II

 

Désireux de connaître l’impression que pouvaient causer les œuvres de Mme Chéliga sur un témoin capable de juger des choses de la peinture et absolument éloigné de toute théorie sur les réalités occultes, je priai l’un de mes amis, peintre de talent, de vouloir bien visiter avec moi le sanctuaire artistique de l’auteur.

Pour être sûr de posséder sa pensée précise, je le priai de consigner ses observations par écrit. Les voici, telles qu’il consentit à me les remettre :

« Devant ces peintures qui sortent absolument du convenu, l’impression première est d’étonnement presque pénible. Cette impression se modifie ensuite.

Cette impression est causée :

1°  Par certains détails que l’on prendrait pour des fautes de dessin et des inexpériences qui semblent des manques d’harmonie.

2° Par une couleur noire, terne ou monotone (il y a des toiles qui font exception), à laquelle l’œil s’habitue et finit par trouver un certain charme.

3° Par (souvent) un manque d’effet – c’est-à-dire un manque d’opposition ; – de lumière et d’ombre ; – de clair et de foncé. Rarement un éclairage franc ; plutôt une lumière diffuse, qui, par conséquent, ne frappe pas au premier aspect, enlève aux personnages leur matérialité et leur donne une apparence fantomatique.

Une seconde impression qui découle des trois motifs ci-dessus (au point de vue technique) est que ces peintures semblent bien plus être des formules abstraites que la traduction de réalités étudiées.

Ce sont des effarements, des choses vues par des facultés d’appréhension, des apparitions que l’on aurait essayé de fixer.

Ces deux impressions du premier moment paraissent fortifiées ensuite quand on examine le choix (1) des sujets généralement pénibles, hallucinants, presque angoissants.

Cependant, si la seconde impression va croissant, la première se dissipe à mesure qu’on regarde plus attentivement les peintures et qu’on y découvre, avec des formes cachées, plus de sens, plus de pensée et aussi plus d’étrangeté.

On finit par trouver ces toiles très bien.

Je pense qu’on oublie le dessin, qu’on oublie l’effet, tout ce qu’on est habitué à rechercher dans une peinture et qu’on ne sent plus que ce qu’elle exprime.

Or il y a tout un monde de pensée en ces toiles, et ce côté nous prend tout à fait.

Je fais une exception pour le coucher de soleil qui est beau aussi comme peinture. » (2)

Telles sont les impressions d’un professionnel, auquel, je le répète, la recherche de la genèse demeure indifférente, et dont j’ai voulu connaître l’appréciation au seul point de vue technique. Mis au courant du procédé mystérieux qui préside à la création de ces tableaux, il eût été assurément plus affirmatif sur le caractère d’étrangeté dans leur facture et de puissance dans leur expression.
 

*

 

La première toile que je mets sous les regards des lecteurs (n° 7), est pleine d’une angoisse indicible.

Laissons Mme Chéliga rapporter dans quelles conditions elle l’a peinte :

« … Des taches violettes, bleues, brunes, s’accumulent. La vision est tumultueuse, très embrouillée. Je travaille devant quelques personnes qui ne cessent de me demander : qu’est-ce que cela va représenter ? est-ce que vous voyez quelque chose ?

Oui et non. Je vois, de-ci de-là, une main, un lambeau de vêtement, des cheveux ; enfin, quelques têtes émergent de ce chaos, se précisent. Quelle épouvantable tristesse que la leur ! Cinq, elles sont blotties l’une contre l’autre, agenouillées devant un terrifiant spectacle, dont nous ne pouvons nous rendre compte autrement que par l’expression de leurs figures. Il y a là une jeune fille aux yeux rougis et gonflés par les larmes, et une autre qui ne peut plus pleurer. Elles ont le courage de regarder ce qui les afflige si atrocement. Mais une femme âgée, la mère peut-être, s’évanouit de douleur et glisse dans l’inconscience. Une autre femme, une fidèle domestique, je crois, a baissé les yeux, l’air résigné, sans espoir. On ne voit que le regard éploré et timide de la cinquième femme résignée aussi.

Qui pleurent-elles de la sorte ? Quelle catastrophe subissent-elles, sans essayer de réagir, abîmées dans la douleur ?

J’ai l’idée que c’est seulement devant le martyre d’un être cher, que les femmes se désolent ainsi. Les types ne sont pas orientaux ; les costumes sont plutôt modernes. Leur douleur est de celles qui ne veut pas être consolée. Ce qu’elles voient, elles ne l’oublieront jamais.

En 1870, des paysannes françaises furent témoins de scènes terribles. On fusillait les hommes, au seuil même de leur village, pour faire « des exemples salutaires. » À plusieurs reprises, en regardant ce tableau, j’ai eu comme la hantise d’un épisode de guerre : les hommes, exécutés au petit jour, en hiver, les femmes assistant de loin à l’horrible exécution, agenouillées dans la neige, subissant le pire supplice moral, impuissantes et muettes dans leur angoisse sans pareille. Je ne prétends rien, et je ne donne aucune explication, car je suis la première à tout ignorer, mais je ne serais nullement étonnée si, un jour, cette image qui doit être exacte dans ses moindres détails, trouvait, parmi les « témoins » qui ont assisté à la scène, des souvenirs qui compléteront ma vision. »

Que les lecteurs étudient bien ces figures – qui sont sans aucun doute des portraits – et qu’ils nous aident dans ces recherches d’un phénomène psychique extrêmement passionnant. À moins que cet épisode n’appartienne à l’avenir, ce qui est tout aussi possible.
 

*

 

Regardez maintenant attentivement cette peinture (n° 8).

Appelons-la, si vous le voulez bien : La Dame aux Chrysanthèmes. Un jour que Mme Chéliga avait, dans l’espoir que quelque vision se présenterait, fixé une toile, elle aperçut soudain comme une gerbe de fleurs se dresser, s’épanouir, couvrir toute la surface du tableau. C’était un véritable champ de chrysanthèmes, de toutes couleurs, de toutes dimensions.

Sa surprise fut grande.

Des amis, empressés à découvrir des origines spirites à ses apparitions, l’avaient entretenue naguère d’un certain personnage de l’au-delà qui se manifestait régulièrement à un adepte de leur connaissance, qui lui parlait, se décorant, pour se laisser voir, d’un bouquet de chrysanthèmes. À cause de cela, on appelait cet Esprit « Marie aux Chrysanthèmes. »
 
 

 

« À l’apparition sur ma toile, de toutes ces fleurs, je me souvins immédiatement de ce récit, et bien que je n’eusse gardé, à la suite de cette confidence, qu’un souvenir extrêmement vague de l’Esprit en question, j’eus comme un pressentiment qu’influencée à mon insu, j’allais avoir une vision ayant trait à lui.

En effet, au milieu des chrysanthèmes une forme, assez peu précise, parut.

La tête, ornée d’un seul chrysanthème, me semblait très souffrante, maladive, aux yeux agrandis par la fièvre, aux cheveux flottants sur les épaules, à peine désignée sous l’avalanche des fleurs.

Un rayon très clair traversait le tableau, faisant opposition avec un côté tout à fait ombré, sans que l’on puisse donner la moindre explication, ni de cette clarté, ni de cette ombre.

J’étais si persuadée que la vision devait avoir trait à la fameuse « Marie aux chrysanthèmes, » que je parlais le soir même de ce tableau aux personnes qui m’avaient raconté la légende de cet Esprit, et, de très bonne foi, je crus avoir rendu les traits de cette apparition familière, paraît-il, à M. et Mme Ch. qui avaient des motifs particuliers pour s’intéresser à cet Esprit.

Je reconnus bientôt mon erreur.

On me montra le portrait de « Marie aux chrysanthèmes » que l’on avait essayé de faire, d’après les nombreuses apparitions dans lesquelles elle s’était manifestée. Ce portrait ne ressemblait en rien à ma vision ; il représentait les traits et le buste d’une femme d’un certain âge, très en chair et ayant à peine quelques chrysanthèmes au corsage.

Ne sachant donc à quoi attribuer ma vision, j’accrochai tout simplement ma toile, et je n’y pensai plus.

Un après-midi où je m’étais retirée dans mon atelier pour écrire paisiblement, je reçus la visite de parents de mon pays d’origine que je n’avais pas vus depuis vingt et quelques années.

Dès leur entrée, ils s’arrêtèrent comme immobilisés de saisissement à la vue du tableau dont je viens de parler.

« Comment avez-vous ce portrait ici, chère amie ?

– Portrait ? Je ne sais ce que vous voulez dire. Cette jeune femme n’est le portrait de qui que ce soit… »

Et je leur racontai comment j’en avais eu la vision.

« Mais, nous vous assurons que c’est la peinture la plus ressemblante, la plus admirablement exacte qui puisse être, de votre nièce, de la femme de votre neveu X…, morte de la poitrine, il y a à peine un an ! »

Et alors ils se mirent à me raconter tout ce qui concernait le mariage et le veuvage de mon neveu dont j’ignorais tous les détails, à me rapporter l’amour passionné de cette jeune femme pour les chrysanthèmes dont elle vivait entourée, et qui mourut, accompagnée fidèlement des gracieux amis de toute sa vie, qui jonchèrent son lit d’agonie et son cercueil. »

Il n’est pas besoin d’exprimer ici l’étonnement de l’auteur du tableau, quand elle entendit ce récit. La peinture de la jeune morte coïncidait avec son départ de ce monde ; jamais Mme Chéliga n’avait auparavant entendu parler de cette nièce, jamais elle n’en avait vu un portrait et, conséquemment, conçu la moindre idée.

Ces explications furent donc pour elle une révélation autant que son tableau en avait été une pour ses parents.

Ceux-ci d’ailleurs furent remplis d’une telle frayeur par cette manifestation, qu’ils ne se sont jamais décidés à revenir à l’atelier de la mystérieuse évocatrice des Êtres lointains…
 

*

 

Si j’avais à chercher un nom pour l’admirable tableau suivant (n° 9), je l’appellerais : Le Divin Martyre de la Mandchourie.
 
 

 

Fidèle à ma méthode de demander à l’auteur de nous initier elle-même à l’origine, et autant qu’il est en elle, au sens caché de ses œuvres, je ne fais que relater ses loyales explications :

« Je n’avais pas encore lu le Rire Rouge de Léonide Andreïeff, lorsque cette vision est venue devant mes yeux, très nette. Ce fut d’abord, sur le fond d’un ciel d’automne, l’apparition d’une silhouette pâle et diaphane que je connais bien, l’ayant vue apparaître plusieurs fois, mais sans pouvoir la fixer. Le corps du Crucifié, tout pareil à un nuage, prenait pourtant consistance sous mon pinceau, et cette fois, j’ai pu rendre visible à d’autres yeux que les miens l’image qui dominait bientôt toute la toile. J’aurais été satisfaite de cette vision unique, mais en bas, quelque chose grouillait, des corps s’entassaient, des têtes pâles s’élevaient, d’autres retombaient, sanglantes.

Une tranchée à peine protège les soldats en uniforme russe, une tranchée creusée dans le sol dur, et remplie de malheureux soldats qui tirent au hasard devant eux, fous de fatigue, de faim, de froid, tandis que les Japonais leur envoient des balles bien visées et meurtrières, jusqu’à ce que, le dernier soldat blessé à mort, cette tranchée devienne fosse commune.

Comblée au ras du sol, et foulée par les pieds d’autres soldats qui arrivent, elle ne laissera bientôt d’autres souvenirs que ce que la chronique va noter sur une journée de bataille.

De tous ceux qui, obéissant à un ordre hiérarchique, sont entrés dans la tranchée vivants, ayant chacun ses sentiments, ses affections, ses aspirations, il ne va donc rester qu’un peu de boue sanglante, une masse d’engrais humain ? Non. Et c’est là, à mon avis, le sens profond de la Vision.

Parmi les têtes d’agonisants, il y en a qui dans le suprême élan lèvent leur regard vers là-haut, et voient sur l’horizon l’apparition divine. Ils ne mourront pas désespérés ; leur âme au moment de la détresse suprême a reçu l’unique consolation : la certitude de la survie. Et tandis que beaucoup de ces malheureux déchiquetés par les obus tombent comme des masses inertes, corps et âmes englobés par le cataclysme final, d’autres fixent leur dernier regard dans le ciel, où quelqu’un leur tend les bras, les appelant vers Lui.

D’ailleurs le divin Symbole du Crucifié s’étend au-dessus de toute cette terre de misère, et domine ceux qui savent aussi bien que ceux qui ne savent pas. Seulement, les initiés ont un regard d’extase, et les autres meurent en maudissant leur souffrance. Ce sont les seuls vraiment malheureux. »
 

*

 

Voici maintenant un tableau des plus mystérieux (n° 10). Que représente-t-il ?

Pas plus que moi, l’auteur ne le saurait expliquer.

Lorsqu’elle fixait la toile, elle vit tout d’abord se former comme la surface d’un fleuve. Rien n’en agitait les eaux, mais ces eaux étaient sombres, presque grises, et les rives qui se dessinaient laissaient soupçonner à la voyante qu’elle se trouvait à l’embouchure de la Seine, dont quelques détails lui rappelaient l’image.
 
 

 

Tout d’un coup, la surface changea d’aspect. On eût dit qu’un vent furieux soulevait les flots.

Des vagues se formèrent, s’entrouvrirent et, sous chaque pli d’eau, des têtes apparurent.

Elles sont loin d’être belles, ces têtes de noyés : têtes congestionnées de vieilles femmes, têtes de voyous grimaçants, têtes d’enfants nouveau-nés. Elles vont en grappe, s’accrochent les unes aux autres, roulent et semblent voguer vers quelque Morgue lointaine.

Cependant, isolée, une tête de bébé innocent apparaît presque souriante, endormie. Au loin, un vaisseau fantomal s’en va dans la brume. Vision triste et sans but apparent.
 

*

 

Les lecteurs ont déjà entre les mains quelques éléments d’information qui leur permettent, sinon de porter un jugement sur l’origine et la nature de ces diverses peintures, au moins de suspendre leur jugement dans une retenue respectueuse. N’est-ce pas la seule posture digne de l’homme épris de Vérité et qui la cherche sans préjugés comme sans parti pris ?

En tous cas, cette réserve prudente n’est pas celle de tous les adeptes de la science.

On en verra quelque chose en parcourant les pages suivantes, dans lesquelles nous allons commencer à étudier les différentes explications qui pourraient être présentées pour la solution de cette énigme.

Il y a d’abord la solution médicale à la mode. Rien n’est plus simple.

Le monde entier est catalogué en deux compartiments. Dans l’un, ce que les docteurs spécialistes comprennent : c’est le normal, le fatal, l’harmonique ; c’est ce qui doit être. Cela est ainsi parce que cela doit être ainsi, et cela doit être ainsi, parce que la Faculté l’a conçu ainsi.

Autrefois, on définissait la Vérité : « l’équation entre la réalité existante et l’Idée que Dieu en a. » Une chose était déclarée constituée dans son intégrité, c’est-à-dire dans la vérité de son être, dans la mesure où elle était conforme à l’archétype que le Créateur en portait en lui.

Vieille métaphysique remisée au garde-meuble des opinions désuètes ! Aujourd’hui, une chose est et est vraie, selon qu’elle ressemble à l’idée que s’en fait la Science de l’Infaillible Corps qui dissèque, analyse, déduit, affirme et nie à l’amphithéâtre, à la Salpêtrière et autres lieux similaires.

Le second compartiment comprend donc tout ce que la science des Docteurs et Chirurgiens, ceux qui taillent et ceux qui palabrent, ne comprend pas.

Tel phénomène les dépasse, donc il n’est pas.

Toutefois, il arrive qu’il s’impose par sa fréquence, par son obsédante réalité, qu’il poursuive la négation et la contraigne à avouer. On sera bien obligé alors de confesser son existence, mais on lui refusera tout caractère d’extraordinaire, à proprement parler. C’est un fruit de névrose, un acte de déséquilibre mental ! Hystérie ou folie. Vous ne sortirez pas de là.

Aussi bien, n’a-t-on pas à la Salpêtrière cent cas pareils de malades qui n’avaient jamais écrit et qui se mettent à composer des discours et à bâtir de véritables romans ; des exaltés qui peignent, chantent, jouent du pianos sans avoir jamais rien appris de ces arts.

La folie, en abolissant certaines facultés, en exalte d’autres ; l’hystérie, en surexcitant certains centres, crée des potentialités invraisemblables.

Longuement, un partisan de ces magnifiques théories, et pour lequel les mystères de la Salpêtrière sont élucidés, très au courant des expériences des Docteurs et des conférences édifiées à l’aide de ces conférences, m’a exposé son opinion ferme à ce sujet.

Je l’ai mis au défi de trouver parmi les œuvres produites par les pensionnaires en question, une pièce qui pût être composée, et quant à la facture, et quant aux conditions dans lesquelles elle est produite, avec les peintures de Mme Chéliga.

J’attends toujours que l’on relève le défi.

D’ailleurs, la mystérieuse Inspirée a passé au crible de la Science. Le Dr Leroy, de la Salpêtrière, se présenta, il y a trois ans, à l’atelier de Mme Chéliga, accompagné d’une doctoresse, Mme Tobolowska.

Inutile de dire que la conviction du visiteur était faite d’avance.

Arrivé à une certaine hauteur, on ne cherche plus les données de la science pour éclairer son cerveau, mais pour façonner la science à la forme de son cerveau. Les diverses expérimentations, objets et sujets sont uniquement destinés à confirmer la manière de voir que l’on a adoptée, non à réformer ou à créer une opinion nouvelle mais plus sûre. J.-J. Rousseau qui connaissait bien les amoureux de science de son époque, les jugeant d’ailleurs d’après lui, écrivait : « … J’examinai leurs opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur prétendu scepticisme, n’ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres, et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison… Si vous pesez les raisons, ils n’en ont que pour détruire ; si vous comptez les voix, chacun est réduit à la sienne… Chacun sait bien que son système n’est pas mieux fondé que les autres, mais il le soutient parce qu’il est à lui. Il n’y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu’il a trouvé à la vérité découverte par un autre. » (Émile, Liv. III, p. 27.)

Je ne rapporte certes pas ce jugement de J.-J. Rousseau, à propos du Dr Leroy dont la personnalité m’est absolument inconnue, mais parce qu’elle exprime bien la mentalité du spécialiste dont le bagage mental est complet et indévissable, quand il se présente pour une expérience.

Le Dr du Castel qui connaissait bien les habitudes intellectuelles de ses collègues de l’Académie de Médecine me disait souvent : « Ils voient tout en entonnoir ; sortez-les de leur petit cône d’hystérie et de folie, ils ne comprennent rien, ils ne soupçonnent rien… »

Donc, d’avance et de par les jugements anticipés de la science, Mme Chéliga était déclarée en rupture d’équilibre mental…

Les visiteurs examinent ses peintures, échangent un coup d’œil où il n’est pas difficile de saisir une nuance de stupéfaction. Mais ils se gardent bien de la traduire en termes précis.

« Voulez-vous, Madame, vous soumettre à une petite expérience ?

– Mais certainement, Docteur, à la condition toutefois qu’il n’y aura ni hypnotisme, ni magnétisme en jeu. Je peins en possession de toutes mes facultés, libre de toute influence extérieure, consciente de chacun de mes mouvements. Je n’accepterais pour rien au monde de sortir de ces conditions.

– Fort bien, mais pour la perfection du contrôle, permettez-nous de vous présenter nous-mêmes le pinceau, la couleur et même l’endroit où vous essaierez de peindre. »

Sur ce, le docteur trempe un pinceau dans une couleur quelconque, et, le tendant à l’artiste, lui désigne un coin du mur : « Tenez, Madame, si vous voulez exercer votre science ici, nous serons sûrs que la toile n’était pas préparée. »

Il ne dépend pas de Mme Chéliga d’avoir des visions. Elles se présentent ou ne se présentent pas, en dehors de sa volonté. Toutefois, les circonstances servirent le désir du docteur. Trois coups de pinceau et, sur le fond terne de la muraille, apparaît la plus idéale tête de Christ qu’il soit possible de contempler.

Un profil d’une pureté qui évoque l’art de Fra Angelico.

Inutile de demander si la Science daigna pousser plus loin son enquête. Cela ne confirmait pas la théorie admise, donc cela n’était pas…

Toutefois, les inquisitions doctorales n’étaient pas à bout.

Le docteur P. Janet dépêcha un beau jour, à la mystérieuse artiste, le fondateur de l’Institut physiologique, M. Youriewichz, pour lui demander de vouloir bien lui envoyer quelques tableaux à examiner.

Malgré toute sa répulsion à laisser manipuler comme spécimens de laboratoire, des toiles qui sont pour elles des signes lumineux de l’au-delà, des pages profondes et consolatrices de sa vie d’âme, Mme Chéliga consentit à en confier quelques-unes. Il fallait établir sa bonne foi au-dessus de tout soupçon, et l’amour de la lumière lui fit vaincre en faveur de la Science les répugnances de sa conscience. C’était la Science qui allait encore rendre ses arrêts, et toujours selon les mêmes principes et avec le même dénuement de parti pris.

Quelques jours après, le docteur Janet faisait à l’auteur des tableaux l’honneur de la mander dans son cabinet.

« Très étrange, Madame, très étrange en vérité ; mais il faut bien que je vous confesse que, pour vous, c’est une chose très malheureuse.

– Ah ! vraiment, Docteur, vous m’effrayez. Moi qui trouvais, dans ces moments d’inspiration, une joie dont rien n’approche.

– Oui, oui, mais vous devez savoir que vous allez finir en hantise, en obsession furieuse… À propos, à quel âge votre père est-il mort ? Très jeune, n’est-ce pas ?

– Hélas, oui, Docteur.

– Ah ! voilà bien, je le savais.

– Malheureusement, ce fut d’un accident fort imprévu.

– Tiens !… Mais, dans vos ascendants, vous avez eu des peintres, des artistes. Il y a beaucoup d’atavisme dans votre cas.

– Par malheur, il n’a manqué à ma famille qu’un genre d’illustration : celle du pinceau ; pardon, j’ajoute celle de la plume, et, si vous le voulez encore, Docteur, toutes les autres qui ont une attenance avec les arts. Gentilshommes terriens, châtelains tranquilles qui ne se connurent pas d’ancêtres peintres et ne soupçonnèrent jamais avoir une descendante artiste : voilà mes pères et mes grands-pères.

– Mais enfin, quoi qu’il en soit, vous n’échapperez pas à votre sort. Vous allez être poursuivie de plus en plus par la hantise des têtes que vous verrez partout, des fantômes qui vous poursuivront toujours, et, fatalement, vous viendrez échouer à la Salpêtrière ! Tenez, Madame, voici un billet que vous me rapporterez le cas échéant : je vous recevrai avec bienveillance ! »

Mme Chéliga a conservé le fameux billet, le billet d’entrée à la Salpêtrière, décerné par le docteur Janet à une femme du monde, calme, intelligente, à laquelle il eût assurément offert autre chose, s’il eût pu voir quel accès de rire contenait à grand’peine cette femme à laquelle il donnait un si précieux échantillon des solennelles pantalonnades de la haute Science.

« Vous sentez bien, n’est-ce pas, continua-t-il, monter et descendre une certaine boule, le long de votre œsophage ?

– Oh ! du tout, Docteur : respiration parfaite, digestion admirable ; aucun trouble ni musculaire, ni nerveux, ni physique, ni psychique.

– Ta, ta, vous vous analysez mal. Ça doit être et ça ne peut être qu’une crise prolongée d’hystérie aiguë. Voulez-vous me donner la photographie de quelques-unes de vos œuvres ? je l’adjoindrai à ma collection de dessins et tableaux faits par mes malades.

– Non, non. Mes peintures n’ont rien à voir avec ces productions, n’étant nullement folle.

– Je ne dis pas que vous le soyez actuellement ; mais il est certain, – il est nécessaire, – que vous le deveniez. »

Mme Chéliga ne put se retenir.

« Laissez-moi vous le dire, Docteur. Je suis une femme équilibrée en tout, en possession parfaite de mes facultés ; j’écris des pièces de théâtre qui ont un certain succès ; j’écris dans grand nombre de revues, je parle devant des publics aptes à m’apprécier ; je me consacre à des œuvres qui réclament une raison lucide et entière. Grâce à cela peut-être, je suis en état de juger combien ridicule est cet interrogatoire dans lequel vous questionnez et répondez tout à la fois, vous faisant juge et partie ; combien surtout est odieux votre procédé d’intimidation et de menaces.

Si je n’étais pas la créature de calme que je suis, je serais démontée et terrorisée par vos airs transcendants et vos sonores formules.

J’emporte d’ici une conviction ; c’est qu’il suffit à de pauvres femmes nerveuses, affaiblies par des circonstances diverses, de subir quelques heures d’interrogatoire comme celui-ci, de recevoir les brusques chocs de vos regards, de vos affirmations hautaines, de vos prédictions sybilliques, pour donner des marques de folie qui vous permettent de les interner.

Sur ce, bonsoir, Monsieur… »

Et Mme Chéliga, moitié riant encore, et moitié émotionnée de sa vieille indignation, en arrivait à la conclusion du docteur du Castel… « Il y a un genre de folie que certains docteurs se gardent de traiter. Et ce n’est pas le moins dangereux. »

J’ai tenu, à mon tour, à connaître l’opinion d’un médecin qui a eu l’occasion d’intervenir dans le diagnostic de certains faits qui flottent entre la sphère des anomalies physiologiques et le domaine des énigmes psychologiques.

Mis au courant des faits et sollicité par moi de venir étudier sur les lieux, il s’est dérobé, arguant de ses expériences antérieures.

« Il n’y a rien absolument, en tout cela, qu’un déséquilibre nerveux. Une surexcitation cérébrale intense suffit pour tout expliquer.

J’ai connu et soigné des neurasthéniques devenus incapables de tout travail (banquiers, industriels, etc.), auxquels j’ai, malgré leurs protestations, fait faire de la sculpture. Et ils réussissaient, à leur grand étonnement.

– Pourrais-je, cher docteur, être admis à contempler quelques-unes de ces œuvres d’art et admirer le prodige d’une pièce sculpturale réalisant une idée, en dehors de l’appel préalable de la pensée de l’auteur et de toute formation technique préparatoire ?

– Oh ! je ne dis pas que les pièces ainsi exécutées soient des œuvres d’art et significatives, mais…

– Mais, je vous arrête alors, parce que les tableaux de Mme Chéliga portent justement ces caractères et la différencient radicalement de tous les clients de votre savoir avec lesquels vous voudriez la confondre.

– N’importe ! Les principes sont là qui règlent toute la question. Votre peintre doit être une grande névropathe.

Elle a dû emmagasiner des idées, des images, s’emplir la mémoire de scènes douloureuses et tragiques, d’épisodes sanglants, et alors, sans que cela soit précisément une hallucination, elle revoit ces scènes, elle les revit, elles reparaissent inconsciemment devant ses yeux et, sous l’empire de ses nerfs malades, elle peut facilement les reproduire ! »

Et allez donc, ce n’est pas plus difficile que cela !

L’imperturbable assurance de la science médicale ne connaît ni les doutes ni les hésitations. Elle affirme : « Cela doit être, » elle décide, elle tranche et conclut que rien n’est plus facile que l’impossible.

Névropathie, hystérie, inconscience, trois notes avec lesquelles on joue tous les grands airs. Il ne faut que trois notes pour faire une harmonie ; il n’en faut pas davantage non plus pour faire une cacophonie.

Il serait si simple pourtant d’avouer, en présence de certains phénomènes qui déconcertent, cette vérité qui ne brûlait pas les lèvres du grand philosophe grec : « Ce que je sais le mieux, c’est que je ne sais rien. »
 

*

 

Et comme je demandais à la voyante de m’analyser son état d’âme au moment où elle peignait, – je n’avais pas besoin qu’elle m’entretînt de son état physique, puisque les multiples expériences se passaient sous mes yeux, – voici ce qu’elle me répondit.

Je lui laisse la parole :

« Cette faculté de pouvoir fixer mes visions par la peinture, est pour moi une très profonde joie, un incomparable bonheur. D’abord, quand ma vision m’emporte, j’oublie totalement mon « moi » terrestre. Aucun souci, aucun chagrin ne domine plus mon âme : tout en restant consciente, je me sens très éloignée, très au-delà de la vie quotidienne. C’est une envolée subite sur un plan différent de ceux que j’avais jusqu’à présent l’habitude de concevoir comme l’ultime limite de mon existence. Quelle que soit la vision, triste ou terrible, mélancolique ou incompréhensible, je ne sens pas autre chose en la fixant, que la profonde jouissance de pouvoir faire quelque chose d’absolument au-dessus de mes moyens humains. Je sens – et ceci est l’expression de ma sincérité absolue – que le surhumain m’est accessible, et qu’il est en moi. Cependant, ma pensée, mon raisonnement, sont pour ainsi dire suspendus et dominés par la vision qui est en dehors de moi, et par la faculté artistique dont je dispose, à moins que ce soit elle qui dispose de moi. Mais ce qui est incontestable, c’est mon état de bonheur en ce moment, toujours pareil, intense, surtout lorsque je me trouve ou toute seule, ou en présence d’une personne qui m’est sympathique. Mais il suffit, pour me causer une souffrance intolérable, d’un éclat de voix un peu criarde, d’une pensée malveillante, d’un mouvement brusque, dont je ressens le contre-coup derrière la tête, douloureusement, et qui trouble ou fait disparaître ma vision, me laissant en l’état de quelqu’un qui vient d’être réveillé en sursaut.

Ce qui me donne aussi une impression tout à fait pénible, c’est l’explication dont certaines personnes abusent avec un imperturbable aplomb. « Je vais vous expliquer cela, c’est bien simple – disent-elles – ; ce n’est pas vous qui faites ces peintures, votre main est guidée, on vous force à faire des mouvements, vous devez sentir que vous n’y êtes pour rien. Vous ne voyez donc pas votre guide ? »

Non, je ne vois pas, et sauf pour l’emploi, le choix des couleurs, qui se fait chez moi en effet presque sans réflexion, je ne perds pas mon individualité. J’ai une faculté de plus, voilà tout. Je sais ce que je n’ai jamais appris au courant de mon existence.

Il se peut que je sois aidée ou guidée par un être invisible, mais sans en avoir conscience, et lorsqu’un médium amené chez moi par des amis affirmait que Rosa Bonheur m’assiste et guide ma main, seule l’habitude de la politesse m’a empêchée de l’accuser d’imposture. Non, ce n’est pas vrai ; il y a une autre cause, qui m’est totalement inconnue, mais je ne suis pas le médium classique, l’instrument des désincarnés. Je vois ce qui appartient peut-être à la quatrième dimension ; j’ai à présent la faculté de peindre, je ne m’explique pas par quel miracle ; je ne sais qu’une chose, c’est que mon individualité intellectuelle et morale a franchi un pas vers l’Invisible. »
 
 

 
 

(À suivre)

 
 

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(1) Les études données au cours de ces articles établiront suffisamment qu’il n’y a aucun choix, de la part de l’auteur, dans l’exécution des sujets.
 

(2) Nous le donnerons dans notre prochain numéro.
 

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(Louis-Albert Gaffre, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 7, jeudi 20 mars 1907)