I
L’originalité, telle est la vertu des artistes. Aussi, Louis Tridon est-il un des plus « vertueux » parmi ces derniers. Peut-être même est-ce l’écrivain le plus personnel et le plus étrange de la génération moderniste.
Le bagage littéraire de Tridon est léger, aussi nous sera-t-il facile de l’examiner d’une façon assez complète.
Le poète nous est révélé par son premier volume : Chardons et Myosotis. (1) Les trop peu nombreuses poésies qu’il renferme nous font voir combien est grand chez Tridon le souci de la forme. Nous y trouvons tel gracieux pantoum que n’eût pas désavoué Théophile Gautier, tels sonnets qui pourraient prendre place dans les Fleurs du Mal et tels triolets qu’eût pu signer Léon Valade.
Jugez plutôt :
PLAISIRS DE CAMPAGNE
Près de ma belle aux cheveux d’or,
J’aime à ramer en canot rouge,
Les jambes sur mon chien Médor, –
Près de ma belle aux cheveux d’or,
Dont l’amour vaut plus qu’un trésor
En la grondant lorsqu’elle bouge,
Près de ma belle aux cheveux d’or,
J’aime à ramer en canot rouge.
. . . . . . . . . . . . . . .
À la nuit, j’aime à revenir
Chez nous, en côtoyant la Seine.
Enlacés, – rêvant d’avenir,
À la nuit, j’aime à revenir,
En causant d’un gai souvenir.
Beaucoup plus heureux qu’un Mécène,
À la nuit, j’aime à revenir
Chez nous, en côtoyant la Seine.
La dernière poésie est dédiée à Anatole France, qui, à l’apparition du volume, saluait en Louis Tridon un véritable poète. Mais, alors, pourquoi diantre ! M. France n’a-t-il pas conservé le modeste volume que l’auteur lui avait dédié, – il est vrai, – comme « trop faible témoignage de sympathique considération » ?
Il eût tenu si peu de place !
Pourquoi avons-nous dû trouver cette épave littéraire sur les quais, au milieu d’un fatras de littérateurs dévoyé ?
Il nous a plu de recueillir ce paria, de lui faire revêtir une reliure digne de lui et lui donner dans notre bibliothèque une place d’honneur entre les Poèmes dorés et les Noces corinthiennes.
II
Louis Tridon se montre supérieur à Edgar Poe et à Baudelaire dans ses poèmes en prose, en ce sens que ceux-ci sont presque tout à fait privés d’hiatus et sont soigneusement rythmés, rythme qui, accentué par des effets de répétitions, soit d’un mot, soit d’une phrase, rappelle la cadence des vers.
Dans Chardons et Myosotis, Tridon fait un premier essai de vers en prose ou vers blancs, tentative sur laquelle il est revenu depuis, et dont nous parlerons tout à l’heure.
Arrivons de suite à Une Lecture imprévue, dont nous voudrions n’avoir rien à dire. On nous saura gré, nous l’espérons, de notre franchise.
Nous voyons dans cette nouvelle un fils qui, devenu fou, endort sa mère, la viole bestialement, la tue ensuite, la découpe en morceaux, ou plutôt « la désosse comme s’il se fût agi d’un poulet » et lui « coupe le cœur en petites tranches qu’il fait cuire dans une casserole en les accommodant à la sauce tomate. »
Si Louis Tridon, dans ces pages baroques, n’a voulu que rechercher le macabre, s’il a voulu, imitant Edgar Poe, nous épouvanter, je ne crois pas qu’il ait atteint son but.
Cette lecture, loin de donner l’impression de l’horreur, fait naître une hilarité grande. C’est là, à vrai dire, un résultat qui n’est pas à dédaigner, par ce temps de spleen et de névrose, mais nous ne croyons pas que ce soit celui espéré par l’auteur.
Peut-être aussi, Tridon n’a-t-il voulu faire par ces lignes grotesques qu’une parodie de certain réalisme grossier ?
Si telle fut son intention, nous reconnaissons alors qu’il a pleinement réussi.
Louis Tridon n’est pas seulement un littérateur curieux, un poète délicat, c’est encore et surtout un savant distingué.
C’est sous ce jour nouveau qu’il nous apparaît dans Une singulière rencontre.
Il nous présente un groupe de fous qui viennent, les uns après les autres, émettre des théories politiques, économiques, philosophiques et scientifiques, qui, quelque abracadabrantes qu’elles puissent paraître à quelques-uns, n’en sont pas moins aussi curieuses que raisonnables.
Le cadre de cette revue ne nous permet malheureusement pas de suivre Tridon dans ses curieux exposés.
Disons seulement que si quelque Monselet de l’avenir entreprend une étude sur les originaux de notre siècle, Louis Tridon devra occuper dans cette galerie une place d’honneur.
III
Louis Tridon a dédié à Maurice Rollinat une petite brochure : De la Création du Véritable Vers blanc et du Véritable Poème en prose (2) qui mérite d’arrêter un instant notre attention.
Le vers blanc tel que l’entend Tridon et dont il pose les règles diverses, n’a jamais existé dans notre langue.
Le vers blanc tridonien n’a pas de rime, mais il possède l’allitération. « De plus, contrairement à ce qui a été observé jusqu’ici, chaque vers blanc est d’un seul jet ; toute phrase incidente, tout signe même de ponctuation est soigneusement éliminé de l’intérieur du vers, afin qu’il ne ressemble nullement à la prose, si bien fût-elle, et, afin que rien n’alanguisse sa mesure, sa cadence qui doit être aussi sentie et même davantage que celle du vers rimé… L’enjambement est rigoureusement interdit. Deux par deux et sans entrecroisement, les vers ont tous à leurs commencements une répétition euphonique et symétrique soit d’un ou plusieurs mots, soit quelquefois de la première syllabe d’une ligne, répétition destinée à accentuer la mesure… »
Joignons l’exemple à la règle et citons ce fragment de rondel en vers blanc :
« Viens-tu dans les grands bois semblables à des pieuvres,
Viens-tu sous leurs rameaux en dard de hérisson ?
– Je te suivrais partout pour rêver sur ton sein ;
Je te suivrais au Ciel ou dans l’Enfer des pauvres ! »
En posant ces principes, Louis Tridon n’a voulu que « créer de nouveaux genres de poèmes à formes fixes », des curiosités esthétiques.
Voici, comme démonstration, un rondel en prose, soumis à quelques-unes des règles des vers blancs, aussi au système de répétition générale des vers du rondel, et dont les fins de vers ont des terminaisons féminines et masculines comme les vers rimés, dont elles ont aussi l’entrecroisement :
PASSION D’UN POSSÉDÉ
« J’aime l’Étrangeté de l’Enfer plein d’horreur.
J’aime mieux Belzébuth que le Christ et ses Anges. –
Qu’ils sont beaux les Démons aux formes fantastiques !
Qu’ils sont beaux les Crapauds et les Chauves-Souris !
Je hais les habitants de la Terre et leurs Dieux ;
Je hais leurs Arts bourgeois et leurs Littératures.
J’aime l’Étrangeté de l’Enfer plein d’horreur ;
J’aime mieux Belzébuth que le Christ et ses Anges !
Fi des enlacements des superbes Guenons !
Fi des affections des charmants Renards fourbes !
Mon cœur veut un Dragon monstrueux pour Pylade ;
Mon cœur veut pour Houri la Salamandre en feu. –
J’aime l’Étrangeté de l’Enfer plein d’horreur.
J’aime mieux Belzébuth que le Christ et ses Anges. »
Tridon a répondu, victorieusement selon nous, aux objections qu’on a pu élever contre cette forme nouvelle.
Aura-t-il beaucoup d’imitateurs? Nous ne le pensons pas. N’empêche que cette curieuse tentative mérite d’être étudiée et suivie sympathiquement par les délicats, les raffinés et les blasés littéraires qui aiment à saluer l’Original et l’Étrange partout où il leur est donné de les rencontrer.
IV
Rendons cette courte étude la moins incomplète possible et disons que Louis Tridon fut, en 1880, le fondateur et le rédacteur en chef de La Tribune de la Seine, journal qui ne vécut que quelques semaines. Mentionnons deux brochures scientifiques qu’il fit éditer par Gauthier-Villars : 1° Considérations sur les explorations aériennes à de grandes hauteurs ; 2° Note sur l’Ascension scientifique en ballon du 31 octobre 1818 ; et aussi quatre articles publiés dans Lutèce : 1° Tremblements de Terre et Volcans ; 2° Lettre critique, à Edmond Haraucourt; 3° Mort d’un Homme de Génie, étude sur F.-L. Passard, linguiste rare et savant aussi rare qui aida Pierre Boitard à renverser la théorie du feu central et à développer la vraie loi des Volcans ; 4° Étude sur La Atlantida, épopée de Verdaguer, poète espagnol traduit en français pour la première fois l’année dernière seulement, par Albert Savine.
Nous croyons avoir donné ainsi, de Tridon, une bibliographie complète.
Vous n’attendez pas de nous, maintenant, un portrait physique du poète ? Quelques jaloux ont insinué qu’ils comprenaient aisément, en regardant Tridon, pourquoi ce dernier s’écriait avec Shakespeare : « Horrible est le Beau ! Beau est l’Horrible ! » – Mais, je l’ai dit, ceux qui parlent ainsi sont de « bons camarades, » sur le jugement desquels nous n’insisterons pas. Qu’il nous suffise d’ajouter, en terminant, que Tridon est l’ennemi féroce, intraitable, des coquilles typographiques : les variantes et les errata exigés par l’auteur formeraient un volume au moins aussi considérable que ses œuvres elles-mêmes. Enfin, dernières étrangetés : Tridon porte une barbe flavescente et des lunettes à verres jaunes.
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(1) 1 vol., A. Ghio (1881).
(2) A. Ghio (1883).
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(Alph. Coutard, « Les Jeunes – Profils littéraires, » in Le Coup de feu, revue mensuelle politique, littéraire, artistique, rédigée par tous, première année, n° 2, octobre 1885. Portrait de Louis Tridon, « Lutèce et ses collaborateurs, » in La Nouvelle Lune, cinquième année, n° 14, 1er août 1884)

