Il était une fois une jolie biche blanche, qui avait des cornes d’or. Elle demeurait dans un parc, à l’abri des chasseurs, le seigneur ayant défendu qu’aucun lui fît du mal.
Mais elle s’ennuyait. Ses frères, les cerfs, ne venaient jamais la voir. Ils préféraient risquer leur vie dans les grands bois sauvages.
Elle avait bien pour marraine une petite fille très douce et aimante qui tâchait de la consoler en la distrayant par ses jeux.
Et, toute biche qu’elle était, elle jouait volontiers avec elle. Mais quand la petite fille s’en allait, l’ennui revenait.
« Ah ! répétait le pauvre animal, j’aimerais mieux avoir les cornes comme tous mes frères et pouvoir courir librement avec eux.
– Oui, lui disait sa marraine, mais si maintenant tu courais par les bois, et qu’un chasseur te tuât par mégarde, ce chasseur serait mis à mort, et ce serait de ta faute. Ne te désole pas tant, et amusons-nous. »
Un jour, enfin, la mère de la jeune marraine, qui était fée, dit à la biche :
« À présent, tu es libre : les chasseurs sont partis. Cependant, comme tu as été sage et que tu ne t’es pas échappée, je veux faire ton bonheur. C’est pourquoi voici un beau collier que je vais te mettre, et tu t’en iras là-bas au pays de Cornouailles chercher un petit prince du nom de Gralain que je dois sauver du péril. »
La biche aux cornes d’or se laissa attacher le collier et partit bien vite, heureuse de gambader à travers les bois.
Lorsqu’elle rencontra ses frères et leurs amis : « Laissez-moi, leur dit-elle, je suis pressée ; je vais là-bas bien loin et je dois être seule. »
Les cerfs s’étonnèrent et se chagrinèrent ; mais la biche paraissait si résolue qu’ils l’accompagnèrent seulement au bout de la forêt pour la protéger contre les loups.
Et la petite biche avait le cœur gros en quittant les cerfs. Cependant, elle fut raisonnable et continua son chemin.
Aussi elle arriva bientôt au pays de Cornouailles, dans une ville si belle, qu’elle n’hésita pas à y rester, attendant que le petit prince la vît et reconnût en son collier le message de la fée.
Or, en cette ville, les jeunes garçons et les demoiselles étaient si méchants et si dissipés que le prince Gralain, qui, en l’absence de son père parti à la guerre contre les Sarrasins, gouvernait le pays, était très affligé et s’enfermait tout le jour dans sa chapelle pour y prier et pleurer.
Parce qu’il était le seul à être sage, tous les jeunes garçons et les demoiselles se moquaient de lui et, malgré qu’ils lui dussent le respect, haussaient les épaules quand il passait devant eux ; tandis, qu’au contraire, ils chérissaient sa sœur Marga qui était méchante et perfide.
La reine avait suivi le roi à la guerre, et comme beaucoup de femmes étaient également parties avec leurs maris, la ville se trouvait ainsi presque abandonnée aux enfants, qui y faisaient mille sottises en désobéissant au petit prince.
Donc Gralain ne vit pas la biche aux cornes d’or, et la jolie bête rôdait en vain autour des jardins du château, bêlant pour attirer son attention.
Cependant que le petit prince restait ainsi enfermé, il arriva dans la ville un jeune étranger, si beau, d’aspect si effronté, que les demoiselles lui firent de suite bon accueil et lui demandèrent de prendre part à leurs divertissements.
Ce qu’il accepta aussitôt, car il était encore plus gai et plus rieur que les autres et il leur apprit à faire de mauvais tours, sous prétexte d’amusement. Grâce à ce prestige, il ne tarda point à gagner l’amitié et la confiance de Marga.
Quoique cela fût expressément interdit, les jeunes gens allaient s’amuser le long des hautes murailles qui protégeaient la ville. Les maisons étant au bord de la mer, on les avait construites pour arrêter les flots qui auraient envahi les rues.
Le roi y avait fait percer trois portes afin de pouvoir garer ses vaisseaux en cas de guerre. En temps de paix, les clefs de ces portes étaient précieusement suspendues dans la salle du trône.
Un soir, le jeune étranger dit à Marga :
« Ne serais-tu point contente de voir arriver dans ta ville une foule de chevaliers pareils à moi, qui te rendraient hommage et t’égaieraient tout le temps ?
– Oh, si ! répondit Marga.
– Alors, donne-moi les grandes clefs des portes de la mer.
– Il me faudrait pour cela les voler, répliqua Marga ; elles sont enfermées dans la salle du trône.
– Bah ! dit le jeune étranger, je ne les garderai pas longtemps, et tu les remettras à leur place sans que personne s’en soit aperçu. »
Alors, Marga se glissa furtivement dans la salle du trône, détacha les grandes clefs et les apporta à son ami. Mais celui-ci ne les eut pas plus tôt en sa possession qu’il se mit à rire et à danser.
« Ah ! ah ! fit-il, qu’as-tu fait, petite sotte ? Jamais, jamais, je ne te rendrai les clefs et je vais ouvrir les portes, de telle sorte que la mer entrera dans la ville et que vous serez tous noyés. »
Marga, terrifiée, voulut alors reprendre les clefs à son ami et le poursuivit. Hélas ! elle ne put le rattraper ; il s’enfuit du château.
À peine était-il sorti que le ciel devint noir tout à coup, et que le vent souffla si fort que les clochers furent ébranlés. Une immense clameur d’épouvante retentit.
En entendant ce cri plusieurs fois répété : « La mer, la mer ! » le petit prince Gralain sortit de sa chapelle.
Quand il sut que l’on avait volé les clefs sacrées et que les portes de la mer étaient ouvertes, il se mit à pleurer et à se lamenter.
Cependant, un grand fracas se produisait ; les hautes murailles étaient emportées par la fureur des vagues et la mer entrait dans la ville.
Gralain fut bien obligé de se sauver avec les autres qui cherchaient à atteindre les collines, mais les méchants s’étaient tellement fatigués aux plaisirs qu’ils n’avaient plus de forces pour courir et qu’ils tombaient sur la route où l’eau les rejoignait. Le petit prince courait aussi, puis il s’arrêtait pour pleurer et perdait de l’avance.
Soudain, il fut très surpris de voir une biche aux cornes d’or qui galopait près de lui.
Il se rapprocha d’elle et vit le collier sur lequel était écrit :
« Prince, en cas de danger, monte sur le dos de cette biche et tu sera sauvé. »
Il enfourcha donc la jolie bête, qui se remit au galop et devança vite les fuyards. Mais, parmi ceux-ci, il reconnut Marga. « Arrête, cria-t-il à sa monture, arrête. »
Et il saisit Marga en croupe. Elle était méchante, sans doute, mais elle était sa sœur et il voulait la sauver.
La biche reprit sa course, mais la mer s’avançait toujours. Bientôt, après avoir atteint les premiers fuyards, elle rejoignit la biche.
Alors, une voix résonna aux oreilles de Gralain ; et cette voix disait :
« Débarrasse-toi de Marga et tu seras sauvé. »
Le petit prince n’écouta pas la voix et pressa seulement la biche. « Plus vite, fit-il ; au galop. » La mer les poursuivait encore…
La voix résonna de nouveau : « Débarrasse-toi de Marga ; c’est le diable que tu as avec toi. »
Mais Gralain pensait que c’était sa sœur et il s’obstina dans sa course fantastique, voyant toujours l’Océan à ses trousses.
Et la voix répétait toujours : « Débarrasse-toi de Marga. »
Comme épuisé, le petit prince, voyant que la mer n’était plus qu’à un pas et qu’il allait périr, recommandait son âme à Dieu, la biche fit un tel bond que Marga, qui s’était cramponnée à son frère, le lâcha et tomba dans la mer.
Aussitôt, la mer devint aussi noire que le ciel et le flot s’arrêta.
Gralain avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, il s’aperçut que le soleil brillait et que l’Océan s’était retiré.
À la place de la ville, un beau lac bleu s’étendait. Et, du profond des eaux, le petit prince entendit sonner les cloches, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, ses petits sujets ayant été trop méchants.
Il pleura sur la disparition de sa sœur, emportée par le diable, et sur la ruine de la ville de son père. Puis il vit la biche aux cornes d’or et l’enfourcha de nouveau.
Et la biche prit un galop vertigineux et l’emporta dans un pays qu’il ne connaissait pas. Il y fut reçu par la fée et la petite marraine qui l’introduisirent en un palais splendide et le promenèrent dans une ville magnifique dont la petite fille était aussi la reine.
Il vécut dans le palais où on le traita avec une grande magnificence et où l’affection des deux femmes le consola de ses malheurs.
Si bien qu’une fois, il demanda à la petite reine si elle ne consentirait pas un jour à l’épouser, non qu’il tînt à devenir roi, mais parce qu’elle était si belle, si douce et si différente des méchantes filles de son ancien royaume, qu’il l’aimait de toute son âme.
La petite reine lui répondit alors qu’elle ne pouvait pas l’épouser parce qu’elle voulait être fée comme sa mère, et que les fées ne devaient point se marier à des princes, mais qu’elle lui trouverait une femme aussi belle et aussi douce qu’elle, et qui en retour l’aimerait tendrement, sinon plus. En disant ces mots, la fillette conduisit le jeune prince dans le parc, où il retrouva la biche aux cornes d’or qui lui avait sauvé la vie.
La biche accourut joyeuse comme d’habitude et prête à jouer avec sa marraine, croyant qu’il s’agissait de galoper derrière le cerceau avec les jeunes gens. Mais la petite reine, sérieuse, la toucha avec sa baguette et la transforma subitement en une ravissante jeune fille, toute de grâce et de charme.
Déjà sur son front brillait la couronne d’or des princesses et sa robe était si blanche que le jeune prince en fut ébloui.
« Voilà, dit la petite reine à Gralain, qui fera que vous m’oublierez bientôt ; mais comme les fées ne peuvent pas régner et qu’à partir d’aujourd’hui j’en suis une, je vous donne mon royaume et vous abandonne mes biens. »
Gralain se mit à genoux et couvrit de baisers les mains de la jeune reine, protestant qu’il n’oublierait jamais la bienfaitrice qui avait délivré sa fiancée. – Une vilaine sorcière, pour satisfaire on ne sait quel désir de vengeance, avait, dès sa naissance, changé cette princesse en biche. – Le maléfice à jamais conjuré par elle, la jeune fille s’éloigna et Gralain conduisit sa fiancée dans sa nouvelle cité où on les accueillit de grand cœur.
Quelques années plus tard, ils se marièrent et furent adorés de leurs sujets, parce qu’ils restèrent toute leur vie des monarques bons et justes.

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(Armory, in Le Grand Illustré universel, troisième année, n° 13, dimanche 1er avril 1906 ; repris sans mention d’auteur dans La Plume, journal des petites ailes, neuvième année, n° 1 et 2, janvier et février 1940 [envoi de Gisèle Berry, Neuilly-sur-Seine]. Arthur Hughes, « The White Hind » [La Biche blanche], gouache, c. 1870)

