Le même fait eut lieu à huit, neuf et dix heures. Quand Arnold en demanda la raison à Gertrude, elle mit son doigt sur ses lèvres et parut si triste, si désolée, que pour rien au monde il n’aurait voulu lui adresser encore une question qui lui faisait tant de peine.

À dix heures, le bal s’interrompit et les musiciens passèrent les premiers dans la salle où le souper était servi.

Là, tout se passa gaiement ; le vin coula en abondance ; Arnold, qui n’osait guère se montrer plus sage que les autres, pensa un instant au vide que cette soirée ferait dans sa petite bourse. Mais Gertrude était à côté de lui et il lui semblait n’avoir pas eu un moment d’inquiétude.

Le premier coup de onze heures sonna, cependant, et aussitôt la bruyante gaieté des buveurs cessa ; consternés, ils entendirent encore le son si triste et si lent de la cloche. Arnold fut saisi d’une étrange frayeur, quoiqu’il ne pût s’en rendre bien compte, et la pensée de sa mère lui vint au cœur. Il prit son verre lentement et le but à la santé de tous ceux qu’il aimait.

Au onzième coup, on quitta la table pour la danse ; on courut à la salle de bal.

« À la santé de qui avez-vous bu la dernière fois ? » dit Gertrude à Arnold, en lui mettant la main sur le bras.

Arnold hésita avant de répondre. Peut-être Gertrude se moquerait-elle de lui s’il était sincère. Mais non : elle avait prié avec ferveur sur la tombe de sa mère, et il répondit à voix basse :

« J’ai bu à la santé de ma mère. »

Gertrude ne dit pas un mot et monta avec lui en silence, mais elle ne riait plus, et, avant de commencer une nouvelle danse, elle lui dit :

« Aimez-vous votre mère si tendrement ?

– Plus que ma vie.

– Et vous aime-t-elle ?

– Est-ce qu’une mère n’aime pas son enfant ?

– Et que ferait-elle, si elle ne vous voyait pas revenir ?

– Pauvre mère ! s’écria Arnold, son cœur se briserait.

– Le bal recommence, s’écria Gertrude ; venez, nous n’avons pas un instant à perdre. »

Et la danse, en effet, passionnait plus que jamais toute cette jeunesse. Le vin lui était monté à la tête ; elle riait, criait même, jusqu’à ce que le bruit fût si grand qu’il l’empêcha d’entendre la musique.

Arnold ne prenait aucun plaisir à ce tapage et Gertrude aussi, toute sérieuse, gardait le silence. Quant aux autres, ils semblaient s’amuser de plus en plus ; un moment même où la danse avait cessé, le juge alla droit à Arnold, lui donna une tape sur le dos et lui dit en riant :

« C’est bien, monsieur l’artiste, exercez vos jambes ; ce soir, nous aurons le temps de nous reposer.

Eh bien, petite fille, dit-il à Gertrude, pourquoi faites-vous une si longue figure ? Est-ce, dans un bal, une figure de circonstance ? Allons, en place, la musique vous appelle ; » et, tout joyeux en apparence, il traversa la foule des danseurs.

Arnold avait passé son bras autour de la taille de Gertrude pour la danse qui allait commencer, quand, tout à coup, elle se détourna, saisit le bras d’Arnold et lui dit doucement à l’oreille :

« Venez ! »

Arnold n’eut pas le temps de demander où, tant elle le pressait mystérieusement de sortir.

« Où allez-vous ? dirent à Gertrude deux jeunes filles de ses amies.

– Oh ! je vais revenir, » répondit-elle très vite ; et, bientôt sortie avec Arnold, elle respira l’air frais du soir.

« Où allez-vous, Gertrude ? dit Arnold.

– Venez, » dit-elle encore une fois. Et lui saisissant encore le bras, elle le ramena, en lui faisant traverser le bourg, à la maison de son père, où elle entra pour revenir bientôt avec un paquet.

« Qu’allez-vous faire ? lui dit Arnold étonné.

– Venez ! » fut toute sa réponse, et, suivant la grande rue du bourg, ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils se trouvassent en dehors des murs mêmes de Germelshausen.

Alors Gertrude, se tournant vers la gauche, monta sur une petite colline, d’où il était facile d’apercevoir les fenêtres éclairées de la taverne.

Elle se tint là immobile, tendit la main à Arnold et lui dit avec émotion :

« Saluez pour moi votre mère, et adieu !

– Gertrude ! s’écria Arnold très ému, perplexe ; allez-vous ainsi me congédier, et au milieu de la nuit ? Ai-je dit un mot pour vous offenser ?

– Non, Arnold, dit la jeune fille, l’appelant pour la première fois par son nom ; mais, parce que je vous aime, il faut que vous partiez !

– Mais je ne vous laisserai point retourner seule au bourg dans l’obscurité de la nuit. Vous ne savez pas combien vous m’êtes chère, combien, en de si courts instants, je vous ai donné mon cœur. Vous ne savez pas combien…

– Taisez-vous, n’en dites pas davantage, dit Gertrude, l’interrompant. Nous ne dirons pas adieu. Quand vous entendrez l’horloge sonner minuit, il ne s’en faut maintenant que de quelques minutes, revenez à la porte de la taverne, j’y serai.

– Et en attendant ?

– Restez ici. Promettez-moi de ne pas faire un pas à droite ou à gauche, que vous n’ayiez entendu sonner minuit !

– Je le promets. Mais, Gertrude… » s’écria-t-il d’un ton suppliant.

Elle hésita un instant, puis, tout à coup, elle lui tendit la main. Arnold y posa ses lèvres, comme sur celle d’une morte, et puis elle disparut. Arnold, sous cette dernière impression, resta immobile là où il lui avait promis de rester.

Il s’aperçut alors que le temps avait beaucoup changé depuis sa sortie du bal. Le vent sifflait à travers les arbres ; le ciel s’était couvert de nuages et quelques grosses gouttes de pluie annonçaient un orage prochain…

Tout à coup, un spectacle extraordinaire vint encore surprendre Arnold, qui n’avait pas quitté l’endroit où l’avait laissé Gertrude : c’était un retour de chasse, mais quel retour, à près de minuit, au milieu des torches qui sortaient du bois, portées par des piqueurs et jetant une vive lumière, qui éclairait le corps tout sanglant du cerf que le hardi baron venait de tuer en s’écriant : « Ma dernière chasse, cette année ! » Les aboiements des chiens étaient de plus en plus lugubres ; quand ils passèrent près d’Arnold, à la lueur des torches, on eût dit que les yeux de ces énormes chiens jetaient des flammes ; d’où sortait cette race de dogues qui firent un peu reculer Arnold, quoique chasseur, comme s’il y avait eu quelque chose de surnaturel et presque d’infernal dans cette chasse qui venait d’avoir lieu ? Pourquoi le Sire de Germelshausen, comme l’avait appelé Gertrude, le hardi baron, n’avait-il pas même paru à la fête du bourg où était le juge ? n’était-ce pas qu’il avait tenu avant tout, chasseur fanatique, à cette chasse extraordinaire ?… Cependant, les lumières de la taverne brillaient encore au milieu de la nuit sombre, et comme le vent soufflait de ce côté, il apportait à l’artiste le son des instruments ; mais bientôt l’horloge de la vieille église sonna minuit, et, en cet instant, la musique s’arrêta devant l’orage, qui éclata avec tant de violence sur la colline où se trouvait Arnold, qu’il dut se baisser pour ne pas être lui-même renversé par le vent.

Au dernier son de la cloche s’était mêlé le dernier son du cor ; les aboiements des chiens avaient cessé, les torches s’étaient éteintes ; chasseur et sa suite, cerf, trophée de la chasse, tout avait disparu en un instant !

Sous le coup d’émotions non moins subites qu’extraordinaires et profondes où il était plongé, Arnold se baissa, car il s’était aperçu qu’il y avait quelque chose à ses pieds, et il trouva près de lui, à terre, un paquet apporté par Gertrude.

C était son sac de voyage, son portefeuille, et dans sa surprise, il se redressa.

L’heure avait sonné, l’orage se calmait ; mais, nulle part dans le bourg, il n’apercevait plus une lumière, et une vapeur épaisse sortait de la terre.

« Le moment est venu, murmura doucement Arnold, en jetant son sac de voyage sur son épaule, et il faut que je revoie Gertrude une fois encore. Le bal a cessé, les danseurs rentrent chez eux, et si le juge ne veut pas me recevoir pour la nuit, je resterai à la taverne. D’ailleurs, je ne trouverai jamais mon chemin dans le bois, à l’heure qu’il est. »

Il descendit avec précaution de la petite colline où il était monté avec Gertrude, s’attendant à pouvoir suivre la route large et bien tracée qui menait au bourg ; mais il ne trouva que des buissons, pas même un sentier.

La terre était molle et humide. Avec ses bottes minces, il s’y enfonça jusqu’aux chevilles. Où il croyait trouver la route, il ne rencontra toujours que des buissons épais.

Il ne doutait pas, cependant, qu’il réussît, malgré l’obscurité, à découvrir le mur extérieur qui se trouvait à l’entrée du bourg ; mais il n’y parvint pas, malgré tous ses efforts. La terre devenait de plus en plus molle et marécageuse. Plus il avançait, plus les buissons lui barraient le chemin ; il était piqué par les épines, ses habits se déchiraient et ses mains saignaient.

Avait-on trop appuyé sur la droite ou sur la gauche, et manqué ainsi le chemin du bourg ? Il craignit de se perdre encore plus et il s’arrêta dans un endroit un peu sec, attendant que l’horloge de la vieille église sonnât une heure ; mais elle ne sonna plus ; pas un chien n’aboya, pas un son de voix humaine n’arriva jusqu’à lui.

Plein d’anxiété, mouillé jusqu’aux os, tremblant de froid, il parvint à retourner sur la colline où Gertrude l’avait laissé. Là il tenta encore deux fois de traverser les buissons, mais en vain. Mourant de fatigue, atteint aussi d’une vague terreur, il quitta enfin la sombre vallée et il passa la nuit à l’abri d’un arbre.

Et qu’il trouva longues ces tristes heures de la nuit ! À la fin, une faible lumière parut à l’Est ; les nuages s’étaient dissipés ; le ciel était clair et étoilé, les oiseaux qui s’éveillaient gazouillaient doucement dans le feuillage.

La lumière aussi grandissait à l’Est et devenait plus brillante. Arnold put apercevoir la cime des arbres, mais il chercha en vain la tour de la vieille église, le château du moyen-âge et les vieux toits du bourg ; il n’aperçut que des buissons d’aulnes et de saules, dans la solitude où il se trouvait.

Enfin, il arriva à la pierre où il avait esquissé le portrait de Gertrude. Cet endroit, il l’aurait reconnu entre mille. Il savait maintenant par quel chemin il était venu et où devait se trouver le bourg de Germelshausen ; il put suivre ainsi la vallée où, la veille, il était avec Gertrude.

Épuisé de fatigue, il s’étendit sous un arbre. Il tira de son portefeuille le portrait de Gertrude et contempla tristement les traits charmants de la jeune fille, qui avait fait sur son cœur une si vive impression.

Tout à coup, il entendit derrière lui un bruit dans le feuillage ; un chien aboya et, comme Arnold s’était levé aussitôt, il vit un vieux garde-forestier qui le regardait avec une certaine curiosité, surpris de voir un homme aussi bien mis qui semblait égaré dans cette solitude.

« Dieu merci ! s’écria Arnold, heureux de rencontrer un être humain, je vous trouve, monsieur le garde, car je crains de m’être égaré.

– Hum, dit le vieillard, en effet, si vous avez passé la nuit au milieu des buissons, à un mille à peine de Dillstedt !… Quelle mine vous avez !

– Comment dites-vous qu’on appelle le prochain village ?

– Dillstedt. Là, tout droit devant vous, vous n’avez qu’à monter sur cette petite élévation de terrain et vous l’apercevrez.

– Et à quelle distance est-il de Germelshausen ?

– Miséricorde ! s’écria le vieillard en jetant un regard effrayé autour de lui ; je connais bien ces bois, mais à quelle profondeur se trouve dans la terre le village enchanté, Dieu seul le sait, et d’ailleurs, cela ne nous regarde pas !

– Le village enchanté ! s’écria Arnold.

– Germelshausen ! sans doute, dit le garde. Il était là au milieu des marais, où l’on voit maintenant les vieux aulnes et les vieux saules, mais il a été englouti, personne ne sait comment ni pourquoi, et seulement la légende dit que, tous les cent ans, il reparaît pour un jour. Puisse aucun bon chrétien ne le jamais voir ! Mais la nuit que vous avez passée ne semble pas vous avoir réussi ! vous êtes blanc comme un linge. Prenez ma gourde et buvez… encore… à la bonne heure… voilà ce qu’il vous faut ! Maintenant, rendez-vous à la taverne, qui est là-bas, et mettez-vous dans un lit bien chaud.

– Dillstedt ?

–  Oui, sans doute ; il n’y a pas de village plus près d’ici.

– Mais Germelshausen ?

– Fais-moi la grâce de ne plus me parler de cet endroit-là, surtout où nous sommes. Que les morts reposent en paix, surtout ceux qui n’ont pas de repos, et qui peuvent, tout d’un coup, apparaître au milieu de nous !

– Mais hier le bourg était encore là, debout, dit Arnold avec insistance ; j’y étais, j’y ai mangé, bu et dansé ! »

Le vieux garde regarda le jeune homme de la tête aux pieds, puis dit en souriant :

« Êtes-vous sûr qu’il n’avait pas quelque autre nom ? Vous me semblez être venu en droite ligne de Dillstedt ; il y avait là hier soir une danse, et la bière que l’on sert à la taverne est forte ; elle est montée à plus d’un cerveau !… »

Pour toute réponse, Arnold ouvrit son portefeuille et il en tira l’esquisse qu’il avait faite lorsqu’il était au cimetière.

« Connaissez-vous ce village ? dit-il.

– Non, répondit le garde ; il n’y a pas, dans tous les environs, une tour aussi basse que celle-ci.

– C’est Germelshausen, reprit Arnold, et les paysannes des environs se mettent-elles comme cette jeune fille, dont voici le portrait ?

– Hum, non. Qu’est-ce que c’est donc que cet enterrement bizarre ? »

Arnold ne répondit pas. Triste, bien triste, il remit le portrait de Gertrude dans son portefeuille.

« Vous ne pouvez manquer de trouver votre chemin en allant à Dillstedt, reprit le garde avec bonhomie, car il ne pouvait s’empêcher de croire que l’étranger n’avait pas toute sa tête. Si vous voulez, je vous guiderai, jusqu’à ce que vous vous trouviez en vue de l’endroit ; cela ne me dérangera pas beaucoup de mon chemin.

– Merci, dit Arnold, en refusant l’offre du garde. Je suis bien sûr de ne pas me tromper de route. Alors donc, ajouta-t-il, le bourg ne reparaît qu’une fois tous les cent ans ?

– C’est ce qu’on dit, répliqua le garde, mais qui peut assurer que ce soit vrai ? »

Arnold avait repris son sac de voyage.

« Que Dieu vous soit en aide, » dit-il au garde, et il lui tendit la main.

« Merci de tout cœur, répondit celui-ci ; où allez-vous maintenant ?

– À Dillstedt.

– À la bonne heure. De l’autre côté de la colline, vous trouverez la grande route. »

Arnold se retourna et suivit doucement cette route ; mais quand il arriva au point d’où il pouvait apercevoir toute la vallée, il s’arrêta et regarda en arrière.

« Adieu, Gertrude, » murmura-t-il à voix basse, et, quand il se remit en route, il avait les larmes aux yeux.
 
 

FIN

 
 

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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 102, lundi 14 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)

 
 

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☞  Dans notre dernière livraison, nous mettrons en ligne la traduction de F. Bernard (1923), parue sous le titre : « Le Village disparu, » suivie de quelques adaptations en langue étrangère.