L’homme était étendu sur un banc. Bercé par la fraîcheur de l’aube et par le silence de la rue encore déserte, il paraissait dormir. Mais je vis, en m’approchant, qu’il avait les yeux grands ouverts et que son corps était parcouru de légers frissons toujours dirigés dans le même sens : de la pointe des pieds au sommet du front.
« Êtes-vous souffrant ? dis-je.
– Non ! » répondit-il sans tourner la tête. Son tremblement parut augmenter.
« Mais, repris-je, ces frissons ?… »
Il se mit à rire :
« C’est vrai que vous ne pouvez pas savoir. Je prends mon bain. »
Je m’exclamai : « Un bain d’air citadin » et, riant à mon tour : « Gare aux chiens crevés ! »
– N’ayez crainte, je… je… »
Il hésita puis, avec une expression de ravissement presque impudique : « Je prends un bain de temps.
– Je ne comprends pas encore très bien, » dis-je.
Il reprit :
« Si vous n’êtes pas pressé, asseyez-vous voir un moment sur l’autre côté du banc. Je m’en vais vous expliquer. »
J’acceptai sa proposition et voici ce qu’il me dit :
*
« La plupart des gens ne voient pas le Temps qui, plus encore que l’air, est leur élément naturel.
Ils sont comme des cailloux dans un torrent : débordés, submergés mais lourds, obstinés et stupides.
Pendant des heures, ils restent immobiles (par exemple lorsqu’ils dorment) puis, lorsqu’une vague plus forte les ébranle, les voilà qui font deux ou trois tours sur eux-mêmes, se heurtent aux autres cailloux et vont retomber un peu plus loin dans leur torpeur : de toutes façons, ils restent impénétrables au courant que les entraîne. Fermés sur eux-mêmes, ils ne changent de couleur qu’en surface. Ils ne sont pas poreux au Temps.
Moi, je vois le Temps. Et même, non seulement je le vois, mais aussi je l’entends et je le sens, je l’éprouve, je le vis.
Si votre attention était éveillée comme la mienne, si vos yeux et vos oreilles renonçaient à leurs préjugés, à l’habitude qu’ils ont de tout simplifier, de découper dans le monde sensible quelques tableaux grossièrement coloriés et toujours les mêmes, alors vous aussi, vous verriez et vous entendriez, sans nul doute, le passage continu de votre élément natal, de cette coulée ininterrompue et indivisible, de ce fleuve égal, sans hâte et sans tapage, auquel votre sort est lié pour toujours : le Temps.
Mais il ne suffit pas de le percevoir. Il faut, pour se sentir le cœur en fête et l’esprit délivré, vivre et se mouvoir selon le Temps.
Ainsi, pour ma part, je ne vais jamais au rebours de cet invisible fleuve. Regardez-moi m’avancer dans la rue : je ne marche plus d’un pas saccadé, comme je le faisais autrefois. Je ne découpe plus le trajet en petits fragments égaux entre les ciseaux mécaniques de mes jambes. Non ! Tout mon corps se porte en avant d’un seul élan, comme s’il flairait déjà le souffle salubre de l’avenir. Souple, dispos, passionnément épris de la fuite des heures, je nage dans le courant, avec le courant, la tête la première, les bras écartés derrière moi, les pieds glissant délicatement sur le macadam. C’est une nage égale, serpentine ou, si vous préférez, féline, qui m’épargne les heurts violents, les coups de colère maladroits des autres « cailloux. » Je glisse entre les passants comme l’anguille entre les roches et je suis même d’autant mieux préservé que les gens, me prenant parfois pour un fou, s’écartent de moi avec inquiétude.
Quant aux moments où je suis contraint de m’arrêter, soit pour me livrer à mes occupations, soit pour me reposer, ces moments-là, monsieur, sont peut-être encore les plus beaux de ma vie !
En effet, je suis peut-être le seul à savoir faire bouger le temps au-dedans de moi. Depuis bien des années déjà, au lieu de lui opposer le rempart d’une indifférence coupable, je lui ai ouvert toutes grandes les portes de mon corps et de ma conscience. Il est chez moi comme chez lui. Je suis l’animal du temps, comme le poisson est l’animal de l’eau. Jour et nuit, il m’emporte, me pousse où il veut, me traîne d’un lieu à l’autre et, quand il me laisse doucement retomber sur un siège ou sur un lit, il continue à passer à travers moi comme l’eau dans un filtre.
Je ne suis plus alors dans la pleine violence de son courant, je suis déposé sur une sorte de plage où son élan se ralentit et rêve. Il me suffit alors d’un très léger mouvement – battement de paupières, remuements des lèvres, frémissements de la jambe – pour me convaincre que mon union profonde avec le temps n’est pas rompue, que nous sommes seulement au repos, de même que, dans une rade abritée du vent du large, un bateau à l’ancre ne manifeste plus son caractère d’objet flottant que par quelques oscillations légères, par un reflet bougeant sur l’étrave, ou encore par le petit bruit d’une chaîne sonnant sur la coque à intervalles irréguliers.
Je peux donc rester ainsi, des heures et des heures, à travailler, à lire, à manger, à rêver ou à dormir, sans pour cela renoncer à ce qui est la grande révélation de ma vie.
Il faut toutefois, à cet exercice, une habitude de tous les sens et de tous les muscles. Il faut savoir, même au fond du sommeil, ne jamais rester complètement immobile. Il suffit d’ailleurs, pour cela, de se détendre, de « se laisser aller. » Alors, sur tout le réseau des nerfs, des muscles et des vaisseaux sanguins, il y a toujours, à tout instant, quelque petit maillon qui reprend son autonomie, s’étire ou se contracte, occasionnant un mouvement infinitésimal. C’est ainsi que font les plantes d’eau dans une anse de rivière ; même aux instants les plus calmes, toujours vous voyez quelque tige onduler ou quelque feuille frémir : l’eau, pour s’être ralentie l’espace d’un détour, n’en continue pas moins à se renouveler en silence.
Représentez-vous maintenant la félicité dont je bénéficie jour et nuit ! Je ne marche pas : je nage. Je ne m’arrête pas : je flotte. Je ne vis pas : je m’écoule. Comme il advient à toute créature qui se sent d’accord avec son destin, un immense et perpétuel bien-être s’est répandu en moi. Tous mes actes, toutes mes pensées ont la couleur heureuse du loisir.
Puissé-je, un jour, poussant plus loin encore ma découverte, abdiquer toute volonté entre les bras de l’élément qui me baigne, m’étirer sur toute la longueur des années, ne faire plus qu’un avec le mouvement des choses, abandonner sans regret ma figure personnelle, comme la neige oublie sur la tiédeur de l’eau sa forme et son éclat, fondre, fondre et couler tout à fait, devenir le Temps ! »
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(Jean Tardieu, in Poésie 45, sixième année, n° 25, juin-juillet 1945. Johfra Bosschart, « Terra incognita, » huile sur panneau, 1955)


