Notre pays, il n’y a pas bien longtemps, était encore peuplé de divinités, de bons ou mauvais génies de toutes sortes. De génération en génération, les paysans de Gascogne et de Guyenne se transmettaient par des contes oraux l’héritage d’un fastueux trésor mythologique. Lorsque J.-F. Bladé le recueillit, voici quelque trente années, dans ses « Contes populaires de la Gascogne, » il était grand temps ; sans la pieuse prévoyance de l’érudit, toutes ces histoires risquaient fort d’être à jamais perdues pour nous… Un des défauts de l’instruction gratuite et obligatoire, de la science vulgarisée, c’est d’éclairer les paysans assez pour les amener à faire fi des légendes qui étaient comme les fleurs de leurs âmes, et pas assez pour qu’ils soient capables de les admirer et de les aimer.

La lecture des gaudrioles achetées à la ville, les jours de marché, supplante à présent les récits merveilleux, terribles ou tendres, tragiques ou moqueurs que répétaient inlassablement au coin du feu, en les embellissant chaque fois, les aïeux et les aïeules. J.-F. Bladé, Gascon de pure race, ne leur a pas donné leur forme définitive sans les embellir à son tour ; parmi les contes, d’une imagination si lumineuse et d’un style si pittoresque, que nous lui devons, certains – j’en ai grand’peur — ont été tirés de son propre fonds autant que du fonds populaire ; en outre, connaissant à peu près toutes les mythologies du monde, il lui est parfois arrivé d’habiller à la gasconne diverses légendes hellènes, hindoues, celtiques, scandinaves… Mais – et ceci est tout à son excuse – quelques-unes de ces transpositions sont d’une exactitude trop naïve pour que l’auteur ne les ait pas accomplies inconsciemment, de bonne foi. Ainsi le bécut borgne des bords du Gers devient en tous points semblable au cyclope Polyphème, et l’audacieux aventurier qui s’introduit dans son antre pour lui dérober ses béliers à cornes d’or et qui lui crève son œil unique avec un pieu durci au feu est le sosie d’un héros que nous connaissons trop bien. Ailleurs, le mandagot, chien maigre nourri aux chenils du Diable, qui conduit le chrétien tenté sur la piste des trésors ensevelis, fait penser à un autre chien dont il est question dans Andersen, et dont les attributions sont identiques ; or, il est tout de même probable que le conteur danois n’en avait pas entendu parler aux environs de Bazas… Réminiscences involontaires, croyons-nous ; d’autres diront : coïncidences, et ne manqueront pas d’en conclure à l’antiquité très lointaine et à l’authenticité absolue des récits rédigés par le folkloriste gascon ; ils rappelleront la théorie de Max Müller et son interprétation météorologique des mythes ; ils diront que, les mythes étant les produits spontanés des intelligences primitives en face des grands phénomènes naturels, des mythologies différentes peuvent contenir des légendes qui leur sont communes, que c’est plutôt le contraire qui paraîtrait étonnant… Et ceci serait parfaitement logique s’il n’y avait pas à en prendre et à en laisser dans toutes les théories, et particulièrement dans la théorie de Max Müller ; elle est séduisante, ingénieuse, elle explique assez bien certaines choses, elle a même le tort d’expliquer par trop facilement tout ce que l’on veut… C’est elle qui conduit ses partisans à proclamer froidement, s’il s’agit du mythe d’Héraklès, par exemple, que ce héros est le soleil, et chacun de ses douze travaux un des douze mois de l’année ; on voit jusqu’où cette méthode exégétique peut conduire un esprit décidé à l’appliquer en toute rigueur : ainsi que le fit spirituellement observer Anatole France, on parviendrait, avec un peu de bon vouloir, à démontrer de la même façon que Napoléon Ier n’a jamais existé, et qu’il constitue, avec ses douze maréchaux, une version moderne du mythe solaire. (1)

À vrai dire, les mythographes et autres gens de la même espèce me font penser à des entomologistes qui, désireux d’épingler des papillons dans leurs vitrines, n’auraient pour les préparer que des outils de forgeron. La légende, si l’on n’y touche pas avec des mains légères, se déchiquète en ne laissant aux doigts de l’imprudent qu’un peu de poudre d’azur ou d’or. Il n’y a qu’une manière de parler des contes et de leurs héros fantastiques, c’est de le faire comme si on était bien sûr de la vérité de ceux-là et de l’existence de ceux-ci.

Du reste, quels que soient les progrès de la raison et de la science, l’attrait du merveilleux durera autant que l’espèce humaine ; ce que j’avance là me paraît d’autant plus probable que le grand mérite de la science est de nous confirmer, à mesure que nous apprenons davantage, dans l’opinion que ce que nous savons n’est rien à côté de ce que nous ignorons, et, par suite, de développer en nous le sens et le goût du mystère. D’autre part, n’a-t-on pas vu les imaginations qui nous semblaient les plus chimériques se transformer en réalités, comme les sous-marins et les machines volantes de Jules Verne ?… Wells avait prévu le radium avant que Curie l’eût découvert, et qui peut, après tout, affirmer qu’un jour on ne verra pas les Marsiens envahir notre planète à peu près tels qu’il les a décrits ?… Comme du merveilleux scientifique, il ne faut sourire du merveilleux légendaire qu’avec une extrême circonspection, Pour ma part, j’avoue avoir écouté, non seulement avec intérêt, mais même avec un certain trouble, divers contes de chez nous. Il est, non loin du Lot et du Tarn, diverses contrées trop mal connues, toutes en plateaux et en terres couleur de craie, de cendre ou d’ocre, qui, sous certains éclairages de soleil flambant ou de pleine lune, prennent un aspect saisissant, prodigieux et parfois même, dirait-on, extra-terrestre… Ce sont les Causses. La surface du sol n’est constituée là que par une croûte parfois très mince de calcaire au-dessous de laquelle s’étendent des cavités immenses, pour la plupart inexplorées, et qui sont de véritables pays, traversés par des ruisseaux et des rivières. Les gens qui vivent là, sur cette terre des Causses où nul fleuve n’apporta jamais la tourbe des alluvions, et qui est encore celle même où les premiers hommes appuyèrent leurs pas tremblants de peur, ont conservé de nos jours des âmes assez archaïques, encore peuplées de chansons et de traditions bizarres… Ce qui est plus bizarre, c’est qu’il y a eu, à ma connaissance, des personnes autres que des enfants et des simple d’esprit qui ont ajouté foi à certaines de ces traditions, ou qui, tout au moins, ont cru qu’elles étaient trop précises et affirmatives pour ne pas correspondre à quelque réalité. Il n’y a pas de feu sans fumée, dit le proverbe ; il n’y a pas non plus de fumée sans feu.

Je pourrais vous parler des fatilières, qui dansent au clair de lune ; des loupérous et des louperonnes qui sont cousins germains des loups-garous  ; des cambecruses, qui dévorent toutes crues les jambes des morts, et, dans un ordre d’idées plus aimable, des belles fées de Clarcecrose, qui gardent durant des ans et des ans certains fils des hommes captifs au fond de leur merveilleux palais de cristal, sorte de Vénusberg quercinol ; mais je dois me résigner à choisir parmi tant de légendes… Certains paysans des coins les plus sauvages des Causses vous affirmeront qu’ils ont vu le diable, et, chose plus extraordinaire, ils vous en parleront sans grand émoi, comme si l’aspect de Satan n’avait eu à leurs yeux rien d’affolant, ni même d’imprévu… En somme, ils le considèrent comme un voisin, ayant élu domicile dans les grottes souterraines du pays et en sortant quelquefois pour aller se promener chez les hommes par un de ces orifices béants qu’on appelle igues, cloups, et aussi « trous du Diable. » Or, j’ai eu dans le Quercy un vieil ami mort à présent, un homme de l’esprit le plus cultivé et le plus fin, qui, un jour où je lui parlais, non sans ironie, de ces superstitions rustiques, me dit soudain très sérieusement : « Vous avez tort de rire ; il y a peut-être dans ce qu’ils racontent une parcelle de vérité… » Et, comme je me récriais : « Voici vingt ans, ajouta-t-il, que je n’ai pas quitté ce pays ; j’y vis seul, je regarde, j’écoute, et, à force d’aiguiser mes yeux et d’ouvrir grandes mes oreilles, j’ai vu et entendu diverses choses singulières que la plupart des hommes, emportés dans le tourbillon de la vie, ne remarquent pas, faute d’attention ou de temps… Je me suis également livré à des enquêtes, à de minutieuses observations, et la conclusion où j’aboutis est que nos braves paysans n’ont pas, à coup sûr, rêvé toujours… Seulement, ils se sont trompés sur l’identité des personnages au pied fourchu et au front biscornu qui leur sont apparus à plusieurs reprises… – Alors, m’écriai-je en m’efforçant de prendre un air railleur et sceptique, des Faunes, des Sylvains, des Satyres existeraient encore aux environs de votre demeure ? – Des Faunes, oui… ou, pour mieux dire, quelque chose d’approchant, car vos appellations sont trop précises et ont le tort d’évoquer en nous trop de souvenirs littéraires… » Et, comme s’il avait regretté une révélation peut-être prématurée, il ajouta en manière d’excuse : « D’ailleurs, il serait aussi vain, sur un tel sujet, d’affirmer hardiment que de nier de parti pris… Mais rappelez-vous l’histoire, racontée par Cladel (2) et donnée par lui comme véridique, de l’être singulier que des bergers des Causses surprirent un jour au fond d’une grotte : un monstre velu d’une force et d’une agilité étonnantes, qui ne s’exprimait point en langage humain et qui émettait en les regardant une sorte de ricanement guttural… Songez aussi que ce pays est creux comme un vieil arbre, et que toutes les suppositions sont permises sur les mystères que recèlent les cavernes souterraines en leurs ténèbres vieilles de milliers et de milliers d’années… Hé ! hé ! si quelques faunes s’y étaient réfugiés ? Voilà qui expliquerait parfaitement le nom de « trous du Diable, » donné souvent aux orifices de ces cavernes, et qui commenterait mieux que les plus savantes gloses les contes qui couraient jadis dans nos contrées sur la race des « hommes cornus » (3)… Pour ma part, j’ai le regret de ne m’être jamais trouvé face à face avec aucune de ces créatures, mais je garde à leur propos le souvenir de certains faits qui vous sembleront peut-être intéressants. »

Je voudrais, à mon tour, rapporter ici ces faits, mais sans trop de brièveté et de hâte. Ce sera donc pour une autre fois. Et peut-être, par crainte du scepticisme décourageant de notre époque, voilerai-je sous les artifices d’un conte les vérités que je tiens de mon vieil ami. Écrire un conte, c’est donner aux lecteurs toute licence de ne me point croire, et se garder prudemment de la prétention d’être cru, n’est-ce pas encore, après tout, le meilleur moyen de l’être ?
 

(À suivre)

 
 

 

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(1) Voir Comme quoi Napoléon n’a jamais existé de Jean-Baptiste Pérès, déjà publié sur ce site.
 

(2) Voir « Ægipan » de Léon Cladel, déjà publié sur ce site.
 

(3) Cf. Bladé, Contes populaires de la Gascogne.
 

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(Charles Derennes, « Du Sable et des pierres, » in La Petite Gironde, journal républicain régional, trente-huitième année, n° 13000, mardi 4 février 1908. Janis Rozentāls, « Au premier chant du coq, » huile sur toile, c. 1905)