IV
Continuons le récit que nous avons commencé, d’après le Dr Breton, de la Société phsychique de Nice, et qui doit nous convaincre que Mme Chéliga n’a rien du médium classique.
Une seconde expérience de peinture fut faite quelques jours après, dans le même local.
Occlusion des yeux, masses de coton et de serviettes ; mise en transe. Rama qui, normalement, parle l’italien d’une façon encore plus incorrecte que le français, se met à parler le plus pur italien comme prononciation et comme tournure de phrase ; ce fait a été nettement remarqué par beaucoup de personnes présentes et indique bien un état de possession.
Rama s’adresse à Mme B. ; il va faire un tableau à son intention. Mais cette dame, qui est Anglaise, ne comprend pas l’italien. M. Moutonnier et une jeune fille lui servent d’interprète pour lui permettre de répondre à Rama et de donner toutes les indications sur la nature et les détails du tableau à peindre, savoir : Un paysage, effet de lune – petite maison, arbres autour – petit cours d’eau sur le devant.
Rama est ganté de blanc ; en 14 minutes, le tableau est terminé, facture bien inférieure au premier tableau offert à notre président. Sortie de transe, réveil, retour à l’état normal, même état d’épuisement que dans le cas précédent.
À cette seconde expérience de peinture, Rama s’est plaint que le coton était en quantité insuffisante et avait une légère odeur d’iodoforme.
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3° Expérience de peinture à la villa de Mme B. 17 personnes présentes, plus Rama, son fils et sa femme. Dans les quatre séances données à l’hôtel Busby, il y avait 80 à 100 personnes.
Mêmes préparatifs d’occlusion des yeux, mise en transe : Rama parle le plus pur italien ; il veut faire un tableau pour Mme B. qui en donne toutes les caractéristiques.
Une marine – effet de nuit – mer grosse, orageuse – un navire.
Exécuté en 14 minutes, facture un peu inférieure à celle du premier tableau. Le retour à l’état normal a été précédé d’une légère crise. À peine le tableau fini, Rama tombe raide en arrière tout catalepsié ; je le saisis à bras le corps par derrière – résolution rapide. Rama murmure quelques mots : matelot, petit matelot, bateau. Cette crise ne dure que deux à trois minutes ; mais Rama est épuisé. Mme B. retient toute la famille Rama à coucher dans sa villa.
Le lendemain, Rama, vers 10 h. 1/2, descend au salon où avait eu lieu la séance ; il s’arrête devant son tableau et ne le trouve pas à son goût, se fait bander les yeux avec une serviette et, en quelques minutes, retouche, complète son tableau qui prend un tout autre aspect ; la facture en est très bonne. Puis, toujours les yeux bandés, Rama parcourt différentes pièces voisines, revient s’asseoir au salon, enlève son bandeau – il est à l’état normal, regarde son œuvre et s’en déclare satisfait.
Voilà donc trois expériences de peinture faites dans les mêmes conditions et qui me paraissent de nature à ne pouvoir soulever aucune critique. Rama est, lui, en transe ; il voit avec la vue interne et surtout, dans la facture du second tableau, l’état de possession par un esprit italien est bien manifeste.
Peut-être Richet, ne voulant pas admettre l’état de possession, voudra-t-il faire intervenir l’inconscient des spectateurs qui parlent fort bien l’italien, comme un dictionnaire dans lequel Rama en transe a puisé la pureté et l’élégance des phrases italiennes dont il s’est servi.
Mais la facture des trois tableaux est différente et ne paraît pas du tout sortir du même pinceau. Ici, une subconscience peintre provenant d’un spectateur me paraît dépasser les bornes d’une explication, même ultra fantaisiste.
Dès le premier jour, au lieu de laisser bander la tête de Rama avec des masses de coton et de serviettes, je voulais tout simplement mettre sur les yeux deux petits tampons de coton, maintenus par un simple ruban de la largeur du doigt.
Mais Rama s’y est constamment opposé, prétendant que, pour le public, il fallait ces espèces d’emmaillotements de la tête, pour bien prouver l’occlusion complète des yeux.
Piqueman procède de la même manière. Mais il y a une autre raison : il faut les masses de coton pour faciliter la concentration, la mise en transe ; en entourant la tête ainsi, on empêche la radiation de la chaleur.
La fidèle Cécile (1) a assisté aux deux premières expériences de peinture ; j’ai essayé de son contrôle, tout en tenant compte de la variabilité à laquelle tout médium est sujet dans le sommeil magnétique.
J’endors Cécile et la mets par suggestion en présence de Rama, l’invitant à bien m’expliquer comment il fait, comment il voit.
Voici les explications (sic) fournies par Cécile :
« Je le vois très bien ; mais je l’ai déjà vu comme ça peindre deux fois : il n’a pas besoin d’y voir avec ses yeux, il n’y voit pas du tout avec ses yeux, sous tout cela. Vous ne voyez donc pas toute cette lumière qui sort de sa main ? oh ! comme elle est blanche ; elle éclaire tout le tableau, et puis la tête est aussi tout entourée de lumière ; le coton et le linge brillent. Voyez ! il lui faut beaucoup de coton sur la tête pour mieux y voir : dans le paysage, il n’avait pas assez de coton sur la tête ; et puis, vous savez, il a le tableau gravé en lui. »
Pendant la plupart de ses expériences, Rama déclare qu’il a besoin d’être aidé par des vibrations sonores musicales. À la première séance, nous avons eu un pianiste, mais dans toutes les autres, Rama se servait de son phonographe que manœuvrait son jeune enfant ; le son criard et nasillard de cet instrument était même assez désagréable pour certaines oreilles. » (2)
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Est-il nécessaire, après ces citations, d’établir que la manière de peindre de Mme Chéliga n’a rien à faire avec cette étrange mise en scène des séances spirites ?
Femme de haute intelligence et d’esprit charmant, elle ne cesse, tout en conduisant son pinceau là où la vision la réclame, de suivre la conversation engagée, d’analyser les détails de son œuvre, de discuter les théories de ses visiteurs, témoignant par l’à-propos de ses paroles qu’elle ne subit l’emprise intellectuelle d’aucun Esprit, aussi indemne des phénomènes de tremblement qui précèdent la transe des médiums que des contractions et de l’épuisement qui la suivent.
Le propre du médium est de perdre sa personnalité, comme on vient de le voir dans les expériences de Rama, d’entrer dans cet état spécial de transe, au moment où l’Esprit s’empare de ses énergies, décondense ses forces, lui soutire ses fluides et ses potentialités pour se faire un instrument qui lui permette de parler, d’agir et parfois de se rendre visible.
Rien de tout cela chez Mme Chéliga. Elle garde toutes ses facultés lucides et intégrales : elle nous a dit elle-même les pacifiantes émotions qui règnent sur son âme, quand elle accomplit son œuvre.
Tout son être proteste donc contre l’interprétation que les thèses d’une science matérialiste prétendent assigner à des faits qui la dépassent, de même que sa tenue, sa méthode, – si tant est que l’on ait le droit d’appeler méthode ce qui est l’abolition de toute méthode, – la conscience entière de ses gestes, rejettent toute assimilation avec les procédés de la médiumnité spirite.
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Avant d’envisager d’autres hypothèses, donnons la description de quelques tableaux de l’éminente artiste. S’il était utile de faire intervenir un document nouveau pour établir à quelle distance se tient Mme Chéliga de ces Médiums qui se font imposer, par les spectateurs, le choix et les moindres détails de l’œuvre à produire, je présenterais le tableau ci-joint. Pl. 16, La Femme voilée.
Il n’est pas rare, lorsque le pinceau de la voyante s’attache scrupuleusement à reproduire les lignes d’un visage qui s’objective sur la toile, que tout à coup l’image visible se dérobe pour laisser place à une toute autre apparition. On dirait parfois le jeu de fantômes taquins qui se poursuivent, se pourchassent, se subtilisent et, tour à tour, posent et disparaissent.
L’artiste est patiente et supporte en souriant ce mystérieux chassé-croisé qui tient son pinceau en suspens.
« Eh bien, vous ne peignez plus ? lui demande-t-on, quand elle interrompt ainsi une page commencée.
– Mais non, voilà que cela passe, s’évanouit, revient avec de telles oppositions que je ne puis rien fixer.
– Ne pouvez-vous essayer de nous donner quelque idée de ce que vous apercevez ?
– La chose est difficile ; mais, tenez, voici justement une bonne face qui se pose au beau milieu de la toile. C’est un jovial, un ironique ! Voyez comme il rit. Il se moque de nous, assurément ! »
Et, en trois coups de pinceau, la tête est esquissée.
Les yeux clignent de grosse malice, la bouche se dilate, comme sous le jet d’une grasse facétie… Mais de pareils visiteurs ne sont pas accueillis. Ces visions inférieures n’ont pas droit à la stabilité. D’un coup de brosse, l’artiste les renvoie dans la non-existence et souvent en est récompensée par le retour de l’image première ou par l’apparition de quelque scène supérieure.
Ne croirait-on pas assister à quelque épisode de la lutte extra-terrestre entre les esprits grossiers, ceux que la mystique chrétienne, d’accord avec les traditions ésotériques, représente comme des entités vaines, inharmoniques, malveillantes, – et ces êtres de bonté qui ne se rapprochent des humains que pour leur apporter la douceur de leur influence et le signe lumineux de l’au-delà ?
Un soir que Mme Chéliga travaillait, à la lueur d’une lampe, des lignes délicatement nuancées sollicitaient son pinceau ; un visage d’une tendre coloration commençait à se former, quand brusquement, s’emparant des traits déjà marqués, des taches déjà fixées, une tête surgit.
L’entrée de la visiteuse fut violente, son arrêt net. L’artiste surprise en éprouva un soubresaut. Il y avait de quoi. Cette femme âgée à la peau parcheminée, aux lèvres minces et dédaigneuses, au regard dur et d’une étrange fixité, apparaissant aussi inopinément à la place de la délicieuse vision qu’elle chassait, était de nature à causer un véritable trouble.
Que veut dire cette femme, voilée, à l’ancienne mode, de grenadine noire et dont la tête s’encage du chapeau inesthétique des matrones de 1850 ? Qu’a-t-elle vu qui l’ait rendue si méprisante et si dure ?
Plus d’une amie de Mme Chéliga s’est trouvée impressionnée par le caractère d’agressive rudesse de cette physionomie et n’a été rassurée qu’après avoir fait tourner contre le mur « la face de la méchante femme. » Le Jury de l’Exposition internationale des Beaux-Arts a vu dans ce visage autre chose que l’expression d’un sentiment violent. Il a décerné à son auteur une médaille d’argent ; il n’aurait pu récompenser un art plus vivant, mais disons aussi, une création plus impersonnelle.
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Si l’émoi des amies de Mme Chéliga, en face de cette physionomie n’accuse qu’une sorte de frayeur, autre est le sentiment de l’auteur.
« Quelle que soit son apparence de dureté répulsive, m’avouait-elle un jour, j’éprouve devant cette figure une sorte de compassion attendrie. Je l’aime presque ; n’est-elle pas vieille, seule, triste, endeuillée ? »
Et ce mépris que semble verser la lèvre, cette hautaine morgue qui habite la pupille dilatée, ne sont-ce point là les effets d’une trop grande souffrance, mal supportée ?
Bien peu d’âmes sont perfectionnées vraiment par la douleur. Il faut pour cela que leur nature soit d’une trempe souveraine : les unes s’aigrissent et se retirent dans le champ clos d’un égoïsme mécontent ; d’autres se laissent écraser et, degrés par degrés, descendent les étapes de l’épreuve jusqu’aux abîmes des derniers abandons.
N’est-ce pas le cas de cette pitoyable femme ? Pl. 17, La Désolée.

La nuit s’est faite dense à travers les hautes futaies du parc, plus ombreuse encore dans le cœur de la Désolée, car, des rayons de lune qui blanchissent l’allée silencieuse, pas un reflet n’a glissé sur les vêtements de deuil de cette malheureuse.
Elle a descendu pas à pas le long escalier de marbre, je dis mal, jour par jour, le chemin déclive, froid comme les marches de l’escalier, le chemin déclive de la vie. Elle est seule, car ceux qui devaient l’aider à supporter le poids de misère sont partis. N’est-ce point d’eux que vient le deuil de l’âme et cette pensée d’angoisse qui courbe les épaules de la dolente apparition ?
En tout cas, elle ne descendra pas plus avant ; elle a touché le fond de sa misère. Réalité ? Symbole ? Qui sait ? Les deux sans doute.
L’âme de Mme Chéliga est pétrie de sérénité avec une nuance de gaieté ; toutefois, une telle affinité existe entre elle et les êtres souffrants qu’aucune note de tristesse, qu’aucune plainte, aucun sanglot ne se peuvent exhaler autour d’elle, sans la faire vibrer.
Qui ne sait que la corde d’une harpe fortement frappée fait résonner dans son voisinage tous les instruments établis au même diapason ?
Il n’y a pas de cloison étanche entre nous, âmes revêtues de chair, et les âmes qui ont dépouillé le manteau périssable. Notre monde planétaire n’est qu’une pièce étroite du vaste palais des univers et, des uns aux autres, les communications sont multiples entre les habitants de cette unique pièce. Les tristesses des voyageurs invisibles se reflètent en notes mélancoliques sur les toiles de l’impressionnable artiste. Cela peut expliquer sans doute que la douleur signe tant d’œuvres sorties de la même origine.
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Ils semblent bien à plaindre encore, ces êtres qui planent au-dessus d’un cimetière. Pl. 18, Âmes errantes.

Les fidèles ont quitté l’église dont la masse noire aux yeux de clarté se profile sur un ciel d’automne.
Peut-être sommes-nous au soir de la Toussaint. La procession déroule ses flots pieux à travers les tombes de la nécropole. Les regards ont suivi les cœurs, vers les fosses d’où les âmes des morts sont absentes.
Tout le monde s’entasse autour des charniers ; les formules remuent leurs lèvres de vibrations liturgiques. La routine et les convenances informent leurs gestes. Pas un peut-être ne s’arrache à l’œuvre matérielle pour donner le coup d’aile de la pensée qui met en possession des réalités spirituelles.
La substance permanente de l’être humain flotte, gigantesque, au-dessus du lieu funèbre où de vaines larmes n’apportent rien à de vaines dépouilles. Quelles douleurs dans ces êtres qu’un mur sépare à peine de leurs compagnons d’existence d’hier ! Âmes errantes, âmes expiantes, âmes qui vaguent à travers les plans du Kama Loka des antiques théosophies, à travers les cycles du Purgatoire chrétien. Si proches et si lointaines !
Quel rappel à la mystérieuse unité des vivants et des morts ? Les véritables vivants ici, ne sont-ce pas ces fantômes ; les ombres, ne sont-ce point ces êtres inférieurs qui s’empressent au champ des défunts ? Les empêchements du corps déposés en terre, l’âme reprend sa liberté et ses véritables dimensions.
Libérée de l’aggravation de la chair, elle grandit ; mais par quelles souffrances il lui faut passer, quand l’empreinte de la chair a laissé sur sa substance des cicatrices viles ! Est-ce pour ces nécessaires expiations que s’allument ces flammes intermédiaires entre l’humus qui génère et consume et cette enveloppe flottante des Esprits ?
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Le soleil d’avril qui entre à flots par ma fenêtre pendant que j’écris ces lignes, vient faire éclater, comme une fanfare, les ardentes notes de cet admirable tableau : Pl. 19, L’Angélus rouge.

Dans ses lassitudes, la terre s’est alanguie. L’océan que l’on devine, assoupit ses vagues aussi, le long des falaises mornes. Et tout le ciel flamboie. Incendies, fléaux de sang ? Non. L’Ange est rouge comme la gloire et la lumière qui le vêt et le couronne est lumière d’amour. Apothéose, triomphe de la grandeur bienfaisante dont les ailes planent de l’Orient à l’Occident et couvrent tout être qui s’endort, mains invisibles qui sèment la paix et les sérénités crépusculaires.
Le disque embrasé du soleil peut descendre sous l’horizon, l’Ange vigilant ne s’endormira pas. Ce n’est point là le messager des exterminations qui viendra au son de la trompette justicière « jeter sur la terre la grêle et le feu mêlés de sang (3) ; » c’est le sublime visiteur que les initiés des lointaines religions saluaient parmi les célestes Sephiroth : Beauté, Force, Amour dont le vol lumineux écarte de la terre endormie les puissances néfastes ; Tiphoreth, Gebuhrah, Chesed des Kabbales mystiques que Denys l’Aréopagyte a classés dans la hiérarchie des Vertus.
Il est impossible de fixer attentivement ce tableau sans éprouver le tressaillement d’âme que suscite l’Art en son authentique expression du Vrai et du Beau ; il est impossible surtout de ne pas éprouver un sentiment de stupéfaction, si l’on réfléchit que nulle réflexion n’en a combiné les éléments, nulle étude n’en a préparé l’exécution, nulle imagination n’en a rêvé l’ensemble ni les détails, et que l’auteur ne revendique pour elle que l’honneur de la passivité et de la docilité.
Peu de chose à dire de cette figure Pl. 20, Tête florentine. Est-ce une création, une simple fiction sans répondant réel ? Est-ce un portrait ? Ce qu’il y a de plus évident dans ce tableau, c’est que le faire en est très distinct de l’ensemble de l’œuvre de Mme Chéliga.

On dirait du classique. Tel peintre de telle École y mettrait sa signature, qu’il ne causerait aucune surprise. Cette toile appartient à une époque, à une méthode ; elle est une des rares dont on puisse dire cela. Par ailleurs, elle relève de l’inspiration mystérieuse qui préside à toutes les autres peintures de la voyante. Si la technique en est pour ainsi dire scolastique, l’origine en demeure extranormale. « On venait de me raconter un sombre et très réel drame, le meurtre de la jeune femme d’un célèbre écrivain polonais. Sur la dépouille de la victime, l’assassin s’était fait justice à lui-même.
Je connaissais l’héroïne de cette tragique histoire : impressionnée profondément, je m’étais mise devant mon chevalet, tendant toutes mes facultés pour évoquer l’image de la morte…
Mais combien pèsent peu mes désirs sur l’apparition qui vient solliciter mon pinceau !
Au lieu de la jeune femme, cette figure d’homme s’imposa à moi. Type et coiffure florentins, visage sans expression, si ce n’est une certaine tristesse d’inertie que n’arrive pas à distraire le regard troublant par son insistance !
Rien dans mes pensées ni mon état d’âme n’avait préparé la vision de ce Lorenzaccio efféminé. »
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Plus intéressante est la Pl. 21, Le Sphinx. Sommes-nous encore dans le domaine symbolique de cette planète ? Avons-nous franchi déjà la zone des espaces sidéraux et assistons-nous à la matérialisation de l’un de ces états d’âmes qu’ont décrits à l’envi sibylles et poètes, moralistes et théologiens ? Qu’est-ce que ce sphinx ? Un être réel ? Non. Il ne vit pas. Il est chimère, il est plasticité de rêve. Il est désir et fantôme.

Rien n’emplit l’orbite de ses yeux perdus dans le vague, rien ne fait vibrer l’arc de ses lèvres scellées. La tête qui émerge de la colonne, n’a d’yeux que pour fixer cette femme. Il la désire, et son désir est son tourment et son tourment est son châtiment…
Quelque chose du Sedet æternumque sedebit du poète sentencie cette créature châtiée par sa propre passion et la rive à son mal. Ses instincts pervers, ses habitudes vicieuses, veillent à la tenir en esclavage, sous la forme de ces gnomes accroupis au pied du tronc. Jusqu’à quand durera son supplice ? Jusqu’au jour où se dissipera l’ensorcellement, où la forme vaine de la femme s’évanouira, où les vils gardiens se seront éloignés ; alors, les yeux du prisonnier se lèveront, et courageusement il gravira, libéré des servitudes d’illusion, les degrés qui doivent mener les affranchis vers la lumière.
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Et maintenant, comment tenter d’expliquer l’inexplicable ? Ce que nous avons établi jusque-là, on l’a compris, est purement négatif ; c’est que l’art de Mme Chéliga ne relève ni des principes ni des méthodes classiques ; ne dénote aucune des modalités qui sont essentielles aux œuvres issues d’un déséquilibre nerveux ; ne se réclame des possessions psychiques pas plus que des états spirites.
Ajoutons, pour en finir avec les hypothèses qu’il convient d’écarter, qu’il n’y a rien, dans son procédé, de ce que l’on est convenu d’appeler, dans la langue des théosophes, des phénomènes de précipitation.
Une initiée de marque, Mme Blavatsky, obtenait, au dire du colonel Olcott (4), des images remarquables et des portraits frappants de ressemblance, par la simple imposition des mains sur un buvard…
Nous n’avons pas à discuter ici si la prestidigitation ou l’illusion ne tenait pas une grande place dans des expériences rarement bien réussies, paraît-il ; ce qu’il y a de certain, c’est que l’art de la « précipitation » est une des branches de l’enseignement occultiste.
Il serait fastidieux d’essayer de faire comprendre aux lecteurs de ces articles, par quelles disciplines un opérateur, ayant imaginé un tableau à composer, s’empare des éléments en suspens dans la lumière astrale, les objective – les précipite – sur la toile, et ainsi crée de toutes pièces, sans pinceau et sans couleurs, des œuvres réelles. Il est plus aisé souvent de croire que d’aller voir, comme dit le proverbe. On peut cependant, en de certaines occurrences, se dispenser tout à la fois de croire et d’aller voir.
D’ailleurs, quelle que soit l’authenticité des expérimentations, M. Leadbeater, docteur en Astral, a la loyauté de nous avertir qu’en l’espèce, « comme partout, il faut de la préparation et de l’évolution ; rien n’arrive par sauts. Il faut absolument que toute la scène soit vue et imaginée d’un seul coup ; et s’il y a plusieurs couleurs, il s’ajoute la complication de les produire séparément d’abord, puis de les agencer comme il convient, pour l’exacte représentation du tableau. »
Nous savons assez qu’en ce qui concerne l’artiste dont nous avons pu admirer quelques œuvres, rien de semblable n’est requis. Préparation, évolution, imagination, sont des termes vides de sens pour elle.
Il reste donc maintenant à aborder une explication directe.
Nous le tenterons loyalement, n’accordant d’ailleurs à notre théorie d’autre valeur que celle d’une déduction personnelle, n’engageant aucune doctrine, ne l’étayant sur aucune autorité. Libre donc à chacun de la rejeter comme une hypothèse fantaisiste ; le mieux qui m’en puisse arriver, serait de recevoir d’un lecteur que ces articles auraient intéressé, un rayon, si pâle fût-il, qui m’éclaire un peu à travers ces mystérieux sentiers où l’homme le plus clairvoyant et le mieux averti peut facilement s’égarer.
(La fin au prochain numéro)
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(1) Un médium du Dr Breton. (n. d. l. r.)
(2) Revue Scientifique et Morale du Spiritisme. Septembre 1905.
(3) Apocalypse, VIII, 7.
(4) Old Dairy Leaves.
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(Louis-Albert Gaffre, in Revue illustrée, vingt-deuxième année, n° 9, jeudi 20 avril 1907)

