… La neige tombe à gros flocons ; elle couvre les toits, blanchit les arbres. L’air est obscurci et l’on n’entend que les bruits lugubres du vent dans la forêt.
Qu’ils sont à plaindre, les pauvres gens obligés de voyager par ce temps affreux ! Mais aussi, quelle singulière jouissance on éprouve à entendre la tempête mugir, la nature entière se déchaîner, assis au coin d’un bon feu, les pieds sur les chenets !…
Et le mouvement cadencé de la pendule qui vous chante tous vos airs favoris et se prête complaisamment à toutes vos improvisations fantastiques ! Et votre pipe, dont l’odorante fumée s’amuse à parcourir, comme une curieuse, votre chambre entière, glisse sur tous les meubles, taquine le chat qui éternue, caresse les touches du piano, et s’envole enfin par la cheminée pour rejoindre ses frères les nuages, auxquels elle raconte ses pérégrinations !…
Dix heures du soir viennent de sonner à l’église du village, et le mauvais temps continue sans laisser espérer aucune interruption. En ce moment, plusieurs jeunes gens sont réunis au coin du foyer d’un de leurs amis, nommé Wilhelm. La couleur bleuâtre qui s’échappe d’un vase placé sur une table voisine, l’enivrant parfum qui s’en exhale, la vive lumière produite par deux candélabres dont les nombreuses branches viennent éblouir les yeux de ces jeunes étudiants ; tout, dans l’intérieur de cet appartement, les invite à la gaieté. Et cependant, la conversation, animée jusque-là, commence à se tarir. Le sombre ennui a posé sa main de fer sur leurs paupières alourdies !…
Déjà, depuis plus de dix minutes, on gardait un profond silence, et l’on prêtait plus d’attention aux sourds mugissements de la tempête qu’à ce qui se passait dans la maison, lorsque Wilhelm, se levant tout à coup, adressa ainsi la parole à ses invités :
« Chers amis ! il vous est impossible de regagner en ce moment vos appartements ; secouez donc la tristesse peinte sur vos traits ; ramenez-y les rires de la jeunesse qui, pour nous comme pour ceux qui nous ont précédés, n’en disparaîtront, hélas ! que trop tôt. Et puisque votre langue s’obstine à rester clouée à votre palais, faisons revivre, à l’aide de ce punch, la joie au milieu de nous. »
Une commotion électrique, parcourant en ce moment l’assemblée, rappela les esprits fugitifs auprès de leur ami, et tous s’écrièrent en chœur :
« C’est cela, Wilhelm ! Enivrons-nous de punch ; et, pour nous distraire, tu nous diras ensuite une des charmantes nouvelles que tu sais si bien raconter.
– Je le veux bien, mes amis. Prenons place à table, et buvons ! Je vous apprendrai, après, la légende de l’Amour perdu, si vous le désirez.
– Accepté ! accepté ! »
Quelques minutes s’étant écoulées, toute trace d’ennui avait disparu, et la gaieté la plus insoucieuse régnait en maîtresse absolue sur le front des assistants. On reprit alors place au foyer, et Wilhelm commença ainsi son récit :
« … Le principal acteur de ma légende rêvait souvent, comme vous le faisiez tous il n’y a qu’un instant. Il s’appelait Hermann. À l’endroit où je prends ma narration, sa main droite est noyée dans la blonde chevelure d’une tête de quinze ans, qui est venue se poser sur ses genoux, sa gauche est étendue ouverte devant le feu, où elle prend de la chaleur qu’elle s’empresse de transmettre à deux petites mains mignonnes, blanches et fines, aux ongles roses, qui disparaissent entièrement dans celle d’Hermann.
Il y avait déjà deux mois qu’Hermann avait accueilli sous son toit le propriétaire des blonds cheveux et des petits doigts roses. Depuis ces deux mois, la vie lui était devenue douce et facile. Il ne prévoyait pas la fin de son bonheur. Tout entier au travail, l’artiste ne sortait plus de sa chambre ou de son atelier. Son chevalet avait servi de berceau à plusieurs chefs-d’œuvre. L’inspiration était en lui, et il pouvait dire à bon droit : « Et moi aussi, je suis peintre ! »
Au lieu de passer toutes ses soirées à la taverne, il restait près de son foyer embrasé, et baisait souvent les petits doigts roses ! Il était heureux, bien heureux ; car c’était l’Amour qu’il abritait sous son toit. C’était l’Аmour pur et sincère, qu’on ne rencontre guère qu’une seule fois en sa vie, qu’on laisse trop souvent s’envoler, et que toujours on pleure après l’avoir perdu !
Mais quel est donc ce bruit dans l’escalier ?… On monte… C’est une femme jeune, aux manières distinguées et richement vêtue.
La sonnette retentit… Hermann se lève, il ouvre. – Elle entre, la femme élégante, et aussitôt elle va s’asseoir près de l’Amour. Comme elle le caresse ! comme elle cherche à fixer ses beaux yeux !… Ils se connaissent ? Les voilà qui causent tout bas, bien bas…
Hermann a repris son œuvre d’art ; puis, fatigué, il se place dans un coin du foyer. Là, il rêve à l’avenir, heureux de croire que le lendemain sera toujours aussi doux que la veille ! Il ne désire aucun changement ; il ne se lasse pas de la monotonie du bonheur… – Pauvre Hermann !
Les heures ont marché… Tout est silencieux. Seul, le balancier trouble le silence de l’appartement. Le feu est près de mourir ; la lampe ne jette plus qu’une clarté douteuse ; la pipe d’Hermann gît, refroidie, sur le marbre de la cheminée. Hermann, étendu dans son grand fauteuil, s’est endormi, et le petit chat s’est pelotonné sur ses genoux…
Et l’Amour, où est-il donc ? Hélas ! cette femme si séduisante l’a emporté. Il est parti pour ne plus revenir, enfant ingrat qui abandonne l’âtre protecteur dont il faisait la joie, pour suivre la route aventureuse, aride, décevante, de l’inconnu !
Lorsqu’il se rendit compte de la perte qu’il avait faite, Hermann devint presque fou. « J’ai perdu l’Amour ! s’écriait-il, j’ai perdu l’Amour ! on me l’a volé ! Pauvre enfant ! où trouveras-tu un cœur comme le mien ? Je t’avais reçu comme un autre moi-même ; je t’avais consacré ma vie, et tu me fuis !… Qu’es-tu devenu, et que vas-tu chercher loin d’ici que je ne t’eusse donné si tu me l’avais demandé ?… Ce monde, où tu entres, ne saurait te comprendre. Il souillera ta robe blanche; il te tuera peut-être sans pitié !… Oh ! reviens à moi, si tu ne veux pas mourir ! Reviens à moi, si tu ne veux pas que je meure… »
Hermann souffrait comme un damné ; il prit son chapeau et courut à la poursuite de l’Amour, résolu de demander à tous ceux qu’il rencontrerait s’ils ne l’avaient point vu, – dût-il payer les renseignements au poids de l’or !
« Adieu, petite chambre qui nous réunissait tous deux, dit-il ; adieu ! je ne reviendrai qu’avec lui ! »
Hermann marchait fort vite, l’œil hagard, la toilette en désordre. On le regarda avec curiosité d’abord, avec intérêt ensuite. Il avait l’air si malheureux ! qui ne l’eût plaint ?…
Un soir, en suivant la grand’route, il entendit un chœur de jeunes garçons qui redisaient des vers du grand poète Frédéric Rückert… II leur demanda de les écrire sur son album…
C’est une belle page ; traduisons-la :
Amour ! soleil tombé du paradis céleste,
Ah ! dis-moi s’il existe une plage funeste
Où mes regards, ouverts à la clarté du jour,
Puissent se dérober à tes rayons de flamme ;
Apprends-moi s’il existe un monde, un peuple, une âme,
Qui n’ait de foi dans Dieu, ni d’hymne pour l’amour ?
Amour ! dis-moi s’il est seulement sur la terre
Un désert, un abîme, un cachot, un cratère
Où tu n’apportes point ton autel ou ton nid ?…
Puis-je sous quelques cieux porter ma rêverie
Sans respirer ta fleur, sans vivre de ta vie,
Sans te trouver partout où le Seigneur bénit ?…
Où pleure la rosée, où le vent tourbillonne,
Où s’écoule le flot, où le soleil rayonne,
Oui ! l’Amour est partout, comme un esprit du ciel !
Et là même où les flots et les vents s’affaiblissent,
Où se fanent les fleurs, où les astres pâlissent,
L’Amour est encor là, comme un ange éternel !
J’ai passé dans les bois où le feuillage tremble,
Et les grands arbres verts faisaient monter ensemble
Les baisers frissonnants vers le ciel radieux.
Rêveur sous les rosiers, pensif sous les érables,
J’écoutai des oiseaux les concerts innombrables :
C’est l’Amour qui dictait leurs chants mélodieux !
Je parcourus la plage où l’écume blanchie
Apporte les échos d’une sourde harmonie,
Je retrouvai l’Amour dans le baiser des flots ;
Et les fleurs s’inclinaient sur l’Océan immense.
Et l’algue se tordait sous la houle en démence,
En chuchotant l’amour aux pieds des matelots !
Je tournai mon regard vers la céleste plaine,
Et de là-haut sur moi descendit une haleine
Qui parfuma mon front : c’était l’Amour encor !
Le soleil était beau ; douce était sa lumière ;
Et, las d’être adoré dans sa splendeur première,
Lui-même s’embrassa dans mille étoiles d’or !
Alors, je contemplai la terre vaporeuse.
Une femme était là, souriante et rêveuse ;
Elle avait dans ses yeux tous les bleus firmaments.
D’amoureuses senteurs semblaient rentrer en elle ;
Le soleil de ses feux embrasait sa prunelle,
Et frappait mes yeux noirs sous leurs rayons aimants !
D’ivresse je baissai ma paupière aveuglée ;
Et, penchant doucement ma poitrine gonflée,
Je sentis qu’elle était toute pleine d’amour ;
Et ces mille rayons que j’avais vus naguère
L’un l’autre dispersés, au ciel et sur la terre,
Mon cœur, comme un soleil, les dardait à son tour.
Aussi, je voudrais bien rechercher où mon âme
Pourrait tourner les yeux, Amour ! sans voir ta flamme,
Et s’abreuver encor sans goûter à ton miel.
Car je te porte en moi comme un trésor suprême !…
Le luth suit le poète, et tu me suivras même
Dans la nuit de la tombe et dans l’azur du ciel !…
Hermann passa la nuit tout entière avec ces jeunes panthéistes qui chantaient Rückert… – Le lendemain soir, comme il entrait dans une capitale, il rencontra une société de femmes jeunes et charmantes, rieuses et folles, au langage hardi, à l’œil provocateur, qui éclatèrent de rire en voyant sa mine désespérée.
Mais Hermann était beau ; aussi, l’une des sirènes, se détachant du groupe, lui demanda :
« Que cherches-tu, beau ténébreux ?
– L’Amour ! répondit Hermann.
– En ce cas, viens donc par ici. Nous savons où il est, et nous te mènerons à lui.
– Soyez bénies! s’écria Hermann, ô vous qui me rendez l’Amour ! »
Et il suivit les séduisantes bayadères.
Elles lui firent prendre une route fleurie et embaumée. Tour à tour, il fut le cavalier de chacune de ces jeunes femmes. Le voyage, bien que long, était agréable, et elles semblaient prendre à tâche de le prolonger… Cependant, Hermann ne voyait point paraître l’Amour !…
Hermann se plaignit. – Les nymphes le conduisirent alors sur le sommet d’une montagne aride, au milieu de rochers noirs et tristes comme les ténèbres. Arrivées là, elles lui dirent :
« Que nous donneras-tu pour t’avoir guidé vers l’Amour ?
– Il est donc près d’ici ? demanda Hermann.
– Oui ! répondirent-elles. Mais, nous te le répétons, que nous donneras-tu pour t’avoir guidé près de l’Amour ?
– Demandez, dit Hermann, ravi de toucher au but de ses plus ardents désirs ; demandez, et tout ce que vous exigerez de moi vous l’obtiendrez !
– Donne-nous ta santé ! » dirent les femmes.
Hermann y consentit… et, au même instant, elles disparurent comme par enchantement. Alors, il se trouva seul dans cette sombre solitude, découragé, sans forces contre la douleur qui l’accablait.
Cependant, après quelques instants passés dans cette triste situation, le galop d’un cheval le tira de l’anéantissement où il était plongé. Il secoua sa torpeur et écouta d’où partait ce bruit…
Bientôt, il vit s’avancer à sa rencontre un homme, à la mine hypocrite, qui pressait les flancs d’un cheval étique, et jetait autour de soi des regards tout à la fois avides et craintifs. Hermann l’aborda.
« Vous venez de loin, seigneur ? » lui dit-il, le chapeau à la main.
Le voyageur s’arrêta court.
« Je viens en effet de très loin, répondit celui-ci en rendant le salut.
– Je désire quelque chose de vous.
– Et que désirez-vous donc ? »
Cet homme était un usurier qui prêtait aux jeunes gens, aux fils de famille, aux artistes d’avenir, l’argent que leurs parents refusaient à leurs folies ou à leurs inspirations.
Hermann ignorait encore à qui il avait affaire. Il ne savait pas qu’il existe au monde de ces sortes d’êtres, véritables vampires, vivant de la mort des autres, qui se bâtissent des châteaux avec les pierres des maisons qu’ils ont démolies !…
« Seigneur, dit Hermann, n’auriez-vous pas rencontré l’Amour ?
– L’Amour ! répondit le cavalier. De quel amour s’agit-il ? J’en connais plusieurs. Est-ce l’amour de la gloire ? il est bien facile à trouver ; vous le verrez sur les grandes routes, en épaulettes de laine ou de fil d’argent ; dans les mansardes, tenant une plume ou des pinceaux.
– Ce n’est pas cela, dit Hermann.
– Serait-ce l’amour de l’or ? poursuivit l’usurier, dont les yeux gris s’illuminèrent soudain. Allez à la Bourse, jeune homme ; c’est là son temple favori. Cependant, il a des chapelles particulières un peu partout. Vous trouverez peut-être encore l’amour dans les bras de la femme que vous adorez et qui vous adore, dans le cœur de celui qui vous nomme son frère et que vous appelez votre ami… Est-ce cet amour que vous cherchez ? Frappez à la première porte venue, il vous ouvrira lui-même… Ne craignez pas, il est partout, vous dis-je. Entendez-vous ces cloches qui tintent dans la vallée ? Elles appellent les fidèles à la prière, à la prédication sur la vertu, à la quête pour les besoins de l’église ! Vous entendez ces cloches ? Eh bien, c’est l’Amour qui les met en branle ! Voyez-vous, là-bas, ce petit enclos semé de croix noires couvertes de larmes peintes en blanc ? Un homme est à genoux sur la tombe de son épouse bien-aimée, morte hier dans ses bras. Il pleure, il pleure amèrement, il se frappe le front sur la pierre : – l’amour que vous cherchez est au fond du cœur et dans les sanglots de cet homme !
– Non ! répliqua l’artiste Hermann, ce n’est pas encore l’objet de mes vœux. L’amour que j’ai perdu est pur et désintéressé.
– Oh ! oh ! ricana l’usurier. Si c’est là ce que vous cherchez, vous marcherez longtemps encore et vous parcourrez bien du chemin avant de le trouver.
– Que m’importe ! j’ai fait vœu de ne pas rentrer chez moi sans le ramener dans mes bras… et, s’il le faut, je parcourrai la terre entière ; mais je le ramènerai !
– Vous êtes donc bien riche ? demanda le perfide vieillard, les narines ouvertes et l’œil au guet.
– Non ! dit Hermann. Mais mon père est bon ; et, comme il a quelque fortune, il m’aidera…
– N’avez-vous donc pas d’amis qui puissent vous obliger, mon enfant ? Pourquoi ne pas emprunter, par exemple, sur la succession de votre père ? Au lieu d’attendre qu’il veuille bien vous envoyer l’argent nécessaire, que ne réalisez-vous sur-le-champ vos espérances !
– Mais ce serait mal agir, ce me semble.
– Enfant ! cette fortune n’est-elle pas la vôtre ? – Qu’importe à votre père que vous escomptiez l’avenir ! Il peut l’ignorer, d’ailleurs, – ajouta sournoisement le tentateur, – et puis, vos demandes pourraient lui déplaire, le gêner peut-être…
– C’est vrai ! » pensa Hermann.
Et il ajouta tout haut :
« Mais je ne connais personne qui puisse me rendre un tel service. À qui m’adresserai-je ?
– À moi ! dit le vampire. Venez chez moi ; nous en causerons pendant le dîner… »
Quelques heures après, Hermann quittait l’usurier, la poche remplie d’écus, le cœur plein d’espoir, et il reprenait sa route.
« Adieu ! lui dit-il, et merci !
– Adieu ! » répéta l’affreux vieillard, qui, d’une main joyeuse et frémissante, enferma dans une cassette des papiers marqués aux armes nationales, et qu’Hermann avait signés presque sans les regarder…
« Que cet homme est bon ! pensait notre jeune homme.
– Pauvre dupe ! murmurait de son côté l’usurier… Il est à moi ! »
Hermann, les poches garnies d’écus, continua plus gaiement ses recherches… Il fut bien reçu partout, et le nombre de ses amis augmenta sensiblement. Plusieurs jeunes écervelés, qu’il ne connaissait que depuis quelques jours, lui demandèrent bientôt le but du voyage qu’il avait entrepris, et le bon Hermann leur raconta naïvement son histoire…
« Parbleu ! dirent-ils en chœur, nous t’accompagnerons, et nous t’aiderons à retrouver l’Amour !
– Venez avec moi, mes amis, dit Hermann ; la route me semblera moins ennuyeuse à parcourir ; venez !… »
Notre artiste, entouré de ses gais et bruyants compagnons, ne réussit pas davantage dans ses investigations. En agissant comme il le faisait, il avait pris le plus mauvais moyen ; car le poète n’a-t-il pas dit :
Le véritable Amour, c’est une fleur cachée
Que l’on doit découvrir sous le gazon discret.
Le bruit la fait trembler sur sa tige penchée…
Cherchez-la seul ! La foule, hélas ! l’écraserait.
Vers cette époque, Hermann fit une nouvelle connaissance qui se joignit à la petite caravane groupée autour de lui.
Était-ce un homme, était-ce une femme, que le nouveau personnage qui se mêlait à son existence ?
Nul n’aurait pas répondre d’une manière positive. Son nom même contribuait à rendre la solution du problème assez difficile. Hyacinthe, en effet, participait étrangement des deux sexes. Il ou elle avait la chevelure blonde et épaisse, la taille à demi-svelte, le regard langoureux et indécis, la voix mignonne et traînante, le pied petit. C’était une créature mixte, chez laquelle, par moments, on croyait retrouver la force d’un homme, et qui, dans d’autres instants, tombait dans une espèce de prostration physique et même morale. Incapable d’aucun effort violent, Hyacinthe ne semblait vivre que pour le repos, mais dans une nonchalance qui aurait pu sembler être aussi de la sournoiserie active.
Entraîné par une attraction secrète, Hermann préféra bientôt Hyacinthe à tous ses autres amis. Ils s’entretenaient tous deux durant des journées entières, assis sur le riant tapis d’herbes épaisses, et fumant des cigares à l’infini. Puis, le sommeil venait poser ses mains tièdes et légères sur leurs yeux, et le matin les retrouvait à la même place…
Au commencement de leur liaison, – Hermann peignait en causant avec Hyacinthe, qui le regardait d’un air compatissant, et lui disait même souvent :
« Mon Dieu ! Hermann, quel plaisir éprouves-tu donc à travailler, lorsqu’il est si doux de ne rien faire ?
– Si tu étais peintre, répondait Hermann, tu ne me ferais pas une telle question. Tu comprendrais tout le bonheur que j’éprouve à reproduire, avec mes pinceaux, cette nature si belle et si riche, qui semble prendre plaisir à poser devant moi ! Un peintre seul peut jouir du ciel et de la terre. Un rayon de soleil qui se joue sur une feuille de chêne me ravit ! Je vois mille choses merveilleuses dans ces petits nuages brillants qui semblent une poussière d’or emportée par le vent ; et, lorsque, à force de patience, de soin et d’art, je puis fixer sur ma toile ces éblouissants phénomènes, mon cœur se gonfle d’orgueil et de joie, et je me crois un nouveau créateur.
– Fou ! répondait Hyacinthe. Fou ! qui négliges la proie pour l’ombre, la réalité pour le rêve ! Toute cette nature qui te transporte, je l’aime aussi, et je la comprends comme toi ; mais j’en jouis sans travail. Je la contemple sans fatigue ; je la perçois sans étude, et je me garde bien de chercher à rapetisser mon bonheur. Si tu étais pauvre, je souscrirais à ton ardeur pour la peinture. Mais, dans ta position, laisse donc cela aux rapins, Hermann ! Imite-moi. Ne vaut-il pas mieux mille fois admirer, dans une molle et délicieuse contemplation, ce beau ciel et ces arbres séculaires et pleins de sève, que tu ne rendras jamais que d’une manière imparfaite ? Ne vaut-il pas mieux respirer sans mélange cet air embaumé, cette fleur pure, que tes pinceaux ne sauraient copier, et que ton huile et tes essences nous gâtent à plaisir ? »
Hermann ne savait que répondre. Le véritable artiste ne trouve aucun paradoxe à son service.
Toutefois, Hermann peignit moins souvent. Puis, il finit par ne plus peindre du tout.
« Je suis content de toi, dit alors Hyacinthe. N’es-tu pas plus heureux maintenant ?
– Oui ! » répondit faiblement Hermann. Cependant, l’ennui venait souvent le trouver ; et, dans de tels moments, il voulait reprendre ses pinceaux… mais le travail le fatigua encore plus que l’oisiveté ne l’avait ennuyé.
Hyacinthe riait ; il riait comme un petit démon !
« Tu n’as pas de volonté, n’essaie donc pas de peindre ! Fumons, causons, laissons-nous vivre. »
Hermann jetait encore de temps en temps un regard furtif vers sa palette abandonnée.
Hyacinthe surprit un jour un de ces regards…
« Tu es donc incorrigible ! Tiens, Hermann, prends une bonne résolution. Brûlons palettes et pinceaux ! Tu hésites ?… Niais ! C’est leur vue qui cause ton ennui ! Brûle, brûle, et l’ennui s’en ira avec la fumée ! »
Pinceaux et palettes, brosses et toiles, tout fut bientôt en cendres.
Hermann soupira bien un peu… mais, deux jours après l’incendie, il n’y pensait plus.
Depuis longtemps déjà, son voyage était suspendu. Hyacinthe avait ri de sa simplicité, et lui avait lancé ces mots ironiques :
« Pourquoi courir après l’Amour ? qui te dit qu’il ne reviendra pas te trouver ? Tu es jeune ; tu es beau, tu es riche ; il viendra lui-même à toi, sois-en persuadé. »
Et Hermann avait attendu, aux grands applaudissements de ses nombreux amis, multitude de paresseux, de parasites et de débauchés.
Mais l’argent, pas plus que le plaisir, n’est éternel chez les Hermanns ! Un soir, notre jeune artiste s’aperçut que sa bourse était vide.
« Qu’importe ! se dit-il, j’ai des amis sur lesquels je puis compter. »
Et le lendemain, il expliqua sa position à ses amis pendant le déjeuner.
Au dessert il était seul !… Tous l’avaient abandonné : quelques-uns, après deux ou trois mots de consolations hypocrites ; la plupart, avec l’ironie à la bouche.
Hermann se prit alors à pleurer comme un enfant. Que devenir ? Il essaya de peindre. Hyacinthe, en brûlant ses pinceaux, avait brûlé le talent d’Hermann.
Peintre la veille, Hermann s’éveilla barbouilleur !…
« Oh ! dit-il, je retrouverai l’Amour ; il me consolera ! »
Il reprit ses voyages, mendiant presque son pain, couchant souvent à la belle étoile. Bientôt, ses forces le trahirent. N’ayant plus de santé, plus de talent, le désespoir s’empara de lui… Dans cette déplorable situation, il voulut mourir. En conséquence, il se dirigea vers la rivière pour noyer, d’un seul coup, tous ses chagrins.
Quelqu’un l’arrêta par le bras au moment où il allait se précipiter dans l’eau.
Hermann se retourna et vit un vieux mendiant aux cheveux blancs et en haillons. Son air était bizarre, et tenait à la fois et du pèlerin et du baladin.
« Pourquoi m’arrêter ? dit Hermann.
– Parce que la vie est encore belle à votre âge, répondit l’inconnu.
– J’ai perdu l’Amour, reprit Hermann, et tout espoir de le retrouver s’est évanoui en moi. Laissez-moi mourir !
– L’Amour ! dit le mendiant ; mais je l’ai rencontré tout à l’heure ! Il vous cherche sans doute. »
À peine le vieillard avait-il dit ces paroles, qu’Hermann était à ses genoux.
« Vieillard ! lui dit-il les mains jointes, vous avez rencontré l’Amour ! Où est-il ?…
– Que me donnerez-vous pour vous le dire ? demanda ardemment le mendiant.
– Hélas ! je n’ai plus rien ! dit Hermann, et pourtant, je donnerais le peu d’instants qu’il me reste à vivre pour le voir, ne fût-ce qu’une seule minute !
– Je n’en demande pas tant, répliqua le vieillard. Donnez-moi vos cheveux noirs et votre jeunesse, en échange de mes cheveux blancs et de mes soixante ans, – et je vous dirai où est l’Amour.
– Prenez ! » dit Hermann haletant.
L’échange proposé ayant été en un instant accompli, le mendiant, fidèle à sa parole, lui dit en montrant l’autre bord de la rivière :
« Regardez, le voilà ! »
Et il disparut.
Hermann regarda, et il vit en effet l’Amour sur l’autre rive, l’Amour toujours jeune, avec ses cheveux blonds, sa taille svelte et ses doigts roses. Mais comme il n’y avait point de barque pour traverser la rivière, il s’écria de toutes ses forces :
« Amour ! Amour, me voilà ! attends-moi ! »
L’Amour se retourna, et, fixant sur Hermann un œil de compassion, il laissa tomber de sa bouche nacrée ces froides paroles :
« Que voulez-vous de moi ?
– Enfant ! c’est moi ; je suis ton Hermann !
– Vous me trompez, dit l’Amour. Hermann était jeune et beau ; vos cheveux sont tout blancs et votre visage est ridé. Je vous le répète : vous me trompez, je ne vous connais pas ! »
Et il s’enfuit, épouvanté par le vieillard. Hermann poussa un cri de désespoir, et tomba en pleurant sur la pierre où s’était assis le vieux mendiant…
*
À quelques jours de là, un pêcheur aperçut, flottant sur l’eau, le cadavre d’un vieillard aux cheveux blancs, inconnu dans le pays.
On l’enterra près du fleuve, et une croix noire sans inscription recouvrit sa modeste tombe.
Depuis cette époque, l’herbe a poussé, la croix a disparu, et l’on ne parle plus guère, dans les environs, du vieillard aux cheveux blancs qui est venu mourir en cet endroit. »
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« Allons, amis ! s’écria Wilhelm en se levant et en se rapprochant de la table, notre nouveau punch est éteint, rallumons la bougie et remplissons les verres !… La tempête, actuellement calmée, vous permettra ensuite de regagner chacun vos demeures. Eh bien, qu’avez-vous donc tous ? Vous paraissez plongés dans la plus profonde tristesse. D’où vient cela ? Cet effet serait-il produit par l’histoire d’Hermann ?… Allons, buvons ! Est-ce que nous courons après l’Amour, nous autres, jeunes gens d’aujourd’hui ? Buvons ! et quand l’ennui du célibat nous prendra, nous choisirons une femme quelconque, un de ces anges exposés aux enchères sur les tabourets des salles de bal, une héritière de salon, et nous l’épouserons.
Puis, nous nous endormirons tranquillement en rêvant caisse d’escompte, actions de chemin de fer et crédit mobilier… Car le lit nuptial de l’amour actuel est ordinairement un coffre-fort qui a un grand livre pour sommier, et un sac d’écus pour édredon ! »
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(Marie de Solms, née Bonaparte-Wyse, in Revue britannique, nouvelle série, troisième année, juillet 1857 ; in Mademoiselle Million, Paris : E. Dentu, 1863 ; in Les Mariages de la Créole, tome second, Bruxelles : A. Lacroix, Verbœckhoven et Cie, Éditeurs, 1866 ; ; in La Chanteuse, tome second, Paris/Bruxelles : Librairie internationale/A. Lacroix, Verbœckhoven et Cie, Éditeurs, 1867 ; in La Grand’Mère, Paris : Ernest Flammarion, collection « Auteurs célèbres, » n° 316, sd [1899])

