I
La nuit de Noël avait commencé tout à fait comme les autres nuits de Noël à Paris.
Les théâtres étaient bondés.
On faisait queue pour entrer dans les églises.
Petits et grands restaurants préparaient leurs salles et leurs cabinets.
Aux errants qui ne voulaient pas aller à la messe et qui, n’ayant pas dîné, ne pouvaient songer à souper, les charcuteries présentaient le spectacle merveilleux et insolent des victuailles étalées : oies et dindons truffés, jambons roux, langues écarlates, guirlandes de saucisses, festons de boudins et d’andouilles, pâtés !
Toute la ville était éveillée : on y croit encore, au réveillon. Dans l’agitation et l’habituelle sécurité de cette vie nocturne, personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.
*
Un peu avant minuit, les théâtres, les concerts et les cabarets de chansonniers dégorgèrent sur les boulevards le flot frileux de leur public épanoui. L’air piquait, poussé par un hardi vent du nord qui balayait les prospectus et la poussière. Le peuple des galeries, bras dessus, bras dessous, un refrain aux lèvres, prit le trottoir qui menait à son quartier. Quelques couples, plus fortunés, hélèrent des fiacres, d’un geste machinal.
Quant à ceux qui étaient venus au théâtre en automobile, leur étonnement fut comique lorsqu’ils s’aperçurent tous, tout à coup, qu’il n’y avait pas d’automobile en station autour du trottoir.
Où pouvaient être messieurs les chauffeurs ?
« Ils ont été réveillonner sans nous, supposèrent quelques gens de bonne humeur.
– Rendons-leur la pareille ! » répondirent en chœur les dames en veine de bravoure.
Du Gymnase, des Variétés, du Vaudeville, on vit des théories de messieurs en pelisse et de dames emmitouflées dans leurs fourrures, se diriger, en riant tout haut, vers les cabarets à la mode, où leurs chauffeurs « sauraient bien venir les retrouver, » pensaient-ils.
Aux tables déjà occupées, la conversation roulait sur le même sujet.
« François, disait l’un, était pour moi non pas un banal chauffeur, mais un ami. Je suis stupéfié.
– Moi, disait un autre, j’attends tout de Marius. C’est une espèce d’apache. Il me hait et je le lui rends bien. »
Étonnés et résignés se retrouvaient sur le seuil du restaurant pour voir si, tout de même, Marius ou François s’étaient décidés à rentrer dans le devoir.
Nulle voiture à l’horizon.
« Nous avons tort de ne pas nous inquiéter davantage, » affirmaient quelques riches soupeurs dont les sourcils commençaient à se croiser.
Dans les rues, sur les boulevards, c’était un retour de trente ans en arrière. Des chevaux de fiacre martelaient le pavé avec leur séculaire résignation. Toutes choses semblaient se reposer comme la poussière après une rafale. On respirait mieux, on traversait sans hâte les voies les plus fréquentées à l’ordinaire.
Personne maintenant, dans le centre de Paris, n’ignorait le grand événement de la nuit. Les voyous interpellaient les riches piétons :
« Votre voiture, mon prince ? »
Les « princes » n’étaient pas très fiers et se hâtaient vers leurs demeures.
*
Une plus violente surprise les y attendait.
Ils eurent beau sonner, heurter, appeler : personne ne vint à leur rencontre. Il n’y avait plus de domestiques dans aucune des maisons des soupeurs ahuris. L’électricité, fébrilement « allumée, » éclaira une sorte de carnage.
Tous les coffres-forts avaient été forcés, pillés. Dans les armoires, des mains hâtives avaient fait une abondante razzia. Des objets de valeur manquaient dans les salons. L’argenterie avait disparu.
Alors, les sonneries du téléphone retentirent dans tout Paris. Les dévalisés se prévinrent les uns aux autres et la police fut informée.
La police, à vrai dire, savait déjà quelque chose. Depuis deux ou trois heures, elle s’agitait en vain. Le flair de quelques agents avait trouvé à s’exercer dès dix heures du soir. Le retour silencieux des autos dans les maisons, à cette heure-là, sans arrêt dans les bars du voisinage, parut suspect à quelques braves sergents de ville. Quand les voitures surveillées sortirent une heure plus tard, rideaux baissés, ils se précipitèrent :
« Halte-là ! Où allez-vous ?
– De quoi, de quoi ? en voilà du zèle ! Où nous allons ? chercher nos patrons à la sortie du Grand-Guignol…
– Qu’est-ce que vous avez là-dedans ?
– Ça, mon vieux, c’est des surprises qui ne vous regardent pas !… »
Dans diverses rues, des paroles analogues furent échangées. Les agents ne furent pas convaincus, mais comme ils n’avaient point de délit à constater, ils laissèrent partir les voitures suspectes.
Cependant, le pillage n’alla pas tout seul partout. Il y eut des résistances. Des voisins entendirent des bruits de lutte. Il y eut des coups de revolver et du désarroi… Mais la plupart des rapines se firent sans difficultés : on eût dit que les circonstances, les concierges, les maisons mêmes, se faisaient complices.
La nuit était admirablement choisie : Noël, c’est la joie, la confiance, la foi. Que pouvait-on redouter durant de pareilles heures ? Aussi, presque partout, le vol audacieux s’accomplit sans secousse, presque officiellement, solennellement, comme une chose attendue, nécessaire, inéluctable.
*
Vers onze heures, l’exode commença. Des Champs-Élysées, des Ternes et de Montmartre, de Passy et des Buttes-Chaumont, autos de luxe et autos de commerce, vastes limousines, coupés ministériels, voiturettes défraîchies, confortables omnibus, camions, taxis-autos, toutes les sortes de véhicules à essence se dirigèrent vers le sud de Paris, comme attirés par un puissant aimant.
L’entente était parfaite, grandiose.
En silence, par les avenues, les boulevards, les rues, roulaient les voitures de Paris.
Chargées de butin, elles se rejoignaient, prenaient la file, à leur rang, obéissantes et têtues ; elles s’en allaient.
Elles fuyaient le froid et Paris à la poursuite du soleil, de la joie, de la liberté.
Les sociétés secrètes qui existent entre les domestiques s’étaient, depuis quelques années, étrangement développées, resserrées. Les meetings – à cause de leur indiscrète publicité – avaient été supprimés. Une vaste association, toujours en éveil, toujours en séance, pour ainsi dire, avait été créée, dont les membres se tenaient comme les anneaux d’une chaîne. Chaque membre n’était en relation qu’avec deux membres, les deux anneaux voisins, mais ils étaient solidement unis, et ces trois membres à deux et ainsi de suite, jusqu’à vingt mille.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 314, dimanche 7 août 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)

