Le démon des origines se rendit dans les hauts lieux où la présence ne se distingue plus de l’absence.
Or il y vit le Valet de Chambre et lui dit – c’était un de ces anges aux joues bleues,
Habitué aux sacrés corridors – or il lui dit :
Je veux le voir.
Et l’autre lui tendit la main, empocha un billet de valeur
Par la banque estampillé. Et le valet dit : Regardez et voyez.
Et il vit le Seigneur.
Comme il a vieilli, songeait l’esprit, et les rides qu’il voyait
Étaient comme les vagues de la mer, comme les sillons des blés.
Car c’était un grand Directeur, c’était le Seigneur,
Pris dans le réseau de l’Administration,
Nourri de la sueur des êtres.
Auparavant ils ne suaient pas et sous leurs aisselles
Fleurissait l’innocence et nichait
La douceur des colombes,
Mais tout s’était gâté et les poils qu’on a sous les bras
Sont ton parterre, ô néant,
Ô souvenir du néant !
Or l’Être dit : Salut, frère !
Et le Seigneur dit : Salut, frère !
Et ils se regardèrent en silence comme s’ils avaient été
La présence et l’absence.
★
Ils s’aimaient et se connaissaient, le Bien et le Mal,
Depuis que l’unité s’était ouverte en deux,
Comme une mère grosse de deux jumeaux,
Comme une lune aux deux faux
De ténèbre et de lumière.
Elle jouait, la lune au ciel,
Avec son cours et son décours,
Et ses amours.
Jouons, dit Satan, et le compère dit : Jouons,
Et les cartes volèrent comme des feuilles folles,
Tombèrent comme des étoiles mortes.
Mais le diable dit : Vous trichez, père !
Et de la manche du Seigneur il tira une dame de cœur,
Tandis que sur les tendres vapeurs d’une nue
Toute en girandole et en volute
Déjà reposait le cœur d’une dame,
La Dame qui depuis toujours
Avant le toujours
Se trouvait dans le cœur
Du Seigneur.
Il est vrai, dit le Père, je suis le père de la faute,
Mais il fallait tricher, bel ange noir, il fallait déposer pour les yeux du visage
La vérité qu’il fallait voir,
Ô démon, cher ami, mon frère, on a tant besoin maintenant du sourire clair
Aux innocentes lèvres,
À la langue de rêve.
Voilà pourquoi j’ai dans ma manche
Mes amours,
Toujours,
La vérité.
Ils étaient heureux, et riaient,
Comme des enfants heureux ils riaient,
Satan et le bon Dieu.
★
Ils étaient deux compères,
Ils avaient sucé la même tétine,
Au sein des origines.
Ils avaient joué à la marelle,
Sauté par-dessus les plans de l’univers.
Un jour ils avaient songé aux sérieuses merveilles,
Qu’on soit Dieu ou diable, il faut bien s’établir,
Ils avaient fait la nuit et le jour,
La haine et l’amour,
Construire et détruire,
Et dans la première aurore
Avait chanté un merle noir,
Et au prochain soir
Il était mort.
C’étaient deux frères,
Deux vrais compères,
Un sérieux notaire
Et son premier clerc,
Amen.
★
J’ai fait l’homme, dit Dieu.
Moi aussi, dit Satan.
Ils regardaient la terre,
Toute rouge dans une nappe de sang.
J’ai fait la justice, dit le Seigneur.
Moi aussi, dit Satan.
Des vastes plaines montait une immense odeur,
Les vers grouillaient sur un monde pourrissant.
J’ai fait la liberté, dit Dieu.
Moi aussi, dit Satan.
Ils se turent parce qu’à travers de tristes vapeurs
Une femme rousse et pâle, grande et nue,
D’un doigt carminé par le soleil couchant
Dressait et redressait la liste des morts.
Cependant j’ai fait l’amour, dit le Seigneur.
Moi aussi, dit Satan.
Et quelque part, à l’ombre d’un mur,
Dans une triste encoignure,
Deux enfants s’embrassaient, deux enfants
Aux larmes amoureuses et douces.
Ils s’aiment, dit le Seigneur.
Mais ils sont morts, dit Satan.
Autour d’eux déjà tournaient les mouches.
Ô bel amour, ô rubis, doux cœur,
Ô doigts enchaînés, haleines mêlées,
Espoir de rose, tremblant amour,
Jour de la nuit et nuit du jour,
Qu’ont-ils fait de toi, lumière,
Fleur douce-amère ?
Que veux-tu ? demanda le Seigneur.
Jouer au bon Dieu, dit Satan.
Amen ! dit le Seigneur.
Ils étaient amis, c’étaient deux compères,
Ils avaient fait le ciel et la terre.
★
Or Dieu tomba dans une grande mélancolie,
Il était comme cet homme aux mains durcies par les rênes
Et qui, soudain penché sur une source,
Découvre un visage inconnu,
Lui seul ne le connaissait pas.
Soleil, ô soleil, ô monde, océans, pays sanglants,
Est-ce vous, est-ce moi, ô ma famille, qu’avez-vous fait de moi ?
Un ange alors se tint entre deux abîmes
Et le son d’un cor tomba parmi les échos.
C’était un soir de larmes, d’étonnements et de vertiges,
Où la conscience fait un tour sur elle-même,
Comme une vieille marmotte endormie.
Et le Seigneur voyait les royautés, les autorités, les éminences,
Il voyait les grouillements, les besoins, les luxures,
Les bonheurs, les blessures, les agonies.
Il voyait les limites, les murailles, les fermetures,
Il voyait l’impossible, l’inutile, la fin,
Et tout ce sacré bazar en faillite,
La papale banqueroute et la place de tout où l’on ne met jamais rien,
Ce damné néant.
Voilà comment tout ce qu’il avait voulu s’était caillé
Comme du lait par un temps d’orage.
Rien n’était plus que du lait tourné,
Du vrai caillé.
Et voilà pourquoi il était triste, car, pensait-il, il n’avait pas voulu cela.
Depuis si longtemps qu’il n’avait plus rien regardé,
La nausée lui creusait les flancs de grandes marées.
Dieu allait vomir, il allait vomir,
Dieu même.
★
Alors le Seigneur s’en alla dans un de ces lieux du ciel
Où les étoiles servent à boire
Parmi de profonds tourbillons,
Mais la salle était déserte, on n’y venait plus depuis longtemps
Et Dieu se sentit seul comme un voyageur dans une gare,
Dans l’odeur des départs vains et de l’absence,
Tandis que des soleils obscurs et des comètes mortes
Sifflaient sur les voies de nulle part.
Or Satan fut saisi d’un orgueil triste et partit en boitant.
Il allait, Lucifer, né dans la lumière,
Ver luisant des jardins de la nuit,
Il allait et se prit les pieds dans les toiles
Que tendent les araignées du destin
À travers les figures des étoiles.
Il était comme un homme qui revient d’Amérique
Et qui pour la première fois voit de loin l’Amérique.
Ô grandes avenues de l’amour,
Perdues,
Lumières d’un œil sans paupières
Où l’esprit couve sans attente
L’œuf conçu sans faute
De la lumière.
Il était triste, il avait soif,
C’est le bagage de tout diable.
Il chantait : « Ce n’est pas le ciel à boire,
La mer à boire, la terre à boire !
Quelle eau jamais abolira la soif ?
Je ne suis qu’un diable,
Un bon petit diable,
Un grand mauvais diable,
Un pauvre vieux diable,
Un diable qu’on tire
Par sa grande queue,
Un diable boiteux,
Pelé et lépreux,
Pouilleux et honteux,
Un diable bossu,
Un diable cornu,
Je ne suis qu’un diable,
Mais le seul vrai diable,
Le grand maître diable ! »
Il était fier parce que Dieu l’avait reçu comme un frère,
Et triste parce que le Seigneur était prêt à rendre son âme amère.
Il n’aimait point que la faillite fût dans la famille.
Un pauvre diable,
Un maître diable !
Ainsi chantait Satan, et son chagrin s’évapora enfin.
Je vais jouer au bon Dieu, dit-il en crachant sur l’asphalte,
Et son poil devint une prairie au printemps.
Son regard se couvrit de fleurs et de rosée,
Il se sentait tout semblable au Lucifer de la première heure,
Le seul à porter le flambeau de lumière.
Alors il eut conscience de lui-même et dit : Amen !
★
Vaste était la terre et sans vie,
Vaste l’océan aux boucles blanches,
La plaine était morte, mortes les villes.
Une grande besogne était achevée,
Et des fossoyeurs il ne restait que l’haleine
Errant dans le creux des campagnes,
Accrochée aux branches d’automne.
Dans la grande baignoire de ses mers,
La terre au crépuscule avait ouvert ses veines,
Et le soleil égouttait ses doigts
Dans la solitude.
Berger, ô berger, qu’es-tu sans moutons
Sous la grande pèlerine de tes besoins ?
Démon, que suis-je, démon,
Avec toutes ces bouches closes
Sur les paroles mortes
Et les cœurs en cendres ?
Corbeau, dit Satan, quelle est cette odeur ?
Croah, – dit l’oiseau, c’est l’odeur du trop tard. –
Et le pauvre diable, le bon diable soupira :
Dieu et moi pourtant, nous avions fait le temps.
Jamais, dit le corbeau, je n’ai mangé de corbeau.
Jamais le serpent n’a mangé de serpent,
Ni la rose n’a mangé de rose.
Quoi, dit Satan, ne me restera-t-il pas la moindre syllabe,
Une simple virgule, un signe,
Un petit codicille.
Sont-ils tous morts intestats ?
Mon Dieu, dit le corbeau, ils ont tous mangé,
Ils se sont mangé les cheveux et les dents,
La peau et les os, la rate et le cœur et les tourments.
L’homme fait de l’homme sa nourriture,
De sa sueur, de sa gloire, de son malheur,
De ses larmes, de sa honte, de sa pourriture.
Et l’homme a fini de manger l’homme,
Il a mangé ses propres cendres,
Comme jadis il a mangé la pomme,
Croah !
★
Démon, ô poète aux regards bleus,
Pleurant démon sans poème,
Ô clandestin,
Pour qui la brise, le givre,
Les figures de l’être ?
Seras-tu sans être,
Pour qui l’amour,
Ô toi, faute,
S’il n’est plus que cendre
De faute ?
J’ai voulu jouer au bon Dieu, dit le démon.
Trop tard, dit la voix du corbeau
Demeurée parmi les feuilles mortes.
Trop tard ! disait la fiente tombée
Sur l’épaule du frère jumeau
Du dieu malade à l’hôpital.
Mais qui ne sait ce que contient le point de l’origine,
Qui ne sait ce qu’on écrit avec de l’eau sur la mer,
Avec le charbon sur le tableau noir,
Et toi, silence à remplir, salut,
Ô mon sang sur le soleil,
Ô graine de cervelle !
Alors comme le noir hiver avait mis du rouge aux lèvres de son sourire,
Comme le diable s’ennuyait de ne plus voir un homme chercher le bonheur,
Une femme caresser l’amour,
Un petit enfant jouer au militaire,
Tandis qu’un éphémère naissait, dansait, mourait,
L’ami des hommes se sentit une chaleur au ventre,
Il avait le diable au corps.
Il s’assit sur une pierre,
Fit l’amour avec la terre,
Et dans l’aurore renaissante
Sur le sable mou des pourritures,
Consolable veuf,
Il fit un œuf.
Une grive chantait dans les airs :
Je ne dis
Ce que sais,
Je ne sais
Ce que dis.
Je sais je dis, je sais je dis, je sais je dis…
Le créateur couve son œuvre du regard,
Mêle les nombres et la température,
La lumière et les figures,
Inscrit le doit et l’avoir.
Un bon patron, tendre pour les prolétaires,
Le diable avait bien fait son affaire, c’était un bon patron.
Moi aussi, dit-il, j’ai créé la vie.
Il était seul, n’avait plus de partenaire,
Plus de belote ni de poker,
Il jouait à la poésie.
★
Dans l’œuf ils étaient deux,
Un joli œuf de Pâques,
Qui chantaient, s’enchantaient,
Ô prison du miracle !
Ils étaient deux et un,
Heureux et bienheureux,
Foyer jamais éteint.
Ils étaient un et deux.
Les dents entre les dents,
Les doigts entre les doigts,
Ils étaient deux enfants,
Une reine et un roi.
Dans un œuf d’oiseau-lyre,
C’est l’alcôve des lèvres,
Le paradis délire,
Des jours, des nuits sans trêve.
Alors le diable, le bon patron soûl de musique,
Ouvrit l’œuf comme on ouvre
Un œuf à la coque.
Ils étaient deux, ils étaient las, ils étaient mêlés et tendres,
Et ne savaient même plus d’entre leurs soupirs
Délier le nœud de leurs membres.
Enfants ! dit Satan, voici la Hongrie, le Texas,
La Patagonie,
La lune et Mira Ceti
Et tutti quanti.
Elle souriait aux fleurs, aux libellules,
Et s’étirait avec lassitude.
Il pensait aux belles casernes qu’on pourrait faire
Avec toutes les pierres.
Et maintenant, dit la belle des amours,
Il faut manger, chéri,
Au moins deux fois par jour.
Voilà, dit Satan, l’ordre des choses est rétabli,
Le soleil peut se lever sur la terre,
C’était déjà un bon patron,
Prêt au bonheur des prolétaires.
Comme Dieu, il avait fait la société
Où régnait la liberté
Et l’amour,
Où il fallait manger
Deux fois par jour.
–––––
(G. Ribemont-Dessaignes, in L’Arche, revue mensuelle, n° 16, juin 1946. David de Necker, « Le Mendiant infernal, » c. 1559. À notre connaissance, ce poème n’a jamais été repris en volume)



