Cette étrange aventure eut lieu une veille de Noël – oui, ma foi, une veille de Noël toute pareille à celle-ci. Je m’étais terré dans mon vieux château hollandais, sombrement gothique au milieu d’une campagne plate et blanche.
Le froid était si rigoureux que la douve au bas de mes fenêtres était toute gelée et que les cygnes glissaient maladroitement sur la glace, avec des élégances pataudes. Je ne me serais jamais résolu à croire qu’un cygne pût être disgracieux à ce point. Quand on songe que des poètes ont loué ces grands oiseaux qui, une fois hors de leur élément natal, se meuvent avec tant de gaucherie niaise !
Ainsi méditais-je, pessimiste en ma solitude. Je m’enfonçais avec complaisance dans les grises songeries qu’inspire un château hollandais, perdu au fond d’une campagne où seuls s’agitent encore quelques moulins à vent.
La veille de Noël !… Eh bien oui, un Noël de plus ; il n’y avait là rien qui puisse étonner. Et puis, je suis un homme sérieux, moi. Je ne me soucie point de ces traditions enfantines, donner et recevoir des cadeaux. Cela n’est plus de mon âge. Et, comme il y a des années que je n’ai rien donné à personne, je ne reçois rien en retour. Le monde est ainsi fait.
Mais, me direz-vous, pourquoi passais-je la Noël seul en mon château hollandais, aussi attristant que vénérable ? Par amour de la solitude ? Mettons plutôt par haine de la présence d’autrui.
Vous me direz encore, très probablement, que je ne suis pas sans posséder des parents, proches ou éloignés. Oui, oui, j’ai un frère avec lequel je suis brouillé depuis des années, parce qu’il me ressemble trop. Or, mes propres défauts sont justement ceux qui, tout en ne me choquant que très peu en ma propre personne, me sont les plus désagréables chez autrui. Or, mon frère Wiltem est rapace, querelleur, soupçonneux et sournois. Dix années se sont écoulées depuis le jour où nous nous sommes adressé mutuellement de si amères vérités que nous avons mis l’irréparable entre nous. Il y avait longtemps que nous nous jugions odieux l’un l’autre, mais jamais nous n’avions osé nous l’avouer avec autant d’âpre ingénuité. Voilà pour mon frère Wiltem.
Et puis, il y a ma sœur Josina. C’est, d’ailleurs, une excellente personne, bâtie sur le modèle d’une tour ornée de deux énormes tourelles. Elle est carrée, comme… comme une vraie Hollandaise. Elle n’est vraiment pas irritante, puisque elle dort tout le temps, d’un bon et placide sommeil animal. On la voit toujours escortée d’une marmaille qu’elle adore.
Mais moi, qui, à l’instar de presque tous les gens de lettres, suis nerveux jusqu’à la neurasthénie, je souffre abominablement de l’indiscrète présence de tous ces enfants, fussent-ils dix fois mes neveux, eussent-ils même été mes propres rejetons.
C’est ainsi que je me suis détourné des humains et que je me suis réfugié dans la solitude. Comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, je suis un vieux célibataire, c’est-à-dire quelque peu misanthrope. Et, dédaigneusement, je vis au fond de cette bicoque, où nul ne viendra me déranger.
Au moins, pensais-je donc en moi-même, je passerai un Noël paisible. Je ne verrai point de sapin ridiculement chargé de bougies dont la cire dégoutte en larmes chaudes sur le tapis, de misérables étoiles de papier doré et de petits paquets dont le contenu est invariablement une déception pour le destinataire.
Aux garçonnets qui ont pour toute lecture une saine et louable horreur, l’on donne des volumes insolemment reliés. Et aux fillettes qui n’aiment que leurs poupées et qui ignorent le moindre frisson de coquetterie, l’on fait présent de belles broches fort inutiles. D’ailleurs, on ne leur permettra de se parer de leurs bijoux que trois ou quatre fois par an, sous le fallacieux prétexte qu’elles pourraient perdre ou endommager ces trésors. Ah ! oui, les cadeaux de Noël ! À ces bambins, pour lesquels je n’ai aucune sympathie, mais qui sont à plaindre, on distribuera parcimonieusement quelques bonbons, qui leur en feront désirer d’autres. Ou bien on les gavera de friandises jusqu’à ce que de bienfaisantes nausées délivrent enfin leur estomac trois fois infortuné de ce poids anormal qu’ils supportent avec peine. Que le Seigneur me protège et me sauve des soirées de Noël en famille !
Je monologuais de la sorte dans l’ancienne salle d’armes transformée en cabinet de travail, tout en m’appliquant de plus belle à mon volume : « De l’Influence des Fossiles sur la Vie Contemporaine. » Le feu brûlait modérément ; l’antique horloge assourdissait son familier tic-tac. Dans un vase, des fleurs sombres embaumaient sans exagération. Les flammes faisaient luire les armures et jetaient des ombres inquiétantes sur les heaumes, qui semblaient abriter de mystérieux visages.
Ma plume noircissait, fiévreuse, les feuillets. Jamais la verve n’avait éclaté aussi spontanément. J’écrivais avec un enthousiasme charmé, avec une facilité légère. Et j’avais en moi le légitime orgueil de sentir éclore noblement l’œuvre magnanime.
Certes, les jeunes gens écervelés, les vains amoureux et les frivoles poètes ne s’intéresseraient que médiocrement à mon volume, tout de science et de pensée. Mes pages, où rayonnait pourtant une philosophie sereine, pourraient leur paraître sèches et même arides. Mais les curieux des études abstraites admireraient à l’unanimité cette œuvre marmoréenne. J’en étais certain à l’avance. Une réconfortante fierté tiédissait dans mes veines. Il est bon de se sentir un homme supérieur et de se dresser en sa force consciente au-dessus du troupeau humain.
J’écrivais. Dans le silence, le bois crépitait et les cendres tombaient avec une douceur grise.
Soudain, la vieille cloche à l’entrée s’ébranla. Ce fut, dans tout le château, un retentissement solennel et quelque peu lugubre. Je m’arrêtai, la plume suspendue et les sourcils froncés.
« Quel importun ?… » m’indignai-je en moi-même.
Puis un étonnement me vint.
Qui donc s’était aventuré jusqu’à ce château éloigné, perdu dans une campagne déserte que ne sillonnait aucune ligne de chemin de fer ?
La chose était bizarre.
J’attendis, inquiet à demi. Enfin, mon vieux domestique Kobus parut. Son visage sans expression était plus impassible encore qu’à l’ordinaire. J’avais pris à mon service ce brave Hollandais, malgré sa stupidité inguérissable, parce que je craindrais les indiscrétions et la curiosité d’un subalterne intelligent. La stupidité du moins ne raisonne pas. Elle écoute, sans répondre, et si elle obéit mal, c’est du moins avec un profond respect.
« Qu’y a-t-il ? » questionnai-je, non sans un peu d’âpreté. Et je jetai un regard plein de regret sur mes feuillets si glorieusement noircis.
« Je ne sais pas, mynheer.
– Triple brute ! » grommelai-je entre mes dents serrées. Mais Kobus, qui peut-être n’entendit pas et certainement ne comprit point, demeura immobile et calme.
« Me direz-vous, Kobus, quelle est la personne qui vient de sonner à l’instant ?
– Je ne sais pas, mynheer. »
D’un geste brusque, je me levai, prêt à bondir sur l’imbécile. Mais il laissa tomber ces paroles d’explication, lentes comme un convoi funèbre :
« C’est un monsieur très vieux.
– Un monsieur très vieux ! » dis-je, extrêmement surpris.
Je cherchai parmi mes relations un homme d’âge vénérable. Je ne suis plus de la première jeunesse, il est vrai, mais certes, je m’estime encore fort loin d’être vieux. Et mes anciens amis sont tous mes contemporains.
J’interrogeai de nouveau Kobus, figé dans sa niaiserie morne.
« Un étranger, peut-être ?
– Ja, mynheer.
– Et il veut me parler ?
– Ja, mynheer.
– Mettez-le donc à la porte immédiatement. »
La figure bonasse de Kobus exprima une détresse incommensurable.
« C’est qu’il ne veut point s’en aller, mynheer. Il insiste pour obtenir quelques minutes d’entretien de mynheer.
– Il insiste ! grognai-je. Il ne veut pas s’en aller ?
– Nee, mynheer. Il est assis sur un escabeau dans l’antichambre et il refuse de bouger. »
Une perplexité me gagnait. Fallait-il laisser entrer l’inconnu ? Mais je n’avais plus le choix. Et d’ailleurs, à ma juste colère se mêlait une curiosité fort compréhensible.
« Allez, dis-je à Kobus. Et, puisqu’il est impossible d’agir d’autre sorte, introduisez cet étranger. »
Et je plaisantai agréablement :
« C’est peut-être le père Noël lui-même qui vient me rendre visite. »
Nul sourire n’éclaira le lourd visage de Kobus. Cet homme est, véritablement, d’une imbécillité sans limites et qui ne laisse aucun espoir.
« Allez, » ordonnai-je.
Avec méthode, je rangeai mes papiers et je pris, en attendant mon visiteur, une attitude à la fois digne et méditative.
Le pas pesant de Kobus fit trembler les marches, suivi d’autres pas très légers.
« Voici le père Noël ! » répétai-je avec un demi-sourire.
Kobus entra seul.
J’entendis derrière la porte une toux hésitante, – une pauvre toux qui semblait demander pardon. Le visiteur inconnu ne se décidait point à franchir mon seuil.
« Entrez, » dis-je d’une voix un peu rude.
Un petit vieillard ratatiné entra en se glissant, en se faufilant, avec un embarras un peu pénible. Kobus sortit, nous laissant en tête-à-tête.

Ce pauvre petit vieillard était si abattu, si courbé, qu’on l’eût cru âgé de plusieurs siècles. Ses rares cheveux gris ne voilaient point le rose enfantin de son crâne. Des rides bienveillantes se creusaient sur son front, et son timide sourire était empreint d’une grande douceur. Ses yeux gris paraissaient embrumés, effacés, presque, par les larmes. Ils luisaient faiblement à travers les lunettes cerclées d’or. Tout en lui était discret, humble, presque implorant. Son visage avait la simplicité ingénue de celui des curés de village.
« Pardon, pardon, fit-il dès l’entrée. Je vous demande mille fois pardon de vous importuner à cette heure… Vous allez trouver ma démarche bien osée… Veuillez agréer mes excuses les plus sincères… Croyez bien que je suis confus de ma hardiesse… Absolument confus… Vous me voyez navré, monsieur… Encore une fois, pardon… »
Et ce mot “pardon” revenait sur ses lèvres comme un refrain suppliant.
Je fus touché par tant d’humilité. L’intrus se faisait pardonner, par ses façons aimables, l’incorrection de sa visite nocturne.
« Asseyez-vous, monsieur, murmurai-je, et veuillez vous réchauffer un peu avant de m’expliquer le but de votre démarche.
– Vous êtes trop bon, monsieur, toussota mon hôte. On est, en effet, gelé jusqu’aux mœlles par ces soirs d’hiver… Merci infiniment… »
Il tendit à la flamme ses tristes mains, qui tremblaient de froid, de vieillesse et, peut-être aussi, de crainte.
« Pourtant, observai-je, la température est normale au-dehors, depuis le grand dégel. Il n’y a plus de givre. La terre est molle. J’ai allumé le feu par caprice plutôt que par besoin de chaleur, pour le plaisir de voir les flammes dansantes.
– C’est que je viens d’un pays où il fait très chaud, dit mon interlocuteur.
– Ah ! vraiment ? laissai-je tomber par politesse.
– Oui, monsieur. »
Très gêné, il se blottissait dans son fauteuil.
« Je vous dérange, » reprit-il.
L’attitude et les gestes effacés de mon hôte n’étaient point sans m’agacer un peu. J’étais en pleine joie, en pleine fougue de travail lorsqu’il était entré. Véritablement inspiré, je terminais avec éloquence le cent-deuxième chapitre de l’« Influence des Fossiles. » Et voici que cette intrusion – si humble, si implorante qu’elle fût, cette intrusion n’en était pas moins une intrusion – venait éparpiller mes idées, mes belles idées toutes palpitantes. Le contretemps était fâcheux au possible.
« Pourrais-je savoir, monsieur, ce qui me vaut l’honneur de votre présence chez moi ?… hasardai-je. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître… »
Le petit vieillard parut faire un grand effort sur lui-même. Il ressemblait à un homme qui se préparerait à faire un aveu difficile.
« Mon nom ne vous est certainement pas inconnu…
– Et c’est, monsieur ?…
– Eh bien… »
Le pauvre vieil homme s’effaçait davantage, semblait se rapetisser encore…
« Je vous demande pardon d’avance, pour la surprise peut-être désagréable que je vais vous causer. C’est que… excusez-moi… Je suis le Diable.
– Vous ! m’exclamai-je. Vous ! assurément, vous me trompez ou vous vous abusez de façon singulière…
– Mais non, monsieur ; je suis bien le Diable lui-même. »
Il y eut une pause prolongée.
« Je comprends votre étonnement, dit le vieillard timide. Vous vous faisiez de moi une image plus fringante. Vous m’évoquiez l’allure provocante et goguenarde, la plume de coq sur l’oreille. Vous me voyiez vêtu crânement de noir et de rouge. Renoncez à cette erreur. Je ne suis point, je n’ai jamais été un cavalier hardi. Même dans ma jeunesse, je fus toujours d’humeur paisible et de gestes modérés. »
Je dissimulai de mon mieux ma stupéfaction.
« Je fais bien piteuse figure, n’est-ce point ? lorsque vous me comparez, moi, si terne, si neutre et si cassé, au terrible et somptueux personnage que vos imaginations grandioses ont créé de toutes pièces… Oui, oui, je suis un Diable médiocre, j’en conviens. C’est que je vaux beaucoup mieux que ma légende. »
Malgré ma déception profonde, je commençais à m’intéresser à mon bizarre compagnon.
« Vous avez toutes les apparences du plus vertueux bourgeois, continuai-je. Mais chacun sait que les apparences sont trompeuses…
– Pas en ce qui me concerne, monsieur. Oh ! je n’ignore pas que, depuis des temps immémoriaux, on a déversé sur moi les calomnies les plus outrées et les plus grotesques. On m’a toujours méconnu, voyez-vous. Et je me demande vraiment pourquoi toute cette méchanceté s’acharne sur moi depuis le commencement des siècles. Je tiens si peu de place dans l’univers ! Comment les gens peuvent-ils éprouver un plaisir à charger d’ignominies un aussi insignifiant personnage ?
– Il m’est impossible de vous renseigner là-dessus, regrettai-je.
– Oh ! cela n’a point d’importance… Et puis, il y a si longtemps que cela dure ! Je suis accoutumé aux injures les plus cinglantes, aux outrages les plus immérités. D’ordinaire, les pires cruautés s’émoussent contre mon indifférence méprisante. Mais à la fin, c’en est trop. Je me révolte contre tant d’injustice. Et j’ai songé, pour la première fois, à me réhabiliter devant les hommes. C’est alors, monsieur… excusez-moi… c’est alors que j’ai jeté les yeux sur vous.
– Je ne saisis pas très bien.
– Vous saisirez tout à l’heure. Je sais, monsieur, que vous êtes un homme très remarquable. Votre renommée est parvenue jusqu’à l’enfer. »
Je m’inclinai, très flatté.
« J’apprécie, comme il le mérite, votre beau talent. Et je n’ignore pas que vous êtes un des esprits les plus lumineux, les plus pénétrants de l’époque.
– Oh, monsieur, esquissai-je, avec modestie.
– Votre noble labeur vous a valu mon estime et ma sympathie enthousiastes. Ah ! monsieur ! Quel chef-d’œuvre que votre « Étude sur la Psychologie des Têtards » ! Quelles géniales découvertes ! Quelles déductions presque déconcertantes à force d’originalité audacieuse, et logiques cependant… logiques comme la misère, la vieillesse et la mort. Et vos « Considérations philosophiques sur la Moralité des Mangeurs de Cuisine à l’huile… » Et enfin vos « Origines de l’Anémie cérébrale chez les jeunes Bourgeois… »
« On n’a point menti, me dis-je, en prêtant au diable une vive intelligence. »
« Alors, monsieur, poursuivit mon nouvel ami, avec ténacité, j’ai estimé que vous seul pouviez me laver victorieusement des infâmes calomnies dont j’ai été depuis si longtemps la silencieuse victime. Je vais vous expliquer toute l’histoire depuis le commencement.
– Ne sera-ce point un peu long ? protestai-je, avec douceur.
– J’abrégerai, monsieur, j’abrégerai le plus qu’il me sera possible. Enfin… Parlons d’abord de cette fameuse Rébellion des Archanges. Tout ce qu’on a raconté à ce sujet est faux, archi-faux. Il n’y a pas en toute cette histoire de quoi fouetter un chat. Mais, j’étais à ce moment en butte à mille jalousies mesquines de mes frères, les Archanges. Ils résolurent de me perdre dans l’esprit du Père. C’est que j’occupais, dans le Ciel, une situation si enviée, si brillante !… »
D’un geste vague et presque honteux, il essuya une larme de regret.
« Je ne veux point formuler le moindre reproche contre le Seigneur Dieu. Mais je crois qu’il a écouté un peu légèrement tous les récits intéressés dont on lui a rebattu les oreilles. »
Mon interlocuteur soupira et reprit :
« En somme, il y a eu, au fond de cela, une évidente fatalité. Je ne garde point rancune au Père Éternel. Je suis incapable de ressentiment. Mais je porte au cœur une grande tristesse sans amertume, lorsque je pense à toutes ces choses. »
Et le Diable considéra, de ses prunelles humides, le caprice des flammes dansantes. Avec hésitation, il posa sur le chenet son pied gonflé par une goutte opiniâtre.
« L’imagination des méchantes gens est extraordinaire et sans limites, médita-t-il. N’a-t-on point été jusqu’à prétendre que j’avais le pied fourchu ? »
Il souriait avec indulgence, et, passant la main sur son front ridé :
« L’invention populaire m’a également gratifié de cornes, ainsi qu’un bouc mal odorant. Tout cela est bien étrange. Mais je finis par me lasser…. Il faut que la vérité soit divulguée enfin…. Quand je songe qu’on a été jusqu’à m’accuser d’avoir été la cause de la chute d’Ève et d’Adam ! Me rendre responsable, moi, de la curiosité malsaine de la première femme, et de la gloutonnerie du premier homme ! Je sais bien que, devant Dieu, Ève affirma que je l’avais tentée par d’insidieuses paroles. Mais je ne comprends point que le Père Éternel se soit laissé prendre à ce mensonge peureux d’enfant prise en faute. Je n’ai jamais eu avec Ève que d’insignifiantes paroles. En ces jours-là, monsieur, la conversation était difficile. On ne pouvait s’entretenir de la pluie et du beau temps, puisque le ciel était inaltérablement serein. Impossible de demander au couple heureux des nouvelles de leur santé, puisque ni l’un ni l’autre n’avait jamais souffert de la plus bénigne maladie. Je me bornais donc à échanger avec eux de banales remarques sur la grâce ou l’étrangeté des animaux qui nous entouraient paisiblement, le tigre couché aux côtés de l’agneau.
– Notre mère Ève était bien coupable de vous charger de sa faute, compatis-je.
– Elle n’était peut-être point coupable, puisque les savants d’aujourd’hui ont découvert que la femme qui accuse à faux est affligée d’hystérie. Peut-être Ève souffrait-elle déjà de cette maladie mystérieuse, que Dieu lui-même ignorait certainement alors. Toujours est-il que je supporte encore les conséquences de cette accusation injuste. Et chaque fois qu’un homme ou une femme cèdent aux faiblesses ou aux vices de leur nature, ils rejettent sur moi toute la responsabilité de leurs actions et même de leurs pensées mauvaises : Satan m’a tenté… j’ai écouté la voix de Satan… Comme leurs premiers pères, ils espèrent se disculper en m’accablant, moi, qui n’en peux mais. Croyez-moi, monsieur, je n’ai jamais tenté personne. Quel avantage en retirerais-je ? Et quel plaisir trouverais-je à cette tâche véritablement trop aisée de pervertir des gens qui sont déjà pourris de péchés dès leur venue au monde ? Je suis – c’est le cas de le dire – le bouc émissaire de toute l’humanité, et cela depuis le commencement des choses.
– La calomnie est chose cruelle, commentai-je.
– À qui le dites-vous, monsieur ! Et je n’ai point été la seule victime des mauvaises langues. Que d’estimables personnages ont été couverts d’opprobre et d’ignominie, non seulement de leur vivant, mais après leur mort, aux yeux de la postérité inattentive ! Ainsi, Messaline…
– Messaline ! l’interrompis-je. Vous ne pouvez décemment excuser cette femme qui se livrait à des portefaix et à des gladiateurs ! »
Mon hôte leva les yeux au ciel.
« L’infortunée créature ! Quelles turpitudes ose-t-on lui prêter ! Elle serait stupéfaite et consternée si elle pouvait entendre toutes les abominations dont on noircit sa mémoire…
– Voyons, voyons, interrompis-je ; glissons sur la vertu de Messaline…
– Elle fut aussi vertueuse que beaucoup d’autres, protesta mon interlocuteur. Mon Dieu, elle a bien été un peu imprudente. Elle a sans doute même eu, dans sa vie d’impératrice ennuyée, un ou deux amants, trois au plus… Mais des amants successifs, vous m’entendez bien ? Messaline eût considéré comme le plus cynique dévergondage le fait d’avoir deux amants à la fois. Ne troublons plus l’ombre de Messaline. Cette femme, d’âme placide et nulle, ne fut jamais à la hauteur de sa réputation. Parlons plutôt de Lucrezia Borgia.
– L’incestueuse Lucrezia ? »
Le diable bondit, choqué profondément.
« Ah ! pauvres gens ! Pauvres gens ! Ce doux et saint homme de pape, ce rude mais honnête César, cet ingénu Francesco et cette timide et rougissante Lucrezia ! Si vous les aviez connus, monsieur !… Surtout, si vous aviez connu Lucrezia ! Cette petite femme eût été incapable d’écraser une guêpe ! Seulement, et c’était là une mauvaise chance, rien de plus, beaucoup de gens sont morts autour d’elle. Le duché de Ferrare possédait alors un climat peu salubre. Et les médecins de l’époque, pour dissimuler leur ignorance, attribuaient au poison toutes les maladies dont ils ignoraient le nom et l’origine. Vous voyez d’ici la pluie d’accusations d’empoisonnements qui s’abattit sur des têtes innocentes. »
Il se tut, et je vis qu’il cherchait d’autres noms, d’autres exemples pour mieux me convaincre.
« Denys le tyran gouverna fort sagement, malgré les persécutions constantes dont le criblèrent les habitants de Syracuse, continua-t-il. Il n’avait de défiance qu’envers son barbier, qui le rasait fort mal, et qui l’avait gratifié plusieurs fois de vexantes petites blessures. Or, Denys, très apprécié par les femmes, n’aimait point être défiguré. Cela se conçoit sans peine, d’ailleurs.
– Assurément, corroborai-je.
– Élagabal était un excellent jeune homme, un peu vantard, par exemple : il aimait à se targuer de bonnes fortunes imaginaires. C’est un défaut commun à beaucoup de jeunes gens de tous les temps.
– Certes.
– Locuste, une aimable femme, n’eut d’autre tort que celui de se lier avec Agrippine, qui l’immola sans pitié aux exigences de sa politique.
– En sorte que Locuste n’a jamais empoisonné Britannicus ? » demandai-je.
Le diable eut un sourire de pitié.
« Personne n’a jamais empoisonné Britannicus. Il est mort d’une indigestion provoquée par son excessive gourmandise. C’était un jeune goinfre, très sympathique d’ailleurs. »
Il se recueillit, afin de puiser dans ses souvenirs.
« Le pauvre Néron, poursuivit-il, n’a pas fait flamber la moindre torche vivante dans ses jardins. Un incident très banal fit d’ailleurs naître cette légende.
– Dites ? pressai-je, curieux.
– Eh bien ! dans un accès de colère juvénile, Néron fit un jour déclarer et brûler publiquement les portraits de quelques patriciens qui avaient répandu contre lui les bruits les moins flatteurs. Quant à ces prétendues orgies, Néron avait bien trop le souci de sa précaire santé pour affronter les veilles et les excès.
– Et Caligula ? interrogeai-je.
– Caligula aimait beaucoup les chevaux, mais jamais il ne fit présent à son coursier préféré d’une mangeoire en ivoire. Caligula était, au demeurant, de nature parcimonieuse. Jamais, non plus, il ne traita irrespectueusement les sénateurs, quoiqu’il ait eu le tort de se plaindre à ses familiers, de la lenteur et de l’obstination qu’ils montrèrent souvent. « Ils sont ennuyeux et bornés, disait parfois Caligula. Mais ils sont prudents. Ils sont indispensables à la sécurité de l’État. » Ces propos, comme vous le savez, furent dénaturés par la suite et donnèrent naissance à des récits insensés.
– Mais Sardanapale, Tibère, Marguerite de Bourgogne, Francesca Cenci ? » m’écriai-je, la tête en feu.
Avec une infinie pitié, le diable me regarda.
« Des gens comme vous et moi, monsieur, tout simplement, répondit-il. Ces hommes et ces femmes que nous venons d’évoquer n’étaient ni meilleurs ni pires que la multitude des humains. Seulement, l’Histoire fallacieuse s’est emparée de leurs noms et a tissé autour de leur mémoire une trame de noires chimères. Ils étaient médiocres : on les a peints odieux. Ils étaient faibles : on les a représentés abominables. En vérité, monsieur, c’étaient tous de pauvres gens : des gens comme vous et moi. »
Il s’était assis, en une attitude accablée. Ses rides s’étaient creusées, plus profondes. Un peu ému, je le considérai. Une compassion sourdait en mon âme, avec un besoin irréfléchi de justice.
« Oui, vous avez raison ; l’humanité vous doit une réparation éclatante, dis-je, très solennel. Vous avez été méconnu et calomnié atrocement. Mais vous avez trouvé en moi un ami sincère, qui assumera la tâche, l’écrasante et noble tâche, de vous laver de toutes les ignominies dont on a souillé votre image. Devant les générations, présentes et futures, ô la première victime de la première erreur judiciaire ! je vous réhabiliterai. »
En proie à une grande émotion, le diable se leva, non sans quelque difficulté.
« Aïe ! murmura-t-il à travers un sanglot de gratitude, ma goutte ! »
D’un ton pénétré, il reprit :
« Vous êtes trop bon, monsieur, vous êtes trop bon… Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance infinie… Votre zèle me touche plus que je ne pourrais le dire. Malheureusement, vous défendrez une cause perdue d’avance… Je me leurrais d’un vain espoir… Jetez les yeux autour de vous : étudiez les vivants. Quand un être sans défiance, un être innocent et bon, s’est attiré, par quelque enfantillage, ce qu’on est convenu de dénommer une mauvaise réputation, nul ne le verra jamais sous son aspect véritable. Son image apparaîtra toujours déformée comme par une eau impure et trouble. Il est perdu pour toute son existence humaine. Et il s’agit là d’un vivant, que chacun peut voir, que chacun peut entendre. Il est loisible d’écouter sa justification, peser sa défense, quoique l’on n’ajoute jamais foi aux paroles de ceux que leurs semblables ont jugés défavorablement. Mais la malveillance triomphe, avec plus d’insolence s’il est possible, de la mémoire des morts, que nul ami ne défendra plus. Ceux-là sont jugés pour toute l’éternité poussiéreuse. Il n’y a plus à leur égard de justice possible… Laissez donc à leur repos dans l’infamie imméritée, Messaline, Lucrezia, Élagabal et Locuste. Et, quant à moi, monsieur, et quant à moi… »

Ses pauvres épaules se voûtèrent davantage. Son regard s’embruma derrière ses lunettes cerclées d’or. Il les ôta, les essuya d’un geste incertain et continua, la voix brisée :
« Il est trop tard pour me justifier devant les hommes, puisque Dieu lui-même n’a pu m’entendre. On ne rectifie point une erreur. On ne corrige point une injustice. Ce qui est fait est fait, voyez-vous. Et jamais on ne reconnaîtra l’innocence du Diable. Néanmoins, monsieur, je vous remercie de votre bienveillant accueil en vous priant de m’excuser… Je vous ai importuné sottement… Adieu et merci… »
Il se leva dans un effort pénible. Je voulus l’accompagner jusqu’à la porte. Mais son geste me retint.
« Inutile de vous déranger, monsieur, » disait ce geste déférent. Et le regard disait :
« Laissez-moi à ma nuit. »
Je contemplai ce dos résigné, ce front humble et chauve qui se courbait ainsi que sous une éternelle menace, ces jambes flageolantes, toute cette vieillesse faible et misérable.
« Et voilà pourtant l’ennemi de Dieu et de la race humaine, » méditai-je.
La porte se referma. Et j’entendis, s’éloignant peu à peu, le pas hésitant et la petite toux discrète.
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(Hélène de Zuylen de Nyevelt, in The New York Herald, European Edition, n° 25318 [Christmas Number], dimanche 17 décembre 1905)
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