« Le monde est une comédie pour celui qui pense et une tragédie pour celui qui sent, » dit le vieux Swift, et il n’est au monde et sur le monde paroles plus amères. L’auteur des Voyages de Gulliver s’y connaissait en amertume. Tout s’était retourné contre lui (retourné comme on le dit d’un parapluie par une bourrasque). Vient un moment où les créations de l’esprit fatiguent et où l’on a envie de raconter l’humain. Non pas pour le faire servir à une cause quelconque, mais pour le plaisir de parler de gens qu’on a vus ou soyons justes : cru voir. Max Jacob nous racontait qu’étant enfant, avec ses frères et ses amis, ils avaient décidé de se raconter leurs rêves. Chaque matin, tout le monde en mettait un coup pour inventer des mensonges. Quand le rêve était trop extravagant, tout le monde criait : « Rêve inventé ! » Ce qui est une formule d’une beauté paradoxale et surprenante. Donc, j’ai décidé de raconter quelques surprenantes rencontres.
Criez, si vous le voulez : « Rêve inventé ! » Les somnambules n’entendent rien.
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Il collectionnait les bénitiers, les mules du pape et les violes d’amour
Je l’avais rencontré par hasard dans une petite ville d’Auvergne. Il m’avait invité à venir voir ses collections :
« Entrez, ami, » me dit-il avec noblesse.
J’entrais dans un lieu incroyable. L’homme collectionnait tout, livres et objets. Toute une cloison supportait un nombre incroyable de bénitiers. Ça allait d’un bénitier de cuivre du temps de Charlemagne, qui aurait eu sa place au Musée de Cluny, pour arriver à un bénitier de quatre sous acheté à Lourdes. Tout cela accroché sans ordre et sans goût. Sur les autres murs, un peigne d’écaille (celui que portait Emma Galvé pour la création de « Carmen ») voisinait avec une canne sculptée à 15 ans par Rodin quand il gardait les chèvres (Rodin gardait-il les chèvres à 15 ans ?) Il y avait des papillons dans des boules de verre ; des mules de pape et les chaussons de Vestris ; des yatagans et des violes d’amour ; des bilboquets d’ivoire et des poires d’angoisse. Mon nouvel ami manipulait tout cela avec ravissement.
Je pris la pose du Médicis de Michel-Ange
Il débarrassa, du tas de bouquins qui l’encombrait, une cathèdre de marbre où, tout naturellement, je pris la pose du « Médicis » de Michel-Ange. Un petit Mirus brûlait au milieu de la pièce de ce qu’il appelait son cabinet de travail.
Il me lança un coussin à glands d’or.
« Mettez ça sur le marbre ou vous allez vous geler le cul. Nous allons boire un coup. »
Il se mit alors à coltiner des registres lourds comme des antiphonaires pour découvrir un de ces merveilleux cabarets à liqueurs en laque, gloire du Second Empire. Il contenait six verres en cristal taillé.
« Merde, dit-il, ils sont tous sales. Je vais vous donner un hanap ! »
Il s’en fut dans la pièce voisine et en revint brandissant triomphalement un énorme calice en argent ciselé muni d’un couvercle. Il prit une bouteille sur une étagère et me versa une effrayante rasade d’armagnac. Il but coup sur coup trois petits verres et disparut dans la pièce à côté. On entendit bientôt comme un branle-bas de lutte. Un cliquetis de métal ponctué de ahans furieux, comme si l’homme avait fait un travail très pénible. Je me demandais quel étrange objet il allait me montrer quand il apparut dans l’embrasure de la porte. Quel spectacle ! Il était recouvert – c’est bien le mot – d’une magnifique armure de samouraï. Deux antennes de laque écarlate le faisaient ressembler à un immense homard. Un masque effrayant couvrait son visage et, sur son ventre, se croisaient deux cimeterres ciselés d’un travail exquis. Il souleva les écailles qui protégeaient sa cuisse gauche et dont quelques-unes étaient cassées. Il me me dit d’un air négligent :
« Ce sont les jeunes gens d’ici. Je leur avais prêtée pour jouer « Le Cid » et ils me l’ont un peu esquintée. »
Une réputation qui n’était pas usurpée
Je commençais alors à comprendre que la réputation d’original qu’il avait dans le pays n’était pas usurpée.
Après avoir joui quelques instants de son succès, il disparut encore. Je me demandais dans quelle tenue il allait apparaître, rigolant doucement dans mon hanap. Il revint, ayant remis son veston, mais brandissant une énorme hache de silex.
« Savez-vous, mon bon, que j’ai reconstitué la danse et le cri des druides ? Non, vous ne le savez pas. Vous ne pouvez le savoir. Personne n’a encore été mis au courant de cette découverte. Elle éclatera comme une bombe dans les rangs des historiens. La danse et le chant des druides, voilà ce que c’était… »
Et il se mit à gambader autour du Mirus en brandissant sa framée, roulant des yeux terribles et poussant des cris étranges. Le cri commençait, rauque, au fond de la gorge, presque dans la poitrine, montait dans la bouche, se répercutait dans la boîte crânienne et sortait par le nez en un sifflement aigu. L’effet était prodigieux. Ses talons ferrés frappaient le sol en cadence et un nuage de poussière s’élevait du plancher. Malgré son délire, le druide possédé du dieu ne perdait pas sa présence d’esprit. Entre deux rugissements, il me cria :
« Fermez le couvercle de votre hanap, que je fais du brouillard ! »
Un exercice excellent pour les poumons
Le cri des druides reconstitué par mon ami était difficilement transcriptible en musique. Avec des lettres, ça donnait à peu près ceci : ô ô ô (très long et en montant) ; quand la voix est arrivée à une sorte de palier : sec, comme un coup de marteau, métallique : huk !!! Essayez, ami lecteur, ce ne doit pas être mauvais pour les poumons et les cordes vocales.
Il s’arrêta pour boire un coup à la bouteille et se remit derechef à sa bourrée fantasque. Je me demandais vraiment quand il allait s’arrêter. Il était pris d’une ivresse panique, et moi je devais avoir l’air malin, assis dans mon fauteuil de marbre et le hanap d’argent dans la main !
Il ouvrit alors la fenêtre. Je pensais que la séance était finie et qu’il voulait aérer la pièce où l’air était devenu irrespirable. J’étais bien naïf.
« Les hordes de César fuyaient, épouvantées, me cria-t-il. Venez voir ! Venez voir !… »
Il paraissait littéralement fou. Je me précipitai vers la fenêtre. Je vis une rue montante. On était en juin. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et, à chaque fenêtre, il y avait au moins une tête hilare. Le collège se trouvait dans cette rue et je pensais aux pauvres professeurs dont les élèves entendaient le cri de guerre des druides !… Il y avait un grand garage et tous les gens étaient sur le trottoir, se tapant sur les cuisses. Il y avait une cartonnerie et toutes les filles étaient aussi aux fenêtres. Un gars du garage cria : « Y a alerte ! » et la rue se tordit. Il était heureux de son succès… Quant aux « hordes de César, » elles étaient modestement représentées par une petite vieille qui ne comprenait rien à ce charivari et qui fuyait, éperdue, avec quatre vertes queues de poireaux sortant d’un cabas.
Un ennemi terrassé
Mon homme referma la fenêtre et vint à moi. Il suait comme un bœuf, les yeux exorbités, mais l’air ravi.
« Que pensez-vous de tout cela ? me dit-il. Avez-vous des objections, des critiques ?
Ce que je pensais de tout cela ? C’est que j’étais malade de rire. Je lui dis, simplement pour lui prouver que j’avais pris un grand intérêt à sa démonstration.
« Mais pourquoi, en dansant, regardiez-vous toujours le Mirus avec un grand air de fureur ? »
Alors, les bras lui tombèrent et il me regarda avec un air que je n’oublierai jamais. Un air où il y avait de la détresse et du mépris.
« Mais, mon pauvre, vous n’avez pas compris que c’était l’ennemi terrassé !… »
Il prétend domestiquer le hasard et gagner à coup sûr à la loterie nationale…. quand ses calculs sont justes
« C’est l’heure apéritive, me dit mon ami. Allons prendre un verre. Cette séance m’a donné soif. En passant, je vous montrerai le dolmen que j’ai fait construire, de mes propres deniers, dans le jardin public. »
J’étais un peu gêné de remonter la rue avec lui, qui en avait fait, quelques minutes avant, une véritable basse-cour. Mais il semblait que rien ne s’était passé et j’en conclus que ce n’était pas la première fois qu’il se donnait ainsi en spectacle. Au bout de la rue s’étendait le « Champ de Mars, » un admirable jardin public tout baigné de la lumière verte des platanes. Au centre, un petit bassin au milieu duquel se dressait une mince statue de bronze. Il prétendit que c’était grâce à son invention que les boches ne l’avaient pas envoyée à la fonte pendant l’occupation.
Il composait les poèmes d’auteurs allemands
Il avait charmé le général allemand qui logeait à l’hôtel du pays en lui déclamant des poèmes allemands d’auteurs inconnus. « C’est moi qui les composais, me dit-il ; chaque soir, je les déclamais dans l’arrière-boutique de Léonce, le bistro ; traduits en français et les vers remis en place, ils constituaient le plus beau panier d’injures que vous pouvez imaginer pour Hitler et sa clique. Vous le croirez, ou vous ne le croirez pas, mais c’est la confection de ces puzzles (que je publierai un jour) qui m’a empêché de devenir fada.
– Vous devriez les publier le plus tôt possible. Tant qu’on pense encore à ces années noires !
– Je ne veux pas devoir mon succès à une mode et j’ai l’éternité pour attendre… »
Était-il sincère ? Les vers qu’il récitait au bistro étaient-ils ceux qu’il avait déclamés au général ? Il était bien capable d’avoir joué le double jeu, uniquement pour se faire mousser. En tous les cas, il avait sauvé la statue.
Le dolmen s’élevait, massif et neuf, au milieu d’une pelouse. Sur son granit était gravé : Don de M. A…
Une étourderie indigne d’un élève de sixième
La main familièrement appuyée sur la pierre, comme sur la patte d’un éléphant dressé, mon homme attendait que j’aie fini de m’émerveiller. Il passa ensuite la langue sur ses lèvres et commença à parler :
« Mon jeune ami, en 1936, m’aidant de certaines connaissance puisées dans des textes suméro-babyloniens, – c’est la seule civilisation qui a su, si l’on peut dire, domestiquer le hasard, – je pris un billet de la Loterie Nationale. Bien entendu, je gagnai. Pas le gros lot, car j’avais commis dans mes calculs une erreur d’étourderie qui aurait fait rougir un élève de sixième, mais un lot assez considérable. À la tête de plusieurs centaines de mille francs, je ne me tiens plus de joie. Moins pour l’argent que pour avoir pénétré de telles arcanes. Maintenant je sais, cher monsieur (ses yeux lançaient des éclairs et il me tapait du doigt sur la poitrine comme s’il m’avait fait des pointes de feu), que quand je voudrai, je gagnerai encore. Que faire de quelques centaines de mille francs ? Ce n’était pas suffisant pour aller en Chine où je compte aller mourir, mais seulement quand je sentirai que le dernier rideau approche, comme on dit dans le théâtre. »
Il se mit à rêver en pensant à sa mort et à la Chine et continua :
« Donc, je donnai une certaine somme au « Sporting Club » ! Et c’était l’époque où je commençais à m’intéresser à l’état de la Gaule avant la conquête romaine. Je demandai au Conseil municipal de m’autoriser à offrir à la ville un « dolmen. »
Comme aucun des villages qui en possèdent dans les environs ne put ou ne voulut m’en céder un (ils sont presque tous classés monuments historiques), je résolus d’en faire construire un. Je fis tirer à grands frais ces énormes blocs de granit des montagnes rouges que vous voyez là-bas… et les transporter ici. Voilà l’animal. »
Druides et druidesses dansent la bourrée
« Des fêtes splendides eurent lieu pour son inauguration. Un envoyé de l’Éducation nationale vint me faire son compliment. Des garçons et des filles costumés en druides et en druidesses dansèrent bourrée sur bourrée. J’étais aux anges. Bien entendu, des méchants rirent de moi, mais j’eus les palmes académiques. Les amoureux montent dessus pour se faire photographier et on vend, chaque été, plus de deux mille cartes postales qui le représentent. »
Il regardait l’énorme tas de pierres amoureusement.
« Il faut nous en aller, dit-il en soupirant. Si nous tardons trop, Léonce n’aura plus de glace pour le pastis. Évidemment, il n’est pas d’époque, mais il est bien orienté. »
Je trouvai que tout homme digne de ce nom devrait faire de cette formule sa règle de conduite. Il ne s’agit pas d’être d’époque, mais d’être bien orienté.
Le vieil acteur raté avait le culte des statues de cire
Georges X avait parcouru la France pendant vingt ans à la traîne des tournées les plus miteuses et à la recherche d’un succès qui ne venait pas quand – non par son talent de comédien mais à cause de sa magnifique prestance – il fit la conquête d’une richissime Américaine qui mourut peu de temps après.
Le veuf milliardaire renonça au théâtre et vint abriter ce qu’on croyait sa douleur dans un magnifique château à quelques kilomètres du village où je passais, cette année-là, mes vacances. Il ne voyait personne, faisait lui-même son ménage et sa cuisine, et personne, au pays, ne pouvait se vanter d’avoir passé son seuil. Quand il offrait un verre de vin au facteur ou à quelque autre visiteur forcé, il était toujours, en été, sur sa terrasse et, en hiver, dans la véranda attenante. Il subventionnait généreusement toutes les sociétés de la région, sauf les associations théâtrales.
Des lieux hallucinants
Un jour, le garde champêtre, qui avait quelque communication officielle à lui faire, s’inquiéta de ne pas recevoir de réponse (quand le vieux comédien s’absentait, c’était pour aller à Paris et il en revenait avec une camionnette chargée de mystérieuses caisses).
Un serrurier vint ouvrir la porte et on trouva le bonhomme mort dans le plus extraordinaire décor qu’on puisse imaginer. Le maire me permit de visiter ce lieu hallucinant.
Au bas de l’escalier, qui partait à gauche au fond du vestibule, un mannequin en cire, grandeur nature, figurant un adolescent habillé comme on l’était sous Henri III, jouait de la guitare pour une autre poupée de cire, vêtue comme la Marguerite de « Faust, » penchée sur la rampe, au premier, et qui paraissait l’écouter avec ravissement, une rose à la main. J’étais stupéfait.
Quatre poupées dans un salon Louis XIII
Je poussai une porte. Un salon magnifiquement meublé en style Louis XIII ; quatre poupées étaient assises. Deux hommes et deux femmes habillés en costumes Louis XIV extravagants. Comme les volets étaient fermés, j’avais tourné un des deux commutateurs qui étaient à la porte et un lustre du plus pur style éclairait la scène. L’un des hommes, costumé plus ridiculement encore que les autres, lisait.

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Après avoir rendu visite à l’enragé collectionneurs de bénitiers, de mules du pape et de violes d’amour, André de Richaud a rencontré Georges X, vieux comédien, qui, durant 20 ans, parcourut la France à la recherche d’un engagement dans les tournées de revues les plus miteuses.
À la suite d’un mariage profitable, Georges X, veuf milliardaire, consacre la fortune de sa défunte femme à la reconstitution en cire des principaux personnages qu’il aurait voulu interpréter.
C’est dans le salon Louis XIII du châtelain que notre collectionneur découvre cet étonnant musée.
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Le vieux comédien aimait trop les mannequins de cire. Il en meurt
Je tournai l’autre commutateur et une suite d’ampoules qui se trouvait au ras du sol s’alluma. Je compris, émerveillé, que j’assistais à la scène de la lecture de Mascarillo dans les « Précieuses ridicules. » Le musée Grévin avec le luxe et le goût en plus. J’avais deviné. Le vieil acteur collectionnait ainsi tous les rôles qu’il avait joués et passait sa vie à s’admirer en effigie.
Chaque pièce de l’immense maison me révéla ainsi un de ses rôles. Le maire me dit :
« C’est un vrai cinéma. Je crois (le notaire me l’a laissé entendre) qu’il a tout légué au pays. Ça va faire des sous à la commune ! »
Je pénétrai dans toutes les chambres et chacune offrait une merveilleuse reconstitution dramatique. Et toujours les mêmes traits, à tous les âges, du vieux comédien revenaient. Voici Hernani et Dona Sol sur la terrasse du dernier acte. Une lampe bleue éclaire seule la scène. Un autre bouton se trouvait grès du commutateur. Je le pressai : le résultat ne se fit pas attendre et fut saisissant. Dans la nuit, un son de cor éclata, lugubre. L’appel de Ruy Gomez !…
Après avoir joué plusieurs fois avec le cor, nous parcourûmes les autres pièces. Quelle vivante anthologie du théâtre français et quelle divertissante leçon pour les enfants des écoles !
« Élève Untel, quels sont ces jeunes gens habillés à l’espagnole ? Lui a l’air brave et audacieux et elle a les yeux pleins de larmes.
– Rodrigue et Chimène, monsieur l’inspecteur.
– Bien. Et ces deux-là, répandus avec décence mais sans vie sur la froide pierre ? Dorment-ils ou sont-ils morts ?
— Ni l’un ni l’autre, monsieur l’inspecteur, ils sont immortels. C’est Roméo et Juliette, autrement dit les « Amants de Vérone. »
– De mieux en mieux. Et le garçon aux belles jambes et muni d’un arc ? »
Qu’on ne croie pas que je m’amuse. Je suis sûr que plusieurs de mes lecteurs ont visité le musée dont je parle. Cette manie des poupées de cire n’est pas si rare, et se souvient-on du docteur de Clérambault, directeur de l’infirmerie du Dépôt et éminent psychiatre (avis aux malades) ? On le trouva suicidé quelques années avant la guerre dans une maison isolée et au milieu d’une foule de ravissants mannequins qu’il avait collectionnés avec amour… à en mourir.

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Après avoir rendu visite à l’enragé collectionneur de bénitiers, de mules du pape et de violes d’amour, André de Richaud a rencontré Georges X, vieux comédien, qui, durant 20 ans, parcourut la France à la recherche d’un engagement dans les tournées de revues les plus miteuses.
À la suite d’un mariage profitable, Georges X, veuf milliardaire, consacre la fortune de sa défunte femme à la reconstitution en cire des principaux personnages du répertoire qu’il aurait voulu interpréter.
Aujourd’hui, André de Richaud nous présente un pittoresque gouverneur, ami des chiens et respectueux de l’uniforme…
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Le gouverneur faisait mettre ses chiens au garde-à-vous
quand retentissait la « Marseillaise »
Il avait été gouverneur, disait-il à qui voulait l’entendre, d’une île du Pacifique. Ce qui lui donnait le droit de se promener dans la ville, dès 8 heures du matin, lesté de ses douze vins blancs. Costume kaki, bottes, casque colonial, cravache. La gueule tannée, il ressemblait à un héros de Kipling. La gueule d’autant plus tannée que je la connus au début de juillet, dans une petite ville du Centre.
Il avait pris sa demi-retraite et vivait paisiblement en buvant du vin blanc et en faisant l’élevage des cockers. Une femme soumise, et qu’on ne voyait jamais, lui préparait des plats formidablement épicés dont il avait rapporté le goût de ses voyages.
Chaque soir, à l’apéritif, il résolvait pour la jeunesse du pays un problème capital de la colonisation ou racontait une de ses chasses sous les Tropiques. Par exemple, c’est de lui que j’ai appris comment il faut dépecer un boa. Vous croyez que ça se dépèce comme une anguille ? Laissez-moi rire et donnez-moi un boa, vous verrez un peu !
Je raconterai quelque jour comment il passa le baccalauréat, mais aujourd’hui tel n’est pas mon propos, comme dit Benda (Julien).
Il élevait les cockers
Faisant l’élevage des cockers, il était toujours suivi d’un délicieux chien aux oreilles traînantes qui était le père de la famille et l’origine du rabiot d’argent qui permettait les innombrables vins blancs. Ce brave chien, sympathique et déjà vieux, avec ses yeux désabusés et ses grandes oreilles qui le faisaient ressembler à Molière, répondait – quand il le voulait – au nom de Boby. Le gouverneur l’adorait, mais prétendait le mener dur. Ainsi, quelle que fût la chaleur et quel que fût le degré de carburation du « chef, » quand on rencontrait le couple, le maître hurlait : « Boby, garde-à-vous ! » et la bête, pour vous saluer, faisait un « garde-à-vous » impeccable.
Cet animal avait pris l’habitude de cette histoire et quand il voyait un ami de son maître, il se mettait au « garde-à-vous » de lui-même, se disant, philosophiquement : « Du moment que je ne peux y couper, à la marotte de ce vieux fou, tant vaut-il faire le « garde-à-vous » avant qu’on me le commande. »
Le gouverneur trouvait dans cette soumission une merveille de dressage, alors qu’il n’y avait peut-être qu’un incommensurable mépris.
Il m’est arrivé de rencontrer Boby seul, sans son maître, et il me faisait le « garde-à-vous » ! Je disais immédiatement repos. Il se dirigeait alors vers la pâtisserie la plus proche (la ville est minuscule). Il savait que je le suivais et qu’il avait droit à un croissant ou à une madeleine.
Un spectacle extraordinaire
Je dois dire que le gouverneur adorait ses chiens et les soignait merveilleusement. La cravache était de parade.
Mais l’histoire la plus belle, ce fut celle du 14 juillet.
À l’occasion de cet anniversaire considérable, le gouverneur avait commencé à pavoiser dès 7 heures du matin. Inutile de dire dans quel état il était à l’heure de la revue.
Celle-ci se déroulait dans un immense champ de Mars sur lequel le soleil tombait en délire. Un kiosque à musique sur lequel les musiciens de l’Aviation avaient pris place (on appelait malignement les aviateurs du camp voisin : « ces jeunes gens du radar »). Une tribune pour les officiels et des barrières pour maintenir la foule. Tribune et kiosque séparés par une immense esplanade de sable sur laquelle les soldats allaient évoluer et qui paraissait gratiner dans la chaleur.
Tout le monde, suant engoncé, attendait le commencement de la cérémonie, le maire et le sous-préfet étant arrivés, quand tout à coup la « Marseillaise » éclata. Une de ces « Marseillaises » de 14 juillet, ivre d’allégresse et dont les canards sont au vin.
Alors on vit ce spectacle extraordinaire. Sur l’immense esplanade grillée, le gouverneur s’avance, suivi de Boby et de six petits enfants de Boby. Il hurla : « À mon commandement ! Garde-à-vous !… » et les sept gracieuses bêtes écoutèrent l’hymne national, en rang impeccable, dans un « garde-à-vous » impressionnant.
FIN
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(André de Richaud, « Variétés, » in Combat, de la résistance à la révolution, neuvième année, n° 1868, 1869, 1870 et 1871, vendredi 7 juillet, samedi et dimanche 8-9 juillet, lundi 10 juillet et mardi 11 juillet 1950)

