I
Deux vieux vivaient dans une maison moisie, au milieu des roseaux, au bord d’un étang triste, et les branches des saules pendaient devant les fenêtres. Une barque pourrissait, à demi pleine d’eau, sur la berge plate, et les larges feuilles des nénuphars la couvraient un peu plus chaque été.
L’homme avait plus de cent ans.
La femme était, de quelques années, plus jeune.
Tous deux étaient nés dans la vieille maison qu’habitaient autrefois plusieurs ménages de pêcheurs, et jamais ils ne l’avaient quittée, que pour aller se marier, un jour, au village voisin.
Et, des douze enfants qu’ils avaient mis au monde, pas un seul n’était resté avec eux. Filles, garçons, tous étaient partis, dès leur quinze ans, pour chercher fortune dans les villes, dans les pays lointains, pour fuir l’atroce ennui de la vieille maison moisie, des roseaux bruissant dans le vent, des saules pleurant devant les fenêtres, des nénuphars couvrant l’eau morte comme un linceul piqué de fleurs blanches.
Depuis longtemps, longtemps, les deux vieux vivaient solitaires, et, peu à peu, leurs âmes s’étaient fondues en une seule âme. Maintenant, ils ne se distinguaient plus très bien l’un de l’autre, et ils ne savaient plus si les vagues désirs qui s’éveillaient encore parfois au fond de leurs cœurs assoupis venaient du cœur de l’homme ou du cœur de la femme.
Ils vivaient une seule vie pour deux.
À la longue, tout doucement, tout lentement, un peu de cette chétive âme commune avait passé dans les murs de la vieille demeure, s’était infiltré dans les pierres, dans le bois. La maison moisie s’était animée, était devenue un être vivant, et les vieux avaient senti qu’ils ne faisaient plus qu’un avec elle.
Les portes s’ouvraient seules devant eux, quand ils passaient, en chancelant, d’une chambre à l’autre.
Le feu brûlait sans qu’il fût besoin de jamais l’allumer, et la grande pendule, au bout de chaque mois, remontait avec effort ses poids rouillés, avant qu’ils vinssent à toucher le sol. Alors, elle grinçait joyeusement, puis elle reprenait son travail monotone et battait son endormante mesure sans l’interrompre à l’appel criard des heures.
Les deux vieux vivaient, vivaient toujours, recroquevillés dans leurs fauteuils, mangeant à peine, trouvant chaque soir leurs lits préparés, bassinés, parce qu’ils le désiraient ainsi, bien qu’ils n’eussent pas de servante.
Et quand une peinture s’écaillait, quand une vitre se cassait, quelque chose aussi s’écaillait, quelque chose aussi se cassait, dans le cœur des maîtres de la maison.
Des voleurs, une nuit, étaient venus, et la grande porte s’était laissé surprendre dans son sommeil. Ils l’avaient ouverte avec leurs outils de malfaiteurs ; mais alors la gardienne fidèle s’était éveillée, s’était refermée brusquement, les avait écrasés entre son montant de pierre et son battant de fer.
Au même instant, l’homme et la femme qui somnolaient s’étaient assis sur leur lit et le frisson de l’épouvante les avait secoués. Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre, ils avaient senti entre eux comme un broiement d’os, comme un écrasement de chair, ils avaient entendu des râles d’agonie, et leurs pauvres vieux cœurs usés avaient battu à coups désordonnés, jusqu’au matin.
II
Un jour, le lourd marteau de bronze heurta soudain la porte, et la maison trembla ; les échos des corridors nus grondèrent, les vitres frissonnèrent.
Mais tout aussitôt, les deux battants s’ouvrirent largement ; le lourd marteau, comme secoué par un éclat de rire continua à frapper de petits coups saccadés, la pendule sonna douze fois, bien qu’il fût à peine six heures.
Les marches de l’escalier craquèrent ; les murs frémirent, comme si un léger tremblement de terre les avait émus ; un bruissement courut à travers les chambres, des rires étouffés sortirent des cheminées, et les deux vieillards qui somnolaient dans leurs fauteuils, au coin du feu, se sentirent soudain pleins de vie, pleins de joie.
« Quelqu’un est entré, dit l’homme.
– Oui, dit la femme, c’est un des fils qui revient ; la maison l’a tout de suite reconnu. »
Ils virent alors devant eux, au milieu de la grande salle, un gueux à longue barbe blanche, à longs cheveux blancs, sordide, hirsute, loqueteux.
« Bonjour, mon père ! Bonjour, ma mère ! cria-t-il d’une voix forte.
– Bonjour, fils ! » crièrent les deux vieux. Mais leur cri n’était plus qu’un chuchotement, comme un léger souffle de vent sur la neige par un soir d’hiver.
Et le vagabond embrassa ses parents.
« Il faut me cacher, dit-il.
– Pourquoi te cacher, fils ?
– Les gendarmes me donnent la chasse.
– Les gendarmes ! » murmurèrent les deux centenaires.
La maison gémit, la pendule grinça, les planchers se fendirent.
« Oui, les gendarmes !
– Qu’as-tu donc fait, pauvre fils ?
– J’ai tué sur la grande route.
– Tué !
– Oui ! Tué ! Voyez, mes mains sont rouges et le sang a giclé dans mes yeux, dans ma barbe, dans mes cheveux.
– Oh ! du sang ! partout du sang !
– Si vous ne voulez pas me cacher, il faut me donner de l’argent, beaucoup d’argent, pour que je puisse m’enfuir bien loin, au-delà des mers.
– Prends, fils ! »
Et l’homme tendit à son fils une clef énorme, en lui montrant la porte d’un bahut, lourd comme une forteresse.
L’assassin prit les pièces d’or.
« Adieu ! dit-il.
– Adieu ! ne nous laisses-tu rien ?
– À votre âge, on n’a plus besoin de rien. »
Il sortit, et tandis que les vieux pleuraient, pleuraient leur fils, pleuraient leur or, de larges gouttes tombaient du toit, une à une, dans la poussière, comme des larmes.
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémissait la femme ; il est déjà parti, et nous ne l’avions pas vu depuis soixante ans ! Pourvu qu’il puisse s’échapper !
– Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémissait l’homme ; pourvu qu’il ait assez d’argent pout arriver là où il veut aller ! »
Quand il fut dehors, le pauvre vagabond traqué se sentit las et eut envie d’aller tout de suite se livrer.
« Ah ! pensa-t-il, si j’avais seulement un bateau pour traverser l’étang ! Ceux qui me cherchent auraient vite perdu ma trace et je serais sauvé. »
Et voilà que la vieille barque pourrie sortit lentement de l’eau, s’inclina pour se vider, comme si un bras puissant l’avait soulevée, froissant et déchirant les larges feuilles des nénuphars. Ses planches se resserrèrent, s’affermirent, et elle s’approcha du bord.
Le vieux vagabond y sauta, saisit les avirons, redressa son dos voûté et, vigoureux comme au temps de sa jeunesse, il s’éloigna dans le soir encore clair.
Il rama longtemps et, peu à peu, ses bras s’engourdirent ; l’or devenait lourd dans sa ceinture.
Puis il eut peine à soulever les rames ; l’or devenait toujours plus lourd, la barque enfonçait et bientôt l’eau en affleura les bords.
L’or devenait toujours plus lourd ; l’eau déjà entrait dans la barque.
Alors, il saisit les pièces dans sa ceinture et les lança dans l’étang qui siffla en se refermant sur elles. Et une atroce brûlure mordit sa main ; sa paume se tuméfia, se boursoufla ; il ne put plus tenir l’aviron. En même temps, le feu qui dévorait sa main lui brûla le ventre, car il avait oublié une pièce dans sa ceinture. Il la prit, mais ses doigts endoloris, maladroits, la laissèrent échapper ; elle roula au fond de la barque. Le bois rougit, fuma, noircit ; par un large trou, à gros bouillons, l’eau entra ; le vieux bateau enfonça et disparut.
L’homme se mit à la nage, mais le froid alourdit ses membres, ses muscles se raidirent. D’un dernier effort, il emplit d’air sa poitrine, poussa un cri qui s’étala dans le grand silence, puis il se laissa aller.
Sa longue barbe, ses longs cheveux, flottèrent un instant comme des herbes autour de sa tête, et lentement il descendit dans l’eau morte.
Et les vieux pleuraient ; de larges gouttes tombaient du toit, une à une, dans la poussière, comme des larmes. L’angoisse écrasait leur poitrine sous un poids toujours plus lourd ; ils râlaient, et quand le cri de mort, s’étalant dans le grand silence, laboura leurs entrailles, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, entrechoquant les os de leur face, mêlant leurs phalanges noueuses de squelettes.
Et la mousse se hérissa sur le toit, comme des cheveux que dresse l’horreur.
III
Les vieillards vécurent de nouveau la même vie qu’auparavant. Ils vécurent pendant des jours, pendant des mois, pendant des années, se tassant, s’affaiblissant, s’engourdissant doucement.
L’humidité suintait le long des murs de la maison, maculait les plafonds de larges taches noirâtres.
Des champignons poussaient sur les planchers vermoulus et brillaient, la nuit, comme des vers luisants, mettant une lueur vivante à la prunelle des fenêtres, dans l’ombre du soir.
Et les deux vieux, aussi raides que des pantins, décharnés, craquaient au moindre mouvement.
Leur intelligence se remplissait de brumes et de fumées.
Des plaques de moisissures vertes couvraient leurs crânes chauves.
Comme eux, la maison se tassait, s’ankylosait. Portes ni fenêtres ne s’ouvraient plus jamais, et la vieille pendule elle-même avait perdu sa vigueur. Au tic-tac trop lent de son balancier, elle ne pouvait plus suivre la marche des heures, et quand elle avait remonté, à grand peine, ses poids rouillés, ils semblaient, maintenant, n’avoir plus la force de redescendre.
IV
Un jour, une femme tenant un enfant par la main et un autre sur son bras vint rôder autour de la maison. Elle l’examina longuement, regarda l’étang, les saules, les roseaux ; et la maison, gênée par cette curiosité, restait froide, immobile, cachant l’orbite de ses lucarnes derrière les plaques de mousse qui pendaient, trop pesantes paupières.
Enfin, la femme s’approcha de la porte, lâcha la main de son enfant et frappa trois coups vigoureux. Au choc du marteau de bronze, la porte, tirée d’un long sommeil, tressaillit ; la maison tout entière trembla. Le bruit s’engouffra dans les corridors nus, passa dans l’escalier comme un souffle de tempête, et les deux vieux frissonnèrent comme deux arbres desséchés que secoue l’ouragan.
« Quel est ce bruit ? dit l’homme.
– Quelqu’un peut-être a frappé à la porte.
– Depuis longtemps, personne ne connaît plus le chemin de notre porte.
– Peut-être est-ce encore un fils qui revient.
– Un fils ! Un fils ! avec du sang aux mains !
– Du sang dans la barbe, dans les cheveux !
– Non, c’est un étranger ; la maison ne l’a pas reconnu. »
Et de nouveau trois coups, trois coups de tonnerre retentirent.
« Comment irai-je ouvrir ? dit l’homme. Est-ce la mort qui nous appelle ? Qu’elle vienne, je ne peux plus me lever.
– J’irai, dit la femme. Ah ! je ne peux plus me mettre debout ! »
Et le marteau frappait, frappait sans arrêt.
Et la vieille maison, secouée jusqu’aux fondations, ébranlée jusqu’au toit, pleine de crainte, torturée d’épouvante, ouvrit enfin sa porte qui grinça, gémit, en sentant se déchirer, craquer douloureusement la rouille de ses gonds.
La femme entra sans hésiter, parcourut les corridors dont les murs suintaient, les chambres vides où les champignons faisaient briller leurs yeux de phosphore et trouva les vieux, dans la grande salle, au coin d’un maigre feu.
« Bonjour, beau-père ! Bonjour, belle-mère ! dit-elle d’une voix dure.
– Qui êtes-vous ? demanda le vieillard en tremblant.
– Je suis la femme de votre fils Pierre.
– Pierre ! Ah ! oui ! Pierre ! Oui, je me souviens de Pierre. Où est-il Pierre maintenant ? Pourquoi n’est-il pas venu avec vous pour nous voir ?
– Il est mort.
– Ah ! il n’y a que nous qui ne voulions pas mourir.
– Je vous ai amené mes enfants pour que vous en preniez soin. Votre Pierre m’a trompée, m’a abandonnée avec ces deux pauvres petits ; mais il est mort maintenant. C’est moi qui l’ai tué.
– Tué ! Tué ! Toujours tuer !
– Oui, c’est moi qui ai tué votre fils. Ah ! c’était un beau chenapan ! ivrogne ! voleur ! débauché !
– Oh ! Pierre ! mon Pierre ! mon pauvre Pierre ! murmurait la vieille.
– Votre Pierre, votre pauvre Pierre, votre canaille de Pierre ! Ne vous occupez plus de lui ; il est mort, bien mort. Voilà ses deux enfants ; je vous les laisse. Bonsoir. »
La femme disparut et alla, tout droit, se noyer dans l’étang.
V
Et les vieillards entendirent le même cri, le cri de mort qui, déjà une fois, les avait glacés d’épouvante quand leur fils les avait quittés.
Les petits enfants se mirent à pleurer et dirent :
« J’ai faim. »
Les deux vieux ne mangeaient guère, et ils ne savaient plus ce que mangent les petits enfants.
Les voix débiles, comme un ouragan soufflant sur la brume, mêlèrent en épais tourbillons les nuages opaques de leurs intelligences. Ils ne comprenaient pas et sentaient, cependant, un reproche dans ces voix.
Les petits, pleurant plus fort, répétèrent :
« J’ai faim ! J’ai faim ! »
Alors, la porte de l’armoire s’ouvrit d’elle-même ; le rayon chargé de provisions vint se poser à terre, et le pain se sépara en minces tranches sur lesquelles le beurre, le miel, les confitures, s’étalèrent silencieusement.
Les vieux ne s’étonnaient plus de rien ; ils regardaient, de leurs yeux morts, les blanches dents s’enfoncer dans les tartines.
Dès que les enfants furent rassasiés, ils sautèrent, l’un sur les genoux pointus de sa grand-mère, l’autre sur les genoux plus pointus encore de son grand-père.
« Raconte-nous une histoire maintenant !
– Une histoire ! dit le vieux d’une voix de rêve, une histoire ! mais je ne sais pas d’histoire ! J’ai oublié toutes les histoires ! Y a-t-il donc encore des histoires ? Ne sont-elles pas toutes mortes, les histoires ?
– Tu es bête, déclara le plus grand.
– Très bête même, » ajouta son frère.
Le vieux baissa la tête.
« Comment t’appelles-tu ? Moi, je m’appelle Jean. Le petit frère, c’est Michel. Dis ! Comment t’appelles-tu, toi ?
– Moi ? Je ne sais plus. Je ne sais plus rien. J’ai oublié. Appelle-moi grand-père.
– Et toi, Madame ?
– Moi ? Moi ? appelez-moi grand-mère.
– Grand-père ! Grand-mère ! En voilà de drôles de noms ! »
Les deux vieux s’assoupirent ; les enfants s’endormirent, la tête appuyée contre leur poitrine.
Et voilà que les centenaires, au contact des jeunes corps chauds et souples, sentirent revenir en eux chaleur et souplesse ; leur poitrine se dilata, leur cœur battit plus vite. Quand ils s’éveillèrent, ils se levèrent, quittèrent la grande salle et, tenant chacun un enfant par la main, pour la première fois depuis vingt ans, franchirent le seuil de leur maison.
Ils s’assirent, sur le banc de pierre chauffé par le soleil, et les enfants se blottirent contre eux.
Alors, dans leurs cerveaux, lentement, se dissipèrent les brumes et les fumées. De belles histoires, sans fin, sortirent des lèvres du grand-père.
« Encore ! Encore ! » disaient les petits s’il s’arrêtait un instant.
Et lui continuait. Les aventures se succédaient, tristes ou gaies, terrifiantes ou joyeuses, tandis que les enfants serraient ses mains dans leurs mains, fixaient leurs yeux ardents sur ses yeux où brûlait maintenant une flamme de vie.
Devant eux, l’étang se ridait sous un léger souffle de vent, les larges feuilles des nénuphars ondulaient doucement, balançant les grandes fleurs blanches au cœur d’or.
Les grillons chantaient, les oiseaux pépiaient, les moucherons, dans l’air, dansaient la sarabande. La maison, elle aussi, semblait reprendre vie et jeunesse. La mousse se détachait du toit, et l’on revoyait les belles tuiles brunes ; les plafonds séchaient ; les planches se resserraient ; la rouille des gonds et des serrures tombait ; les peintures sentaient bon comme si elles eussent été fraîches.
VI
Le lendemain, de bonne heure, laissant les petits encore endormis, les vieux sortirent.
Ils se tenaient par la main, comme des amoureux, et allèrent s’asseoir sur un tronc d’arbre qu’avait jadis renversé la tempête.
Le soleil, à peine levé, leur semblait déjà chaud, et sa caresse était douce sur leur peau.
Mais bientôt une brûlure s’enfonça rudement au plus profond d’eux-mêmes.
Pleins d’angoisse, ils se levèrent et virent sortir par chaque fenêtre de la vieille maison, un épais tourbillon de fumée.
« Oh ! dit l’homme, voilà que les petits ont mis le feu à la maison ! Et, nous aussi, nous brûlons ! »
En même temps leurs os crépitèrent, leur peau se raccornit, se boursoufla, éclata ; une flamme claire jaillit, les enveloppa, et il n’y eut plus que deux tas de cendres là où ils étaient debout tout à l’heure.
Dans l’air immobile montèrent deux colonnes de fumée. Peu à peu, lentement, elles s’inclinèrent l’une vers l’autre et se fondirent en un nuage léger qui disparut dans les hauteurs du ciel.
Et la vieille maison brûlait sans bruit, sans flamme, étouffant les deux petits enfants.
Et pendant longtemps, longtemps, fumèrent les décombres de moisissure et de pourriture.

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(Léopold Chauveau, in L’Occident, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, n° 128, juillet 1913. Jean Veber, « La Maison borgne [Le Crime], » huile sur toile, 1900)

