Pinto poussa un profond soupir.
« Hélas ! dit-il, j’ai été moi aussi un compositeur inspiré, un virtuose célèbre ! »
Pinto était un vieux marchand de cordes de Naples, long, sec et ridé. Sa tête, taillée dans du vieux buis, semblait avoir été dégrossie par le couteau maladroit d’un pâtre et tant bien que mal emmanchée à ce gourdin noueux qui était son corps. Nous rencontrions souvent le vieux marchand dans une trattoria italiana des environs de l’Opéra-Comique, petit bouge fumeux où l’on mangeait d’excellents raviolis, arrosés d’un Marsala assez authentique. Pinto parlait peu. Nous avions attribué longtemps son humeur sombre aux ennuis de son petit commerce. Nous le laissions, sans l’inquiéter, jouir des saillies de notre conversation un peu vagabonde.
À cette sortie inattendue de l’Italien, chacun releva la tête et ouvrit des veux étonnés. Ce fut un déluge d’exclamations.
« Vous, Pinto !
– Vieux loustic !
– Est-ce possible ?
– Il ment.
– Ah ! reprit le bonhomme, il y a longtemps de cela ; mais, en vérité, j’étais très fort.
– Et vous avez abandonné l’art ?
– L’art est mystérieux et terrible. J’ai lutté, j’ai été vaincu. L’art est plus fort que nous tous.
– Si c’est une théorie, Pinto, développez votre théorie.
– Ce n’est pas une théorie, c’est une histoire.
– L’histoire alors, Pinto, contez l’histoire ! »
Le dîner était terminé ; les habitués se resserrèrent, on alluma des cigares et on fit servir le café.
Pinto prit une large prise de tabac et la fourra avec bruit dans son grand nez.
« Il y a soixante ans, dit-il, je jouais du violon assez bravement. J’avais composé des sonates fort originales et un concerto dont les dilettante de Florence disaient le plus grand bien. J’étais jeune. Je résolus de courir le monde et de vivre de mon talent. Le succès ne me manqua pas. Je donnai dans les provinces d’Italie et d Espagne des concerts qui me valurent de pompeux articles dans les journaux et de charmants regards dans les salons.
Je fis rencontre, à Barcelone, d’une jeune fille, dont je devins, en peu de temps, éperdument amoureux. Nina était petite, brune et vive ; elle dansait avec toute la frénésie andalouse et chantait d une voix claire les boléros de son pays ; elle était d’ailleurs folle de musique. C’était, vous le voyez, une nature impressionnable et ardente. Je n’eus pas trop de peine à faire agréer à Nina mon amour, et, un jour, la petite se décida à tenter avec moi la fortune des bohèmes.
J’eus bientôt fait de ma femme une brillante cantatrice qui me valut la moitié de mes nouveaux succès. Chanter et danser n’était point pour elle un métier, un travail ni une étude, mais c’était en quelque sorte un débordement de souffle vital. La musique la remuait comme un courant électrique. Sous l’influence de certains airs, elle dansait, elle chantait, elle pleurait, elle riait comme une folle ; tout en elle vibrait. Quelques morceaux de ma composition produisaient surtout cet effet étrange. Aussi me disait-elle souvent, au milieu de ces spasmes artistiques : « Je crois que, morte, ta musique me rappellerait à la vie. »
Un jour, comme nous parcourions l’Allemagne, Nina tomba malade dans une petite ville, et, presque subitement, elle mourut. La mort a parfois de ces féroces brusqueries. Pour moi, je ne pouvais me résoudre à croire à mon infortune. Nina morte ! elle dont la vie débordait de toutes parts, elle qui chantait et dansait la veille encore, et électrisait une salle entière ! Non, cela ne pouvait être !
Elle était là, pourtant, raide et froide, sur un méchant lit d’auberge, les doigts crispés par l’agonie, les yeux caves, la face enduite du vernis de la mort. Je ne pouvais douter.
J’aidai moi-même à la revêtir de son costume national, jupe courte, mantille et corsage noirs. Je roulai ses cheveux à la manière espagnole, ses longs cheveux imprégnés encore du parfum qu’elle aimait. Je lui mis ses bas à coins d’or et ses petits souliers. La morte avait ainsi un air de coquetterie suprême. C’était le soir : la lueur vacillante du cierge se jouait entre les grandes ombres de la dentelle ; il passait des éclairs sur ses lèvres et sur son front. « Oh ! si elle allait revivre ! » me disais-je tout bas, et je pleurais.
Tout à coup, il me revint en mémoire ce mot qu’elle avait dit si souvent : « Morte, ta musique me rappellerait à la vie ! »
Cette idée retentit dans mon cerveau comme un son de cloche. Je voulus me lever pour prendre mon violon. Je n’osai pas. Il me semblait que l’on me regardait et que l’on chuchotait dans la chambre. « C’est folie ! me disais-je. – Et pourquoi ? – Si j’osais ! – Ose donc ! » me criait ma conscience. Je rassemblai mon courage et je priai les bonnes femmes et le prêtre de quitter la chambre. Ils me regardèrent, étonnés. J’insistai. On me laissa seul.
Je tremblais. J’ouvris ma boîte à violon, j’accordai l’instrument, je préparai mon archet, m’attachant à ces préliminaires comme un débutant qui veut se donner un peu d’aplomb. Je m’avançai jusqu’au pied du lit, et, les yeux baissés, j’entamai le motif d’une canzonetta que Nina aimait à fredonner. Je fus tout surpris de me trouver le poignet si leste, le jeu si vif et si brillant. Je sentais les forces me revenir.
Un peu rassuré, je levai les yeux sur Nina. Était-ce erreur ou folie ? Une teinte rosée s’était répandue sur les joues de la morte. Je voyais et n’osais croire. Je m’approchai de Nina : la rongeur se fondit à l’instant sous la peau. Je trouvai la face froide et blanche. – Était-ce donc une illusion ?
Je repris ma place au pied du lit et j’attaquai un air de bravoure qui lui était familier. Mon archet faisait merveille sur l’instrument. Cependant, je ne quittais pas des yeux le visage de Nina, et je me demandais s’il était bien vrai que cette coloration vitale fût venue, s’il était possible qu’elle revînt. Lequel était le plus fort en moi, du doute ou de l’espoir ? Je ne sais. Mais je jouais avec entraînement.
Je regardais toujours : un soupçon de couleur rosée parut aux pommettes. La teinte augmenta peu à peu d’intensité, rayonna sur les joues, s’infiltra dans les paupières, vint se condenser aux lèvres, injecta toute la face. Mon œil, par une puissance de perception dont je ne l’avais jamais cru doué, avait pu suivre dans leur marche lente et presque insensible les progrès de cette coloration. Je tremblais d’être le jouet d’une hallucination. – N’étais-je point devenu fou ?
Cette idée me tourmenta un instant. Je n’en jouai qu’avec plus de passion, je tâchai de faire passer dans mon chant la fièvre qui s’emparait de moi. Je voulais hâter la solution de ce mystère, sentant bien que la prolongation du doute ferait éclater ma tête.
Non, je n’étais pas fou ! – Je ne sais combien dura ce morceau : l’anxiété de mon âme me le fit paraître éternel. Mais la coloration vitale avait gagné les extrémités, le sang affluait à la tête, les lèvres serrées par l’agonie se distendaient ; je crus voir un tressaillement sur la face. Oui, lentement, lentement ! les yeux s’ouvrent : la morte me jette un regard plein d’angoisses… – Oh ! elle vit !
Je laissai tomber l’instrument et je me jetai sur elle, ma poitrine sur sa poitrine, ma bouche sur sa bouche. Je lui donnai plus de mille baisers. Elle était tiède comme un marbre au soleil d’hiver. Je sentais un léger souffle qui venait de ses lèvres et qui me faisait froid dans la bouche. Ses yeux me regardaient toujours, mais ils me semblaient pâlir et s’éteindre. Je compris que la vie déjà se retirait. J’étreignis alors ma Nina avec frénésie ; j’essayai de faire passer en elle tout mon souffle, toute mon âme.
Je sentais le corps se raidir dans mes bras ; il me donna bientôt froid au cœur et à la face. Je ne vis plus qu’un cadavre livide ; j’eus horreur de mes embrassements et je m’éloignai du lit.
Cependant, je n’avais point rêvé. Il était bien réel, ce pouvoir de la musique. Peut-être était-il temps encore de rappeler Nina à la vie par un persistant et suprême effort. Il me fallut faire appel à toute ma puissance nerveuse.
Je sentis venir l’inspiration ; je saisis l’instrument d’une main frémissante, la tête en feu ; les yeux voilés de larmes, je commençai un oratorio que Nina avait chanté bien des fois. C’était de la musique large et simple, un chant de prière et d’amour.
Dès les premières mesures la rougeur était revenue aux pommettes. Oh ! cette fois, elle allait vivre ! Je me le jurais à moi-même. Les mêmes signes que j’avais remarqués reparurent peu à peu. Nina rouvrit les yeux ; elle les tenait fixés sur moi avec une expression indéfinissable. Je me sentais fasciné par ce regard. Une puissance que je ne me connaissais point envahissait tout mon être. J’étais fier et heureux de cette force : mon jeu s’élevait à de sublimes hauteurs.
Au milieu du cantabile le plus tendre, je saisis comme un léger murmure qui accompagnait le chant du violon. Je m’arrêtai pour mieux entendre ; le son mystérieux s’arrêta aussitôt. – Était-ce une vibration fortuite de l’air ? Était-ce une illusion de mes sens ?
Je repris la phrase mélodique ; la voix reprit son chant. Car c’était à n’en plus douter une voix, mais frêle, ténue, douce, comme on peut rêver une voix aérienne. Les lèvres de Nina étaient immobiles.
Je donnai à mon jeu un tour plus vif. La voix prit plus d’accent et de timbre : il me semblait reconnaître la voix de mon amie. Je ne me souvenais point pourtant que le chant de Nina eût jamais eu ce caractère étrange et merveilleux.
Je n’en pus douter longtemps. Ces sons partaient de la poitrine de la morte, bien que ses lèvres à peine entrouvertes ne trahissent aucun mouvement. Ma Nina allait revivre, cette fois !
À cette musique lente et douce, je fis succéder des airs plus entraînants. La voix prit une animation croissante et arriva bientôt à broder sur un chant vif les fioritures les plus hardies. Alors, un frisson parut courir sur ce corps raidi et inerte. Les jupes et les dentelles frémirent, le corsage se souleva lentement sous les battements de la poitrine. La tête de la morte se balança sur l’oreiller dans un mouvement rythmé qui suivait les temps de la musique.
L’archet prit dans ma main un entraînement fébrile. Le charme opérait ; je brûlais d’achever l’œuvre de résurrection.
La voix de Nina avait pris un éclat merveilleux : forte, stridente et claire, elle bondissait au milieu des vocalises les plus capricieuses et les plus folles ; elle m’éblouissait et m’inspirait.
J’en vins à jouer un boléro rapide, air de danse entraînant, un rythme bien connu de Nina. Je vis le corps s’agiter en cadence, se soulever, bondir. Nina était debout devant moi, frémissante de plaisir, d’amour, de vie. Oh ! cette fois, je l’avais bien arrachée à la mort !
« Nina, ma Nina ! m’écriai-je, n’est-ce pas que tu vis ? » Et les bras ouverts, je courus à elle, tendant mes lèvres vers sa bouche. Je me sentis repoussé comme par une main de statue et j’entendis ce seul mot : « Encore ! »
Encore ! C’était la musique, c’était la vie, qu’elle demandait. Ma femme ne m’appartenait point encore.
Je ramassai mon archet et je repris avec furie l’air de cette danse espagnole. Nina me lança le plus langoureux de ses sourires et, arrondissant les bras et faisant frissonner sa jupe, elle se prit à danser. Jamais en ses jours de triomphes et d’ovations populaires, elle n’avait été plus vive, plus gracieuse, plus enivrante. Elle glissait et bondissait, elle se déhanchait et se roidissait, elle ondulait, elle rampait, elle tourbillonnait. Ses jupes me frôlaient à chaque instant ; elle m’enlaçait dans un cercle magique. Mes sens étaient en feu, mes yeux se voilaient, mes tempes battaient ; j’avais le frisson.
Je ne sais combien de temps dura cette danse furieuse, de longues heures sans doute ! J’avais depuis longtemps épuisé mon répertoire et toujours de nouveaux airs, plus entraînants, plus hardis, plus étranges, échappés je ne sais d’où, inspirés par je ne sais quelle verve, venaient éclore sous mon archet. Nina dansait toujours, plus vive, plus ardente, plus folle ! Je la voyais passer devant moi comme un nuage lumineux.
Je sentis pourtant mes forces s’épuiser, ma tête s’alourdir, mon bras trembler et faiblir. Je luttais douloureusement contre ma lassitude… – L’instrument me tomba des mains.
Je vis au même instant Nina s’arrêter. Elle chancela et j’entendis sa voix plus faible qui disait : « Encore ! Encore ! »
Il le fallait. Je ressaisis mon violon, et l’infatigable danseuse reprit sa course. Je ne pourrais vous dire avec quel délire, avec quelle furie, avec quelle rage, je promenais l’archet sur les cordes grinçantes. Ce n’était plus de la musique ; c’était un rugissement fantastique dont j’étais effrayé moi-même. Quel infernal ressort faisait ainsi mouvoir mon bras !
Ce fut un long supplice. Une corde se brisa, puis deux, puis trois. Mon archet fit sur la quatrième d’inexplicables tours de force. Nina bondissait toujours.
Mais j’éprouvais à la tête d’intolérables douleurs ; mes jambes chancelaient, mes bras se raidissaient comme des tiges de fer ; je sentais des milliers d’épingles à l’extrémité de mes doigts. Mon jeu faiblissait horriblement. Je vis alors Nina, la pauvre Nina, qui ralentissait sa danse, et qui chancelait, et qui pâlissait.
« Oh ! ne meurs point, ma Nina ! » m’écriai-je. Sa voix éteinte me répondit : « Encore ! Encore ! »
Je ne saurais dire les efforts que je fis pour retrouver un peu de vigueur au bout des doigts. Mon corps se crispait tout entier.
Nina, la face blanche, les yeux ternes, se traînait devant moi comme un fantôme. La lutte ne pouvait durer. Mes dernières forces s’éteignirent tout d’un coup. J’étais vaincu. Le violon s’échappa de mes mains et se brisa avec bruit sur le parquet.
Nina tomba comme frappée d’un coup invisible. Je me jetai sur elle, l’entourant de mes bras, couvrant sa tête de baisers. Je sentis son cœur qui battait faiblement et j’entendis comme un souffle le fatal mot : « Encore ! »
Oh ! déception ! oh ! rage ! Je l’avais retirée de la mort et je la laissais retomber ! Je sentais son corps se raidir au milieu de mes étreintes, ses lèvres se glacer sous mes lèvres. J’appelais à grands cris cette âme qui s’enfuyait ; je n’entendais pas le moindre souffle me répondre !
Je fus pris alors d’un tremblement terrible. Ce qui venait de se passer me glaçait d’épouvante ; j’avais horreur de moi-même.
« Non, m’écriais-je, je ne puis être la cause de sa mort ! Je dois la ranimer encore ! Où est mon violon ? Je le veux ! »
J’avais la fièvre ! Au matin, les gens de l’hôtel entrèrent dans ma chambre et me virent debout aux pieds du cadavre, faisant avec mes bras les gestes d’un homme qui joue du violon. Ce fut mon seul instant de délire.
Comme ces gens voulaient m’entraîner, je leur contai l’histoire de cette nuit. Ils ne me répondirent point, mais je les entendis qui parlaient tout bas de folie.
Cependant, tout cela avait eu lieu. Chaque détail de cette nuit demeurait clair et précis dans mon souvenir. Ma raison me disait que je n’étais pas fou. Le temps n’a rien changé à ma conviction. Depuis ce jour, j’ai abandonné la musique. »
Et le vieux Pinto aspira une large prise de tabac, se leva et sortit en branlant la tête.
_____
(Louis Brès, in Le Sémaphore de Marseille, trente-huitième année, n° 11324, samedi 14 janvier 1865 ; in Moniteur de l’Algérie, cinquième année, n° 18, samedi 21 janvier 1865. Alfred Rethel, « Der Tod als Erwürger, » estampe, 1851)

