Le chef de bureau Jönsson ouvrit l’élégant ascenseur de l’hôtel et y fit entrer amoureusement un être gracile qui fleurait bon la fourrure et la poudre. Ils se blottirent sur le siège mœlleux et l’ascenseur se mit à descendre. La petite femme offrit sa bouche entrouverte, moite de vin et de baisers. Ils avaient soupé en haut, sur la terrasse, sous les étoiles ; maintenant, ils sortaient s’amuser.
« Chéri, comme c’était exquis là-haut ! murmura-t-elle. Si poétique d’être contre toi, près des étoiles ! Alors, on comprend ce qu’est l’amour. C est bien vrai que tu m’aimes, dis ? »
Le chef de bureau répondit par un baiser qui dura longtemps. L’ascenseur descendait…
« C’est si bien que tu sois venue, mon petit ! dit-il. Autrement, j’aurais été hors de moi.
– Oui ! Mais comme il a été insupportable ! Aussitôt que j’ai commencé à me préparer, il m’a demandé où j’allais. « Je vais où cela me plaît, il me semble, répondis-je. Suis-je prisonnière, par hasard ? » Alors il s’assit, me regardant fixement tout le temps que je m’habillais et que je mettais ma nouvelle robe beige… Penses-tu qu’elle m’aille ? Qu’est-ce que tu trouves qui m’aille mieux ? C’est peut-être la rose, après tout ?
– Tout te va, ma chérie, dit le chef de bureau. Mais je ne t’ai jamais vue aussi rayonnante que ce soir. »
Reconnaissante, elle ouvrit en souriant son manteau de fourrure. Ils s’embrassèrent longuement… L’ascenseur descendait.
« Ensuite, lorsque j’ai été prête et que j’allais partir, il m’a pris la main et me l’a tant serrée qu’elle me fait encore mal maintenant, toujours sans dire un traître mot. Tu ne pourrais t’imaginer combien il est brutal ! « Au revoir, » dis-je alors. Lui, naturellement, resta muet. Il est déraisonnable à un tel point qu’on ne peut le supporter.
– Pauvre petit ! dit le chef de bureau Jönsson.
– Comme si je ne pouvais pas sortir un peu et me distraire ! Mais, vois-tu, il est sérieux comme une pierre de tombeau. Il ne peut rien prendre avec simplicité et naturel. On dirait, avec lui, que la vie est toujours en jeu.
– Mon pauvre petit, comme tu as dû en voir !
– Oh ! j’ai souffert terriblement. Terriblement ! Personne n’a souffert comme moi. Ce n’est que lorsque je t’ai rencontré que j’ai su ce que c’était que l’amour.
– Mon adorée ! » dit Jönsson en la serrant dans ses bras…
L’ascenseur descendait.
« Pense, dit-elle, quand elle fut remise de l’étreinte : être assise, là-haut, à regarder les étoiles et à rêver… Oh ! je ne l’oublierai jamais ! Tiens, c’est ce qui rend Arvid si impossible ; il est constamment sérieux, il n’a pas un souffle de poésie en lui, il n’y entend rien.
– Ma chérie, c’est intolérable !
– Oui, n’est-ce pas, intolérable ! Mais, continua-t-elle, – et elle lui tendit la main en souriant, – pourquoi penser à cela ? Maintenant, nous allons sortir nous amuser ! C’est bien vrai que tu m’aimes, dis ?
– Si je t’aime… » répondit le chef de bureau. Et il la ploya à la faire panteler de nouveau…
L’ascenseur descendait.
Il s’inclina vers elle et la caressa ; elle rougit.
« Nous nous aimerons, cette nuit… comme jamais auparavant. Toi ! ! » murmura-t-il.
Elle l’attira vers elle, ferma les yeux… L’ascenseur descendait.
Il ne faisait que descendre et descendre…
Enfin, Jönsson se leva, la figure toute rouge.
« Mais qu’est-ce qu’il y a, avec l’ascenseur ? s’écria-t-il. Pourquoi ne s’arrête-t-il pas ? Il y a longtemps que nous sommes ici à bavarder, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est vrai, mon chéri ; le temps passe si vite !
– Mais, mon Dieu, nous sommes restés ici un temps fantastique ! Qu’est-ce que cela veut dire ? »
Il regarda à travers les barreaux. Il faisait noir comme dans un four. Et l’ascenseur continuait à descendre, avec une bonne vitesse égale.
« Mais, Seigneur Dieu, qu’est-ce que cela signifie ? C’est comme si nous descendions dans un trou énorme. Et voilà déjà une éternité que nous le faisons ! »
Ils essayèrent de regarder dans l’abîme. Il faisait toujours noir comme dans un four. L’ascenseur s’y enfonçait, s’y enfonçait de plus en plus.
« Cela va au diable ! s’écria Jönsson.
– Oh ! chéri, gémit la jeune femme, se suspendant à son bras ; je suis si anxieuse ! Mets le frein d’arrêt… »
Jönsson tira le frein tant qu’il put. Cela ne fit rien. L’ascenseur n’en continuait pas moins à descendre à toute vitesse, de plus en plus bas, à l’infini.
« Mais c’est terrible ! s’écria-t-elle. Qu’allons-nous faire, qu’allons-nous faire ?
– Oui, que diable peut-on faire ? C’est fou ! »
La petite femme, désespérée, éclata en sanglots.
« Non, non, chéri, pas comme ça, soyons raisonnables. Il n’y a rien à faire. Alors, assieds-toi. Voilà, restons assis tranquillement tous deux, l’un près de l’autre, et nous verrons ce qui arrivera. Que diable, il faut bien que cela s’arrête une fois ! »
Ils restèrent assis à attendre.
« Pense, dit la jeune femme, qu’une chose pareille nous arrive ! Et nous qui allions sortir pour nous amuser.
– Oui, diable, c’est stupide ! grommela Jönsson.
– C’est bien vrai que tu m’aimes, dis ?
– Mon cher petit ! » dit Jönsson. Et il l’étreignit contre sa poitrine… L’ascenseur descendait toujours.
Enfin, il s’arrêta brusquement. Tout était maintenant d’une clarté qui faisait mal aux yeux. Ils étaient arrivés à l’enfer. Le diable ouvrit poliment la porte :
« Bonsoir ! » dit-il, en s’inclinant profondément… Il était chic, et portait un habit qui pendait aux vertèbres velues du haut comme à un clou rouillé.
Jönsson et la jeune femme, pris de vertige, sortirent de la cage en chancelant.
« Où sommes-nous, au nom de Dieu ? » s’écrièrent-ils, épouvantés de cette apparition à donner le frisson.
Le diable le leur expliqua, un peu gêné.
« Mais ce n’est pas si dangereux que cela en a l’air, s’empressa-t-il d’ajouter. J’espère que vous passerez le temps très agréablement. D’après ce que je comprends, ce n’est que pour la nuit.
– Oui, oui, s’écria vivement Jönsson, d’accord avec lui. Ce n’est que pour la nuit. Nous ne pensons pas rester, vraiment non ! »
La jeune femme se pendit fortement à son bras, toute tremblante. La lumière, jaune verdâtre, était tellement crue qu’ils pouvaient à peine voir ; ils pensaient que cela sentait la damnation !
Quand ils se furent un peu habitués, ils s’aperçurent qu’ils se trouvaient comme sur une place autour de laquelle s’élevaient, dans l’obscurité, des maisons aux entrées étincelantes ; les fenêtres étaient couvertes de volets, mais on voyait, à travers les fentes, qu’il y avait de la lumière à l’intérieur.
« C’est bien Monsieur et Madame qui s’aiment ? interrogea le diable.
– Oui, infiniment ! répondit la jeune femme en regardant de ses beaux yeux.
– Alors, voici le chemin, » dit-il. Et il les pria de vouloir bien le suivre.
Ils firent, en glissant, quelques pas dans une sombre rue latérale. Une vieille lanterne cassée était suspendue devant une entrée sale, crasseuse.
« Je vous en prie, c’est ici ! »
Il poussa la porte et se retira discrètement…
Ils entrèrent. Une diablesse grasse, une chatte-mitte, à la poitrine opulente, avec de larges pastilles de poudre dans les poils de la lèvre, les accueillit. Elle sourit, essoufflée, avec d’aimables yeux compréhensifs, en grains de poivre. Elle avait enroulé des mèches de cheveux autour de ses cornes, et les avait attachées avec de petits rubans de soie bleue.
« Ah ! bien, si c’est M. Jönsson et la jeune dame, alors c’est au numéro huit. »
Et elle leur donna une grande clef. Ils grimpèrent l’escalier sombre et crasseux. On glissait sur les marches grasses.
C’était au deuxième étage.
Jonsson trouva le « huit » et ils entrèrent. C’était une chambre de grandeur moyenne, avec une odeur de renfermé. Au milieu, il y avait une table avec un tapis douteux ; contre le mur, un lit avec des draps défroissés. Ils pensèrent que c’était agréable. Ils enlevèrent leurs manteaux et s’embrassèrent longuement.
Sans qu’on le remarquât, une homme entra par une autre porte ; il était habillé en garçon d’hôtel, mais le smoking était élégant et le plastron si propre que c’était comme un revenant dans la demi-obscurité. Il allait sans bruit ; on n’entendait aucun pas et ses mouvements étaient mécaniques. Les traits étaient sévères ; les yeux regardaient fixement, tout droit devant eux. Il était pâle comme un mort, et avait à la tempe une plaie faite par un coup de revolver. Il rangeait la chambre, il essuyait la table et la toilette, apportait tous les ustensiles.
Ils ne lui prêtèrent guère d’attention, mais quand il fut sur le point de partir, Jönsson dit :
« Un peu de vin ne sera pas mal ; donnez-nous un demi-madère. »
L’homme s’inclina et disparut.
Jönsson resta en bras de chemise. La jeune femme hésitait un peu.
« Il va revenir, dit-elle.
– Bah ! dans un endroit comme celui-ci, on n’a pas besoin de se gêner. Déshabille-toi, mon petit ! »
Elle enleva sa robe et s’assit sur son genou. C’était délicieux.
« Pense, murmura-t-elle, être ici ensemble, toi et moi, ensemble, dans un endroit aussi étrange, aussi romanesque ! Si poétique, jamais je ne l’oublierai !…
– Chérie ! » dit-il. Et ils s’embrassèrent longuement.
L’homme rentra de nouveau, sans bruit. Il posa tranquillement, mécaniquement, le verre, versa le vin. La lumière de la lampe sur la table lui éclaira la figure. Il n’y avait rien de particulier en lui, si ce n’est qu’il était pâle comme la mort et avait une plaie à la tempe. Soudain, la jeune femme se dressa en s’écriant :
« Est-ce toi ! Est-ce toi !… Dieu du ciel, il est mort ! Il s’est suicidé !… »
L’homme restait immobile, et, raide, regardait droit devant lui. Son visage n’exprimait aucune souffrance ; il n’était que sévère, profondément sérieux.
« Arvid, qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? Comment as-tu pu ? Ah ! chéri, si j’avais pu me douter de quelque chose de semblable, tu penses bien que je serais restée chez nous ! Mais tu ne parles jamais ! Tu n’as rien dit, pas un mot ! Comment aurais-je pu le savoir, quand tu ne l’avais pas dit ! Ah ! mon Dieu !… »
Tout son corps tremblait. L’homme la considérait comme une étrangère ; le regard était glacial, gris et perçant. Le visage blanc jaunâtre brillait ; aucun sang ne coulait de la plaie, il n’y avait qu’un trou.
« Oh ! c’est terrible, terrible, cria-t-elle. Je ne veux pas rester ici ! Partons tout de suite ! Je ne pourrais pas le supporter ! »
Elle s’empara de sa robe, de son chapeau et de son manteau, et se précipita dehors, suivie de Jönsson. Ils glissèrent au bas des escaliers ; elle s’assit sur des crachats et des cendres de cigarettes. La vieille était en bas, souriait avec bienveillance dans sa barbe en faisant un signe de la tête avec ses cornes.
Dans la rue, ils se calmèrent un peu. Elle mit ses vêtements, arrangea sa toilette, se poudra le nez. Protecteur, Jönsson mit son bras autour d’elle, baisa les larmes qui coulaient : il était si bon ! Ils allèrent sur la place.
Le diable en chef s’y promenait. Ils se trouvèrent de nouveau nez à nez avec lui.
« Eh ! bien, c’est déjà fini ? dit-il. J’espère que vous avez passé un moment agréable ?
– Oh ! c’était affreux, répliqua-t-elle.
– Non, ne dites pas cela, ce n’est pas possible ! Vous auriez dû voir, Madame, comment c’était jadis. On ne peut pas se plaindre de l’enfer maintenant. Nous faisons tout pour qu’on ne remarque rien ; on pense, au contraire, qu’on s’amuse beaucoup.
– Oui, dit monsieur Jönsson, il faut avouer que c’est en tous cas devenu un peu plus humain.
– Oh ! affirma le diable, on a modernisé ici, tout transformé… comme c’est naturel.
– Ne faut-il pas se conformer au développement général ?
– Oui, actuellement, il n’y a plus que les souffrances des âmes.
– Grâce à Dieu ! » soupira la jeune femme.
Le diable les accompagna très poliment jusqu’à l’ascenseur.
« Bonsoir, dit-il, en s’inclinant profondément. Au plaisir de vous revoir. »
Il ferma la porte et ils remontèrent.
« Ce n’est pas malheureux que ce soit fini, » dirent-ils tous deux soulagés, en se rapprochant l’un de l’autre sur le siège.
« Sans toi, je n’aurais jamais pu m’en tirer, » murmura-t-elle.
Il l’attira vers lui, et ils s’embrassèrent longuement.
« Pense, dit-elle, quand elle se fut remise de l’étreinte, qu’il ait pu faire une pareille chose ! Mais il a toujours eu des idées si bizarres ! Il ne peut jamais prendre les choses d’une manière simple et naturelle, comme elles le sont. C’est toujours comme si la vie était en jeu.
– C’est vraiment stupide, dit Jönsson.
– Il aurait bien pu le dire ! Je serais restée. Nous aurions pu sortir un autre soir…
– Mais oui, naturellement, dit Jönsson, cela aurait pu se faire.
– Mais, mon chéri, pourquoi penser plus longtemps à cela ? murmura-t-elle en lui jetant les bras autour du cou. Maintenant, c’est passé.
– Oui, mon ange ; maintenant, c’est passé ! »
Il l’étreignit… et l’ascenseur montait…
(Contes mauvais.)
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(Pär Lagerkvist, traduit par Yvonne Bimbenet, in La Nervie, revue illustrée d’arts et de lettres, numéro spécial consacré à la littérature suédoise, neuvième année, troisième série, n° 3, mars 1928. Adrien Vel, « Accès vers la conscience, » huile sur toile, 2021)
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THE LIFT THAT WENT DOWN INTO HELL
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(Pär Lagerkvist, traduit par Alan Blair, The Marriage Feast and Other Stories, London: Chatto & Windus, 1955)








