On écrit de Cheyenne, à la date du 25 novembre 1875 :
Le plus bizarre des événements vient de mettre sans dessus dessous la plus affairée de toutes les villes de l’Union, et Dieu sait pourtant si nos settlers et nos squatters ont l’habitude de s’émouvoir pour des bagatelles.
Voici le fait :
Le docteur Heinrich Horlacher et le mécanicien Fritz Weissenkraut, tous deux originaires de Berne, habitaient ensemble le numéro 8 de la douzième rue, où ils ne faisaient qu’une bourse et qu’un ménage. Autant dire tout de suite Oreste et Pylade ; du reste, deux parfaits gentlemen aimés et estimés de tout le monde.
Fritz était un de ces colosses dont la douceur humilierait un mouton. Quant au docteur, on disait qu’il avait émigré en Amérique, à la suite de chagrins d’amour. Il était âgé de quarante-cinq ans, petit, blond fadasse, myope et excentrique. Généralement, ses excentricités étaient inoffensives, mais, à la suite de l’affaire Troppmann, il s’était mis à décapiter chiens et chats et autres souffre-douleur de la physiologie comparée. Évidemment, il avait déjà son coup de marteau et négligeait sa clientèle. L’attentat de Kulman l’acheva, car il renonça brusquement à l’exercice de sa profession pour s’enfermer avec l’ami Fritz, et celui-ci informa ses pratiques que, jusqu’à la fin du mois, il ne travaillerait que pour le docteur.
En effet, du matin au soir, le numéro 8 de la douzième rue retentissait du bruit du marteau et du grincement de la lime. Que faisait-on là dedans ? Cheyenne ne s’en souciait pas plus que d’un plat de grenouilles. Une ville de l’Union, qui pousse comme un champignon, a d’autres chiens à fouetter.
Samedi dernier, à quatre heures du soir, les deux Bernois n’avaient été vus nulle part, mais aucun Cheyennois n’avait pris la peine d’en chercher le pourquoi, et certainement les noms du docteur Horlacher et de l’ami Fritz n’auraient pas eu l’honneur de faire résoudre le problème du mouvement perpétuel aux langues des Cheyennois et surtout des Cheyennoises, si ce même samedi, une vieille Hessoise n’eût eu personnellement affaire au docteur. C’était elle qui faisait son ménage et elle attendait ses gages de la semaine.
Or, quand elle était arrivée le matin pour vaquer à son occupation habituelle, le docteur s’était déjà barricadé dans son cabinet avec l’ami Fritz. C’était un sanctuaire qui lui était rigoureusement interdit, comme à tous les profanes, depuis que son patron avait renoncé à sa profession. Elle l’avait donc guetté du dehors toute la matinée, mais, ne le voyant pas sortir, elle était rentrée dans la maison à l’aide de la clef qu’elle en possédait. Depuis le matin, rien n’avait bougé, rien n’avait été dérangé. Le cabinet mystérieux était toujours fermé, mais non muet toutefois, car il en sortait un bourdonnement tout à fait insolite, comme celui que produirait une gigantesque guimbarde.
Ce bourdonnement était monotone, peu distinct, et cependant on croyait y démêler des paroles comme celles que prononcerait un montreur de marionnettes à l’aide de sa pratique : le docteur avait-il fabriqué des « pupazzi » ? Fort intriguée, la vieille colla un œil indiscret au trou de la serrure. Ce qu’elle vit la fit simplement tomber à la renverse. La pauvre Hessoise ramassa comme elle put ses ossements décharnés et se demanda si elle était le jouet d’un horrible cauchemar. Elle se sentait bien quelque peu encline à abuser du whisky, mais à peine en avait-elle bu une demi-pinte dans la journée, merveilleuse sobriété dont on ne pouvait attribuer l’honneur qu’à la pénurie de son porte-monnaie, déplorable conséquence du manque d’exactitude du docteur. Il n’était donc pas possible de porter au compte de sa liqueur favorite l’épouvantable hallucination à laquelle elle s’était crue en proie, en mettant l’œil au trou de la serrure ; ce qui ne l’empêcha pas de tirer de sa poche une paire de lunettes qu’elle essuya avec beaucoup de soin et ajusta solidement sur son nez barbouillé de tabac. Ces préparatifs attestaient une fois de plus que notre mère Ève a légué à toutes ses filles, belles et laides, jeunes et vieilles, patriciennes et plébéiennes, une âpre curiosité qui survit à tout et que rien ne saurait faire reculer. Sur ce, la bonne Hessoise prit une pincée de Virginie, la huma fiévreusement, marmotta une formule d’exorcisme et, toute tremblante, poussée cependant par une force irrésistible, elle colla de nouveau au trou de la serrure un œil rond et dilaté comme celui d’un hibou…
Eh bien, non, il n’y avait pas d’hallucination, ou c’était en tout cas une hallucination singulièrement persistante, car la vieille voyait très nettement Weissenkraut assis et lui tournant le dos. Il écrivait, avec beaucoup d’attention, sous la dictée du docteur, ou, pour parler plus exactement, de sa tête, car, horrible ! horrible ! trois fois horrible ! cette tête était séparée de son corps. Ce corps était assis à plus d’un bon yard de distance, soigneusement emmitouflé dans sa robe de chambre, les pieds dans ses pantoufles. Une de ses mains reposait paisiblement sur ses genoux, l’autre tenait encore enroulé autour du poignet un cordon de soie rouge. Tout près était un support en fer tourné ; au haut de ce support s’emmanchait horizontalement un appareil composé de deux pièces de fer qui ne ressemblaient pas mal à un sécateur de jardinier ou à une immense paire de mouchettes. Sur la mâchoire de ces mouchettes, un large disque d’acier, d’un poli étincelant, supportait la tête du docteur. Elle avait été évidemment enlevée de son tronc, comme le lumignon d’une chandelle.
Mais, ô comble d’épouvante, cette tête était vivante ; ses yeux se mouvaient comme à l’ordinaire derrière leurs lunettes d’or ; la gêne ne se manifestait que dans le jeu des mâchoires, qui n’avaient pas l’air de fonctionner avec beaucoup de facilité ; les dents restaient serrées, les lèvres s’agitaient seules avec beaucoup d’agilité et la voix, oh ! la singulière voix ! elle venait d’un soufflet d’accordéon que le mécanicien manœuvrait du pied tout en écrivant, et d’où partait un tube ajusté au disque d’acier qui servait de support à la tête du docteur.
La vieille était tout yeux et tout oreilles, comme vous le pensez, mais que devint-elle lorsqu’elle entendit les paroles suivantes :
« Fritz, va donc voir si Mrs. Barbara n’est pas derrière la porte (c’était à ce doux nom de Barbara que répondait la Hessoise) ; il me semble voir la pourpre de ses yeux de lapin albinos à travers le trou de la serrure. On ne lui a pas payé ses 3 dollars à ce vieux pot à whisky, et elle doit me maudire comme une charretée de papistes, car c’est certainement la première fois, depuis un demi-siècle, qu’elle n’est pas ivre morte à cette heure-ci. Ohé ! vieille ménagère de Lucifer, puisque tu es si curieuse de voir ce qui se passe ici, l’ami Fritz va t’ouvrir et te donner tes 3 dollars… »
La pauvre vieille n’en entendit pas davantage ; l’épouvante lui rendit ses jambes de seize ans, elle se précipita dans la rue, se lança comme un boulet Krupp au milieu de la foule affairée, renversa un marmot, une laitière, un porte-balle et, toujours accélérant sa course folle, sans prendre garde aux huées et aux vociférations qui surgissaient de toutes parts sur le passage de ce déplaisant projectile, elle ne s’arrêta que dans le parloir du révérend Blasius, son estimable pasteur, où elle se laissa tomber sur le carreau avec le bruit sec d’un polichinelle qui se détraque.
Le docteur Blasius, ministre du culte évangélique, était un gras, gros et lourd Hollandais qui, assis confortablement en face d’un pot d’ale double, fumait méthodiquement une longue pipe de terre, dont le tuyau grêle était la plus parfaite antithèse de sa massive personne. Il poussa deux fumées au plafond à des intervalles savamment mesurés, but une gorgée d’ale et déposa son fragile engin sur la table avec toute espèce de précautions méticuleuses.
« Ah çà ! mistress Barbara, dit-il en scandant lentement ses mots, est-ce le parloir d’un homme d’Église qu’une honnête protestante vient choisir pour y cuver son whisky ? Je veux bien que l’eau-de-vie de grain de bonne qualité soit un préservatif contre l’humidité, et qu’on ne calcule pas toujours exactement la dose indispensable, mais quand on l’a un peu forcée, une chrétienne qui se respecte reste chez soi.
– Toujours ce whisky, répondit impétueusement la vieille, et c’est la première fois que ce reproche tombe à faux. Ah ! il s’agit bien de whisky.
– Et alors, de quoi s’agit-il ?
– De la tête du docteur Horlacher.
– Bah ! elle est bien un peu fêlée, mais je suppose qu’elle est toujours sur ses épaules.
– Eh bien ! voilà qui vous trompe, docteur. La tête du docteur Horlacher n’est pas sur ses épaules ; je viens de la laisser sur un plat, comme celle de feu Jean-Baptiste.
– Comment le savez-vous ?
– Puisqu’elle m’a parlé.
– La tête du docteur ?
– La propre tête du docteur ; à preuve qu’elle m’a traitée d’ivrognesse et de ménagère de Belzébuth. Mais avec une voix, ah ! une voix.
– La voix d’une tête coupée ? Femme, vous êtes folle !
– C’est possible ! mais venez voir vous-même. Sur ma part de paradis, je vous jure que je suis à jeun et que je ne dis que la pure vérité.
– « Tarteffel ! » grommela le docteur, il se voit de si drôles de choses en Amérique ! »
Sur ce, il sonna son secrétaire M. Duplon, calviniste gascon, né à Montauban, et lui ordonna d’aller chercher en toute hâte le coroner master Snobson, Anglais et anglican. Celui-ci arriva bientôt, flanqué de deux constables, master O’Neil, catholique irlandais, et Rebi Judas Judhasson, israélite.
À cet auditoire, bigarré comme la bannière de l’Union, le docteur Blasius répéta brièvement ce que venait de lui raconter Mrs Barbara. Aucun sourcil ne se fronça, aucun sourire d’incrédulité n’effleura les lèvres des auditeurs. Le mot « impossible » n’est pas américain, et l’on en avait vu tant d’autres à Cheyenne.
Le docteur et Barbara se mirent à la tête de la petite troupe, qui, en quelques enjambées, se trouva en face du logis des deux Bernois.
On entra sans frapper ; la vieille avait laissé les portes toutes grand ouvertes. Arrivé à celle du cabinet du docteur, le révérend Blasius mit l’œil au trou de la serrure. La vieille n’avait dit que la pure vérité. La tête du docteur était toujours posée sur son plat métallique ; seulement, avec ses yeux fermés et sa bouche muette, elle ne différait plus en rien d’une tête coupée ordinaire. S’il n’y avait plus prodige, il restait un mystère juridique à éclaircir, et le complice ou le témoin était là : c’était le mécanicien. On voyait bien encore sur une table de l’encre et du papier, mais il avait cessé d’écrire et arpentait la pièce à grands pas, d’un air égaré.
« Ouvrez, au nom de la loi, » s’écria le coroner.
Fritz obéit immédiatement. Les curieux pénétrèrent dans le cabinet, mais à toutes les questions que l’on adressa au mécanicien, il répondit invariablement :
« Il bleut, il bleut, perchère. »
Il n’y avait pas à en douter, sa raison avait déménagé. Le coroner le fit conduire à l’hospice par les deux constables, de sorte qu’il ne restait plus qu’un seul témoin et un témoin d’une médiocre « respectability, » la vieille Hessoise.
« Voyons, mistress Barbara, dit le révérend Blasius, êtes-vous bien sûre de ce que vous nous avez dit ? la tête du docteur est coupée, c’est un fait acquis, mais un fait qui ne sort pas de l’ordre des faits naturels ; seulement, elle ne parle pas ; elle n’a jamais parlé, c’est de toute impossibilité.
– Je vous jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré qu’elle parlait, répondit la vieille, et j’ai bien remarqué que, pendant qu’elle parlait, master Fritz faisait aller quelque chose sous la table avec son pied. »
Et, en même temps, elle mit brutalement le sien sur la pédale du soufflet d’orgue. Immédiatement, la tête coupée ouvrit des yeux furibonds et s’écria d’une voix de cuivre impossible :
« Ah ! carogne ! ! ! »
À ce cri, vieille, coroner et révérend s’enfuirent en se culbutant les uns par-dessus les autres, poursuivis par les éclats de rire de la tête, qui s’éteignirent bientôt comme les sons d’un accordéon qu’on abandonne sur une table.
Cependant, le révérend Blasius fut le premier à se rendre maître de sa folle terreur. Il revint au soufflet, qu’il manœuvra à son tour, mais avec plus de discrétion que la vieille.
La tête ouvrit de nouveau les yeux et lui dit :
« Enchanté de vous revoir, docteur Blasius ; je ne vous serre pas la main et pour cause. Veillez seulement à modérer le jeu de votre soufflet, sans quoi vous me causeriez des douleurs intolérables… Mais, pourriez-vous me dire qu’est devenu ce pauvre Fritz ?
– Il est fou. Je viens de le faire consigner à l’hospice des aliénés.
– Piètre tête que la sienne.
– Maintenant, docteur, avez-vous des explications à nous donner ?
– Cela me fatiguerait. Le froid me gagne. Je me bornerai à vous assurer que personne ne doit être inquiété pour le fait dont vous êtes témoin. J’ai voulu savoir ce qu’il y avait au-delà de la décollation et, plus heureux qu’Empédocle, plus habile aussi, j’ai pu dicter ma déposition à l’ami Fritz. Elle est là sur cette table ; inutile de dire que je n’ai pu la signer, mais je vous prends à témoin de son authenticité. Je vous le répète, ma tête dictait, la main de Fritz écrivait. Faites-lui bien mes amitiés, s’il retrouve la sienne. Hi ! hi ! hi ! Cela vous suffit-il, gentlemen ?
– Comme il vous plaira, docteur.
– En ce cas, bonsoir ; faites-moi le plaisir d’arracher ces tubes. »
On lui obéit ; immédiatement, ses yeux se fermèrent, et la pâleur et la rigidité cadavérique se manifestèrent sur ses traits décolorés. La tête du décapité fut enlevée de dessus son disque et rapprochée du tronc dans un cercueil. Le lendemain, une foule énorme assista aux funérailles du docteur, et Barnum a fait offrir quatre mille dollars de sa machine. Quant au manuscrit trouvé sur la table, voici ce qu’il contenait :
« Le supplice de la décollation a toujours été l’objet de mes investigations. S’il a pour but de tuer vite et bien, je suis intimement convaincu qu’il ne l’atteint point. Les livres de médecine osent bien soutenir que la section de la mœlle épinière entre la première et la seconde vertèbre détermine la mort immédiate et complète ; mais cette assertion est depuis longtemps démentie par une expérience décisive du médecin français Le Gallois. Elle consiste à injecter de sang oxygéné et défibriné dans les artères carotides et vertébrales d’une tête fraîchement coupée, mais complètement refroidie. Les yeux se rouvrent immédiatement, et l’animal, si c’est un chien, entend son nom et dirige son regard vers celui qui l’appelle. La vue et l’ouïe survivent donc à la décollation. Sanson, le fameux bourreau de la Terreur, a raconté que deux têtes de suppliciés, ennemis de leur vivant, enfermées dans le même sac de cuir, s’étaient mordues avec acharnement. Cette observation n’est pour moi que d’une médiocre importance ; le fait peut être porté au compte de la contraction musculaire. La tête de Charlotte Corday, souffletée par le valet du bourreau, ouvrit, dit-on, les yeux, et foudroya cet abject personnage d’un regard de mépris. Pourquoi pas ?
On a confié quelques têtes de suppliciés à des expérimentateurs qui ont constaté une contraction douloureuse des paupières lorsqu’on leur mettait le soleil dans les yeux. Voilà qui est plus concluant. Mais il aurait fallu les faire parler, et la chose n’est pas précisément facile. La décollation a coupé tous les muscles qui abaissent la mâchoire et prennent leur point d’appui sur le thorax. Cependant, la langue reste intacte et, en ménageant convenablement ses ressorts, c’est-à-dire en opérant la décollation le plus bas possible au-dessous du bulbe rachidien, on doit lui en laisser suffisamment pour se mouvoir.
Mais la langue est un instrument à anche, qui, séparé de son soufflet d’orgue, le poumon, reste complètement muet.
Rien n’est donc plus invraisemblable que le conte des Mille et une Nuits dans lequel un médecin, dont la tête a été coupée et mise sur de la cendre dans un plat, répond aux questions que lui adresse le roi qui l’a fait décapiter. Néanmoins, il y a une observation très juste dans cette fantaisie orientale : la cendre arrête l’hémorragie et prolonge la vie assez longtemps. Je l’ai expérimenté nombre de fois sur des têtes d’animaux ; le tout est de trouver le moyen de remplacer les poumons. Je me propose d’étudier à fond ce problème de mécanique physiologique.
Cheyenne, 20 juillet 1874.
Voilà qu’une brute tudesque du nom de Kulman vient de commettre une double maladresse : il a tiré sur Bismarck et il l’a manqué. Il va être condamné à être décapité à la vieille mode germanique, c’est-à-dire avec le grand sabre qui décolla Karl Sand. L’heureux drôle ! Que j’envierais son sort, si les bourreaux allemands n’étaient pas des lourdauds et s’il avait affaire à l ‘un de ces artistes orientaux qui vous font cette opération avec tant de dextérité, que la tête reste sur les épaules du patient.
On leur dit alors :
« Pardon, l’ami ; j’ai bien senti un froid dans la nuque ; mais il me semble que c’est à recommencer.
– Nullement, monsieur, c’est fait ; donnez-vous seulement la peine de vous secouer. »
On se secoue, et la tête tombe.
Ah ! si j’avais un ces virtuoses du sabre à ma disposition ! mais nous sommes en Amérique, dans la patrie des vulgaires Yankees, qui branchent un homme comme un chien. Enfin, faute de mieux, je viens de terminer les cotes et profils d’un instrument qui doit suppléer autant que possible à la maladresse de mes contemporains ; c’est une sorte de sécateur, ou plutôt une paire de mouchettes à l’ancienne mode, dont les deux grandes branches seront tenues écartées par un très fort ressort d’acier ; on les rapprochera à l’aide d’une vis de rappel, et elles seront maintenues dans cette situation par une grosse épingle d’acier, munie d’un côté d’une tête et de l’autre d’un trou destiné à loger une goupille. Cette goupille aura une boucle dans laquelle entrera une ficelle ; or il est clair que, si vous tirez la ficelle, la goupille la suivra, et les deux branches, n’étant plus maintenues, s’écarteront brusquement sous la pression du ressort, ce qui rapprochera les deux branches antérieures de la mouchette et alors… l’on sera mouché.
L’appareil pivotera horizontalement sur un pied tourné. Les deux branches de devant ou la partie tranchante de l’instrument ont été l’objet d’une étude toute spéciale. Celle de dessus sera munie d’une sorte de hausse-col à charnière, prenant très exactement la mesure de mon cou et soigneusement capitonné à l’intérieur ; de cette façon, la section aura lieu aussi bas que possible, au-dessous du bulbe rachidien. C’est la seule manière de préserver une foule de muscles indispensables. Le tranchant se composera d’un disque d’acier de première qualité, très mince, très résistant, affilé comme un rasoir et poli comme un miroir. Le poli du métal aura pour résultat l’adhésion parfaite des chairs et préviendra par conséquent l’hémorragie.
Au centre du disque sera ménagé un trou pour recevoir un tube de caoutchouc relié à une soufflerie d’accordéon, munie d’une seule anche. Comme il n’y a pas grand-chose à attendre de la glotte, quelque soin que je prenne de la ménager, j’espère y suppléer par la modification des sons de l’accordéon à l’aide des muscles demeurés intacts, ce qui produira l’effet du petit instrument nommé « guimbarde. » Oh ! la drôle de voix que cela fera !
L’ami Fritz a vu mes dessins. Je lui ai fait croire que cet engin était destiné à l’ablation des cancers ; il m’a promis de l’exécuter en quinze jours ; quinze jours, c’est bien long…
Cheyenne, 5 août 1874.
Fritz vient de me livrer mon appareil ; il est d’une exécution irréprochable ; seulement, le brave garçon me gêne pour en faire l’essai. Je l’ai envoyé passer deux jours à la campagne ; il ne reviendra que pour l’instant « psychologique. » Aussitôt seul, je me suis précipité sur mon instrument, comme un enfant sur un joujou neuf. Je l’ai fait fonctionner ; il a coupé très lestement un torchon de paille, puis un paquet de tabac, puis un gant bourré de duvet ; rien à craindre de ce côté-là.
J’ai dévissé le hausse-col et décapité un chat. Je lui ai fait voir un serin ; ses oreilles se sont dressées, son regard a exprimé la convoitise ; il se croyait évidemment attaché par le cou et aurait voulu s’élancer. J’ai ajusté le tube de caoutchouc, il s’est mis à moduler les plus excentriques des miaulements ; mais les « ronrons » et les « miaous » étaient très distincts ; décidément, c’est encourageant.
L’expérience a été autrement concluante avec un terre-neuve blessé mortellement d’un coup de feu, que j’avais acheté la veille à des coureurs de bois. Le hausse-col avait été revissé ; l’appareil était donc au grand complet.
De même que le chat, le chien n’avait pas l’air de se douter qu’il fût décapité. Il se croyait pris par le cou et faisait de violents efforts pour se dégager. Il s’appelait Tom, et chaque fois que je prononçais son nom, il aboyait à l’aide du soufflet d’orgue. Je lui ai présenté une tête de thon salé, le régal des terres-neuves ; la convoitise a brillé dans ses yeux et il a essayé de s’en saisir.
J’ai enlevé la tête de dessus le disque ; j’ai attendu une heure. J’ai ensuite remplacé le sang qui s’était écoulé par d’autre soigneusement défibriné et oxygéné, c’est-à-dire battu avec un balai de bouleau ; les mêmes phénomènes se sont reproduits avec la même intensité. Allons ! je puis me risquer !
Aussi ai-je visité soigneusement le tranchant du disque ; il était parfaitement intact ; mais, par surcroît de précaution, je l’ai soigneusement affilé avec l’excellente pierre de Constantinople sur laquelle je repasse mes instruments de chirurgie.
Tout est prêt ; je n’attends plus qu’un secrétaire.
Cheyenne, 7 août 1874.
L’ami Fritz est de retour ; le diable est de le décider à accepter le rôle que je lui destine dans ce petit drame scientifique. Je crains que ce ne soit plus difficile que de faire parler ma tête lorsqu’elle ne sera plus sur mes épaules. Naturellement, je devrai recourir à un subterfuge ; mais lequel ? »
. . . . . . . . . .
Ici une longue lacune dans le manuscrit du docteur. Kulman n’avait point été condamné à mort, ce qui semblait lui avoir causé un vif désappointement. À la suite de cette déception, il était parti pour l’Europe, avait voyagé en Orient et s’était renseigné auprès des « chaouhs » les plus célèbres de la Turquie ; malheureusement, il avait trouvé le métier en pleine décadence, Constantinople ayant adopté la corde pour se débarrasser de ses criminels. Le docteur était donc revenu à Cheyenne sans avoir élucidé davantage la question qu’il s’était promis de résoudre, mais plus résolu que jamais à expérimenter sur lui-même. Nous abrégeons une partie de son mémoire pour donner en entier ses conclusions psychologiques.
« En définitive, le dernier mot de la physiologie moderne n’est que le premier de la psychologie antique. « La vie, c’est la mort. » Platon l’a dit plus de vingt siècles avant M. Claude Bernard, de l’Institut. Il n’y a pas cohésion entre les atomes dont nous sommes composés, mais simple juxtaposition ; notre unité physique est donc purement collective, comme celle d’un régiment. Il y a des atomes qui reçoivent leur congé et qui sont remplacés par des recrues ; tous les sept ans, le régiment se trouve avoir été renouvelé dans son entier. Ainsi, un homme qui a vécu soixante-et-dix ans se trouve, dans le cours de son existence, avoir dix fois changé aussi complètement de corps que lorsqu’il quitte sa chemise pour en prendre une autre ; il est impossible au matérialisme de se dépêtrer de cet argument. Mon individualité n’est pas plus liée à mon corps que lui-même ne l’est à sa chemise, puisque je change de corps plus souvent que le bienheureux Labre ne changeait de chemise.
Passons maintenant à l’âme, ou, si ce mot offense les matérialistes, à la force inconnue qui enrégimente les millions d’atomes dont se compose mon corps, leur assigne leur bataillon, leur compagnie, leur peloton ; bref, leur numéro, et congédie ceux qui ont fait leur temps de service. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que la plus grande partie de ce remarquable travail d’administration se fait sans que moi, le général en chef, j’en aie conscience ; c’est bien moi qui recrute les remplaçants, mais ils sont façonnés, embrigadés, et finalement congédiés dans des bureaux qui ne me sont pas accessibles, bien que situés chez moi. Je suis le directeur de la vie raisonnée ; mais la vie instinctive forme un département à part et entièrement autonome ; l’intendance à côté de l’état-major, et une intendance aussi peu obéissante que possible. Ce dualisme est constaté empiriquement ; il est non moins empiriquement constaté que je ne suis pas une unité, mais une collection d’unités ; bref, un monde dont je suis le dieu.
Atome lui-même d’un monde de mondes, dont un autre est le dieu, mon corps fait partie du corps de l’Être suprême, comme un peloton fait partie d’une compagnie, une compagnie d’un bataillon, un bataillon d’un régiment, un régiment d’une brigade, une brigade d’une division, une division d’un corps d’armée, etc., etc. Chaque unité tactique est commandée par un officier dont l’importance est raison du corps qu’il commande. Dans l’armée des êtres, je n’ai même pas le rang de caporal ; mais qu’importe ? Dans l’armée des êtres, il y a certainement de l’avancement, et je dois avoir la chance d’être promu à un grade supérieur, si je m’en suis rendu digne. C’est sur cette donnée que repose toute la morale sociale.
Mon corps a donc une âme, c’est-à-dire un général ; toute la question est de savoir si ce général est de la même nature que les soldats, et poser cette question, c’est la résoudre. « Le général d’une armée d’atomes est un atome comme les autres. »
« Mais, me dira-t-on, la matière est divisible à l’infini. »
Je répondrai : Commençons par rayer l’« infini » des dictionnaires scientifiques, car l’« infini, » c’est le « néant, » et le néant est une logomachie. « Atome » veut dire indivisible ou « unité. » Le monde est une unité collective, composée d’unités particulières, qui, elles-mêmes, sont irréductibles, sans quoi elles ne seraient rien. Si considérable qu’on le suppose, le nombre de ces unités irréductibles n’est pas infini. Il « est » et il « sera » de toute éternité, sans pouvoir être augmenté ni diminué d’une seule unité, si minime qu’on la suppose, car si une unité pouvait être tirée du néant en question, ce « néant » serait quelque chose, ce qui est contraire à sa définition. L’« atome » est « éternel, » « incréé » et « indestructible. » Cette triple certitude mathématique est contenue dans sa définition même d’« atome » ou d’« unité. »
Maintenant, peut-il y avoir plusieurs espèces d’« atomes » ou d’« unités » et doit-on admettre notamment la division entre l’« esprit » et la « matière » ?
Je répondrai ici par l’axiome de Buchner : « Point de matière sans force et point de force sans matière, » qui renvoie dos à dos les « matérialistes » et les «spiritualistes, » car « force » et « esprit » ne sont qu’un. Or, l’expérience démontre qu’à quelque état de division qu’on porte la « matière, » il est impossible d’en isoler la « force » ; force qui se traduit par des preuves de volonté embryonnaire donnant naissance aux phénomènes connus sous le nom de « cristallisation. » Donc, la matière n’est pas inerte. Dès que les atomes emprisonnés dans ce que l’on nomme « la matière brute » ou « ordre minéral » se trouvent rendus à leur libre arbitre, ils se cherchent les uns les autres pour se reformer dans un ordre déterminé, comme les soldats qui ont rompu leurs rangs et que rappelle le clairon. Tout atome est donc à la fois force et matière, c’est-à-dire pourvu à la fois d’une âme et d’un corps, et l’unité de substance, déjà presque prouvée empiriquement, est une des certitudes « a priori » de la métaphysique. Les « matérialistes » et les « spiritualistes » sont comme deux observateurs qui se banderaient chacun un œil pour ne voir qu’un côté des choses.
Corollaire. — « Dieu est un atome composé d’une âme et d’un corps, force et matière. »
Étant donnés l’unité de substance et son androgynisme irréductible comprenant la force et la matière, il en résulte que tous les atomes sont égaux et identiques en volonté, en puissance et en liberté ; lesquelles ne sont limitées que par la volonté, la puissance et la liberté des atomes voisins. Le « hasard » et la « fatalité » n’existent pas plus que le « néant » ou l’« infini. » Rien de nouveau dans l’univers, pas même ce que j’écris en ce moment ; je l’ai déjà écrit dans la série des siècles, je l’écrirai encore, car le nombre des atomes étant strictement limité, le nombre des combinaisons que peut former leur concert ne l’est pas moins. L’éternité n’est qu’un cercle fermé, sur lequel les mêmes événements se reproduisent dans un ordre aussi invariable que le retour des comètes. La destinée est rigoureusement égale pour tous les atomes ; il y a un certain nombre de rôles que chaque atome remplit à son tour : la pièce dure des milliards de milliards de siècles ; mais, quand elle est finie, on la recommence ; il ne peut y en avoir qu’une.
Appliquons maintenant ces principes généraux qui régissent tous les « moi » de l’univers à mon « moi » particulier. Mon « moi » n’est qu’un atome irréductible composé de « force et matière. »
Et d’abord, si, conformément à la loi de Buchner, il est un atome « force et matière, » son unité et son irréductibilité doivent se manifester dans sa manière de se comporter. Ainsi, il est évident que, pendant que tous les autres atomes qui composent mon corps se renouvellent sans cesse, « moi » seul je reste comme le pivot de toutes ces évolutions tout le temps que dure cette vie. J’ai donc mon siège quelque part ; mais où ? Je l’ignore, car, bien que je reçoive des communications et des rapports continuels de mes atomes subordonnés, je ne puis échanger mes idées qu’avec les atomes de mon grade, commandant des corps semblables aux miens, et nous sommes masqués les uns et les autres par notre entourage ; nous nous parlons comme deux voisins de prison qui ne se sont jamais vus, à travers le mur qui les sépare.
Ce qui prouve cependant l’identité de nature de mon moi avec mes atomes de passage, c’est la filiation. L’atome qui se détache de moi pour former un nouveau régiment dont il sera le colonel a tellement vécu en communion avec moi, qu’il reproduira une partie de mes qualités et de mes défauts. Un de mes amis est le père d’une fille de quinze ans qui a été séparée de lui dès sa naissance ; ce n’est pas lui qui lui a appris à parler, et cependant non seulement elle a son style, mais encore elle reproduit les particularités de son orthographe ; preuve évidente que le germe, en se détachant du père, est déjà pourvu de son âme, et qu’autour de cet atome, « force et matière, » se groupe toute une colonie d’atomes fournis par le père et par la mère pour former l’état-major et l’intendance du nouveau régiment ; aussi est-ce la mère qui domine dans la nature physique et le père dans la nature morale.
Maintenant, ce qui distingue le moi dirigeant des atomes formant sa troupe, c’est le don de la réflexion ou de la mémoire. Jusqu’à un certain point, les sensations se succèdent bien dans mon intelligence, comme les atomes dans mon organisation matérielle, c’est-à-dire qu’une sensation chasse l’autre, et que mon esprit n’est pas plus que mon corps ce qu’il était en naissant, mais il jouit d’une faculté que mon corps ne possède point, celle de rappeler et de rendre une vie nouvelle à des sensations oubliées. Il emmagasine de la sorte une partie considérable du passé, qui devient partie intégrante de lui-même et constitue ce que l’on nomme l’« expérience » ou l’« acquis, » car ces deux mots sont synonymes ; de plus, au moyen de certaines règles, telles que celles qui constituent l’écriture, il force le passé à reparaître chaque fois qu’il lui plaît de l’évoquer. Tel est le domaine particulier du moi. Il n’est pas illimité, tant s’en faut, et le présent prend sans cesse la place du passé. Les clichés de la mémoire sont comme ceux d’un photographe qui nettoie ses glaces pour en faire d’autres, mais tant qu’une glace n’a pas été nettoyée, elle conserve la dernière impression qu’elle a reçue.
Quand le « moi » atome éternel et irréductible se trouve mis en disponibilité par la dissolution de son corps, il reste avec la somme d’idées, ni plus ni moins, qu’il se trouvait avoir en magasin au moment de sa mort, et il la conserve intacte jusqu’au moment où il se trouvera promu à un autre commandement.
Une vie nouvelle les efface en partie, comme le réveil nous ôte le souvenir de ce que nous avons rêvé ; il nous en reste cependant quelque chose, mais quelque chose dont la réalité reste flottante, parce qu’au réveil, aussi bien que dans une nouvelle vie, nous ne pouvons invoquer ni témoin ni témoignage de ce que nous avons éprouvé, et que nous sommes les premiers à n’ajouter foi qu’à ce qui peut nous être certifié par d’autres que par nous.
Donc, si je ne me suis pas trompé dans mes observations, une destruction volontaire de mon corps, effectuée de façon à pouvoir venir témoigner de ce qui suit immédiatement la mort, me laissera tel quel, sans rien m’apprendre, sans me faire rien oublier ; il ne s’agit plus maintenant que d’acquérir ce résultat à la science. Ah ! si on me permettait d’expérimenter en présence de tout New-York ! Mais les lois sont faites par et pour les imbéciles. Je devrai me contenter du brave Fritz, et encore je ne sais pas comment je viendrai à bout de triompher de ses préjugés.
10 novembre 1875.
Enfin, j’ai trouvé, et ce n’est pas sans peine. J’ai annoncé à Fritz que j’allais partir pour un long voyage dont « peut-être » je ne reviendrais pas. Ai-je menti ? Il n’y avait d’autre mensonge que ce « peut-être. » Je lui ai fait part de mes dernières volontés ; je l’institue mon légataire universel pour les cent mille dollars que j’ai placés dans diverses banques d’Europe et d’Amérique. Je lui ai demandé s’il se chargeait d’exécuter « mes dernières volontés, quelles qu’elles fussent. » Ce grand enfant de six pieds s’est mis à pleurer comme un veau, et « m’a juré sa foi d’honnête homme de m’obéir religieusement. » Allons, c’est fait, ça lui coûtera, et il aura consciencieusement acheté mes cent mille dollars ; mais, je le connais ; j’ai sa parole ; coûte que coûte, il la tiendra. Il est là, assis à mon bureau, tournant le dos à la machine ; je lui ai donné un problème de mécanique très compliqué à résoudre pour absorber toute son attention pendant que je vais faire les préparatifs indispensables. Adieu, lecteur, la suite au prochain numéro ; le reste sera de la main de Fritz et pour cause… »
Ici s’arrêtait, en effet, l’écriture du docteur Horlacher ; la suite était d’une main mal assurée avec de nombreuses fautes d’orthographe qu’il est inutile de reproduire.
« … Diable d’homme ! Dieu sait ce qu’il m’en coûte de tenir ma promesse, mais il m’a extorqué ma parole. Je lui obéis donc en couchant sur ce papier le compte rendu de ses sataniques expériences. J’étais occupé à résoudre un problème de mécanique, lorsque tout à coup je m’entends appeler :
« Holà ! Fritz.
– Laissez-moi finir, docteur,
– C’est inutile ; le problème que je t’ai donné n’a pas de solution. Celui que je vais résoudre est autrement intéressant. Retourne-toi. »
Je me retourne ; mon docteur avait la tête prise dans son abominable machine.
« Mais, docteur ! m’écriai-je, vous allez vous décapiter.
– C’est bien mon intention.
– Et vous croyez que je le souffrirai ?
– Si tu bouges, « je tire la bobinette, et la chevillette cherra. » Raisonnons donc froidement. Tu sais que, depuis quinze ans, la vie est pour moi un supplice ; je veux donc m’en débarrasser quand même, mais en homme de science, et j’entends que mon suicide lui profite pour éclaircir un point resté obscur jusqu’ici. Pour cela, j’ai besoin de ton concours. Tu as là, sous les pieds, un soufflet d’orgue, avec un tube qui se rattache au disque de cette machine. Aussitôt que je me serai décapité, tu ajusteras dans le trou du disque le bouquin d’argent qui termine le tube. Est-ce entendu ?
– Mais, docteur ! ! !
– J’ai ta parole ; d’ailleurs, c’est fait. »
Au même instant, la tête du docteur, emportée par le levier, se trouvait à un bon yard de distance de son tronc resté assis sur son fauteuil.
J’étais glacé d’épouvante ; mais cette tête me souriait et remuait rapidement les lèvres sans proférer aucun son. Comment résister à cette prière muette ? Ma foi, je glisse le bouquin dans le trou et je fais manœuvrer le soufflet.
« Piano, pianissimo, s’écrie immédiatement la tête avec un son de voix qui ressemblait à celui d’une guimbarde. Tu m’envoies de l’air froid dans le cerveau et ça m’est désagréable en diable. Je n’avais pas réfléchi à cela. Du reste, tout va bien.
– Et que ressentez-vous, docteur ?
– Du froid, là où la chair touche au disque ; le sang a-t-il coulé ?
– Pas une goutte.
– Bien ! prends de la sciure de bois dans une sébile, et répands-en une bonne couche sur le disque tout autour de mon cou. Parfait ; cette sensation de froid est passée. Maintenant, nous allons causer de choses et d’autres, jusqu’à ce que le sommeil me prenne à la suite du refroidissement, car c’est ainsi que cela va se terminer. Mais auparavant, écoute bien mes instructions. Tu me laisseras dormir une heure. Au bout d’une heure, tu recueilleras de mon sang là-bas, environ une demi-peinte, tu l’oxygéneras comme je te l’ai enseigné, et tu l’injecteras dans la carotide ; tu sais, je te l’ai montrée, la carotide. Le feras-tu ?
– Ah ! docteur ! si j’avais su…
– C’est pour la science, nigaud, et d’ailleurs qui donc a jamais refusé de faire ce que lui demandait une tête sur un plat, comme celle de saint Jean-Baptiste ? Va, nous passerons tous deux à la postérité. »
. . . . . . . . . .
Le reste de la conversation fut consacrée à des souvenirs intimes qu’il est inutile de consigner ici.
Au bout d’un quart d’heure, il me dit :
« Ami Fritz, je ne puis plus résister au sommeil. Si tu veux causer ensemble une autre fois, exécute consciencieusement mes prescriptions, car ce sera la partie la plus intéressante de l’expérience. Jusqu’ici la vie n’a pas été interrompue, mais par l’injection du sang oxygéné tu me ressusciteras, et ce que je te dicterai aura l’autorité d’un homme qui revient de l’autre monde. Donc, au revoir. »
Le docteur ferma les yeux, et lorsque, au bout d’une heure, je retirai sa tête de dessus le disque, elle était froide et paraissait complètement morte. Ce fut sans trop de répugnance que j’exécutai les prescriptions qui m’avaient été ordonnées. Son infernale curiosité m’avait gagné. À peine avais-je injecté quelques grammes de sang dans la carotide, que la tête ouvrit les yeux et me fit un sourire d’encouragement ; je ne m’arrêtai que lorsque je crus lire une expression de souffrance sur la face, qui avait repris sa coloration habituelle. Alors, je replaçai soigneusement la tête sur le disque et rajustai immédiatement le tube.
« À la bonne heure ! s’écria aussitôt le docteur, et je suis désolé de n’avoir pas mes mains pour serrer la tienne.
– Eh bien, docteur, qu’avez-vous vu ?
– J’ai vu ce que je m’attendais à voir, ni plus ni moins, c’est-à-dire rien que de très ordinaire ; mais comme ce que je puis attester a néanmoins sa valeur pour la science, assieds-toi à mon bureau ; tout en manœuvrant ton soufflet du pied, tu vas écrire cela sous ma dictée. Crois-tu à la mort, Fritz ?
– Dame ! comment voulez-vous que je n’y croie pas ? Est-ce que votre tête n’est pas coupée ?
– C’est précisément parce que ma tête est coupée, Fritz, que je suis en mesure de t’assurer que la mort n’est qu’une « invention sociale. »
– Jolie invention !
– Sur ce même disque, j’ai décapité des chiens et des chats pour qui la mort n’existait point, parce qu’ils n’avaient pas le don de la parole ; il n’y a donc de mort qu’au point de vue social ; le moi individuel ne se voit pas plus mourir qu’il ne s’est vu naître ; ces deux actes éminemment sociaux lui sont complètement étrangers ; il ne sait de sa naissance que ce qu’il en a appris par les autres, et pour lui la mort ne peut ni rien terminer ni rien commencer. Cette pauvre mort, qu’on accuse d’être révolutionnaire et de tout détruire, est donc tout ce qu’il y a au monde de plus conservateur ; elle prend le moi au point où elle le trouve et le laisse tel quel, sans rien lui ajouter, sans rien lui ôter ; la mort, c’est un départ, comme la naissance une arrivée. Je t’avais annoncé un grand voyage ; supposons qu’après être descendu à la première station, je sois revenu pour venir chercher mon mouchoir, et que j’aille reprendre le train suivant ; telle est exactement ma situation en ce moment.
Crois-tu que j’aie vu du nouveau pendant la grande heure que j’ai été mort, bien mort, mort à être enterré, comme je le serai demain ? Eh bien, nullement, mon vieux Fritz. On a dit : la mort c’est un sommeil, c’est un réveil peut-être. Effaçons d’abord ce « peut-être. » Je puis t’affirmer d’ores et déjà que la mort n’est pas et ne peut pas être un réveil, ni lever le moindre coin du voile du « grand inconnu » ; en d’autres termes, la mort c’est, ce ne peut être que le « connu. » Aussi ne crois pas que j’aie vu des diables ou des anges pendant l’heure où j’ai été mort ; j’ai dormi absolument comme à l’ordinaire, et en dormant j’ai rêvé, comme à l’ordinaire. Il y a eu d’abord un moment de confusion, comme lorsqu’on passe du grand jour dans un lieu obscur ; puis, mon moi s’est graduellement habitué à cette obscurité, et je me suis trouvé transporté en Suisse auprès de mon ingrate Roschen. Je l’ai retrouvée telle que je l’avais laissée, il y a quinze ans, par l’excellente raison que, ne l’ayant pas revue, je ne saurais me la figurer autrement ; mais elle était devenue moins inhumaine. Cette femme a été la préoccupation de toute mon existence d’homme ; elle me tiendra compagnie, bon gré, mal gré, jusqu’à ce que mon individualité, actuellement en disponibilité, soit appelée à d’autres fonctions.
Chacun se fait donc son enfer et son paradis, et je ne me plains pas de mon lot ; car, n’emportant aucun remords, j’ai peu de chances d’avoir des rêves pénibles. Me voilà seulement condamné à l’« immutabilité » jusqu’à nouvel ordre, par l’excellente raison que, n’ayant plus de contact avec ce qui n’est pas moi, je ne saurais ni apprendre ni oublier. Il en est de même dans le sommeil et la démence, ces deux antichambres de la mort. De là le radotage des vieillards et des fous. Une âme séparée de son corps ne peut que tourner indéfiniment comme eux dans le même cercle, ressassant sans trêve ni merci tout ce qu’elle a fait de bon ou de mauvais, car l’âme ou l’individualité n’est après tout que la faculté du souvenir. Suivant ce qu’il a été, le passé est donc pour elle un paradis ou un enfer ; nous sommes nos propres juges et bourreaux.
Ses souvenirs, elle conserve la puissance de les combiner, comme dans le rêve ; car le passé, c’est le patrimoine inaliénable du moi. Il lui appartient en toute propriété, et il l’évoque à son gré, sans avoir besoin de l’intermédiaire du « non-moi, » tandis que celui-ci peut seul le mettre en communication avec le présent. Donc, sans le non-moi, point de sensations nouvelles, mais incorporation définitive des sensations acquises. Nous sommes une sorte de chambre obscure dont la naissance a ouvert l’obturateur et dont la mort le referme, laissant l’image de la vie empreinte sur la glace ; et cette image ne peut être effacée que lorsqu’une nouvelle existence rouvrira cet obturateur et la remplacera par une autre image. Ce sera le réveil. En même temps que la vie disparaissent les notions de l’espace et du temps, qui sont, comme la « mort, » des « inventions sociales, » inconciliables avec la solitude et l’absence de montre ou de lunettes. Avec les notions de l’espace et du temps s’évanouissent l’ennui et l’impatience. As-tu jamais rêvé que tu t’ennuyais ? Non, parce que tu n’avais pas de montre. En rêvant, on peut éprouver les plus grandes joies ou les plus grandes peines ; mais s’ennuyer, jamais. Ainsi repliée sur elle-même, vivant uniquement sur son passé, l’âme pourrait donc franchir sans impatience des milliards d’années ; au réveil, il lui serait impossible d’affirmer si elle a dormi une éternité ou une heure. Cependant, la circulation incessante que nous observons dans le monde extérieur nous autorise à supposer que la nature ne souscrit pas à l’éternelle flânerie du monde catholique d’outre-tombe, et que les vacances d’une âme sont loin d’être illimitées ; car chaque corps qui se reforme est un vaisseau qui, pour pouvoir naviguer, a besoin d’un capitaine et doit le prendre parmi ceux qui se trouvent en disponibilité.
– Vous croyez donc à la métempsycose, docteur ?
– En principe, assurément ; mais non comme l’entendaient les anciens. Une âme en disponibilité ne peut être promue qu’à un grade supérieur, sans quoi elle romprait l’équilibre du nouveau corps qu’on lui donnerait. Si l’on me faisait renaître dans celui d’un bébé, ce bébé ne serait pas viable : il est possible que nous ayons été singes sur cette terre ; mais nous ne le sommes plus, et nous ne pouvons y revivre que lorsqu’un être supérieur aura succédé à l’homme.
– Nous sommes exposés à attendre longtemps.
– Qu’importe ! du moment que nous avons perdu la notion de la durée, et avec elle celle de l’impatience. D’ailleurs, il y a peut-être d’autres places à remplir ailleurs ; le monde est si grand !
– Et le paradis chrétien ?
– Mon brave Fritz, le paradis chrétien est la seule conception qui nous fasse espérer d’être éternellement réunis à ceux que nous avons aimés. Qu’importe que cette conception ne soit pas philosophique ! les aspirations de l’âme humaine sont au-dessus de la philosophie. Le paradis chrétien, c’est la fin des fins, l’éternel désirable ; je le crois plus éloigné qu’on ne nous le montre, mais j’y crois. »
. . . . . . . . . .
Le manuscrit s’arrêtait là. Fritz, atteint d’un transport au cerveau, raconta plus tard que le docteur avait été interrompu en ce moment par la vieille Barbara.
Lui-même s’était levé pour lui ouvrir, selon ses ordres ; mais, arrivé à la porte, la fraîcheur de l’air extérieur avait produit sur ses sens surexcités un effet foudroyant ; il était tombé sans connaissance, et quand il avait recouvré le sentiment, sa raison s’était trouvée trop fortement ébranlée par les violentes péripéties du drame dans lequel son ami lui avait réservé d’office un rôle si étrange et si pénible ; elle avait succombé momentanément, sous le poids d’aussi formidables émotions.
G. D. (Chicago Booby’s Advertiser.)
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(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Miscellanées, » in Revue britannique, neuvième série, tome VI, décembre 1875 ; « Variétés, » in Le Pays, journal quotidien, politique, littéraire et commercial, vingt-huitième année, n° 350, 353 et 354, vendredi 15, lundi 18 et mardi 19 décembre 1876. Du même auteur, voir « L’Andréide, » déjà publié sur ce site. François Gabriel de Becdelièvre, « Tête de guillotiné [Parricide exécuté au Puy en 1825], » huile sur toile, 1825)


