L’auteur, comme l’ont relaté les journaux de Paris d’il y a trois ans, a été mordu par un chien enragé. Les Épouvantes s’efforcent ainsi de rendre aussi exactement que possible des sensations vécues. (Note de la Rédaction.)
 
 

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La chose terrible est venue. La lutte est vaine et sans héroïsme. La destinée m’a pris à la gorge de sa main de bronze. Quand elle desserrera l’étau, une agonie d’homme aura épouvanté d’autres hommes, des prières seront dites autour de moi, et les volets de la petite maison seront clos.

… Tout à l’heure, alors que l’aimée disait des mots qu’elle caressait de la musique de sa voix, j’ai senti sourdre en moi la première frénésie, celle qui initie aux angoisses… Je me suis levé brusquement, comme déjà fouetté du vent de la mort…

Maintenant, je suis dans le jardin, les nerfs douloureux, les mains glacées, des frissons me tordent le dos…

Et la nuit s’éploie dans la tranquillité des campagnes qui s’ensommeillent. Toutes les étoiles arrivent au rendez-vous où, une fois encore, doivent resplendir leurs magnificences… Les fleurs qui enlacent la maison, ivres de leurs parfums et lasses de leurs beautés, s’abandonnent aux caresses de l’ombre.

Ce chien était si petit pourtant… ce chien dont la gueule bavante recélait de la mort, de la mort ! Oh ! les imbéciles qui riaient quand je leur racontais cela. Ils riaient de la blessure puérile et rose, de la blessure si jolie qu’elle semblait avoir été faite par des dents, de menues dents de femme qui mord dans un sourire comme elle se donne. Ils deviendront tout pâles quand on leur dira cela ; ils hocheront la tête longtemps comme s’ils étaient devenus subitement vieux et ils diront : « Pauvre diable, ah ! oui, vraiment, » et le pauvre diable sentira d’invisibles mains alourdir ses paupières, glacer ses membres, hérisser ses cheveux…

… Et le pauvre diable est là dans un coin tout noir, les genoux enfoncés dans le sol, la tête appuyée sur un banc. Il commence à attendre le bon plaisir de Madame la mort….
 

*

 

Et je pleure comme je pleurerais sur le cadavre d’un homme que j’aurais aimé comme un frère. On me frôle la tête ; c’est une caresse qui se précise et me fait tressaillir, je regarde. L’aimée est là en la blancheur de sa robe, en l’épanouissement ardent de sa jeunesse secouée d’amour. La nuit éclairée de lueurs si lointaines, la sérénité montant des routes désertes, aggravent sa beauté, la parent de mélancolie. Elle me dit les mots d’amour qui, à cette heure de désirs, viennent aux lèvres des femmes comme l’eau pure à la source… et le souvenir des joies anciennes habille son regard de voluptés, fait s’empourprer encore la pourpre de sa bouche, palais de joie, et pauvre homme, pauvre chair qu’on va rouler à la terre, je cueille les fruits du jardin d’oubli.

Elle a voulu aller dans les bois : « Il me semble, dit-elle, qu’en marchant, j’arriverai à prendre un peu de cette nuit somptueuse, je m’en ferai un beau manteau dans lequel je m’envelopperai nue. » Et elle rit, charmée de cette idée. Elle se voit nue, drapée en un manteau tout agité de frissons d’étoiles. Pauvre petite ! Je ris aussi, mais d’un rire effaré que je ne me connaissais pas. Je mets mon doigt sur ma bouche et je remarque que mes dents sont serrées, comme lorsque la colère va les faire grincer. Elles grincent en effet. Pourtant, je ne suis pas en colère. Je suis d’une tristesse énorme, une tristesse qui gante mes doigts de mollesse, qui fait que ma tête roule sur ma poitrine, comme si elle allait me tomber dans les mains. Je m’appuie contre la grille d’une maison où chantent des femmes. L’aimée est déjà loin ; elle s’amuse sans doute de son rêve. Elle m’appelle : « Viens-tu ? » puis elle se remet à marcher. Elle va avec des souplesses adorables de fée nue. Elle va, presque immatérielle, sous les rameaux d’arbres immobilisés en des attitudes qui semblent l’ironie de gestes humains. Elle saute pour prendre une feuille que le vent lui vole et emporte doucement. Et elle rit, elle rit toujours, noyée de clarté douce, et cela m’attriste plus encore…

L’idée est là, cramponnée à ma tête ; elle m’enfonce des griffes dans les yeux, elle gonfle ma langue, elle sèche ma bouche…

Et debout, au milieu du chemin, le dos voûté, le pas incertain, presque à haute voix, je résume ma situation : Dans huit jours, quinze au plus, je serai mort. – Mon être sera sapé comme un mur démantelé contre lequel s’acharne encore la tourmente. – La frénésie, qui me révéla ce soir son atroce présence, montera un peu plus chaque jour. – Puis, à un moment, le mal m’étreindra définitivement. De la bave aux dents, des clameurs dans la gorge, j’irai, monstrueux et terrible. J’aurai l’air de souffrir pour les crimes de l’humanité. Je serai l’être hagard qui, de ses mains brandies comme des armes meurtrières, de ses dents claquantes, fait les gestes homicides, puis, dans des hoquets d’épouvante et de rage, je vomirai mon âme.

Il y a des maisons de souffrance, des hôpitaux, qui sont comme les palais mêmes de la mort.

Les murs sont noirs, et, tassés tragiquement, ils dressent au ciel des silhouettes qui semblent dire la lassitude d’enclore, et depuis si longtemps, tant de douleurs.

Dans les couloirs obscurs, c’est la puanteur des agonies. On écoute presque sans respirer comme pour se préparer à entendre quelque cri, quelque clameur, qui diront les sueurs essuyées, les faces blêmes, les hoquets d’avant la fin, les contorsions des membres qu’on mutila, les rigidités des corps alors que les yeux sont grands ouverts sur des ténèbres nouvellement venues, et que des doigts étrangers abaissent des paupières sur des trous au fond desquels il n’y a plus qu’un peu d’horreur.

Là, on a la mystérieuse, la stupide souffrance. La façade de ces établissements n’est point hypocrite : point de sourires, point de joie. La maison avoue les épouvantes.

Il y en a, au contraire, qui se prélassent. Blanches et rouges, elles prennent des airs de bourgeoises cossues. Il semble qu’on va y entrer pour quelque grasse débauche.

Oh ! les belles pelouses et les beaux arbres, et les petits coins d’ombre, et le joli sable fin qui repose les pieds du cailloutement des rues. Et comme les gens qui sont là, qui vont et viennent en causant doucement, ont un air de bonne santé. Il y a même des enfants qui jouent avec des cris qu’on ne défend pas. Alors, on n’est point malade ici ? Mais non. Alors, la vie est belle ? Elle est admirable.

Dans la claire maison où je viens depuis une dizaine de jours, c’est comme cela. Dans une grande salle rectangulaire, des gens attendent. Des gens de toutes les catégories. Il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui semblent venus de très loin. Il y a pourtant beaucoup plus de blouses, de chapeaux déteints aux grands vents de la plaine, que de vestons propres et fleuris.

Accroché au mur, un cadre noir entoure la figure d’un homme aux yeux calmes. C’est Pasteur.
 

*

 

Prenez sous le bras un de ces hommes qui se promènent d’un air indifférent, une de ces femmes qui tricotent paisiblement et dites-leur ceci : « Cette nuit, un homme qui venait ici comme vous, comme moi, attendant que le gardien galonné eût appelé son nom pour aller se faire soigner dans la salle à côté – tenez, vous savez bien, celui qui riait si fort, hier encore. – Oui, eh bien ? – Eh bien ! subitement, cette nuit, il s’est mis à vociférer ; de ses ongles saignants, il déchiquetait le mur ; il s’est mis à mordre, à mordre tout ce qu’il pouvait attraper. Cet homme paisible est devenu plus dangereux qu’une bête fauve. On l’a ligoté, on l’a enfermé, il mordait toujours, et ses dents, dans le vide, avaient un bruit dont les plus braves se souviendront avec un frémissement.

Il est mort enfin. Pas une fin ne fut plus effroyable que la sienne. Tant ses membres étaient contournés, il a fallu les scier pour les mettre dans la bière. »

Regardez attentivement celui ou celle à qui vous venez de parler ainsi. Voyez le papillotement de son regard, la fébrilité qui agite ses doigts, le tremblement de ses lèvres blêmes, entendez le « ah ! » de sa voix altérée comme si elle sortait d’une poitrine sans souffle, et vous saurez ce qu’est l’épouvante. L’épouvante au vol pesant et silencieux, l’épouvante qui hallucine, qui broie les membres, qui fait que la chair tressaille et se soulève.

Tous les jours, à la même heure, je viens. Je passe devant le docteur. Les piqûres ne sont pas très douloureuses ; tout de même, il y a une sensation froide et cruelle qui énerve. Pendant les cinq premiers jours, on n’inocule que d’un côté, puis après des deux. Les inoculations se font au ventre, qui, de plus en plus, devient douloureux et noir après le passage de la seringue. C’est difficilement que je monte les escaliers. J’ai de la fièvre. Mais tout cela est normal et n’aurait pas d’importance, si je ne connaissais des heures terribles pendant lesquelles, réveillé brusquement par un mal inconnu et indéfinissable, je bégaie d’effroi dans l’ombre de ma chambre. Je ne souffre d’aucun endroit précis. À vrai dire, ce n’est pas une souffrance ; c’est pis pourtant.

Et cette idée, l’idée terrible, me revient à chaque instant : je suis enragé, je suis un homme perdu.

On a essayé de me calmer. « Tout cela, voyez-vous, n’est rien… rien du tout. De temps en temps, la folie souffle et passe sur la tête des gens qui travaillent comme vous. » Et cela finit par de bons rires qui veulent être réconfortants, puis on s’éloigne un peu vite.

Pourtant, pourquoi cette idée me serait-elle venue, à moi plus qu’à un autre, si je n’avais des raisons, de sérieuses raisons de croire qu’elle est vraie ? Voyons.

Pendant les premiers jours de mon traitement, j’étais très calme. Si je n’avais pas éprouvé, tout d’un coup, brutalement, cette indicible et inexplicable angoisse, ces vagues et sourdes douleurs dans les mâchoires, si je n’avais eu ces moments terribles où il me semble être tombé dans un trou noir tant je suis morne et accablé, certainement, je ne me serais forgé aucune idée stupide.

Je ne suis pas un nerveux. Je ne suis pas un pâle, moi. Tout enfant, j’ai sali mes pieds nus dans la moiteur des terres labourées, résistant à l’effort du mistral, tête nue sous les grands astres de plomb. Je ne suis point le fils d’une catin pourrie et d’un fantoche épuisé. J’ai des muscles forts, une face large et fouettée de sang !… Alors ?… Alors, je ne suis pas susceptible de me suggérer à moi-même des pensées malades et troubles.

Mais non. Il y a la destinée.

Ce soir, la chose me paraît d’une monstrueuse évidence. À la même heure qu’hier, j’ai senti monter en moi cette mystérieuse folie. C’est évidemment une folie. C’est d’abord une surexcitation étrange, un ébranlement terrible des nerfs. Puis des douleurs sourdes dans la mâchoire. Je n’apaise un peu cette douleur qu’en frottant mes gencives de mon doigt raidi.

J’ai dit mes craintes au docteur qui me soigne à la maison Pasteur. Il m’a calmé un peu. Ce sont les nerfs, ce n’est rien. Mais moi, je sais que c’est quelque chose. Je sais que c’est à bref délai le hurlement final. Je le sens…

Quelle horrible chose que la mort, surtout celle-là ! C’est la mort laide. J’avais peut-être quelque chose à faire ou à dire ici-bas. Je viens de mondes inconnus pour donner un spectacle terrifiant, comme c’est simple.

En ce moment, les tenailles ont desserré leur étau. C’est une hypocrisie du mal, du mal qui est là, tapi dans quelque coin de la chambre. Il me guette. Lorsque je passerai, calme, presque reconquis à la vie, à la beauté, à l’orgueil, il se jettera sur moi, me reprendra, éteindra la clarté fugitive de mon regard, et me fera hurler comme un homme broyé sous une meule. Ce sera de nouveau la marche à la mort.
 

*

 

Tous les soirs, à la même heure, une frénésie pareille à celle qui me fit devenir vieux me prend. C’est comme une folie, mais une folie dont on a conscience, une folie de la chair… de la chair et de la bête. Ça commence à la poitrine. Il semble que la mort heurte violemment pour entrer en conquérante dans mon cœur. Je reste hagard, le cou tendu, comme si j’attendais le couperet de la guillotine, un couperet de cauchemar gigantesque et lourd qui ne tombe jamais. mais qui tombera… qui tombera… oh ! l’angoisse atroce que des mots sont impuissants à dire. Alors, où aller ?… que faire ?…
 

*

 

Je me décide à me coucher sans lumière, dans l’obscurité la plus absolue, les volets fermés à la plus faible lueur de la plus lointaine étoile. Cherchant posture, pour attendre… puisque ça doit arriver… je me blottis sous les couvertures et grelotte d’horreur plus que de froid… La chambre n’est pas assez noire… je me lève à tâtons… trébuchant aux meubles… je me meurtris le front à la porte… Je vais aller à la cave et me cacherai dans un angle du mur.

L’escalier de bois craque sous mes pas… Il me semble que je suis ivre et que je porte un cadavre sur mes épaules, le mien… Je m’assois sur une marche… Mes dents se heurtent… alors, ça va être à présent… tout à l’heure… aïe… aïe… pauvre de moi ! allez-vous-en, je vais mordre…
 

*

 

Ai-je le désir, le besoin de mordre ?… Éprouverais-je un soulagement !… Voilà ce qu’anxieusement je me demande. Je n’ose me répondre, me faire une conviction, car, cela constaté, je n’ai plus aucun espoir. Espoir ! Quelle dérision ! j’espère encore. Peut-être ne suis-je pas enragé…

J’essaie… j’accroche mes mâchoires à la marche qui se trouve au-dessus de ma tête, puis à la rampe de l’escalier… et je serre… si j’éprouve une joie, la plus légère, c’est fini… Je ne sais pas… c’est indéfinissable… Je mords mes vêtements… Eh bien, non…non, décidément, je n’ai aucune envie de mordre… alors, tout cela n’est pas vrai… je dors… sans doute, j’aurai les cheveux blancs en me réveillant… Je garderai un tel rictus d’épouvante que les gens me fuiront… qu’importe… si je recommence à vivre…

Pourtant non, il n’y a plus à espérer… Je sens bien, moi… Je sens bien que ce chien qu’on a abattu m’a mis son mal dans le sang… On a beau me donner des raisons… Et puis l’idée est là, là, dans cette tête qui est mienne.
 

*

 

Je pleure silencieusement, dans le silence et l’obscurité de la maison… Mes larmes réchauffent mes mains glacées… et Marie !… j’écoute… Non… elle ne dort pas… elle marche dans sa chambre… Je lui cache tout, autant que je peux… elle m’a entendu peut-être…

La fête de notre premier baiser… La pénétrante et presque douloureuse ivresse de notre première réconciliation… La folie de nos rêves… moi, le beau, le bien, elle, la douce gloire de faire étinceler à mes yeux le glaive abandonné des énergies, en les jours où, des sommets, on roule aux lassitudes… Naïves et respectables candeurs, enthousiasmes escaladant les nues… Tout cela cloué dans une boîte, et mis dans un trou parmi d’autres trous, en un champ clos hérissé de parodies du crucifiement, en un champ de ténèbres où l’on a peur la nuit.

Ce soir, je suis allé voir la mort du soleil. Avant d’entrer dans la nuit redoutable, je veux m’emplir les yeux de toutes les splendeurs. Les tournoiements, les sursauts et les convulsions de son agonie s’accomplirent en une si fabuleuse et grandiose orgie de couleurs qu’un pourceau en eût trouvé de l’admiration.

Il y avait là quelques religieuses. Ces écroulements de lumière les nimbaient, les enveloppaient toutes. Les prières devaient sortir de leur cœur, ardentes et pures comme des pierres précieuses, tant elles semblaient prosternées devant cette manifestation de la puissance du Dieu, de leurs angoisses et de leurs joies. Elles avaient sans doute compati à bien des plaintes, à bien des douleurs ; rarement, peut-être, elles virent un être plus malheureux et plus près de la pourriture finale, que celui qui, lui aussi, voulait prier dans cette église jamais fermée de la nature et de la beauté. Et pourtant, si je leur avais parlé, si je leur avais dit ce dont je meurs, elles eussent éprouvé plus de terreur que de pitié.

Je ne peux parler à aucune créature vivante puisque, à chaque instant, je puis être un danger pour elle.

Il est cinq heures. Je suis pris de frissons et de claquements de dents. J’oubliais !… Je saisis mon chapeau, ma canne, et je me sauve dans les bois. Je marche comme un homme poursuivi – ne le suis-je pas ?

Le ciel est bas et comme prêt à tomber et à enlinceuler la campagne morne. Eh bien, ne serait-ce pas justice ? Pourquoi mourrais-je seul ?… Pourquoi, quand je serai là, sous cette terre que je frappe de mon bâton, de mes pieds, pourquoi d’autres hommes sentiront-ils leurs muscles forts, leur cerveau calme, leur cœur ouvert à la joie ?… Non ! Non ! il n’y a que moi qui dois crever ! Pourquoi, pourquoi ?…

… Je m’aperçois que je crie ; en ce moment, je dois avoir l’air d’un fou, cette idée m’irrite… Je ne suis pas fou et je ne veux pas en avoir l’air. Mes cheveux me tombent dans les yeux, je les relève et les lisse, j’arrange mon col, je veux me donner la certitude que je suis maître de mes actes, de mes pensées. Je ne suis pas fou. Pourtant, cela vaudrait mieux, hélas !

… Il y a des folies qui font vivre dans des paysages paradisiaques, dans des paysages de rêves, où des lunes aux visages de femmes épandent leur lueur sur des arbres chimériques dont les branches d’or étalent aux caresses du vent de lumineuses crinières. Il y a des folies où l’on croit d’un geste courber les hommes ; on est un souverain hautain, tendre aussi. J’ai connu un homme qui croyait avoir à la place des yeux deux fleurs qui exhalaient un parfum si pénétrant, qu’il en avait continuellement un sourire pâmé aux lèvres. Tout cela navre ceux qui sont sensés, mais les déments ont des béatitudes. Moi, qui ne suis pas fou, où vais-je ? à la mort sinistre.

… La pluie commence à tomber à larges gouttes. L’orage gronde là-bas, loin, sur des pays dont les cloches me sont inconnues. Je ne les entendrai sans doute jamais ; pourtant, elles sont si près. Ah ! c’est bon, la pluie !… ça va calmer ma fièvre… et puis il sort de la terre une odeur si forte… C’est bizarre comme, dans un certain état, on arrive à imaginer de tous membres des créatures qui incarnent aux yeux de l’esprit les états qui vous rendent joyeux ou dont on souffre… Ainsi, ma fièvre, je la connais, c’est une grande femme à visage jaune ; ses joues se creusent tant qu’il me semble qu’elle va les avaler, ses lèvres découvrent continuellement la désolation d’une bouche sans dents, ses cheveux sont pareils à des herbes jaunies, ses yeux sont rouges…

Les arbres pleurent. Je lève la tête vers le ciel livide que j’aperçois en haut, en haut ; l’eau ruisselle sur ma face, elle coule aux fentes de mes rides toutes neuves, elle fait à mes oreilles le bruit qu’elle fait aux fenêtres sans vitres d’une maison abandonnée. Je ferme les yeux ; il me semble que je suis dans une rivière, une rivière en laquelle on ne peut pas se noyer, une rivière chatoyante et pas traîtresse. C’est une sensation rare et exquise. Je m’aperçois que lorsque l’eau est sur ma bouche, je serre nerveusement les lèvres. Cette idée me ramène toutes mes angoisses ; elles m’assaillent à nouveau, vol noir et farouche d’oiseaux aux becs ensanglantés… Mais oui, c’est cela, peur de l’eau, dégoût de l’eau… allons, allons… c’est l’heure… allons, histrion qui donnes à la mort esclaffée le tragique et grotesque spectacle d’un homme qui se cramponne à la vie, allons, bonhomme, fais ton sac pour l’Éternité…

Mais je ne veux pas… mais je me révolte à la fin… où est ce mal, que je l’étrangle, qu’il râle sous mes doigts frénétiques, que son sang puant coule sous mes morsures !…

… Il me semble qu’une voix parle dans ma tête. « Enfant, les révoltes sont inutiles ; tu n’es rien ici-bas, tu es moins que la mouche écrasée entre des doigts sans force… les révoltes sont belles contre les hommes mauvais… elles sont puériles contre le destin. Tu ne peux rien. Tu n’as qu’un bouclier, la résignation. Envisage et dévisage froidement la mort, sois le vaincu qui tombe avec du mépris aux lèvres, que ton ombre soit grande sur le sol, que ton attitude, tant que tu seras maître de ta chair, soit aux hommes une magnifique leçon, apprends-leur l’héroïsme, et la mort, celle qui t’attend, sera, je ne dirai pas plus douce, mais moins terrible. »

J’entends cela très distinctement, et j’écoute, j’écoute malgré ma volonté de faire du bruit pour ne pas entendre… Oh ! l’hébétement qui fait se balancer sur mes épaules une tête de brute hallucinée…

Et il y a des gens qui s’apitoient sur le sort des assassins attendant dans leur cellule l’heure d’expiation. Il ne faut pas prostituer la pitié à toutes les douleurs qui passent ; il y en a qui n’étalent pas à la lumière de tous leur face convulsionnée et qui connaissent des heures terrifiantes…

Je suis morne comme un bœuf conduit à l’abattoir ; mes jambes molles s’enfoncent dans la boue…

Je marche pourtant, enveloppé de terreur. Le vent secoue les arbres lourds de leurs feuilles mouillées, devant moi ; ils semblent se courber comme pour de très profonds saluts. Ne s’incline-t-on pas en effet devant ce qui reste d’un homme ? L’idée me vient que je vois mon enterrement. Le convoi est humble. Parfois, pourtant, parfois, l’orage fait s’éployer sur sa noirceur des lueurs d’incendie. Ces clartés sont des flamboiements grandioses et brusques ; elles aveuglent et meurent, elles sont comme de courtes apothéoses d’épouvante… Je pleure et des ambitions de meurtre me tourmentent. Les chevaux du convoi buttent aux trous de la route défoncée, les flaques d’eau les constellent de larmes sales. Ils secouent la tête en marchant, tout comme les gens à qui on a brusquement appris ma mort, qui suivent, et dont les yeux ont sous le voile voulu des tristesses de petits éclairs plus tristes encore, car ils pensent que le mal dont je trépassai est toujours sur la terre… toujours… La forêt clame un chant lugubre. Les clameurs s’exaspèrent et s’enrouent. Elles ont le bruit puissant et sourd qu’aurait un peuple en lamentations, puis, quelquefois, ce sont des discordances qui font penser à quelque chant d’Église chanté par des hommes glabres aux surplis noirs, et dont les voix sombreraient en des hoquets d’ivresse.

Je suis là, moi, dans cette longue boîte recouverte d’étoffes. De tant de beaux rêves, de tant d’enthousiasmes pas encore mâtés par la lutte, il reste cette carcasse recroquevillée… cette bouche tordue, ces yeux qui portent ailleurs un effarement du cauchemar que fut ma vie, ma lamentable vie. Elle commençait pourtant à chanter et à rire un peu aux buissons des chemins que quelques roses empourpraient. Il y a une femme derrière le convoi. J’ai enfin quelque chose à moi. Cette femme trébuche aux pierres, emplit toutes les âmes et toute la forêt de ses sanglots, s’affale et se relève. C’est ma mère. Celle qui, dans un moment de joie, créa cette enfance, toute cette jeunesse, toute cette agonie.

Ah ! le sort m’étrangle de sa poigne velue… Oh ! la joie d’insulter… Je ne pense pas… Je ne veux pas penser à Dieu… Certes, si je rencontrais quelqu’un en ce moment, j’aurais la saoûlerie de lacérer sa peau de mes dents douloureuses, qui recommencent leur bruit de scie édentée…

Mourir maintenant… tout de suite. Il serait peut-être doux de mourir dans les magnifiques sursauts de cette forêt tordue de rafales… Ah !… je tombe… je roule au bas d’un ravin… je reste là dans la veulerie de mes meurtrissures… toute ma rage est tombée… je ne suis plus une créature vivante… je suis une loque douloureuse, ballottée dans la fureur grandissante de la tempête…

Et Marie !… Marie… elle regarde derrière la vitre qui ouvre horizon sur la campagne… Et l’homme qui, dévotement, lui murmura les premières prières d’amour ne vient pas… et elle pleure… Marie…

J’ai dormi, là, dans la forêt.

Oh ! l’effroi, la torture, l’horreur de mon réveil dans ce matin sinistre. Le ciel prend à travers les feuilles un teint verdâtre. Mon corps est douloureux comme s’il avait été piétiné par une armée en déroute. J’ai dormi là. La nuit est finie, la pluie a cessé. Un énorme soleil ridicule et d’un rouge sale fait son ascension dans le ciel. Ses lueurs avortent. Il navre. Il a une face triste et malade qui semble rongée d’inquiétude. Il navre comme un souverain à figure morne…

Mes yeux ont peine à s’ouvrir, portes fermées sur une si grande angoisse qu’elles en sont comme rouillées. Au vent froid des crépuscules en hiver, le bois des volets gonfle. La boue s’étale sur mes vêtements qui vont se raidir d’humidité. J’ai froid… J’ai bien froid… La bise me déshabille, me glace. Elle aiguillonne ma peau que je vois marbrée et bleuie à travers les déchirures… Je me suis blessé en tombant. Mes genoux saignent. Je m’étire. Mes membres ont un craquement qui me fait peur. J’ai perdu mon chapeau. Je le vois là-bas dans le fond d’un ravin. Il a l’air de n’appartenir à personne, de n’avoir jamais appartenu à personne. Des heures sonnent. Je les compte avidement comme un avare ses derniers écus. Je regarde les lignes de ma main. Dans la ligne de vie, il y a une brisure qui n’existait pas… du moins, je m’imagine qu’elle n’existait pas… Elle est bien apparente ; dans les petits sillons mystérieux, elle fait comme un trou, un trou blême… Imaginations stupides… folie qui fait devant moi s’exagérer frénétiquement les gestes de la vie… oui, mais ces imaginations, cette folie, reposent sur quelque chose, sur un fait.

Je trouve un miroir dans ma poche. Je me regarde. Je suis hagard comme le crime. J’ai l’air de ces hommes qui taillent et ensanglantent le ventre des vierges dans la solitude des carrefours. Ma barbe, non rasée depuis des jours, me met aux joues et au menton de petits hérissements fauves. Tout un côté de ma figure est boueux. Une bosse violacée, des égratignures me font ressembler à un homme assassiné que je vis un jour à la Morgue.

Je marche. J’arrive près d’un lac dont les vaguelettes soulevées par le vent roulent de la lumière. Les nénuphars lui font des rives de fantasmagorie. Dans un coin, de hautes herbes jaunies semblent emprisonner de l’inconnu.

Un arbre rugueux se penche sur le lac ; frissonnante et apâlie, l’image de ses feuilles chatoie dans l’eau claire. Je me lave.

Dans un silence, j’entends aboyer un chien… une bête… Si je pouvais le trouver ce chien, lui arracher les dents. Des instincts monstrueux s’éveillent en moi. Je me mets à courir. Dans cette vallée, créée, dirait-on, pour compléter des gestes d’idylle, je dévale, animal pourchassé. Les aboiements de ce chien m’ont affolé. Je vais les poings crispés. Mes ongles me rentrent dans la peau.

… Je rencontre des hommes qui s’émeuvent et se mettent contre les haies à mon passage. Je sens que si je m’arrêtais, ce serait entre eux et moi une lutte horrible.

J’ai encore la force et la volonté de courir. J’arrive enfin. Je vois la petite maison de loin.

Elle a aussi un air de haine ; elle est close. Je saute le mur, je suis dans le jardin, puis dans les chambres. Je suis apaisé un peu par une tiédeur parfumée qui vient de là. J’appelle. Ma voix s’assourdit aux portes fermées… Je remonte et redescends les escaliers… Elle est partie ! La peur a étranglé son amour. Elle ne peut en effet reporter sur l’être que je suis, la tendresse dont elle enveloppa l’amant que je fus. Je comprends, je l’excuse… tant de souvenirs prient pour sa chère mémoire, et quelles attendrissantes prières !… Et pourtant… Ah ! c’est que, dans la lutte où je suis poussé au néant, elle est la première perte qui m’endolorisse encore plus… Et je ne fais que commencer ; ce sont les premiers râles…

Me voilà tout seul : tant mieux. L’idée me vient de fermer les portes à double tour, et de jeter toutes les clefs par la plus haute fenêtre dans les champs voisins. Il me semble que si je jette les clefs par la plus haute fenêtre, l’acte sera plus irrémédiable et que c’est d’une énergie plus affirmée que j’emprisonnerai moi-même mon mal enfermé en moi.

Il y a évidemment, – à part les terreurs qui font se prostrer toutes mes sensations, qui les ramènent toutes à la pitié que j’éprouve pour moi, – il y a évidemment un grand trouble dans mon cerveau. À un certain moment, je me sens des mains d’une pesanteur engourdissante ; il me semble qu’elles sont devenues énormes, avec des doigts démesurément grossis ; mon nez aussi prend, dans ma pensée qui se déchire et se troue, – telle une guenille oubliée sur les cordes d’un jardin, – des proportions fantastiques.

Dans ma chambre, tout est en ordre ; il semble que jamais personne n’en ait franchi le seuil. Mes yeux s’arrêtent sur le vieux crucifix dont l’ivoire se ride. Pieusement, des générations d’hommes et de femmes vinrent fléchir leurs genoux et entremêler leurs doigts devant cette agonie… Y en eut-il de plus désespérés que moi ?… Cette apitoyante effigie du rédempteur des hommes abaissa-t-elle la pâleur de ses paupières fermées sur un, dont la destinée fut plus que la mienne acculée aux in-pace de la douleur, du désespoir, de la mort ?… Peut-être.

Courbé, recroquevillé plutôt, sur le velours dont les splendeurs s’affaissent, je reste là dans cette posture dont le ridicule est peut-être une humiliation, et je ne retrouve pas un des seuls mots qu’enfant une voix douce faisait répéter à ma voix. Homme pourtant, je les ai dits, ces mots, perdu en des coins obscurs d’église ; ces pauvres mots qui montent alourdis de toutes nos espérances, de tous nos remords, de toutes nos angoisses, je les ai répétés en les heures où je riais et pleurais de la faiblesse de mes membres et de la boursouflure vaine de mon cerveau… Pourtant, je n’en trouve plus.

Sont-ils effrayés de la haine qui flambe dans mes yeux, ne peuvent-ils, malgré leur magique puissance, trouer les doubles murailles de mes dents et de mes lèvres ; sont-ils pour toujours enterrés sous l’écroulement de mes rêves ?… Les décombres doivent être meurtriers de ces écroulements, car les rêves étaient si beaux, bâtis de si magnifiques marbres, incrustés de si lumineuses pierreries. Pourtant, quand je me débattrai pour la fois définitive, un pied déjà dans les ténèbres, ne viendront-ils pas crier devant moi pour me faire ouvrir les portes du paradis gagné, bien gagné si c’est au prix de la souffrance, si, je le crois… mais maintenant aucun ne vient, est-ce le trouble de l’homme ou la rancune de la bête ?

… Oui, c’est cela, il faut que je m’exprime… Je tremble à la seule pensée qu’une autre créature puisse par ma faute éprouver ce que j’éprouve. C’est avec une joie féroce que je ferme la première porte, la clef tourne tant qu’elle peut tourner ; puis à la seconde, à la troisième, je me sens une grande fierté. Je m’adresse de très vives félicitations sur mon courage. Je me complais à l’étude de mon héroïsme particulier, puis, quand tout est fermé, quand j’ai, à plusieurs reprises, ébranlé les portes pour bien me convaincre de leur solidité, je monte au grenier et, par une petite lucarne, de toutes mes forces, je jette les clefs aussi loin que je peux… je redescends et, avec un grand calme, je m’admire !.. Quelle hache gigantesque faudrait-il pour abattre l’orgueil d’un pauvre homme, même quand sa peau est prête à s’effilocher, satin prématurément avarié à la devanture de l’étalage humain !…

Enfin, héroïque ou non, j’ai fait ça. Je me suis mis en cage. Je ne veux pas mourir publiquement. C’est ma dernière volonté, je l’exécute moi-même.

Il est bon de mourir publiquement alors que votre fin peut rester dans les yeux des gens qui ont vu, comme un spectacle de beauté, mais donner une agonie contorsionnée, pouah !… le monde est assez laid, épargnons-lui les hideurs.
 

*

 

Elle est revenue ! Marie est revenue !… Elle était partie à ma recherche… Elle est là maintenant près de moi… tout près… et ses mains étendues sur mon front mettent de la douceur et de la tendresse en l’effroyable chaos de mes pensées…
 

*

 

J’ai eu le désir de mordre sa chair. Non de la mordre de serrements câlins, pour jouer. Mais de la meurtrir, cette chair, d’y faire des trous, qui, côte à côte, marquant chacun la place de crocs férocement appuyés, auraient été comme de mystérieux signes de malédiction.

Mordre sa chair qui m’ensorcela. Sa chair qui a les saveurs incitatrices aux ardentes débauches de baisers… Sa chair des blancheurs de laquelle se parèrent mes joies, aux jours où, les yeux emplis de soleil, nous allions dans la vie, parsemant des rires par les routes. Oui, tout à l’heure, pas plus tard que tout à l’heure, le démon, qui habite en moi, et qui m’aura… qui m’aura… m’a commandé de faire craquer mes mâchoires sur la douceur de sa nuque…
 

*

 

J’ai résisté, mais je suis comme l’homme roulé par les flots, qui pour un moment vient d’être déposé sur la rive et qui, tout à l’heure, va être repris et emmailloté par la mort…
 

*

 

Il est dix heures. Les coups lents frappés par le temps qui marche viennent de s’éparpiller dans les ténèbres. À onze heures, je ne serai plus. Je viens de me traîner devant le tribunal de ma conscience et je me suis condamné à mort.

Il faut faire mes préparatifs très doucement pour que le repos de la petite, là-haut, ne soit pas troublé. Il ne faut pas réveiller une créature, même sous le prétexte de clouer un cercueil. Elle erre peut-être en des paysages aux cieux roses filigranés d’étoiles d’or. Ne faisons point s’écrouler ces cieux et ces étoiles…

Me tuer avec quoi ? Il n’y a pas d’étincellements d’armes dans une maison où on ne parla que d’amour.
 

*

 

Mes dents se battent dans ma bouche. Oh ! ces heurts que je ne peux contenir et qui font du bruit… J’essaie d’arrêter ce trépidement en me nouant sous le menton une ceinture qui passe d’abord sur ma tête.

Oui, oui, c’est la fin. Je ne marche plus dans ma chambre, je cours. En passant et en repassant devant le miroir, j’aperçois deux yeux qui semblent être sortis de leurs orbites et qui s’égarent sur ma face surmontée de cheveux dressés.

Je mords le velours du fauteuil bas ; oui, c’est la fin, c’est la fin…
 

*

 

Encore une fois, je suis pardonné. Je reste écrasé comme si j’étais tombé d’une grande hauteur… Oh ! quel besoin de dormir ! Ma tête est monstrueusement lourde… Je me dirige vers le lit. Je sanglote comme un tout petit.
 

*

 

Quel est ce bruit ?… c’est une plainte très douce qui semble venir de loin. D’abord, je ne précise pas bien dans le brouillard et la ouate de l’ensommeillement. J’ai entendu ce bruit déjà… oui, c’est un miaulement. C’est un chat qui, obstiné, dit sa plainte derrière la fenêtre… Oh ! quelle sauvage idée !… Je m’étais déjà condamné à mort… pourquoi n’ai-je pas exécuté ma sentence ? Je m’enfonce sous les couvertures pour ne plus entendre miauler le chat, car c’est lui qui vient d’éveiller le mal endormi… Je me contiens cependant ; je suis calme. Oh ! je voudrais savoir… mais non… j’implore le sommeil… Jusqu’à présent, je n’ai senti sous la charge furieuse de mes dents que la résistance de choses inertes… Si je broyais de la peau, de la peau gonflée de sang… de la peau sous laquelle je sentirais la dureté excitante des os, la souple résistance des nerfs, la moiteur de la graisse… Oh ! non, non, j’enfonce mes pouces dans mes oreilles jusqu’à la blessure. Mais le chat miaule plus fort. De sa voix gutturale, il semble m’inciter aux actes féroces. Les exaspérantes monotonies qu’il file longuement, s’enflent, se déroulent, puis brusquement se rompent comme de vieilles cordes aux creux d’instruments brutalisés.

… Voilà la proie pourtant. Elle étale son infimité sous la nuit déchirée de lueurs. Elle fait en moi se lever tous les instincts monstrueux, guerriers, assoiffés de carnage, se réveillant aux premiers cris de la mort…

… Voilà de la chair animée de vie. Voilà le mal rendu. Voilà la joie criminelle de savoir que lorsque mes dents auront eu les délices du déchirement de sa peau, la bête fuira, ira porter le maléfice au front d’autres créatures…

… Le chat ne miaule plus. Ses plaintes ne montent plus à l’assaut de mes héroïsmes… pauvres héroïsmes, à peine nés d’une heure et qui, vieillards, s’effondrent en mes lamentations, en mes angoisses… pauvres héroïsmes pareils à des squelettes de preux s’effritant sous la pluie…
 

*

 

Je m’étais encore endormi, sommeil tumultueux où gesticulent et s’échevèlent tous les démons, toutes les vieilles femmes livides qui hantent certaines imaginations en douleur d’enfantement ou de trépas. Je viens d’être brutalement réveillé. Il me semble qu’un poing de géant aux jointures énormes vient de s’abattre sur ma poitrine. Je suis encore en proie à une de ces frénésies inexplicables, oui, vraiment inexplicables… Le chat avait cessé, mais, soudain, il pousse un miaulement aussi douloureux que si on lui avait cloué les pattes. Une colère gronde en moi. Je saute hors du lit. J’ouvre mes volets. Il est là, sur le mur. En me voyant, il redouble de miaulements. Il est tout petit, tout jeune. Sous ses paupières aux mouvements lents, il a des yeux de femme perverse. Ils ont l’air d’émeraudes dont les étuis sombres s’entrouvriraient et se refermeraient diaboliquement, afin d’allumer des convoitises. Ses griffes enfantines entrent en sa chair, poignards paisibles et puérils et engainés de douceur… C’est une existence que je tiens en la fièvre de mes mains…

Cette forme jetée au gouffre des hasards est capable d’exhaler des plaintes qui auront le même motif que les miennes : la souffrance… Du bout de mes dents, invinciblement, je frôle la pointe de ses oreilles qui frissonnent… Il me regarde et ronronne d’une musique aussi douce que s’il eût été accroupi devant la chanson de l’âtre, en la paix de la veillée, dans la nuit d’un village enseveli sous le silence. Une grande quiétude le berce, semble l’endormir. Une force me pousse dont je halète. Je détourne la tête chaque fois que son regard qui clignote se pose sur le mien. Il joue. Ses pattes brunes s’allongent en gestes jolis. Je voudrais le jeter par-dessus le mur, mais la force inconnue qui ploie ma volonté fait se crisper mes doigts sur la blancheur de son ventre. Incommodé par l’étreinte qui n’est plus caressante, mais brutale, il essaie de se raidir. Je desserre mes mains ; il redevient souple, les yeux clos…

… Un grondement sourd… un miaulement sinistre… une furieuse révolte de l’animal qui bondit et s’enfuit… cependant que je reste stupide, les doigts écartés, une chaleur gluante à la bouche…

… J’ai mordu !… Je cours au miroir, je me regarde ; mes dents sont rouges… Je hoquète d’épouvante… Un peu de sang coule dans ma bouche… et je l’avale… Le cœur soulevé, je râle pour rejeter cette âcreté fétide… Ah ! si je pouvais vomir ma vie… Enfin, j’ai mordu, j’ai mordu ! et une joie, et une joie formidable, a fait flamber mon cœur pourri d’angoisse… Jamais mes dents ne furent à une telle fête de carnage… En leur robe, rouge maintenant, elles semblent ne plus devoir se lasser… Tout à l’heure, le chat se tordait sous leur effort ; demain, elles se pavaneront, farouches auxiliaires de la mort… sur les seins, sur la bouche, sur les yeux de celle pour une larme de laquelle j’aurais passé sur le corps d’hommes éventrés pour violer des tabernacles… Et c’est peut-être pendant son sommeil que la force qui me fait marcher, ou plutôt qui me traîne, me conduira devant le lit où s’étaleront les somptuosités de sa gorge, les gracilités de ses membres, pour griffer et meurtrir, et mordre, mordre.
 

*

 

Non, cela ne sera pas. Moi, pauvre homme dont le corps ne sera bientôt plus que nid à grouillements putrides, je brave cette destinée féroce. Je redresse mes reins, plus faibles que ceux des vieillards qui constamment regardent la terre. Une dernière fois, ma volonté s’érige d’une si impérieuse façon qu’il faudra que la mort attende.

J’arracherai mes dents, et, dévêtues de leur robe de pourpre, elles seront un aliment de plus aux flammes du foyer.

Non, non, elles ne mordront point. Elles ne mordront plus d’autre chair que ma langue, qui n’est plus qu’une loque inutile, car aucune parole ne sortira désormais de ma gorge.
 

*

 

Dents d’hommes qui, dans les luttes fratricides, se firent une gloire de la joie frénétique des éventrements, de la volupté des nudités pudiques, publiquement tailladées par les aciers aux rouilles d’or, vos crissements n’eurent jamais de plus farouches aigreurs.

… La douleur module mes cris… Dents d’hommes que la faim fit sortir plus aiguës que des aiguilles, dents d’hommes qui meurent sous les ponts où passent en pleurant les lames sinistres, s’ensinistrant encore au deuil du ciel, veuf de lune, dents d’affamés, vous ne grinçâtes jamais aussi fort…

… Des prières, mon Dieu, des prières… Dents de suppliciés aux yeux approfondis d’horreur, dents de suppliciés dont les chevaux isolèrent les membres, dont le garrot fut la parure suprême, dents de suppliciés, vous ne heurtâtes jamais avec tant de frénésie aux portes de la mort…
 

*

 

Il est des enfers dont on revient. On vacille encore sur ses jambes, mais on est là, dans la vie ! Je suis revenu. Ai-je été enragé et guéri par les admirables soins reçus à la maison Pasteur ? Me suis-je suggéré à moi-même toutes ces épouvantes ? Je l’ignore. Je n’ai même pas la force de le penser et de me l’expliquer. Je ne sais qu’une chose : j’ai vu la mort, la mort hideuse, la mort toute nue. J’ai senti ses effroyables maigreurs entrer en moi. J’ai senti son souffle décomposer mon être. Ce souffle faillit éteindre à jamais la lumière de mes yeux.

Maintenant, le cerveau calme, les nerfs assagis, j’ai l’ivresse de songer qu’il y aura encore pour moi des matins écarlates, des midis fulgurants, des soirs mélancoliques.
 
 

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(J. Séverin-Malafayde, in La Revue des revues, tome III, août 1899. Henry Bataille, « Portrait d’un homme malade » [À la mémoire de mon ami P. René], huile sur toile, c. 1895)

 
 

 

IMPRESSIONS D’UN ENRAGÉ

 

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Rencontré, hier, un enragé, dîné avec lui, causé avec lui. Rencontre, dîner, conversations peu ordinaires, n’est-ce pas ? Cet enragé n’est plus d’ailleurs qu’un enragé honoraire. Il est sorti, grâce à Pasteur, de l’armée active des enragés qui mordent. Il boit de l’eau, il ne grince plus des dents, il n’a plus d’hallucinations. Mais il a connu l’hydrophobie, les contractions douloureuses de la mâchoire, et les cauchemars de l’idée fixe.

Ce ci-devant enragé, qui possède sur nous tous l’avantage d’être vacciné contre la rage, qui pourrait impunément s’exposer aux morsures des loups, des chats, des chiens les plus suspects, est un jeune auteur dramatique, M. Séverin Malafaïde [sic], dont les premiers essais ont été fort remarqués. Il y a deux ans, M. Séverin Malafaïde, en collaboration avec Mme Tola Dorian, faisait jouer au « Théâtre Libre » une pièce à thèse socialiste d’un réalisme poignant : Mineurs et Soldats ; la saison dernière, il donnait au « Grand-Guignol » une pièce écrite dans un tout autre ton, d’une inspiration étrange : La Légende du Marchand de Désespoirs. J’ai demandé à M. Séverin Malafaïde de me dire ses impressions d’enragé. Il l’a fait de bonne grâce, mais encore non sans surmonter quelque répugnance.

« Au mois de juin, j’étais assis au Bois, non loin de la Cascade. J’entendis des cris : « Le chien ! le chien ! arrêtez-le ! tuez-le ! » Aussitôt, je vis, venant à toute vitesse, la langue pendante, un chien de moyenne taille que poursuivaient des gardes du Bois. Arrivé près de mon banc, l’animal se blottit à terre, comme si, harassé, il voulait prendre des forces pour sauter par-dessus l’obstacle. Je le saisis d’une main à la gorge. Il se débattit. De mon autre main libre, je lui enfonçai mon mouchoir dans la gueule. En même temps, je me retournai pour voir si les gardes n’arrivaient pas. Ils étaient là. Ils allaient me débarrasser du gênant fardeau qui s’agitait au bout de mon bras, quand l’animal me saisit la main et y fit une morsure, heureusement légère, mais qui cependant saigna.

Je remis le chien aux gardes qui le tuèrent et je rentrai à Paris. Je ne pensai pas que j’étais enragé. J’allai comme tous les jours à ma table d’hôte, où je racontai le petit fait-divers dont j’avais été le héros. Mon récit causa une stupeur. Net, tous les appétits furent coupés. Mon voisin, un vieil employé d’assurances, posa sa fourchette et, d’une voix étranglée par la peur, me dit : « Mais, monsieur, on se soigne, on va chez Pasteur quand on est enragé. Si vous alliez nous mordre, à votre tour ? » Et il alla se placer à un autre bout de la table.

La terreur que je répandais m’amusa. Mais le membre de phrase : « Quand on est enragé » ne cessa plus de résonner à mon oreille. « Quand on est enragé ! Si j’étais enragé ? me disai-je. Si ce poltron avait dit vrai ! »

Je sortis. J’allai chez un pharmacien qui me rassura, chez un autre qui m’alarma, chez un troisième qui me dit que « ça ne le regardait pas, » chez un quatrième qui, sans en avoir l’air, me poussa vers la porte en me disant : « Allez donc chez Pasteur. »

Je rentrai ému, mais raisonnant : « Ce chien ne m’avait fait qu’une très légère morsure. Il n’était peut-être pas enragé. » Je me donnai des raisons sentimentales pour me prouver que je ne pouvais pas être enragé : « J’étais trop jeune pour qu’un pareil malheur m’échût. » Je dormis assez mal et, le lendemain, je recommençai à visiter des pharmaciens. Cependant, la peur me gagnait. À vrai dire, je ne ressentais en moi rien d’anormal, mais comme je m’examinais pour voir si rien n’était changé en moi, sous l’empire de la préoccupation, j’y trouvai des changements. Lesquels ? Je ne savais pas. Enfin, je me décidai ; j’allai à l’Institut Pasteur.

À mon arrivée, je tombai sur un affreux spectacle : un homme, ligoté, cherchant à mordre, la bouche baveuse, l’œil hagard et poussant des cris horribles. Des garçons le maintenaient. C’était un boucher, mordu la veille – je le sus depuis – et mordu sur une veine, chez qui le virus s’était instantanément répandu. Il était pris de rage furieuse. Il n’y avait plus qu’à le laisser mourir. Je reçus un choc. Est-ce que j’allais finir comme ce malheureux ? Est-ce que, moi aussi, on m’entraînerait, poussant des hurlements, me débattant, mordant l’air, vers quelque cabanon où je n’aurais pas même la ressource de me briser la tête contre un mur trop bien capitonné ?

Me voilà dans la salle d’attente. Elle est pleine de gens que je ne vois pas – car je ne vois rien. J’ai peur. Enfin, après une longue station, on m’introduit dans le cabinet des médecins. Ils sont trois, graves et bienveillants. Je leur raconte mon « accident » ; ils examinent ma morsure. Ils se consultent rapidement.

« Il faut prendre le traitement. »

Angoissé, j’interroge :

« Est-ce trop tard ? Il y a déjà trois jours…

– Non. Mais il est temps. Commençons. »

J’ouvre mon gilet, je relève ma chemise et un des docteurs me fait au flanc gauche une injection de virus atténué.

« Revenez demain ; prenez des douches, reposez-vous, ne vous surexcitez en rien, et surtout n’ayez pas peur. »

Et lesté de ces recommandations, plus faciles à faire qu’à suivre, je sors, laissant la place à un autre.

Le lendemain, je reviens et on me pique cette fois aux deux flancs. Pendant quinze jours, la même opération se renouvellera. Chaque jour, le virus est un peu moins atténué. Le dernier jour, c’est du virus pur, de la rage pure, que l’on m’injectera.

– Mais quel effet vous a produit ce traitement ? demandais-je à M. Malafaïde.

– Attendez, reprit-il, c’est ici que l’histoire devient tragique. Le souvenir de ce que j’ai éprouvé me torture encore.

Pendant les quatre ou cinq premiers jours, je ressentis seulement des inconvénients physiques. J’avais des douleurs vives dans le ventre, de la fièvre, une courbature générale. À partir du cinquième jour, je connus les frénésies de la rage. Soudain, ma poitrine s’embrasait, et une bouffée d’air chaud me montait à la tête. Le jour, la nuit, debout, assis, en marchant, sans que rien ne m’annonçât la crise, elle se produisait.

« Je suis fou ! criais-je. Voilà que c’est fini. Oui, je vais finir comme le boucher. C’est bien la rage. Je sens que je suis enragé. »

Et quand le brasier monté de ma poitrine dans ma tête s’était enfin éteint, je cherchais en moi les signes du mal.

Étais-je hydrophobe ? Oui. J’écartais l’eau. Je buvais de la bière à mes repas, mais je ne voulais pas voir une carafe d’eau. Pendant ma douche quotidienne, je portais d’un mouvement dont je ne saurais dire s’il était ou non volontaire, mes deux poings crispés sur ma bouche ; je ne voulais pas que l’eau pure touchât mes lèvres.

Avais-je besoin de mordre ? Les enragés éprouvent des souffrances dans la mâchoire ; il faut qu’ils mordent. Mes dents grinçaient parfois, produisant un bruit de scie édentée. Mais trouverais-je à mordre une satisfaction, un soulagement ? Si oui, il n’y aurait plus de doute. Je serais enragé. Alors, je faisais des expériences. Je mordais mon mouchoir, mon drap, ma serviette, mon journal roulé en boule. J’étais content de mordre, mais ce contentement que j’éprouvais était-il de la même nature que celui qu’éprouvent les vrais enragés, que celui qu’aurait éprouvé le boucher dont la vision terrifiante me poursuivait ? Aussi, après l’expérience, j’en faisais une autre, puis une autre.

Une nuit, je commis une lâcheté qui me déshonorerait si je n’avais pas obéi à une impulsion irrésistible. Je m’éveillai, secoué par la frénésie ; j’entendis un miaulement de chat : je me levai dans la cave où je couchais, car j’avais besoin de ténèbres, et, pour ne voir ni le soleil levant, ni le soleil couchant, j’avais déserté ma chambre et fait porter mon matelas dans un sous-sol sans soupirail.

Je me levai donc cette nuit où le chat miaulait. J’allai dans le jardin. Le chat était posé sur le mur mitoyen. C’était un tout petit chat. Je le saisis et, pour voir quelle sensation me procurerait une morsure faite non plus sur de la matière inerte, mais sur de la chair vivante et sensible, je pris entre mes dents l’oreille du pauvre animal. Il poussa un cri de souffrance. Je le lâchai ; il s’enfuit, et je retournai dans ma cave, toujours torturé par la même angoissante question : « Avais-je éprouvé, en mordant ce chat, la sensation qu’aurait ressentie un enragé ? Étais-je enragé ? »

Cette idée fixe ne me laissait pas de repos. Pendant une semaine, – car la crise aiguë ne dura qu’une semaine, du cinquième au quatorzième jour, – je ne parvenais à calmer ma surexcitation qu’en me frappant. Je m’assénais, sur le front, de violents coups de poing qui m’étourdissaient. Alors, je tombais dans une somnolence dont me tirait, au bout de quelques instants, l’incendie intérieur dont je vous ai parlé.

Voilà, dit M. Malafaïde, les affres par lesquelles j’ai passé. Ai-je été enragé ? Je n’en sais rien. Je vous ai dit ce que j’avais ressenti.

– Et maintenant ? demandai-je.

– Maintenant, je dors comme un terrassier qui a peiné douze heures.

Si j’ai été enragé, je suis guéri. Je suis plus fort de corps et plus calme d’esprit qu’avant la crise. Il ne m’en reste que le souvenir que l’on garde d’un cauchemar, et un autre souvenir, celui des bons traitements que j’ai trouvés à l’Institut Pasteur auprès de ces savants qui sont des hommes si pitoyables à la souffrance.

– Et vous pouvez travailler ?

– Mieux qu’avant. Je termine justement une pièce : la Fin de Fulgence-Fouard, qui sera jouée cette année aux Funambules du mime Séverin, et dont le premier rôle sera tenu par M. Séverin-Mars qui, l’hiver dernier, créa au « Grand-Guignol » mon Marchand de Désespoirs. »

Telles sont les « Impressions d’un enragé. » Tout bien considéré, il vaut mieux les connaître par ouï-dire que par expérience.
 

M.

 
 

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(M., in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, septième année, n° 224, mercredi 16 novembre 1898 ; « Variété, » in Journal de Vichy, organe de publicité et d’annonces légales et judiciaires, cinquante-troisième année, dimanche 4  décembre 1898)

 
 

 

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M. J. Séverin-Malafayde, qui fut mordu il y a trois ans par un chien enragé, raconte ses Épouvantes. La crainte affreuse de l’hydrophobie, le malaise indéfinissable, chaque jour grandissant, les mâchoires qui s’agacent du désir de mordre, la peur, la peur affolante et obstinée de désirer mordre, la folie de la peur d’être fou, toutes ces sensations sont décrites de façon saisissante.

Qu’on se rassure : M. Séverin-Malafayde est heureusement et bien guéri.
 
 

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(« Revue des revues, » in La Fronde, troisième année, n° 603, jeudi 3 août 1899. Vignette d’Arthur Burdett Frost, « Carlo Starts for Home, » 1913)