Vroecq… Vroack… Voacq… Voacq… KRRA… NIACK… NIAK… RRRRÉ… RRRRÉ… KRIO-KRIO… KRIO… KROECK… KROCK… KROCH… KROECK…

Étendue sur la belle eau limpide, près des pensifs nénuphars, KRO-KRO, la belle grenouille bleue, aux yeux cerclés d’or, chantait toute seule, de toute la force de son petit gosier, tandis que ses compagnes, jeunes et vieilles, jouaient dans les profondeurs brunes où les herbes et les plantes d’eau leur offraient de sûres cachettes contre les poissons verts mangeurs de rainettes.

En-dessous d’Elle, les mères épinoches, le ventre gonflé d’œufs, et les salamandres noires tachées d’or se promenaient en cherchant quelque nourriture.

Très légères, avec leurs pattes ténues comme des fils, les araignées faisaient de grands pas sur l’eau, laissant derrière elles de petits ronds et de minces sillages qui s’effaçaient lentement.

Et tandis que KRO-KRO-la-Jolie chantait, vint à passer RA-RAO, le plus sage d’entre les crapauds, portant ses petits-fils sur le dos.

Ayant aperçu sa jeune amie, il laissa pendre ses pattes rugueuses, puis, étendant ses doigts, s’arrêta.

« Bonjour, KRO-KRO…

– Bonjour, RA-RAO.

– Jeune Pucelle, qu’avez-vous à chanter, là, seule, tandis que vos sœurs et amies, vêtues de bleu et de vert, vêtues de vert surtout, d’un vert plus tendre que celui des arbres qui trempent dans l’eau, jouent à cache-cache dans les tréfonds du marais bruissant de joie, ou encore sous les larges nénuphars à la tête blanche ?

– Je chante, seule, ma plainte d’amoureuse, répondit KRO-KRO, en faisant de petits yeux pleins de langueur. NIACK-NIACK a la peau bleue comme le ciel qui est au-dessus de nos têtes. Il méprise mon amour, et je l’aime de toute la force de mon cœur. Pourquoi, seul, à chasser les fines mouches qui volent en éraflant l’eau, fait-il semblant de ne pas m’apercevoir ?… Et cependant, père RA-RAO, je lui chante mes plus belles chansons, tâchant d’y mettre toute mon âme, tout mon cœur, quand il passe. C’est à peine s’il laisse pendre ses belles jambes bleues pour s’arrêter près de moi ; mais, ce soir, s’il fait clair, je veux lui parler décidément. Que la lune, gardienne nocturne de notre marais, nous soit favorable, et qu’il puisse me reconnaître à la faveur de la douce lumière.

– Mes enfants, dit le sage RA-RAO, quittez mon dos et reposez-vous dans ce trou, » ajouta le crapaud, en désignant de la patte un creux dans la vase. Alors les petits, au plus vite, quittèrent le dos de l’aïeul et gagnèrent le trou désigné.

« Maintenant que les enfants sont partis, parlons : écoutez-moi bien ; j’ai vu beaucoup de choses, j’ai connu l’amour. Aujourd’hui hélas, je suis vieux ; mais je suis capable de vous donner des conseils cependant.

Paraissez indifférente auprès de NIACK-NIACK ; il en sera froissé et vous fera sa cour. Je le crois honnête et brave ; certainement, vous ferez bon ménage ensemble. Personne, parmi les grenouilles de la tribu, n’attrape mieux les mouches que lui.

Avec un peu de sagesse, vous vivrez heureux dans votre palais, en si belle eau… Mais je dois maintenant reconduire mes petits-fils à leur mère ; au revoir, ne désespérez pas, et venez me prévenir, si vous avez réussi… Au revoir, KRO-KRO. »

Sur un signe du grand-père, les petits vinrent se fixer sur son dos et il repartit de son train calme d’honnête crapaud, qui ne se fatigue pas.
 

*

 

Aujourd’hui, le marais est en fête ; le roi des rats d’eau, KRIN-OUÏT, allant d’un bord à l’autre, a rencontré les sages d’entre les crapauds qui lui ont appris la nouvelle.

Alors, il a prévenu ses amis et sujets :

KRO-KRO, la belle grenouille bleue, va se marier avec NIACK-NIACK, et, dans tout le marais, s’entendent les cris joyeux des jeunes grenouilles, ceux plus sourds des jeunes crapauds ; les hirondelles, elles-mêmes, rasent l’eau et repassent pour voir la fête ; et les nénuphars sont en fleur, pour célébrer le mariage des grenouilles.
 

*

 

« Écoute, KRO-KRO, dit VROACQ-VOACK, la plus sage et la plus âgée de la tribu des grenouilles bleues ; écoute, KRO-KRO. Maintenant que tu es mariée, avant quelques lunes, tu auras de beaux enfants, qui, hélas ! te quitteront pour aller à l’aventure. Prends garde aux ruses de l’homme : c’est grâce à des précautions que je suis arrivée à cet âge vénérable. Écoute-moi, la parole des vieillards est sainte et sûre. Que de fois de beaux enfants ont été enlevés à la vie heureuse des étangs, parce qu’ils s’étaient laissés séduire par les apparences… Quand tu entendras dans le lit du marais des bruits sourds, méfie-toi. Tu reconnaîtras l’homme ; il jettera vers le bord un morceau rouge qui cache une pointe : n’y mords point. C’est tout en apparence, le mal y est caché. Apprends tout cela à tes futurs enfants. Adieu, je vais voir mes filles. »

Lentement VROACQ-VOACK dériva, et lentement, presque majestueusement, elle nagea, mais très lentement, car elle était si vieille, la pauvre !
 

*

 

Cachée sous des nénuphars, KRO-KRO disait à une amie : « Vois comme c’est grand et laid, l’homme ! Et dire que les nôtres se laissent quelquefois prendre à ses artifices !… Entends-tu ? Elles sautent à l’eau. Prévenons-les toutes, et que nous lassions l’homme par notre absence, afin qu’il s’en aille… »

L’homme, voyant qu’il ne prenait rien, s’en alla.
 

*

 

« Sage rat, sage rat, où allez-vous, où allez-vous ?

– Jeune grenouille, je me dépêche, je me dépêche.

– Sage rat, sage rat, pourquoi faire, pourquoi faire ?

– Curieuse grenouille, curieuse grenouille, pour manger, pour manger.

– Sage rat d’eau, sage rat d’eau, qu’allez-vous manger ?

– Curieuse, oh ! curieuse grenouille, un homme est noyé dans la mare, un homme est noyé dans la mare.

– Sage rat, sage rat, qu’il en tombe souvent, qu’il en tombe souvent !… »
 

*

 

Vroecq… Vroack… Voacq… KRRA… NIAK… NIAK… RRRRÉ… RRRRÉ… KRIO-KRIO… Kroeck… Krock… Kroch… Kroeck…
 
 

 

–––––

 
 

(Jean Hizarne, in Le Beffroi, arts & littérature modernes, première année, n° 5, mai 1900. Wa Wong, « Grenouille surréaliste, » peinture et encre sur papier, 2014 ; Ambrosius Bosschaert le Jeune, « Grenouille morte avec des mouches, » huile sur cuivre, 1630)