À mon ami Jean Jullien.
Pourquoi faut-il que l’évidence des faits vus ne laisse pas dans mon souvenir cette sorte de doute raisonné qui vient au secours de l’esprit apeuré par de mauvais rêves ? Pourquoi faut-il que ce doute ait été bientôt sans secours pour moi et qu’il ne me reste plus qu’à mourir ?
Hélas ! pourquoi faut-il, qu’obéissant au sot désir conseillé par l’insomnie, j’aie, au mépris de toute prudence, remis mes habits et que, nuitamment, à petit bruit, j’aie, comme un voleur, entrouvert la grille du jardin et entrepris dans la campagne cette course qui m’a blanchi les cheveux ?
Tout était calme autour de moi ; c’était la nuit radieuse chère aux poètes comme aux amants ; le chant du rossignol, le vol d’un oiseau semblaient être des bruits à côté du silence, et qui, sans le troubler, le faisaient au contraire plus lourd, plus majestueusement grand.
Mon esprit, jusqu’alors agité par la fièvre, s’apaisa tout à coup ; je vis, avec une lucidité extrême, les moindres incidents de la route qui traversait la forêt et, par les échappées des arbres, la sérénité des champs. Le grand calme de la nature endormie pénétrait mon âme d’un bonheur indicible, mes poumons s’enflaient à l’aise au contact de l’air chargé de parfums balsamiques, tout mon être frémissait d’une orgueilleuse joie de vivre, comme il frémit maintenant d’épouvante.
J’aurais voulu pouvoir prendre à pleins bras et faire entrer en moi tout cet amour dont la nature semblait pâmée ; mon enthousiasme allait grandissant, ma gorge se serrait d’émoi, et les larmes qui roulèrent bientôt sur ma face furent les larmes d’un bonheur si intense, si loin de toutes les sensations heureuses déjà ressenties, qu’aujourd’hui ce souvenir fait le malheur de ma vie. Car je sais bien que ce bonheur ne reviendra jamais plus… non, jamais plus.
De la grêle silhouette du clocher lointain, arrivèrent jusqu’à moi les douze coups de l’heure fatidique, l’heure des mauvais esprits, et ma nature nerveuse, encline déjà à des terreurs non justifiées, à des affolements sans raison, en fut affectée tout entière. Mon enthousiasme tomba, à chaque coup de cloche qui s’envolait dans la nuit, comme tombent une à une les pierres d’un glorieux édifice sous les coups du temps. Je crois maintenant que Dieu m’envoyait un avertissement, en faisant frissonner mon corps ; mais, hélas ! l’orgueil se révolta et poussa en avant dans cette voie de malheur l’esprit et le corps, trop aveugles pour lui résister.
Délibérément, avec une coupable gloriole, je continuai ma course à travers les halliers, loin de la route, sous les peupliers grands comme des piliers de cathédrales, et dont les sommets chuchotaient des paroles apportées par le vent. J’allais sans souci, sans curiosité, comme poussé dans le dos par une main ; je voulais dompter mes craintes de tout à l’heure et me prouver à moi-même combien j’étais brave. Fou ! – Ah oui, fou ! – porte maintenant en toi l’impérissable souvenir des choses entrevues, porte-le comme on porte le germe des maladies qui dessèchent les os, appauvrissent le sang et conduisent lentement, très lentement, l’homme jusque dans la tombe…
Mais voilà que, dans le lointain, un bruit surgit. C’était comme le glissement d’une pièce métallique qui traînait sur le sol. J’avais donc enfin trouvé un but à ma course vagabonde. Sans hésiter, je tournai mes pas du côté d’où venait le bruit et précipitai ma marche.
Pourquoi faut-il, mon Dieu, que vous ayez permis cela !
J’allais, j’allais, je sentais bien que c’était un mauvais esprit qui me poussait par les épaules, au-devant de ma perte certaine ; mais le sort en était jeté, je ne pouvais plus reculer.
Peu à peu, autour de moi, la nature devint affreusement tourmentée ; je franchissais des ravins, de gigantesques arbres morts couchés lamentablement, en travers des chemins ; je contournais des étangs noirs qui faisaient miroiter à mes pieds l’horreur immobile de leurs eaux mortes ; rien ne pouvait plus m’arrêter, rien ne devait me soustraire à la mort de mon âme.
Combien de temps ai-je marché ? Qu’en sais-je ? Ma montre consultée indiqua une heure, sans que j’eusse entendu de nouveau la cloche qui avait sonné minuit. Le silence avait encore grandi, le vent qui précédemment froissait les feuilles des arbres épargnait cette partie de la forêt, pas un souffle n’inclinait les herbes les plus frêles, pas un oiseau, pas un cri, rien, autour de moi, vous dis-je, rien ne vivait, ne rappelait la vie…
Tout à coup, derrière un rideau de feuillage brusquement déchiré, je vis un champ (je le vois encore), je le vis clairement, car, véritable prodige, ces terres grasses et brunes que j’avais sous les yeux émettaient une lumière bleuâtre qui flottait au-dessus d’elles.
Comme je restais là pétrifié, sentant l’épouvante titiller la racine de mes cheveux, voici qu’arriva devant moi cette effroyable mais vivante, oui, vivante apparition, qui me pénétra d’une âpre joie, tandis que je savourais l’horreur de ma situation, comme on savoure un plaisir cruel, un danger connu, dont on peut sortir.
Avec des « hans ! » de peine et soufflant des naseaux, le squelette d’un cheval tirait sur une charrue dont le squelette d’un homme tenait les manchons. Autour des os décharnés de la bête flottait un harnais ; les côtes de l’animal hideux se soulevaient et s’abaissaient comme sous l’empire d’une respiration pénible, ses sabots frappaient le sol et le soc de la charrue s’enfonçait profondément dans les terres qui semblaient en ignition.
L’homme décharné marchait courbé, son front était couvert de sueur, et les gouttes cascadaient sur son thorax, filtrant dans la cage des côtes, et, sur ses orbites, un bandeau hermétique, fait d’une raie de feu, cachait des yeux probables. Lui aussi semblait harassé par son pénible labeur ; tout son être souffrait car, entre ses dents serrées, sa respiration haletante sifflait péniblement.
Bientôt, comprenez ceci, il passa près de moi et me dépassa. Derrière lui, dans le sillon de l’infernale charrue, je vis croître des fleurs étranges, des fleurs admirables et terribles comme jamais il n’en exista, les unes blanches, d’autres rouges, d’autres noires, totalement noires. Elles croissaient avec tant de rapidité qu’elles dépassèrent bientôt mon visage. Alors revint le sinistre laboureur, mais cette fois maniant une large faux : il fauchait au ras du sol les fleurs qui tombaient avec un bruit pareil à des plaintes et à des sanglots lointains, puis, de nouveau, empoignant les manchons de la charrue, il traça un nouveau sillon qu’il faucha peu après.
Je restai là, muet de saisissement ; le secret des choses venait de m’être dévoilé !
Oui, c’était bien là le funèbre artisan qui donnait la vie en donnant la mort. J’ai compris que lui seul existait, que toute autre force était nulle, qu’il créait pour anéantir, et qu’il en serait ainsi sempiternellement par-delà les temps et les générations.
J’ai compris, vous dis-je, l’aveugle Justice qui fauche les existences humaines. J’ai vu, horriblement vu, ce que nous étions dans la main du Très-Haut, et j’ai perdu tout espoir !
Ce que la peur n’avait pu faire, mon esprit le fit en réfléchissant et je roulai évanoui sur les mousses froides et visqueuses comme les sueurs dernières…
J’ai repris connaissance ; il faisait grand jour. Tout, autour de moi, était exubérance et joie, mais à jamais mon âme était empoisonnée.
Devant moi, le champ désolé était bien là, tourmenté, saccagé, sans trace du labeur de la nuit infernale ; pourtant, j’étais trop sûr de la réalité des faits pour en douter.
Je me traînai sur la lisière du bois, défaillant de désespoir.
Oui, désespéré, je l’étais, car maintenant, je le sentais, rien ne me serait plus possible ni souriant, je sentais le spectre toujours debout près de moi, se glissant doucement, tout doucement, paisiblement dans mon sommeil, épiant mes actions, me faisant pressentir à chaque minute ma fin prochaine, s’interposant entre moi et l’idéal, entre moi et la vie.
Ma raison chancelle ; si ce n’est la mort charnelle, c’est la mort de mon âme. Voilà pourquoi je me tue.
MAURICE ERNEST LAUMANN
Médan, 28 mai 1890.
_____
(Ernest-Maurice Laumann, in Art et critique, revue littéraire, dramatique, musicale et artistique, deuxième année, n° 60, samedi 19 juillet 1890. « Le Cheval et la Mort, » gravure de Soren Lünd, 1900)

