Dernier sonnet d’un Mallarmiste
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Un jeune homme, dont le cadavre a été porté à la Morgue avant-hier, n’a pas été encore reconnu. Comme unique papier, on a trouvé sur lui ce sonnet pessimiste, que ce malheureux a dû commettre quelques instants avant son acte de désespoir.
Oh ! l’automne qui chante avec des voix ombreuses
Dans la rouille ! les chocs lucides de l’éther !
Réponse du soleil aux discours de la mer !
L’oaristhys et l’argyrose ! Les heureuses
S’épanchent. Quelques chants éloignés de macreuses
Éperdument traînant l’immense vol amer
De leurs ailes ; plein ciel où plus d’un a souffert,
Loin de l’âcre relent des voluptés terreuses !
Saison où le candide est mort dans le rusé,
Et pourpre vin, où luit la honte du baiser
Perpétuellement périssant d’hystérie !
Pauvre loi ! le sommeil est bien lent à venir…
L’humanité s’en va, déserte, alangourie !
On a vu le soleil sous le pôle jaunir !
Voilà bien les funestes conséquences de ces théories poétiques contre lesquelles M. Francisque Sarcey et M. Camille Doucet s’efforcent en vain de réagir.
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 90, jeudi 2 avril 1885)
Poète mort à vingt ans
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Après Dryden et Malfilâtre, après Savage et Chatterton, après Escousse, Élisa Mercœur, Hégésippe Moreau et tant d’autres poètes morts dans les floraisons premières de leur génie, la chronique vient d’inscrire un nouveau nom au registre désolant du plus noir des martyrologues.
M. Louis-Godefroy Lussinan, qui vient de se suicider à vingt ans, méritait de prendre place dans la glorieuse pléiade de ces infortunés.
Nous avons publié, mercredi dernier, un sonnet mallarmiste du regretté poète ; nous donnons aujourd’hui un autre sonnet où le jeune auteur semble avoir voulu mêler les accents rollinesques aux fortes cadences de Baudelaire.
ADIEUX SPLEENITIQUES
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Vierge emparadisante, à la forme bougeuse,
J’ai subi ta hantise et tes spasmes affreux
Dans la torpeur des nuits, où, sur ta chair frôleuse,
Glissait l’âpre regard des peupliers ocreux.
J’ai béni les tourments de ton âme infiltreuse
Dans l’enlinceulement des hoquets langoureux,
– Fantôme asphyxieur à la voix chuchoteuse ! –
Et je meurs desséché comme un vieillard cireux.
Je meurs, tout corrodé par les cuisantes fièvres
Qu’aspirait la ventouse ardente de tes lèvres,
Raffinant dans mon cœur la tortuosité.
Zéphyrs angélisés des firmaments opaques,
Salut ! – Exhalez-vous de mon être envoûté,
Râles harmonieux, baisers démoniaques !
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 92, samedi 4 avril 1885)
Poète mort à vingt ans
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Quelques amis du regretté Godefroy Lussinan recueillent aujourd’hui ses poésies éparses dans les publications spéciales et dans les albums des grands salons littéraires, pour en former un volume.
On me communique les stances suivantes qu’anime la mâle inspiration de Baudelaire :
VISION CRÉPUSCULAIRE
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Mon âme est un meeting où des rêves cafards
Hurlent, en échangeant d’innombrables nazardes.
Mon cœur est un tramway puant, où des poissardes
Infligent leurs relents aux voyageurs blafards.
Mon corps, réduit infect, téléphone asthmatique,
Couve un sale brelan de viols cadavéreux.
Mon crâne est un tambour d’horloge pneumatique,
Où le temps crache l’heure en efforts catarrheux.
Meeting hurlant, tramway, horloge ou téléphone,
L’homme est un meuble creux ouvert sur le néant.
Dans l’esthétique ignoble, étalé comme un faune,
Il tient sous l’idéal son dépotoir béant.
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 94, lundi 6 avril 1885)
CHRONIQUE
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L.-G. DE LUSSINAN
Enfin réclamé par un parent, le corps de Louis-Godefroy de Lussinan vient de quitter la Morgue. Dans la grande voiture verte de l’administration des Pompes funèbres, il a été transporté à la gare Montparnasse, et de là il court vers son dernier asile, vers son repos dernier, qu’il trouvera dans le petit cimetière de Bad… sur les bords de la mer bretonne.
J’ai beaucoup connu celui qui se faisait appeler Lussinan, par respect sans doute pour son vrai nom de famille, par honte peut-être.
C’était du temps où j’exerçais ce bizarre pontificat qui s’appelait la présidence des Hydropathes. Ah ! les Hydropathes ! comme ce titre extravagant me remet en mémoire tous les camarades plus ou moins arrivés, à propos de ce pauvre diable qui a trouvé dans un remous de la Seine la fin de ses inquiétudes, le terminus de sa maladive ambition.
Chaque génération littéraire compte ainsi dans ses rangs des vainqueurs joyeux, épanouis, éclatants d’orgueil triomphal, et des misérables qui, en fait d’Académie, entrevoient seulement le marbre de la Morgue, et comme lauriers des branches d’ifs ou de cyprès.
D’autres, comme Richepin, Bourget, Rollinat, ont rapidement conquis leur très grande place au soleil de la publicité. Edmond Haraucourt obtient un légitime succès avec son poème de l’Âme nue. Harry Alis soulève contre lui les colères de l’École normale, et se sent de force à y résister ; Félicien Champsaur vient, dans Miss América, de découvrir l’Amérique… de l’avenue Friedland et de l’Éden-Théâtre ; Georges Lorin, à qui le crayon ne suffit pas, a buriné les vers charmants du Paris-Rose ; Edmond Deschaumes régente ses contemporains avec bonne humeur dans des chroniques et des livres spirituels ; Charles Cros, prince de la science, est aussi monarque au royaume de la poésie ; Georges Moynet, laissant là le monologue, va publier un roman de haute fantaisie chez le jeune éditeur J. Lévy, cet ancien hydropathe devenu empereur des Incohérents ; Fernand Icres, Eugène Lemouël, et tant d’autres que je ne puis citer, quittent peu à peu le quartier Latin ou Montmartre, pour se jeter avec la fougue de la jeunesse sur le centre de Paris, où fleurissent les éditeurs, les directeurs de théâtre et les rédacteurs en chef.
Louis-Godefroy de Lussinan les connaissait bien tous, mais était très inconnu de la plupart. Très grand, mince, blond, avec une fine moustache, les yeux bleus parfois fixes d’une façon inquiétante, mais presque toujours perdus dans le vague. Le sourire surtout m’avait frappé dans cette physionomie un peu froide et nébuleuse. Quand il s’adressait à quelqu’un avec l’intention d’être aimable, ce sourire venait soulever les commissures de ses lèvres, sans que rien bougeât dans le reste ; du visage, on aurait dit un sourire rapporté. Le sourire quand même d’un supplicié, qui fait le brave.
La première fois que je le vis, ce fut à l’issue d’une séance de déclamation, que je présidais. Il m’avait fait passer son nom, pour que je l’inscrivisse parmi ceux qui devaient réciter des vers. Quand je l’appelai, il ne répondit pas et je passai à un autre. Seulement, à la sortie, il vint correctement s’excuser : « J’ai eu peur, me dit-il. D’ailleurs, voici le sonnet que je comptais lire. » Il me remit le manuscrit et disparut sans attendre ma réponse.
Il en fut ainsi presque à chaque séance. Il faut dire que les réunions avaient lieu chaque samedi et que qui voulait venait, et demandait la parole ; c’était une sorte de réunion publique littéraire.
Quand je lui conseillai d’envoyer ses vers aux petits journaux du quartier Latin ou de Montmartre qui conservent encore le culte de la poésie, il me répondit évasivement. Je ne m’occupai guère plus de lui, ayant bien d’autres affaires en tête.
Son souvenir m’est revenu quand j’ai lu, l’autre jour, comment avait fini ce malheureux garçon. Je me suis mis à fouiller un peu parmi les manuscrits envoyés par lui, et j’y ai trouvé des vers, des notes, des impressions, des études critiques sur les poètes et les littérateurs qu’il a coudoyés, sur les milieux plus ou moins étonnants et abracadabrants qu’il a traversés pendant sept ou huit ans de séjour à Paris.
J’ai encore pu me procurer d’autres renseignements biographiques sur cet étrange personnage. Personnage est bien le mot car, par une singulière conformation cérébrale, il subissait à ce point l’influence soit de ses camaraderies du moment, soit de ses lectures, que jamais sa propre personnalité ne s’est réellement dégagée. Il est resté reflet.
Je devrais donc borner rapidement là cette courte oraison funèbre pour un artiste bien doué, mais qui ne fut qu’un assimilateur, si, par un hasard peu commun dans notre société, qui ressemble à un catalogue ou à un Almanach Bottin, ce bizarre Lussinan n’avait eu, au contraire, une vie essentiellement poétique. C’est dans sa vie même, dans le roman dont il a été le héros que je trouve le poète. Au lieu de mettre des hémistiches et des rimes seulement en des poèmes, c’est dans son existence même qu’il en a placé.
D’autres conçoivent la littérature comme une sorte de bureau où l’on se rend à heure fixe. Les uns sont inspirés par la muse ou le Dieu, de huit heures du matin à midi, d’autres plutôt après la sieste, d’autres à l’heure de l’absinthe, cette heure boulevardière que le monde a transformé en five o’clock tea ; d’autres enfin le soir, sous la lampe. Mais nul ne songe, en dehors de ces heures consacrées au travail poétique, à vivre en poète et à jeter le rêve tout vivant dans le domaine de l’action. La page finie, la correction terminée, la plupart redeviennent bourgeois, vivent comme tout le monde, font des calembours semblables à ceux de monsieur le notaire, ou de monsieur l’ingénieur. Leur muse ne les tyrannise pas plus que le souci du bureau ne suit l’employé au sein de sa famille. Ils jouent aux dominos, ou au whist, ou au billard de la même façon que tous les sectateurs de ces jeux plus ou moins nobles.
Il n’en était point ainsi de celui que je continuerai à appeler Lussinan jusqu’au jour où je pourrai dévoiler son véritable nom.
Ici, je dois dire que je marche sur un terrain difficile. Mon droit d’historiographe ne va pas jusqu’à porter le trouble au sein de deux familles très intéressées à ce que le silence se fasse le plus tôt possible sur les malheureux événements qui ont conduit le jeune poète à cette tragique fin.
Je n’insiste pas. Et, quant au genre de folie qu’on attribuait au jeune poète, on peut le soupçonner en lisant les vers suivants, que je ne veux pas commenter aujourd’hui.
LA DUNE
Bad…, soir.
Père ! oh ! père ! la tombe est-elle donc fermée
Sur les os ? Nuptial violon, chante faux !
Qui donc couche la vie au tranchant de la faulx ?
Voir la lande bouillir de spectres en fumée !
Ta face, moi petit, s’éteint inanimée !
Les femmes ont parfois le regard des gerfauts !
Leurs philtres n’ont pas peur des lointains échafauds !
Agamemnon périt au retour de l’armée.
Le roi ! qui donc est roi ? disent les comédiens !
Hamlet le voit errer sur les remparts anciens
Quelquefois ; mais Yorick, dont le crâne se bombe
Au-dessus des yeux creux, et du rictus maudit,
Garde le pur secret insondé de la tombe !
… Qui me parle ? Quelqu’un parle sans contredit !
Parmi ses hallucinations, que pouvait bien entendre le soir, sur le sable de la dune, dans la brise de mer, le pauvre poète Louis-Godefroy de Lussinan ?
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(Émile Goudeau, « Chronique, » in La Presse, cinquantième année, n° 95, mardi 7 avril 1885)
Le poète Lussinan
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Un certain nombre de journaux reproduisent, en les commentant, les vers de Louis-Godefroy Lussinan, le brillant poète mort à vingt-cinq ans, et dont la Presse a été la première à signaler la fin tragique. Je remarque, avec regret, que, partout, le nom de M. Lussinan est defiguré. Pourquoi cette mutilation posthume ?
J’aime à croire que nos confrères n’ont point eu d’intentions malveillantes à l’égard d’un infortuné qui n’a jamais compté que des amis dans le monde littéraire parisien.
Le XIXe Siècle qui, le premier, nous a emprunté les vers du regretté poète, s’appliquera, nous l’espérons, à ne pas persévérer dans son erreur typographique. (1)
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(1) Le XIXe Siècle, dans son entrefilet du dimanche 5 avril 1885 intitulé : « Un Poète moderniste, » avait attribué les « Adieux spleenitiques » à Louis Godefroy-Larrinau.
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(A. Rivarol, « Bruits & nouvelles, » in La Presse, cinquantième année, n° 95, mardi 7 avril 1885)
LES ŒUVRES DE LUSSINAN
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Comme je l’ai dit dans un précédent article, Louis-Godefroy de Lussinan m’avait adressé plusieurs liasses de manuscrits. Il me prenait peut-être pour un fervent de son genre de littérature. J’étais surtout, vis-à-vis de ce jeune infortuné, comme un bon camarade, prêt aux paroles encourageantes. Ce qui m’intéressait le plus en lui, c’était sa vie même, qu’il me sera, j’espère, bientôt permis de raconter par le menu. En attendant, parmi les poésies plus ou moins macabres, embues d’une obscurité tenace, sans doute voulue, il, se trouve des pages de prose où le poète donnait libre carrière à ses enthousiasmes ou à ses dénigrements littéraires.
Il m’avait écrit, en m’envoyant ces études, une lettre qui peut servir de préface, et que je me fais un plaisir de donner aux lecteurs de la Presse. Si, de hasard, cela peut les intéresser, si le programme que se fixait Lussinan, et qu’il a essayé de remplir à sa guise, leur paraît digne d’attention, je livrerai ce que je possède entre les mains à la publicité, tout en mettant des lignes de points à la place de certaines appréciations trop violentes, ou des compliments trop flatteurs que le jeune poète m’adressait, moins sans doute à cause du talent qu’il pouvait me reconnaître, qu’en raison de l’influence qu’il me supposait posséder.
ÉMILE GOUDEAU
Première Lettre
Paris, ce 7 novembre, par pluie
et vent d’ouest.
Cher poète, mon président en hydropathie,
J’envoie ci-joint à votre camaraderie, bonne peut-être, ironiquement faite, j’envoie au hasard de votre humeur de ce jour – plaise au destin meilleure soit-elle et suave – quelques feuillets où votre Hamlet de carton, comme vous m’appelâtes un soir que j’hésitais à parler sous le lustre triste, a tenté de résumer sa vie littéraire ; littéraire ! ai-je dit, si peu ! Mais pas sa vraie vie, celle dont vous réclamez le récit avec une obstinée révolte contre mon mutisme sain. Ici ou là, s’est jetée l’existence de Louis-Godefroy, tout vôtre ! Ici ou là, parmi les algues inquiétantes, les pieuvres peut-être, les crabes et aussi les gluantes méduses d’une mer aventureuse où sombrera Alcyon malade, ce que les bélîtres de Sorbonne dénomment la raison. Qu’importent les soliloques ? mieux me vaut quelque dialogue avec vous, si vous consentez à jouer le rôle du confident.
D’aucuns, entre les bonnes âmes enfantines et gaies, me poussent d’accrocs en accrocs, à déchirer mon vestalisme de contempteur de la Foule.
Croire à la foule, croire au sable du rivage ! croire formellement aussi aux étoiles. Mais avant que d’aborder le monstre aux millions de mufles, seigneur ! seigneur ! je prends vous, devers moi, paire d’oreilles amies, et aussi bouche qui sait parler aux multitudes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Soyez-moi donc propice. Projet : écrire, libeller, pamphlétiser peut-être mes impressions sur toutes choses et gens vus, le kaléidoscope d’une traînante et monotone vie, sous les toitures du quartier Latin, ou du mont des Martyrs. Ah ! les gargotes ! les garnots ! les gargotes de style où l’on parnasianise à tant par tête, sous la coupe du romantique, exubérant et benoît cuisinier Banville ! Mangeras-tu de la couleur, du son, de la fadaise ensoleillée ? Pour un franc cinquante, on a la rime riche, la césure double ou triple à la mode de Caen, l’esprit en bouteille funambulesque, et le pain déjà rassis des grecqueries cnémides fossiles, en chlamydes désinfectées au chlore, en ès et en òs ou en ôm.
Pour dix sous de plus, le sommeiller Leconte de Lisle versera sur la table dans la coupe néophytique un élixir de lotos, retour de l’Inde.
Oh ! les gargotes ! la macabre pendule qui sonne treize coups en quatorze vers de sonnets ! Le squelette aussi parlera dans des rimes entrecroisées. Il y aura du relent ce soir pour tout le monde. Pince la taille de Mlle Edgard Poë [sic], la goule, et de Mimi Beaudelaire, qui revient trois fois sur quatre avec un bel atour de prostituée qui a, dessous, un cancer au sein et. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour les garnots, voir comme, sans falbalas, les traîneurs de copie s’extravasent en filets, entrefilets, échos et pustules journalistiques, sur une table louée, sous une lampe carcel, devant un poêle dont le coke pourrait être payé sans doute. Claretie reçoit encore avec le même perpétuel sourire d’emprunt, et le même nez de travers, le pullulant candidat. Foin aussi des pauvres drames que la poste transmet à Sardou, qui, lui, les transmettra à une relative postérité, dans un vol où sa trompette essoufflée de marchands de robinets tragi-comiques s’évertue à faire sortir de Josaphat l’ombre barbiste de Scribe.
Mais quoi, poète et président de paravent, toi-même, laisse-moi donc tranquille. J’ai vu vos réunions fantaisistes, tandis que, dans un paradis pique-nique de jupes ostréiques à tant la douzaine, vous dissertiez tous, au Sherry-Cobbler, et Jean Richepin, et Paul Bourget, et Maurice Bouchor, et Raoul Ponchon, quatrinité d’audace qui devait renverser tout. Ah ! ce Sherry-Cobbler, pas une brasserie, certes, ni un temple, bien que Maurice Rollinat y chantât vêpres, ni une synagogue quand même Catulle Mendès y jouait aux échecs d’un air messiaque, en bon israélite qui feint de croire les temps proches. Ce Sherry-Cobbler, quel cabaret ! Ce serait belle histoire, pas vrai, Don Emilio Gudo (et non Goudeau) ? La tête sarcastique, le corps dégingandé, la silhouette, c’était Sapeck. Choses à dire.
Et, puis, là-bas, – tourne le feuillet, petite histoire, mince muse Cliotine, Cliotinette, – les influences virent sous le souffle, bise, rafale des ans qui comptent double, sur la croupe du baccalauréat annuel, qui jette, jettera, par grand tralala, les uns sur les autres, les capucins de cartes des générations studiantines.
Le café – oh ! toujours les sans-patrie ! toujours les fils de province ! toujours le café, le café – le café Rive-Gauche. Le grand Georges Bovin qui, d’une main, soutient la chromolithographie, et, de l’autre, la poésie rose et noir ; encore Maurice Rollinat, tête en rejet de profil, gueule ouverte, mugissante, mains crispées sur les dents d’éléphant du monstre-piano, qu’il secoue pour lui faire pousser des Dies iræ, comme à un sabbat. Puis Émile Goudeau, dans la sauvage contemption des maîtres, noir, torve, un œil dans le rêve, un autre sur la réalité, bifurquant du lyrisme aux lazzis.
Outre encore ce jouvenceau Félicien Champsaur, pas de bibliothèque, rien que les crânes des voisins : plus modernement, pillera les conversations toutes ouvertes, que les livres qu’il faut par peine absurdante, et, dans la crainte sourde de l’ophthalmie, réduire, en mélopées neuves, renouvelées. Ci et là, tous ces hydropathes : Joseph Gayda, la lave du Midi dans de la gomme ; Grenet-Dancourt, le Sardounique. Mille et cætera ! deux mille s’entasseront parmi ces lignes cursives, tous les portraits.
Cette fondation ensuite, vers Montmartre, ces Chats noirs, pareils à des tigres. M’en souvient.
Aussi ces histoires folles, – pauvrettes amours, orgies de riens ! – Le venez-y voir des jeunes ans adressé aux tristesses damocléennes, penchées sur les hommes lacustres, paludéens, enlizés dans la fange vitale.
Si vous plaît ce que j’écrivis pour distraire ma pensée des rêves bretons, sauvages, qui heurtent, comme des chauves-souris, les parois crâniennes de Louis-Godefroy, dites ? Sinon, bonsoir.
Pluie et vent d’ouest, poète et président, par vespéral ennui. Quelques minutes avant que, grisé de peur nocturne, je m’abîme dans le sommeil.
L.-G. DE LUSSINAN
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(Émile Goudeau, in La Presse, cinquantième année, n° 97, jeudi 9 avril 1885)
Mystification littéraire
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Elle est jolie, d’ailleurs, cette mystification, et la plupart de nos confrères y ont été pris.
Un journal parisien s’est amusé à fabriquer un poète. On lui a confectionné un état-civil. On l’a appelé M. Godefroy de Lussinan. On l’a déclaré âgé de vingt ans. Et l’on a raconté son horrifique suicide. La légende d’Escousse et Lebras rajeunie ! Toute la misère, tout le désespoir du rimeur mis à la mode du jour. Cela ne suffisait pas : il fallait des preuves. On donna les meilleures : des vers du poète mort jeune. Des vers très curieux, cuits et recuits sur les fourneaux de Stéphane Mallarmé, de Paul Verlaine, de Jean Richepin, de Maurice Rollinat ! Tous les ingrédients de l’actuelle sorcellerie poétique ! Toutes les herbes de la Saint-Jean cueillies par des déesses baudelairesques échouées au Chat noir ! Voulez-vous les deux échantillons de cette fabrication. Prenez et lisez :
Mon âme est un meeting où des rêves cafards
Hurlent, en échangeant d’innombrables nazardes.
Mon cœur est un tramway puant, où des poissardes
Infligent leurs relents aux voyageurs blafards.
Mon corps, réduit infect, téléphone asthmatique,
Couve un sale brelan de viols cadavéreux.
Mon crâne est un tambour d’horloge pneumatique,
Où le temps crache l’heure en efforts catarrheux.
Meeting hurlant, tramway, horloge ou téléphone,
L’homme est un meuble creux, ouvert sur le néant.
Dans l’esthétique ignoble, étalé comme un faune,
Il tient sous l’idéal son dépotoir vivant.
Second morceau. Celui-là a pour titre : Adieux spleenitiques :
Vierge emparadisante, à la forme bougeuse,
J’ai subi ta hantise et tes spasmes affreux
Dans la torpeur des nuits où, sur ta chair frôleuse,
Glissait l’âpre regard des peupliers ocreux.
J’ai béni les tourments de ton âme infiltreuse
Dans l’enlinceulement des hoquets langoureux
– Fantôme asphyxieur à la voix chuchoteuse ! –
Et je meurs desséché comme un vieillard cireux.
Je meurs, tout corrodé par les cuisantes fièvres
Qu’aspirait la ventouse ardente de tes lèvres,
Raffinant dans mon cœur la tortuosité.
Zéphyrs angélisés des firmaments opaques,
Salut ! – Exhalez-vous de mon être envoûté,
Râles harmonieux, baisers démoniaques !
Ce sont là, n’est-ce pas, « les paroles inconnues chantant sur vos lèvres les lambeaux maudits d’une phrase absurde, » ainsi que le dit en prose le maître du genre, le poète Mallarmé. Tout le monde a reproduit, commenté, critiqué, déploré. Des rectifications sur le nom de M. de Lussinan ont été demandées aux journaux qui avaient écrit : Lurrinau. Les rectifications ont été faites. Le mystificateur pourra sans doute faire dans quelques jours une curieuse « Revue de la Presse. »
Qu’il la fasse et qu’il ajoute aux « Œuvres posthumes » du suicidé ce quatrain qui nous paraît procéder de la même inspiration, et que nous lui confions généreusement :
Dans la nuit métallique en la presqu’île ouverte
Luit le ramier d’argent pénible, douloureux,
Qui de l’ombre d’effroi que le destin déserte
Se colore infini de reflets sulfureux.
Veut-on savoir maintenant ce qui a suscité notre doute ? Il s’est produit, dans le lancé de cette mystification, quelques lacunes, certaine négligence dans la rectitude de la fumisterie. Ce genre demande la correction et le sang-froid du pincer sans rire. On ne nous a pas dit le genre de mort du désespéré, ni sa situation macabre posthume, non plus que le lieu des funérailles, où la muse était tenue de jouer le rôle du chien du pauvre. Eι puis, où est la tombe ? sacrebleu ! que nous allions pleurer dessus !… Non, la première pièce ci-dessus rappelle la façon Richepin, qu’on s’avisa pendant un temps de représenter comme fou furieux ; la seconde porte la pseudo-griffe de Rollinat, dont les amuseurs du jour ont plus souvent exalté le satanisme que l’incomparable talent…
En somme, l’heureuse plaisanterie en question semble l’œuvre de deux malins compères, singulièrement habiles en pasticherie.
Et si l’invention des deux morceaux incombe à un seul personnage, il a, certes, celui-là, du talent et de l’esprit. Mais pour être définitivement quelqu’un, il faudra qu’il ait trouvé une manière à lui, qu’il ait tout à fait achevé d’enterrer M. de Lussinan.
Un fureteur.
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(« Un Fureteur, » in La Justice, sixième année, n° 1913, vendredi 10 avril 1885. Pablo Picasso, « Poeta decadente » [Jaume Sabartés], fusain et peinture sur papier, 1900 ; portrait d’Émile Goudeau par Uzès)
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