Sous l’effet de l’hypnose, je me trouvais transporté entre 1930 et 1940.
Depuis la grande guerre mondiale de 1914-1918, continuée un peu partout par de petites révolutions locales (un roi de moins de temps en temps et par-ci par-là), la situation alimentaire n’avait fait qu’empirer.
Une longue épidémie de grèves avait affecté les travailleurs des champs après les ouvriers des villes et le rendement de la terre s’en était vivement ressenti, car notre mère nourricière supporte moins bien que les machines des interruptions répétées dans les soins qu’elle réclame.
Le cheptel aussi diminuait à vue d’œil et certains esprits goguenards allaient jusqu’à prétendre que la doctrine néo-malthusienne faisait des progrès chez les animaux domestiques.
C’est dans ces conditions alarmantes qu’une réunion extraordinaire du Conseil international des Dictateurs aux vivres fut décidée pour le 15 août 1930.
Au palais du Trocadéro, M. Léon Bourgeois (toujours vert), président d’âge, ouvrit ce congrès mémorable à 2 heures de l’après-midi.
Après trois heures de palabres inutiles, M. Hymans, délégué belge, réclama la parole et dit :
« Messieurs, puisque les dernières découvertes d’Edison ont rendu possibles les communications avec l’Infini, puisque la question alimentaire ne peut être résolue par nos seules lumières, puisque la famine est à la porte du genre humain, il n’y a qu’un moyen de savoir à quoi s’en tenir. Adressons-nous à celui qui est, en somme, responsable de notre existence à tous ! Adressons-nous au Père Éternel, qui trône dans les cieux ! Lui seul peut nous sauver et c’est son devoir de nous tirer d’embarras ! »
Cette proposition fut adoptée par acclamations. M. Patrick O’Brien, délégué pour l’Irlande, qu’un atavisme profond avait doué d’une éloquence concise et pathétique dans les questions alimentaires, rédigea une supplique irrésistible qu’un secrétaire porta aussitôt au poste de T. S. F. interplanétaire de la tour Eiffel.
La réponse céleste arriva au Congrès à 6 heures moins cinq. Elle était d’un laconisme césarien et la solution qu’elle annonçait devait être bien extraordinaire ; car, après quelques minutes de stupeur, pendant lesquelles les congressistes se regardèrent la bouche ouverte, comme de parfaits abrutis, un formidable rire rabelaisien illumina leurs faces et secoua leurs bedaines au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
Un télégramme enthousiaste de félicitations et de remerciements fut aussitôt rédigé par les soins du délégué italien et le Congrès se sépara après avoir fait à la presse un communiqué énigmatique qui fut jugé sévèrement.
Et voici ce qu’il advint pendant la nuit du 15 au 16 août :
Toutes les femmes de la Terre furent prises d’étranges douleurs dans le bas-ventre. Elles ressentaient des tiraillement bizarres. Il leur semblait que leurs organes se déplaçaient et se transformaient. Ces douleurs durèrent toute la nuit et ce n’est qu’à l’aube que les pauvres compagnes des hommes purent goûter un sommeil réparateur.
Une surprise phénoménale les attendait à leur réveil.
Quand elles se levèrent, elles eurent la stupéfaction de trouver sous elles un œuf énorme encore tout chaud et pesant au moins un kilo.
Affolées, elles se précipitèrent dans les rues et se heurtèrent les unes aux autres, car toutes étaient dans le même cas. D’un commun accord, ces œufs furent portés aux laboratoires municipaux, examinés, analysés avec soin et reconnus parfaitement comestibles.
Les journaux des capitales donnèrent l’explication du miracle en publiant les proclamations identiques des gouvernements : Le Dieu tout-puissant, par la seule force de sa volonté, avait transformé les femmes vivipares en femmes ovipares. Le Créateur avait retouché sa créature pour la préserver de la famine.
Environ cinq cents millions d’œufs furent ainsi pondus ce jour-là. On en fit des omelettes délicieuses. Il y eut bien, par-ci par-là, quelques ricanements, quelques grimaces, quelques sourires jaunes, chez les femmes trop vieilles et chez les pimbêches. Mais le côté pratique de la transformation emporta l’approbation générale.
C’était d’ailleurs la première fois que, depuis la malheureuse affaire du Paradis terrestre, Dieu faisait quelque chose de bien en faveur de l’Humanité et il ne convenait pas de se montrer trop difficile.
Le miracle se reproduisit tous les jours suivants, chaque femme pondant sur son année environ deux cents œufs.
Clandestinement d’abord, ensuite par autorisation légale, ces œufs furent mis en vente et constituèrent à la longue une branche importante du commerce.
D’autre part, en moins d’une année, quatorze mille brevets de couveuses artificielles furent pris au ministère international des inventions. Comme ces couveuses libéraient les femmes d’une servitude ennuyeuse, elles furent bientôt d’un usage courant et l’amélioration de la race humaine y trouva largement son compte.
Tout souci d’alimentation fut ainsi épargné aux gouvernements et plus personne ne s’occupa de la soudure à faire entre deux récoltes. Les œufs de femmes suffisaient largement à combler tous les vides. Ce fut l’âge d’or de l’Humanité et de la Pâtisserie.
Hélas ! Toute médaille a son revers ! Il eût été trop beau de voir un progrès qui ne coûtât rien à personne. Et nous hésitons à en révéler les suites malheureuses. Enfin, tant pis si les femmes se désespèrent quinze ans plus tôt qu’il ne faudrait ! elles ont fait assez souffrir les hommes depuis vingt siècles (officiellement) et, pour une fois, nous allons leur rendre la monnaie de leur pièce.
Dès 1932, on s’aperçut que le volume moyen des seins chez les femmes avait considérablement diminué. En 1934, ils avaient complètement disparu. En 1936, la forme de leur buste était singulièrement transformée et le sternum saillait comme chez les oiseaux. Leur cou s’allongeait légèrement et leur crâne diminuait insensiblement de volume.
Enfin, en 1940, elles portaient toutes au bas du dos une touffe de plumes de la même couleur que leurs cheveux et cela leur donnait un petit air d’autruche qui n’était pas sans agrément.

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(L’Ermite des ruines de Boves, in Almanach picard du Hérisson pour 1921, Amiens : Librairie Edgar Malfère, 1920. « La Tragédienne-médium, » illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883)

