La bouche toute saigneuse de mûres, pieds nus et balançant par la queue un écureuil qu’il avait tué d’un coup de fronde, Noré cheminait dans la forêt. Le silence de midi bourdonnait, – susurrement de mouches dansantes, – mêlé subtilement d’une odeur de menthe et de bolets. Et quand, au gré du vent bougeur, le soleil perçait le dôme illusoire des feuilles, une haute ombelle s’allumait dans quelque clairière, brusque, éclatante comme un cri.
Dès l’orée, le garçon retrouva le pré roussi où le labri, étalé contre un genêt, gardait seul les vaches. La chaleur du dehors, brutale, pesa tout entière à sa nuque, Mais, ayant repris sous les broussailles sa gourde de grenache, il rit de contentement.
Noré n’avait pas de souvenirs. Un décor immuable, d’identiques visages faisaient, entre le Noré de sa petite enfance et le gars dru qu’il était devenu, une longue chaîne de monotonie. Il ne concevait point d’autres univers que cette ferme des Vergnes, – son gîte, – investie de champs de seigle et de pommeraies, où régnaient la maîtresse Chon, boiteuse et revêche, et l’« oncle » Anthime, qui le roulait de coups. Nul, jamais, ne l’avait aimé, excepté peut-être un peintre – un pauvre hère – qui venait passer de temps à autre quelques semaines à la ferme. Le barbouilleur montra à lire à l’enfant dans un bouquin appelé Mythologie que, finalement, il oublia. Par lui, Noré, ébloui, pénétra dans un monde insoupçonné. Il apprit que chaque arbre, chaque rocher et la mare même où il menait boire ses bêtes recélaient autant de vies secrètes et mystérieuses. Et Noré – les apparences quotidiennes s’étant évanouies une à une – découvrit les vrais visages des choses masqués de feuilles, d’écorce ou d’eau vive. Des jours durant, le cœur affolé, il guetta, près de l’antre où elle se terre, la peureuse Écho, docile à répondre à qui l’appelle, mais toujours invisible ; il chercha dans l’humus, trempé des pluies d’octobre, la trace fourchue des sabots des faunes. Parfois, il crut entendre Pan jouer de la flûte dans la forêt.
Ainsi, il atteignit seize ans. Maintenant, ses quêtes infatigables le menaient souvent près d’une fontaine qui jaillissait d’une sorte de cuvette ceinte de fougères, abritée sous de très vieux ormes. Le garçon restait là, d’interminables heures, à considérer le reflet vertigineux des branches dans le miroir qu’un lit de terreau faisait sombre. Lorsqu’il se penchait, une figure indistincte venait à sa rencontre, celle, pensait-il, de la naïade familière que Noré imaginait voluptueusement, nue et blanche, avec sa poitrine fleurie d’une double rose et sa bouche où mordre comme à un beau fruit.
Ce fut en ce lieu que lui apparut pour la première fois l’Homme-aux-yeux-de-flamme. Il était très grand, sec et noir ainsi qu’une caroube, et des peaux de loup le vêtaient, cousues grossièrement.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il durement.
Et comme Noré hésitait à répondre :
« Petit, j’ai seulement besoin que tu me prêtes l’appui de ton épaule pour regagner mon ermitage. »
Ils marchèrent côte à côte, sans se parler.
« C’est ici ! » dit l’homme.
Et il désignait, sous un roc en auvent, une cabane surmontée d’une cloche. Ils entrèrent. L’ermite offrit à Noré des noix fraîches, des pommes, du lait caillé. Puis, lorsqu’il le vit réconforté, il ouvrit devant lui un livre énorme que gardaient deux ais vermoulus. L’enfant put y contempler des images prodigieuses : ici, une ville croulait sous une averse de feu, là, un cortège s’avançait, portant une arche, et, plus loin, des multitudes descendaient vers la mer qui s’entrouvrait sous leurs pas.
« Ceci, petit, est le Livre de vérité. Il contient la raison de ce qui était et ce qui sera. Il est l’omniscient et le parfait.
– Mon livre aussi, répliqua orgueilleusement Noré, explique toutes choses. »
Et il dit l’histoire dorée des arbres, des minéraux et des fontaines, et comment chaque forme inanimée abrite un dieu caché.
Or, le regard de l’homme exprima tout à coup une telle colère que l’enfant s’arrêta, interdit. Mais l’autre le pressait déjà sur sa poitrine.
« Ne crains rien, mon fils ; Dieu m’a suscité pour t’arracher aux faux dieux. Captif de mensonges exécrables, l’eau lustrale de la source te libérera. »
Noré reprit tout songeur le chemin du pâtis. Cet inconnu l’attirait et l’effrayait à la fois. Chaque jour, cependant, il retournait auprès du solitaire. Celui-ci, comme on sarcle un champ envahi par l’ivraie, s’acharnait à ruiner l’une après l’autre les croyances de l’enfant. Il lui enseignait sa propre foi et que le monde visible est, dans toutes ses parties, décevant et méprisable. Revenu près de ses bêtes, la tête au ventre du labri, le garçon sentait une tristesse atroce l’envahir : que restait-il, hélas, de ce paradis qu’il s’était créé, – traversé de cheveux défaits et de chairs furtives, – et proche surtout, si proche de ses impatientes mains ? Si l’homme ne mentait pas, le bois était vide, et vides les jardins et la vaste terre bigarrée ! La source, pourtant…
Sur ce point, les deux enseignements concordaient étrangement. Noré retourna au bassin ombreux où l’eau, soulevée en pulsations régulières, semblait battre comme un cœur. « Nymphe ! Ô Nymphe, implorait-il, écoute ! Apparais-moi… Que ta lèvre touche ma lèvre. Ou celui-là me prendra à toi, qui m’enchaîne un peu plus chaque jour ! »
Et il pleurait de doute, de solitude et de désir.
Quand l’ermite déboucha de la sente, il ne vit tout d’abord, gêné par l’écran mouvant des fougères, que l’eau moirée sur quoi le torride été laissait pleuvoir, déjà, des feuilles mortes. Il boitait. Il avait soif. Du bout de son bâton de houx, il écarta les tiges flexibles et, de suite, il sursauta, ayant aperçu le jeune corps à demi-immergé. La face de Noré, tournée vers les profondeurs, regardait posément, intensément, quelque chose qui glissait peut-être dans le réseau reflété des branches. Les bras pendants, agités par l’eau vivante, semblaient étreindre, caresser quelque forme invisible.
L’homme demeurait là, stupide, atterré. Une pensée subite le jeta à genoux, balbutiant une prière pour la pauvre âme qui, si Dieu ne daignait fléchir, ne serait pas sauvée. Mais il se sentait entouré de démons aux aguets, dans l’air, parmi les herbes et jusque dans la fontaine même. Des prunelles l’observaient, des mufles reniflaient vers lui, une puanteur de tanière annihilait l’odeur agreste de la forêt…
Il priait désespérément, il priait. Une feuille séchée qui lui frôla l’épaule le fit se dresser brusquement, horripilé. Il se signa d’une main tremblante et, sans tourner la tête, il s’éloigna à grandes enjambées.
Un geai, sarcastique, éclata de rire. Mais, la nuit ayant envahi le bois, il se tut.
Très loin, un rossignol se prit à chanter.
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(André Castaing, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-cinquième année, n° 16074, vendredi 23 mars 1928. John William Waterhouse, « The Rescue, » huile sur toile, c. 1890. Du même auteur, voir les trois autres contes déjà mis en ligne)

