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(Jean Boullet, in Afrique nouvelle, sixième année, n° 264, jeudi 7 avril 1949. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique nouvelle, sixième année, n° 264, jeudi 7 avril 1949. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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(Jean Boullet, in Afrique-Magazine, le grand journal de l’Union française, cinquième année, nouvelle série, n° 231, jeudi 19 août 1948. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Je me souviens que, lorsque j’avais douze ans, j’étais passionnément amoureux de Mademoiselle Clotilde Jarrier. C’était une fort belle brune avec des yeux noirs, dont rêvaient tous les collégiens de mon âge. Quand nous allions à la promenade, nous étions certains de l’entrevoir dans son jardin, dont la grille donnait sur le square Montholon. Un jour, on ne la vit pas ; cela donna lieu à beaucoup de commentaires ; puis un externe, qui se prétendait supérieurement renseigné, affirma qu’elle était devenue folle. Les sceptiques prétendaient qu’elle avait toujours eu une araignée dans le plafond. Ils ne pensaient pas être aussi près de la terrible vérité ; mais ils se trompaient en ce sens que l’araignée n’avait pas toujours eu son domicile dans le cerveau de Clotilde.
La terrible bête qui avait pénétré dans la tête de Mademoiselle Jarrier d’une façon tout à fait insolite, était une araignée diadème, ou mygale tétrapneumoné. On la trouve dans les jardins, et, de préférence, sur les fleurs. J’insiste sur ces détails scientifiques, car si mon récit tombe sous les yeux d’un naturaliste, je serais curieux de connaître son opinion sur l’étrange événement que je vais raconter.
Clotilde Jarrier avait dans son jardin des roses jaunes d’une espèce assez rare, exhalant un parfum balsamique très prononcé. Elle se parait de ces fleurs, et en portait toujours une petite touffe coquettement placée sur l’oreille, à la mode espagnole.
Elle aimait à respirer ce parfum pénétrant. L’araignée microscopique fut aspirée par elle, et entra dans les narines. Peu de jours après, Mademoiselle Jarrier fut subitement prise de violentes migraines, accompagnées de saignements de nez.
Les médecins n’y comprenaient rien, car les maux de tête viennent de l’estomac, et les fonctions digestives n’avaient éprouvé aucun dérangement.
Peu à peu, la douleur devint si intolérable que la malade poussait des cris déchirants et se précipitait la tête la première contre les murailles. Pour ne pas la quitter, son père fit capitonner un appartement dans sa maison.
Ce qu’il y eut de remarquable dans cette singulière maladie, c’est que le dérangement des facultés, peu sensible au début, s’aggrava journellement d’une manière progressive, mais continue ; et lorsque Mademoiselle Jarrier expira, on avait été obligé de lui mettre la camisole de force. Sa mort fut marquée par des douleurs atroces qui faisaient tressaillir l’âme bronzée des médecins.
Lorsqu’elle eut rendu son dernier soupir, la Faculté réunie procéda à l’autopsie. On détacha l’enveloppe crânienne et l’on vit un monstre, presque aussi gros qu’un crabe, qui s’agitait au milieu des méandres du cerveau et voulut s’enfuir lorsqu’on entrouvrit sa prison.
C’était l’araignée imperceptible, qui, se nourrissant par l’afflux du sang, avait pris un développement démesuré. C’était le succube hideux qui, chaque jour, avait bu une parcelle de la vie de la jeune fille.
Comment le monstre avait-il pu arriver jusqu’à cette place, et s’habituer à vivre privé d’air et gorgé de sang ? Je n’ai jamais pu le savoir, car aucun médecin n’a pu me le dire. Mais depuis le jour où ces détails me furent connus, la vue d’une rose m’a toujours causé un épouvantable tressaillement et le sort de la belle Clotilde a empoisonné pour moi le parfum des fleurs.
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(Gaston Jourdanne, sous le pseudonyme de Fritz, in Le Bon Sens, journal républicain, littéraire et commercial, quatorzième année, n° 1424, vendredi 14 novembre 1884 ; sous le pseudonyme de Jean D’Angontours, « Contes d’antan, » in La Démocratie de l’Aude, journal politique, deuxième année, n° 165, mercredi 15 mai 1889. Illustration de Jane Blackburn pour The History of Sir Thomas Thumb de Charlotte M. Yonge, 1855)
Le goût du surnaturel a fait depuis quelques mois une rentrée triomphale dans le monde littéraire. En Allemagne, comme en Angleterre et en France, la mode est à l’occultisme, à la télépathie, à toutes les formes pseudo-scientifiques que l’horreur de la mort revêt périodiquement dans l’humanité. Il est difficile de prendre fort au sérieux ces affaires-là ; mais il serait puéril de ne pas les noter au passage, ne fût-ce qu’à titre d’indice morbide du manque d’équilibre si visible dans les manifestations intellectuelles de ce temps. Voici donc une « Histoire de revenants » que M. Paul Heyse donne à la plus grave des revues allemandes, la Deutsche Rundschau.
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C’est un colonel bavarois qui a la parole. Il conte qu’un peu avant la guerre franco-allemande, alors qu’il était simple lieutenant en garnison à Munich, il avait contracté un profond attachement pour une fort belle jeune fille rencontrée au bal. Une correspondance assez tendre s’établit entre eux, puis cessa brusquement, du fait de la guerre. À son retour, il apprit que la belle Abigaïl avait épousé un certain Wyndham, vieux et riche amateur de tableaux. Il n’entendit plus parler d’elle, mais ne cessa jamais de la regretter.
Dix ans plus tard, en 1880, se trouvant dans une petite ville allemande, il venait de passer l’après-midi chez un de ses amis, emportant de sa visite un bouquet de jasmins et de roses.
Après dîner, le hasard fit tomber sous ses yeux, dans une feuille locale, le nom du collectionneur Wyndham, et ce nom éveilla dans son esprit mille tristes souvenirs. En tête à tête avec une bouteille de vieux vin, il se remémorait toutes les circonstances de son amour malheureux, s’interrogeant sur les causes qui en avaient amené le naufrage, se demandant s’il avait bien fait tout ce qu’il aurait dû pour retrouver et épouser celle qu’il aimait. Ici, nous laissons la parole au colonel.
« Ma tête brûlait ; je me sentais un poids énorme sur le cœur. Fuyant l’atmosphère étouffante de la taverne, j’errai longtemps dans les rues désertes de la ville. La nuit était déjà avancée quand je repris le chemin de mon hôtel. Je trouvai la porte entrouverte et le concierge endormi. Sans le déranger (j’avais laissé la clef sur la porte de ma chambre), je montai chez moi, pressé de rafraichir par un bon somme ma tête lourde et mes membres fatigués. Mais, sur le seuil, je restai cloué de surprise…
À la lueur de la lune, dont les rayons entraient librement par les deux fenêtres ouvertes, je voyais distinctement une personne assise sur le sofa – une forme de femme en vêtements de deuil. D’une main, elle ramenait sur son sein un long voile de crêpe ; de l’autre, elle tenait un bouquet dont elle respirait le parfum, ce bouquet de jasmins et de roses que m’avait offert dans l’après-midi la femme du docteur et que j’avais déposé dans une coupe sur ma table.
Le premier étonnement passé, je fis un pas en avant. L’inconnue releva la tête.
« Abigaïl !… »
La retrouver ici, à pareille heure !… Ma stupeur et mon émotion ne peuvent se décrire. Mais, elle, sans paraître embarrassée, me dit d’une voix lente :
« Vous me reconnaissez, vraiment ?… Vous ne m’avez pas oubliée ?… Je ne m’étais point trompée ?…
– Abigaïl ! répétais-je. Est-ce possible ?… Vous, chez moi !… à cette heure ?… Dois-je en croire mes yeux ?… Mais comment avez-vous su ?… »
Dans la demi-obscurité, je distinguais maintenant ses grands yeux gris attachés sur les miens. Elle était aussi belle, sinon plus belle encore qu’autrefois, mais un pli amer venait de temps à autre altérer son sourire.
« Comment je suis venue ? fit-elle avec une nuance d’animation. C’est tout simple. J’ai appris que vous étiez ici et, bien convaincue que vous ne viendriez pas à moi, j’ai pris les devants. Le portier dormait ; j’ai lu votre nom et votre numéro sur le tableau de l’hôtel et j’ai pris la liberté de vous attendre… Mon mari est mort depuis deux ans. Je suis bien seule et n’ai pu résister au désir de revoir un ami… Me le reprochez-vous ? »
Je ne trouvais pas un mot pour lui répondre. Elle, autrefois si fière, si inabordable, venir ainsi à minuit dans cette chambre d’hôtel !…
« Il fait bien sombre, balbutiai-je enfin. Me permettez-vous d’allumer ?
– Oh ! non, non ! dit-elle vivement. Vous me trouverez bien vaine, sans doute ; mais à quoi bon éclairer les ravages qu’ont pu apporter les années ?… Peut-être eussent-elles passé sur moi plus légères, si vous ne m’aviez point abandonnée.
– Madame !
– Donnez-moi mon nom de jeune fille. Ne m’appelez pas « Madame, » car je ne l’ai jamais été. Pour le vieillard qui m’avait épousée, je ne fus qu’un des objets d’art de sa collection… Certes, il était noble et bon. Et pourtant, quand il a cessé de vivre, quelle délivrance !… Ma vie a été vide, bien vide !… »
En son attitude, en son accent, plus encore qu’en ses paroles, il y avait un reproche latent. J’essayai de me justifier. Je lui peignis ma longue attente, mon espoir toujours déçu, mon découragement…
« À quoi bon regretter l’irréparable ?… dit-elle enfin. Peut-être n’eussiez-vous point été heureux avec moi… Peut-être, après un temps, vous fussiez-vous lassé d’admirer mes bras et mes épaules… »
Ce disant, d’un geste gracieux, elle rejeta le voile de crêpe dont elle était drapée. Ses épaules et ses bras sans pareils m’apparurent dans leur splendeur, tels que jadis je les avais admirés au bal. Elle se leva.
« J’emporte ces fleurs comme souvenir, dit-elle ; elles embaument, tandis que les miennes n’ont pas de parfum. Les voulez-vous ? »
Elle me tendait un bouquet d’immortelles, qu’elle avait tiré de l’échancrure de son corsage. Les rayon de la lune, tombant en plein sur elle, me permettaient de voir toute la perfection de sa blonde beauté.
« Comme souvenir !… répétai-je. Abigaïl, voulez-vous donc me dire adieu ? Vous êtes libre… comme vous, je suis solitaire… Nous le savons, maintenant, ni l’un ni l’autre de nous ne fut coupable. Chère Abigaïl, voulez-vous que nous soyons enfin unis pour toujours ?… »
Je lui tendais les bras. Elle recula vivement.
« Tout doux, mon beau seigneur !… N’allons pas si vite ! s’écria-t-elle, moqueuse. Vous êtes sincère ; mais oseriez-vous jurer que vous m’estimez à l’égal de votre défunte femme ?… »
Sous le ton de sa moquerie, je démêlais une poignante mélancolie. De nouveau, je lui tendis les bras.
« Non, pas ici, murmura-t-elle en se reculant encore. Que penseraient demain les gens de la maison ?… Venez plutôt chez moi… allons, ne perdons pas de temps… »
Elle se dirigea vers la porte, et je revis cette démarche onduleuse qui n’appartenait qu’à elle, si légère, qu’à peine elle effleurait le tapis. Je la suivis.
Nous franchîmes la porte toujours ouverte. Dans la rue, elle refusa mon bras ; mais elle marchait si près de moi que je sentais, tandis qu’elle me parlait, la fraîcheur de son haleine. Et, de nouveau, je fus douloureusement frappé de l’expression d’amertume de son sourire. Ses cheveux s’étaient dénoués. Elle allait, le voile flottant, les bras et la poitrine exposés au vent de la nuit.
« Ne craignez-vous point de prendre froid ? » lui dis-je.
Elle me jeta un regard soupçonneux.
« Soyez sans crainte, je ne vous compromettrai pas, répondit-elle. Et si l’on nous rencontre, personne ne pensera à vous soupçonner. »
À ce moment même, un passant attardé venait vers nous. En nous croisant, il ne parut même pas voir l’admirable créature qui marchait auprès de moi en si étrange toilette. Elle se mit à rire.
« Ne vous l’avais-je point dit ?… Et peut-on être plus discret ?… Mais qu’importe !… »
Elle allait si vite que j’avais peine à la suivre. Nous avions depuis longtemps franchi les portes de la ville. Seules quelques maisons se montraient de loin en loin sur le chemin solitaire. La lune s’était voilée.
« Sommes-nous bientôt arrivés ? demandai-je avec une vague inquiétude.
– Bientôt, murmura-t-elle. Es-tu las ? Désires-tu t’en retourner ? »
Pour toute réponse, je voulus mettre un baiser sur sa blanche épaule, mais elle m’échappa.
« Attends !… attends encore !… D’ailleurs, nous voici arrivés. »
Nous nous trouvions devant la grille d’un grand jardin, où l’on distinguait vaguement des allées régulières et, dans le feuillage sombre, des blancheurs de statues.
« Ouvre, vite, Abigail !…
– Rien ne presse, dit-elle, railleuse. Ah ! quel ennui ! J’ai perdu ma clef !… Que faire ?…
– Nous pouvons sonner.
– Oh !… non. Que penserait le vieux jardinier ? Il me mépriserait et n’arroserait plus mes fleurs. Mais, au surplus, nous n’avons besoin de personne. En se serrant un peu, quoi de plus simple que de passer entre les barreaux ?… »
Et, faisant ce qu’elle disait, elle était déjà de l’autre côté de la grille.
« Qui m’aime me suive !… »
Les deux mains aux barreaux, elle me faisait face en riant. La lune l’éclairait maintenant. Jamais je ne l’avais vue si belle.
« Ne te joue pas de moi ! m’écriai-je. C’est trop cruel !… Tu vois bien que, par ce chemin, je ne puis te suivre !… Sois bonne. Trouve cette clef. Laisse-moi entrer.
– Oui, comptez là-dessus. Pour que demain, au chant du coq, Monseigneur abandonne sans remords la veuve solitaire !… Car, je dois le confesser, je ne suis belle que de nuit. Aussitôt que vient le soleil, je cours me cacher… D’ailleurs, tout ce que j’ai voulu ce soir, c’est être accompagnée. Une honnête femme ne court pas seule à minuit, n’est-ce pas ?… Et maintenant, major de mon cœur, bon voyage !… »
Avec sa grâce souveraine, elle m’avait fait une révérence et prenait lentement le chemin de la grande allée.
« Abigaïl !… Un baiser ! Rien qu’un baiser !… criai-je.
– Soit, dit-elle en revenant sur ses pas. Je ne serai point fâchée, après tout, de savoir ce que c’est qu’un baiser. »
Elle avait passé ses bras blancs au travers des barreaux de fer et, les jetant autour de mon cou, elle attira mon visage vers le sien. Je revis ses yeux gris insondables, sans haine et sans amour ; je sentis ses lèvres glacées. Il me sembla qu’elle aspirait ma vie même. Mon regard se voila, mon souffle s’arrêta, une angoisse indicible m’envahit. J’aurais voulu me dégager de l’étreinte mortelle de ces bras. Mais je me trouvai soudain sans force, presque sans connaissance…
Le claquement d’un fouet se fit entendre dans la nuit. Je me sentis libre. Un rire clair éclata de l’autre côté de la grille et Je perdis tout à fait le sentiment. »
*
« Quand je revins à moi, je me trouvai couché au bord du chemin, aux mains de mon ami le docteur, qui me frictionnait vigoureusement. Sa voiture était arrêtée près de là. Aidé de son domestique, il m’y transporta.
« Que diable venais-tu faire à cette heure au cimetière ? » demanda-t-il, quand il me vit en état de lui répondre.
Je ne sais quelle pudeur ou quelle crainte de ses railleries m’empêcha de lui dire la vérité. Je parlai de libations imprudentes, d’une longue promenade faite pour me remettre d’aplomb. Naturellement, il accepta mon explication… »
Tout le monde avait écouté en silence l’étrange récit de cet homme d’honneur, dont personne ne pouvait mettre la parole en doute.
« Et pourquoi, dit quelqu’un, cette explication ne serait-elle pas la bonne ?… Pourquoi tout cela ne serait-il pas un rêve causé – si j’ose le dire – par un flacon de vieux vin ?
– Les rêves laissent-ils des traces tangibles ? répondit le colonel d’un air singulier. Mon bouquet de jasmins et de roses avait disparu. Et sur le sofa, il y avait une touffe d’immortelles… »

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(Paul Heyse, « Lectures étrangères, » in Le Temps, trente-troisième année, n° 11574, mardi 31 janvier 1893 ; in Le Courrier de la Guadeloupe, quatorzième année, n° 17, mardi 28 février 1893 ; « Nouvelle, » in La République du Midi, journal politique quotidien, quarante-sixième année, n° 65, lundi 6 mars 1893 ; « Contes et nouvelles, » in Stamboul, journal quotidien, mercredi 3 mai 1893 ; in Le Voleur illustré et la Semaine illustrée réunis, soixante-sixième année, n° 1883, jeudi 3 août 1893 ; in La Joie de la Maison, journal hebdomadaire illustré, troisième année, n° 136, jeudi 10 août 1893 ; repris avec quelques modifications, sous le titre : « Une Apparition » et une adaptation signée « De Kronhelm, » dans La Revue spirite, trente-neuvième année, n° 9, mardi 1er septembre 1896. Cette adaptation de la nouvelle de Paul Heyse, « Die Schöne Abigail » (1892), considérée comme un petit classique de la littérature vampirique, est hélas extrêmement écourtée ; elle a fait l’objet d’une traduction beaucoup plus complète par Frances A. van Santford, The Fair Abigail, dans la série « At The Ghost Hour » [quatre volumes], illustrée par Alice C. Morse, New York: Dodd, Mead & Co., 1894. Gravure de George John Pinwell)
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CHAPITRE IV
Je me réveille. Il fait encore jour ; je suis déshabillé et couché dans un lit excellent, garni de rideaux blancs. La chambre dans laquelle je me trouve est simplement, mais confortablement meublée. Sur une chaise, au pied du lit, mes habits sont pliés, très proprement pliés. Une petite table est à portée de ma main ; je vois sur cette table mon portefeuille, ma bourse et ma montre. Cette vue me rassure, je ne suis pas chez des voleurs.
J’ai d’ailleurs pensé de suite, avec la lucidité et le calme bon sens que vous me connaissez, que les voleurs n’ont pas de lits garnis de rideaux blancs.
Mais où suis-je ?
Je veux me soulever, je ne puis : un poids me retient, ma jambe…
Je me souviens, j’ai la cheville cassée !
Ma pensée ne s’arrête pas à cela ; une bien autre pensée me serre le cœur.
« La boîte de cuir ! la boîte de cuir ! » criai-je.
Une main soulève les rideaux du lit, et je vois un homme assez âgé.
« C’est là l’objet que vous demandez, je pense, fait-il en posant sur le lit la bienheureuse boîte.
– Oui, c’est elle, c’est bien elle ! »
Je dis cela en riant, des larmes de joie aux yeux.
« C’est elle ! »
Je caresse doucement la boîte, comme on ferait d’une bien-aimée.
Vous comprenez, elle contient une source certaine de fortune, et moi, Sam Brown, je suis un garçon diablement positif.
« Comment suis-je ici ? demandai-je enfin.
– Je vais vous le dire, reprend doucement le vieillard. En descendant du train, vous avez, paraît-il, posé le pied à faux ; vous avez glissé ; vos mains, embarrassées par cet objet que vous teniez (il désigne la boîte), n’ont pas suffi pour vous retenir, et… la cheville est cassée, je crois. »
Je murmure : « Diable ! » avec un sentiment de vexation que je ne cherche pas à dissimuler.
« J’ai quelque peu de connaissances en chirurgie qui me permettent d’espérer que la fracture n’est pas de l’espèce dangereuse, reprend mon interlocuteur, qui voit mon ennui. J’ai pensé que ma maison était plus propre à recevoir un jeune homme comme vous, habitué à un certain luxe… à ce que je crois voir… que les auberges bruyantes et malpropres de Penrith. Il n’y a guère de monde maintenant chez moi… Maintenant ! »
Je remarque un léger tremblement dans la voix…
« J’ai envoyé chercher à Glascow un chirurgie de mes amis, continue le vieillard, le docteur O’Keith, qui confirmera, je veux le croire, mes espérances sur votre accident et… le voici ! »
La porte s’ouvre, un homme jeune encore, de corpulence énorme, de figure vive et joyeuse, entre ou plutôt roule dans la chambre.
« Bonjour, M. Webster, bonjour ! fait le nouveau venu. Jeune homme-là, cheville cassée, eh ! »
En deux mots, M. Webster (j’apprends le nom de mon hôte) le met au courant de ce qui s’était passé.
« Jeunesse, jeunesse pétulante ! gesticule le petit homme en s’approchant du lit ; voyons ! sujet vigoureux, ma foi ! apparence solide ! eh ! »
D’un tour de main, il rejette les couvertures, palpe la cheville devenue énorme. Je jette un cri.
« Bonne poitrine ! excellente voix ! » s’écrie le singulier docteur, qui palpe toujours, et dont la légèreté de main ne peut faire que la douleur ne m’arrache des gémissements.
Je crie, mais le diabolique petit homme ne me lâche pas ! il tire, pousse, tasse, meurtrit ma pauvre jambe : tout à coup, une douleur plus vive que les autres me fait presque défaillir ; je ferme les yeux, je sens que l’on me bande fortement, que la jambe est comprimée entre deux planchettes, que le pied repose sur une troisième et que le tout est pratiqué avec une adresse et une vigueur peu communes.
« Fini ! crie O’Keith ; une bagatelle ! fracture simple ! l’A B C des cassures. Quinze jours sur le lit ! Dansera la gigue le seizième ! sujet superbe ! sain, vigoureux ! reviendrai demain ; bonsoir, Webster ! »
Il roule vers la porte et, là, se retourne.
« J’oubliais ! cette nuit ! la fièvre ! tombera au matin ; lait et sucre à boire, c’est tout ! »
La nuit est venue et, comme l’a prédit le docteur O’Keith, la fièvre est venue avec la nuit. Je ne veux pas vous raconter ma fièvre qui est sans doute celle de tous ceux qui se cassent la cheville, en descendant maladroitement d’un wagon. Certainement, tous ceux-là doivent voir autour de leur lit les grands verres pleins de liqueur couleur du soleil, desquels s’élancent des femmes blondes aux yeux bleu de pervenche, aux cheveux blonds comme les blés, qui s’envolent pour revenir encore !
Certainement, tous ceux qui se sont cassé la cheville voient ces femmes-là, dans les rêves de leur fièvre ! Ils sentent aussi ce parfum de genêt et de bruyère sauvage, doux et capiteux à la fois, que je sens ! Ils entendent cette harmonie céleste que j’entends ! Cela est si naturel et si évident, que ce n’est pas la peine que je vous parle de cette musique, ni de ce parfum, ni de ces femmes blondes aux yeux bleu de pervenche !
Le matin arriva ; ma fièvre était tombée ; en ouvrant les yeux, je vis mon hôte et le docteur près de moi.
Le sac de cuir était toujours sur mon lit.
« Parfait ! disait le petit homme, parfait ! œil vif ! pouls régulier ! prendra deux bons bouillons aujourd’hui ! dormira cette nuit comme un roi ! reviendrai demain. »
Le bouillon que je pris me remit tout à fait ; je demandai une plume, de l’encre et du papier, et, tant bien que mal, j’écrivis à mes parents. Mais, pour ne pas les alarmer, je représentai mon accident comme une simple foulure, qui demanderait une dizaine de jours pour arriver à complète guérison.
Je priai que l’on envoyât à Penrith notre premier commis, garçon intelligent qui me convenait assez, auquel je remettrais les lettres de M. Bennett, sans oublier la précieuse boîte dont je ne manquai pas d’exalter le contenu ; je priai également ma mère de m’envoyer par ce commis du linge et des vêtements de rechange, et mon père de me faire parvenir par la même voie vingt ou vingt-cinq livres pour faire face aux dépenses prévues et imprévues. Je finis en me louant beaucoup des soins que je recevais.
M. Webster se chargea de jeter cette lettre à la poste. Je fus tout à fait tranquille, une fois mes affaires mises en ordre. Il ne me restait plus qu’à guérir, ce qui ne devait être ni long, ni difficile, grâce à l’adroit petit chirurgien et aux bons soins de mon hôte.
M Webster excitait vivement ma curiosité. Depuis que j’étais chez lui, il m’avait à peine adressé la parole et se contentait de me soigner, avec le zèle le plus intelligent et le plus discret.
M. Webster n’avait pas, je le supposais du moins, de domestiques ; mes tisanes, mes bouillons et tout ce que je pouvais désirer ou demander m’était toujours apporté par lui. Y avait-il d’autres personnes vivant dans cette maison ?
Je me sentais attiré vers ce vieillard qui me rappelait, par sa grande taille et sa longue chevelure grise retombant sur ses épaules, quelqu’un de ces anciens barons écossais dont j’avais vu quelquefois les portraits à l’étalage des libraires. Ses traits étaient beaux, et eussent été parfaits sans un léger tremblement des lèvres qui s’accentuait parfois et nuisait à l’harmonie générale du visage ; je remarquai aussi l’expression tantôt vague, tantôt fixe des yeux.
L’air de tristesse de M. Webster, joint aux quelques mots qui lui étaient échappés à propos de la quasi-solitude où il vivait, expliquaient à mon sens les irrégularités de sa physionomie. Je me réservais d’ailleurs d’en apprendre plus long sur son compte lorsque je serais sur pied.
La seconde journée s’acheva ; je pris mon second bouillon. Mon hôte m’avait quitté, après m’avoir souhaité le bonsoir. Je me préparais à dormir comme un roi, avait dit le docteur O’Keith.
Eh bien, non ! les rois dorment mal ! ou le docteur était un sot ; car je ne fermai pas l’œil, et cette nuit-là fut la nuit la plus étrange et la plus effroyable que passa jamais le fils de mon père !
Comment expliquer cela ? je n’avais pas de fièvre, aucun malaise, aucun besoin, ni désir, ni inquiétude d’aucune sorte. Mon lit n’était pas trop mœlleux, pas trop dur non plus ; mes couvertures ni trop lourdes ni trop légères. Mon pouls ne battait pas trop faiblement ; mon cœur ne palpitait pas trop vite ; ma tête n’était pas trop chaude, mes pieds n’étaient pas froids. Je n’avais pas besoin de manger, et, d’ailleurs, un bol de bouillon était sur la table près de moi ; je n’avais pas besoin de boire, et, d’ailleurs, un verre d’eau sucrée était sur la table à côté du bol de bouillon.
Qu’avais-je donc ?
Ce qui rendait mon état absolument indescriptible, c’était justement ce manque absolu de malaise ou de jouissance, de désir ou de besoin, d’inquiétude ou de calme, qui faisait de moi une chose négative ! Il ne me paraissait pas qu’aucun mot dans aucun langage connu pût exprimer, même de la façon la plus vague et la plus indécise, ce que je ressentais ou plutôt cette absence de toute sensation.
Je fis des efforts surhumains pour me persuader que je souffrais de quelque douleur ou que je jouissais de quelque bien-être ! peine inutile ! j’arrivais à ce résultat bizarre que tout dormait en moi, excepté moi.
Je ne sais depuis combien de temps durait cette suspension de mon être pendant laquelle le moi connu, que j’avais été jusqu’alors, interrogeait le moi inconnu, que j’étais cette nuit-là, quand violemment un changement se fit en mon esprit et en mon corps. Non pas que je me trouvasse tout à fait comme j’avais l’habitude de me connaître, mais il me parut qu’un des coins du voile mystérieux qui m’enveloppait allait se soulever. Je ne sentis, je n’entendis, je ne vis rien d’insolite, mais je compris que bientôt j’allais sentir, entendre et voir, ce qui faisait passer un frisson en mes veines.
Je ne me trompais pas. Une heure plus tard, j’avais senti, j’avais entendu, j’avais vu ! et une terreur telle que doit l’éprouver le condamné à mort dont la corde fatale enlace le cou, le chasseur terrassé qui sent les griffes du tigre ou du lion labourer sa poitrine, plus encore que tout cela, la terreur de celui qui, du monde des vivants, contemple le monde des morts, fit dresser sur ma tête mes cheveux baignés de sueur.
CHAPITRE V
Il y a maintenant dix jours et dix nuits depuis mon accident. Dix mortels jours ! dix bien plus mortelles nuits ! Ce qui s’est passé en moi, pendant ce temps, sans qu’aucune manifestation extérieure ait rien fait deviner à personne, est inouï !…
Cependant, chaque jour avance ma guérison.
Deux événements matériels se sont produits dans cette période de temps. D’abord, l’arrivée de Tom Leith, le commis de mon père, porteur de toutes les anxiétés de mes bons parents, ainsi que du linge et des vêtements demandés à ma mère, et qu’elle a envoyés en profusion, et aussi d’une somme, que me fait parvenir mon père, une somme bien supérieure à celle que j’attendais.
Il m’a fallu mettre Tom Leith dans la confidence de la gravité de ma chute, et lui expliquer comment ma prétendue foulure me retiendrait sept à huit jours de plus que je n’avais dit à M. et Mme Brown. Je lui ai recommandé le silence à ce sujet, me réservant de trouver un prétexte à mon retard. Je lui ai promis, à mon retour à Londres, de faire élever ses modestes appointements. Tom Leith a une petite famille de frères et de sœurs ; il se taira par intérêt ; il se taira aussi par délicatesse, c’est un brave garçon.
Je lui ai remis (sans explications) les lettres de M. Bennett et la précieuse boîte, un peu allégée, car, sur les trois flacons qu’elle contient, je n’ai pu m’empêcher d’en garder un que j’ai caché sous mon oreiller, comme on cache le portrait ou la boucle de cheveux de celle qu’on aime.
Aux lettres de M. Bennett, j’ai ajouté quelques lignes de ma main, pour recommander à mon père de goûter modérément à la liqueur, que je jugeais, dis-je, fort capiteuse. Je crus de mon devoir de prendre cette précaution, bien qu’il fût peu probable que les fées blondes aux yeux bleu de pervenche osassent folâtrer autour de la tête chauve de M. Brown, et caresser le visage du respectable auteur de mes jours.
Tom Leith a passé quelques heures près de moi, puis m’a quitté pour retourner à Londres. Je l’ai laissé partir sans lui parler de rien.
Autre chose, dans le domaine des choses palpables et tangibles, s’est produit ! À l’une de ses visites, le docteur O’Keith s’est trouvé seul avec moi, et moins pressé ou plus causeur que de coutume, je l’ai questionné d’un air indifférent, au sujet de mon hôte, de mon hôte terrible ! que je ne puis apercevoir sans que tout en moi tressaille d’épouvante !
« Triste histoire ! s’est écrié le petit docteur. Pauvre Webster ! superbe intelligence ! grand cœur ! marié par amour ! toute jeune femme ! belle ! cinq enfants beaux ! bien heureux, il y a vingt ans !
– Et… maintenant ? hasardai-je, la gorge sèche au point de ne pouvoir à peine articuler mes mots.
– La femme partie ! enlevée par un jeune débauché. Les enfants morts !
– Morts ! Pourquoi ? fis-je, en me dressant sur mon séant.
– Pourquoi ? vous voulez dire comment ? répondit O’Keith en haussant les épaules. Semaine par semaine, jour par jour, heure par heure ! Lampe qui s’éteint, fleur qui se fane, étoile qui file ! Sans souffrance, sans maladie, pâles, beaux, souriants ! Il ne reste plus que…
– Plus que qui ? m’écriai-je, avec une violence qui eût frappé un auditeur plus perspicace que ne l’était O’Keith.
– Pauvre Amy ! Si douce ! si belle ! cheveux d’or, yeux bleus ! Pauvre Amy !
– Cette enfant dont vous parlez, repris-je haletant, va mourir ?
– Demain ! ce soir ! maintenant ! pauvre Webster ! »
J’allais questionner encore ; le pas de mon hôte se fit entendre.
Le docteur posa sa main sur mon bras et répéta :
« Pauvre Webster ! »
CHAPITRE VI
C’est hier que le docteur a causé avec moi. Je l’ai laissé partir, lui aussi, sans lui parler de rien. Je ne sais s’il est complice ou dupe de celui dont il dit :
« Pauvre Webster ! »
Depuis hier, mon plan est tracé ; ma résolution est prise. J’ai passé douze nuits dans ce logis maudit ! Une nuit de plus ne s’ajoutera pas aux douze autres, avant qu’il ne me soit donné de punir l’épouvantable crime exécuté froidement par cet être monstrueux près duquel je vis ! tout mouvement m’est encore défendu, n’importe ! Ce soir, lorsqu’on me croira endormi, je détacherai bandes et planchettes, j’essaierai de marcher, le revolver au poing. Si je ne puis marcher, je me traînerai sur les genoux, sur les mains, le couteau aux dents, mais je sauverai la victime qui agonise dans cette maison !
Le docteur l’a dit : « Peut-être demain… peut-être ce soir… peut-être en ce moment même… » Si j’allais arriver trop tard ! Il est impossible que le ciel permette de pareilles choses ! J’arriverai à temps !
L’heure de mon souper est venue ; j’ai mangé ce que M. Webster m’a apporté ; il faut que je sois fort cette nuit ! Mon repas fini, mon hôte m’a souhaité le bonsoir et m’a laissé seul. Il est dix heures. J’ai défait avec précaution l’appareil qui entoure mon pied ; je me suis vêtu, avec des peines infinies, j’ai armé mon revolver, essayé un joli couteau rapporté de Birmingham, l’année dernière, soufflé ma lumière et j’ai attendu.
Dix heures et demie ! onze heures ! onze heures et demie ! minuit ! minuit ! L’heure à laquelle va paraître l’épouvantable vision !
Oui, et voici que, comme chaque nuit, le mur de ma chambre s’éclaire et devient transparent. Comme chaque nuit, je vois, au travers de cette transparence, une forme blanche, immobile, enveloppée de longs vêtements, étendue sur un lit ! Des traits du visage, je ne distingue rien, rien ! Un homme est assis près du lit, et regarde. Celui-là, le reconnais, c’est Webster ! ou plutôt c’est quelque incarnation du crime ! Les yeux, démesurément ouverts, brillent d’une joie folle ! Il sourit, il rit même, d’un rire muet qui me glace le sang ! Il tient à la main un gobelet de métal, et un autre objet plus petit ! Je ne sais pas ce que c’est !
Webster se lève et alors ! oh ! alors ! un murmure sort des lèvres de la femme dont je ne distingue pas les traits. Quel murmure ! si douloureusement plaintif ! si épouvantablement désespéré ! Je n’entends pas les mots, je comprends seulement que la voix demande grâce, et que l’enfer pardonnerait, si un damné suppliait avec de tels accents ! Webster est plus sourd que l’enfer, car il rit ! Il s’approche du lit, sans que, chose horrible, sa victime puisse faire un mouvement pour éviter ce contact. Il se penche… une plainte qui n’a plus rien d’humain… il se relève. Les plaintes ont cessé. Une odeur fade, sinistre, indéfinissable, frappe mon odorat.
Le mur de ma chambre est redevenu sombre.
Le moment est venu, j’aurai des forces, je veux en avoir ! Avec un battement de cœur, j’ai pris sous mon oreiller le flacon de la liqueur de James Bennett, j’en ai bu quelques gouttes. Le sang circule plus librement dans mes veines ; ma tête est libre, ma main est sûre, allons !
Je me glisse hors du lit, je suis debout ; je sens une très légère faiblesse dans la cheville, je marcherai pourtant, je crois.
J’ai ouvert la porte de ma chambre. Quelque chose me protège, puisque la porte n’a pas fait de bruit, puisque les marches de l’escalier que je sens là, et que je descends, n’ont pas crié sous mes pieds. Aucun murmure autour de moi, aucune lueur pour me guider. Comment m’orienter ? je ne connais pas cette maison. Dois-je remonter ? Dois-je descendre encore ?
Je reste indécis ; mais mon indécision dure peu. Il me semble sentir sur mon épaule une très légère pression qui me pousse en avant.
Je ne cherche pas à comprendre si je rêve, si je suis en pleine possession de moi-même, si je suis transporté dans un monde inconnu et surnaturel ; j’obéis, je descends les marches qui conduisent au sous-sol de la maison ; j’ouvre et je referme une porte ; enfin, une vive lumière arrive jusqu’à moi. Un rideau me sépare de la pièce où brille la lumière. Je me glisse avec des précautions infinies, je soulève un coin du rideau…
Ciel et terre ! Sur un lit, une forme blanche est étendue. Mais, cette fois, je distingue les cheveux d’or et les yeux bleu de pervenche. C’est Amy, mais c’est aussi la fée du rêve, dont le corps parfumé a touché mon visage !
Mon hôte Webster rit comme je l’ai vu rire dans mes douze nuits d’insomnie. Comme alors, il se lève et j’entends la voix désolée. Oh ! cette voix et ces mots ! des larmes de feu jaillissent encore de mes paupières, quand j’y songe !
« Depuis tant de jours ! dit la voix, depuis tant de mois, je meurs ! depuis tant de jours ! depuis tant de mois, ma vie s’en va goutte à goutte, et c’est vous qui me tuez ! je ne demande pas à vivre, mon père, mais ayez pitié ! On ne ferait pas souffrir ce que je souffre à la plus criminelle des créatures, et je n’ai rien fait de mal, moi, vous le savez bien ! Au nom de ma mère que vous aimiez, au nom du ciel qui m’abandonne, prenez tout ce qui reste de sang dans mes veines, que cette nuit soit la dernière nuit ! Par le salut de votre âme, mon père, que cette nuit soit la dernière nuit ! »
Webster souriait.
« Il y a encore de la vie en toi, disait-il, en fixant l’enfant de son regard de feu, plus que tu ne le crois ! Et il faut que je prenne ta vie, peu à peu, vois-tu ! Avec les autres, j’ai été trop vite, voilà pourquoi je n’ai pas réussi. Mais toi, tu me rends fort et jeune, mes rides et mes cheveux blancs s’en vont, ma taille se redresse ! je le vois ! Encore un peu de patience, et je redeviendrai comme à vingt ans ! Alors, j’irai retrouver celle qui est partie, et je lui dirai, tu peux m’aimer, maintenant ! Vois ! je suis jeune et beau ! Ah ! ah ! jeune et beau ! »
Il se leva. J’apercevais maintenant ce qu’il tenait dans sa main. C’était un gobelet de métal et un petit couteau.
Webster se pencha. Il y eut un long silence, puis je le vis se redresser, porter le gobelet à ses lèvres et boire ! juste ciel ! une liqueur rouge dont l’odeur fade et sinistre m’était trop bien connue !
L’horreur sans nom qui me clouait à ma place se dissipa tout à coup ; d’un bond, j’étais sur mes pieds.
« Monstre ! » m’écriai-je.
Je lâchai la détente de mon revolver. Webster tomba lourdement sur le sol, battant l’air de ses deux bras.
Faible comme je l’étais, tant d’émotions m’avaient terrassé ; je glissai évanoui à côté du meurtrier !
CHAPITRE VII
Je ne repris connaissance que bien des heures plus tard. Ma première pensée fut pour Amy. Un cordial administré, avec un soin extrême, par le brave O’Keith, atterré et terrifié à la fois, avait rendu quelque apparence de vie à la malheureuse enfant. Mais, dans l’état de faiblesse où l’avait mise le traitement barbare qu’elle avait subi, et les narcotiques que lui donnait le misérable qui la torturait, il eût été à la fois dangereux et inutile de la questionner. Ce fut donc à moi de donner des éclaircissements.
Je le fis, en laissant de côté tout ce qui eût pu paraître invraisemblable dans mon aventure. Je donnai comme motif de mes soupçons sur Webster des gémissements et des plaintes entendus dans l’insomnie de mes nuits, et, pour raison de mon silence vis-à-vis de Tom Leith et du docteur, le vague même de ces soupçons. Mon récit circonstancié, que l’état d’Amy ne justifiait que trop, prouva jusqu’à l’évidence que Webster, dont la raison n’avait pu survivre à l’abandon d’une femme adorée, croyait retrouver la jeunesse, en infiltrant du sang jeune et vivace dans son corps épuisé. Quatre malheureux êtres, ses enfants, avaient ainsi péri ! L’exhumation le montra plus tard, en faisant découvrir, sur les pauvres petits corps, les cicatrices faites par la main du maniaque. Amy, plus âgée, plus forte, avait résisté plus longtemps ; mais il est à croire que, sans mon secours, elle eût bientôt succombé, comme ses frères et sœurs.
La balle de mon revolver n’avait pas frappé mortellement Webster. Une maison d’aliénés le reçut jusqu’à sa mort, qui arriva deux ans plus tard.
Je n’ai plus grand-chose à raconter, que le lecteur ne devine. Devenu un héros, de par les journaux de la Grande-Bretagne qui tous publièrent mon aventure, je ne songeai plus à m’occuper de commerce. Il se trouva subitement que j’avais un vif penchant pour la littérature, un esprit original, que sais-je ? Bref, la renommée me prit par la main et je devins un romancier célèbre.
Mes parents n’ont pas eu de déplaisir de cette détermination.
Eux-mêmes se sont retirés des affaires ; la vente du vin des Fées les a rendus millionnaires. Tom Leith a pris leur magasin. M. et Mme Brown, mes chers parents, ont deux enfants, moi et ma femme Amy, car j’ai épousé les cheveux blonds et les yeux bleu de pervenche.
Fidèles aux traditions de notre famille, nous n’avons eu qu’un seul baby. Nous sommes bien heureux.
Je n’ai jamais raconté à aucune créature vivante, pas même à ma chérie, à Amy, ces étranges et inexplicables circonstances. Il ne m’a jamais été donné à moi-même d’y rien comprendre.
J’ai renoncé à comprendre : d’ailleurs, vous le savez, puisque vous connaissez l’histoire de ma vie, j’étais et je suis, avant tout, un homme positif !
SAM BROWN
Pour copie conforme :
GEORGES GRAND
FIN
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(Georges Grand, illustré par Gilbert, « Variétés, » in Musée des familles, lectures du soir, quarante-huitième année, n° 8, août 1881 ; in Musée des familles, édition populaire hebdomadaire, sixième année, n° 27, jeudi 8 juillet 1897. Ce texte est paru en volume dans le recueil Nouvelles anglaises : Une aventure de Samuel Johnson – Le Lord-maire – La Maison où l’on ne dort pas, Paris : Charles Delagrave, 1883 ; il a connu au moins sept rééditions chez le même éditeur, jusque dans les années 1910)
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CHAPITRE PREMIER
Il y a longtemps de ce que je vais raconter. J’étais jeune, j’avais vingt-quatre ans à peine, j’en ai cinquante aujourd’hui.
Mon père, William Brown, non pas sir William Brown, non pas William Brown, esquire, mais tout simplement William Brown, de la maison William Brown et C°, Tea Merchants, Dealers in Wine and Spirits, 39 Great Coram Street, London, n’avait eu que moi de son mariage avec ma mère. Le cas est rare en Angleterre, et surtout à Londres, où chaque année met un baby de plus dans la maison, encore n’est-il pas question ici des quakers et des ministres, lesquels, suivant la sainte statistique que chacun révère, ont encore plus à cœur que le reste de la population la multiplication de l’espèce.
Mon père, William Brown, n’avait certainement pas eu l’idée de faire de l’originalité, en ne donnant au monde qu’un seul rejeton du nom de Brown. Outre que l’originalité était pour lui mot et chose inconnus, sa volonté n’entrait pour rien dans cette abstention. Il déplorait fréquemment, surtout le dimanche, entre les offices, de ne pas avoir autour de sa table un nombre suffisant de ces êtres bruyants, dérangeants, absorbants, discordants, irritants, désespérants que l’on désigne sous la rubrique « enfants. » Souvent, depuis que j’étais en âge d’écouter, j’avais saisi dans la conversation de mon père et de ma mère, des lambeaux de phrases tels que ceux-ci : « On l’appellera Kate » ou bien : « Walter est un beau nom pour un garçon ! »
J’avais donc compris que mes parents gardaient, au fond de leur cœur, l’espoir vague que l’année qui venait serait plus généreuse que l’année qui partait, et amènerait peut-être dans les plis de ses jupes quelque marmot pleurard et barbouillé.
Les années passèrent cependant, sans apporter aucun cadeau de ce genre, jusqu’à l’heure où les rides et les cheveux gris de M. et de Mme Brown me furent un sûr garant que je n’avais plus rien à craindre.
Je dis : à craindre !
Malgré l’horreur que ma déclaration causera, sans nul doute, aux âmes sensibles, je dois avouer que jamais, jamais, je n’avais souhaité posséder soit un frère aîné auquel il aurait fallu céder, parce qu’il eût été le plus fort, soit une sœur cadette, à laquelle il aurait fallu céder également, parce qu’elle eût été la plus faible. L’idée de partager mon thé, mes rôties, mes joujoux, mes livres et mon pudding avec des êtres quelconques, qui auraient eu précisément envie de ces choses, quand j’aurais désiré les garder et me les auraient précisément laissées, quand je n’en aurais pas eu envie, m’avait toujours été pénible. Un frisson passait en mes veines, quand je songeai que moi, James Brown, si confortable à mon coucher, dans mon sommeil, à mon réveil, j’aurais pu voir ma ressemblance répétée une douzaine de fois, dans une douzaine de frères et de sœurs !
J’ouvre ici une parenthèse, pour supplier le lecteur indulgent de ne pas jeter de côté, avec une indignation aussi vertueuse que familiale, ces pages où je mets ma pensée à nu, dans toute la naïveté de l’innocence. Je le supplie aussi de ne pas me prendre pour un prédestiné de la cour d’assises ; je supplie son imagination frappée de ne pas voir ma coupable face dans la chambre des Horreurs, en compagnie de James Greenacre, et touchant les coudes de Daniel Good et de Mary-Ann Cotton.
Non ! je ne serai point appelé à faire partie du Musée Tussaud, comme assassin ou meurtrier du moins ! Non ! le gibet ne m’attend pas ! Je ne peux pas souffrir les enfants, il est vrai, mais j’aime tendrement mon père et ma mère. M. et Mme Brown me rendent bien cette tendresse ; et, ici, que l’on me permette une autre monstrueuse réflexion.
Je ne crois pas possible, aux parents affligés d’une quantité d’enfants, d’avoir pour chacun d’eux un violent amour. Leur cœur, pour n’être pas injuste, doit être divisé en menus morceaux, réduits de volume chaque fois qu’il survient un nouveau réclamant ; de telle façon que l’affection arrive finalement à des doses infinitésimales qui feraient pâmer d’aise le plus féroce homœopathe.
Aussi lorsque Jane, Harriett ou Fany sont devenues grandes filles, si le flirting joliment pratiqué par les prudes et chastes filles d’Albion ne les mène pas promptement au mariage, Jane, Harriett ou Fany vont, chaque année, passer six mois près de la tante Bradwell, dans le Yorkshire, trois autres mois chez la cousine Betty, à Exeter, et le reste du temps près de a very dear intimate friend, miss Southam, que l’on a rencontrée à Margate.
Pour ce qui est de John, de Lewis ou de Walter, les colonies sont là, toutes prêtes à recevoir ceux qu’on leur expédie, quitte à ne pas les renvoyer.
Oh ! Family ! Home ! Sweet Home ! J’étais seul, moi ! on m’aimait pour les dix ou quinze manquants ; j’étais heureux. J’avais de l’argent pour satisfaire toutes mes fantaisies. Le Tea Warehouse, Wine and Spirit Stores, 39 Great Coram street, London, faisait des affaires excellentes, et comme, malgré l’en-tête des factures qui portaient « William Brown et Cie, » mon père était seul et unique possesseur du magasin et des marchandises, j’avais un bel avenir. Je menais la vie des autres jeunes gens de mon âge, sans faire de folies cependant. Je n’étais, d’ailleurs, ni prodigue, ni ambitieux, ni rêveur, ni romanesque, ni même sentimental ! Mon esprit positif n’enfourchait point de dada pour galoper dans le bleu. Je lisais peu, quelquefois un journal, jamais un roman ; en fait de théâtre, je ne fréquentais que l’Adelphi ; je n’avais jamais essayé de faire rimer Dove avec Love en l’honneur d’une cousine quelconque ; je n’avais, de ma vie, envoyé une Valentine, le jour consacré à cet usage amoureux, et durant les nuits excellentes que je passais en ma confortable chambre de Great Coram street, la reine Mab ne vint pas une seule fois me visiter.
De sorte que lorsque, le jour de ma vingtième année, mon père me demanda quelles étaient mes intentions pour l’avenir, si je désirais voyager, ou acheter un régiment, ou me faire homme d’affaires, ou rester près de lui pour reprendre la suite de son commerce, je répondis, sans hésiter, non, aux trois premières questions et oui à la quatrième, ce qui rendit bien joyeux M. et Mme Brown.
Je m’occupais donc chez nous, prenant la vie à mon aise. Un matin, mon père, tout ému, me montra une lettre qu’il venait de recevoir de son correspondant de Glascow, qui lui fournissait depuis de longues années les vins de fruits dont on est si friand en Angleterre. Cette lettre disait que lui, Bennett, venait de découvrir une recette qui permettait de faire, avec certaines herbes recueillies dans les montagnes d’Écosse, une liqueur unique, incomparable, dont la vente à Londres donnerait un bénéfice énorme.
« Je suis vieux et pris par la goutte, écrivait James Bennett ; je ne puis aller à vous et aucun de mes fils n’est en Europe. Envoyez-moi quelqu’un de confiance à qui je remettrai les échantillons de la liqueur, et qui vous transmettra toutes les explications que vous pourrez désirer. Mais, hâtez-vous, mon vieil ami, il y a là une fortune à gagner.
– Veux-tu aller à Glascow et me rapporter les échantillons, Sam ? » me dit mon père, un peu bouleversé, malgré son habitude des affaires, en pensant à ce que lui disait James Bennett, un habile qui ne se montait pas facilement la tête. Ma réponse ne pouvait être douteuse ; le soir même, je partais pour Glascow.
CHAPITRE II
Je n’ai nullement l’intention de raconter ce qui se passa dans les quinze heures que dura mon voyage. La première raison de ce silence sera qu’aucun événement, petit ou grand, ne se produisit durant ces quinze heures. Je fumai, je m’assoupis, je me réveillai ; je fumai, je m’assoupis, je me réveillai de nouveau, en accompagnant ces divers exercices de malédictions contre le sifflet de la locomotive, la lenteur du chemin de fer, l’arrêt fréquent des trains, etc., malédictions qui prouvent que l’homme, quoi qu’on fasse, n’est jamais content.
J’arrivai à l’heure voulue chez le brave James Bennett qui, tout tiraillé qu’il fût par sa goutte, se leva presque de son fauteuil, dans la joie de voir le fils de son vieil ami, William Brown.
La première effusion passée, le négociant reprit le pas sur l’ami. Ce fut avec des yeux étincelant d’enthousiasme que M. Bennett, après m’avoir prié de fermer à double tour la porte de la chambre où nous étions, se traîna jusqu’à une armoire, l’ouvrit, en tira un petit flacon et un verre, versa un peu du contenu dudit flacon dans ledit verre et me lança un :
« Bois, et tu verras, Sammy ! » sur un ton que n’eût pas désavoué Macready.
Avant de boire, moi, Sam Brown, je regardai la liqueur.
Rappelez-vous bien que je n’étais que peu disposé à l’enthousiasme. Comment donc se fit-il que je fus littéralement ébloui par la limpidité chatoyante de la boisson qui m’était offerte ? Je croyais voir de l’ambre étoilé ! Je levai le verre ; le mouvement fit naître, sur ses parois, mille gouttelettes lumineuses et phosphorescentes qui tournoyaient, se mêlaient, se fondaient l’une dans l’autre et enfin se précipitaient au fond du verre, faisant place à d’autres gouttelettes plus lumineuses, plus phosphorescentes que les premières. Il semblait une danse de fées et de génies minuscules, en ce cristal que je tenais.
Peu à peu, du verre s’échappa un murmure de rires et de chansons ; puis, un parfum de genêts, de thym sauvage, mélangé d’arômes inconnus d’une saveur étrange et délicieuse, monta vers mon cerveau…
« Goûte ! et tu verras, Sammy ! » répéta la voix de James Bennett.
J’avais mouillé mes lèvres dans la liqueur : quelque chose d’indéfini et d’inexplicable s’empara de moi. Une chaleur, telle que je n’en avais jamais ressenti, courut dans mes veines. Il me parut que l’ouïe m’était donnée pour la première fois, quand les chansons et les rires que j’avais entendus murmurer tout à l’heure dans le verre résonnèrent distinctement à mes oreilles, si doux, que le plus doux chant d’oiseau, la plus suave caresse du vent sur les cordes d’une harpe, eussent été discordants et criards en les comparant à cette musique. Il me parut que la vue m’était donnée pour la première fois, quand les fées minuscules aperçues tout à l’heure folâtrèrent visiblement autour de moi, d’un vol si léger, qu’en les regardant, le papillon fût mort de honte d’être aussi lourd.
Vêtus ou plutôt enveloppés qu’ils étaient de telles nuances innommées, si incomparablement et si harmonieusement étincelantes, que l’arc-en-ciel et le soleil se fussent trouvés sombres devant eux, ces êtres aériens voltigeaient autour de moi. Leurs ailes, d’une diaphanéité merveilleuse, me frôlaient le visage. Tout à coup, l’une des fées, dont je distinguai les cheveux d’or filé et les yeux couleur de pervenche mouillée, s’approcha plus encore de moi et je sentis son beau petit corps parfumé effleurer mon visage…
Je jetai un cri ; je pense du moins que je jetai un cri : tout s’évanouit.
J’étais à Glascow, dans la chambre de James Bennett. Je tenais à la main un verre vide. Le vieil ami de mon père s’écriait avec un sourire d’orgueil et de joie :
« Eh ! garçon ! Eh ! Sammy ! que dis-tu de cela ? »
Je fis un effort surhumain pour reprendre mon sang-froid.
« Je n’ai jamais rien goûté d’aussi délicieux, » balbutiai-je.
Il eut un rire de triomphe.
« Je n’ai plus maintenant qu’à lui trouver un nom, murmura-t-il en serrant précieusement le précieux flacon.
– Seulement, je crois qu’il n’en faudrait pas boire deux verres, de votre vin, » ajoutai-je en riant faux ; et tout bas, je pensai : « L’espace de dix secondes, j’ai été abominablement gris ! »
Cette idée me faisait peur. Jusqu’à ce jour, soit par tempérament, soit par désir de me distinguer de mes compatriotes en général, soit pour tout autre motif, je n’avais pas pratiqué le vice qui réduit à l’état de bête brute, chaque samedi soir (sans préjudice des autres jours), une bonne part de la population masculine et féminine de Londres. Fallait-il que ma sobriété vînt échouer devant un demi-verre de liqueur endiablée !
Il me fut impossible de refuser le dîner offert par M. Bennett, qui me remit des lettres pour mon père et trois flacons du précieux vin, bien emballés.
Je n’ai pas gardé de vifs souvenirs de ce dîner ; les deux filles de James Bennett y assistèrent, je fus près d’elles une distraction stupide où l’admiration n’entrait pour aucune part. Je me rappelle que ces jeunes filles étaient brunes et avaient des yeux noirs. Je me rappelle aussi que, ce soir-là, les cheveux bruns et les yeux noirs me causaient une sensation désagréable que je ne pus parvenir à m’expliquer.
Je partis le lendemain matin. Comme je serrais une dernière fois la main de M. Bennett, le vieillard se pencha jusqu’à mon oreille :
« J’ai trouvé, dit-il d’un air joyeux, nous l’appellerons le vin des Fées ! »
CHAPITRE III
J’avais quitté Glascow depuis quelques heures : la journée s’annonçait superbe, je fumais un excellent cigare en regardant par la fenêtre du wagon. Sous la banquette était la valise contenant le peu de vêtements que j’avais emportés et, sur mes genoux, le sac de cuir remis par James Bennett.
Je puis bien affirmer, en toute loyauté de conscience, qu’il ne restait plus trace, alors, en mon esprit lucide et rassis, de la petite griserie de la veille. Les pensées inspirées par mon voyage à Glascow se bornaient au calcul des bénéfices probables que rapporterait la vente du vin des Fées. Je songeais surtout à l’orgueil qu’éprouverait mon père lorsqu’il se verrait seul et unique dépositaire d’une denrée inconnue sur le marché de l’Angleterre.
Mon cigare était fini ; je refermai la fenêtre et regardai de droite et de gauche pour savoir avec qui je me trouvais.
« Par exemple ! j’aurai soin de verser moi-même la goutte au brave homme ! » pensai-je, avec un prudent retour sur moi-même.
Mes compagnons de route étaient d’abord deux gros hommes très rougeauds, très endormis, dont l’aspect et la tenue indiquaient évidemment des manufacturiers ; puis une vieille demoiselle sèche et jaune, qui affecta mes cinq sens d’une manière particulière. Je veux dire que, en la regardant, mes yeux furent cinglés comme d’un coup de fouet, mon nez crut respirer du vinaigre, mon oreille percevoir le grincement d’une scie, mes mains rencontrer un clou, mon palais recevoir le jus d’un citron aigri.
Afin d’échapper à cette impression, je jetai les yeux en face de moi, vers la place occupée par une jeune miss simplement, mais gracieusement vêtue. De ce côté aussi, je devais subir une déception ! Car à peine m’étais-je assuré de la fraîcheur et de la gentillesse de ma voisine de banquette, que je ressentis un malaise, qui devint au bout de peu d’instants une souffrance ; et pour ce malaise et cette souffrance, je ne pus trouver que cette stupide et inacceptable raison, que la jeune miss en question était brune et avait les yeux noirs.
Ceci, selon l’ordre logique des choses, me rappela la répulsion éprouvée la veille en présence des deux miss Bennett, et causée par le même absurde motif ! et l’ordre logique ou illogique, comme l’on voudra, des choses, remit dans ma pensée, en contraste à ces cheveux et à ces yeux violemment et brutalement noirs, les cheveux d’or, les yeux bleu de pervenche et le doux corps aérien qui avait touché mon visage chez James Bennett.
« Penrith ! cria la voix du chef de train, Penrith ! quinze minutes d’arrêt ! »
Je sursautai : mes deux gros voisins se levèrent ; la vieille fille, ce composé de toutes les aigreurs dont j’ai parlé, se leva aussi, et j’en fis autant, cédant peut-être au désir d’échapper à la jeune miss brune, mais certainement aussi au besoin que j’éprouvais de dégourdir mes jambes.
Ne me demandez pas ce qui arriva. Mes compagnons descendirent du wagon, c’est évident ; il est évident aussi qu’un autre voulut descendre, et que cet autre fut moi ; il est non moins évident que ce moi se sentit tournoyer, tomber ; une douleur vive à la jambe me fit évanouir, mais avant de perdre connaissance, j’eus le temps d’entendre une voix qui disait :
« Il a la cheville cassée ! »
(La fin au prochain numéro)
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(Georges Grand, illustré par Gilbert, « Variétés, » in Musée des familles, lectures du soir, quarante-huitième année, n° 7, juillet 1881 ; in Musée des familles, édition populaire hebdomadaire, sixième année, n° 26, jeudi 1er juillet 1897. Ce texte est paru en volume dans le recueil Nouvelles anglaises : Une aventure de Samuel Johnson – Le Lord-maire – La Maison où l’on ne dort pas, Paris : Charles Delagrave, 1883 ; il a connu au moins sept rééditions chez le même éditeur, jusque dans les années 1910)
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Une commission de très graves docteurs, ânes chargés des reliques de l’Instruction publique et de l’Académie, sourds à ma confession, comme l’avaient été le garde du cimetière et mes juges, avait estimé qu’il était prudent pour la société de m’enfermer dans un asile d’aliénés, et je sus quelques mois après qu’échafaudant sur mon martyre un volume fort curieux sur les Deux Psychismes, un des doctes fils d’Esculape réussit à glaner quelques lauriers, arrosés de mes larmes, baignés de mes pleurs.
Six mois, six mois d’horrible torture dans cet enfer des déchéances et des misères de l’esprit humain, dans cette Érèbe des espoirs brisés, des passions animales déchaînées, en continuel contact avec des inconscients, des fous, véritables loques vivantes, cadavres ambulants, n’ayant d’humain que l’aspect, six mois s’écoulèrent…
Parfois, de furieuses révoltes contre les hommes, contre le destin, m’étreignaient, se faisaient jour à travers mon inertie physique et morale, ma résignation.
La colère, la rage aveugle, courte folie, s’emparaient de moi, me jetaient dément dans des accès terribles, et je me débattais désespérément dans l’étau formidable de la discipline des asiles des aliénés qui m’étouffait et que chacun des efforts violents que je faisais pour m’y dérober resserrait davantage encore.
Je songeais alors à m’évader.
Pour atteindre ce but, je sus me maîtriser, feindre une douceur apparente, renoncer pour un temps à « mon histoire de vampire, » à mes « vésames » et, peu à peu, je sentis la surveillance, qui pesait sur moi, qui m’enserrait, se relâcher, cesser presque.
Cette nuit, enfin, pendant le sommeil des gardiens confiants en mon calme simulé, je suis parvenu à m’enfuir… et me voici.
Que faire maintenant !
Retourner au cimetière accomplir les dernières recommandations de mon père ?…
Le pourrai-je ? Une surveillance très étroite, depuis « l’attentat du vampire, » y est établie !
Des molosses énormes errent dans ses murs, la nuit, en liberté !
Et d’ailleurs, je n’ai pas les clefs du caveau de la chapelle.
Enfoncer la porte ? En aurai-je le temps ?
Fuir ? Fuir avec ma fille, où ? Comment ?… Et pourquoi vivre ?
Hors de l’atteinte des hommes, ma fillette échappera-t-elle moins à celle du vampire ?
La misérable larve continuera son œuvre et ma fillette succombera.
Je resterai alors seul au monde, seul sur les ruines de mon existence brisée, et avec le souvenir de mon bonheur détruit.
Non ! La Mort ! La Mort !
Bienfaitrice, bénie, la sombre faucheuse va mettre fin à mon martyre, à celui de mon enfant !
Je vais donc mourir.
*
J’exige que mon corps et celui de mon père soient incinérés.
Réduits en cendre, sans doute, le charme des ténèbres sera anéanti.
J’exige encore que les restes de mes fils inhumés, et ceux de ma fillette, soient également brûlés.
Quant à mes ancêtres… qu’ils reposent en paix dans leur cercueil, le cœur arraché et le corps sans tête.
Et maintenant, je demande pardon à ma malheureuse mère du double deuil qui va encore la frapper.
Il le fallait !
Que les hommes étudient ma vie, réfléchissent sur ma confession et m’obéissent. Le corps détruit, détruit tout désir de survie charnelle, détruit avec lui le vampirisme et ses funestes effets.
Le repos des âmes dans l’Au-delà et des hommes sur terre est dans l’incinération.
Que l’incinération devienne obligatoire. Il le faut !
Sur le seuil de la tombe, prêt de paraître devant l’Être suprême, je jure sur ma conscience que je dis la vérité.
Avant de mourir, – de leurs mains, – je pardonne aux hommes mes souffrances et ma mort.
Je souhaite à ceux qui lisent ces lignes tout le bonheur que j’aurais pu goûter ici-bas si la Science avait su rejeter depuis longtemps les langes de son enfance, – qui l’étreignent, l’étouffent, la déforment, la changent en avorton, – pour marcher, d’un pas hésitant encore mais s’affermissant d’âge en âge, avec l’essor de l’esprit humain, vers des sphères d’intellectualité divine, à la conquête de la vérité éternelle, de l’Absolu.
*
Ici s’arrête la Confession du fou.
Le surlendemain, les quotidiens publièrent, sous la rubrique Suicide d’un fou, ce laconique fait-divers :
« M. X., le vampire de Z…, dont on se rappelle les macabres exploits, profitant d’un instant d’inattention des gardiens de l’asile des aliénés où il avait été interné d’urgence, est parvenu à s’échapper avant-hier dans la nuit.
Poussé par sa folie persécutrice, X. est rentré chez lui et s’est suicidé en se pendant à son lit.
Avant de mourir, il a tué son dernier enfant, une gentille fillette de deux ans.
X. a laissé une sorte de récit fantastique de sa vie, précieux document, affirme-t-on, pour les aliénistes, où les plus étranges et les plus superstitieuses révélations s’allient à un pessimisme notoire, mitigé par un semblant de religion et d’humanité.
La relation manuscrite du pauvre fou a été brûlée, comme il l’exigeait, et il a été enterré avec sa fillette dans le caveau de sa famille. »
FIN
_____
(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 188, vendredi 3 juillet 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)
Le lettré Pang rencontra un soir, en se promenant, une jeune fille qui, un paquet à la main, semblait marcher avec difficulté : il l’aborda poliment et, la trouvant fort jolie, lui demanda où elle allait ainsi, toute seule, dans la nuit.
« Vous ne pouvez pas partager mes peines, répliqua la jeune fille ; à quoi bon vous les confier ?
– Dites toujours ; je ferai tous mes efforts pour vous rendre service.
– Ma mère m’a vendue à un homme riche ; j’ai été l’objet de mauvais traitements de la part de sa femme jalouse ; maintenant, je vais m’enfuir loin, bien loin !
– Où allez-vous ?
– Je ne sais ; je vais où ma bonne étoile me conduira.
– Voulez-vous venir dans ma maison, qui est près d’ici ? »
Sur le consentement de la jeune fille, Pang lui prit son paquet et la conduisit chez lui. Elle fut d’abord étonnée de n’y trouver personne, mais fut rassurée par son hôte, qui lui expliqua qu’ils étaient dans un collège, où il avait loué un appartement, pour y étudier.
« C’est très bien, je resterai chez vous, mais il faut tenir ma présence absolument secrète, » recommanda-t-elle.
Pang, joyeux de cette bonne fortune inattendue, passa quelques jours très heureux auprès de sa conquête.
Diverses personnes de sa parenté, mises au courant de ce roman, lui donnèrent le conseil de renvoyer au plus vite la jeune fille qu’on soupçonnait d’être une fugitive de quelque grande famille ; il ne tint aucun compte de ces conseils.
Un prêtre l’aperçut quelques jours après dans un lieu public, le regarda tout à coup avec un mélange de surprise et d’effroi, et lui demanda quelle aventure horrible il avait eue pour porter un masque si tragique sur la figure ; le jeune homme, tout étonné, répondit qu’il ne lui était rien arrivé d’insolite.
« Hélas, dit le vieillard, il y a des gens incorrigibles, dominés par leurs passions, même à l’approche de la mort ! »
Bien que notre amoureux fût très frappé de cette réflexion, il soupçonna que le prêtre voulait, comme tant d’autres, lui réciter ses prophéties pour se les faire payer très cher ; il était, en tout cas, bien éloigné de songer que la femme cachée dans sa demeure se trouvait justement être la cause de sa perte, prédite par le prêtre.
Il retourna à son collège en réfléchissant, malgré lui, à ce qu’il venait d’entendre ; il voulut ouvrir, mais il trouva la porte fermée : qu’est-ce que cela voulait bien dire?
Le souvenir des paroles prononcées par le prêtre fit alors naître dans son esprit une vive curiosité : il grimpa sur un mur, du côté où il ne pouvait être vu, et descendit dans la maison sans faire de bruit. La porte de la chambre était fermée aussi ; il regarda par une fente du bois et vit alors quelque chose d’épouvantable : la belle jeune fille avait disparu ; à sa place, un grand squelette, à la face verte et aux dents aiguës, était en train de peindre une peau de forme humaine, étendue sur le lit.
Dès qu’il eut achevé son travail, le squelette s’habilla de la peau comme d’un vêtement et le voilà redevenu la jeune et jolie fille, à laquelle Pang avait donné asile.
Épouvanté par ce spectacle terrifiant, le malheureux sortit avec mille précautions, par le chemin qui lui avait servi pour entrer, et courut dans la direction où il avait rencontré le prêtre.
Ce dernier disparaissait déjà au loin ; le lettré finit par le rejoindre dans la campagne et se jeta à ses genoux, pour implorer de lui aide et protection.
« Ce fantôme a attendu bien longtemps avant de trouver un remplaçant aux enfers ; aussi ne voudrais-je pas le tuer ; mais prenez ce plumeau et suspendez-le devant la porte de votre chambre. Vous viendrez me rendre compte ensuite, au temple du dieu du Printemps. »
Pang, au lieu de rentrer au collège, où il avait une crainte très grande de pénétrer, retourna dans sa maison, auprès de sa femme, et mit le plumeau devant la porte. À la première veille, on entendit un grand bruit dans la cour ; sans oser regarder lui-même, l’ex-amoureux envoya sa femme savoir ce qui se passait. Elle vit la jeune fille en question qui, après avoir hésité d’abord devant le plumeau, franchit le seuil tout en colère, criant qu’elle n’avait pas peur des représailles du prêtre ; en même temps, elle arracha le plumeau et le brisa en plusieurs morceaux ; puis, elle entra comme la foudre dans la chambre à coucher, où elle éventra Pang d’un seul coup de sa main ouverte et partit avec son cœur, qu’elle lui avait arraché, malgré les cris déchirants poussés par Mme Pang.
Le lendemain, le prêtre, informé par le beau-frère de la victime, accourut dans un état de fureur indescriptible.
« J’avais de la compassion pour ce fantôme, dit-il ; mais il veut à toute force attirer le châtiment ; il l’aura. »
À la maison mortuaire, il chercha partout, mais ne trouva rien ; après avoir examiné tous les coins et recoins, il demanda quel était le voisin de la maison méridionale.
« Cette maison est la mienne, dit le beau-frère.
– Eh bien ! le fantôme est chez vous. Vous avez dû recevoir la visite d’une personne que vous ne connaissiez pas. »
Le beau-frère, après avoir questionné sa famille, apprit, en effet, que sa femme avait arrêté une vieille domestique qui s’était présentée le matin même.
Le prêtre acquit la certitude que c’était bien le spectre, de nouveau métamorphosé ; il se rendit à la maison du beau-frère et, une épée en bois à la main, se plaça au milieu de la cour ; après avoir tracé de son doigt quelques mots magiques, il s’écria :
« Vil criminel, rends-moi mon plumeau ! »
Alors, on vit la vieille domestique se troubler et chercher à fuir ; mais le prêtre l’atteignit et, d’un coup de son épée de bois, il détacha toute la peau du squelette, qui roula par terre en rugissant comme une bête blessée et se transforma enfin en une nuée noire.
Le prêtre alors tira de sa ceinture une gourde, qui absorba toute la nuée et qu’il boucha solidement ; puis il roula la peau comme un rouleau de papier pour l’emporter.
Il allait partir, lorsque Mme Pang le supplia de rendre la vie à son mari.
« Ce n’est pas en mon pouvoir, répondit-il, mais quelqu’un vous indiquera un moyen qui pourrait peut-être vous rendre votre mari. »
Il désigna alors un fou, qui passait dans la rue, en recommandant à la suppliante de ne pas se laisser dégoûter par les manières grotesques de son futur sauveur.
Elle alla, accompagnée de son frère, au-devant de cet aliéné, et lui expliqua sa situation. Il lui dit gravement : « Tout le monde pourrait être votre mari ; à quoi bon faire revenir celui-là ! » Sur les instances réitérées de la pauvre femme, il dit : « Eh bien ! vous me demandez la vie pour quelqu’un ; je ne suis pourtant pas le dieu de l’enfer. »
Il montra d’abord le poing à la pauvre femme et la terrifia complètement ; ensuite, il lui mit une boulette de sable dans la bouche, et s’enfuit à travers la foule, rassemblée pour voir ce qui se passait.
Mme Pang sentit de suite un objet mœlleux, qui descendait dans sa gorge ; rouge de honte et désespérée, elle rentra chez elle avec l’intention de se suicider, après la mise en bière de son mari. Au moment où elle approchait du corps de Pang, quelque chose remonta dans la gorge de Mme Pang et s’élança vers la plaie béante du cadavre : c’était un cœur humain, tout palpitant ; on ferma aussitôt la poitrine et l’on pansa la plaie ; le soir même, Pang était ressuscité, à la joie inexprimable de sa famille.

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(Général Tcheng-Ki-Tong, in Revue de famille, publication bi-mensuelle, première année, tome II, quatorzième livraison, 15 décembre 1888 ; « Variétés, » in Le Zéramna, organe de la démocratie algérienne, quarante-cinquième année, n° 4749, mercredi 16 septembre 1896. Ce texte a été repris en volume dans le recueil Les Chinois peints par eux-mêmes : Contes chinois, Paris : Calmann Lévy, 1889. Toyobuni III/Kunisada, « Le Fantôme d’Oiwa » [détail], gravure sur bois, 1848 ; le cul-de-lampe est tiré de la publication dans la Revue de famille)
Mais ce récit ne fit qu’affermir en lui l’idée que j’étais réellement devenu fou. Je le voyais s’intéresser à mes malheurs, à mes souffrances, prendre en pitié ma vie douloureuse, écouter avec une attention attendrie le récit de la mort de mes enfants, de mon père, puis soudain devenir de glace dès que je lui parlais de trancher la tête du vampire, arguant pour expliquer son refus que j’avais rêvé tout éveillé.
Désespéré, je le suppliai au nom de sa femme, de ses enfants, de me laisser faire ; je m’humiliai, pleurai, me traînai à ses pieds, parlai de lui faire don de ma fortune, mais il demeurait impassible, murmurant seulement d’une voix attristée : « Mon pauvre vieux ! Mon pauvre vieux ! »
Cependant, les aides s’impatientaient :
« Eh, là-bas ! crièrent-ils. Avez-vous fini de blaguer !… La suite à demain, nom d’un chien ! En voilà des idées, de faire des phrases dans un caveau ! Ces messieurs voudraient-ils un crachoir ? Vous embêtez les morts !… Sortez de là, ou nous vous lâchons ! » Et d’autres insanités encore, d’une vulgarité révoltante, à se demander quel était le plus fou de nous tous.
« Ils ont raison, les autres, conclut le gardien. Faut sortir d’ici, on va s’enrhumer. Allons, ça va. Vous raconterez demain vos histoires au commissaire central. Moi, je suis comme Pilate, je m’en lave les mains. Mais je vous trouve là, à une heure où l’entrée du cimetière est interdite ; vous avez défoncé la caisse de votre père… faut que je fasse mon rapport. Vous vous débrouillerez… je m’en f… Montons ! »
Convaincu que mes supplications étaient demeurées inutiles, je voulus m’emparer par la violence du couteau que le garde tenait toujours.
Il me repoussa violemment et me menaça de me lier.
Alors, furieux, je m’élançai sur lui et, ma volonté désespérée décuplant mes forces, je renversai mon adversaire à mes pieds, mais, entraîné par le poids de son corps, je tombai sur lui et nous roulâmes sur le cercueil, sur le cadavre.
Le garde, épouvanté, se mit à hurler, à appeler à l’aide.
Aussitôt, deux hommes bondirent dans la crypte, plutôt qu’ils n’y descendirent, et se jetèrent sur moi.
Malgré mes efforts, mes soubresauts terribles, mes vociférations éperdues, je fus lié en quelques secondes, mis dans l’impossibilité de remuer.
Je gisais maintenant sur le sol humide du caveau, les vêtements en désordre, déchirés.
Le garde, lui, s’était relevé, moulu de sa chute, furieux de sa défaite.
Un de ceux qui m’avaient attaché, goguenard, lui lança : « Ça t’apprendra à écouter les histoires des fous ! Si nous n’avions pas été là, tu y passais… »
Et l’autre ajouta philosophiquement :
« Comme un bon bougre ! Aussi, ça vaut bien une tournée ! »
Ce fut le signal du départ. À l’aide des cordes, on me hissa dans la chapelle, puis je fus conduit à la demeure du garde.
« Touchez rien ! avait dit celui-ci à ses hommes, qui voulaient refermer le caveau. Le parquet viendra demain pour constater. Quel potin, mes amis, quel sacré N… d… D… de potin ! »
Et les trois hommes, sourds à mes prières, allèrent avertir le poste de police voisin…
*
On sait le reste. La Presse française et même celle d’au-delà les monts et les mers, pendant plus d’une semaine, contèrent à leurs lecteurs terrifiés : « Les Exploits d’un Vampire. » Et le vampire, oh ! dérision, c’était moi ! Ma malheureuse femme fut la première frappée par cette horrible révélation.
L’épouvantable et inique accusation qui pesait sur moi, l’acte condamnable de la violation d’un cadavre, s’il n’eut été justifié par des considérations plus hautes, acte que je ne pouvais nier et dont le flagrant délit avait été dûment constaté, enfin tous ces malheurs hâtèrent plus rapidement encore sa douloureuse fin.
Et ce fut la veille d’être jugé par le tribunal comme un immonde profanateur de tombeaux, ce fut en prison que l’on vint m’annoncer froidement sa mort.
Ainsi, cette femme que j’avais assez aimée pour commettre une action exécrable ; cette femme en qui j’avais mis toute ma joie, tous mes espoirs, alla rejoindre ses enfants dans le caveau profané où le vampire dut frémir sans doute alors à ses côtés, frémir d’une horrible ivresse à ce nouveau deuil ; cette femme adorée quitta cette misérable terre sans qu’on eût voulu m’autoriser malgré mes prières, mes supplications, mes larmes, à l’accompagner à son ultime demeure, que dis-je, la revoir une dernière, une suprême fois !
Qu’a-t-elle dit pendant les quelques heures qui terminèrent sa vie brisée dans sa fleur ? Quels regrets amers étaient montés à ses lèvres sur son lit de mort ?
M’a-t-elle maudit ? M’a-t-elle compris ?… Dans une heure, dans moins de temps, peut-être, je le saurai !…
Ma comparution devant la cour d’assises attira une foule énorme au temple de la Thémis moderne. Ah ! les hommes ne valent guère plus que les bêtes, et la plupart de ceux-ci, comme elles, n’ont pas d’âme !
Par centaines, des hyènes vêtues d’oripeaux de soie et surchargées de joyaux, des vautours à face humaine vinrent assister pendant de mortelles heures à l’agonie de mon âme, ouïr les râles de ma chair torturée, s’abreuver de mes larmes, se repaître de mes souffrances.
Un verdict négatif sur le fait de ma culpabilité consciente m’acquitta ; mais la justice des hommes ne brisa les liens qui me retenaient au seuil d’infamie que pour ouvrir devant moi les portes d’une prison mille fois plus sombre, plus affreuse, plus horrible encore : l’hôpital des fous.
(La fin au prochain numéro)
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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 187, vendredi 26 juin 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)
Qui le chassait du royaume des ombres, de l’Au-delà ? Peu importe !
D’autres que moi l’expliqueront… sans doute…
Mon rôle se borne, avant de mourir, à dire aux hommes qui m’ont méconnu, accusé, condamné, torturé : « Défendez-vous. Agissez et veillez ! »
Mais hélas, quelle oreille humaine m’entendra, voudra m’entendre ?
La voix du Crucifié n’est-elle pas demeurée sans écho depuis vingt siècles ?
Aures habent et non audiunt.
Je ne m’attardai pas à contempler plus longtemps ce visage, ce visage que j’avais si souvent, jadis, au temps heureux de mon enfance, couvert de baisers, ce visage qui respirait autrefois la bonté et qui aujourd’hui me causait une insurmontable horreur…
Projetée par une volonté infrangible, ma main, malgré la répulsion instinctive de tout mon être charnel, plongea dans la toison épaisse et blanchâtre qui retombait sur le front du cadavre et, tandis que je levais le couteau pour frapper, en finir, j’attirai cette tête de fauve, cette tête effroyable…
À ce moment, un bruit sourd fit vibrer la voûte de la crypte, et quelque chose, un poids formidable ou qui me parut l’être, courba soudain mes épaules, me jeta étendu sur le cadavre. Je sentis une main brutale, osseuse, me saisir à la nuque et le couteau me fut arraché…
Les pensées qui m’assaillirent alors toutes à la fois en quelques secondes sont inexprimables, furent inouïes !
Comment ne suis-je pas réellement devenu fou, fou de terreur ?
Je crus d’abord, – tant les grands problèmes de l’Au-delà peuvent par leur impression, sur les esprits faibles ou terrifiés, faire naître les plus lamentables superstitions, – je crus d’abord qu’un spectre vengeur, génie terrible, veillant sur les sépultures, allait m’écraser, m’anéantir… Je laissai échapper un cri, guttural, étranglé, appel déchirant, lancé à quelque aide humaine impossible, et levai malgré moi la tête pour considérer cet être terrifiant, infernal…
Mes regards égarés s’arrêtèrent sur un homme !
Un homme que je reconnus à sa casquette galonnée d’argent pour être le gardien du cimetière.
Et cet homme, impassible, mon couteau au poing, les bras croisés, me considérait.
« Que faites-vous là ? interrogea- t-il d’un ton de dogue. Vous êtes fou, ma parole ! »
À ces mots, la fureur, le dédain, la rage surtout d’avoir été surpris dans ma besogne, s’éveillèrent brusquement en moi.
Des flots d’injures se ruèrent à mes lèvres pour répondre, expliquer, mais je ne pus que bégayer dans ma colère :
« Mon couteau ! Mon couteau ! Il faut que…
– Que quoi ?…
– Mon couteau, vous dis-je.
– Plus souvent !
– Mon couteau, misérable ! Il faut que je coupe la tête à mon père. »
À ces paroles, le garde me considéra un instant en silence et hocha la tête en murmurant : « Ça y est ! »
« Rendez-moi mon couteau… Je le veux ! Je vous l’ordonne !
– Oui ! Oui ! demain ! Allons ! Sortez-moi de là ! vivement !
– Mais c’est un vampire ! protestai-je. Il… »
Le garde, fronçant les sourcils, m’interrompit :
« Vampire, ce mort ?!… C’est vous, le vampire ! Suivez-moi !
– Mon couteau, au nom du Ciel ! Ma femme se meurt ! Ma fillette mourra ! C’est lui qui vient les chercher ! Il faut que je les sauve ! Entendez-vous, il faut que je les sauve !
– Vampire… femme… fillette ?… Connu !… Assez causé ! Je vous dis de sortir ! Des messieurs, des amis, vous attendent là-haut ! »
Puis, voyant que je demeurai sur place, inerte, hébété et têtu, il changea de ton :
« Sortiras-tu, n… d… D… ! Sors ou je te fais attacher. »
Et, formant un porte-voix de ses mains réunies, il lança à la voûte :
« Hé ! là-haut !… les cordes !
– Voilà ! Voilà ! Faut-il t’aider ? »
Et un rouleau de corde tomba à mes pieds par l’ouverture du caveau.
« Pas la peine ! Le paroissien a l’air assez calme, » fit le garde en ramassant les liens.
Puis, s’avançant vers moi :
« Tu vois ! Faut pas faire le malin ! Ça ne prend pas ! Allons, oust ! Viens et passe devant ! Sors ou je te ficelle, mon vieux !… »
Stupéfait de ce que j’entendais, révolté du langage de cet homme et de ses procédés à mon égard, je m’écriai, indigné :
« Soyez poli, je vous prie ! Je suis M. X…, propriétaire à Z… Je suis ici chez moi. Ce caveau m’appartient ; vous n’avez rien à y faire, vous. Je vous ordonne de sortir et demain nous réglerons cette affaire, devant votre chef de service et le Maire de Z… qui est mon ami… »
Le garde éclata de rire.
« Oui, mon vieux, t’es chez toi ! On le sait ! Aussi, faut pas te gêner, t’es chez toi !
– Je me plaindrai à mon ami. Je vous ferai révoquer, insolent ! Rendez-moi mon couteau ; il faut que…
– Entendu ! Que tu coupes la tête à ton papa ! Tu l’as dit ! Ben oui, sois tranquille, on la lui coupera.
– Ah !… enfin !…
– L’on z’y va lui couper la tête ! Entrez ! On ne paie qu’en sortant !
– Vous êtes fou ?
– À qui le dis-tu ? Tu parles ! Nous sommes tous fous, alors !… » puis brusquement, changeant de ton :
« Sur ce, assez causé ! Monte-moi là-haut ou, cette fois, je me fâche. »
Comprenant enfin que cet homme me prenait pour un dément, je me ressaisis peu à peu et protestai d’un ton calme sur le jugement qu’il formait sur moi. Je l’assurai posément de l’intégrité absolue de ma raison et lui contai brièvement mon malheur, en le suppliant de me laisser terminer la besogne qu’il m’avait empêché d’accomplir.
(À suivre)
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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 186, vendredi 19 juin 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)
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