C’était une truite bien curieuse, celle que Nona venait de hâler au bout de sa ligne. Grande et grasse, avec des taches rouges, luisante, elle se débattait, avec son ventre d’un jaune sale, hors de l’eau, pour se dépêtrer de l’hameçon. Et quand il l’eut dans le bateau et qu’il enleva l’hameçon, il vit qu’elle n’avait que deux petites fentes là où auraient dû se trouver les yeux.
« Ce doit être un poisson enchanté, » pensa un des marins, car le bruit courait que ce lac était un de ceux qui avaient un double fond.
Mais Nona ne se troubla pas beaucoup l’esprit sur le point de savoir quelle sorte de poisson c’était, du moment qu’il était gros. Il avait une faim de loup, et il cria de ramer aussi vite que possible vers le rivage pour le faire cuire.
Il était resté tout l’après-midi avec ses lignes vides sur le lac dans la montagne, là ; mais, quant à la truite, il y avait une heure à peine qu’elle se dirigeait à travers l’eau avec sa queue comme un gouvernail et qu’elle se laissait attraper par un hameçon, et déjà elle était étendue, rouge et cuite, sur un plat.
Mais Nona se ressouvenait des yeux étranges ; il voulut les tâter et les faire sortir de la tête avec sa fourchette. Il n’y avait à l’extérieur que des fentes et pourtant, à l’intérieur, on eût dit une sorte de globe dur. La tête était singulièrement formée et, sous bien des rapports, avait un aspect spécial.
Il était fâché de n’avoir pas examiné le poisson de plus près avant de l’avoir fait cuire ; maintenant, il y avait moins de facilité pour discerner pleinement ce qu’en réalité il était. En tous cas, il avait été savoureux, et c’était quelque chose.
Mais, le soir, il y avait devant ses yeux comme une espèce de brillante clarté d’eau ; il était comme à demi assoupi, songeant à l’étrange poisson qu’il avait pêché.
Il était de nouveau dans son bateau, pensait-il, et il lui semblait que ses mains sentaient le poisson se débattant et luttant pour sa vie, tirant en arrière, et puis en avant, afin de se détacher de l’hameçon.
Tout d’un coup, il devint si lourd et si fort qu’il entraîna le bateau avec la ligne.
Il filait avec une effrayante rapidité, tandis que le lac graduellement diminuait, eût-on dit, et se vidait.
Il y avait une irrésistible succion de l’eau dans la direction que le poisson prenait, vers une ouverture au fond du lac, telle qu’un entonnoir, et droit dans cet entonnoir passa le bateau.
Il glissa pendant longtemps dans une sorte de pénombre le long d’un courant souterrain, qui se brisait avec des éclaboussures autour de lui. L’air, de prime abord, était froid comme dans une cave ; peu à peu, cependant, il s’adoucit et devint chaud.
Le courant coulait maintenant avec calme ; il s’élargit jusqu’à devenir un lac très grand.
Sur les bords, mais à demi visibles seulement dans l’obscurité, s’étendaient des marécages, où il croyait entendre se traîner et avancer des bêtes immenses. Comme des serpents, elles se dressaient et se tordaient avec fracas, ronflantes et éclaboussantes, parmi la tépidité de la fange.
Dans une lueur de phosphore, il vit, immédiatement contre son bateau, des poissons variés ; mais à tous manquaient les yeux.
Et il distinguait tout au loin, dans l’obscurité, le tortillement de gigantesques serpents de mer. Il comprenait maintenant que c’était d’ici qu’ils levaient leurs têtes sur les vagues, les jours de canicule, quand la mer est chaude.
Le dragon, avec sa tête plate et son bec de canard, poursuivait les poissons, et se traînait vers la surface du sol à travers les voies limoneuses du marais.
Dans la chaude et suffocante pénombre arrivait, de temps à autre, comme un souffle d’air froid venant des courbes et des enroulements du visqueux et verdâtre serpent qui se fraye un chemin à travers la terre et ronge les cercueils qui pourrissent dans les cimetières.
Des monstres horriblement informes, avec des crinières flottantes, tels qu’on en voit, dit-on, apparaître parfois dans les petits lacs de montagnes, se tordaient dans la fange, se vautraient, saisissaient leur proie.
Et il aperçut aussi toutes espèces de créatures comme des créatures humaines, telles que les marins émerveillés en rencontrent sur la mer et que les terriens en voient hors des levées des elfes.
Outre cela, c’était comme un doux sifflement, un balancement infini, un incessant fourmillement d’êtres, dont les formes néanmoins, demeuraient invisibles pour l’œil humain.
Puis le bateau glissa dans une eau bourbeuse où sa course semblait descendre et où la voûte terrestre, au-dessus, s’assombrissait de plus en plus.
Tout à coup, un trait d’aveuglante lumière partit d’une fente d’un bleu éclatant, tout en haut au-dessus de lui, très haut.
Une vapeur épaisse l’entourait. L’eau était jaune et trouble comme celle qui sort des chaudières.
Et il se remémora la spéciale tépidité de l’eau imbuvable qui bouillonne à côté des puits artésiens. Elle était tout à fait brûlante. C’était un monde de courants chauds et de couches liquides sous la croûte terrestre.
Une chaleur, comme d’un foyer, s’élevait des immenses abîmes et des crevasses vertigineuses, tandis que de puissantes cascades de vapeur mugissaient et faisaient trembler le sol.
Soudain, il crut que son corps se dissolvait, se délivrait, s’élevait dans l’air. Il eut la sensation d’une infinie légèreté, d’une merveilleuse capacité d’essor vers des atmosphères plus hautes, vers le recouvrement de l’équilibre.
Et, avant de savoir comment, il se retrouva sur la terre.
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(Jonas Lie, traduit du norvégien par Georges Khnopff, in La Vogue (deuxième série), t. II, n° 5, 15 mai 1899)
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(Jonas Lie, traduit par Nisbet Bain, illustré par Laurence Housman, Weird Tales from Northern Seas, London: Kegan Paul, Trench, Trubner & Co.Ltd, 1893)







