J’ai élevé chez moi un petit cheval. Il galope dans ma chambre. C’est ma distraction.

Au début, j’avais des inquiétudes. Je me demandais s’il grandirait. Mais ma patience a été récompensée. Il a maintenant plus de 53 centimètres et mange et digère une nourriture d’adulte.

La vraie difficulté est venue du côté d’Hélène. Les femmes ne sont pas simples. Un rien de crottin dans une chambre les indispose. Ça les déséquilibre. Elles ne sont plus elles-mêmes.

« D’un si petit derrière, lui disais-je, bien peu de crottin peut sortir, » mais elle… Enfin, tant pis, il n’est plus question d’elle à présent.

Ce qui m’inquiète, c’est autre chose, c’est, tout d’un coup, certains jours, les changements étranges de mon petit cheval. En moins d’une heure, voilà que sa tête enfle, enfle, son dos s’incurve, se gondole, s’effiloche et claque au vent qui entre par la fenêtre.

Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

Je me demande s’il ne me trompe pas, à se donner pour cheval ; car même petit, un cheval ne se déploie pas comme un pavillon, ne claque pas au vent, fût-ce pour quelques instants seulement.

Je ne voudrais tout de même pas avoir été dupé, après tant de soins, après tant de nuits que j’ai passées à le veiller, le défendant des rats, des dangers toujours proches, et des fièvres du jeune âge.

Parfois, il se trouble de se voir si nain. Il s’effare, ou bien, en proie au rut, il fait par-dessus les chaises des bonds énormes et il se met à hennir, à hennir désespérément.

Les animaux femelles du voisinage dardent leur attention, les chiennes, les poules, les juments, les souris. Mais, c’est tout. « Non, décident-elles, chacune pour soi, collée à son instinct. Non, ce n’est pas à moi de répondre. » Et jusqu’à présent aucune femelle n’a répondu.

Mon petit cheval me regarde avec de la détresse, avec de la fureur dans ses deux yeux.

Mais qui est fautif ? Est-ce moi ?
 

RENTRER

 

J’hésitais à rentrer chez mes parents. Quand il pleut, me disais-je, comment font-ils ? Puis je me rappelai qu’il y avait un plafond dans ma chambre. « N’empêche ! » et, méfiant, je ne voulus rentrer.

C’est en vain qu’ils m’appellent maintenant. Ils sifflent, ils sifflent dans la nuit. C’est en vain qu’ils usent du silence de la nuit pour arriver jusqu’à moi, pour me prendre au dépourvu. C’est en vain.

 

BOURREAU

 

Vu la faiblesse de mon bras, je n’eusse jamais pu être bourreau. Aucun cou, je ne l’eusse tranché proprement, ni même tranché du tout ; non seulement ma hache eût buté sur l’obstacle impérial de l’os, mais aussi sur les muscles de la région du cou, entraînés comme ils sont à l’effort, à la résistance.

Mais un jour se présenta pour mourir un condamné au cou si blanc, si frêle qu’on se rappela ma candidature au poste de bourreau ; on conduisit le condamné à ma porte, on me l’offrit à tuer.

Comme son cou était délicat et oblong, il eût pu être tranché comme une tartine. C’était vraiment tentant. Toutefois je refusai poliment, tout en remerciant vivement. Presqu’aussitôt après je regrettai mon refus, mais il était trop tard ; déjà le bourreau ordinaire lui tranchait la tête. Il la lui trancha communément, ainsi que n’importe quelle tête, suivant l’usage qu’il en avait, inintéressé, sans même voir la différence.

Alors je regrettai, j’eus du dépit et me fis des reproches d’avoir, comme j’avais fait, refusé par politesse, hâtivement et presque sans m’en rendre compte.
 

ON VEUT VOLER MON NOM

 

Tandis que je me rasais ce matin, étirant et soulevant un peu mes lèvres pour avoir une surface plus tendue, bien résistante au rasoir, qu’est-ce que je vois ? Trois dents en or ! Moi qui n’ai jamais été chez le dentiste. Pourquoi ? Pour me faire douter de moi, et ensuite me prendre mon nom de Barnabé. Ah ! ils tirent ferme de l’autre côté, ils tirent, ils tirent.

Mais, moi aussi je suis prêt, et je le retiens. « Barnabé, Barnabé , » dis-je doucement, fermement ; alors, de leur côté, tous leurs efforts se trouvent réduits à néant.
 

QUAND LES MOTOCYCLETTES RENTRENT À L’HORIZON

 

La seule chose que j’apprécie vraiment, c’est une motocyclette. Oh ! Quelles jambes fines, fines, fines ! À peine si on les voit.

Et pendant qu’on admire, déjà, tant elles sont rapides, elles regagnent prestement l’horizon qu’elles ne quittent jamais qu’à grand regret.

C’est ça qui fait rêver ! C’est ça qui fait pisser rêveusement les chiens contre les arbres  ! C’est ça qui nous endort à tout le reste, et toujours nous ramène recueillis aux fenêtres, aux fenêtres aux grands horizons.
 
 

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(Henri Michaux, in Minotaure, revue artistique et littéraire, deuxième année, n° 7, 1935)

 
 

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