III
Le lendemain matin, il faisait beau et frais. Tout en poussant la tondeuse à gazon de long en large, au soleil, je me demandais comment je pouvais avoir été assez sot, le soir précédent, pour considérer sérieusement, même un instant, l’histoire de fou de ce bizarre M. Clarke.
Et soudain sa voix interrompit mes pensées :
« Euh… bonjour, monsieur Williams. »
Je me tournai et le vis debout, assez emprunté, devant la porte, tenant sa bicyclette.
« Ah ! bonjour, dis-je avec une cordialité qui n’était pas tout à fait sincère. Je pensais justement à vous.
– Euh… Je me demandais, reprit-il, un œil inquiet sur Peter, je me demandais si vous accepteriez de m’accompagner pour une promenade à bicyclette à travers la plaine, ce matin. J’aimerais discuter avec vous de quelques nouveaux détails. J’ai remarqué que vous aviez un vélo et j’ai pensé que peut-être…
– Mais, bien sûr… La matinée est idéale. Entrez donc un instant, voulez-vous, et prenez quelque chose… Le temps de me laver les mains et je suis à vous. »
Il entra en hésitant dans mon petit salon, faisant un grand détour pour éviter Peter. Il me donnait l’impression de quelqu’un qui a bien plus besoin d’un réconfortant que d’une promenade à vélo. Il était abattu, fripé, les yeux plus las que jamais. Je lui versai un whisky and soda, et le laissai pour me débarbouiller et me donner un coup de brosse.
Quand je revins de la cuisine, il était affalé dans un fauteuil, blême, le regard fixé sur le mur d’en face. Son veston portait des taches humides où il avait répandu un peu de son whisky. Je suivis son regard, et vis que son intérêt se concentrait sur une photo encadrée du Sphinx de Gizeh. C’était un souvenir que j’avais rapporté du Caire, où j’étais passé, en route pour participer à la guerre dans le désert. Seulement, à ce moment-là, le Sphinx avait le menton soutenu par des sacs de sable et était loin d’avoir l’air aussi romantique que sur la photo.
« Hello… Qu’est-ce qu’il y a ?
– Rien, rien, fit-il en détournant les yeux. Les coïncidences peuvent être parfois bien troublantes, c’est tout. »
Il vida son verre et se leva, mais il n’ajouta rien de plus jusqu’à ce que nous soyons à des kilomètres dans la plaine, pédalant côte à côte vers les monolithes de Stonehenge qui se découpaient à l’horizon.
« Savez-vous pourquoi cette photo m’a tellement impressionné ? » dit-il alors, soudain.
Je secouai la tête.
« Parce que le Sphinx est l’image de l’Esprit-Maître de la race féline. Le corps n’est pas celui d’un lion, mais d’un grand chat. »
Il retomba dans sa rêverie.
Stonehenge était désert. Ce n’était pas encore la saison touristique. Nous poussâmes nos bicyclettes entre les obélisques massifs et les appuyâmes contre l’Autel de Pierre. Je remarquai que la serviette marron de Clarke était toujours attachée sur son porte-bagages. Clarke s’assit sur la dalle plate, aussi sombre que Le Penseur, aussi muet que les pierres d’alentour.
Je décidai de ne pas poser de questions et d’attendre qu’il parle lui-même. Irrévérencieusement, je frottai une allumette sur l’Autel de Pierre, le lit de mort – dit-on – d’innombrables malheureux sacrifiés par les druides, et je m’accroupis près de lui, tirant patiemment sur ma pipe.
Elle prit juste au moment où Clarke rompit le silence.
« Je vous ai amené jusqu’ici afin que nous ne puissions pas être écoutés, dit-il. Votre chat… Je n’ai pas confiance en lui. »
Il s’interrompit de nouveau – c’était agaçant – et reprit :
« Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit au sujet de l’Esprit-Maître de la race féline ? Eh bien, il vit toujours, commande toujours leur activité, et c’est lui qui est derrière tous ces récents événements… et plus encore, il est quelque part très près de moi ! »
Sa voix tremblait un peu. Il sortit son mouchoir et essuya son crâne presque chauve.
« Je sais qu’il est très près de moi, aussi sûrement que je sais toutes les autres choses que je vous ai dites. Et aussi sûrement que je sais encore d’autres choses qui me sont devenues évidentes depuis. Je le sens tout le temps, qui me surveille, chez moi, dans la foule de la rue, dans les chemins solitaires, dans les champs, au cinéma – partout où je vais, je sens que l’Esprit-Maître est quelque part tout près… Même en ce moment… »
Il jeta un regard inquiet autour de lui sur l’ordre et le désordre des pierres géantes, et au-delà vers l’étendue de la plaine. Mais sauf un oiseau, volant au loin vers l’est, on ne voyait pas un être vivant.
« Je ne peux pas comprendre, dit-il sourdement… Il doit pourtant habiter quelque corps vivant… Même cet Esprit-là ne peut exister longtemps sans nourriture physique. Mais quoi… ou qui ? Je considère chaque animal que je vois avec une crainte soupçonneuse… Parfois, je pense même qu’il pourrait s’être emparé d’un corps humain !… Le laitier qui m’a parlé ce matin n’est peut-être qu’un imposteur, et derrière son sourire…
– Vous ne devriez pas, dis-je, faire attention à des idées pareilles. Cela deviendra une phobie ; vous aurez peur de tout le monde. Et votre infaillible savoir… quelles sont les autres choses que vous disiez vous avoir été révélées ?
– Je connais mieux l’histoire de la race féline. Elle est imprimée dans mon esprit aussi clairement que si j’en avais été témoin d’un bout à l’autre. Si vous consultez l’Encyclopedia britannica, – et en fait, si vous étudiez tout ce que l’on sait de l’origine des chats, – vous constaterez qu’ils apparaissent subitement dans un pays, un seul : l’Égypte. C’est là que le felis domestica vient pour la première fois à notre connaissance. Pourquoi ? Parce que c’est là que les astronefs félins arrivèrent de la Lune voici des milliers d’années.
– Je sais, fis-je, que les anciens Égyptiens considéraient les chats comme des êtres surnaturels. Ils les adoraient, les statufiaient. C’était un crime de tuer un chat, n’est-ce pas ?
– Oui, et le châtiment était très sévère. En fait, lorsque le roi de Perse envahit l’Égypte, l’avant-garde de son armée était un groupe de soldats portant des chats dans leurs bras. Les Égyptiens eurent tellement peur de faire du mal à ces animaux qu’ils préférèrent la défaite et se soumirent passivement.
– N’avaient-ils pas l’habitude d’embaumer les dépouilles des chats et de les enterrer dans la ville sainte de Bubastes ? demandai-je. On trouve encore des centaines de leurs corps momifiés. L’autre jour… »
Mais Clarke n’écoutait pas.
« Les vestiges de leurs astronefs sont toujours là, en Égypte, recouvert par les sables du désert, murmurait-il. Je pourrais vous y mener, vous les montrer.
– Voilà qui serait, enfin, une preuve tangible !
– Les races félines et égyptiennes s’adoptèrent plus ou moins l’une à l’autre. Les Égyptiens adorèrent ces étranges envahisseurs, comme des demi-dieux, et apprécièrent leur intelligence, même s’ils ne comprenaient pas grand-chose. Ils offrirent de la nourriture aux chats, les prirent dans leurs maisons et dans leurs temples. Naturellement, après toutes leurs épreuves sur la Lune, les chats trouvèrent cette vie belle. Enfin pouvaient-ils oublier le souci urgent de trouver à manger, et consacrer leur temps à la pensée.
– À propos de cette vie dans la pensée… » commençai-je.
Mais Clarke était lancé et continuait comme un phonographe, craignant peut-être de ne pouvoir repartir s’il s’arrêtait.
« Une raison accrut immensément la vénération des Égyptiens pour les chats : la découverte que ceux-ci étaient en réalité des esprits immortels habitant des corps passagers. Les Égyptiens basèrent bientôt toute leur religion là-dessus – c’est là qu’ils prirent leur fameuse idée de l’immortalité de l’esprit, de sa vie après la mort, et de sa réincarnation possible.
La momification rituelle des enveloppes usées des chats symbolisait la vie éternelle des esprits félins, et les Égyptiens l’étendirent à l’embaumement de leurs propres morts dans la même espérance. Ils prirent l’emblème de la race féline, la crux ansata et le considérèrent comme le symbole de la vie.
Longtemps, les deux races vécurent dans cette manière de convenance mutuelle. Les Égyptiens connaissaient l’existence d’un Esprit-Maître des chats, bien que son séjour et son apparence fussent un mystère pour eux. Mais ils édifièrent le Sphinx en son honneur et, pour représenter l’harmonie de deux races, donnèrent, à son corps de chat, la tête du Pharaon régnant.
Les Égyptiens empruntèrent quelques idées aux chats et à leur vieille civilisation lunaire, particulièrement des méthodes de construction, de métallurgie, de décoration, dont certaines que même nos savants modernes n’ont pu redécouvrir. Le verre malléable, les émaux indestructibles, les lampes à éclairage perpétuel sont souvent mentionnés dans les écrits du temps, et aussi un moyen miraculeux de réduire les pierres précieuses à l’état fluide et de les remouler.
Mais il n’y avait, en fait, que peu d’échanges intellectuels. Les Égyptiens n’étaient pas capables de saisir les conceptions les plus élémentaires de l’esprit félin, et les chats n’avaient aucune intention de tenter d’éduquer une race qu’ils considéraient à peine au-dessus des animaux inférieurs.
N’oubliez pas que les chats ne possèdent rien de la chaleur ni de la générosité humaines ; ils sont, et ont toujours été, froidement logiques et leur principal souci est leur propre conversation, quelle que soit l’apparence ou la ruse qu’ils adoptent dans ce but.
Par exemple, lorsque l’Égypte se trouva entraînée dans des guerres, une grande partie des chats émigrèrent vers d’autres pays et laissèrent la civilisation égyptienne tomber en décadence. Ils jugèrent sage aussi, avec le déclin des Égyptiens, de laisser leur existence s’effacer de l’esprit des hommes. Car ils prévoyaient que l’intelligence humaine grandirait de nouveau, et deviendrait un inquisiteur pénétrant et une gêne constante dans leur travail. Ce n’est que dans son ignorance qu’ils trouveraient la paix.
D’abord, ils supprimèrent toute allusion à eux. Le chat n’est pas mentionné une seule fois dans la Bible, bien que le chien le soit très souvent, et cela peut paraître étrange, car l’Égypte était la voisine de la Terre Sainte.
L’Angleterre fut l’un des pays où ils vinrent et où leur identité réelle était inconnue. Mais même ainsi, ils s’arrangèrent pour inciter les hommes et les femmes à les protéger. En l’an 900, – vous pouvez vérifier, – une loi fut promulguée interdisant le meurtre volontaire d’un chat. Et dans l’Ancren Riwle, la règle des moniales écrite au XIIIe siècle, se trouvait cette injonction : « Vous ne posséderez aucune bête, mes chères sœurs, excepté un chat seulement. »
Clarke se tut de nouveau.
« Vous parlez de leur travail, hasardai-je. Pouvez-vous dire en quoi consiste cette mystérieuse « vie de l’esprit » ?
– Eh bien, répondit-il, les esprits des chats sont comme une multitude de cellules qui… »
Son visage, tout d’un coup, devint d’une pâleur livide. Ses yeux s’emplirent d’horreur, sa bouche s’ouvrit et se ferma en silencieux soupirs.
« Qu’y a-t-il ? m’écriai-je.
– Je… je… Si je pensais que… » haleta-t-il, puis il ajouta dans un murmure tremblant : « Non, il ne faut pas que je me mette cette idée en tête ! »
Je considérai un instant cette énigme humaine avec une curiosité détachée. Je n’avais jamais rencontré un tel paquet de nerfs. Si je devais supporter plus…
BAOUM !… BAOUM !…. BAOUM !…
Nous tournâmes la tête d’un seul coup et vîmes trois champignons de fumée blanche s’élevant d’une colline basse au bout de la plaine. Lentement, leurs chapeaux se déroulèrent, se gonflèrent et se rejoignirent en un unique nuage informe.
BAOUM !… RRRRAOUM !…
De nouveau, toute une rangée de nouveaux champignons jaillit de terre presque en même temps, sur une ligne venant vers nous.
Nous nous levâmes d’un bond, alarmés, et, comme si notre mouvement l’avait déclenchée, une autre série d’explosions raya la plaine, et cette fois, nous entrevîmes des éclairs rouges.
« Encore les chats ! » hurlai-je à Clarke dans le vacarme. Il eut un signe de tête hébété, tout en regardant les jaillissements de fumée et de poussière. Il répondit quelque chose que je ne pus saisir.
Le bruit de tonnerre devint pire ; c’était comme un barrage d’artillerie intense. Étaient-ce des obus venant de canons invisibles de tir au-delà de Larkhill ? Je fis signe à Clarke.
« D’où diable cela vient-il ? » hurlai-je de nouveau.
Il désigna le sol qui tremblait et articula :
Une série de chocs sourds comme des coups de marteau, venant d’assez près, nous secoua. Il était difficile de repérer les explosions qui les avaient causés, car l’écran blafard des tourbillons de fumée barrait la vue de ce côté et, entre lui et nous, les piliers colossaux du temple antique se dressaient comme une barricade. Je montrai l’étendue libre derrière nous, en indiquant que nous devions fuir par là.
« Il faut que… » commençai-je.
Et, instantanément, des hectares de terrain vers lequel était dirigé mon doigt jaillirent comme un énorme jet tout blanc – ce n’était presque que de la chaux – qui resta en équilibre une seconde, puis explosa en l’air. Comme si quelqu’un avait fait éclater un sac de farine. L’air était plein de particules blanches volant devant les ondes sonores d’une détonation égale à la première et formidable explosion dans l’Arsenal de Woolwich.
La terre sembla se soulever comme une vague sous nos pieds et je me souviens qu’en tombant à la renverse, je vis s’incliner l’un des piliers de Stonehenge et la dalle qui reposait sur lui tomber obliquement. Le choc de ce bloc sur le sol fut le dernier de l’infernal crépitement.
Le silence retomba brusquement et j’eus conscience que mes oreilles bourdonnaient presque insupportablement. Je me relevai en chancelant. Clarke était en train d’en faire autant.
« Grand Dieu, regardez ça ! » dis-je, et ma voix me sembla faible et lointaine, à cause de ma surdité.
« Ça, » c’était l’immense nuage de poussière qui voilait la moitié de la plaine, dérivant, se transformant et montant en s’atténuant vers le zénith.
« Je ne pourrai jamais passer à travers cela, dis-je ; je crois que je ferais mieux de revenir avec vous à Salisbury et d’attendre que le nuage soit un peu dissipé. »
Clarke opina de la tête. Il était tombé dans une de ses périodes de taciturnité et y resta pendant tout le chemin. Mais je réussis à en tirer un renseignement.
« Que vouliez-vous dire en prétendant que ces explosions venaient de dessous ? demandai-je.
– Il y a des souterrains qui s’étendent sur des kilomètres sous la plaine, fit-il brièvement. Peu de gens le savent. Mais le gouvernement l’a su, et les a utilisés pendant la guerre pour emmagasiner des explosifs, à l’abri des raids aériens.
– Et, bien entendu, l’Esprit-Maître les a fait sauter ? »
Il hocha nettement la tête de nouveau, et devint muet comme une huître. D’après son front plissé, je pouvais voir qu’il réfléchissait profondément et son expression laissait deviner que ses pensées n’avaient rien de plaisant.
Nous prîmes le thé à Salisbury, tandis que la rue, dehors, étaient pleine de crieurs de journaux et de gens piaillant, discutant : « … Des fusées à longue portée, que je vous dis, entendis-je … renversé Stonehenge comme un jeu de quilles. »
Nous marchâmes un peu, poussant nos bicyclettes tout en causant, et nous nous séparâmes près de la cathédrale. Cette scène reste dans ma mémoire avec tous ses détails. Le clocher s’amincissant en pointe fine à cent-vingt mètres au-dessus de nos têtes, et les derniers mots de Clarke avant que je m’en aille.
« Tant que les chats continueront leur comédie avec une aussi infaillible assurance, énonça-t-il presque pédantesquement, il restera toujours un élément de doute, même dans l’esprit humain le plus crédule. Et c’est ce soupçon de scepticisme qui les sauvera. Les chats le savent bien, croyez-moi ! »
Il était tard dans la soirée lorsque j’atteignis mon cottage par une route détournée. Les entonnoirs étaient plutôt nombreux de mon côté, et la poussière de chaux retombée couvrait la terre comme une mince couche de neige.
Un Peter à l’air épouvanté m’attendait à la porte. Il était agité et nerveux ; on aurait dit que la commotion l’avait complètement affolé. Je le fis entrer avec des sentiments singulièrement mélangés.
(La fin au prochain numéro)
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(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, n° 275, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)
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