D’UNE LETTRE D’ANDRÉ HARDELLET

 

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Que se passe-t-il entre deux rames de métro, aux stations fermées « Rennes » et « Saint-Martin » ? Il est probable qu’entre deux rames s’ouvrent les passages qui font communiquer ces stations légèrement moisies avec les égouts, les Catacombes, les dessous de l’Opéra et quelques demeures somptueuses interdites aux touristes.

Les fêtes qu’on y donne parfois sous nos pieds, revêtent un caractère difficilement imaginable pour ceux qui ne possèdent aucune notion de la poésie en actes.

Pour plus de sûreté, les invités s’y rendent vêtus en terrassiers, en employés du Métro, etc., avant d’abandonner leurs défroques au vestiaire.

C’est là, également, grâce à des voies ordinairement bouchées, que se produisent les inexplicables (autrement) disparitions de rames entières signalées par plusieurs ouvrages sérieux.
 
 

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(André Hardellet, in Bief, jonction surréaliste, n° 4, 15 février 1959 ; Paul Delvaux, « Tram nocturne, » huile sur bois, 1950)

 
 

 

ANDRÉ HARDELLET : LE SAVANT

 

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À André BRETON

 

Il s’arrête devant une tranchée, une bouche d’égout, une canalisation mise à jour par les terrassiers. Il s’assied sur le bord du trottoir. Il examine attentivement une pierre où des coquilles anciennes – quelle époque ? – ont laissé l’empreinte de spirales émoussées. Il prend un peu de terre qu’il effrite entre ses doigts. Il se lève pour flairer un pavé fendu en deux, gratte du plâtre sur un mur en démolition – et se rassoit.

Le travail des ouvriers l’incommode, aussi choisit-il de préférence les heures creuses et les chantiers provisoirement déserts. « Je suis un oisif, » répond-il lorsqu’on l’interroge ; en fait, il ne pratique l’oisiveté qu’à ses moments perdus et accomplit quelque part, comme vous et moi, une besogne rémunérée.

Le voici donc, à une heure propice et par un temps serein, en contemplation devant les parois d’un entonnoir montrant les couches superposées du terrain. Il descend progressivement. Il glisse vers le minéral, l’inerte. Il se quitte. Empruntant une benne idéale, il gagne ce centre parfait où, en vertu des lois de la pesanteur, une balle de plomb resterait perpétuellement suspendue dans le vide. Il observe, en coupe, l’anatomie interne du sol. Il lui arrive de se moucher ou d’allumer une cigarette sans que ce geste témoigne réellement en faveur de sa présence sur un point précis de la croûte terrestre, à quelques mètres de vous.

Des cordes reposant sur quatre pieux métalliques (ou non) délimitent l’espace où la terre offre une entrée en matière. Une pancarte « Attention. Travaux. » Deux lanternes obturées de mica rouge qu’un personnage mystérieux allumera, en temps opportun, la nuit venue.

Impassible (rien ne révèle son trouble), il se rappelle. Il se rappelle qu’il a existé pierre, carrière, grain de sable, tesson de bouteille. Il se reconnaît en eux, il réapprend leur manière de communiquer, il atteint leur repos, leur éternité, leur consentement à une existence inépuisable. Il s’endort à la limite de l’indicible.

Il a parcouru les galeries des taupes, les terriers des renards, les conduits filiformes des lombrics, les palaces poussiéreux des rats. Il a traversé les mines, les grottes, les lacs noirs, le réseau des racines. Muni d’un « laisser-passer » bleu, rouge et or, il a franchi les remparts secrets d’Épinal. Il a senti glisser contre lui l’araignée des murailles qui tisse sa toile entre le lierre des manoirs ardennais. Il était dans les barricades du Château d’Eau lorsque les communards y tiraient leurs derniers coups de chassepot. Il a vécu sous les couvercles à l’état de poudre, sous les vitrines à l’état de cristaux étiquetés. Aucun mystère du Grand Collecteur ne lui demeure inconnu – quelles fêtes la nuit, braves gens, tandis que vous ronflez ! – ni aucune des voies clandestines du Métropolitain, celles qui s’ouvrent, entre deux rames, sur les stations condamnées.

Des histoires, il vous en raconterait pendant des siècles s’il avait le temps – mais il ne l’a pas, non plus, d’ailleurs, que le pouvoir de s’exprimer dans une langue connue. Il possède le savoir intransmissible, il se tait.

Maintenant, il se lève et nettoie les traces laissées par le contact du trottoir contre son pantalon. Il s’éloigne, se perd dans la foule ; il vous ressemble.
 
 

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(André Hardellet, in Bief, jonction surréaliste, n° 5, 15 mars 1959 ; Paul Delvaux, « Le Dernier Wagon » et « Le Tramway Porte Roue (Éphèse), » huiles sur bois, 1975 et 1946)