Le client qui pénétra alors dans mon cabinet de consultation était un homme d’apparence robuste et pléthorique, servi par de gros membres lourds et las. Je vis en lui un rural congestionné par la vie au grand air, les repas longs et copieux, l’inaction tant physique qu’intellectuelle. Mais ses mains trépides et rapides, la fixité et la mobilité tour à tour de son regard, la pâleur bistrée de son teint indiquaient, à ne pouvoir s’y méprendre, des troubles nerveux qui pouvaient aller à l’hyperesthésie et déterminer à l’occasion des hallucinations de la vue ou de l’ouïe, des phobies ; il s’assit après m’avoir décliné son nom, qui était celui d’un propriétaire notable du département, et se mit à m’expliquer ce qu’il ressentait, avec une certaine gêne, une difficulté d’expression, des hésitations trop sensibles pour n’être pas significatives… Comprenant alors qu’une fausse honte le dominait, je lui dis cette phrase banale, mais qui a toujours tant d’influence sur le malade :

« Vous savez, Monsieur, qu’un médecin est un confesseur ; vous pouvez tout me confier et m’aider ainsi à assurer plus complètement mon diagnostic. L’état que vous me dépeignez est-il le résultat d’un ensemble de circonstances ou bien s’est-il affirmé à la suite d’un fait précis, récent, ayant exercé sur votre esprit et sur vos sens une impression violente ? La distinction est importante et je fais appel à toute votre franchise. »

Il parut effrayé de ma perspicacité et, en même temps, comme soulagé d’un poids ; et il se mit à parler avec volubilité, sans ordre, dans un emballement passionné d’aveu.

« Ah ! docteur, vous avez raison ; je dois tout dire. – Vous me voyez, je suis solide, habitué à faire de l’exercice, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur même ; ma fortune est confortable, je devrais être très heureux et je passe pour l’être aussi. On m’a fait dans le pays une réputation de Roger Bontemps, de rieur, de viveur… même un peu de don Juan… Ah ! Monsieur, ils ne voient pas l’envers de mes jours, – l’envers des jours, c’est les nuits, n’est-ce pas ? – Ils ne savent pas dans quelles profondes et mystérieuses terreurs je descends, comme un mineur dans sa mine, dès que les ténèbres s’appesantissent. Comment l’homme a-t-il pu s’habituer à la nuit ? comment, la première fois que le soleil est descendu sur l’horizon, n’a-t-il pas compris l’effroyable aveu de mensonge que la nature fait à ce moment-là ? Comment le premier homme n’est-il pas mort le soir du premier jour, étranglant avec lui cette race qui devait vivre à jamais entre ces deux alternatives trop fortes pour sa faiblesse : le jour adorable et l’horreur de la nuit !

Docteur, j’ai peur la nuit, peur comme les enfants ou les femmes, peur de tout ce qui se peuple, de tout ce qui bouge, de tout ce qui parle dans la nuit, des êtres qu’elle enfante… »
 

*

 

« Il y a quelques semaines, par suite d’un accident arrivé à la ferrure de mon cheval, je me suis trouvé attardé chez un de mes fermiers et j’ai dû accepter qu’on me fasse un lit dans un petit château que j’ai, attenant à la métairie, et que je n’habite jamais. Après dîner, ils m’y ont conduit avec de gros rires, de grosses attentions, de gros chocs de souliers ferrés et puis, après encore des salutations et des offres de service, ils se sont retirés : ils m’ont laissé seul, comme on laisse les morts seuls après les avoir menés en pompe.

Et comme les morts peut-être écoutent les vivants les abandonner, je les ai écoutés s’éloigner, causer entre eux. Puis la nuit les a avalés de son grand coup de gueule noire, et je n’ai plus rien entendu.

Je ne voulais pas avoir peur, – peur de quoi, Monsieur ? – et pourtant la peau de mon crâne se ridait déjà, tant mes oreilles se tendaient, s’écartaient, attentives à entendre les bruits venir.

Sur ma table s’empilaient des livres que j’avais demandés à Hébrard, mon fermier, des livres d’agriculture faits pour endormir. Mais mes sens ont toujours renâclé devant le sommeil comme des chevaux devant un cadavre. Je vous le demande, Monsieur le docteur, comment peut-on consentir à dormir ? Consentir à devenir une masse inerte, livrée… une masse qui ressemble à un mort…

Cependant, peu à peu, je sentais mes paupières s’engluer, mon cerveau se prendre et s’immobiliser… Ma bougie s’éteignit ; j’eus un moment d’anéantissement profond. Mais mes oreilles veillaient ; elles ne se fermaient pas, elles ; elles étaient devenues des yeux. Elles regardaient les tressaillements légers qui se font dans les cloisons, les craquements qui pètent dans les planches, elles voyaient l’ennemi venir, celui dont l’Écriture a dit qu’il rôde dans les ténèbres.

Et tout d’un coup, averti, alarmé par elles, j’ai lourdement soulevé le double couvercle de chair qui fermait ma vision, j’ai ouvert les yeux : la chambre était noire, aveugle ; nul accroc de clarté où repérer mon regard, rien qu’un mur mou de ténèbres.

Ah ! comme j’ai maudit mon oubli d’une veilleuse, d’une boîte d’allumettes ! comme j’ai clamé après la lumière disparue ! comme je me suis reproché mon imprévoyance, ma confiance ! On doit se reprocher aussi de pareilles choses dans les premiers temps du tombeau.

On venait, il venait : mon ouïe l’a senti traverser la cour, y flâner comme quelqu’un qui s’oriente et cherche sa direction, puis s’aimanter vers moi. Il montait les degrés de l’escalier, sûrement, légèrement, ainsi que quelqu’un qui voit la nuit ; c’était, sur le bois des marches, des touchers un peu râpeux, des pattes griffues, contre les murs des raclements fins, pareils à des frôlements de plumes. Cela s’arrêta devant ma porte, tâta le vantail, se piéta. Il devait écouter de son côté, de même que j’écoutais, moi, dressé sur mes coudes, la figure lavée de sueurs.

Et voilà que j’ai compris qu’on regardait dans ma chambre par le trou de la serrure, juste en face de mon lit. Le rayon de ce regard, sans être en quoi que ce soit lumineux, était apparent dans l’ombre ; on l’y reconnaissait à une sorte de tremblement, de vibration dans la nuit, comme une lance de noir. L’Être devait être à hauteur de la serrure, car il ne se haussait ni ne se baissait pour voir ; on n’entendait plus un mouvement de lui, son action était dans sa vue.

Cela a peut-être duré des heures, Monsieur, des heures que nous avons passées à nous regarder ainsi l’un l’autre, sans mot dire, nous haïssant, nous redoutant, nous guettant.

Et j’ai compris ce que c’est que cet être-là. En pleine campagne, par une nuit sans étoiles et sans lune, il avait pu naître tout à fait, se créer, s’individualiser, menacer ; d’ordinaire, avec nos lampes, notre gaz, nos lueurs de voitures ou de trains qui sillonnent l’étendue, il est arrêté dans son développement, éparpillé, faible, et c’est alors que les éléments divers de sa substance interviennent pour nous causer ces appréhensions vagues, cette sensation d’épouvante côtoyée que les plus braves connaissent ; c’est lui qui se masse dans les coins d’ombre de nos demeures, dans les pans obscurs de nos parcs, dans les angles assombris des routes, qui tente de vivre dès que la lumière meurt ; c’est « le Nocturne, » celui que, depuis des millénaires, les hommes redoutent, dont ils se sont défendus en faisant jaillir le feu, contre lequel ils ont inventé, pour le combattre, les dieux de clarté et de joie qui habitent les jours éternels des Olympes.

Le « Nocturne. »

Il était là, Monsieur, séparé par le bois mince de la porte ; je l’entendais respirer comme moi…

Soudain, la voix éclatante, la voix lumineuse d’un coq a résonné au loin, d’un coq qui avait dû voir la première montée du jour du revers d’une colline, et tout près le coq a répondu ; son cri a comme fait éclater le mur d’ombre : un peu, un peu de lumière a tressailli dans ma chambre, j’ai vu remuer le bouton de ma porte comme manié par une main trop faible et puis j’ai senti qu’il s’évanouissait, qu’il se dispersait, qu’il s’anéantissait dans le matin. – Ah ! docteur !… »
 

*

 

« Pardon, lui ai-je dit ; ne croyez-vous pas, cher Monsieur, que quelques semaines de repos, de calme, de soins, dans une maison spéciale, avec une direction sérieuse, n’auraient pas raison de ces… de ces hallucinations ?

– Vous me croyez fou ! s’est-il écrié avec des yeux étincelants de joie et d’espoir ; oh ! docteur, si cela était vrai, si vous aviez raison, si ce n’était qu’une hallucination ! – Oh ! dites-moi que je suis fou, que je délire !… J’aime mieux cela que de croire au « Nocturne ! »
 
 

 

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(François de Nion, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, seizième année, n° 5461, mardi 9 mai 1899 ; « Histoire de la semaine, » in Bastia-journal, républicain, quotidien & littéraire, quatorzième année, n° 5740, dimanche 14 mai 1899 ; in Le Sport colonial, ralliement du lundi, dix-huitième année, n° 2512, lundi 21 août 1899 ; in La Provence sportive, journal bi-hebdomadaire absolument indépendant, deuxième année, n° 100, vendredi 17 juin 1905. L’amateur de fantastique n’aura pas manqué de relever l’analogie avec « L’Intersigne » de Villiers de L’Isle-Adam, particulièrement dans l’épisode du regard à travers la serrure ; il n’est pas exclu non plus que Jean Ray ait pensé à ce texte pour son titre : « Le Grand Nocturne. » « It was a darkness shaping itself forth, » gravure extraite de The World of Romance. A treasury of tales, legends and traditions, London: Cassel, 1892)