Quand Arbutold mourut, on l’autopsia. Mais, pour toute anomalie, on ne constata qu’une induration de la pie-mère, ce qui ne parut pas expliquer de façon satisfaisante l’étrange imperfection de ses facultés.
Toute sa vie, Arbutold – cependant très cultivé – était demeuré incapable de déchiffrer l’heure au cadran d’une horloge. Au reste, sa perception de la durée était si différente de celle des autres hommes qu’il lui fallut constamment un aide pour arriver à conformer son existence quotidienne aux divisions habituelles du temps. Selon les jours, une heure pouvait se prolonger pour lui en décade, ou toute une matinée s’écouler en quelques secondes de sa mesure. Singularité assez particulière, mais qui n’est point inconcevable. Ce qui demanda de patientes recherches, c’est la démonstration de son inaptitude physiologique à saisir les précisions horaires de nos cadrans, inaptitude qui cachait une vertu franchement surnaturelle, comme on va le voir.
Le vieil Eisilden a consacré les quinze dernières années de sa vie à la recherche du problème. Le phénomène de l’inégalité des divisions du temps le préoccupa peu d’abord. Il y voyait simplement l’effet des variations de l’esprit dans sa capacité d’attention. L’heure est brève pour le travailleur qu’une idée vivante absorbe complètement. Elle est interminable pour le désœuvré aux songes décousus et chargés d’ennui. La jeunesse des facultés intellectuelles, leur vivacité permettent plus de plénitude dans l’emploi du temps. Un collégien parfait en deux heures un ouvrage qu’il lui faudra le double pour exécuter (peut-être moins bien) plus tard. Deux heures, à cinquante ans, suffisent à peine pour recopier ce qu’on élaborait, façonnait et mettait au point, dans le même laps, à dix-sept ans. Si Arbutold n’avait fait que se révéler inégal dans ses appréciations de la durée, son cas n’eût pas été intéressant.
Mais voilà bien ce qui intriguait Eisilden : pourquoi cet Arbutold ne parvenait-il pas à concevoir que la marche du temps est réglée de la façon la plus mathématique par le mécanisme des horloges ? Pourquoi ne pouvait-il conformer tout au moins ses habitudes extérieures aux indications rigoureusement exactes des chronomètres ?
Ces questions auraient vainement tourmenté notre chercheur jusqu’à la fin de sa vie, si le hasard de circonstances insignifiantes en soi n’était venu à son secours.
Un jour que, le nez en l’air, il rêvait à l’arbutoldienne énigme, il vit une mouche se promener tranquillement au plafond et, répondant à une pensée confuse qui commençait à se faire jour en lui : « Voilà, articula-t-il, un premier point acquis, et ce n’est pas nouveau : il y a des êtres qui, protégés par l’atmosphère, échappent à la gravitation universelle… »
Peu après, le vent, dans la rue, emporta son chapeau, et comme, dès qu’une idée nous possède, tout semble graviter autour de cette idée, Eisilden ne manqua point de remarquer que le vent se joue du mouvement de rotation terrestre, puisqu’il va, vient, monte, descend, circule à sa volonté, emportant avec lui une infinité de corpuscules, sans que jamais rien puisse faire supposer que les lois d’attraction ou de ration exercent la moindre influence sur lui et les choses dont il s’empare…
Notre philosophe se promenait, à quelque temps de là, dans la campagne, pensif comme à son habitude, lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur un feu d’herbes, qui brûlait lentement en lançant vers le ciel un panache de fumée bleuâtre. Eisilden demeura en extase devant cette fumée qui s’échappait en tremblant des herbes embrasées, se roulait en orbes épais comme pour ramasser sa force, puis, dédaigneuse des promiscuités, s’élevait en colonne de plus en plus transparente vers l’infini des hauteurs, vers l’absolu de la lumière. Des brindilles ardentes étaient emportées dans la vapeur joyeuse, et l’esprit du vieillard montait avec elles vers les planètes invisibles, au-delà du mirage d’azur qui accompagne le globe ainsi qu’un vêtement nécessaire.
Quand Eisilden sortit de ce rêve, il se mit à danser, puéril, sur ses jambes rondes et vacillantes. C’était si comique qu’une jeune femme, passant par là, éclata de rire, et sa joie mit en rumeur tous les chiens errants.
Mais Eisilden s’inquiétait peu de ces contingences. Il tenait maintenant la clef du mystère. Sa joie ne le cédait en rien à celle d’Archimède. Comme lui, assurément, il eût crié : « Eurêka ! » en costume léger si, comme lui, il eût été dans son bain au moment de sa découverte.
Tout en marchant, le vieillard cherchait une formule précise pour sa démonstration.
« Voyons, songeait-il, Arbutold ignorait la valeur de la durée telle que nous la comprenons ; mais c’était un homme très intelligent et parfaitement équilibré ; il y a tout lieu de croire que sa conception du temps correspondait à une réalité qui nous échappe uniquement parce que, de sa nature, elle est vraiment extraterrestre. Nous savons que notre globe tourne sur lui-même en vingt-quatre heures, mais nul n’est encore venu prouver qu’il tourne à chaque minute avec la même vitesse. Adhérentes à la sphère, amarrées en quelque sorte à son mouvement, nos horloges suivent les ralentissements et les accélérations de sa course rotative, et il nous est impossible, à nous qui subissons le même entraînement, de percevoir ces fluctuations.
Mais supposons un esprit qui, par l’effet de quelque phénomène, échappe à la loi d’attraction et, tout à la fois, résiste au mouvement giratoire de la planète. Placé dans l’absolu de l’espace, il ne pourra avoir d’autre conception du temps que celle de l’absolu, indépendamment des altérations que lui font subir à coup sûr les soubresauts terrestres. Or, les médecins ayant examiné le cerveau d’Arbutold ont parfaitement constaté que son enveloppe était indurée. Il n’est pas douteux que la substance à laquelle était dû cet épaississement a servi à isoler l’organe et l’a soustrait à la puissance d’attraction du centre planétaire, en même temps qu’à l’impulsion mécanique du globe pivotant sur lui-même. Il suffira donc d’analyser chimiquement la pie-mère de feu Arbutold pour pouvoir renouveler le prodige aussi souvent que l’on voudra.
Autrement dit, si nous réussissons à emprisonner le cerveau dans un isolateur identique à celui d’Arbutold, l’intelligence humaine se dressera, immobile, dans l’ouragan orbiculaire, elle entrera en contact avec les forces qui évoluent en dehors de l’atmosphère roulante, et alors…
Oh ! alors ! s’écria Eisilden, soudain illuminé, non seulement le sens de l’éternité nous sera révélé, mais tout l’inconnu dont nous empêche de nous approcher l’absurde précipitation des mondes, le brasier auquel les âmes ont à peine le temps d’emprunter au passage une étincelle, le torrent de vérités qui gronde majestueusement dans l’espace infini, les sources où s’alimente la vie universelle et qui coulent, harmonieuses et pures, entre les périples tourmentés des Constellations, tout cela sera la conquête de l’homme, tout cela n’aura plus de secret pour notre esprit ! »
Ainsi donc, Eisilden tenait le fil d’Ariane qui devait le conduire à la plus fabuleuse découverte de tous les siècles de progrès. Il fit exhumer le corps d’Arbutold, dans une émotion d’homme qui devient dieu. Hélas ! il n’oubliait qu’une chose : c’est que, pendant qu’il avait cherché le mot de l’énigme, des années et des années avaient passé. Il trouva un squelette entièrement décharné : du cerveau ou de sa membrane, plus la moindre trace dans la poussière.
Alors, désabusé, trahi par son rêve et raillé des hommes ingrats, Eisilden sentit tout à coup qu’il était vieux, – et il mourut.
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(Florian-Parmentier, « Les Contes de l’Avenir, » in L’Avenir, sixième année, n° 2012, samedi 15 septembre 1923 ; « Nos Contes, » in L’Indépendant des Basses-Pyrénées, journal républicain, cinquante-huitième année, n° 17541, vendredi 24 avril 1925 ; « Contes de l’Écho d’Alger, » in L’Écho d’Alger, quatorzième année, n° 5750, lundi 6 juillet 1925 ; « Contes de l’Impartial, » in L’Impartial, organe de défense des intérêts français en Indochine, dixième année, n° 2880, vendredi 27 août 1926 ; « Conte, » in L’Ami du cultivateur, journal agricole bi-mensuel, trente-troisième année, n° 1, dimanche 6 janvier 1929. James Campbell, « Our Village Clockmaker solving a Problem, » huile sur toile, c. 1859)

