Depuis trente ans, Grégoire acceptait les aumônes sous le porche nord de la cathédrale. Il était vieux, il était sale, très vieux, très sale. À sa face maigre pendait un crin grisâtre, son gros nez rouge bourgeonnait, des mèches blanches dépassaient le bord crasseux de son bonnet, des sourcils épais, presque noirs encore, se hérissaient au- dessus de ses yeux.

Chaque jour, à l’aube naissante, au premier coup de la première messe, il arrivait, traînant ses souliers éculés et crevés. On ne lui donnait jamais que des souliers déjà bien usés ! Il posait son bâton droit dans une encoignure, et puis, pliant les reins en gémissant, glissant du dos contre le mur, pliant les jambes, il s’asseyait sur le pavé.

Les fidèles entraient. Il secouait sa sébile, et bientôt quelques sous y tintaient.

Pendant que la messe se disait, il faisait un somme.

Les fidèles sortaient. Il attrapait encore deux ou trois sous. Quand toutes les messes étaient dites, il s’en allait.

Le lendemain, il revenait.

Les jours de fête, il restait là, sortait son pain de sa musette et déjeunait. Il tirerait bien quelque petite chose des dévotes qui viendraient aux offices de l’après-midi.
 

*

 

Demain, c’était Noël. À l’entrée de la messe de minuit, Grégoire avait fait une belle recette. Il aurait pu quitter la place, poche bien pleine, mais il attendit la sortie, car il risquait, s’il s’en allait trop tôt, qu’un pécheur perdît l’occasion de racheter par l’aumône une partie au moins de son péché.

Sans doute espérait-il aussi gonfler un peu sa recette. Mais il se plaisait à oublier sa pauvreté et à découvrir un motif charitable qui aurait pu le déterminer, dans les circonstances où il n’était déterminé en vérité que par le besoin.

Assis depuis le matin sur le pavé, les genoux au menton, il se sentit fatigué, allongea les jambes, s’endormit. Et un pécheur aurait eu plus de mérite à laisser choir alors une offrande en la sébile, puisque Dieu seul l’y aurait vu choir.

La lune montait, brillante et nette, dans le ciel sans nuage. L’énorme cathédrale était comme une montagne, imprécise dans la clarté calme.

Grégoire dormait. Le dernier des fidèles était sorti depuis longtemps. La sébile était vide.

Grégoire dormait, rêvait. Il entendait crier un petit enfant. Il s’éveilla, ouvrit les yeux, écouta. Il entendait vraiment crier un enfant. Et il vit la Vierge de pierre remuer, sur le chapiteau de la colonne qui séparait les deux vantaux de la porte.

Au loin, des ivrognes braillaient.

La Vierge posa son enfant Jésus dans le feuillage d’une guirlande. Grégoire ne vit plus que deux grands yeux pleins de larmes et un petit nez entre les feuilles. L’enfant Jésus criait.

Avec des gestes un peu raides, la Vierge le reprit, le serra contre sa poitrine, le dorlota. Grégoire entendit le bruit de deux petits baisers. Quand l’enfant ne cria plus, elle le reposa dans la guirlande.

Il se remit à crier. Elle rabattit les feuilles devant lui, pour l’empêcher de tomber. Et, retroussant sa robe à deux mains, découvrant ses longues jambes minces, elle se baissa, sauta à terre. Ses pieds nus ne firent aucun bruit en touchant le pavé.

Elle s’éloigna, longeant l’église. L’enfant criait toujours.

Grégoire se leva, aussi vite qu’il put, suivit la Vierge. Elle tourna, au coin de la cathédrale, disparut.

Au même coin, Grégoire tourna. Il n’entendit plus crier l’enfant Jésus. Le grand portail, au milieu de la façade, était ouvert. L’intérieur de la cathédrale resplendissait de lumière.

La Vierge entra.

Et tandis qu’elle passait sous le porche, les Saints de pierre qui faisaient la haie, à hauteur d’appui, et ceux qui s’inclinaient à la voûte, à deux mains retroussèrent leurs robes et lentement se baissèrent, sautèrent sur le pavé. Et glissant, sans remuer les jambes sous leurs robes retombées, titubant sur les dalles usées, se penchant brusquement, se redressant, ils entrèrent derrière la Vierge.

Grégoire aussi entra. Il ôta son bonnet, se signa, s’agenouilla près de la porte.

Et tous les Saints, toutes les Saintes, nichés aux creux de la façade, aux creux des tours, et les Anges qui voltigeaient autour des fenêtres, ceux qui étaient perchés sur les clochers, et les Monstres assis sur les balustrades, et les Gargouilles accroupies au pied des arcs-boutants, même les Diables du jugement dernier qui ricanaient au tympan du portail central, et les Damnés tout nus, hommes et femmes, et les Élus, tombèrent comme les pierres d’une avalanche. Et le fracas débordait le parvis, s’engouffrait dans les nefs.

Les vitraux tremblèrent. Le cortège s’avança sous le porche.

La Vierge marchait en tête, grande, mince, couronne au front. Et puis venaient les Saintes et les Saints, énormes, solennels, et puis les Monstres qui soulevaient lourdement leurs gros pieds, roulant les yeux, balançant leur queue, dodelinant de la tête, et puis les Gargouilles qui sautillaient sur leurs longues pattes, ouvrant des gueules édentées qui n’avaient pas de fond.

Ensuite trottinaient, pas plus haut qu’une botte, tous les personnages de l’Ancien Testament et du Nouveau, tous les personnages des légendes de pierre que racontait la cathédrale, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des rois, des reines, des guerriers, des mendiants, des paysans, qui remuaient vite leurs courtes jambes, pour ne pas se laisser distancer.

Et, par-derrière, des Anges soufflaient, dans d’immenses trompettes toutes droites, une marche triomphale.
 

*

 

Au milieu de la grande nef, laissant passage pour le cortège, les Saints de l’intérieur faisaient la haie. Des Saints en bois, en pierre, en bronze. Quelques-uns, tout petits, en or, en argent, en ivoire, étaient juchés sur le jubé.

Et, au-dessus de chaque tête sainte, une lueur marquait sa sainteté : têtes mitrées d’évêques ou d’abbés, têtes casquées de soldats, têtes voilées de nonnes, têtes chauves de docteurs, têtes rasées de moines, têtes chevelues d’apôtres ou d’ermites, têtes portant tiare, portant couronne, portant bonnet, têtes de papes, de rois, de gueux, et la tête de saint Denis qu’il portait lui-même sur un plateau, avec un nid d’oiseau, comme une poignée de foin entre sa mitre et sa poitrine.
 

*

 

Les Saints descendus des vitraux timidement se tenaient à l’écart. La lumière leur passait à travers le corps et les vêtait de couleurs éclatantes. Quand un Saint de solide matière s’approchait d’eux, ils avaient peur, se reculaient. Et les verres grelottaient dans leur monture de plomb.

Cachés derrière les colonnes, d’affreux Saints de plâtre peint, un nimbe de carton doré accroché derrière l’occiput, se penchaient pour voir passer, magnifiques, les mêmes Saints qu’ils étaient eux-mêmes, en plâtre peint.

Les Diables venaient les regarder sous le nez, ricanaient, tiraient la langue, s’empoignaient la queue à pleine main, la relevaient et s’enfuyaient en gambadant, tournant la tête pour leur faire la grimace. Et ils allaient lancer quelques coups de fourche, au hasard, dans le troupeau des Damnés qu’ils avaient entassés derrière les fonds baptismaux, dans un coin sombre.

Quand la Vierge de Lourdes, pataude et fade sous son manteau bleu, se vit passer, élégante et légère, en pierre, elle baissa la tête, se cacha le visage dans les mains et désira qu’un Diable la bousculât, la fît tomber et la mît en morceaux, elle et son manteau bleu.

Mais pas un Diable n’aurait osé toucher, du bout de son doigt crochu, le bord de la robe d’une Vierge – fût- elle en plâtre peint.

La Vierge disparut et il fit tout à coup moins clair dans l’église.

De la lumière brilla aux fenêtres de l’escalier du jubé, s’allumant à une fenêtre quand la Vierge passait, pâlissant, s’éteignant quand elle avait passé, se rallumant plus haut à une autre fenêtre où elle allait passer.

Toutes les fenêtres s’éteignirent. La Vierge apparut sur le jubé, et la clarté de sa couronne resplendit jusqu’aux voûtes.

Les petits Saints d’or, d’argent, d’ivoire, rangés sur la balustrade, se tournèrent vers elle, plièrent le genou. Elle marcha jusqu’au pied de la croix plantée au milieu du jubé.

Le Christ descendit de la croix, s’inclina devant la Vierge. La Vierge s’inclina devant lui. Et les Anges soufflèrent plus fort leur marche triomphale. Brusquement, ils s’arrêtèrent et, haletants, s’appuyèrent sur leurs longues trompettes.

À son tour, par l’escalier, saint Pierre monta sur le jubé. Les petits Saints, sur la balustrade, s’inclinèrent quand il passa. Lui s’inclina, tout en marchant. Il s’arrêta devant le Christ et s’inclina, devant la Vierge et s’inclina. La Vierge, le Christ s’inclinèrent. Et puis, s’inclinant encore, il tendit au Christ la clef qu’il tenait dans sa main. Le Christ la prit, la leva et, au-dessus de la foule qui tomba à genoux, il traça le signe de la croix.

Soudain, les Diables hurlèrent, se jetèrent sur le troupeau des Réprouvés, à coups de fourche, de dents, de griffes, et les chassèrent de l’église. Diables et Réprouvés, hurlant, gémissant, sanglotant, disparurent dans la nuit, sur le parvis.

Alors, le Christ dit :

« Que la bénédiction de mon Père soit sur vous ! »

Il rendit la clef à Pierre, étendit les bras, pencha la tête et, lentement, remonta s’accrocher à la croix.

Les cierges de l’autel s’éteignirent, les lumières des nimbes s’éteignirent, et Grégoire vit, au clair de lune, repasser sous le porche, pas plus hauts qu’une botte, se dépêchant comme des enfants qui sortent de l’école, les personnages de l’Ancien Testament et du Nouveau, hommes, femmes, enfants, vieillards, rois, reines, gueux, mendiants, paysans, qui remuaient vite leurs courtes jambes pour être plus tôt dehors, et puis les Gargouilles, et puis les Monstres, et puis les Saints énormes et solennels qui glissaient sans remuer les jambes sous leurs robes, titubant sur les dalles usées.

Et chacun, dès qu’il avait franchi la porte, s’envolait à sa place.

La Vierge sortit la dernière. Elle tourna le coin de la façade et, dans la rue, le long de l’église, se mit à courir.

Elle courut jusqu’à son porche, écouta. L’enfant Jésus ne criait plus.

Elle leva la tête. Sa couronne tomba derrière elle. Elle n’y prit garde. Elle écoutait. L’enfant Jésus ne criait plus.

Tenant sa robe d’une main, s’aidant de l’autre, agile comme un lézard qui glisse sur un mur, elle grimpa sur son chapiteau.

Elle écarta les feuilles de la guirlande. L’enfant Jésus dormait, pelotonné au fond d’une niche de verdure. Elle l’embrassa, le serra contre sa poitrine. L’enfant ouvrit les yeux, sourit.
 

*

 

Grégoire arrivait sous le porche, tout essoufflé. Il fit le signe de la croix, ramassa la couronne, une lourde couronne d’or, avec des diamants, des saphirs, des émeraudes et d’autres pierres plus précieuses encore, des pierres du Paradis que les hommes ne connaissent pas.

Il la mit au bout de son bâton et, se haussant sur la pointe des pieds, la tendit à la Vierge.

La Vierge se pencha, la saisit, s’en coiffa, éclata de rire et dit :

« Merci, Grégoire ! »

Elle ne bougea plus. La couronne sur sa tête n’était qu’une simple couronne de pierre sculptée.

Grégoire sentit tout à coup qu’il mourait. Il se coucha ; une colombe blanche sortit de sa bouche et s’envola vers le ciel.

Six Anges, avec un grand bruit d’ailes s’abattirent, soulevèrent le corps dont l’âme était partie, le mirent debout dans une niche qui se creusa, juste au-dessus de l’endroit où, pendant trente années, Grégoire s’était assis, acceptant les aumônes.

Et puis, avec un grand bruit d’ailes, ils s’envolèrent.

Le lendemain, il y avait sous le porche une statue que personne n’avait jamais vue.

Tout le monde reconnaissait Grégoire, son bâton, sa sébile, son bonnet, ses pauvres vieux souliers éculés, crevés.

Et comme on ne trouva nulle part autre trace de lui, il fut bien évident que Dieu l’avait pris pour le ranger au nombre de ses Saints.
 
 

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(Léopold Chauveau, in Vendredi, hebdomadaire littéraire, politique et satirique, troisième année, n° 112, vendredi 24 décembre 1937. Charles Bellay, « Mendiant à la porte d’une église à Rome, » huile sur toile, sd)