Cette histoire nous a été contée par le géologue Volokhov, l’explorateur bien connu qui a atteint les endroits les plus inaccessibles de la Sibérie. Ce solide gaillard, à large face mongole, nous déclara qu’il allait nous raconter une histoire remarquable dont le mérite essentiel était dû à la raison et à une savante analyse.

« Je ne saurais, dit-il, rendre complètement l’impression produite par cette aventure sur moi, qui en fus le héros. J’espère, néanmoins, que mon histoire vous paraîtra intéressante.

Il y a quelques années, j’explorais une certaine partie de l’Altaï Central : la chaîne de la Listviaga, qui se trouve sur la rive gauche du pays d’amont de la Katoun. J’étais alors à la recherche de terrains aurifères. Et bien que cet été-là je ne découvris rien qui valût la peine d’être mentionné, je n’en demeurais pas moins ravi de la nature pittoresque de l’Altaï et de sa très intéressante géologie. Là où je travaillais, il n’y avait rien de remarquable. La Listviaga est une chaîne relativement peu élevée, sans cimes neigeuses. Donc ici, – pas de glaciers éblouissants, pas de lacs alpestres ni de pics menaçants, – bref, aucun des attributs ordinaires de la beauté des montagnes. Cependant, l’attrait austère des rochers qui hérissent leurs crêtes au-dessus de la luxuriante taïga dont sont couvertes les montagnes qui ondulent au-dessous de ces rochers, me dédommageait d’une existence suffisamment ennuyeuse dans les vallées larges et marécageuses de petites rivières, où s’effectuait principalement mon travail.

En plus de ce travail, on m’avait encore chargé d’inspecter des gisements d’un excellent asbeste, situés dans le cours moyen de la Katoun, à proximité du grand village de Tchémal. Pour l’atteindre, le plus court est de remonter la vallée de la Katoun en suivant la chaîne du même nom qui est la plus élevée de l’Altaï. C’est seulement ici, pendant ce trajet, que je compris tout le charme ensorcelant de l’Altaï. Je me souviens très bien du moment où, après une longue route à travers une épaisse forêt d’épicéas, de cèdres et de mélèzes, ma petite caravane de chevaux descendit dans la vallée de la Katoun. À cet endroit, le terrain marécageux nous causa beaucoup d’ennuis. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au poitrail dans la bourbe brune et glougloutante qui se dissimulait sous une couche de végétation. Chaque dizaine de mètres nous coûtait de grands efforts. Mais comme j’avais décidé d’arriver ce jour-là jusqu’à la rive droite de la Katoun, il n’y eut pas de halte pour la nuit. La lune, qui était à son croissant, éclairait notre route, et il nous fut facile d’avancer…

Le bruit cadencé d’un courant rapide salua notre arrivée sur les bords de la Katoun. Sous les rayons de la lune, la rivière paraissait large. Cependant, lorsque le conducteur de notre caravane pénétra, sur son intrépide cheval pie, dans l’eau tumultueuse et trouble, et que nous le suivîmes, elle nous arriva à peine aux genoux. Nous atteignîmes facilement la rive opposée. Ayant évité un pré submergé couvert d’arbustes, nous rencontrâmes de nouveau un marais. Sur un mœlleux tapis de mousse se dressaient çà et là quelques grêles sapins, et partout on apercevait de petits tertres sur lesquels s’élevaient en bruissant des laiches aux rudes feuilles. Dans un tel lieu, nos chevaux seraient restés sans manger pour la nuit ; aussi décidai-je de continuer notre route. Une côte donnait lieu d’espérer que nous atteindrions bientôt un endroit sec. Le sentier se perdait dans la noirceur lugubre d’une sapinière, et les sabots des chevaux s’enfonçaient dans le mœlleux tapis de mousse.

Nous avançâmes ainsi pendant une heure et demie, jusqu’à ce que la forêt devînt moins épaisse. À présent, on rencontrait des épicéas et des cèdres, la mousse avait presque complètement disparu, mais la montée ne touchait pas encore à sa fin, au contraire – elle devenait plus raide. Malgré nos efforts pour n’en laisser rien paraître, la fatigue de la journée se faisait sentir, et ces deux heures de montée nous furent particulièrement pénibles. C’est pourquoi nous éprouvâmes tous un joyeux soulagement quand nous entendîmes les fers de nos chevaux résonner sur du granit dont jaillissaient des étincelles, et que se montra le sommet presque plat du contrefort. Là, il y avait de l’herbe pour les chevaux et un endroit sec pour dresser nos tentes. En un clin d’œil, les chevaux furent dessellés, les tentes dressées sous un énorme cèdre et, après la procédure habituelle qui consistait à vider tout un seau de thé et à fumer nos pipes autour d’un feu de bivouac, nous nous endormîmes profondément.

Le lendemain, personne ne se réveilla à temps ; la faute en était à certaine liqueur absorbée la veille. Lorsque j’ouvris les yeux, il faisait grand jour et je sortis rapidement de ma tente. Une brise fraîche agitait les branches vert foncé des cèdres. À gauche, entre deux arbres, comme dans un cadre sombre, se dessinaient dans l’air rose et pur les contours délicats de quatre cimes blanches. L’air était étonnamment transparent. Le long des pentes abruptes de ces cimes ruisselaient toutes les combinaisons imaginables de nuances rouge vif. Un peu plus loin, sur la surface bombée d’un glacier bleu pâle, reposaient obliquement les énormes raies bleu foncé des ombres. Ce fondement bleu renforçait encore la légèreté éthérée des colosses blancs qui semblaient répandre leur propre lumière, tandis que le ciel, visible entre eux, paraissait une mer d’or pur. Je ne pouvais détacher mes regards des cimes blanches qui venaient de surgir si inopinément. Quelques minutes s’écoulèrent ; le soleil était encore plus haut, l’or prit une teinte pourpre ; de roses, les cimes devinrent bleues, tandis que le glacier se parait de reflets d’argent. Des sonnailles tintèrent ; j’entendis les voix des ouvriers qui faisaient nos paquets et s’apprêtaient à seller les chevaux, et moi je demeurais en extase devant le triomphe de cette magie lumineuse sur la matière lourde et inerte.

Vous voyez que mon premier amour pour les beautés alpestres de l’Altaï est né inopinément, mais avec force. Par la suite, cet amour me procura bien des sensations nouvelles.

Des hautes montagnes, je descendis de nouveau dans la vallée de la Katoun et ensuite dans la steppe d’Ouimon, une vallée encaissée et plane où il y avait de l’excellent fourrage pour les chevaux, et pour nous aussi… chez les habitants hospitaliers des hameaux éparpillés par toute la vallée. La géologie des sommets de la chaîne de Térektine, que je visitai ensuite, n’offrait rien d’intéressant. Sur la crête large et plane de cette chaîne, on ne voyait que des granits uniformes. De la vallée d’Ouimon, l’ascension était extrêmement ardue. Beaucoup de sueur humaine et chevaline coula dès que nous eûmes quitté la zone forestière. Quant à notre vocabulaire – il aurait été capable d’empêcher l’herbe de pousser tout le long de la route suivie par ma caravane. La forêt – un mélange de cèdres, de sapins, de trembles et d’herbe qui arrivait jusqu’aux épaules des cavaliers – livrait difficilement passage à mon pesant équipement composé de selles d’artillerie et de grandes caisses. Aussi comprendrez-vous ma joie quand j‘atteignis la surface plane de la ligne de partage des eaux de la chaîne qui se trouvait-au-dessus de la zone forestière. Mais même ici, près de la limite des neiges éternelles, nous tombâmes sur de vastes terrains marécageux qui nous causèrent pas mal d’ennuis jusqu’à ce que l’idée nous vînt de les traverser de biais sur le bord des champs de neige. La descente jusqu’à l’Ongoudaï fut plus facile, mais longue et monotone.

Une fois arrivé à Ongoudaï, j’envoyai mon assistant avec les collections et l’équipement à Biisk via Altaïskoïé. Pour visiter les gisements d’asbeste de Tchémal, je n’avais pas besoin de bagages. Accompagné d’un seul guide, sur des chevaux frais, je parvins rapidement jusqu’à la Katoun et je fis halte dans le village de Kaïantcha.

Le thé avec du miel odorant que nous offrit notre hôte, le jeune maître d’école du village, était particulièrement succulent, et nous restâmes longtemps assis à la table de bois blanc dans un jardinet. Mon guide, un Oïrote morose et taciturne, fumait avec insouciance sa pipe à monture de cuivre. Quant à moi, je questionnais notre aimable hôte sur les curiosités qui m’attendaient au cours du trajet jusqu’à Tchémal. Il subissait avec bonne grâce cet interrogatoire.

« Encore une chose, camarade ingénieur, me dit-il. Non loin de Tchémal, vous traverserez un petit village. C’est là qu’habite notre célèbre peintre, Tchorossov. Vous avez sûrement entendu parler de lui. Il n’est pas commode, le vieux, mais si vous avez la chance de lui plaire, il vous montrera tout, et il a une quantité de beaux tableaux. »

Je me souvins des tableaux de Tchorossov que j’avais vus à Tomsk et à Biisk, surtout de sa « Couronne de la Katoun » et de son « Khan-Altaï, » et je pris la résolution d’aller à tout prix saluer cet artiste. Après ce que j’avais vu de mes propres yeux, je trouvais ses œuvres d’une vérité saisissante. Ce qui, dans les salles du musée, me semblait artificiel et exagéré, était, au naturel, d’une beauté fascinante.

Connaissant parfaitement le chemin qu’il me fallait suivre le long de la Katoun, je congédiai mon guide ici-même, à Kaïantcha. Le lendemain, vers le milieu de la journée, mon cheval escaladait déjà une pente rocailleuse peu élevée, mais raide. Arrivé au sommet, je vis la surface plane et ensoleillée de l’entrée d’une gorge où chatoyait l’or d’un champ de blé. Sur la lisière d’un bois, quelques maisons neuves jetaient la note éclatante de leurs poutres jaunes. Là où les troncs élancés des mélèzes en saillie entouraient une clairière verte où des pivoines aux riches couleurs faisaient des taches claires, se dressait un grand bâtiment. Tout était exactement comme me l’avait décrit l’instituteur de Kaïantcha, et, sans la moindre hésitation, je dirigeai ma monture vers la maison du peintre Tchorossov.

Je m’attendais à trouver un vieillard grincheux et je fus étonné lorsque, sur le seuil de la porte, je vis un homme rasé de près, sec et agile, aux mouvements vifs et précis. Seulement, en regardant très attentivement son visage mongol, je vis les rides qui sillonnaient ses joues creuses, son front haut et bombé, ainsi que sa moustache raide et ses cheveux taillés en brosse, fortement grisonnants. Il me reçut aimablement, sinon avec cordialité.

En absorbant l’inévitable thé, j’épanchai, comme on dit, mon cœur devant l’artiste ou, plus exactement, je lui fis part de la profonde impression qu’avait produite sur moi ma récente excursion alpestre. Selon toute évidence, Tchorossov ajouta foi à la sincérité de mon enthousiasme. Il devint plus accueillant, sa taciturnité oïrote fit place à une causerie amicale.

Après le thé, il m’emmena dans son atelier. Cette grande pièce nue, aux larges fenêtres, occupait la moitié de la maison. Parmi une quantité d’études et de petits tableaux, un m’attira à première vue.

Tchorossov me dit que c’était une variante de son tableau « Dény-Der » – le Lac des Génies de la montagne, qui se trouve dans un des musées sibériens. J’avais entendu parler de ce tableau, mais je n’avais pas eu l’occasion de le voir jusqu’à présent.

Je tâcherai de décrire par le menu ce tableau parce qu’il servira de clé aux événements que je raconterai plus loin. La petite toile, pas plus d’un mètre de large, dans un modeste cadre noir, était éclairée par les rayons du couchant et charmait la vue par la pureté de ses couleurs. La surface unie gris bleuâtre du lac qui occupait tout le milieu du tableau respirait le froid et un repos silencieux. Au premier plan, près des pierres sur la rive plane, là où le tapis vert de l’herbe était entrecoupé de taches d’une neige immaculée, se voyait le tronc d’un cèdre abattu. Un bloc de glace bleue était appuyé contre la rive, tout près des racines de ce cèdre ; des glaçons et de grandes pierres grises projetaient sur la surface du lac des ombres tantôt verdâtres, tantôt gris bleuâtre. Deux cèdres nains, tourmentés par le vent, dressaient leurs branches touffues comme des bras au ciel. Dans le fond, des cimes neigeuses dentelées, aux arêtes rocheuses violettes ou jaune paille, se précipitaient à pic dans le lac. Au centre du tableau – un glacier couvert d’une neige aveuglante barrait le lac d’un rempart de névé bleu, et au-dessus de ce glacier s’élevait une pyramide triangulaire qu’on aurait dite en diamant, où flottait une écharpe de nuages roses. À gauche, la vallée du glacier était limitée par une montagne en forme de cône, aussi presque entièrement couverte d’un manteau de neige. Cette montagne reposait sur un large fondement, dont les marches de pierre descendaient, gigantesque escalier, vers l’extrémité du lac…

J’oubliai tous les autres tableaux et je restai longtemps en contemplation devant celui-ci qui me révélait la véritable force des cimes de l’Altaï. J’admirais l’esprit d’observation subtil du peuple qui avait appelé ce lac Dény-Der – le Lac des Génies de la montagne.

Tchorossov m’observait en clignant les yeux, content de l’effet produit.

« Où avez-vous trouvé un pareil lac, Grigori Ivanovitch ? lui demandai-je, et se peut-il qu’il existe réellement ?

– Le lac existe. Et je dois vous dire qu’il est bien plus beau que sur cette toile. Quant à le trouver, cela n’est pas facile… »

Le peintre me lança un regard scrutateur et poursuivit :

« Il est probable que vous ne savez pas quelles légendes les Oïrotes rattachent à ce lac.

– Oh, elles doivent être sûrement très intéressantes, puisqu’ils lui ont donné un nom si poétique ! »

Les yeux de Tchorossov se fixèrent sur son tableau.

« N’avez-vous rien remarqué de particulier dans ce tableau ? demanda-t-il. Ordinairement, on ne remarque rien…

– Ici, dans le coin gauche où se trouve la montagne en forme de cône, dis-je. Excusez-moi, Grigori Ivanovitch, mais là les couleurs m’ont paru simplement impossibles.

– Regardez donc encore plus attentivement… »

Je me mis à examiner le point qui m’avait surpris. Au pied de la montagne en forme de cône s‘élevait un nuage blanc verdâtre qui répandait une faible lumière.

La réverbération entrecroisée de cette lumière et l’éclat des neiges scintillantes traçaient sur l’eau de longs sillons d’ombres, qui, pour une raison incompréhensible, étaient de nuance rouge. Un rouge encore plus foncé se voyait dans les fissures des rochers abrupts. Et aux endroits où, au-delà de la blanche muraille de la chaîne, pénétraient les rayons droits du soleil, au-dessus des glaces et des pierres, montaient de hautes colonnes de fumée ou de vapeur vert bleuâtre qui ressemblaient à d’énormes figures humaines. Ces couleurs singulières et invraisemblables donnaient à cette partie du paysage un aspect sinistre et fantastique…

« Voilà ce que je ne comprends pas. » – Je désignai les colonnes vert bleuâtre.

« Et n’essayez pas de comprendre, me dit Tchorossov en souriant. Vous connaissez bien la nature, vous l’aimez, mais vous n’avez pas foi en elle.

– Et vous-même, Grigori Ivanovitch, comment expliquez-vous ces flammes rouges sur les rochers, ces colonnes vert bleu, ces nuages lumineux ?

– L’explication est simple : ce sont les génies de la montagne, » répondit tranquillement Tchorossov.

Je me tournai rapidement vers lui, mais je ne vis pas l’ombre d’un sourire sur son visage fermé.

« Je ne plaisante pas. Vous pensez que le lac a reçu son nom pour sa beauté divine ? Eh bien, non ! Pour beau, il l’est, mais il est mal famé. Ainsi, moi – j’ai peint ce tableau et j’y ai presque laissé ma peau. Je suis allé là-bas en 1909 et j’en suis resté malade jusqu’en 1913… »

Je priai l’artiste de me raconter les légendes du lac Dény-Der.

« Bien, accéda Tchorossov, allons nous asseoir. »

Nous nous installâmes sur un large divan recouvert d’un grossier tapis mongol aux tons jaunes et bleus.

« De temps immémorable, commença Tchorossov, la beauté de ce lieu attirait les hommes, mais des forces incompréhensibles anéantissaient souvent ceux qui s’y rendaient. Moi aussi, j’ai subi l’influence fatale de ce lac, mais de cela nous parlerons plus tard. Il est intéressant que la beauté souveraine du lac se révèle surtout pendant de chaudes journées d’été, et que c’est justement alors que se manifeste le plus sa puissance néfaste. Aussitôt que les gens, qui s’approchaient du lac, apercevaient sur les rochers des flammes d’un rouge sang de bœuf et voyaient le scintillement des fantastiques colonnes vert bleu, ils commençaient à éprouver d’étranges sensations… Les pics neigeux environnants semblaient se poser en couronne sur leur tête, exerçant une pression monstrueuse, et, devant leurs yeux, commençait une danse effrénée de rayons lumineux. Ils se sentaient attirés vers la montagne en forme de cône, où ils croyaient voir les ombres de ses génies. Mais dès qu’ils atteignaient cet endroit, – tout disparaissait et il ne restait plus que des rochers nus… À moitié suffoqués, pris d’une faiblesse soudaine qui les empêchait d’avancer, en proie à un profond abattement, les malheureux quittaient le lieu fatal. Mais ordinairement ils mouraient en route. Seuls, une fois, quelques vigoureux chasseurs que leur fougue avait entraînés jusqu’au bord du lac, parvinrent, au prix d’efforts inouïs, à atteindre la yourte la plus proche. Plusieurs d’entre eux moururent ; les autres furent longtemps malades et ne recouvrèrent jamais ni leur force ni leur courage.

Depuis lors, le Dény-Der est mal famé. Les hommes l’évitent. Sur les bords, il n’y a ni bêtes, ni oiseaux, et sur la rive gauche, où se rassemblent les génies, rien ne croît – pas même les herbes…

Déjà dans mon enfance, j‘avais entendu raconter cette légende, et depuis longtemps l’envie me tenaillait de visiter les domaines des génies de la montagne. Il y a vingt ans, j’y suis allé et j’y ai passé deux jours tout seul. Le premier jour je ne remarquai rien d’extraordinaire et je travaillai longtemps, peignant une étude après l’autre. Mais ce jour-là le ciel était couvert de gros nuages qui se déplaçaient rapidement, les effets de lumière changeaient souvent, et je ne parvenais pas à saisir la transparence de l’atmosphère alpestre. Je pris la décision de rester encore un jour et de passer la nuit dans un petit bois qui se trouvait à cinq cents mètres du lac. Vers le soir, je ressentis une légère nausée et une étrange cuisson dans la bouche, qui m’obligeait tout le temps à cracher…

L’admirable et radieuse matinée du lendemain promettait une belle journée. La tête lourde, luttant contre un accès de faiblesse, je me traînai jusqu’au lac, et bientôt mon travail passionnant me fit oublier mon malaise. Le soleil était déjà très chaud, lorsque, ayant achevé mon étude, je reculai le chevalet pour jeter un dernier regard sur tout le lac. Je me sentais très fatigué ; mes mains tremblaient ; par moments, la tête me tournait et j’étais près de défaillir.

C’est alors que je vis les génies du lac. Sur la surface unie et transparente de l’eau glissa l’ombre d’un nuage. Les rayons du soleil, qui traversaient obliquement le lac, parurent encore plus éclatants après cet obscurcissement momentané. Sur la limite, déjà lointaine, de la lumière et de l’ombre, je remarquai soudain quelques colonnes d’un fantastique ton vert bleu, qui ressemblaient à d’énormes figures humaines drapées dans des manteaux. Tantôt elles restaient immobiles, tantôt se déplaçaient rapidement et tantôt s’évanouissaient dans l’azur. Je demeurai cloué d’étonnement, les regardant avec une épouvante indicible. Le mouvement silencieux des fantômes se prolongea encore quelques minutes, puis, sur les rochers, commencèrent à scintiller des lueurs et des étincelles couleur sang. Et au-dessus de tout cela planait un nuage qui avait la forme d’un champignon et répandait une faible lumière verte… Je me sentis soudain plein de force, ma vue devint plus perçante ; des rochers éloignés semblaient se rapprocher de moi et je distinguais chaque détail de leurs pentes escarpées. Ayant saisi mon pinceau, je choisissais avec une sauvage énergie des couleurs, me hâtant de fixer sur la toile ce spectacle extraordinaire. Une brise légère passa sur le lac, et, instantanément, tout disparut : le nuage et les fantômes – seuls les charbons rouges sur les rochers continuaient à luire lugubrement.
 
 

 

L’excitation qui s’était emparée de moi, faiblit soudain, mon malaise s’accrut brusquement – comme si ma force vitale s’échappait par le bout de mes doigts qui tenaient la palette et le pinceau. Le pressentiment de quelque chose de funeste me forçait à me hâter. Je fermai rapidement mon album et rassemblai mes effets. J’avais la sensation qu’un poids terrible m’écrasait la tête et la poitrine… Le vent devenait plus fort. Des nuages voilaient maintenant les sommets des montagnes, et les pures couleurs du paysage ternissaient à vue d’œil. Un souffle haletant sortait de ma poitrine, lorsque, luttant contre la faiblesse et le poids qui m’oppressait, je tournai le dos au lac. Les montagnes vacillaient devant moi ; d’horribles vomissements m’épuisèrent complètement. Il m’arrivait de tomber, et alors je restais longtemps sans pouvoir me relever. Je ne me souviens pas comment je parvins jusqu’au lieu où m’attendaient mes guides (qui n’avaient pas voulu aller plus loin), et, d’ailleurs, cela n’importe guère, – l’important est que la boîte qui contenait mes études et que j’avais attachée à mon dos, était restée intacte.

« Tu as ton compte, Tchoross, me dit du ton d’un observateur impartial l’aîné des guides en voyant mon état ; tu baves… »

Je ne suis pas mort, comme vous voyez, mais, longtemps, je me suis senti très mal. Une apathie singulière et un affaiblissement de la vue m’empêchaient de vivre et de travailler. Mon grand tableau du Dény-Der n’a été peint qu’au bout d’un an. Quant à celui-ci, je l’ai achevé peu à peu, pendant ma convalescence. »

Tchorossov se tut et frotta ses mains ridées. Très intrigué par son récit sur les génies du lac Dény-Der, je n’avais aucune raison de douter des paroles de l’artiste, mais je n’arrivais pas à m’expliquer les phénomènes merveilleux que son pinceau avait fixés sur la toile.

Nous passâmes dans la salle à manger. La vive lumière d’une lampe à pétrole, suspendue au-dessus de la table, chassa les ombres surnaturelles qu’avait évoquées le récit du peintre. Mais je ne pus m’empêcher de lui demander comment, au cas où l’occasion s’en présenterait, je pourrais trouver le Lac des Génies de la montagne.

« Ah, ah ! me dit en souriant Tchorossov, vous voilà emballé ! »

Je sortis un carnet et un crayon de ma musette et m’apprêtai à inscrire les indications de Tchorossov.

Le lendemain matin, je retournai encore une fois à l’atelier du peintre. Je me souviens de quelques charmantes études, mais aucune d’elles ne pouvait être comparée à celle du Dény-Der. Vu la maigreur de ma bourse, je n’osai même pas donner à entendre que j‘aurais voulu acquérir ce tableau. J’achetai deux croquis de cimes neigeuses – à l’aube et sous les rayons du couchant – et je reçus encore comme cadeau un petit dessin à la plume, qui représentait un groupe de mélèzes avec une profonde connaissance du caractère de cet arbre que j’aime entre tous.

Lorsque je pris congé de lui, Tchorossov me dit :

« Je vois avec quelle attention vous regardez l’étude de Dény-Der. Mais je ne puis vous l’offrir. Je vous ferai cadeau de cette étude. Seulement, – il se tut quelques instants, – ce sera après ma mort ; maintenant, je suis incapable de m’en séparer… Ne vous affligez pas, ce sera bientôt… On vous l’enverra, » ajouta-t-il sérieusement, avec son impassibilité déconcertante.

Après avoir souhaité à Tchorossov une longue vie et, à moi-même, de le revoir bientôt, je remontai à cheval. Il se trouva que le sort nous sépara à jamais…

Je ne revins pas de sitôt dans l’Altaï. Quatre ans durant, je travaillai intensivement et, au début de la cinquième année, je dus sortir du jeu. Un rhumatisme aigu – la maladie professionnelle des travailleurs de la taïga – me cloua pendant six mois à ma couche, et, ensuite, j’eus à soigner mon cœur affaibli.

D’une ville d’eau du Midi, où je mourais d’ennui et de désœuvrement, je me réfugiai dans mon brumeux mais cher Léningrad. On me proposa d’explorer les mines de mercure de Séfidkan, en Asie Centrale. J’espérais que le climat sec et chaud de la Turkménie m’aiderait à me défaire de mon mal si ennuyeux, et qu’alors je pourrais retourner dans le Nord sauvage qui avait à jamais captivé mon âme.

Mon amour pour le Nord était exclusif et, privé de la possibilité de le revoir bientôt, j’avais la nostalgie en songeant à la Sibérie.

Par une soirée de printemps, quand j’étais assis chez moi devant mon microscope, on m’apporta un colis qui me causa plus de chagrin que de joie. Dans une caisse plate en bois de cèdre reposait l’étude du Dény-Der : le peintre Tchorossov avait achevé son existence laborieuse. Il me suffit de revoir le Lac des Génies de la montagne, pour me souvenir, jusque dans les moindres détails, du récit de Tchorossov. La beauté lointaine et inaccessible du Dény-Der m’emplit d’une tristesse inquiète. Pour me distraire, je mis sous le microscope une nouvelle lamette du minerai de Séfidkan. D’un mouvement qui m’était familier, j’abaissai le tube au moyen de la vis de la crémaillère, mis au point le foyer, en me servant du micromètre, et m’absorbai dans l’étude de la cristallisation consécutive du minerai de mercure. La lamette polie, qui était du cinabre presque pur, se montrait rebelle à l’étude. La lumière électrique m’empêchait de distinguer les nuances subtiles des couleurs que réfléchissait cette lamette. Je remplaçai l’illuminateur opaque par celui de Silverman pour éclairage oblique et allumai la lampe de la lumière du jour – excellente invention qui, dans l’étroit monde du microscope, remplace le soleil…

L’image du Lac des Génies de la montagne continuait à m’obséder ; aussi d’abord ne fus-je même pas surpris de voir, dans le microscope, les reflets rouge sang sur un fond d’acier bleuâtre qui, en leur temps, m’avaient tellement étonné dans le tableau de Tchorossov. L’instant suivant, je compris que je ne contemplais pas ce tableau, mais que j’étais en train d’observer les réflexes internes du minerai de mercure. Je fis virer la table du microscope, et les lueurs rouges se mirent à scintiller avant de s’éteindre, ou changèrent de ton, devenant d’un rouge plus sombre qui tirait sur le brun ; tandis que la majeure partie de la surface du minerai conservait la teinte froide de l’acier.

Ému par le pressentiment d’une solution possible de l’énigme, je dirigeai les rayons de la lampe à lumière du jour sur l’étude de Tchorossov et vis dans les fissures des roches, au pied de la montagne en forme de cône, des nuances de couleurs absolument pareilles à celles que je venais de voir dans le microscope. En toute hâte, je saisis le lourd volume des tables de Schneiderchen, et là il se trouva que les couleurs aux formules… il est d’ailleurs inutile de citer ici des formules. Je dirai seulement que, pour la science qui étudie les minerais des divers métaux et ces métaux, – la minéralographie, – on a créé des tables coloriées qui contiennent les plus subtiles nuances de toutes les couleurs imaginables, – en tout, près de sept cents nuances. Chacune de ces nuances a sa désignation, la combinaison des nuances constitue la formule du minerai. Et voilà que, selon les tables de Schneiderchen, les couleurs choisies par Tchorossov pour représenter la demeure des génies de la montagne, étaient, en tout point, conformes aux nuances du cinabre dans diverses conditions : dans celles de la lumière, de l’angle d’incidence et de tout le reste de ce jeu compliqué que la science appelle l’interférence des ondes lumineuses. Je compris soudain le mystère du lac hanté. Et je fus étonné de ne pas l’avoir deviné autrefois, quand je me trouvai dans l’Altaï.

Je fis venir une auto qui me déposa, peu de temps après, devant l’enceinte d’une maison dont les larges fenêtres étaient brillamment éclairées. C’était un laboratoire de chimie. Mon ami, un chimiste et métallurgiste, était encore là.

« Ah ! Ours sibérien ! fut son salut. Que vous faut-il ? De nouveau, quelque analyse pressée ?

– Non, Dmitri Mikhaïlovitch, je viens vous demander un renseignement. Que pouvez-vous me dire d’intéressant sur le mercure ?

– Oh ! Le mercure est un métal tellement intéressant qu’on pourrait écrire sur lui tout un livre !

–  Le mercure bout à trois cent soixante-dix degrés, et à combien de degrés s’évapore-t-il ?

– À n’importe quel degré, mon cher ingénieur, à l’exception des grands froids.

– Donc, il est volatil ?

– Extraordinairement volatil, si on considère son poids spécifique.

– Une dernière question : les vapeurs du mercure sont-elles lumineuses d’elles-mêmes ou non, et quelle en est la couleur ?

– Elles ne sont pas lumineuses d’elles-mêmes, mais, parfois, quand leur concentration dans la lumière passagère est très forte, elles émettent une lumière vert bleu. Quand il y a des décharges électriques dans une atmosphère raréfiée, la lumière qu’elles répandent est d’un bleu verdâtre…

– Tout est clair ! Je vous suis infiniment reconnaissant, mon cher !

– Attendez, où allez-vous ? Expliquez-moi de quoi il s’agit, » essaya-t-il de me retenir ; mais je ne lui répondis rien.

Au bout de cinq minutes, l’auto stoppait devant la maison de mon médecin. Ayant reconnu ma voix, ce bon vieillard me reçut dans l’antichambre et me demanda avec inquiétude :

« Qu’y a-t-il ? de nouveau, le cœur qui fait des siennes ?

– Non, tout va bien ! Je ne vous retiendrai qu’un instant. Dites, quels sont les principaux symptômes d’une intoxication causée par les vapeurs du mercure ?

– Hum ! Par le mercure en général – salivation, diarrhée, vomissements. Quant aux vapeurs… attendez que je regarde… Mais entrez donc !

– Non, non, je ne resterai qu’un moment ; regardez vite, cher Pavel Nikolaïevitch. »

Le vieillard se retira dans son bureau et revint presque aussitôt, tenant un livre ouvert en main.

« Voilà ; voyons un peu. Les vapeurs du mercure : affaiblissement de la tension artérielle, forte excitation psychique, respiration saccadée et accélérée, ensuite – mort par suite d’apoplexie foudroyante…

– Voilà qui est parfait ! m’écriai-je involontairement.

– Qu’est-ce qui est parfait ? s’étonna le docteur, une telle mort ?… »

Maintenant, j’étais sûr de mon fait. Dès que je revins à la maison, je téléphonai à mon chef et lui dit que, dans l’intérêt de nos travaux, je devais immédiatement partir pour l’Altaï. Je le priai de me donner comme aide Krassouline – un jeune ingénieur vigoureux et intelligent qui, vu mon état encore maladif, pouvait m’être utile.

Vers la fin de mai, on parvient déjà sans difficultés jusqu’au lac. C’est juste à ce moment-là qu’en compagnie de Krassouline et de deux ouvriers expérimentés, je sortis du village d’Inia, situé sur la route qui mène à la chaîne du Tchou.

Je me souvenais de toutes les recommandations de Tchorossov, concernant le chemin qu’il fallait prendre, et, outre cela, dans la poche de ma veste se trouvait le vieux carnet où était inscrit l’itinéraire qu’il m’avait tracé autrefois.

Lorsque, ce soir-là, mon petit groupe dressa sa tente à l’entrée de la vallée, vis-à-vis d’un mélèze desséché qui ressemblait à une fourche, je sentis avec émotion que le lendemain se déciderait le sort de mon entreprise. Mon anxiété se communiqua à Krassouline, et il vint s’asseoir auprès de moi sur le petit tertre, du haut duquel je contemplais pensivement le mélèze fourchu.

« Vladimir Evguéniévitch, commença-t-il à voix basse, vous souvenez-vous que vous m’avez promis de me raconter le but de notre voyage, quand nous aurions atteint les montagnes ?…

– J’espère, Boria, pas plus tard que demain, découvrir une importante mine de mercure, – il se peut, partiellement natif, lui dis-je. Demain, nous verrons si j’ai ou si je n’ai pas raison. Vous savez qu’ordinairement les mines de mercure ne contiennent que de très petites quantités de ce métal. Il n’est qu’un seul endroit au monde qui possède des mines de mercure vraiment riches – c’est…

– Almaden, en Espagne, dit Krassouline.

– Justement. Depuis bien des siècles, Almaden approvisionne de mercure la moitié du monde. Une fois, on y a même trouvé un minuscule lac de mercure natif, et jusqu’à présent des gouttes de mercure suintent dans les mines d’Almaden. Eh bien ! je compte trouver ici quelque chose de semblable… Qu’il y a là-bas des roches, presque entièrement en cinabre, c’est hors de doute pour moi, si seulement…

– Mais, Vladimir Evguéniévitch, si nous découvrions une telle mine, cela bouleversera toute l’économie du mercure !

– Certainement, mon cher ! Le mercure est un des principaux agents de la médecine et de la guerre. Et maintenant, allons dormir ! Demain, nous devrons nous lever avant l’aube. Il me semble que le temps sera couvert, et c’est ce qu’il nous faut.

– Pourquoi faut-il que le temps soit couvert ? demanda Krassouline.

– Parce que je n’ai pas envie de vous empoisonner tous les trois, ni d’être empoisonné moi-même. Les vapeurs du mercure ne plaisantent pas. Il est certain que ces mines auraient été découvertes depuis des siècles sans l’action néfaste des vapeurs du mercure. Demain, nous allons combattre les génies de la montagne et ensuite nous verrons… »

La route indiquée par Tchorossov longeait le fond d’une large vallée où se trouvaient cinq lacs : le cinquième était le Dény-Der.

Je ne saurais dire exactement tout ce qui se passa le lendemain ; je n’ai conservé que des lambeaux de souvenirs.

Je me souviens distinctement du fond ample et plane de la vallée entre le troisième et le quatrième lac. On voyait là le tapis de mousse velouté et vert d’un marais, sans un seul arbre, et seulement le long des bords de la vallée s’élevaient de grands cèdres ; complètement privés de branches d’un côté, ils tendaient vers le Lac des Génies de la montagne de puissantes branches qui ressemblaient à d’énormes drapeaux attachés à de grands poteaux. Des nuages bas et sombres passaient rapidement au-dessus de ces cèdres. Le quatrième lac n’était pas grand et tout rond. Sur l’eau gris bleuâtre, couverte de rides, un groupe de pierres pointues faisait saillie. Les ayant escaladées, nous tombâmes sur d’épaisses broussailles de cèdres nains et, au bout de dix minutes, j’étais au bord du Lac des Génies de la montagne.

Une morne tristesse teintait de gris l’eau et les versants neigeux de la chaîne. Néanmoins, je reconnus tout de suite le temple des génies de la montagne qui, quelques années plus tôt, avait frappé mon imagination dans l’atelier de Tchorossov. Or, parvenir jusqu’aux roches gris bleu comme l’acier, que nous apercevions au pied de la montagne en forme de cône, n’était pas une affaire facile. Toutefois, dès que le marteau géologique eut détaché, en résonnant, le premier morceau pesant de cinabre du sommet d’une roche, nous oubliâmes toutes nos peines. Plus loin, les rochers formaient des marches qui descendaient obliquement jusqu’à une petite cavité d’où montait une fumée légère. Cette cavité était remplie d’eau chaude et trouble. Tout autour, de crevasses profondes, jaillissaient des sources chaudes, qui couvraient les bords de la caverne d’un voile vaporeux.

Je chargeai Krassouline de faire un levé à vue d’œil du terrain minier et je me dirigeai avec l’un des ouvriers, à travers le voile de brume, vers le pied de la montagne.

« Qu’est-ce que c’est que ça, camarade ingénieur ? » demanda soudain l’ouvrier.

Je regardai du côté qu’il indiquait. Là, à moitié dissimulé derrière un groupe de pierres, brillait d’un éclat terne et sinistre un petit lac de mercure – l’incarnation de ma fantaisie. La surface du lac faisait l’effet d’être bombée. Avec une émotion indicible, je me penchai sur lui et, plongeant mes mains dans le liquide récalcitrant qui se dérobait, je songeai, le cœur battant, aux quelques milliers de tonnes de mercure vierge dont j’allais faire présent à ma Patrie. Krassouline, qui était accouru à mon appel, resta cloué sur place, muet d’admiration.

Il fallut, cependant, remettre les épanchements à plus tard, et nous hâter d’accomplir les travaux indispensables. L’intoxication commençait à se faire sentir. Déjà nous avions la tête lourde et éprouvions dans la bouche la cuisson dont m’avait parlé Tchorossov. Je pris quelques photos ; l’un des ouvriers remplit nos fioles de mercure vierge puisé dans le lac, tandis que Krassouline et le deuxième ouvrier terminaient le levé.

On aurait dit que tout s’était passé avec une rapidité vertigineuse ; néanmoins, au retour, nous marchions lentement, apathiquement, luttant contre un vague sentiment d’abattement et de terreur. Tandis que nous contournions le lac sur la rive gauche, les nuages se dissipèrent et devant nos yeux apparut le pic en diamant. Les rayons obliques du soleil se frayèrent un passage par l’entrée d’une gorge lointaine et toute la vallée du lac s’emplit de lumière transparente et étincelante. M’étant retourné, je vis sur le lieu que nous venions de quitter les fantômes vert bleu, et j’ordonnai de courir. Heureusement, la rive devenait plus unie, et nous atteignîmes bientôt l’endroit où nous avions laissé nos chevaux.

« En vitesse, les gars ! » m’écriai-je.

Avant de tourner bride, je jetai un dernier regard sur le lac Dény-Der, fixant dans ma mémoire la danse des génies autour d’un nuage vert…

Le même jour, nous descendîmes la vallée jusqu’au deuxième lac. Le malaise que nous éprouvions durait toujours. La nuit, nous fûmes tous indisposés ; pourtant, tout se termina sans grave accident.

J’ai conservé à jamais un souvenir reconnaissant au peintre Tchorossov, explorateur intrépide et sincère de l’âme des montagnes, dont les observations subtiles et fidèles m’ont révélé dans les couleurs de son tableau les richesses du lac Dény-Der.
 
 

 
 

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(I. Efremov, traduit du russe par L. Nakhimson, in La Littérature internationale, n° 3, 1945 ; repris partiellement dans Femmes françaises, hebdomadaire publié par l’union des femmes françaises, n° 487, samedi 3 avril 1954 [voir ci-dessous]. Cette nouvelle a fait l’objet d’une adaptation écourtée par H. Lusternik, illustrée par G. Pétrov, dans le recueil Récits, contes scientifiques, Moscou : Éditions en langues étrangères, « Littérature soviétique pour la jeunesse, » 1964. Les illustrations reproduites sont celles de cette publication)

 
 

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