° 861, mardi 5 février 1895 ; ce texte a été repris en volume dans le recueil Deux et deux font cinq (Œuvres anthumes), Paris : Paul Ollendorff, 1895)
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HENRY BOLLA : LA MONTAGNE BALADEUSE
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Jusqu’alors, nul n’avait songé à classer M. Octave Mirbeau, parmi les auteurs gais. La plume acérée de ce maître éreinteur exerce de préférence sa combativité sur les snobismes d’art, les ornières esthétiques, les misères sociales. Un jour pourtant, il lui prit fantaisie s’amuser en se payant la tête de ses lecteurs ; il raconta, pince-sans-rire, une histoire de concombre fugitif et même explosif qui fit la joie des amateurs de franc rire.
Le grelot étant attaché, Alphonse Allais, un professionnel de la rigolade bon enfant, découvrit au règne végétal des habitudes de déplacements et villégiatures tout à fait inattendues et cita des faits, appuyés sur des autorités indiscutables, qui témoignent de la part de certaines plantes d’une humeur des plus vagabondes.
Or, ces deux éminents naturalistes n’étaient, paraît-il, en matière de découvertes excentriques, que de la Saint-Jean. Un journal réputé sérieux, « La Nature, » vient de leur faire la pige de la belle façon. Enfoncés les concombres, les fleurs et les arbres ambulants. La Nature a trouvé mieux, ou pire ; elle a découvert la « montagne qui se balade. » Si le règne minéral se met à son tour en branle, qu’allons-nous devenir, grands dieux !
C’est en Colombie d’Amérique, région où un tas de volcans insuffisamment éteints sont toujours prêts à cracher leur mépris d’une besogne aussi mal faite, que l’orographie en question perpètre ses galipettes bolivardières. Toutefois, il ne s’agit pas, cette fois, d’éruption volcanique. C’est seulement une chaîne de basalte brun à trois sommets, d’une hauteur de 600 mètres et d’une longueur de 12 kilomètres environ, qui se déplace dans la direction de la rivière qui coule non loin de là. Certes, elle ne détient pas encore le record de la vitesse sur piste. La tortue même, mise en concurrence, arriverait première au poteau de plusieurs longueurs de carapace, mais notre basalte ambulant abat tout de même même son demi-mètre par an ; il est permis de penser qu’en ce moment il ne fait que s’entraîner, qu’il ne tardera pas à se trouver en meilleure forme et que son plongeon dans les eaux du fleuve qui l’attire n’est plus qu’une question de lustres. Jusqu’alors, on connaissait la montagne en travail qui accouche d’une souris ; nous aurons alors la montagne qui accouche d’une cascade, ce qui sera infiniment plus pittoresque. Et ce ne sera que justice de décerner à ce massif rocheux, dont nous regrettons de ne pas connaître le nom propre, le titre de champion du monde pour les courses de minéraux.
Vous pensez bien que les géologues ont déjà cherché une explication à ce phénomène. Au lieu de ne considérer dans l’exode du mont colombien que l’accomplissement de cette prophétie du Psalmiste : « Montes exsultaverunt ut arietes, et colles sicut agni ovium, » – ces gens scientifiques imbus de positivisme ont parlé de terrains meubles, de tassements, d’infiltrations qui avaient dû se produire sous le noyau du massif. Parbleu, ils nous la baillent belle, les ingénieurs, certains que personne n’ira soulever cette masse énorme de 12 kilomètres de long pour voir ce qu’il y a dessous. N’est-il pas beaucoup plus simple d’attribuer aux choses de la nature, d’apparence inerte, une vie mystérieuse, une insoupçonnée conscience, une âme enfin, accessible aux passions tout comme celle de l’être humain ?
Dès lors, il serait facile d’expliquer les pérégrinations de ce géant de pierre, le long duquel de téméraires capitalistes ont construit une ligne de chemin de fer par le désir de débarrasser sa base du chatouillement énervant que lui cause le passage trépidant des convois. Il a déjà noyé, dit la Nature, les forêts qui avaient eu l’irrévérence de planter leurs racines dans ses assises. Peut-être même, antisémite militant, ce dru mont ne cherche-t-il qu’à écraser les juifs portugais qui pullulent à ses pieds dans un pays conquis jadis par leurs compatriotes.
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(Henry Bolla, in Le Parisien, journal de deux heures, huitième année, n° 2115, lundi 18 mars 1895 ; « Chronique, » in La Petite presse, journal républicain, vingt-neuvième année, n° 10442, mardi 19 mars 1895 ; idem, in Le Courrier du soir, dix-huitième année, n° 2280, mardi 19 mars 1895)
Il était une fois trois amis d’enfance qui ne s’étaient pas vus depuis bien longtemps… bien longtemps.
Un jour, ils se rencontrent ; et, pour fêter le hasard qui les a si heureusement réunis, ils entrent dans une taverne, et se font servir une friande lippée.
Après les embrassades de rigueur, les trois amis en arrivent naturellement à se dire la position que chacun d’eux s’est faite.
Le premier est devenu procureur.
Le second, officier de police.
Le troisième, médecin.
Le dernier seul a amassé une petite fortune ; les deux autres végètent.
Le procureur est un type de franchise et d’honnêteté ; il ne compte à ses clients que ses loyaux coûts, a les faux-frais en horreur ; partant, récolte juste assez d’honoraires pour ne pas mourir tout à fait de faim.
L’officier de police est esclave du devoir et de l’équité ; son service de jour est, à coup sûr, le mieux fait de toute la bonne ville de Paris ; mais la nuit venue, impossible à lui de vaincre le sommeil ; sa vigilance s’endort, il fait comme sa vigilance. On l’a déjà menacé de lui retirer ses fonctions.
« Quant à moi, dit le médecin, et c’est là la cause de ma petite prospérité, j’ai inventé un baume à l’aide duquel je ferme toutes les plaies, je cicatrise toutes les blessures, je raccommode tous les membres… »
Et comme le procureur secoue la tête, d’un air incrédule ; comme l’officier de police hausse les épaules en riant :
« Vous en doutez ! s’écrie le docteur ; eh bien ! regardez !… »
Alors, il tire de la poche de son haut-de-chausses un pot rempli d’une pâte exhalant une forte odeur de soufre, s’enduit le poignet gauche de cette composition fantastique… et, prenant de la main droite un scalpel, se tranche la main gauche… sans que sa figure trahisse la moindre douleur, la plus petite émotion.
Après bien des hésitations, convaincus par les paroles du médecin, rassurés par son exemple, par son impassibilité, par ses promesses, les deux amis consentent à subir à leur tour une opération.
Le procureur tend une de ses mains… qui tombe sous le scalpel. L’officier de police offre ses yeux, qui roulent hors de leur orbite, eu jetant des éclairs rouges… le tout sans douleur.
« Maintenant, dit le médecin, après avoir déposé les mains coupées et les yeux dans une assiette, allons prendre l’air dans la cour… L’air extérieur est indispensable à l’action réparatrice de mon baume. »
Et tous trois sortent ; l’homme de police à tâtons, mais guidé par les deux autres.
À la porte de la taverne, le docteur accoste l’hôtelière et lui recommande de veiller avec le plus grand soin sur les deux mains et sur les deux yeux qu’il confie à sa garde. L’hôtelière croit avoir affaire à Satan en personne ; sa conviction est plus forte encore, lorsque, en entrant dans la salle que viennent de quitter les trois convives, elle aperçoit trois chats noirs se disputant les mains fraîchement coupées et les yeux, que les trois chats s’empressent d’emporter à son approche pour achever de les dévorer.
Mais, après tout, la tavernière est femme de tête ; elle pense que, soit d’un homme, soit d’un diable, elle a reçu un dépôt, et qu’il faudra le restituer. Elle se prend à songer, et, après réflexion, certaine de pouvoir réparer le malheur, elle saisit un coutelas et sort en grande hâte de la taverne.
Quelque temps après, les trois mutilés rentrent. – Grand émoi de leur part. – Les mains ne sont plus là ; les yeux ont été emportés. – Le docteur est accablé de reproches et d’invectives ; une lutte va éclater entre l’aveugle, le manchot et le médecin.
À ce moment, l’hôtellère apparaît, apportant sur un plat… deux mains et deux yeux…
« Ne vous étonnez pas, dit-elle ; je ne pouvais laisser à la merci de tout venant un si précieux dépôt ; je l’avais mis en lieu sûr jusqu’à votre retour. »
Inutile de dire que le médecin s’empresse de recoller, avec son baume, sa main et celle du procureur, et de replacer dans leurs orbites les yeux de l’officier de police.
Depuis cette singulière expérience…
Les procureurs sont moins délicats à l’endroit de leurs clients…
Les médecins tuent leurs malades…
Les agent de police y voient clair la nuit.
Voici pourquoi :
La tavernière, pour remplacer la main du procureur, avait coupé la main d’un tire-laine, pendu la veille au gibet d’en face sa porte.
Pour remplacer la main du docteur, elle avait coupé la main d’un homme écartelé pour en avoir tué un autre, et dont le cadavre était encore chez le bourreau, son voisin.
Enfin, elle avait arraché les yeux d’un chat, pour remplacer les yeux de l’officier de police.
*
Cette fable montre… Tire la morale qui voudra ; je donne tel quel un vieux conte que mon grand-père racontait à mon père, et que mon père m’a raconté.

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(Alexandre Flan, in Le Mousquetaire, journal de M. Alexandre Dumas, cinquième année, n° 13, mardi 13 janvier 1857 ; « Les Contes de Robert-mon-oncle, » sous le titre : « Le Procureur, le médecin et l’agent de police, » in La Féerie illustrée, journal fantastique, deuxième année n° 1, samedi 1er janvier 1859 ; idem, in Le Monde fantastique illustré, première année, n° 3, dimanche 5 août 1860 ; idem, in La Féerie illustrée, nouveau cabinet des fées, n° 11, dimanche 27 avril 1873. Victor Brauner, « Arc-en-ciel, » huile sur toile, 20 novembre 1943)
DANS LE YORKSHIRE
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LE CRIME DE CRAVEN
Bien que l’histoire que je vais raconter remonte à plus de trente ans, alors que j’étais jeune et ne doutais de rien, je serai tenu à certaine discrétion ; car, je l’avoue en rougissant un peu, le crime, le délit si l’on veut, que je commis à cette époque, de complicité avec mon ami Will Dredfy, n’a pas été réparé, et à l’heure présente j’en frissonne encore. Il y a, dans certain grand édifice du Nord de l’Europe, un témoignage indiscutable de notre infamie, compliquée de tromperie et d’abus de confiance, sans cesse renouvelé.
Tout le monde anglais sait qu’il existe dans le Yorkshire, sur la frontière nord-ouest, certain district qui porte le nom de Craven, autrement dit région des rocs. Il touche au pays des Lacs, et, bien que possédant d’assez gracieuses collines, est complètement dominé, écrasé par les hauteurs supérieures du Westmoreland et du Cumberland.
Mais, par compensation, les modestes éminences ont, pour attirer les curieux, des particularités fort intéressantes : tandis qu’en général les collines ou montagnes ont une réputation de stabilité, celles-ci ont une fâcheuse tendance à avertir continuellement le touriste, par des craquements et ronflements, qu’elles sont de complexion délicate.
En fait, par un caprice de la nature, manifesté sans doute depuis des siècles, elles sont creusées, évidées, sillonnées de caves, de catacombes, galeries, toujours modifiées dans leur topographie, ouvertes, troublées, accessibles aujourd’hui, impénétrables demain, qui les font ressembler, sauf la persistance des formes, à ces nids d’insectes perforateurs, à cases séparées, au milieu desquelles circulent les couloirs d’un labyrinthe.
Tantôt si basses qu’on ne peut y circuler debout, tantôt à plafond élevé comme la voûte d’une cathédrale, ces dédales, à travers lesquels on peut circuler pendant des heures entières, sont tapissés d’un sable fin, de teinte jaunâtre, qu’on ne saurait mieux comparer qu’à de la cassonade. Aux parois, des pierres sans valeur, mais curieuses, jettent au reflet des torches des lueurs de diamant.
Le long de l’arête principale, la seule qui paraisse inamovible et dans laquelle parfois se hasardent les curieux, coule un ruisseau qui sort d’une des roches et roule incessamment son flot dans la nuit. Que l’imagination du lecteur complète la description : je lui ai donné les éléments de la réalité. J’ai hâte d’arriver au récit du crime.
J’avais été accueilli, sur lettre de recommandation, par le pasteur du très petit village de Craven, un brave homme qui n’avait d’autre préoccupation que de faire le bien, ce qui lui était plus difficile qu’on ne voudrait le croire, car la population était très pauvre et il ne possédait absolument rien que les très modestes émoluments de sa cure, augmentés d’un casuel presque nul.
Will Dredfy ne m’en reçut pas avec moins de cordialité et se mit tout à ma disposition pour me faire visiter les cavernes en question qui étaient pour lui un but d’excursion presque quotidienne, car il était atteint d’une géologite aiguë. Pendant quinze jours, nous ne manquâmes pas de sortir dès le matin en emportant un déjeuner très frugal et, avec toutes les précautions qu’exigeait la prudence, de nous lancer à l’aventure dans le labyrinthe.
J’ai toujours eu la passion des cavernes et éprouve un plaisir singulier à plonger dans les entrailles de la terre, que ce soit dans les grottes d’Antiparos ou dans les causses du Tarn, et nous passions d’agréables heures à marcher de l’avant, lanterne d’une main, pelote de ficelle dans l’autre, tantôt presque rampant, tantôt droit et tête levée. Il nous arrivait parfois de trouver close le matin une galerie que nous avions parcourue la veille en toute liberté. Mais jamais un éboulement ne nous avait surpris.
Un soir que nous rentrions assez fatigués, Dredfy trouva chez lui une brave femme qui l’attendait, sanglotante et désespérée. Restée veuve avec cinq enfants, elle allait être expulsée de la petite ferme qu’elle exploitait tant bien que mal, plutôt mal que bien. Le propriétaire, un de ces landlords d’Angleterre, qui, tous féroces par ignorance de la souffrance humaine, n’avait même pas voulu écouter ses doléances. Le solicitor allait agir par ordre. C’était tout.
La somme, 12 guinées, c’est à-dire 315 francs. Mon pauvre ami était désespéré ; et j’avais honte de ma propre misère, si facile à porter quand on a vingt ans, si douloureuse quand on voudrait venir en aide aux autres.
Mais que faire ? La femme s’en alla en pleurant, comprenant mal que des gentlemen eussent si peu de pitié. Nous restâmes seuls, Dredfy et moi, osant à peine nous parler.
« Mais enfin, m’écriai-je, si j’étais chez moi, dans mon pays, je trouverais bien quelque chose… quelque bibelot à vendre… que sais-je ?… »
Dredfy eut d’abord un geste de découragement : il y avait longtemps qu’il avait fouillé jusqu’aux recoins de sa pauvre maison.
Tout à coup, il se frappa le front.
« Venez ! » me dit-il.
Par un escalier étroit, nous montâmes jusqu’au faîte de la maison et, ouvrant la porte d’un grenier : « Voilà, me dit-il, tout ce qui me reste. »
À la lueur d’une lanterne, je regardai et fis un saut en arrière. Ce qu’il me désignait d’un geste triste était une forme blanche, étrange, quasi fantastique, que bientôt je reconnus pour un squelette, suspendu au mur par une ficelle.
Cela était long, décharné, très laid. Qu’était-ce donc ? Je questionnai.
Il me raconta alors qu’un de ses parents était parti en Amérique, y était mort, et, pour tout héritage, lui avait envoyé une caisse dans laquelle était l’objet en question… un squelette d’énorme lézard, tué sur les bords d’un Orénoque quelconque et mesurant, du nez au bout de la queue, justement 1 m 85.
« Un jour, me dit-il, est passé par ici un naturaliste français qui m’en a offert quinze francs !… »
Et je regardais l’animal qui n’avait même pas été monté par un naturaliste et dont les pièces se disjoignaient.
Tout à coup, une idée géniale – et criminelle – traversa mon cerveau.
« Auriez-vous, lui dis-je, le courage de venir avec moi la nuit dans les grottes ?
– Certes, fit-il.
– Alors, en route, et nous aurons les 12 guinées. »
La nuit était profonde. Je posai le lézard sur mon dos, comme une hotte, avec la queue repliée sur mon bras. Nous partîmes dans les ténèbres. Lui, ne comprenant pas, se demandait si je devenais fou, ou, ce qui eût été pis encore, si je ne prétendais pas me livrer à quelque fantastique opération de goétie, tel un sorcier du moyen âge.
Il s’agissait de ne rencontrer personne. Nous dûmes plusieurs fois nous blottir dans quelque coin de haie, et j’avais une peur épouvantable que le museau de mon saurien ne provoquât quelque cri de terreur d’un paysan attardé.
Enfin, nous arrivâmes aux grottes. Je ne répondais à aucune question. J’allais toujours. Nous avions repris les torches que nous laissions à l’entrée des souterrains et marchâmes pendant près d’une heure. J’avais mon idée et avais conservé le souvenir de certaine fable qui répondait à mon dessein.
Nous y arrivâmes. Je glissai le museau de l’énorme saurien dans la fente et le disposai bien allongé, queue traînante, dans l’attitude d’une bête qui cherche à regagner son domicile.
« Et maintenant, lui dis-je, allons nous coucher. »
Je ne voulais pas encore lui avouer mon infâme dessein, parce que je le connaissais homme de scrupules excessifs.
Le lendemain, de bonne heure, je sautais dans le train et j’allais à la ville voisine, où je commettais un acte de lâche trahison. J’avertissais un savant professeur que j’avais fait, à l’insu du pasteur Dredfy, une magnifique découverte, un Iguanodon tout au moins, dans les grottes de Craven.
Le savant – prêt à toutes les compromissions – me fit jurer de me taire, ce qui fit que, sortant de chez lui, j’allai chez un second, puis chez un troisième.
Tant et si bien qu’avant la fin de la journée, il y avait quarante géologues, naturalistes et zoologistes aux grottes.
Très naïf, très désintéressé, je leur servais de guide, me trompant, revenant sur mes pas. Il y avait des grondements de colère. L’animal savant souvent devient féroce. Enfin, je les mis en face de mon lézard… qui était peut-être bien un petit crocodile – car, enfin, je ne m’y connais pas du tout !
Et ce furent des exclamations, des pétards d’enthousiasme, des fusées de commentaires ! Terrain tertiaire, quaternaire, cambrien, jurassien !
Tout à coup, une voix – oh ! combien je l’attendais ! – cria : « J’en donne deux livres (50 francs) ! » et alors ce fut un roulement : quatre, cinq, dix, vingt livres ! – Un Norvégien lança : « Vingt-cinq livres !… »
À qui payer ? Quel était le vrai propriétaire du saurien ?…On ne le demanda même pas. Je criai :
« Adjugé !…
– À moi l’Iguanodon ! » hurla le descendant des Vikings.
Et j’empochai la somme. Dredfy me fit une scène épouvantable, mais donna l’argent à la veuve. Quant à moi, j’ai revu le lézard en place d’honneur au musée zoologique de …, avec cette inscription : « Cravenium Iguathérion. »
Et le monde continue à tourner.
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(Jules Lermina, in Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, deuxième série, n° 229, dimanche 21 avril 1902)
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☞ Une adaptation très écourtée a été publiée sous le titre : « Une Burla nelle caverne, » dans la version italienne du Journal des Voyages.
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GIULIO LERMINA : UNA BURLA NELLE CAVERNE
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☞ Cette nouvelle de Lermina a fait l’objet d’au moins trois plagiats, respectivement dans les hebdomadaires Pages de gloire (15 septembre 1918), L’Intrépide (4 janvier 1925) et Le Petit Illustré pour la jeunesse (15 mars 1936). Nous les reproduisons ci-dessous.
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SREIDI : LE CRIME DE CRAVEN
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(« Sreidi » [pseudonyme de Marcel Idiers], in Pages de gloire, lectures illustrées, n° 87, dimanche 15 septembre 1918)
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MAX LUIRAIS : LE CHARITABLE SUBTERFUGE DE JOÉ NORTON
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(Max Luirais [pseudonyme de Marius Alix], « Nouvelle dramatique, » in L’Intrépide, aventures, sports, voyages, seizième année, n° 750, dimanche 4 janvier 1925. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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JO. VALLE : UN MONSTRE ANTEDILUVIEN
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(Jo. Valle [i.e. Joseph Valle], in Le Petit Illustré pour la jeunesse et la famille, trente-troisième année, n° 1640, dimanche 15 mars 1936)
Il est presque impossible aujourd’hui de parler d’autre chose que des élections. Cependant, mon ami R…, qui est un géologue très savant, avait trouvé moyen de m’intéresser vivement en m’exposant ses idées sur le tremblement de terre qui s’est fait sentir l’autre jour dans l’est de la France.
Je lui demandai pourquoi, à un moment donné, dans certaines régions, le sol, sans y être invité par personne, se mettait ainsi à danser comme une petite folle. Quelle était la cause de ces polkas et de ces quadrilles terrestres ?
« Vous m’embarrassez un peu, me répondit mon ami. Jusqu’ici, les savants, qui prétendent tout connaître, n’ont pas trouvé l’explication de ce phénomène que vous appelez une danse de la terre. Les peuples primitifs, qui ont plus d’imagination que nous autres, ont prétendu que c’était un grand serpent – le vieux serpent de mer du Constitutionnel, probablement – qui se retournait dans les grottes profondes ; ou bien qu’un démon à demi écrasé, comme le dragon du tableau de Raphaël qui se trouve dans le salon carré du Louvre, changeait brusquement de position ; ou bien encore que les dieux s’amusaient en sautant de montagne en montagne, comme les collégiens qui jouent au saut-de-mouton. Les Japonais, dont les îles ont souvent à souffrir des tremblements de terre et des raz-de-marée causés par les secousses sous-marines, racontent que ces terribles accidents sont dus aux coups de queue d’un monstre qui vient frapper le rivage. Les anciens Grecs attribuaient les mêmes phénomènes à Pluton, « ébranleur du monde, » et à Neptune, « l’agitateur des flots. »
– Et la science moderne, que raconte-t-elle à son tour ? demandai-je.
– La science moderne, je vous le répète, n’est pas beaucoup mieux fixée sur la nature de ce phénomène. Selon quelques-uns de mes confrères, il faudrait voir dans les tremblements de terre le contre-coup des ondulations de la grande mer de feu qui, selon eux, remplit les cavités du centre de la terre. C’est ainsi que Humboldt dit que le tremblement de terre serait « la réaction du noyau liquide contre la croûte extérieure. » Cette hypothèse justifierait jusqu’à un certain point l’expression de Jérôme Paturot, qui a déclaré que nous dansons sur un volcan.
– Jérôme Paturot n’est pas une autorité indiscutable en géologie, fis-je observer.
– Aussi, reprit mon savant, ne vous donné-je pas son hypothèse, qui est également celle de M. Humboldt, comme parfaitement justifiée dans tous les cas. Il existe une autre théorie, très célèbre, qui s’est de tout temps présentée à l’esprit des peuples et qu’enseignaient déjà les philosophes grecs de l’antiquité. Il y a plus de deux mille ans, le poète Lucrèce exposait en un magnifique langage cette idée reprise aujourd’hui scientifiquement par Boussingault, Virlet, Otto Volger et d’autres confrères non moins illustres. Tenez, lisez ce passage. »
Et il prit sur un rayon de la bibliothèque le De Natura rerum, dont il me lut ce passage :
« Apprends maintenant la cause des tremblements de terre, et persuade-toi surtout que l’intérieur du globe est, comme la surface, rempli de vents, de cavernes, de lacs, de précipices, de pierres, de rochers, et d’un grand nombre de fleuves intérieurs dont les flots impétueux emportent et roulent des blocs submergés. Les tremblements de la surface du globe sont occasionnés par l’écroulement d’énormes cavernes que le temps vient à bout de démolir. Ce sont des montagnes tout entières qui s’effondrent, et dont la secousse violente et soudaine doit se propager au loin par de terribles vibrations. C’est ainsi qu’un chariot, dont le poids n’est pourtant pas considérable, fait trembler sur son passage tous les édifices voisins, et les coursiers fougueux, en entraînant derrière eux les roues armées de fer, secouent tous les lieux d’alentour. Il peut arriver aussi qu’une masse énorme de terre tombe de vétusté dans un grand lac souterrain, et que le globe vacille par une suite d’ondulations. De même, à la surface de la terre, un vase plein d’une onde agitée ne peut reprendre son équilibre tant que l’eau contenue n’a pas trouvé son niveau. »
– Cette comparaison de la terre avec une coupe remplie de champagne Mumm, répondis-je, me paraît exquise de poésie ; mais si elle plaît à mon imagination, elle ne satisfait pas du tout mon esprit. Je crois avoir trouvé une explication plus plausible du phénomène que ni Lucrèce, ni M. de Humboldt, ni Jérôme Paturot, n’ont réussi à expliquer.
– Ah ! Ah ! monsieur le savant, contez-moi cela, me fit mon ami R… d’un air gouailleur.
– Mon Dieu, de grâce, épargnez un peu ma modestie, répondis-je. Je n’ai point étudié pour être savant ; mais, comme tout homme qui est doué de ses cinq sens et dont l’esprit n’a pas été détérioré complètement par la fréquentation de ces demoiselles, j’ai l’habitude d’observer certains rapports entre les effets et les causes, et d’en tirer les conclusions qui me paraissent raisonnables.
Lorsque j’entends, par exemple, un cocher de fiacre appeler mufle un bourgeois qu’il vient de voiturer, j’en conclus par voie de déduction logique, en remontant de l’injure à sa cause, que ce bourgeois n’a pas été, sur l’article du pourboire, d’une munificence qu’on puisse comparer à celle d’Ariaxercès Longue-Main… Si j’avais été à la place du nommé Degabriel, le mari découpeur, et que j’eusse trouvé comme lui un monsieur caché, avec une flanelle des plus légères, dans la ruelle du lit de mon épouse, j’aurais jugé, comme lui, que ce monsieur en un pareil déshabillé, à cette heure indue, n’était pas monté chez moi dans l’intention pacifique de remettre un carreau cassé ou de rempailler mes chaises, qui d’ailleurs sont toutes neuves.
– Vous plaisantez toujours, me dit R… Ah ! çà, trêve de railleries, et arrivez au fait.
– J’y arrive… Avez-vous remarqué à quel moment le dernier tremblement de terre s’est produit dans les départements de l’Est ?… En pleine crise électorale, juste au moment où les circulaires des candidats et les polémiques de journaux mettaient en ébullition les matières les plus volcaniques. Les oscillations du sol ont coïncidé à Besançon avec la la lutte titanesque que M. Albert Grévy, le frère de Jules, soutenait contre le candidat conservateur M. Boysson d’École : la secousse a été si forte dans les environs de l’antique Vesontio, dans la circonscription de Baume-les-Dames, qu’il en est résulté un ballottage désordonné entre les trois candidats, M. Estignard, le marquis de Moustiers et M. Bernard. Enfin, les vibrations de la croûte terrestre se sont produites à Lyon au beau milieu du foyer de matières incandescentes où mijotait la candidature de M. Bonnet-Duverdier. Ne voyez-vous pas, dans le rapprochement de ces faits, une preuve évidente que les tremblements de terre peuvent aussi être produits par le bouillonnement des matières politiques et l’éruption de laves électorales ? »
Mon ami R… réfléchit pendant quelques instants, puis s’exprima ainsi d’un ton grave :
« Votre théorie est spécieuse et offre des côtés bien séduisants. Cependant, permettez-moi de vous faire observer qu’elle est loin d’être confirmée partout par les faits. Prenons, par exemple, le département de Vaucluse, où les quatre députés radicaux ont été remplacés par quatre conservateurs : il était naturel qu’un pareil déplacement de majorité ne se fît pas sans secousse. Eh bien, nous n’avons pas appris cependant que le sol se soit mis en branle dans la patrie des citoyens Naquet et Poujade. Nous n’avons également reçu aucune nouvelle que les montagnes de l’arrondissement de Puget-Téniers soient entrées en danse, sous l’influence de la candidature très violemment combattue de M. le duc Decazes. Enfin, si les élections mettent la terre en mouvement, n’aurions-nous pas dû voir quelques cheminées au moins dégringoler sur la tête des passants, dans la circonscription où l’amiral Touchard a été élu contre M. Anatole de La Forge ?
– Quelques faits isolés ne prouvent rien contre une théorie générale. Je maintiens que la politique n’est pas aussi étrangère aux tremblements de terre que vous le prétendez. Rappelez-vous la catastrophe qui détruisit, en 1812, la ville de Caracas. Le tremblement de terre qui causa ce désastre prolongea peut-être de dix ans la guerre de l’indépendance. Terrifiés par cet avertissement du ciel, les créoles refusaient obstinément de secouer le joug de l’Espagne.
– Vous parlez là d’une superstition accidentelle et non d’une cause scientifiquement démontrée. Vous ne me ferez pas croire, par exemple, que les tremblements de terre des Calabres et des Abruzzes sont produits par les éboulements héroïques du citoyen Bonnet-Duverdier sur le dos du citoyen Ordinaire. Le grand tremblement de terre de Lisbonne n’a coïncidé avec aucun bouleversement politique. Celui qui détruisit Arica, en 1868, n’était motivé par aucune lutte électorale. Je pourrais vous citer mille autres faits du même genre.
– Ma croyance n’en resterait pas moins intacte. Une circonstance spéciale, qui fortifie encore ma conjecture à l’égard des tremblements de terre, c’est que, jusqu’à ce jour, aucun savant n’a pu décrire et définir le bruit particulier qui annonce ces phénomènes redoutables. Les uns comparent le fracas précurseur de la secousse à des décharges d’artillerie, d’autres aux éclats de la foudre et au roulement du tonnerre ; d’autres, enfin, à la chute des avalanches et au tonnerre des cataractes. Pour moi, aucune de ces comparaisons n’est exacte. Le seul bruit qui ressemble à celui des tremblements de terre est le vacarme que font entre eux les candidats à l’approche du scrutin. On dirait que, dans ces deux manifestations si diverses de sa puissante vie, la nature ait voulu employer des sons étranges et inconnus à l’oreille humaine.
– J’ai une dernière objection à faire à votre système, me dit R… et, selon moi, elle est capitale.
– Voyons un peu.
– C’est un fait généralement reconnu qu’à l’approche des tremblements de terre certains animaux témoignent l’inquiétude la plus vive. Les souris, les taupes, les lézards, les serpents sortent tout effarés de leurs trous et courent çà et là, comme frappés de terreur. À Naples, lors du tremblement de terre de 1805, les fourmis désertèrent leurs galeries souterraines, les sauterelles traversèrent la ville pour gagner la côte, les poissons se rapprochèrent du rivage en foule et les oiseaux se mirent à pousser des gémissements plaintifs. Or, rien de semblable ou d’approchant ne s’est passé pendant la dernière période électorale. Il est parfaitement admis que la politique attriste les hommes et n’amuse pas beaucoup les femmes ; mais on n’a pas constaté encore que la politique ait la moindre influence sur le moral des animaux.
– Pardon, vous faites erreur, dis je à mon ami R… J’ai un chat très aimable et d’humeur gaie, qui a été en proie au spleen le plus sombre depuis trois semaines. Cela se conçoit ; absorbé par les péripéties de la lutte Daguin-Grévy, j’oubliais de lui passer la main sur le dos, et l’infortuné ne ronronnait plus. D’un autre côté, j’ai un domestique qui s’intéresse aux destinées de son pays, et qui, plongé plus que jamais dans la lecture de mes journaux, a totalement négligé de donner la pâture à mes serins. Si bien qu’avant-hier j’en ai trouvé deux roides morts dans la cage.
« Comment, animal ! ai-je dit à ce politicien, tu as laissé crever mes oiseaux ?
– Oh ! monsieur, a-t-il fait en se passant la main sur le front d’un air rêveur, je ne savais même pas qu’ils avaient été malades. »
La bêtise majestueuse de cette réponse a désarmé le coup de pied que je destinais aux parties les moins nobles de ce serviteur infidèle ; mais ce fait vous prouve que la politique n’assomme pas seulement les gens d’esprit : elle peut aussi embêter les bêtes. »
Mon ami R… se leva pour partir et, me donnant la main :
« Votre système n’est peut être pas absolument scientifique, me dit-il, mais il est original. J’en ferai prochainement un rapport à l’Académie des sciences. »
Si mon ami R… fait cet honneur à mon système, j’aurai peut-être la vanité d’en informer mes lecteurs.
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(Émile Villemot, in Le Gaulois, dixième année, n° 3284, jeudi 18 octobre 1877 ; Pierre-Jacques Volaire, « Éruption du Vésuve [détail], » huile sur toile, c. 1771)
Vroecq… Vroack… Voacq… Voacq… KRRA… NIACK… NIAK… RRRRÉ… RRRRÉ… KRIO-KRIO… KRIO… KROECK… KROCK… KROCH… KROECK…
Étendue sur la belle eau limpide, près des pensifs nénuphars, KRO-KRO, la belle grenouille bleue, aux yeux cerclés d’or, chantait toute seule, de toute la force de son petit gosier, tandis que ses compagnes, jeunes et vieilles, jouaient dans les profondeurs brunes où les herbes et les plantes d’eau leur offraient de sûres cachettes contre les poissons verts mangeurs de rainettes.
En-dessous d’Elle, les mères épinoches, le ventre gonflé d’œufs, et les salamandres noires tachées d’or se promenaient en cherchant quelque nourriture.
Très légères, avec leurs pattes ténues comme des fils, les araignées faisaient de grands pas sur l’eau, laissant derrière elles de petits ronds et de minces sillages qui s’effaçaient lentement.
Et tandis que KRO-KRO-la-Jolie chantait, vint à passer RA-RAO, le plus sage d’entre les crapauds, portant ses petits-fils sur le dos.
Ayant aperçu sa jeune amie, il laissa pendre ses pattes rugueuses, puis, étendant ses doigts, s’arrêta.
« Bonjour, KRO-KRO…
– Bonjour, RA-RAO.
– Jeune Pucelle, qu’avez-vous à chanter, là, seule, tandis que vos sœurs et amies, vêtues de bleu et de vert, vêtues de vert surtout, d’un vert plus tendre que celui des arbres qui trempent dans l’eau, jouent à cache-cache dans les tréfonds du marais bruissant de joie, ou encore sous les larges nénuphars à la tête blanche ?
– Je chante, seule, ma plainte d’amoureuse, répondit KRO-KRO, en faisant de petits yeux pleins de langueur. NIACK-NIACK a la peau bleue comme le ciel qui est au-dessus de nos têtes. Il méprise mon amour, et je l’aime de toute la force de mon cœur. Pourquoi, seul, à chasser les fines mouches qui volent en éraflant l’eau, fait-il semblant de ne pas m’apercevoir ?… Et cependant, père RA-RAO, je lui chante mes plus belles chansons, tâchant d’y mettre toute mon âme, tout mon cœur, quand il passe. C’est à peine s’il laisse pendre ses belles jambes bleues pour s’arrêter près de moi ; mais, ce soir, s’il fait clair, je veux lui parler décidément. Que la lune, gardienne nocturne de notre marais, nous soit favorable, et qu’il puisse me reconnaître à la faveur de la douce lumière.
– Mes enfants, dit le sage RA-RAO, quittez mon dos et reposez-vous dans ce trou, » ajouta le crapaud, en désignant de la patte un creux dans la vase. Alors les petits, au plus vite, quittèrent le dos de l’aïeul et gagnèrent le trou désigné.
« Maintenant que les enfants sont partis, parlons : écoutez-moi bien ; j’ai vu beaucoup de choses, j’ai connu l’amour. Aujourd’hui hélas, je suis vieux ; mais je suis capable de vous donner des conseils cependant.
Paraissez indifférente auprès de NIACK-NIACK ; il en sera froissé et vous fera sa cour. Je le crois honnête et brave ; certainement, vous ferez bon ménage ensemble. Personne, parmi les grenouilles de la tribu, n’attrape mieux les mouches que lui.
Avec un peu de sagesse, vous vivrez heureux dans votre palais, en si belle eau… Mais je dois maintenant reconduire mes petits-fils à leur mère ; au revoir, ne désespérez pas, et venez me prévenir, si vous avez réussi… Au revoir, KRO-KRO. »
Sur un signe du grand-père, les petits vinrent se fixer sur son dos et il repartit de son train calme d’honnête crapaud, qui ne se fatigue pas.
*
Aujourd’hui, le marais est en fête ; le roi des rats d’eau, KRIN-OUÏT, allant d’un bord à l’autre, a rencontré les sages d’entre les crapauds qui lui ont appris la nouvelle.
Alors, il a prévenu ses amis et sujets :
KRO-KRO, la belle grenouille bleue, va se marier avec NIACK-NIACK, et, dans tout le marais, s’entendent les cris joyeux des jeunes grenouilles, ceux plus sourds des jeunes crapauds ; les hirondelles, elles-mêmes, rasent l’eau et repassent pour voir la fête ; et les nénuphars sont en fleur, pour célébrer le mariage des grenouilles.
*
« Écoute, KRO-KRO, dit VROACQ-VOACK, la plus sage et la plus âgée de la tribu des grenouilles bleues ; écoute, KRO-KRO. Maintenant que tu es mariée, avant quelques lunes, tu auras de beaux enfants, qui, hélas ! te quitteront pour aller à l’aventure. Prends garde aux ruses de l’homme : c’est grâce à des précautions que je suis arrivée à cet âge vénérable. Écoute-moi, la parole des vieillards est sainte et sûre. Que de fois de beaux enfants ont été enlevés à la vie heureuse des étangs, parce qu’ils s’étaient laissés séduire par les apparences… Quand tu entendras dans le lit du marais des bruits sourds, méfie-toi. Tu reconnaîtras l’homme ; il jettera vers le bord un morceau rouge qui cache une pointe : n’y mords point. C’est tout en apparence, le mal y est caché. Apprends tout cela à tes futurs enfants. Adieu, je vais voir mes filles. »
Lentement VROACQ-VOACK dériva, et lentement, presque majestueusement, elle nagea, mais très lentement, car elle était si vieille, la pauvre !
*
Cachée sous des nénuphars, KRO-KRO disait à une amie : « Vois comme c’est grand et laid, l’homme ! Et dire que les nôtres se laissent quelquefois prendre à ses artifices !… Entends-tu ? Elles sautent à l’eau. Prévenons-les toutes, et que nous lassions l’homme par notre absence, afin qu’il s’en aille… »
L’homme, voyant qu’il ne prenait rien, s’en alla.
*
« Sage rat, sage rat, où allez-vous, où allez-vous ?
– Jeune grenouille, je me dépêche, je me dépêche.
– Sage rat, sage rat, pourquoi faire, pourquoi faire ?
– Curieuse grenouille, curieuse grenouille, pour manger, pour manger.
– Sage rat d’eau, sage rat d’eau, qu’allez-vous manger ?
– Curieuse, oh ! curieuse grenouille, un homme est noyé dans la mare, un homme est noyé dans la mare.
– Sage rat, sage rat, qu’il en tombe souvent, qu’il en tombe souvent !… »
*
Vroecq… Vroack… Voacq… KRRA… NIAK… NIAK… RRRRÉ… RRRRÉ… KRIO-KRIO… Kroeck… Krock… Kroch… Kroeck…

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(Jean Hizarne, in Le Beffroi, arts & littérature modernes, première année, n° 5, mai 1900. Wa Wong, « Grenouille surréaliste, » peinture et encre sur papier, 2014 ; Ambrosius Bosschaert le Jeune, « Grenouille morte avec des mouches, » huile sur cuivre, 1630)