« En somme, continua Brevanne, l’aventure est assez ordinaire : Maureillac, sa retraite de fonctionnaire prématurément liquidée, est venu contenter dans ce pays perdu une fringale irrépressible d’indépendance et de solitude. Mais pour un tel homme, jeune encore, débordant de forces inemployées, ce calme absolu, massif, succédant à la vie trépidante des villes, a produit l’effet d’une médication allopathique trop brutalement administrée. Un déséquilibre grave s’est est suivi, au bout duquel Maureillac a rencontré la mort, et la plus stupide : le suicide. »

Brevanne se tut un moment, le temps de rouler une cigarette et reprit :

« Seulement, moi qui l’ai connu intimement, qui ai, dès l’origine, observé les manifestations de son mal, je prétends que ce drame, bon tout au plus à fournir dix lignes de copie à un trousseur de faits divers, a eu des causes infiniment moins banales, et, mon Dieu, oui, extra-naturelles… Vous riez, Bergy ? Peut-être suis-je après tout victime de mon imagination, infectée, comme vous dites agréablement, de poésie ? Mais permettez que je vous raconte tout de même…

Et, d’abord, notez, je vous prie, une date essentielle : le 9 juillet 1927. Avant cette, date, Maureillac est, je l’atteste, rigoureusement sain d’esprit de corps ; après, il apparaît incroyablement changé, et d’une manière propre justifier d’emblée toutes les inquiétudes. Or, les maladies mentales présupposent, il me semble, une période d’incubation sournoise mais suffisamment caractérisée, à laquelle on ne saurait généralement assigner un point de départ précis. Je suis donc fondé à affirmer que l’origine de la crise dont Maureillac devait mourir cinq mois plus tard, doit être cherchée dans un événement survenu tout justement le 9 juillet.

Ce jour-là, Maureillac le passa presque tout entier la gaule à la main, au bord de la rivière. Il rentra chez lui vers sept heures et répondit à sa femme qui s’informait du succès de sa pêche :

« Peuh ! rien du tout, une brème, deux meuniers. Ah ! si, j’ai péché aussi ça ! »

Ça, c’était un anneau de verre semblable à quelque très vulgaire « coulant » pour rideaux, mais plat et d’une teinte bleu trouble assez insolite.

« Mon bouchon a plongé, expliqua Mareillac en riant, et voilà, j’ai trouvé l’objet accroché au bout de ma ligne… »

Fut-ce parce que son homme avait passé la « bague » au doigt qui portait déjà l’alliance conjugale ou pour tout autre motif aussi spécieux, Mme Maureillac manifesta dans l’instant une humeur singulièrement agressive.

« Ôte-la, criait-elle, presque hors d’elle-même. Ôte cette saleté ! »

C’était bon à dire. Maureillac, conciliant, s’employa de toutes ses forces à libérer son doigt. Mais il dut y renoncer, les chairs s’étant tuméfiées immédiatement au-dessus de l’anneau.

« Bah ! dit-il, je le briserai, voilà tout. »

Il n’en fit rien cependant. L’aube du lendemain le revit installé aux abords de son « coup » favori, à deux cents mètres en amont du moulin d’Arboise. Moins de deux heures après, il était de retour nu-tête, les mains vides, et bouleversé au point qu’il manqua à deux ou trois reprises de s’évanouir. Sa femme, alarmée, s’empressa à le soigner, mais il la repoussa avec une brutalité inhabituelle, allant même jusqu’à briser sur le pavé de la cuisine la tasse d’infusion qu’elle lui présentait. Il se coucha dès midi sans avoir prononcé une parole. Dès cet instant, d’ailleurs, il inaugura la conduite qu’il ne devait plus cesser de tenir jusqu’à la fin. S’il ne déserta pas complètement son foyer, il y fit des apparitions de plus en plus espacées, au cours desquelles, muet, farouche, il rôdait de pièce en pièce avec un air d’hébétude qui faisait mal à voir. Le plus clair de son temps, il le passait à guetter stupidement, du haut d’un tertre qui domine la Vélize, les menues épaves qu’entraînait le courant, insectes, branchages, feuilles mortes.

Mme Maureillac, désespérée, vint me voir, comme j’arrivais d’une tournée dans le haut pays. Je conseillai d’appeler d’urgence un médecin. Maureillac refusa de le recevoir et, par la même occasion, m’interdit de remettre les pieds chez lui. Deux ou trois guérisseuses suscitées par le voisinage apitoyé, des rebouteux de tout poil succédèrent au médecin. Ils n’eurent pas plus de succès. Un des rebouteux même, ayant tenté d’approcher le malade pour lui arracher l’anneau, proclamé maléfique par Mme Maureillac, se vit promptement et non sans dommages reconduit à la porte de la propriété.

Découragés, les amis et connaissances du couple Maureillac n’insistèrent plus. Moi seul, qui étais le camarade d’enfance du malheureux, ne pus me résigner à l’abandonner tout à fait. Je me mis à épier ses allées et venues inquiètes, sans bien voir d’ailleurs le profit que je retirerais de cette enquête. Un matin que je guettais son passage, caché dans les buissons qui bordent la Vélize, je le vis qui s’en venait lentement à travers les prés. De temps à autre, il consultait sa montre, Arrivé tout près du bord, il s’assit dans l’herbe et se mit à examiner l’eau d’un air d’impatience et d’attention extrêmes. De l’endroit où je me trouvais, je ne pouvais voir aisément la surface de la rivière. Or, quelque chose, un phénomène captivant, attendu, dut s’y produire, car Maureillac se dressa tout à coup, les yeux étincelants, les mains tendues dans un geste de supplication passionnée. Un bruit bizarre tel qu’en produirait une godille agitant l’eau dans tous les sens, mit fin assez brusquement à cette scène. Maureillac s’éloigna, la tête basse, les épaules voûtées, en proie me sembla-t-il à un accablement, à un désespoir sans remède.

Je m’approchai à mon tour de l’anse que forme à cet endroit la Vélize. Flanquée de roseaux, parcourue de bulles irisées, elle offrait l’aspect le plus paisible et le plus rassurant. Je ne pus m’empêcher de lui trouver cependant un air d’embûche, faux et louche.

Le dénouement, vous le connaissez ; Maureillac se noya volontairement par trois mètres de fond, à la hauteur de son poste de pêche. On découvrit sur la berge, retenue par un caillou, une note de sa main, griffonnée au crayon : « Ma patience est enfin récompensée, écrivait-il énigmatiquement ; c’est maintenant que je vais vivre. »

Tout le monde, vous pensez bien, imputa cette fin à une folie parvenue à son paroxysme. Moi seul m’obstinai à pénétrer les dessous obscurs de cette baroque aventure. Patiemment, je rapprochai des faits, je m’efforçai d’interpréter, d’éclairer l’un par l’autre certains gestes, certaines paroles du malheureux, et je parvins à cette conclusion inattendue que Maureillac ne s’était pas suicidé au sens brutal, absolu, du mot, mais qu’il était mort délibérément au monde des hommes pour en avoir entrevu peut-être un autre, plein de mirages et de séductions indicibles.

… Et je l’imagine, lui, sans grand effort, ce soir morose de novembre où il disparut (entendez bien que la rivière ne rendit jamais son cadavre). Il s’avance heureux, pacifié, riche désormais d’une sécurité de cœur et de corps qu’il avait vainement recherchée jusque-là. La lune accroche à son doigt bagué de verre une lueur furtive. Il entre tranquillement, joyeusement, dans l’eau noire et froide, l’eau mystérieuse, fertile en sortilèges, où, parmi des reflets bougeants d’étoiles, affleurent deux yeux d’aigue-marine qui lui sourient voluptueusement et deux bras onduleux et pâles qui s’ouvrent pour l’accueillir. »
 
 

 

–––––

 
 

(André Castaing, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-sixième année, n° 16569, mercredi 31 juillet 1929. Du même auteur, voir les autres contes déjà mis en ligne. Max Klinger, « Die Sirene » [Triton und Nereide], huile sur bois, 1895)