Du temps où l’on n’avait pas encore entièrement perdu le secret de tous les mystères qui nous entourent, vivait un homme modeste, mais d’une haute naissance, qu’on avait pris en gré d’appeler Male-Dor, bien que ce ne fût pas là son véritable nom. Cet homme avait pour voisin un certain Biblioule, qui passait pour très instruit et que les gens du peuple, à cause de cela, soupçonnaient d’être sorcier.

Or, il arriva que le gouverneur de la province, étant en voyage, s’arrêta quelques jours en leur ville et choisit la demeure de Male-Dort pour s’y établir avec toute sa suite. Biblioule en conçut un dépit très vif. L’usage voulait, en effet, que ce magistrat fit une faveur au propriétaire de la maison où il s’était fait recevoir, et le savant avait espéré que sa réputation lui permettrait, s’il logeait le gouverneur, d’aspirer à la dignité de conseiller du roi.

Cependant, Biblioule sut dissimuler sa jalousie. Sitôt que le haut fonctionnaire eut quitté l’endroit, il vint rendre visite à son voisin et lui débita force compliments sur l’honneur, si mérité, disait-il, qui lui était échu. En même temps, il s’informa du privilège que lui avait accordé le gouverneur. Male-Dort le remercia fort délicatement pour sa politesse. Quant à une faveur quelconque, il l’assura qu’il s’était fait faute d’en demander, n’ayant rien à souhaiter du roi ou de ses courtisans qui pût améliorer son sort. Mais le gouverneur, allant au-delà de ses désirs, l’avait prié d’accepter le premier emploi de conseiller à la Cour qui deviendrait vacant. Biblioule le couvrit d’éloges pour la distinction dont son désintéressement avait été récompensé, – et cela dura jusqu’à ce qu’il se sentît la voix rauque à force de propos hypocrites.

Tellement, que Male-Dort n’était pas sûr de n’avoir point dormi durant ce bavardage, bien qu’il eût d’ordinaire le sommeil difficile (ce qui, sans doute, lui valait le sobriquet qu’il avait reçu).

En tout cas, il ne tarda pas à payer cet assoupissement de quelques instants, car la nuit suivante le jeta dans une extrême agitation, et il s’éveilla, le lendemain, tout saisi d’horreur et brisé de fatigue. À partir de ce jour, il dormit plus mal que jamais et ses nuits furent hantées de cauchemars dont il ne gardait point mémoire, mais qui lui laissaient, au réveil, une étrange sensation de malaise et une inexplicable terreur.

Male-Dort commençait à prendre son parti de ces troubles nocturnes, qu’il attribuait à une aggravation de son état nerveux habituel, lorsqu’il s’aperçut que les provisions de son garde-manger disparaissaient peu à peu, qu’il y avait de trous dans ses boiseries, que son linge était déchiqueté, et qu’enfin tout ce qui se trouvait chez lui était de plus en plus endommagé. Il n’eut pas de peine à se persuader que sa maison était envahie par les rats, et il les fit rechercher aussitôt, pour qu’on l’en débarrassât le plus promptement possible. Mais on eut beau tout remuer dans le logis, de la cave au grenier, fouiller le jardin, vider la citerne et l’étang, on ne trouva trace de rat nulle part.

Bien que Male-Dort eût fait boucher toutes les issues et tendre des pièges dans toutes les chambres, les dégâts n’en continuaient pas moins ; de nouveaux trous signalaient chaque jour le passage de la bête, et les pièges restaient toujours vides. Male-Dort commença de croire que c’étaient les visites de ce rôdeur immonde qui troublaient son sommeil depuis quelque temps. Dès lors, en effet, il lui sembla que les rats jouaient un rôle dans les rêves abominables qui l’angoissaient. À plusieurs reprises, il veilla la nuit entière, mais jamais il ne vit rien. L’animal, sans doute, le flairait, car, les jours qui suivaient ces veilles, il était impossible de découvrir le moindre indice de sa venue. De même, il savait éviter les endroits où le maître avait posté ses serviteurs en sentinelle avec de gros gourdins. Et ce rat, si c’en était un, avait déjà le crédit d’un rat-fantôme parmi les gens de maison.

De guerre lasse, Male-Dort se résolut à consulter Biblioule, qui l’avait si grandement confirmé dans son amitié. Celui-ci ne dissimula point son contentement de la confiance que le futur conseiller lui accordait, et il lui bailla une poudre intoxicante qui, affirmait-il, était à même de détruire, en une seule nuit, plus de rats que n’en pouvait contenir toute sa maison.

Male-Dort mélangea donc cette poudre avec des aliments, qu’il fit éparpiller sur le plancher des appartements et des couloirs. Mais la bête invisible rongea ce qu’elle put trouver alentour et se garda bien de toucher aux appâts empoisonnés. Biblioule s’en montra surpris et désappointé plus que de raison. Puis, Male-Dort s’étant plaint de son sommeil qui, loin de lui procurer le repos, l’exténuait de plus en plus, il alla quérir un livre de magie où il chercha la recette d’un certain onguent qui faisait perdre la mémoire.

« Cette pommade, assura-t-il durant qu’il la préparait, possède une double vertu. Elle vous ôtera, si vous vous en enduisez tout le corps avant de vous mettre au lit, la préoccupation de cette vilaine bête qui occasionne tous vos cauchemars ; et, d’autre part, elle empêchera que vous ne soyez dévoré par les rats qui, lorsqu’ils ne trouveront plus rien à leur gré, pourraient fort bien, puisqu’ils évitent les amorces, avoir la fantaisie de se jeter sur vous. »

Cette pensée n’était pas encore venue à Male-Dort, et elle le glaça d’épouvante. Aussi résolut-il de se frotter de cet onguent dès le soir même. Mais, tandis qu’il s’éloignait, on eût pu entendre Biblioule murmurer dans un ricanement des paroles incompréhensibles : « Ah ! disait-il, tu te méfies sous une forme de ce que tu t’es préparé sous une autre ! Eh bien, cette fois, tu ne te souviendras plus de rien, je te le promets… »

Cependant, Male-Dort fit enlever les aliments empoisonnés et les remplaça par des pièges plus grands que les précédents, car la bête, d’après les trous qu’elle faisait, paraissait être de forte taille. Puis, la nuit venue, il s’enduisit de la fameuse pommade et se coucha.

À peine se fut-il endormi, qu’un énorme rat fit son apparition dans la chambre à coucher et se mit à trotter sous les meubles, ébréchant, écornant et rongeant sans relâche de-ci de-là. Soudain, il s’arrêta devant une superbe côtelette qu’entourait un treillage de fer, dont il fit le tour incontinent. Il réussit ainsi à trouver un passage pour parvenir jusqu’à la provende inespérée, et, tant qu’elle dura, il fit chère lie comme un rat friand qu’il était.

Quand il eut fini de manger, il ne fut pas long à s’apercevoir que la trappe par où il avait eu accès s’était refermée d’elle-même et qu’il était maintenant prisonnier. De colère et de terreur, il poussa alors un cri si perçant… que Male-Dort s’éveilla brusquement dans d’effroyables souffrances et avec la conscience subite de ce qui s’était passé. Car il gisait à terre dans une mare de sang, et la grille du piège à rat traversait son corps, lui déchirant cruellement les entrailles. Et il comprit avec horreur pourquoi ses nuits étaient devenues si épuisantes et que la bête traquée par lui depuis des semaines n’était que l’odieuse forme nocturne de sa propre vie !

Certes, en ce temps-là, ceux qui avaient le pouvoir de jeter des sorts imaginaient de singulières vengeances…
 
 

 

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(Florian-Parmentier, « Contes et variétés, » in Excelsior, journal illustré quotidien, quatrième année, n° 1003, jeudi 14 août 1913 ; sous le titre : « Le Rat, » « Le Conte du dimanche, » in L’Information méridionale, organe quotidien, économique & politique, quarante-quatrième année, deuxième série, n° 265, dimanche 17 octobre 1920 ; idem, « Conte, » in Le Nord maritime, journal de Dunkerque et des ports du littoral, quarantième année, n° 15131, jeudi 21 avril 1921 ; idem, « Les Contes du Peuple, » in Le Peuple, quotidien du syndicalisme, troisième année, n° 1033, lundi 5 novembre 1923. Illustration de Roland Topor, « Sans titre » [Le Joueur de flûte de Hamelin], encre de Chine sur papier, 1973)