À Ferdinand LEPAGE.

 
 

Ceci est un conte si l’on veut.

Sans vouloir influencer personne, je puis cependant affirmer que les personnages de ce petit drame existent.

Le lecteur, pour curieux qu’il soit de vérifications historiques, peut les contempler à son aise, 9, rue des Moines, aux Batignolles.

C’est là que demeurent M. et Mme Roger.

Philippe Roger a trente ans.

Il est entrepreneur de menuiserie, avec soixante ouvriers dans ses ateliers.

Il possède une belle figure, une jolie femme, une clientèle choisie et un enfant charmant. En un mot, il a tout ce qu’il faut à l’homme sage pour être absolument heureux, et cependant il ne l’est point.

C’est au contraire le Parisien le plus triste de Paris, ce lieu de délices où les désespérés ne manquent cependant pas.

Pourquoi ? direz-vous ; qu’a donc ce garçon ? À le juger d’après l’examen de sa situation dans le monde, je trouve son sort très enviable ; il n’a qu’à se laisser vivre pour…

Permettez-moi de vous interrompre, car vous êtes dans l’erreur la plus flagrante. Je sais bien que les apparences sont contre lui ; néanmoins, mon Philippe est dévoré de chagrin. Depuis deux ans, il a le cœur piqué d’une blessure profonde, incurable, connue de moi seul. Il en meurt goutte à goutte, je puis vous l’affirmer. Sa femme, Louise, l’adorée petite mère, comme il l’appelle avec une tendresse enjouée, ignore son secret. Et plutôt que de le lui apprendre, il se jetterait, sans hésiter, du haut d’un de ses échafaudages.

Vous voyez que c’est sérieux.

Philippe sait que la raison de sa tristesse causerait le désespoir de Louise. Il ne le veut pas. Seul coupable, il a l’amer orgueil de sa faute et désire souffrir seul, dût-il en mourir.

Ainsi comprimée, sa douleur est rongeuse. Il ne dit rien pourtant. Il accomplit tous les actes de la vie, toutes les exigences de sa profession, avec un calme extrême, qui ne laisse rien transpirer des angoisses qui lui tenaillent parfois le cœur.

Et cela dure depuis deux ans. Depuis qu’une poule a dévoré son fils.

Ne vous récriez pas.

Continuez de lire et vous verrez comment l’étrange événement arriva sous mes yeux, sans que ni lui ni moi, témoins atterrés de la catastrophe, nous puissions l’empêcher. Le petit Franck, l’autre, – celui que Philippe vit mourir d’une façon si tragique, et dont il porte toujours le deuil dans sa pensée attendrie par son constant souvenir, – était un enfant de six ans, d’une extrême pétulance ; espiègle, impérieux, gâté, choyé comme un trésor d’amour. Plus fin que l’ambre, fin comme un gamin très éveillé, qui connaît à fond l’endroit sensible du père et la faiblesse inaltérable de la mère, il savait se faire câliner à propos lorsqu’il s’agissait d’enlever la satisfaction d’un désir, et pleurer à point pour que ses larmes fissent oublier les corrections encourues par ses fautes. Il employait toutes les ressources de sa vive intelligence à se faire obéir comme un irrésistible despote, et chérir ainsi qu’un adorable enfant. Aussi était-il aimé follement et faisait-il toutes ses volontés, si étonnantes fussent-elles.

Son père allait souvent à la pêche.

Lorsque le ronflement du travail, rondement mené sous l’œil vigilant des contremaîtres, emplissait le vaste atelier d’un bruit plein et continu qui accusait une direction parfaite, si Philippe n’avait pas de rendez-vous avec ses architectes, il prenait son fils, s’armait de sa canne d’ardent pêcheur et partait à la rive proche ou lointaine du fleuve.

Quelquefois, il me glanait en passant devant ma porte.

Je me laissais toujours faire.

Ce n’est pas que j’eusse un goût très prononcé pour la ligne volante, mais j’aimais la société de Philippe, garçon d’esprit, de sens et de cœur, et le babil endiablé du jeune Franck m’amusait assez pour me consoler de mes continuelles déceptions de pêche.

Il est vrai que le mutin s’y prenait de son mieux, pour chasser au large les rares goujons qui s’aventuraient autour de nos hameçons artistement cachés dans le flanc des vers rouges. Il allait, venait, courait, chantait avec une rage de bruit qui faisait le désespoir de son père, la bouche pleine de menaces, mais la main toujours clémente.

Maître Franck savait bien son métier de fils, allez. Lorsqu’il voyait le père sérieusement irrité par son tapage et les pierres qu’il lançait sans interruption dans la rivière, sur les poissons effacés, il venait à petits pas se jeter à son cou ; une fois cette prise de possession faite, avec force caresses, il se mettait à lui débiter cent drôleries enfantines, et cela avec une verve gamine intarissable, qui finissait toujours par faire éclater de rire le terrible Philippe, lequel au fond ne demandait pas autre chose.

Au début, j’avais souvent péroré contre la présence inutile du trop bruyant Franck.

« Vous avez tort, disais-je à mon compagnon de patience, – ce gamin est très turbulent ; il peut, dans une de ses incessantes évolutions autour de nos lignes, faire une belle culbute et tomber tout vif à l’eau. »

La première fois que le petit bonhomme entendit ce beau sermon, il arrêta net l’élan d’un galop merveilleux, puis, venant droit à moi, il me dit d’un air courroucé, en fronçant ses petits sourcils bruns :

« Toi, monsieur l’ami de papa, tu dis des bêtises. Si tu continues, je te jette à la rivière pour te laver la tête. »

La menace était directe et méritait réflexion.

Je n’en fis aucune, cependant ; mais je renouvelai plusieurs fois encore, inutilement d’ailleurs, celle qui m’avait valu cette belle apostrophe.

Franck, me voyant incorrigible comme lui-même, prit la chose au digne. Lorsque j’ouvrais la bouche pour maugréer contre sa présence, il affectait un grand air de dédain, et passait devant moi raide comme un prince offensé, puis il haussait les épaules le plus qu’il pouvait, – environ à un mètre du sol. – C’était l’étiage qu’atteignait sa colère et la hauteur de son étourdissante petite personne.

Nous n’avions pas d’endroit préféré pour nos excursions fluviales. C’était tour à tour la Marne, la Seine, l’Oise et quelques étangs sous bois, qui nous voyaient sur leurs rives faire nos tentatives de pêche.

Un jour, Philippe vint me prendre très joyeux.

« Venez vite, me dit-il, la figure rayonnante. J’ai découvert un petit cours d’eau ravissant, rempli de poissons ; nous allons faire une pêche de moines prébendiers. »

Je suivis le tentateur, malgré que de nombreuses déceptions m’eussent appris la valeur véritable de cette phrase pompeuse : « – rempli de poissons. – »

Naturellement, le tapageur Franck était du voyage.

Philippe me conduisit dans un endroit où je n’avais jamais été, quoique ce fût proche de Paris.

En regardant autour de moi, avec l’attention qu’on apporte à l’examen de choses vues pour la première fois, rien de particulier ne me frappa ; et je serais aujourd’hui fort embarrassé pour y retourner, n’ayant aucune indication précise sur le chemin que nous avons suivi. Je sais que, partis des Batignolles, nous allâmes du côté d’Asnière. Près de ce village, en obliquant à gauche, Philippe nous fit entrer dans un petit bois très sonore. J’ai retenu cette particularité, parce que, à peine sous la feuillée, nous entendîmes fort distinctement des laveuses qui chantaient au loin et tapaient ferme sur leur linge. Il me sembla que ces chansons et ces bruits de battoirs partaient près de nous tant ils étaient nets ; cependant, il nous fallut une bonne demi-heure de belle marche sous bois avant d’arriver auprès des lavandières.

Elles étaient une dizaine autour d’une vaste piscine rectangulaire entourée de dalles blanches. L’eau d’un petit ru traversait ce bassin et se perdait ensuite sous les futaies voisines.

Agenouillées chacune dans un chien, sorte de caisse en bois garnie de paille, les lavandières causaient à voix haute, riaient, chantaient, les bras nus jusqu’aux épaules, pour rincer à l’aise le linge des paquets qui se trouvaient auprès d’elles, placés sur des brouettes. Lorsque nous arrivâmes, malgré le bruit que nous fîmes, aucune ne tourna la tête de notre côté.

Cette indifférence m’étonna.

Sans savoir pourquoi, ces laveuses m’intéressèrent de suite au plus haut point. Tout en préparant ma ligne, je me mis à regarder autour de moi avec une sorte de curiosité inquiète.

Je remarquai que, pour vêtement, elles portaient un simple petit jupon de serge bleue, rouge ou noire, serré à la taille sur une chemise grossière mais très blanche. Une coulisse, plissant la toile autour du cou, faisait saillir leur poitrine ferme et bien d’aplomb. Toutes portaient leurs cheveux noués au sommet de la tête.

Elles me semblèrent robustes, gracieuses, fortes, nerveuses et gaies. Je les examinais avec plaisir, aimant beaucoup à rencontrer de luxuriantes natures, à voir la vie circuler à pleins bords dans des êtres richement organisés. À part le petit intérêt de naturaliste qu’elles m’inspirèrent à première vue, rien dans leur personne ne me parut autrement particulier. Je vis seulement, avec surprise, qu’elles avaient chacune auprès d’elles une grosse poule noire qui picorait la pointe effilée des brins d’herbe, et cela sans coqueter, sans s’écarter du cotillon de leur maîtresse. Chaque laveuse me sembla posséder, en propre, une poule bien personnelle et ne la quittant pas. Au lieu de se grouper comme elles le font d’habitude pour courir les fossés humides et les sillons frais, à la recherche des friandes lippées, ces bêtes au plumage noir et lustré comme celui des corbeaux, restaient auprès des femmes agenouillées. Elles tournaient et retournaient sans cesse, dans un demi-cercle de quelques mètres de circonférence qu’elles traçaient autour de chaque laveuse.

Cette fidélité peu conforme à la nature insouciante des poules, bêles fureteuses et vagabondes par état, me frappa. Je n’y fis cependant pas autrement attention pour l’instant. Nous étions d’ailleurs dans un endroit charmant, dont la vue me prit tout entier.

C’était une grande clairière à côtés inégaux.

Des fourrés d’arbres fort élevés l’entouraient de toute part. À droite, un petit cours d’eau sortait du bois en serpentant entre deux rives garnies de joncs, de presles légères et de libellules bleues, sur un fond de sable rempli de grosses pierres, retraites aimées des paresseuses écrevisses.

Le ru coupait la prairie en formant une S. Au milieu de son parcours, il emplissait le réservoir couvert de chaume des laveuses, et repartait ensuite pour aller se perdre sous les gaulis à notre gauche. L’herbe drue, d’un beau vert, nous montait à la cheville, faisant avec ses millions de brins un joli sol doux à la marche, sourd à l’oreille. De-ci, de-là, les grelots du muguet embaumaient l’atmosphère ; et la vénéneuse digitale, au feuillage sombre et bigarré, découpait dans l’air tiède ses clochettes dangereuses. Un peu plus loin, le tendre liseron montait avec grâce autour des graminées à tiges sveltes, qui courbaient sur lui leurs têtes élégantes, comme si elles l’eussent regardé avec curiosité. Par centaines, les renoncules se poursuivaient à travers l’herbage, formant de place en place des rassemblements considérables de fleurs, d’un beau jaune éclatant, qui brillait sur l’herbe mate comme des traînées de métal d’or.

De temps en temps, un bec-fin passait avec rapidité, poursuivant un papillon aux ailes de soie. Pour échapper à son agile mais trop impétueux chasseur, le bel insecte cassait son vol à chaque instant, et l’oiseau impatienté par cette retraite fatigante et rusée abandonnait bientôt la poursuite du frêle animal.

Alors, libre et tranquille, le beau satyre ou l’admirable vanesse, courait d’un bond caresser le sein des fleurs entrouvertes, ou bien il venait se poser immobile sur la pointe flexible d’un jonc solitaire dont il semblait alors, avec ses ailes richement colorées, la floraison merveilleuse.

La pleine lumière des cieux baignait à flot tous ces tableaux charmants, dont je savourais avec délice les pénétrantes sensations. Piane, piane, en même temps, je continuais mes apprêts de pêcheur, mais sans la moindre conviction. De lamentables retours au logis, parfaitement bredouille, m’avaient depuis longtemps prouvé mon absolue maladresse vis-à-vis des poissons, aussi niais fussent-ils.

Philippe et son fils étaient depuis longtemps à l’œuvre.

L’un, assis gravement au bord du ru, suivait avec anxiété les imaginaires secousses de son flotteur ; l’autre, intimidé par la présence des laveuses, n’avait pas encore commencé la série de ses prouesses habituelles, mais il y préludait en se roulant dans l’herbe comme un jeune poulain mis au pré.

Je fis quelques pas pour m’approcher de Philippe. En passant près des laveuses qui toujours frappaient ferme du battoir et du bec, involontairement mes regards s’arrêtèrent sur les poules noires. Ces bêtes singulières n’avaient pas bougé de leur demi-cercle. Elles étaient maintenant accroupies sur l’herbe, immobiles, les plumes hérissées, et paraissaient assoupies sous l’influence d’une bonne digestion. En les examinant avec plus d’attention, je sentis une inquiétude vague sourdre en moi.

« Que diable font ici ces bêtes emplumées ? me demandais-je, arrêté devant elles. Il n’entre pas dans les habitudes des êtres de leur espèce de suivre ainsi leurs maîtres partout où ils vont. D’après le chemin parcouru pour venir en ce lieu et le silence qui nous entoure, nous sommes, je crois, assez loin des habitations de ces bonnes femmes. Qu’est-ce que tout ce monde-là, plumes luisantes et peaux fraîches ? »

Désireux de résoudre cette question, j’interrogeai la laveuse qui se trouvait auprès de moi. J’en fus pour mes frais de curiosité. Non seulement ma voisine ne me répondit pas, mais elle s’abstint même de tourner la tête de mon côté. La croyant sourde, je m’adressai à une autre. Ce fut pareil. La troisième, la quatrième, la cinquième, toutes me firent le même accueil.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

Avais-je véritablement affaire à des sourdes, ou tout simplement à des paysannes grossières et mal apprises ?

Cette dernière version me parut la véritable. Car, pendant que je m’évertuais à tirer quelques mots du ventre de ces pandoures, elles, sans plus s’occuper de moi que si je n’eusse pas été dans leur dos, à crier comme feu Stentor, continuaient à causer, à rire, en frappant à grands coups de battoir le linge tordu qu’elles foulaient ensuite dans l’eau blanche de savon.

Certes, je connais les égards que l’on doit aux femmes, mais était-ce bien des femmes, ces créatures bizarres, si bavardes entre elles et si bellement muettes avec moi ? « Voyons cela, me dis-je ; la chose mérite confirmation. »

J’approchai près de ma première laveuse et je lui mis rudement la main à l’épaule, en la secouant un peu plus que de raison.

Sous la forte pesée que je fis sur elle, la laveuse ne remua pas plus qu’une femme de pierre. J’essayai de la tirer en arrière pour la renverser ; tous mes efforts furent inutiles. Elle ne broncha pas d’une ligne et continua de laver, de parler et de rire, comme si je ne l’eusse pas touchée.

Cette résistance de statue me stupéfia.

J’avais cependant devant moi un être bien animé, puisqu’il faisait acte de vie pour tout, hors ce qui me concernait. Et ces poules noires, qui sommeillaient auprès des étranges laveuses, qui étaient-elles aussi ? Je marchais presque sur leur tête sans que ces animaux, ordinairement si timides, songeassent seulement à ouvrir l’œil.

Philippe n’avait rien vu de cette scène étonnante.

Tout entier à sa passion, il était immobile à quelques pas de moi, la ligne à la main, le regard obstinément fixé sur la plume flotteuse. Le jeune Franck, moins occupé, avait suivi tous mes mouvements. Quand je le regardai distraitement, par suite de ma profonde préoccupation, il me montra deux yeux animés d’une curiosité interrogative.

Je vis qu’il avait bien tout remarqué, mais sans comprendre. Lorsque je m’éloignai des laveuses, il vint à moi et me dit en riant :

« Elles ne veulent pas jouer, hein ? »

Sans répondre, je m’avançai près de son père et je lui racontai rapidement mon aventure.

« Bah ! me répondit-il avec insouciance et sans quitter du regard son satané flotteur, – ce sont des brutes ! restons tranquilles. Elles nous laissent pêcher en paix ; nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage sur leur compte. »

Devant l’indifférence générale, je n’avais plus qu’une chose à faire : lancer ma ligne au fil de l’eau et attendre que le poisson mordît.

C’est à quoi je me résignai, après avoir jeté un dernier regard aux laveuses toujours agenouillées dans leur chien, battant, battant, poules au côté.

Cependant, Franck commençait à s’ennuyer de la sagesse insolite qu’il montrait depuis notre arrivée. Le regret d’être resté paisible pendant une demi-heure, entrait peu à peu dans son esprit espiègle. Du coin de l’œil, je le vis bientôt arracher l’herbe à pleines mains et s’approcher de nous, en tapinois, pour lancer sa verte moisson sur nos bouchons. Il tombait mal. Justement, de petites secousses se faisaient sentir aux plumes. Là-bas, sur le sable, au fond de l’eau mystérieuse, quelqu’un batifolait autour des hameçons effilés.

Ça mordait !

Philippe était haletant.

Après trente minutes d’attente inutile, il y avait de quoi.

Mon émotion, quoique moins forte, avait cependant un bon petit grain aussi. Franck arrivait donc hors de propos. Au moment où il levait le bras pour mettre à exécution son projet malicieux, je le regardai d’une façon si menaçante, qu’il tourna vite les talons et s’enfuit en riant vers les laveuses. Une minute après, il revenait en sautant et frappant des mains.

« Oh ! papa, papa ! criait-il avec une joie nerveuse qui le faisait trépider. Viens voir tous ces poissons. Il y en a tant qu’ils se touchent. »

Quatre enjambées suffirent à Philippe pour constater ce fait extraordinaire. – Des poissons ! – Nous qui, depuis des années, pêchions dans tous les endroits où il n’y en a pas.

Je le suivis.

Franck avait dit vrai.

Autour des laveuses, dans l’eau d’une transparence de beau verre, passaient par groupes des centaines de poissons cyprins, tous pareils et d’une espèce qui m’était inconnue.

Un peu plus gros que le pouce, ils avaient la blancheur nacrée de l’éperlan, les formes élégantes de la truite et sa vivacité gracieuse en nageant. Leur dos était armé de cette scie qui rend la perche si dangereuse à toucher dans son agonie ; seulement, sur ce singulier poisson, cette arme paraissait avoir la souplesse d’une aile au lieu de la raideur menaçante qu’elle a sur le carnivore des rivières. En outre, elle commençait à la tête et finissait à la queue, tandis que chez la perche la nageoire dorsale est en deux parties inégales et plus petite.

« Je vous disais bien qu’il y avait ici beaucoup de poissons ! » s’écria Philippe avec un grand air de triomphe, en changeant ses amorces.

Sous l’obsession d’une idée qui me trottait par la tête depuis un instant, je répondis :

« Avez-vous remarqué comme l’eau est limpide ici, tandis que, avant et après ce réservoir, elle a l’aspect un peu trouble.

– Tiens, c’est juste ; je n’avais pas fait attention à cela.

– Depuis quand connaissez-vous cet endroit ?

– C’est dernièrement que le hasard me le fit découvrir. Je revenais d’un rendez-vous d’architecte, près d’Asnière, lorsque l’idée me prit de passer par ce bois pour regagner la gare. C’était le chemin des écoliers, je ne l’ignorais pas ; mais j’avais un besoin de fantaisie explorative qui me poussait au large. Je fis bien de m’abandonner à ce bon mouvement, puisque, grâce à lui, j’ai découvert cette coupée charmante.

– Vous êtes sûr ?

– Sûr de quoi ?

– D’être déjà venu ici ? »

Philippe partit d’un bel éclat de rire, puis, me regardant avec curiosité :

« Qu’est-ce que vous avez ? demanda-t-il.

– Rien, mais je voudrais bien avoir quelque chose.

– Quoi donc ?

– La certitude d’être éveillé.

– Mon ami, vous dormez, croyez-moi, car vous divaguez supérieurement.

– Possible ; en attendant, regardez ces poissons.

– Eh bien ?

– Ce sont des éperlans ailés.

– Oui ; après ?

– En avez-vous déjà vus de semblables dans les ruisseaux comme celui-ci ? Vous le savez aussi bien que moi, l’éperlan est un poisson qui ne se trouve qu’à l’embouchure des fleuves du nord ; encore n’a-t-il-pas d’aile.

– Où voulez-vous en venir ?

– À vous prouver que nous sommes le jouet d’une hallucination, que nous avons la fièvre et que nous dormons quelque part, couché sur le cœur.

– Prouvez-moi cela, cher ami, répondit Philippe, en enfonçant d’un coup sec le bâton de sa ligne dans le sol où il resta fiché. – Cette démonstration doit être instructive et amusante, » continua-t-il, croyant à une plaisanterie.

N’ayant pas, comme moi, constaté l’étrangeté des laveuses et de leurs singulières compagnes, – les poules noires, – il n’avait aucunement l’esprit frappé. N’ayant rien vu, il échappait à l’influence troublante que certains faits incompréhensibles exercent sur nous, parce que l’analyse raisonnable ne les peut expliquer.

Espérant être mystifié, il se préparait à rire spirituellement de ce petit malheur, alors que la plus grande peine de sa vie allait le frapper au cœur.

« Ainsi, repris-je, rien ne vous paraît ici sortir du cadre habituel des choses connues ?

– Non.

– Tout vous semble logique, rationnel ?

– Parfaitement.

– Eh bien, allez mettre la main sur l’épaule d’une de ces femmes qui sont derrière vous ; à part leur riche santé, elles n’ont rien de particulier dans l’aspect. Elles lavent comme toutes les laveuses du monde, en faisant autant de bruit avec leur langue qu’avec leur battoir, ce qui prouve la solidité des instruments dont elles se servent et l’intensité du besoin de parler qui les tourmente.

Elles ne sont pas de bois, mais de chair et d’os, ainsi que vous le pouvez voir. Eh bien, essayez de les remuer seulement d’une ligne. Elles sont bavardes et paraissent ne demander qu’à causer avec n’importe qui, de n’importe quoi. Parlez-leur et voyez si elles vous répondront. »

Quoi qu’il en eût, et malgré le petit sourire qui se tenait tout narquois sur le coin de ses lèvres, ce que je disais à Philippe l’intéressait passablement.

Il avait d’abord quitté sa fameuse ligne, et maintenant, le pêcheur fanatique m’écoutait sans broncher, avec une attention très marquée dans l’attitude. Il me regardait, visiblement étonné de l’invitation vaguement ironique qui lui était faite.

J’avais alors devant moi le groupe des laveuses auquel Philippe tournait le dos pendant que je parlais. Mon regard restait distraitement arrêté sur Franck, immobile auprès de la femme que j’avais précédemment interpellée.

L’enfant était debout, désœuvré, incertain. Peut-être cherchait-il dans son imagination fertile quelle espièglerie il pourrait bien faire à sa voisine. Tout à coup, au moment où Philippe allait se retourner pour constater mes dires, je le retins rudement de la main en poussant un cri d’effroi. Je venais de voir Franck disparaître dans le bassin.

Malgré la distraction de mon regard et de ma pensée, il me sembla que la femme auprès de laquelle il se tenait l’avait attiré doucement, comme pour le caresser, et, d’un brusque mouvement, poussé traîtreusement à l’eau.

D’un bond, je fus au bord du réservoir. Philippe m’avait suivi sans chercher à s’expliquer ma brutalité ni la précipitation de mon élan, mais très inquiet pour ma raison.

Son erreur dura peu.

Ne voyant plus son fils, il devint très pâle, et me dit avec une brièveté qui me remua jusqu’au fond du cœur :

« Où est Franck ?

– Il vient de tomber à l’eau, » répondis-je, sans accuser les laveuses.

Maintenant que leur malveillance m’était démontrée, je jugeai prudent de ne pas désigner ces femmes dangereuses à la colère de Philippe. Dans mon trouble, je leur attribuai une puissance occulte, qu’elles pouvaient mettre au service des criminels instincts dont elles venaient de me donner la preuve, et nous nuire encore. Mieux valait feindre d’ignorer l’acte scélérat que je venais de voir commettre et attendre.

Les représailles pouvaient nous coûter cher. Franck n’était peut-être pas mort et, pour se venger, elles l’auraient certainement tué tout à fait.

Le malheureux Philippe et moi, nous entrâmes dans l’eau heureusement peu profonde. Elle atteignait à peine nos hanches. Il n’en fallait pas davantage pour noyer un enfant ; mais comme le courant était à peine sensible, par suite de la largeur du bassin où s’épanchait le ru, nous espérions sauver Franck. Cependant, malgré nos recherches rapides et l’extrême limpidité de l’eau, nous ne le vîmes pas.

Le malheureux père sanglotait. J’étais désespéré, furieux, pris d’une envie folle de me jeter sur la meurtrière et de la piétiner avec rage au fond de l’eau ; de la tuer avec joie d’une horrible mort, sous les yeux de ses odieuses complices : ces femmes implacables et indifférentes, dont le battoir infernal battait, battait toujours, battait sans relâche, pendant que, désolés, nous cherchions notre bien-aimé petit Franck.

Seule la crainte des terribles conséquences que l’exécution de cette justice sommaire pouvait avoir pour Philippe, me retenait.

À notre entrée dans le bassin, tous les poissons avaient fui en tumulte à droite à gauche, remontant et descendant le ru, selon le côté où les poussait leur frayeur. Quelques-uns d’entre eux, plus épouvantés sans doute, sortirent de l’eau et se lancèrent à une grande distance en volant.

Cela me parut extraordinaire.

À travers l’émotion qui m’étranglait, je vis qu’ils se soutenaient dans l’air, en agitant par un mouvement serpentin très rapidement exécuté, l’aile ou la nageoire dorsale qu’ils avaient sur le dos. Le vol obtenu à l’aide de cet organe était court et sec comme celui des cigales.

Cependant, il suffisait pour que l’animal pût se sauver d’un danger imminent. J’essayai d’attraper un de ces jolis poissons, mais cela me fut impossible. Ils m’échappaient tous avec adresse, soit à la nage soit par l’envolement.

Un seul d’entre eux se montrait moins sauvage. Exactement conformé comme les autres, il suivait l’infortuné Philippe partout où le conduisait la recherche de son fils. Lorsque, certains de ne rien trouver, biens tristes, nous regagnâmes la terre, le petit poisson accompagna jusqu’à la rive le malheureux père, qui se laissa tomber là sans voix et sans larmes.

Pauvre ami !… Tant que son esprit était resté ouvert à l’espoir, les sanglots de son cœur et les pleurs de ses yeux avaient soulagé sa souffrance. Maintenant qu’il voyait irrévocablement l’espérance morte, tout ce que l’homme a de bon, de beau, de touchant, se fermait à jamais en lui. L’ironie poignante et cruelle de la vie lui apparaissait brusquement. L’inutilité de l’âme le frappait d’une façon saisissante, et les tendresses du cœur, si douces et si consolantes, il ne les voyait plus que comme d’encombrantes richesses, un vain embarras qu’on ne doit pas garder si l’on veut être heureux, fort et logique avec le sort, ce traître brutal qui vous caresse d’une main et vous étrangle de l’autre.

Pauvre, pauvre ami ! !

Le destin est implacable, soyons comme lui. Étouffons nos sentiments, n’aimons rien ni personne ; ne voyons ni les petits ni les souffrants, ni celles qui pourraient nous chérir, ni celles qui pourraient nous aimer. Passons, passons ! n’écoutons aucune voix, aucun cri, aucune plainte, aucun râle. Vite, vite, la vie est courte. Ne la gaspillons pas en puériles émotions, en stériles sentimentalités. Le cœur doit battre et non s’ébattre. Buvons, mangeons, dormons. Tout est là. C’est épouvantable, mais c’est comme cela. Hors de ce cercle solide derrière lequel rien ne peut nous atteindre, sauf la mort, pas de tranquillité possible pour l’homme en ce monde !

Voilà les pensées amères que je lisais sur le visage sombre de Philippe, bien triste et bien abattu.

Je me tenais près de lui, debout, très ému, sans gestes et sans paroles.

Lui donner de banales consolations ? À quoi bon ! Je n’y songeais même pas. Quand la douleur arrive à ce degré d’exaspération, toutes les paroles sont vaines, tous les mots creux et froids. Se taire est encore ce qu’il y a de mieux. Le silence devient alors une forme d’émotion respectueuse qui touche profondément ceux qui souffrent, tandis que les manifestations verbeuses, d’une pitié souvent d’apparat, froissent et crispent parfois les grandes douleurs.

Laissant un instant Philippe tout entier à sa douleur, je ramassai rapidement les engins de pêche ; puis, après les avoir ficelés, je vins m’asseoir auprès de mon ami. Nous étions à dix mètres environ des laveuses, au bord du ru.

Mon regard errait sur le bassin. Je pensais au pauvre Frank si tragiquement disparu. Un léger clapotement me fit regarder l’eau près de moi. J’aperçus le petit poisson de Philippe. Depuis que ce dernier était venu tomber désespéré sur l’herbe, il n’avait probablement pas quitté l’endroit où le malheureux père était sorti de l’eau. Je remarquai qu’il faisait, à dessein, beaucoup de frétillement, afin que le bruit produit par son manège attirât notre attention. L’intérêt de ce petit animal me toucha. Dans la triste disposition d’esprit où se trouvait Philippe, je pensais le tirer de sa poignante torpeur en lui faisant remarquer les preuves de ce subit attachement.

« Voyez donc, lui dis-je, l’aimable petit poisson ; il vous a suivi partout où vous alliez dans le bassin, et depuis que vous en êtes sorti, il n’a pas quitté la rive. Regardez, il semble venir vers vous. Tous ses élans se dirigent obstinément de votre côté. »

Philippe laissa tomber sur le cyprin un regard vague rempli de tristesse.

« Qui sait, continuai-je, poussé par une grande compassion à présenter cette étrange suggestion, – c’est peut-être Frank que ces laveuses ont changé en poisson. »

L’être frappé au cœur croit supposable tout ce qui peut calmer son affliction. Sa pensée desséchée à l’excès par le feu torréfiant du chagrin est comme l’amadou enduit d’essence ; il suffit d’une étincelle d’espoir pour le raviver tout entier et faire flamber la joie morte.

Philippe se dressa frémissant, la rougeur au front.

« Ah ! si vous disiez vrai ! » fit-il éperdu, avec un regard qui me perça le cœur et me glaça.

– « Si je m’étais trompé, si ce n’était pas Frank ! quel écrasement pour cette folle tendresse de père, qui frissonnait de bonheur à la seule pensée de retrouver son fils, enfant ou cyprin. Quel remords pour moi ! »

Mon ami venait de se pencher sur le petit animal aux nageoires argentées. Il tendit la main, et la gentille bête sauta dedans d’un coup d’aile. Philippe le caressa du doigt et le baisa à plusieurs reprises, avec une joie enfantine qui m’emplissait les yeux de larmes. Vraie ou fausse, mon idée avait empoigné son esprit souffrant et le berçait d’une douce illusion. Possible ou non, elle le consolait. Cela m’excusait un peu si j’avais menti. Erreur qui sauve vaut mieux que vérité qui tue.

Cependant, je regardais le petit poisson toujours dans la main de Philippe. Je le vis bientôt agité de mouvements convulsifs. Conformé comme ses frères, malgré le sens affectueux qui le portait vers l’homme et l’eût pu faire supposer d’une nature particulière, il avait les mêmes besoins d’existence qu’eux et souffrait visiblement hors de l’eau son élément. Les opercules nacrés qu’il portait de chaque côté de la tête, s’ouvraient par instant sous l’effort d’un spasme douloureux, et l’on voyait ses branchies pantelantes, gonflées de sang, se violeter et se crisper sous l’angoisse de l’asphyxie. J’en fis la remarque à Philippe dont l’émotion troublait la vue. Effrayé, il se recula pour se baisser et mettre le poisson à l’eau. Dans la précipitation qu’il mit à faire ce mouvement en arrière, il ne vit pas le paquet de lignes que j’avais précédemment rassemblées et jetées sur l’herbe ; ses pieds s’embarrassant dans les roseaux, il fit un faux pas, faillit tomber à la renverse et lâcha l’éperlan qui roula par terre.

Au même instant, une des poules noires sortant de son cercle fatidique, se lança, ailes ouvertes, sur le malheureux animal. Celui-ci, en voyant l’ombre de la bête vorace le couvrir, fut épouvanté. Rassemblant toutes ses forces, il se dressa sur sa queue, et d’un mouvement d’aile dorsale se jeta de côté à quelques mètres de la poule. Mais celle-ci avait l’avantage d’être en pleine vigueur et dans son élément. Le pauvre petit poisson à demi asphyxié, affolé par l’acharnée poursuite de la bête sombre, fit encore quelques sauts désespérés, puis enfin tomba d’un dernier bond et ne bougea plus.

La poule féroce lui creva la tête d’un coup de bec. Elle l’empoigna à plein corps, car ses compagnes goulues arrivaient en tumulte pour partager la proie, et se sauva sous bois, courant, volant, rasant le sol, poursuivie par les autres bêtes voraces qui la talonnaient en poussant des cris de sauvage convoitise.

Cette scène affreuse avait duré quelques secondes à peine. La bande noire et hurlante était disparue tout entière dans les fourrés que je n’étais pas encore revenu de ma stupeur. Cloué au sol, oppressé, haletant d’émotion, je n’avais pas eu le temps de me porter au secours du pauvre cyprin.

Lorsque la claire perception des choses me revint, je courus pour tâcher d’arracher aux bêtes carnassières le cadavre du petit poisson ; mais quand j’entrai sous bois, je ne vis ni n’entendis plus rien… rien que le chant des oiseaux cachés dans la fraîcheur des ramées, rien que le murmure du ruisseau qui glissait doucement à travers les roseaux tremblants et les algues échevelées de ces rives ombreuses.

Je retrouvai Philippe tombé sur l’herbe.

Écrasé de douleur, il s’était évanoui.

Je vis avec étonnement une des laveuses auprès de mon malheureux ami.

C’était la plus jeune de ces femmes singulières. Elle se tenait debout devant Philippe. Un de ses bras nus pendait le long de sa jupe de serge brune, l’autre bras était reployé sur la poitrine. Elle regardait avec une grande pitié le corps inerte étendu à ses pieds.

Quand j’approchai, elle releva la tête.

« Est-ce le père ? » me demanda-t-elle d’un ton bref et sans changer d’attitude.

Je fis un signe affirmatif.

Alors, elle passa silencieusement devant moi. Je la vis marcher avec lenteur vers le bois, à ma gauche ; elle entra sous les arbres et bientôt disparut dans la feuillée. Aucune de ses compagnes n’avait bougé.

Ces laveuses étranges et forcenées continuaient de taper avec un acharnement diabolique. On eût dit des êtres maudits, condamnés à battre et rebattre leur linge, jusqu’à la consommation des siècles.

M’agenouillant auprès de Philippe, je lui baignai le front avec l’eau fraîche du ruisseau. « Pauvre ami ! pensais-je un instant, en l’examinant avec tristesse. À quoi bon le ranimer ? Le rappeler à la vie, n’est-ce pas le rappeler au désespoir ! Quel triste service l’humanité nous force quelquefois à rendre ! Un être cher tombe devant vous, foudroyé par une douleur écrasante. En bonne logique, nous devrions souhaiter qu’il mourût au milieu de l’anéantissement qui lui donne l’oubli. Eh bien non. Une loi cruelle nous ordonne d’entourer ce malheureux de soins, de l’arracher à la tombe consolante, de lui redonner les cuisantes sensations de la vie et les dévorantes angoisses du désespoir. Ah ! pourquoi la nature qui nous a faits si faibles pour la souffrance, nous a-t-elle construits si forts contre la mort ! »

Enfin, Philippe ouvrit les yeux. Il souriait à travers sa pâleur, et je vis avec terreur qu’il n’avait plus la conscience de son malheur. Secouant ses membres comme s’il fût sorti d’un profond sommeil, il ramassa paisiblement les bambous de pêche, reforma les cannes, ajusta le fer des bouts, vissa les pommes, fit un paquet du tout, puis, le jetant sur son épaule, il vint à moi directement, les yeux clairs, le visage calme, et me dit d’un ton délibéré :

« Y sommes-nous ?… en route ! »

Le malheureux ne pensait plus à son fils.

Je l’avais regardé faire en silence avec une curiosité pénible, un serrement de cœur inexprimable.

« C’est la folie, pensais-je, la folie oublieuse, sans souvenirs et sans remords ! »

Et, songeant à la femme là-bas, l’inquiète et tendre amie, seule au foyer, debout dans la salle silencieuse, une main posée sur la table mise, les yeux fixés sur le cadran, attendant avec impatience les êtres chers à son cœur : « Qu’allait-elle me dire, celle-là, en me voyant entrer avec son mari privé de raison et sans l’enfant chéri de ses entrailles ? Est-ce que, vraiment, il me fallait assister à la scène poignante qui suivrait l’annonce de cet irrémédiable malheur ? Morne et fiévreux, l’âme crispée, devais-je donc entendre les sanglots de cette épouse éperdue et les cris déchirants de cette mère désespérée ? »

Quelle triste mission m’échéait !

Quand Philippe passa son bras sous le mien, je me laissai entraîner machinalement, sans résistance, comme un criminel hébété qu’on mène au supplice. Nous traversâmes ainsi la clairière, marchant sans obliquer, et laissant derrière nous le groupe agenouillé des laveuses.

Nous allions entrer dans le bois.

De la main, j’écartais déjà quelques branches, quand tout à coup des cris d’enfant retentirent à notre droite.

« Père, père, » disait une voix qui semblait courir.

Philippe eut une secousse galvanique en entendant cet appel. Il me regarda d’un air hagard, puis ses traits se détendirent sous les chaudes effluves d’un bonheur débordant, inespéré.

« C’est Frank, » me dit-il avec une joie éclatante, en se dirigeant radieux vers la direction des cris.

Je le suivis, joyeux et bouleversé. Je venais de reconnaître que la voix de l’enfant partait de l’endroit du bois où j’avais vu disparaître la jeune laveuse un instant avant, et je craignais encore quelque mortelle déception.

Heureusement, il n’en était rien.

Quand je rejoignis Philippe, il tenait son fils dans ses bras et le couvrait de baisers. En proie à une indicible émotion, il pleurait et riait tour à tour, puis, posant Frank à terre, il s’agenouillait devant lui et le questionnait avec une précipitation ardente et désordonnée qui rendait à l’enfant toute réplique impossible. Alors, le cœur plein, l’esprit troublé délicieusement, se sentant incapable de contenir l’élan de sa tendresse et l’impatient besoin de savoir qui l’agitait, il arrêtait net le flot tumultueux de ses paroles, enlevait Frank dans ses mains frémissantes, le considérait avec ivresse, et le ramenant sur sa poitrine gonflée de joie, il pressait avec adoration l’enfant chéri de son cœur.

Ah ! il n’était plus fou, allez ! ou du moins, si fait bien il l’était encore. Mais cette folie-là n’est pas dangereuse ; tout le monde la cherche, la désire et la veut. Elle n’est indifférente, ni froide, ni sèche, ni morne comme l’autre. Délire précieux, exaltation bienfaisante, elle fertilise la vie et fait entrer dans l’âme les plus délicieuses sensations. L’humanité tout entière la poursuit et l’appelle en roulant vers la mort. Car c’est la radieuse démence du bonheur. Celle qui console l’homme, embellit la femme et charme l’enfant. Mais nous ne sommes faits que pour les ivresses de quelques instants. Vives et légères comme des libellules, les joies passent en nous caressant de leurs ailes de sylphe, puis elles fuient en nous laissant au cœur la douce mélancolie du souvenir ou l’adorable amertume du regret.

J’allais bientôt constater cela.

Très ému, je regardais, les yeux pleins de larmes, la scène que j’avais devant moi.

Frank tenait Philippe enlacé par le cou, mais avec une contenance singulière pour lui. Immobile et gauche, il se laissait caresser, embrasser, froisser sous les folles étreintes de son père, sans prononcer une parole. Ses grands yeux noirs, bien ouverts, se fixaient avec étonnement sur les yeux noyés de tendresse de Philippe. Je remarquai avec surprise qu’il avait l’expansion timide et réservée. On l’embrassait, il n’embrassait pas. Lui si caressant avant sa disparition, il ne caressait plus. L’enfant de premier jet, turbulent, vif, aux colères impétueuses mais aux repentirs rapides, caressants, irrésistibles, paraissait n’exister plus. Je retrouvais un petit être pensif et froid. Pourtant, c’était bien Frank, avec son beau visage ovale, ses longs cheveux bouclés sur les épaules, son corps svelte et souple, ses jambes nerveuses et ses mains blanches, aux doigts fuselés, présent gracieux de sa mère qui l’avait fait à son image.

C’était bien son front intelligent, ses yeux de velours ; mais ce n’était plus son regard espiègle, fouilleur et charmant.

Il y avait maintenant là-bas, tout au fond de cette belle pupille noire, plus luisante que le jais, un point d’interrogation fixe, étincelant, qui semblait la petite flamme inquiétante d’une intelligence trop précoce.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Quelle influence néfaste avait ainsi transformé cette aimable nature ? La jeune laveuse entrait-elle pour quelque chose dans cette étrange métamorphose morale ? Je me perdais en conjectures.

Entièrement à son bonheur, Philippe ne remarqua pas tout d’abord le brusque changement opéré dans le caractère de son fils. Mais quand l’excès de sa joie fut passé, lorsqu’il examina Frank plus attentivement, il vit ce que je venais de voir, un enfant sérieux, calme, inquiétant.

Le pauvre père me regarda.

Je lus dans ses yeux une interrogation si poignante que je n’eus pas la force d’exprimer ce que je pensais. Je fis, des épaules, un haussement prolongé qui voulait dire : « Je n’y comprends rien. »

Alors, Philippe, s’asseyant sur un tronc d’arbre renversé, prit Franck par les deux mains et l’interrogea doucement, d’une façon très serrée.

« Mon Dieu, petit père, voilà ce qui m’est arrivé, répondit l’enfant avec une clarté de récit étonnante : En jouant au bord du bassin, je suis tombé dedans. L’eau était tiède, peu profonde. J’eus d’abord très peur ; mais quand je vis en me débattant et me redressant que ma tête et mes épaules émergeaient facilement, mon effroi disparut. Je me laissai aller sans crainte au fil du ruisseau en m’accrochant après les joncs de la rive gauche, côté où je vous savais. Par moment, je me cachais tout à fait dans les joncs afin que personne ne me trouvât.

Arrivé dans le bois, je rencontrai des trous qui me donnèrent beaucoup de mal. La peur me reprit. Je voulus remonter sur la rive, mais cela me fut impossible malgré tous mes efforts. Le courant devenu plus fort m’entraînait. Je roulai bientôt au fond de l’eau. Je ne sais ce qui m’advint ensuite. Vaguement, comme dans un rêve, il me sembla que je marchais sur des pierres en coupant le cours du ruisseau ; que je saisissais enfin de gros roseaux après lesquels je me cramponnai désespérément, que je parvenais à me hisser, à me sortir de l’eau, et que je tombais sans connaissance au milieu de hautes herbes qui m’ensevelirent entièrement. Quand je revins à moi, une grande jeune femme me donnait des soins. Je crus reconnaître une des laveuses de là-bas. Me voyant sain et sauf, elle tordit mes vêtements qu’elle m’avait retirés, me les fit remettre et, quand ce fut fait, elle me prit brutalement sur ses genoux et me roua de coups pour me punir de mon étourderie. Puis, m’ayant donné une dernière calotte, elle me renvoya en me disant durement : « Gueux d’enfant ! va maintenant retrouver ton pauvre père. » – Je me sauvai épouvanté en criant : « Petit père, petit père ! » Tu accourais, je tombai dans tes bras. »

Cette narration émouvante ne fut pas faite d’une façon aussi suivie que je viens de l’écrire ; cependant, elle sortit tout entière de l’ensemble des réponses très nettes que Franck fit à son père, au fur et à mesure que celui-ci l’interrogeait.

Quand ce fut fini, Philippe resta silencieux et pensif.

Toujours assis, immobile sous les massifs frissonnants des grands arbres, dans la tiédeur embaumée du crépuscule naissant, il avait passé son bras droit autour de la taille de Franck qu’il tenait appuyé contre sa poitrine. Sa main gauche arrachait machinalement les mousses vivaces du tronc d’arbre étendu sous lui. Le regard était fixe, vague et perdu dans une rêverie péniblement profonde. À quoi pensait-il ? À l’effrayant danger couru par son fils, aux émotions violentes qu’il devait avoir éprouvées dans sa lutte contre la mort, sous l’engloutissement des eaux sombres ? Et surtout à ces sensations terribles, bouleversantes, auxquelles on pouvait, sans déraison, attribuer le changement de nature de Franck et sa singulière évolution cérébrale. Peut-être sa pensée inquiète suivait-elle aussi la fuite affolée du petit poisson blanc, aux belles écailles d’argent, qu’il avait vu périr sous ses yeux. Qui sait si dans sa raison hésitante, troublée, elle ne voletait pas encore, avec l’obsession mystérieuse d’un regret, cette phrase décevante, éclose sous l’empire d’une trompeuse et consolante pitié :

« C’est peut-être votre fils que les laveuses ont changé en poisson. »

Invraisemblable idée que la raison récuse ; mais la logique n’est pas toujours le propre de l’homme désespéré. L’extraordinaire qui caresse sa chimère acquiert souvent une grande puissance sur son esprit douloureusement éprouvé. Il berce, endort son chagrin, calme l’angoisse, frappe l’esprit d’une façon saisissante. Et quand il disparaît, l’empreinte qu’il laisse sur la raison reconquise reste souvent ineffaçable. Seule l’insouciance absolue pourrait se soustraire à cette domination vague, irraisonnée, mais insecouable, et l’insouciance inaltérable n’existe pas. Il y a toujours dans l’homme un point vulnérable, si petit soit-il.

Tôt ou tard, c’est là que frappe sans se tromper la souffrance guetteuse. Elle ouvre la brèche et, derrière elle, entrent l’une après l’autre les misères de la vie : – Joies décevantes, ivresse des passions, maladies du corps, tortures du cœur, supplice de l’âme. Ah ! il faut payer, payer cher, payer quand même, la douceur de quelques instants vécus en frissonnant d’aise dans l’éblouissement d’un rayon de bonheur. Et celui qui affecte une radieuse indifférence en roulant avec nous vers la tombe, peut faire vanité de passer pour un fort. Allez, laissez-le faire et ne l’enviez pas. Il est touché comme tous ; il saigne. Ce n’est qu’un fanfaron d’insouciance.

Enfin, Philippe se leva, pâle et préoccupé. Il prit son fils par la main, et nous marchâmes en silence dans un petit sentier qui conduisait à la clairière en longeant le ru. Le croissant des lunes nouvelles montait lentement avec grâce dans le grand ciel paisible. Les étoiles, poissons d’or pur, frétillaient dans une mer d’azur profond. Une nuit délicieusement transparente commençait à tomber avec une lenteur religieuse. Partout, les noctambules s’éveillaient. La grenouille aux yeux limpides coassait, accroupie sous les roseaux élancés. Le sphinx-éclair faisait ronfler ses ailes légères autour des épis bruns de la presle fluette ; et dans l’ombre des ronces étroitement enlacées, la femelle du lampyre allumait sa lanterne. Le grillon solitaire et frileux, tapi chaudement sous l’écorce des branches mortes, jetait dans la sonorité du bois le bruit strident de ses élytres.

Les chauves-souris passaient rapides et sans bruit comme des ombres, frôlant de leurs membranes de crêpe l’amoureux de la nuit, le tendre convolvulus qui, gracieusement suspendu aux spirales de ses tiges volubiles, ouvrait timidement sa corole délicate aux baisers de sa maîtresse. On entendait au loin les deux notes monotones du coucou misanthrope. Quelques rossignols, perdus dans des saulaies espacées sur les rives du ru, se répondaient alternativement à la cantonade, doublant, par l’éclat ou la douceur de leurs chants, le charme poétique de cette soirée ravissante.

Nous allions sans parler dans la tiédeur embaumée de ce beau soir d’une fin d’automne. Philippe et son fils marchaient en avant, je venais ensuite, les pieds dans l’herbe molle, la tête dans les étoiles.

Sortis du fourré, nous côtoyions toujours le ruisseau. Je regardais vaguement couler l’eau sombre, la pensée tout entière absorbée par l’étrangeté des choses survenues depuis notre arrivée dans ce bois inconnu. Petits faits, sans doute, peut-être très vulgairement réguliers pour la masse indifférente, mais pour nous, les intéressés directs, nous voyons autre chose dans tout cela. Le rationnel s’enchaînant si bien à l’extraordinaire, le possible se liait d’une façon tellement étroite à l’impossible, que nous étions troublés comme beaucoup eussent pu l’être à notre place. Puériles ou sérieuses, bonnes ou mauvaises, nos sensations nous dominaient ; et l’examen froidement fait du merveilleux qui nous obsédait n’avançait à rien. L’imagination restait vivement frappée, malgré nos efforts, et la raison interdite.

Une exclamation de Philippe me tira de mes rêveries.

Nous venions d’arriver près du bassin.

À l’endroit où se tenaient précédemment les laveuses acharnées, il n’y avait plus personne. Disparues les bavardes intarissables, les grandes femmes sèches aux bras nus inlassables ; disparues aussi les poules noires et cruelles ; disparu l’encombrant matériel : brouettes, baquets, linge, chiens de bois et battoirs.

Disparue tout entière, sans laisser de trace, la bande bruyante et fantastique !

Rien autour du réservoir n’indiquait le passage de ces êtres mystérieux. L’herbe croissait là comme ailleurs. Un hérisson trottinait le long du bord, cherchant avec son museau de porc les gros insectes du sol ; et sur les dalles penchées dans l’eau, des grenouilles installées bâillaient aux étoiles. Aucun trouble ne se manifestait dans l’ordre habituel des choses. Tout paraissait naturel et logiquement déduit autour de nous, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé en ce lieu.

Nous allions partir sans laisser notre imagination s’appesantir davantage sur les idées troublantes suggérées par la soudaine disparition des laveuses, lorsqu’un grand tumulte se produisit tout à coup dans le bassin.

Nous regardâmes avec attention.

On entendait un bruissement clair de liquide brusquement coupé, ainsi qu’il s’en produit, à fleur d’eau, quand un poisson carnivore chasse la proie qui passe.

Des formes élancées sortaient précipitamment de l’eau. Elles se jetaient au loin en volant et retombaient pêle-mêle dans le ru. Je reconnus les jolis cyprins ailés que j’avais vu nager autour des laveuses. La lune éclairait assez le bassin pour que l’on distinguât ce qui s’y passait.

Je me penchai sur le bord et je vis passer, avec une rapidité de flèche, d’énormes poissons zébrés comme des tigres. Ils poursuivaient en tout sens les pauvres petits poissons affolés, les happaient d’une aspiration et les engloutissaient sans arrêter l’élan de leur poursuite.

« Ce sont de grosses perches dévorantes qui chassent les jolis cyprins ailés, » dis-je en me redressant.

Philippe était devant moi tout pâle, les sourcils froncés.

« Venez, partons ! » fit-il d’un ton brusque, en s’éloignant à grands pas du bassin.

Qu’avait-il encore ? Quelque secrète et fabuleuse corrélation s’établissait-elle dans son esprit entre les laveuses disparues et les perches gloutonnes ?

Qui sait !

Nous sortîmes rapidement du bois. Philippe trouva vite la grand’route et la gare. Une heure après, nous étions rue des Moines.

Devant chez lui, Philippe eut une minute d’hésitation. Une douloureuse appréhension se lisait sur son visage. À la lueur des réverbères, placés devant nous sur le trottoir, je le voyais nerveux, fébrile, et je le sentais sourdement irrité contre une émotion violente qu’il ne pouvait vaincre.

Enfin, il poussa la petite porte coupée dans un des lourds vantaux de la fermeture charretière. Nous étions alors dans une cour spacieuse. Au fond brillait sous la lune la longue file de vitrages des ateliers fermés et silencieux. À droite, s’appuyant au pilastre de la grande entrée, s’élevait la maison d’habitation. Le bureau était au rez-de-chaussée. À hauteur d’épaule se trouvaient les fenêtres. Philippe avança rapidement près d’elles et regarda.

De légers rideaux de soie verte, servant le jour à tamiser la lumière, couvraient les vitres. Au travers, on apercevait Mme Roger assise devant une table. Elle lisait, le front appuyé sur le dos de sa main gauche repliée. À notre arrivée, Turc, un beau terre-neuve, était accouru lourd et grondeur. Reconnaissant son maître, il se mit à bondir en poussant de joyeux aboiements. Mme Roger dressa la tête et se leva.

La manière d’aboyer de Turc lui annonçait son mari. Voyant sa femme debout pour le recevoir et la minute critique arrivée, Philippe sentit renaître son courage. D’un air résolu, il prit Frank dans ses bras et, le portant à la mère mécontente qui attendait immobile, le sourcil légèrement froncé mais un demi-sourire sur les lèvres, il dit tout de suite avec une franchise enjouée :

« Ma chère amie, je te présente un naufragé. »

Mme Roger regarda Frank, qui, debout sur la chaise où son père l’avait mis, restait très sérieux et sans parole devant sa mère.

« Il est tombé dans l’eau, s’écria Mme Roger d’une voix précipitée qui trahissait un grand trouble.

– Oh ! dans un peu d’eau seulement. Le sinistre s’est accompli sous nos yeux et sans danger. Franck n’avait de l’eau que jusqu’à la ceinture, » répondit Philippe avec une tranquillité souriante, hautement démentie par la pâleur de son visage.

Heureusement, Mme Roger ne remarqua pas cette contradiction, bien frappante pourtant. Tout entière à l’inquiétude, la mère passa sa main sur l’épaule de Franck et, sentant ses habits mouillés, l’emporta pour le changer de vêtements.

Alors, Philippe me jeta une recommandation, qui me montra combien il avait l’esprit profondément frappé par les événements de ce néfaste après-midi.

« Surtout, me dit-il à voix basse, tant il craignait que sa femme n’entendit un lambeau de ses phrases rapides, – pas un mot de nos suppositions sur les laveuses singulières de tantôt. Vraies ou fausses, il ne faut pas que Louise les connaisse. »

Bientôt, Mme Roger revint avec son fils.

On se mit à table en silence. Nous nous sentions tous un peu gênés. Philippe par son secret, sa femme par l’idée vague qu’on lui cachait quelque chose, moi par l’obligation de m’observer, et Franck, on ne sait pourquoi, peut-être parce qu’il ne voyait que des visages contraints, et, d’instinct, sentait oppressés les trois cœurs qui battaient autour de lui.

Sa mère ne le quittait pas des yeux.

Il mangeait d’un bon appétit, mais sans jouer, sans rire, sans interrompre à tout propos ses voisins, sans descendre vingt fois de sa chaise selon son ennuyeuse habitude. Il se tenait posément assis, répondait juste pour répondre lorsqu’on lui parlait et tenait constamment ses yeux baissés. Tenue respectueuse et parfaite que je ne lui avais jamais vu si bien observer. Elle n’était pas de son âge ni de son caractère. On le savait caressant, volontaire, pétulant, sans frein d’aucune sorte et pas autre chose. Aussi cette sagesse inusitée nous frappa-t-elle vivement. La mère surtout était préoccupée de ce changement singulier.

« Comme Franck est posé, dit-elle moitié riant, moitié inquiète, je ne le reconnais plus ; est-ce que vous me l’avez changé en route ? »

Ces mots si simples, presque plaisants, bouleversèrent Philippe. Il se leva très pâle, jeta un regard d’angoisse à son fils, et sortit sans prononcer une parole.

Mme Roger resta toute saisie de ce brusque départ.

« Qu’est-ce qu’il a ? me demanda-t-elle, très troublée. Est-il arrivé quelque chose de grave à Franck ? »

Je la tranquillisai de mon mieux, en mettant sur le compte d’une extrême fatigue l’énervement de Philippe.

« Quant à votre fils, continuai-je à voix basse pour que l’enfant ne m’entendit pas, – à part son bain forcé, rien de sérieux ne lui est survenu. C’est à la peur causée par sa chute dans l’eau qu’il faut attribuer le changement que vous remarquez dans son caractère et ses petites manières.

Rassurez-vous. Cette sagesse surprenante ne durera pas. Attendez quelques jours. Lorsqu’il aura oublié le plongeon et l’effroi qu’il lui a causé, l’invincible étourderie reprendra le dessus, le naturel reviendra vite, au galop. »

Mais je m’étais trompé dans ma trop paisible appréciation des faits. Le naturel ne revint pas du tout au galop. Franck resta sérieux, réservé, timide dans ses caresses, un peu mystérieux d’allures. Il conserva son regard droit, calme, interrogateur, qui semblait demander, avec une obstination silencieuse, le pourquoi de tout ce qu’il voyait, même des choses connues, comme si sa vue en eût été frappée pour la première fois. La mère, après quelques mois d’inquiétude attentive et d’examen tenace, fouilleur et défiant, s’est insensiblement habituée au nouveau caractère de Franck.

À ce changement, elle a gagné une tranquillité relative que ne trouble plus la pétulance endiablée de son fils. Cela ne laisse pas de l’inquiéter cependant, car dans ses moments de transes vagues, elle croit sentir flotter autour d’elle une catastrophe imprévue.

Pourtant, elle n’a rien à craindre pour la santé de Franck. Le médecin auquel elle a conduit son fils dans une de ses crises d’angoisses, l’a trouvé parfaitement constitué, sans germe de maladie d’aucune sorte.

« C’est un beau gaillard très bien organisé, peut-être un peu trop raisonnable pour son âge, mais c’est tout, » dit-il à la mère rassurée.

Quant au père, il continue de conduire avec intelligence ses affaires et ses ouvriers. Son jugement reste sain, logique et clair. Je n’ai pu connaître le fond de sa pensée sur les déductions de la catastrophe de Franck. Jamais il n’en parle. Sa femme et moi faisons comme lui, sans nous être cependant, ni les uns ni les autres, donné le mot pour l’observation rigoureuse de cette réserve.

Philippe est toujours bon père et tendre mari. Rien dans ses manières ne marque le dérangement de ses facultés. L’esprit reste droit, net, concis, froidement détailleur. Mais quand notre ami se croit seul… après un dernier regard jeté autour de lui, il laisse tomber son front dans sa main et se perd dans une rêverie profonde. Pour le reste du monde, ces longues réflexions paraissent être les naturelles préoccupations de l’entrepreneur hardi, surchargé d’affaires.

Pour moi, qui vois plus loin et devine mieux, je sens que cette pensée d’homme ne court pas toujours à travers les lignes des plans ni sur les grands échafaudages. Je sais que cette imagination fébrile, dominée par une idée fixe, va souvent là-bas, sur le bord du lavoir aux belles eaux limpides, et qu’elle évoque encore l’image du petit poisson d’argent et des poules dévorantes.
 
 

 

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(Eugène Murer, La Mère Nom de Dieu, Paris : Jules Lévy Éditeur, « Bibliothèque moderne, » 1888 ; ce conte a été repris dans L’Union africaine, journal politique indépendant, dixième année, 1366, 1367, 1368, 1369, 1370, 1371, 1372, 1373, 1374, 1375 et 1376, dimanche 29 mars, vendredi 3, dimanche 5, mercredi 8, vendredi 10, dimanche 12, mercredi 15, vendredi 17, dimanche 19, mercredi 22 et vendredi 24 avril 1891)