« Horrible est le Beau,
Beau est l’Horrible. »
Shakespeare, Macbeth.
À Fernand Crésy.
Un étrange hasard m’a rendu possesseur d’un manuscrit, écrit en langue étrangère, dont je vais m’efforcer de donner la traduction ; mais je crois bon de n’accompagner d’aucuns commentaires ce manuscrit, ni d’en garantir absolument l’authenticité.
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J’étais devenu fou. Cela avait eu lieu à la suite d’une opiniâtre chasteté et d’un entêtement terrible à vouloir résoudre le problème insoluble de la quadrature du cercle… J’étais devenu fou ; mais, dans ma folie, j’avais conservé une espèce de lucidité, qui donna naissance à l’idée du plus horrible attentat que jamais monstre à face humaine eût commis sur la surface du globe. – Que Dieu me le pardonne : j’étais devenu fou !
Ma sainte mère était un ange de douceur et de beauté. Elle était jeune encore, avait des regards de feu, qui, malgré sa pudeur et sa pureté, allumaient des désirs amoureux dans le cœur des hommes. Ma sainte mère était un ange de douceur et de beauté, et tout le monde l’aimait. Dans ma folie, je ressentis plus qu’un autre l’effet de ses charmes sur les hommes. Je n’eus plus conscience qu’elle était ma mère ; je ne vis plus en elle qu’une femme jeune et merveilleusement belle, dont il me semblait contempler la figure pour la première fois. Un désir fou surexcita mes sens ; et un soir, pour le satisfaire, je versai dans la boisson de la pauvre femme un narcotique puissant et sans saveur. Ô misérable ! Quel démon me fit oublier, – à moi, son fils, – ce que je n’aurais jamais dû oublier et ce que je proclame hautement aujourd’hui : Ma sainte mère était un ange de douceur et de beauté !
Lecteurs, frémissez d’indignation ! – Quand ma mère, au repas du soir, eut absorbé le narcotique, elle fut prise aussitôt d’un sommeil irrésistible et s’endormit sur sa chaise. Plus libidineux qu’un Satyre, je relevai ses jupons et je mis son beau corps à nu ; puis, plus en rut qu’un bouc, je contemplai bestialement l’organe des plaisirs charnels, qui m’avait donné le jour. À cette vue, je me sentis comme des charbons ardents entre les cuisses, et (lecteurs, frémissez d’indignation !) j’arrachai avec rage les vêtements dont ma mère était couverte, – et je la mis dans un état de nudité complète, – et je la portai sur son lit, – et je me couchai sur son corps, – et j’appuyai mes lèvres sur ses lèvres, – et je suçai le bout de ses seins roses, – et, ignoble brute, je fis couler dans ses flancs la lave bouillonnante qui me brûlait les veines depuis longtemps, – et je recommençai mes caresses effroyables plusieurs fois, – et j’éprouvai un plaisir si intense que je poussai des hurlements de démon en délire, – et je mordais à belles dents le corps divin que j’étreignais. Cela dura ainsi, avec des alternatives de repos, jusqu’au petit jour. Vous croyez peut-être qu’ici finit mon abominable confession. Hélas ! non ; et, de nouveau, lecteurs, frémissez d’indignation !
À l’aube, le coq se mit à chanter. – Je renouvelais une dernière caresse impie, quand, soudain, ma mère se réveilla. En me voyant sur elle et en sentant mes baisers impurs, elle me regarda avec terreur et poussa un cri terrible. Ce cri m’effraya et, par réaction, provoqua en moi une crise de folie furieuse. À ce moment, une deuxième fois, à l’aube, le coq se mit à chanter. Ce chant redoubla mon exaspération. Je me saisis d’une serpe, avec laquelle je fendais des bûchettes, et, d’une main singulièrement sûre et vigoureuse, je coupai net le cou de ma mère. Un flot de sang tiède s’éleva du tronc comme un jet d’eau, et m’inonda la face. Ce flot de sang, qui m’aveuglait, augmenta ma rage. Je me ressaisis de la serpe, et je tranchai (dans le sens de la jointure ) le bras gauche, – le bras droit, – la jambe gauche – et la jambe droite du cadavre. Je coupai à leur tour ces membres à l’endroit de l’articulation du coude et de celle du genou, comme s’il se fût agi de désosser un poulet. Cela fait, je pris une scie et je me mis à scier circulairement le crâne de ma mère, de manière à m’en faire une coupe, que je dépouillai soigneusement de la cervelle qui y adhérait. Cela fait, j’éventrai le cadavre, je lui ouvris la poitrine, et, plongeant mes mains dans les cavités abdominale et thoracique, je retirai les intestins, – le foie, – les poumons, – la rate – et le cœur. Cela fait, je penchai le corps comme un baril presque vide, et, prenant le crâne en main, je le remplis du sang qui s’échappait, comme d’une fontaine, d’un sein coupé. Cela fait, je disséquai le reste du corps et le coupai en petits morceaux que je cachai avec les autres parties dans un trou creusé dans l’âtre de la cheminée, derrière une plaque de fonte. – Ma monstrueuse besogne était terminée quand, pour la dernière fois, à l’aube, le coq se mit à chanter.
Les excès de la nuit m’avaient très affamé. Comme le garde-manger était vide, je coupai en petites tranches une partie du cœur de ma mère, – cœur que j’avais mis de côté, – et je les fis cuire dans la casserole, en les accommodant à la sauce tomate, que j’aime beaucoup. Je trouvai ce mets délicieux et bien plus tendre et bien plus savoureux que le cœur de mouton, ou de veau, que ma mère excellait à préparer. Je mangeai comme un ogre, car les excès de la nuit m’avaient très affamé. J’eus besoin de me désaltérer et, comme il n’y avait plus de vin à la maison, je bus le sang de ma mère dans son crâne, que j’avais, on se le rappelle, disposé en forme de coupe. Ce breuvage me parut excellent : il avait un velouté que n’avaient pas les meilleurs vins ; mais il avait l’inconvénient d’être un peu fade. Bref, je me régalai extrêmement et fis un des meilleurs repas de ma vie, repas qui me parut d’autant plus meilleur que les excès de la nuit m’avaient très affamé.
Les flammes éternelles de l’Enfer seront trop douces, je le sens, pour expier mon exécrable forfait. – Mais laissez-moi finir mon écœurante confession. Après que j’eus terminé mon repas d’ogre, je tombai dans un sommeil cataleptique, qui dura de longs jours. Lorsque je me réveillai, je me trouvais dans un établissement d’aliénés, où je revins peu à peu à la raison. – Une nuit, j’étais en proie à un sommeil de plomb et je m’agitais convulsivement sur mon lit. Tout à coup, une apparition se dressa devant moi : c’était le spectre d’une femme toute nue, – ayant un sillon rougeâtre autour du cou, – la moitié du crâne enlevée, – et le ventre ouvert, où grouillait une épouvantable vermine de vers blancs, serrés les uns contre les autres, et dont les « froissements » produisaient une énervante musique. Chose extraordinaire ! l’entre-cuisse était dans un état de fraîcheur admirable, lequel pouvait être comparé à celui d’une vierge qui livre ses charmes à son époux la première nuit de ses noces. De plus, les yeux du spectre brillaient d’un éclat surnaturel, comme si dans leurs prunelles brûlait du phosphore. Un sourire lascif, plus lascif que celui d’une courtisane romaine, embellissait la figure parfaitement conservée du fantôme, que je reconnus bien vite, hélas ! Car, frissonnant, je me souvins de tout, et je balbutiai, d’une voix étranglée par la peur : « Les flammes éternelles de l’Enfer seront trop douces, je le sens, pour expier mon exécrable forfait ! » Sans prendre garde à ces paroles, l’apparition enjamba mon lit et se jeta impétueusement entre mes bras, cherchant à me faire goûter des plaisirs que je ne connaissais que trop. Elle y réussit ; une ivresse mortelle, – infernale, que jamais homme n’a connue sur la terre, s’empara de mes sens. Le spectre appuya ses lèvres embrasées sur les miennes ; et ses yeux, – ses yeux de feu, – me brûlèrent de leurs éclairs. Malgré la terreur sans nom qui hérissait mes cheveux, je ressentis d’indicibles jouissances, et je me pâmai de volupté. La revenante se pâmait aussi, et me criblait de morsures, – et m’étreignait de plus en plus dans ses bras, – et faisait entrer mon ventre dans son corps entrouvert, tout noir de putréfaction et fourmillant d’énormes asticots. Plus le plaisir que j’éprouvais était vif, plus l’étreinte du spectre devenait forte et plus ses morsures se multipliaient. À un moment même, elles furent si frénétiques que sa tête se détacha de ses épaules et se suspendit par les dents à mes lèvres, – et, l’étreinte allant en augmentant, je sentis ma respiration manquer, – et, au sein d’une ivresse croissante, je sentis mes os craquer sous les bras de fer du spectre, – et je me sentis pénétrer plus avant dans sa putréfaction, – et je me sentis défaillir, – et je me sentis étouffer, – et je me sentis mourir, – et quand, dans une dernière étreinte, ma maîtresse me dit : « Je t’aime ! – je t’adore ! – mon Sang ! – ma Chair ! » – je poussai un profond soupir, – et je rendis mon âme au Diable en murmurant indistinctement : « C’est le CHÂTIMENT !… Les flammes éternelles de l’Enfer seront trop douces, je le sens, pour expier mon exécrable forfait ! »
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Ici finit le texte du manuscrit que je viens de traduire, et qui semble avoir été écrit par un docteur en médecine à la suite d’une crise subite d’aliénation mentale. Je l’ai publié dans le but d’être utile aux médecins aliénistes, qui y trouveront un cas de névrose cérébro-spinale extrêmement curieux à étudier. – Je ne me suis point occupé du public, qui n’a pas qualité et compétence pour juger ce travail…
Blasés sur les actes révoltants accomplis par les fous, les spécialistes ne s’émouvront pas en lisant ce récit…
Il n’en sera peut-être pas de même de vous, lecteurs profanes, pour lesquels cette traduction n’est point faite, et que le réalisme de la médecine mentale pourra scandaliser, quoique vous éprouverez plutôt, je crois, un attrait malsain à le connaître. S’il ne vous inspire, au contraire, que de la répugnance, il serait à souhaiter que, par son entassement même de « monstruosités, » cette histoire, pût, en guise de moralité, vous dégoûter à jamais de l’âpre plaisir que vous prenez à voir les exécutions capitales, – à lire dans les journaux la relation des crimes les plus effroyables, – à dévorer les romans pleins de viols et d’assassinats, – à entendre juger les répugnants héros des causes célèbres, – à écouter les récits des attentats à la pudeur, attentats dont le jugement à huis clos vous dépite. Mais j’ai bien peur de n’avoir pas atteint ce but et de n’avoir pas étouffé en vous la curiosité bestiale, féroce, qui vous passionne fiévreusement pour l’HORREUR, comme les bêtes fauves dont vous descendez, selon Darwin.
(1879.)
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