Les amis de Richard, sévères, s’avançaient avec fermeté, les poings fermés, prêts à recevoir quelque choc sournois.
Les autres, dents serrées, œil oblique, supputaient le nombre des dissidents et maniaient au fond de leurs poches le petit corps poli et tiède de leurs revolvers.
Il se trouva que les partisans de Richard étaient plus nombreux que les ennemis de l’ordre. Une soudaine colère enfiévra ceux-ci et un premier coup de feu décida les deux camps à en venir aux mains.
Grimpés sur le monticule d’où Richard avait parlé, les chauffeurs qui gardaient encore quelque pudeur humaine furent pendant quelques instants une cible vivante. Mais, au premier cri des blessés, ils se précipitèrent à leur tour et, avec leurs poings, avec leurs armes, ils eurent tôt fait de mettre en déroute leurs adversaires qui galopèrent vers les voitures où plusieurs arrivèrent éclopés…
Ce fut une débandade. Sans savoir où ils allaient, sans savoir combien ils étaient à poursuivre leur équipée, les obstinés, les irréductibles et ceux qui ne savaient plus réfléchir gagnèrent la route de la montagne.
Ils étaient plusieurs milliers. L’appel de leurs trompes tira de leur sommeil quelques camarades qui s’étaient endormis sur leur siège, indifférents aux discussions et ennemis des violences. Si bien que les plus acharnés emmenèrent avec eux, sans qu’ils s’en doutassent ni les uns ni les autres, les plus peureux et les plus doux.
Bien des hésitants suivirent l’exemple : l’action est contagieuse. Et même quelques-uns de ceux qui avaient adhéré à la motion de Richard, changèrent brusquement d’avis :
« Ah ! non, tout de même, on ne va pas se donner un patron… »
Et ils entraînèrent encore une centaine de révoltés.
Si bien que ce fut, en fin de compte, la minorité qui entoura le jeune orateur aux yeux bleus et à la moustache gauloise.
« Nous voici entre nous, dit-il ; parlons à cœurs ouverts ! Si vous n’êtes pas partis à la suite de ces fous, c’est que vous avez assez d’eux, c’est que l’aventure commence à vous paraître absurde. Ceux qui nous ont entraînés, sont des casse-cou pour qui la vie est une courte saoulerie… qu’ils vivent cette vie-là. Nous voulons mieux. D’ailleurs, où peut mener le chemin sur lequel on s’égorge les uns les autres ? Nous ne serons bientôt plus qu’une poignée d’enragés qui aura sur la conscience les vols de tous et la mort des camarades. Nous serons mûrs pour la Nouvelle ! Il n’y a pas besoin d’être de la police pour penser qu’on ne nous laissera pas dépasser la frontière !…
– Alors ? Qu’est-ce qu’il faut faire ? Tu ne veux tout de même pas nous ramener à Paris ?
– Pourquoi pas ?
– Ah ! bien, zut ! c’était pas la peine de faire tant de chichi ! Retournez dans vos niches si vous voulez : moi, je n’en suis pas. »
Et ce fut encore une, deux, dix défections !…
Les autres tinrent bon.
« Alors, tu crois qu’on peut rentrer ?
– J’en suis sûr.
– Cette randonnée était stupide.
– Il vaut mieux être commandé par des gens propres et qui vous payent que par des assassins qui ne cherchent qu’à nous voler…
– La solidarité avec la crapule mène dans de jolis chemins…
– Alors, c’est dit ! au prochain bureau, nous enverrons des dépêches à nos patrons.
– Ils ne doivent pas rigoler…
– Faut pas les plaindre… Attendons de voir quelle tête ils vont nous faire.
– Bah !… à tout péché miséricorde ! »
Une à une, les femmes descendues des voitures étaient venues rôder autour des discoureurs. Chiffonnées, dépeignées, les traits tirés par la fatigue, elles n’étaient plus très belles. Elles écoutèrent d’abord sans comprendre. Lorsqu’elles furent au courant, elles poussèrent des cris de joie. Ce régime de terreur n’était pas du tout leur fait.
Une heure après, les blessés soignés, les voitures nettoyées et vérifiées, – cinq mille chauffeurs regagnaient Paris, à petites journées, sagement guéris de la folie de l’utopie et prêts à reprendre le trantran peu glorieux, mais du moins calme, de l’esclavage parisien.
« Tout de même, Mademoiselle Eugénie, disait un jeune valet de chambre à sa voisine de voiture, si cette mauvaise escapade n’avait pas eu lieu, je n’aurais pas fait votre connaissance ! »
Et Mlle Eugénie, troisième lingère de la baronne S…, enlevée de force la nuit de Noël par le cuisinier et le chauffeur du baron, – tous deux morts depuis, – convint que les révolutions avaient leur bon côté.
« Je suis heureuse que vous soyez de Sainte-Clotilde… c’est ma paroisse, » conclut finement la petite.
Et, dans plusieurs voitures, on faisait des projets non moins aimables, on échangeait des promesses, on améliorait l’avenir gaiement, sagement.
V
Pendant ce temps, les mauvais, têtus comme des gens qui veulent aller jusqu’au bout de leur erreur, avec la bravoure farouche que donne la peur mêlée à la haine, poursuivaient leur route vers le pays d’anarchie, de liberté et de paresse.
Ils allaient à la débandade. Allégée cependant des morts, des blessés et des dissidents, leur troupe, depuis les forcenés qui avaient pris la tête jusqu’à l’arrière-garde essoufflée, tenait plus de place qu’au départ de Paris.
(À suivre)
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(Jacques des Gachons, in L’Écho de Rive-de-Gier, journal hebdomadaire de la région ropagérienne, cinquième année, n° 317, dimanche 4 septembre 1927 ; une première version de cette nouvelle, plus courte, est parue, illustrée de trois dessins de Manuel Orazi, sous le titre : « La Révolte du pétrole, » dans Je Sais tout, quatrième année, n° XLV, samedi 15 octobre 1908. Illustration de couverture pour Automobilia : l’automobile aux armées, revue bimensuelle illustrée, n° 33, lundi 30 septembre 1918)

